Piketty, ou le capital sans Marx

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A part Guy Sorman , personne ne considère que Le Capital au XXième siècle de Thomas Piketty réactualise Le Capital de Marx.

En effet, Piketty se démarque vigoureusement de son illustre prédécesseur auquel il oppose trois constats historiques :
-depuis 250 ans, les gains de productivité ont rendu la production plus efficace.
-le capital est rentable, puisqu’il rapporte de 3 à 4% par an, contre 2% pour l’activité économique générale.
-le capital s’est démocratisé avec la formation d’une classe moyenne.

Ces faits autorisent Piketty à substituer au scénario marxiste (baisse du taux de profit+prolétarisation de la main d’oeuvre) un tout autre récit: pour l’auteur, le « fossoyeur » du capitalisme n’est ni le prolétaire, ni le capitaliste engagé dans une lutte acharnée contre ses concurrents, mais le capitaliste qui se mue en rentier, ce personnage central de la littérature du XIXième siècle dont l’activité consiste à consommer plus sans produire plus. Selon Piketty, il est inévitable que le capital se métamorphose en rente dès lors que le rendement du capital (r) l’emporte sur le rythme de croissance du revenu global (g). En réaction, l’auteur préconise la taxation et la redistribution des rentes parasitaires. Il juge que les conditions pour une « révolution fiscale » sont réunies aux Etats-Unis car le creusement des inégalités heurte fortement l’opinion publique de ce pays, où les patrimoines ont toujours joué un rôle plus modeste qu’en Europe.

Je ne suis pas docteur ès Marx, mais quelques connaissances élémentaires permettent de contredire la vision Pikettyste de l’oeuvre de Marx.

Tout d’abord, Marx n’aurait point été surpris par les formidables gains de productivité du travail puisque le remplacement de l’homme par la machine, la division internationale du travail et la diminution du contenu en travail des marchandises sont au coeur du Capital de 1867. En revanche, Marx ne pensait pas que la productivité du capital se maintiendrait et que la productivité globale des facteurs de production augmenterait sur le long terme. La critique que Piketty adresse à Marx est d’autant plus malvenue que l’auteur s’appuie sur un modèle néoclassique à productivité du capital décroissante et qu’il va prophétisant le déclin de la productivité moyenne du capital, entrainant l’élévation du ratio capital/PIB.

De plus, chez Marx, l’opposition capitalistes/rentiers fait l’objet d’une analyse autrement plus intéressante que chez Piketty (ici, chap 5). Pour Marx, il existe une division sociale tâches qui permet d’harmoniser le capital et la rente: tandis que les capitalistes se consacrent à l’épargne et à l’accumulation, les hauts fonctionnaires, propriétaires terriens, ecclésiastiques, militaires et grands commerçants consomment sans retenue tout ce dont les capitalistes industriels se privent. Trop d’accumulation de capital ruinerait le système, mais trop peu d’accumulation figerait l’économie. Dans ce dilemme, les rentiers ont un rôle équilibrant.

Enfin, la « contradiction fondamentale du capitalisme » mise en avant par Piketty ne tient guère la route. Selon lui, le ratio capital/revenu augmentera parce que le rendement du capital (r) est supérieur au taux de croissance de l’économie (g). Or, la théorie néoclassique suppose la causalité inverse et prédit qu’un équilibre abondant en capital n’est possible qu’au prix d’une baisse du rendement du capital. Du reste, il n’est pas impossible que r diminue au point de passer en dessous de g. Il suffirait pour cela que la part des salaires dans le PIB augmente et que le taux d’épargne national progresse, par exemple en raison d’une réduction des déficits publics.

Obsédé par la figure du rentier et focalisé sur l’utilisation de l’impôt , Piketty pose l’écart entre r et g comme une donnée naturelle. Rien de tel pour Marx, qui envisage l’interaction entre taux de profit et de croissance et ne sous estime pas la capacité du travail à modifier en sa faveur la répartition du revenu.

DG

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Piketty et le protectionnisme

« Le protectionnisme permet parfois de protéger utilement certains secteurs peu développés dans un pays donné (le temps que les entreprises nationales soient prêtes à affronter la concurrence internationale). Il est également une arme indispensable vis-à-vis des pays qui ne respectent pas les règles (en matière de transparence financière, de normes sanitaires, de respect de la personne humaine, etc.), une arme dont il serait bien fou de se priver. Pour autant, le protectionnisme, s’il est appliqué de façon massive et permanente n’est pas en soi une source de prospérité et de création de richesses. L’expérience historique suggère qu’un pays qui se lancerait fortement et durablement dans cette voie, tout en annonçant à sa population une vigoureuse progression de ses salaires et de son niveau de vie, s’exposerait probablement à de graves déceptions. Par ailleurs, le protectionnisme ne règle en rien l’inégalité r>g (taux de rendement du capital > taux de croissance du PIB) ni la tendance à l’accumulation et à la concentration des patrimoines entre quelques mains à l’intérieur du pays considéré.  » Thomas Piketty, Le  capital au XXIième siècle, p. 872.

Baverez, anti-Piketty primaire

L’essayiste Nicolas Baverez publie dans Le Point un papier agressif à l’encontre de l’économiste Thomas Piketty, dont le dernier ouvrage Le Capital au XXIème siècle– met en perspective la repatrimonialisation de nos sociétés depuis 30 ans.

Vindicatif, Baverez qualifie l’ouvrage de farce et son auteur de pape de l’impôt ainsi que de marxiste de sous-préfecture. Ces attaques invraisemblables montrent que le propagandiste du déclin national ne comprend pas (ou ne veut pas comprendre) la thèse de Piketty.

La  « Belle Epoque » du capital est de retour

Piketty part d’un constat: en 2010, les européens disposent d’un patrimoine net d’endettement équivalent à 5,5 années de revenus, contre 2,5 en 1950.

Nos sociétés renouent avec le taux de richesse qui prévalait avant 1914 pour une raison simple: le rendement annuel du capital  (4%) est redevenu supérieur au rythme de la croissance économique.

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L’auteur se félicite de la reconstitution des patrimoines, après la terrible période 1914-1945. Il souligne que la possession d’un capital immobilier ou financier n’est plus l’apanage d’une minorité et qu’un tiers du patrimoine global est entre les mains des classes moyennes.

Toutefois,  Piketty redoute que le ralentissement durable de la croissance, associé au démantèlement du système socio-fiscal ne provoquent une accumulation illimitée de capital au sommet de la hiérarchie des revenus, comme aux riches heures de la Belle Epoque.

Par exemple, nous apprenons que 2,5% des ménages européens possèdent actuellement un patrimoine équivalent à 200% du PIB européen…

Piketty rappelle les limites de la diffusion du capital: la moitié la plus pauvre de la population possède seulement 5% du patrimoine total.

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Piketty montre qu’il est de plus en plus difficile de se constituer un patrimoine par son propre travail: 60% du patrimoine des ménages provient d’un héritage, contre 45% en 1970.

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Pour combattre la reconstitution des barrières de classes, Thomas Piketty préconise un impôt mondial sur le capital, ou tout au moins continental.

Or, la perspective d’un Etat social plus offensif insupporte le doctrinaire Nicolas Baverez.

Quand Nicolas Baverez déforme les écrits de Piketty

Baverez prête à Piketty des idées ou des intentions imaginaires, ce qui prouve qu’il ne s’est pas donné la peine de lire l’auteur.

Florilège:

  • « La fragilité des postulats retentit sur les conclusions, dont le caractère déprimant est heureusement contrebalancé par leur fausseté D’abord, les inégalités n’auraient été efficacement combattues que par les guerres mondiales du XXe siècle, notamment par le jeu du rajeunissement du patrimoine. C’est faire peu de cas du rôle primordial qui revint aux métamorphoses et aux réformes du capitalisme, de la formalisation du lien salarial à la mise en place des États-providence en passant par le fordisme, ainsi qu’au progrès social impulsé par la démocratie ». Faux. L’ouvrage ne sous-estime pas l’impact égalisateur des politiques fiscales et sociales après 1945. Au contraire, il rappelle que la fin du laisser-faire fut une réaction politique aux deux guerres mondiales et à la crise de 1929. Piketty souligne également que les rentiers ont creusé leur propre tombe, entre 1914 et 1940, lorsque ces derniers ont préféré maintenir leur niveau de vie plutôt que d’épargner  et de transmettre un patrimoine à leurs descendants.
  • « L’hypothèse de la constance du rendement du capital depuis le XIXe siècle est fausse, car elle ne prend en compte ni la fiscalité ni le coût du risque ».  Faux. L’ouvrage offre un état des lieux du rendement du capital après impôt et pertes en capital. On observe qu’entre 1950 et 1970, le rendement net a fortement augmenté, pour se rapprocher de son niveau historique, de l’ordre de 4% l’an. La prédiction à 2100 repose sur l’hypothèse, pas forcément irréaliste, d’une disparition de la fiscalité du patrimoine.

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  • « La guerre au capital lancée par Thomas Piketty souffre de plusieurs vices qui font que la copie pâlit de sa comparaison avec l’original de Marx. La conception des inégalités reste très traditionnelle, limitée aux revenus et aux patrimoines. Elle ignore la question clé des inégalités entre générations et de la lutte des âges, mise en lumière par la sociologie contemporaine. Le tropisme français et occidental, justifié par la disponibilité des sources, conduit à sous-estimer le fait majeur du XXIe siècle : le décollage des pays émergents. Il a donné naissance à une nouvelle classe moyenne et réduit d’un tiers les inégalités entre pays du Nord et du Sud depuis 1990″. Faux. Plus l’héritage compte dans le patrimoine et le revenu des ménages, plus le niveau de vie des jeunes est inférieur à celui des plus âgés. Piketty n’oublie pas les pays émergents. Il y voit une source majeure d’accumulation de patrimoine dans les prochaines décennies et tient compte de l’inévitable décélération de leur taux de croissance, à mesure que ces pays rattrapent le niveau de vie des pays riches.

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  • « Les Pikettonomics ont déjà été invalidées, moins par leur caractère utopique que par les expériences récentes de politique économique. Ce que Thomas Piketty a rêvé, François Hollande l’a fait avec son choc fiscal fondé sur une progressivité extrême de l’impôt sur le revenu et sur une fiscalité du capital confiscatoire ».  Faux.  Le relèvement à 45% du taux marginal d’imposition sur les successions fut mis en oeuvre par Nicolas Sarkozy en 2011.  De plus, Piketty remet en cause l’opportunité d’une  taxe à 75% sur les hauts revenus en France et lui préfère une taxation encore plus stricte de l’héritage. Enfin, la fiscalité du capital, de l’ordre de 30% en moyenne dans les pays riches, n’a pas empêché le capital de recouvrer sa valeur (relative au PIB)  du début du XXième siècle.

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  • « Surtout, Thomas Piketty néglige les deux dimensions qui font le génie de Marx. Ses séries statistiques sont aussi longues que son analyse du capitalisme est courte, car elle fait l’impasse sur ses mutations structurelles depuis le XIXe siècle qui portent tant sur son champ géographique que sur sa régulation. Comment, par ailleurs, assumer l’ambition d’une économie globale en ne prenant à aucun moment en compte la question de la production qui se trouve au coeur des réflexions de Marx ? » Archi Faux. Ici, Baverez écrit n’importe quoi. Piketty contredit Marx sur un point majeur: en dépit d’une formidable accumulation, le rendement du capital ne s’est pas effondré. En effet,  Marx avait sous-estimé le potentiel des gains de productivité. Loin d’ignorer la production, Piketty insiste sur le fait que le dynamisme productif a permis d’éviter l’apocalypse du capital.
  • « Les propositions en faveur d’une fiscalité confiscatoire sur les revenus et le capital pèchent par anachronisme ». Caduc. Une étude du FMI  envisage la taxation de l’épargne et des hauts revenus. A aucun moment Piketty ne remet en cause la légitimité du capital. Il souhaite simplement éviter l’accumulation excessive et cumulative de richesses entre les mains de quelques uns.

58%

Atkinson, Piketty et Saez (2011) portent à notre connaissance qu’entre 1976 et 2007, le centième le plus riche de la population des Etats-Unis a capté 58% de la croissance du revenu national.

Le phénomène s’est aggravé entre 2002 et 2007, sous l’Administration Bush.

Cette déformation de la répartition du revenu  occulte le retard pris par 99% de la population américaine vis-à-vis de la France, en termes de croissance du niveau de vie:

Average real income per family in the United States grew by 32.2 percent from 1975 to 2006, while they grew only by 27.1 percent in France during the same period, showing that the macroeconomic performance in the United States was better than the French one during this period. Excluding the top percentile, average United States real incomes grew by only 17.9 percent during the period while average French real incomes — excluding the top percentile — still grew at much the same rate (26.4 percent) as for the whole French population. Therefore, the better macroeconomic performance of the United States and France is reversed when excluding the top 1 percent.

DG