Les fake news de Florian Philippot sur le « protectionnisme intelligent »

Au cours de l’émission On n’est pas couché du 18 mars, le numéro 2 du Front National a voulu argumenter en faveur de ce qu’il nomme  « le protectionnisme intelligent ».

Monsieur Philippot définit le « protectionnisme intelligent » comme une représaille ciblée à l’encontre des pays qui se ferment à nos exportations tout en profitant de l’ouverture de nos marchés.

Illustrant son propos par un exemple agricole, Monsieur Philippot a déclaré que la France bénéficiait d’une très faible protection  douanière (5%, a-t-il dit) comparativement à la Suisse ( 55% ),  ce qui justifie à ses yeux la sortie du Marché commun afin de répliquer à ce pays .

Porté par sa démagogie,  Monsieur Philippot se trompe deux fois: d’une part,  parce qu’il méconnait le taux moyen de protection des marchés agricoles suisses et français, d’autre part, parce qu’il ignore les tarifs douaniers que s’appliquent réciproquement la Suisse et l’Union européenne.

En effet,  le droit de douane agricole européen (qui s’applique donc aux importations françaises) n’est pas de 5% mais de 10,7% (OMC).

Monsieur Philippot aurait-il confondu avec le tarif total (5,1%), celui qui concerne toutes les importations?

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De plus, la Suisse taxe ses importations agricoles à 36,1%, et non pas 55%.

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 Qui plus est, la comparaison des droits douanes que s’appliquent réciproquement la France et la Suisse montre que les produits agricoles suisses entrent sur notre territoire  lestés d’une taxe de  17,1%, tandis que la Suisse taxe nos produits à hauteur à 38,9%.

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Certes, les Suisses sont plus protectionnistes, mais l’écart est 4,4 fois moins important que ne le prétend Monsieur Philippot.

Pour couronner le tout, l’examen des obstacles tarifaires auxquels les exportateurs suisses font face révèle que l’UE et le Japon se protègent  à l’identique des produits suisses, or le Front national considère le Japon comme un exemple de patriotisme économique.

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Arrêtons nous un instant sur le concept de « protectionnisme intelligent ».

Dans l’esprit nationaliste de Monsieur Philippot, le protectionnisme ne nait pas intelligent, mais il le devient dans le cadre de représailles réciproques.

On retrouve bien là les nationalistes et leur logique absurdement circulaire.

Avec eux, il en va de la politique commerciale comme de la guerre:  tout nationaliste justifie son nationalisme par le nationalisme du pays d’en face.

L’échec du protectionnisme en Russie

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Quinze ans après l’accession de Poutine au pouvoir,  la production russe ne satisfait que 67% des besoins intérieurs, soit 20 points de moins qu’en 1999 et 10 points de moins qu’avant la disparition de l’URSS.

Tel est l’enseignement des données macro-économiques (en dollars constants), qui  montre que le protectionnisme, la politique industrielle et la dévaluation du rouble n’ont pas permis au discours volontariste de reconquête du  marché intérieur  de devenir une réalité.

Petit rappel: la production intérieure désigne la part du PIB qui, parce qu’elle n’est pas exportée,  fait l’objet d’une utilisation locale; la demande intérieure est la somme de la production intérieure et des importations.

L’impossible programme économique du FN

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Le Front National est un parti populiste à tonalité sociale et  xénophobe dont les idées sont, plus ou moins, partagées par un gros tiers de l’électorat français. Comme il est fort probable que ce mouvement soit présent au second tour de la prochaine élection présidentielle, il est logique qu’il élabore un projet économique digne de ce nom.

A court terme, le FN se réclame d’un keynésianisme radical, à base de protectionnisme monétaire, commercial et migratoire ou de nationalisation du système bancaire.

Pour mieux faire accepter ce programme décoiffant,    le Front National l’habille de quelques avis d’experts, voire de Prix Nobel, rejette sur les « élites hors sol » et l’Union européenne l’accusation de dogmatisme et se fixe à long terme des objectifs  parfaitement compatibles avec la doxa économique, tels que le toilettage de la fiscalité du capital, l’élimination du déficit public structurel ou l’allongement de la durée du temps de travail.

Sur la forme, le programme économique du Front National est assez habile, mais  sur le fond, il se heurte à plusieurs impasses et contradictions.

La feuille de route du FN provoquera une rupture avec le reste du monde

Les deux mesures phares qu’annonce le Front National, à savoir la dévaluation du Franc et la taxation de toutes les importations, infligeraient aux acteurs économiques non résidents des pertes de l’ordre de 295 milliards d’euros .

En voici le détail:

235 milliards: auto-réduction par la France de la dette publique que détiennent les non résidents. A l’heure actuelle,   85% de la dette française qui sont détenus par les non résidents sont libellés en contrat de droit Français, de sorte qu’un retour à l’ancienne monnaie nationale impliquerait que les remboursements s’effectuent en Franc et non plus en Euro. Dès lors, si  le Franc ressuscité se dépréciait de 20% par rapport à l’Euro (scénario probable, nous dit le FN),  les investisseurs non résidents enregistreraient une perte d’un cinquième sur les 1178 milliards de créances qu’ils détiennent, soit 235 milliards.

20 milliards : taxes douanières  prélevées sur toutes nos importations. Le FN prévoit d’instaurer une « contribution sociale sur l’importation » de 3% qu’il souhaite affecter au financement d’un allègement de cotisations sociales destiné à relever les salaires nets les plus bas de 200 euros. Que dire de ce projet alambiqué? On félicitera le Front d’inventer un modèle de protection sociale inédit,  financé par les importations, mais il n’est pas certain que les Français pensent qu’il soit cohérent d’étendre l’assiette du financement de la sécurité sociale aux importations tout en cherchant à les réduire par le biais d’un « protectionnisme intelligent ». Et si cette usine à gaz venait à fonctionner,  le patronat ne manquerait pas d’arguer de ce financement tiers pour se montrer moins généreux dans les  négociations salariales.

40 milliards: revenus prélevés sur le reste du monde suite à la dévaluation du FrancCette estimation provient d’une étude de l’OFCE, qui évalue l’impact d’une amélioration de notre compétitivité-prix de 20% vis-à-vis de tous nos partenaires commerciaux. Les auteurs parient sur un gain pour la France, en 3 ans, de près de 2 points de PIB, soit environ 40 milliards.

Le mouvement frontiste passe sous silence les conséquences  externes de son programme économique et préfère insister sur ses retombées mirifiques pour notre pays. Or, il n’est pas du tout certain que la sortie de l’Euro et le protectionnisme monétaire soient la panacée.

La sortie-dévaluation de l’Euro n’aura vraisemblablement pas  les retombées positives que le Front National espère

En premier lieu, quitter l’Euro obligerait la France à combler par ses propres moyens une déperdition de capitaux  d’un minimum de 50 milliards, ce qui correspond à la position débitrice moyenne de notre pays vis-à-vis de l’Eurosystème depuis le début de la crise financière (balances targets 2).

En second lieu, l’étude de l’OFCE citée plus haut prédit que si la France gagnait 20% de compétitivité-prix par rapport à tous ses partenaires, il en résulterait 428 000 emplois supplémentaires. Ceci n’est pas négligeable, mais ces créations sont prévues sur  3 ans (elles chutent rapidement au delà) et on fait  l’hypothèse (peu réaliste) que nos voisins commerciaux ne déprécieront pas à leur tour leur monnaie.

En troisième lieu, la sortie de l’Euro pourrait avoir des retombées négatives sur l’endettement du secteur privé libellé en devises étrangères et ce n’est pas la « position 7 » du programme sur l’Euro qui nous rassure puisqu’elle stipule qu’une  « taxation exceptionnelle des actifs extérieurs libellés en euro détenus par les banques sera établie pour compenser les coûts pour l’Etat de sa dette résiduelle en euro ». 

Enfin, après 30 ans de désinflation, de mobilité internationale des capitaux et de monnaie forte, le capital s’est dirigé vers le secteur abrité de la concurrence étrangère, en particulier l’immobilier. De ce fait, il est à craindre qu’une rupture avec l’environnement financier international provoque un coup de massue sur la valorisation de l’immobilier, ce pilier du patrimoine des Français.

Les discriminations à l’encontre des étrangers sont incohérentes et contre-productives

Le  FN semble avoir renoncé à la stratégie d’exclusivité nationale prisée par Jean-Marie Le Pen. Il lui préfère désormais la « préférence nationale », c’est-à-dire l’obligation pour pôle emploi de proposer, à compétences égales, une offre d’emploi à un national plutôt qu’à un étranger.

Cependant, la proposition d’expulser tout étranger au chômage depuis plus de 3 mois, alors que la durée moyenne du chômage est actuellement de 14 mois, ressemble fort à une discrimination pure et simple qui nous renseigne sur le but réel du Front National: réduire les statistiques du chômage par simple expulsion des étrangers.

Quelles que soient les précautions langagières dont s’entoure le Front National, le traitement qu’il souhaite réserver aux salariés et aux chômeurs étrangers est parfaitement incohérent avec la perspective qu’il se donne de rétablir le plein emploi en sortant de l’Euro et en pratiquant un « protectionnisme intelligent ». En effet, puisque ce mouvement affirme détenir la clé de l’emploi pour tous, pourquoi en exclut-il  quelques centaines de milliers d’étrangers? Pour ne pas apparaître comme trop xénophobe, le Front brandit un argument budgétaire et prétend que le « coût de l’immigration » s’élèverait à 70 milliards d’euros.  Bien évidemment, aucune étude économique sérieuse ne valide cette estimation farfelue et inquiétante qui va jusqu’à comptabiliser la scolarisation des descendants d’immigrés comme une charge. L’argument frontiste tombe d’ailleurs de lui même puisque l’auteur de l’étude farfelue estime que la réduction du solde migratoire annuel à 10 000 personnes ne « rapporterait » pas plus de 100 millions d’euros

Reste l’idée selon laquelle les étrangers prendraient le travail des natifs.

Ce préjugé classique n’a jamais résisté à l’analyse. En effet, soit les actifs étrangers occupent des fonctions complémentaires des natifs (45% des ouvriers non qualifiés d’Ile de France sont des immigrés) et il n’est ni souhaitable,  ni possible, de les évincer de la production. Soit, il s’agit d’actifs qui concurrencent les natifs, et dans ce cas, les discriminations légales dont ils seraient victimes provoqueraient une dégradation de la condition salariale qui affecterait tout le monde, y compris les natifs.

Bien sûr, ces idées malthusiennes ne tombent pas du ciel.  Dans un contexte de stagnation du volume total d’heures de travail, il n’est pas absurde de réfléchir à une meilleure répartition du travail. Mais se focaliser sur les étrangers est sans objet  car il s’agit de personnes relativement surexposés au chômage (et ce d’autant plus qu’ils sont diplômés) qui subissent par ailleurs les formes d’emplois les plus précaires et  les temps partiels les plus contraints.  Si le FN veut absolument envisager une forme de « partage du travail », il gagnerait à se concentrer sur la contestation de la réforme des retraites, dont nous savons qu’elle a contribué fortement à la montée récente du chômage dans notre pays.

Tel qu’il est, le programme économique du Front National est parfaitement inapplicable et parce qu’il ne ferait qu’ajouter de la crise à la crise, son échec pousserait inévitablement le Front National à entrer dans une surenchère dont nous devinons aisément les développements mortifères.

A terme, pour tenir ses objectifs et compenser la réaction brutale de notre environnement à l’encontre de notre pays, le FN serait contraint de déployer un plan d’expulsion massive des personnes d’origine étrangère et d’éviction des femmes du marché du travail, ce qui est inconcevable dans une société démocratique.

Denis Gouaux

Marx contre le protectionnisme bourgeois

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« Le bourgeois dit : sur le plan intérieur, la théorie des valeurs d’échange conservera naturellement toute sa validité ; la majorité de la nation restera une simple « valeur d’échange », une « marchandise », une marchandise qui doit elle-même chercher preneur, qui n’est pas vendue mais se vend elle-même. Vis-à-vis de vous autres, prolétaires, et même entre nous, nous nous considérons mutuellement comme des valeurs d’échange, et la loi du trafic universel demeure valable. Mais à l’égard des autres nations, nous devons suspendre la loi. En tant que nation, nous ne pouvons pas nous vendre à d’autres. Du fait que la majorité des nations, « sans souci » des « conditions politiques des nations », est livrée aux lois du commerce, cette proposition n’a d’autre sens que celui-ci : nous autres, bourgeois allemands, nous ne voulons pas être exploités par le bourgeois anglais comme vous autres, prolétaires allemands, êtes exploités par nous, et comme nous nous exploitons à notre tour mutuellement. Nous ne voulons pas nous mettre à la merci de ces mêmes lois des valeurs d’échange auxquelles nous vous livrons. Nous ne voulons plus reconnaître à l’extérieur les lois économiques que nous reconnaissons à l’intérieur.

Que veut donc le philistin allemand ? À l’intérieur, il veut être un bourgeois, un exploiteur, mais il refuse d’être exploité par rapport à l’extérieur. Par rapport à l’extérieur, il se pose orgueilleusement en « nation » et affirme : je ne me soumets pas aux lois de la concurrence, cela est contraire à ma dignité nationale ; comme nation, je suis un être au-dessus du trafic sordide.

La nationalité du travailleur n’est pas française, anglaise, allemande, elle est le travail, le libre esclavage, le trafic de soi-même. Son gouvernement n’est pas français, anglais, allemand, c’est le capital. L’air qu’il respire chez lui n’est pas l’air français, anglais, allemand, c’est l’air des usines. Le sol qui lui appartient n’est pas le sol français, anglais, allemand, c’est quelques pieds sous la terre.

A l’intérieur, l’argent est la patrie de l’industriel. Et le philistin allemand veut que les lois de la concurrence, de la valeur d’échange, du commerce, perdent leur puissance aux barrières de son pays ? Il ne veut accepter la puissance de la société bourgeoise que dans la mesure où il y va de son intérêt, de l’intérêt de sa classe ? Il ne veut pas se sacrifier à une puissance à laquelle il veut en sacrifier d’autres, et se sacrifie lui-même dans son propre pays ? Il veut se montrer et être traité à l’extérieur comme un être différent de ce qu’il est et fait lui-même à l’intérieur ? Il veut maintenir la cause et supprimer une de ses conséquences ?

Nous lui prouverons que le trafic de soi-même à l’intérieur entraîne nécessairement le trafic à l’extérieur ; que l’on ne peut éviter que la concurrence, qui au-dedans est sa force, ne devienne au-dehors sa faiblesse ; que l’Etat qu’il soumet au-dedans à la société bourgeoise ne peut le préserver au-dehors de l’action de la société bourgeoise.

Pris individuellement, le bourgeois lutte contre les autres, mais en tant que classe, les bourgeois ont un intérêt commun, et cette solidarité, que l’on voit se tourner au-dedans contre le prolétariat, se tourne au-dehors contre les bourgeois des autres nations. C’est ce que le bourgeois appelle sa nationalité. […]

La tyrannie industrielle exercée par l’Angleterre sur le monde est le règne de l’industrie sur le monde. L’Angleterre nous domine parce que l’industrie nous domine. Nous ne pouvons nous libérer de l’Angleterre au-dehors qu’en nous libérant de l’industrie au-dedans. Nous ne pouvons anéantir sa domination et sa concurrence qu’en vainquant la concurrence à l’intérieur de nos frontières. L’Angleterre exerce sa puissance sur nous, parce que nous avons érigé l’industrie en puissance au-dessus de nous. […]

L’économie politique d’aujourd’hui part de l’état social de la concurrence. Le travail libre, c’est-à-dire l’esclavage indirect, celui qui se met en vente soi-même, en est le principe. Ses premiers axiomes sont la division du travail et la machine. Celles-ci ne peuvent cependant atteindre leur plus haut déploiement que dans les fabriques, ainsi que l’économie politique le reconnaît elle-même. L’économie politique actuelle part donc des fabriques, son principe créateur. Elle présuppose les conditions sociales présentes. Elle n’a donc pas besoin de s’étendre longuement sur la force manufacturière.

Si l’Ecole n’a pas donné un « développement scientifique » à la théorie des forces productives à côté de la théorie des valeurs d’échange et distincte d’elle, c’est parce qu’une telle séparation est une abstraction arbitraire, parce qu’elle est impossible et qu’elle doit se borner à des généralités, à des phrases. […]

Pour détruire l’éclat mystique qui transfigure la « force productive », il suffit de consulter la première statistique venue. Il y est question de force hydraulique, de force de la vapeur, de force humaine, de force de chevaux. Ce sont toutes des « forces productives ». Quelle grande estime pour l’homme que de le faire figurer comme « force » à côté du cheval, de la vapeur, de l’eau ! Dans le système actuel, si un dos rond, une luxation des os, un développement et un renforcement exclusifs de certains muscles, etc., te rendent plus productif (plus apte au travail), ton dos rond, ta luxation des membres, ton mouvement musculaire uniforme sont une force productive. Quand ton inintelligence est plus productive que ta féconde activité intellectuelle, ton inintelligence est une force productive, etc. Quand la monotonie d’une occupation te rend plus apte à cette même occupation, la monotonie est une force productive.

En vérité, le bourgeois, l’industriel tient-il à ce que l’ouvrier développe toutes ses facultés, qu’il mette en action sa capacité productive, qu’il ait lui-même une activité humaine, et pratique ainsi en même temps l’humain tout court ? […]

Belle appréciation de l’homme, qui rabaisse ce dernier au point d’en faire une « force » qui produit la richesse. Le bourgeois voit dans le prolétaire non l’homme, mais la force qui produit la richesse, force qu’il peut ensuite comparer à d’autres forces productives, à l’animal, à la machine, et selon que la comparaison lui est défavorable, la force détenue par un homme devra céder sa place à la force détenue par un animal ou une machine, l’homme jouissant alors toujours de l’honneur de figurer comme « force productive ».

Si je qualifie l’homme de « valeur d’échange », j’ai déjà énoncé que les conditions sociales l’ont transformé en une « chose ». Si je le traite de « force productive », je mets à la place du sujet réel un autre sujet, je lui substitue une autre personne : il existe désormais comme cause de la richesse, sans plus.

Toute la société humaine n’est plus qu’une machine pour créer la richesse. La cause n’est en aucune façon plus noble que l’effet. L’effet n’est plus que la cause ouvertement proclamée.

List raisonne comme s’il ne se souciait que des forces productives pour elles-mêmes, abstraction faite des vilaines valeurs d’échange.

Nous sommes éclairés sur la nature des « forces productives » actuelles par le simple fait que, dans la situation présente, la force productive ne consiste pas seulement à rendre le travail de l’homme plus efficace et à rendre les forces de la nature ou les forces sociales plus productives ; elle consiste tout autant dans le fait de rendre le travail moins cher ou moins productif pour le travailleur. La force productive est donc d’emblée déterminée par la valeur d’échange. » K. M (1845).

Piketty et le protectionnisme

« Le protectionnisme permet parfois de protéger utilement certains secteurs peu développés dans un pays donné (le temps que les entreprises nationales soient prêtes à affronter la concurrence internationale). Il est également une arme indispensable vis-à-vis des pays qui ne respectent pas les règles (en matière de transparence financière, de normes sanitaires, de respect de la personne humaine, etc.), une arme dont il serait bien fou de se priver. Pour autant, le protectionnisme, s’il est appliqué de façon massive et permanente n’est pas en soi une source de prospérité et de création de richesses. L’expérience historique suggère qu’un pays qui se lancerait fortement et durablement dans cette voie, tout en annonçant à sa population une vigoureuse progression de ses salaires et de son niveau de vie, s’exposerait probablement à de graves déceptions. Par ailleurs, le protectionnisme ne règle en rien l’inégalité r>g (taux de rendement du capital > taux de croissance du PIB) ni la tendance à l’accumulation et à la concentration des patrimoines entre quelques mains à l’intérieur du pays considéré.  » Thomas Piketty, Le  capital au XXIième siècle, p. 872.

Chine/UE: un compromis bienvenu sur le photovoltaïque

Comme au bon vieux temps des années soixante-dix et quatre-vingts, la diplomatie économique a accouché d’un gentlemen agreement, au terme duquel la Chine accepte de limiter ses ventes de panneaux photovoltaïques sur le continent européen, tout en s’engageant à respecter un prix de vente minimum.

Ce genre d’accord, qui évite une guerre commerciale en impliquant les firmes étrangères dans la gestion des quotas d’exportations, n’est pas du protectionnisme. Il s’agit d’un instrument classique de régulation des échanges, utile lorsque ceux-ci s’effectuent dans des conditions clairement non coopératives.

En effet, dans un contexte de diminution de la demande de panneaux photovoltaïques en Europe, après une période de surchauffe, la surproduction chinoise, subite et massive,  perturbait gravement le marché.

Si les firmes chinoises jouent le jeu, elles pourront tirer bénéfice de l’accord, en compensant la diminution de leur part de marché en Europe (de 80% à 60%) par un relèvement de leurs prix. Si les producteurs européens interprètent correctement le signal qui leur est envoyé par l’Europe, ils savent que le ballon d’oxygène dont il vont bénéficier est à la fois temporaire et à double tranchant, car le supplément de profits que peuvent récupérer leurs concurrents chinois risque de doper leur capacité d’innovation. Pour résister durablement, il leur faudra monter en gamme.

Le seul inconvénient de ce genre d’accord réside dans le risque de diversion des exportations chinoises vers d’autres zones du monde, au risque de déstabiliser d’autres marchés.

Ajoutons que la régulation des importations chinoises s’effectue dans un contexte d’assainissement du secteur photovoltaïque.

En effet, des années de subventions publiques très généreuses et d’importation de panneaux chinois à très faible coût, avaient alimenté une ruée vers la production d’électricité photovoltaïque qui n’avait plus rien à voir avec les objectifs environnementaux et risquait de dégénérer en bulle spéculative. La révision à la baisse des tarifs publics et la modération des importations étaient devenues nécessaires pour éviter une crise encore plus grave de l’emploi dans ce secteur.

La vague protectionniste fait pschitt

La récession de 2009 ne marque pas un tournant dans la politique commerciale internationale et  le regain de protectionnisme semble s’apaiser.

Tel est le message du dernier Bulletin mensuel de la BCE.

Le papier s’appuie sur des indicateurs quantitatifs.

Par exemple, dès 2011, le nombre d’antidumping et autres clauses de sauvegardes recensées par la Banque Mondiale, était  revenu à son niveau de 2007.  En 2011, les tensions commerciales étaient moins prononcées qu’en 2002.

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Ajoutons que le protectionnisme reste l’apanage d’un nombre très restreint de pays, tels l’Argentine ou la Russie, tandis que le gros des troupes, et en particulier les pays riches, demeurent attachés à l’ouverture des marchés.

Le graphique 4 ci dessous montre que depuis 2009 le poids de l’Argentine dans le nombre total de mesures restrictives est 20 fois plus élevé que son poids dans les importations du G20.

Relativement à l’Argentine ou à la Russie, l’Union Européenne, le Japon et les Etats-Unis ont été particulièrement modérés dans leur usage du protectionnisme.

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Le papier de la BCE s’achève sur une inquiétude.

En effet, l’intensité des pratiques protectionnistes est influencée par les aléas de la conjoncture: 1 point de croissance en moins = +4,4% de restrictions aux échanges.

Or, les économies occidentales tournent au ralenti, contrairement à celles du reste du monde.

Dans ce contexte de croissance très différencié,  les auteurs  invitent les Etats à ne pas relâcher leurs efforts de coopération internationale.

Ce libre-échange dont les Français ne veulent pas

La France est un curieux pays,  qui saute à pieds joints dans la mondialisation tout en vilipendant, plus que les autres nations,  ses méfaits.

Dans « Le grand malentendu – L’idée de libre-échange en France« , l’économiste Antoine Bouët se penche sur ce paradoxe.

Cet ouvrage  est en quelque sorte le manifeste d’un libéral éclairé et atterré. Eclairé, parce que l’auteur nous rappelle que les économistes -les vrais, pas les idéologues façon Minc-n’ont jamais décrit la mondialisation comme un long fleuve tranquille. Atterré, parce qu’il déplore que notre pays se pense comme une  nation menacée par l’ouverture et se perde en débats stériles (sortie de l’Europe, démondialisation…) plutôt que de créer les conditions d’une insertion réussie dans la mondialisation. Pour parler comme naguère, en France,  les conditions subjectives du libre-échange retardent sur les conditions objectives.

Avant que d’explorer les raisons historiques et culturelles de ce hiatus (nostalgie du temps où la France était une grande puissance, se distinguer en s’opposant à la libérale Angleterre, centralisation, passion égalitaire), l’auteur fait passer un mauvais quart d’heure aux intellectuels français protectionnistes, le tout dans une langue assez belle, l’auteur aimant à se placer sous les auspices de Flaubert et de Chateaubriand.

L’auteur souligne les gains du commerce international, démontre  l’égalité entre le taux de protection non tarifaire européen et indien, note la tendance du protectionnisme agricole à déprimer la demande mondiale et conteste l’enrôlement de Keynes, par quelques idéologues de la frontière,  dans  les rangs protectionnistes.

L’ouvrage contient  d’intéressantes réflexions sur le rapport compliqué que la France entretient avec le libéralisme ou encore l’isolement des économistes, dont l’auteur estime qu’ils n’ont plus d’influence significative sur le débat politique.

Minutieusement argumenté, ce texte est une réponse à L »illusion économique, célèbre charge d’Emmanuel Todd à l’encontre des économistes, dont l’auteur s’emploie à débusquer les incohérences.

Le protectionnisme expliqué par ses amis

Avant les élections présidentielles, les éditions Les Liens qui libèrent, en collaboration avec Le Monde Diplomatique, ont publié un recueil d’articles destiné à dé-diaboliser la menace protectionniste.

Cela s’intitule Le protectionnisme et ses ennemis.

Frédéric Lordon, Ha-Joon Chang, Serge Halimi, Jacques Sapir et François Ruffin sont de la partie. La tonalité est de gauche, sur le mode « point de progrès social possible dans la mondialisation libérale ».

Frédéric Lordon ouvre le bal. Avec son style incantatoire et son mauvais esprit, le personnage agace,  mais son idée que le monde, libre-échangiste dans le discours, est  protectionniste dans les faits, n’est pas fausse. La liberté formelle des échanges, obtenue par l’abaissement des obstacles aux frontières, met à nue les pratiques anti-concurrentielles les plus rudes (dumping fiscal, environnemental, guerre des monnaies…), que Lordon rassemble sous l’appellation protectionnisme des structures. Pour paraphraser Rosa Luxembourg, le libre-échange c’est la liberté du protectionniste structurel dans le poulailler de la concurrence non faussée. Après avoir traité les amis du libre-échange de cyniques et/ou d’ahuris, l’auteur en appelle à l’action d’une véritable organisation mondiale du commerce, qui régulerait et équilibrerait  toutes les formes de protectionnisme, plutôt que de bâtir une utopie libre-échangiste.

Lordon commence son article en citant Dominique Strauss Khan, qui a préfacé en 2004 un petit livre d’Anton Brender (La France face à la mondialisation) qui contenait, sous une forme moins hystérique, la même idée: dans une monde débarrassé des barrières formelles aux échanges, les modèles économiques et sociaux sont mis directement en compétition et ne peuvent plus s’appuyer que sur des protections internes pour résister à la concurrence étrangère. Plus optimiste que Lordon, Brender préconisait que la France se re-protège non pas en érigeant des droits de douane ou en réduisant les salaires, mais en investissant dans l’éducation et l’intégration sociale.

Ha-Joon Chang brosse un tableau de la mondialisation des échanges depuis l’abrogation des lois sur le blé par l’Angleterre en 1846. Reprenant les idées de Friedrich List, l’auteur affirme qu’il n’est de commerce profitable à long terme qu’entre pays de niveaux de productivité similaires et que les avantages comparatifs n’offrent rien de mieux aux pays du Sud qu’une insertion ségrégrée dans le commerce international.  L’auteur n’est pas très convainquant lorsqu’il fait des années 60 et 70,  époque de régulation et de protection,  un temps plus heureux que le notre. Il oublie de dire que cette période se déploie sur la lancée des efforts de reconstruction et sur fond d’exode rural et d’urbanisation, phénomènes qui ne se reproduisent pas aisément dans l’histoire.

Serge Halimi explore les fondements économico-socio-politiques de la résurgence du protectionnisme à la fin du XIXième siècle. En particulier, il rappelle que le protectionnisme bismarckien exprimait l’aspiration des aristocrates terriens coalisés. A propos de Karl Marx, l’auteur précise que celui-ci s’était  rallié au libre-échange par pure tactique révolutionnaire.

J’aime beaucoup la fin de son article, car plus personne ne parle ainsi de nos jours: « Si l’option protectionniste contrarie la mondialisation, elle ne contredit pas l’ordre capitaliste. Opposant les producteurs tournés vers le marché intérieur à ceux qui privilégient les débouchés étrangers, elle traverse les classes et ne remet pas en cause ni les prérogatives du capital ni les rapports de pouvoir dans l’entreprise. Néanmoins, en période de crise, elle divise la classe dirigeante et suscite des affrontements d’intérêts passionnés. L’issue dépend souvent de la puissance des forces  du travail, laquelle détermine leur capacité à faire payer à une partie de l’élite économique le prix du soutien qui leur permettra de défaire une autre fraction de la bourgeoisie« . Dommage qu’il n’ait pas illustré ceci par le ralliement d’une partie des socialistes allemands à la politique protectionniste de Bismarck, en échange des premières lois sociales.

Dans Le retour du protectionnisme et la fureur de ses ennemis, Jacques Sapir déroule ses thèses protectionnistes habituelles. Le meilleur chez Sapir, c’est lorsqu »il fait comprendre les raisons qui ont poussé  la Chine et ses voisins à s’engager dans une politique d’exportation agressive et d’accumulation de réserves de change, en réaction au choc  de la crise asiatique de 1997-1999. Malheureusement, l’auteur à un goût trop prononcé pour les mécaniques fatales. Il voit dans la concurrence chinoise la cause principale de la déflation salariale aux Etats-Unis et de la montée de l’endettement des ménages. Si tous les chemins du libre-échange mènent à la crise, alors toutes les sorties de crise mènent au protectionnisme…Sapir, ou la loi d’airain des échanges.

Le dernier du quintet est François Ruffin. Le journaliste nous livre des extraits d’une enquête qu’il avait réalisée en mars 2009 sur les délocalisations industrielles. La violence des licenciements et l’impuissance des syndicats y sont retranscrites. Un industriel d’Amiens réagit à la suppression des quotas textiles avec la Chine en 2005: « On va sacrifier le textile et, en échange, on enverra des avions et des voitures (…) Sauf que, maintenant, on voit qu’Airbus commence à produire là-bas…« .  Chez Ruffin, le protectionnisme est la solution de la dernière chance pour défendre l’emploi industriel.

Un vent mauvais semble souffler sur la fin de cet article, c’est dommage. D’après l’auteur,  l’internationalisme candide de la gauche aurait été récupéré par les milieux d’affaires avec tout un baragouin généreux à base de mélange des cultures et d’ouverture à l’autre et au monde. Monsieur Ruffin, qui défend la cause des ouvriers, devrait savoir que la posture internationaliste du mouvement ouvrier n’est pas une importation petite-bourgeoise mais la manifestation d’une  résistance aux identifications et aux embrigadements nationalistes que cherchaient à imposer les classes dominantes.

Nathalie Arthaud, internationale for ever

Poursuivons notre tour d’horizon électoral, sur le thème de l’économie internationale,  avec Lutte Ouvrière (LO),  dont la candidate à l’élection présidentielle est Nathalie Arthaud.

Grâce à un tweet de Protectionnisme, je découvre un texte limpide et vibrant de l’organisation trotskyste qui condamne le protectionnisme et la démondialisation, dans la plus fidèle tradition marxiste.

Dans mes jeunes années, j’aurais signé ce texte sans hésiter. Je n’aurai donc pas la main lourde avec les ultimes représentants de la (belle) tradition internationaliste.

Cependant, livrons nous à notre tour à un exercice de fidélité, mais à base de droit d’inventaire et de dépassement.

LO condamne le protectionnisme au nom de deux idées:

  • Le progrès économique: « Aujourd’hui, alors que l’économie est cent fois plus mondialisée qu’elle ne l’était à l’époque de Marx, il est inepte et réactionnaire de proposer un repli national« .
  • Le progrès moral de l’humanité: « comme pour les socialistes au début du XXe siècle, c’est aussi pour nous un progrès si l’industrie se développe en Chine, en Inde ou au Vietnam. Parce que cela renforce et élargit la classe ouvrière, et que ces prolétaires sont des alliés futurs des travailleurs de France, des États-Unis ou d’ailleurs » (…) « Nous fondons nos espoirs d’une société meilleure dans la lutte internationale des travailleurs et c’est la perspective dans laquelle nous nous plaçons« .

Tout cela est bel et bon, mais comme disait le vieux Lénine, faire de la politique c’est apporter des solutions pratiques à des problèmes pratiques.

Or, sur les deux plans, LO s’égare.

  • A l’époque de Marx, le rapprochement des économies s’effectuait par le truchement d’une réduction massive des coûts de transports (navires à vapeur, réseaux ferrovaires). La révolution des moyens de locomotion était si impressionnante qu’il fallut deux guerres mondiales pour mettre un terme à la première mondialisation car le protectionnisme de la fin du XIXième ne ralentit même pas les échanges commerciaux. A l’heure actuelle, rien de tel. Les gains de productivité dans les transports sont inférieurs à ceux que l’on peut observer ailleurs dans l’économie. De nos jours, la mondialisation repose beaucoup plus sur des décisions de politique économique (accords de libre-échange bilatéraux ou multilatéraux, libéralisation des activité de réseaux). De ce fait, le choix n’est pas entre l’autarcie et le grand marché mondial, mais entre plus ou moins de commerce international. Questionner le libre-échange est légitime et ne doit pas effrayer les amis du monde.
  • Paradoxalement, les deux vagues de mondialisation ont séparé les peuples. Prenez  deux terriens au hasard et cherchez l’origine de leurs écarts de revenu. En 1820, l’essentiel des différences s’expliquait par l’appartenance de classe. Deux siècles plus tard, c’est le lieux de naissance qui compte et qu’on le veuille ou non, un ouvrier du Doubs n’a pas forcément les mêmes intérêts immédiats que celui de Shangaï.

Alors que faire? comme disait l’autre.

Et bien, il faut sortir du faux dilemme libre-échange/protectionnisme en proposant un renouvellement de l’Etat Providence, chose dont Marx ne voulait pas à l’intérieur des frontières, et dont LO ne veut pas plus entre pays.

Réfléchir à de plus justes échanges internationaux, à des compensations et à des réglementations revient à étendre la notion de protection sociale.

Les nationalistes refuseront cette perspective puisque pour eux le protectionnisme est une fin en soi  ou un simple instrument de riposte commerciale. Les libre-échangistes cyniques n’en voudront pas non plus, puisque pour eux, la mondialisation sert à démoraliser Billancourt.

LO a raison de vouloir préserver la division internationale du travail et d’y voir les prémisses d’une humanité plus consciente d’elle même. Mais sans règles du jeu, ici et maintenant,  le pire pourrait naître de la concurrence injuste et toujours faussée.

DG

Le Pen: de la protection sociale au protectionnisme social?

Pour relancer les bas salaires, le FN veut basculer le financement d’une partie de la protection sociale, du travail vers les importations.

Ici, les mots ont leur importance: la cotisation sociale (qui est un élément du salaire) devient une charge sociale, tandis que le droit de douane se métamorphose en  contribution sociale sur l’importation:

Nous créerons très rapidement après l’élection une exonération de 200 euros sur les charges sociales pour tous les salaires inférieurs à 1,4 fois le SMIC, soit environ 1500 euros nets par mois, ce qui signifiera une hausse immédiate de 200 euros des salaires concernés. Cette revalorisation des petits salaires, urgente vu la gravité de la situation du pouvoir d’achat de nos compatriotes, sera plus que financée par la création d’une Contribution sociale sur l’importation, d’un montant de 3%, sur l’ensemble des biens et des services importés chaque année en France de l’étranger.

Le coût de la mesure est chiffré aux alentours de 20 milliards d’euros.

Compte tenu du montant de nos importations (537 milliards d’euros), il faudrait lever au minimum un droit de douane de 3,6%.

Il n’est pas difficile de comprendre pourquoi une telle taxe sera contre-productive.

-La taxe aux frontières coûtera plus cher à notre industrie que ne lui rapporteraient les baisses de cotisations sociales:

  • La moyenne des salaires bruts à temps complet dans l’industrie représente le double du SMIC (Fondation Concorde « Produire en France », Mars 2011). Le secteur tertiaire sera le grand gagnant de l’allègement de cotisations, alors qu’il est peu exposé à la concurrence extérieure.
  • La moitié de nos importations industrielles (376 milliards d’euros) sont constituées de biens intermédiaires (CAE). Par conséquent, taxer ces importations retrancherait près de 6,5 milliards d’euros à la valeur ajoutée de nos entreprises.

-Le protectionnisme pénalisera l’investissement et la consommation:

  • Nous importons un cinquième de nos investissements (375 milliards d’euros). Une taxe de 3,6% alourdirait le coût des équipements de 2,7 milliards.
  • Les ménages consacrent 14,5% de leur consommation à des biens et services importés. Un droit de douane de 3,6% constituerait un choc inflationniste de 0,52 points qui affaiblirait les débouchés intérieurs de nos entreprises.

-La contribution sociale sur l’importation fragilisera la protection sociale:

  • La recette d’une taxe douanière est plus aléatoire que les cotisations sociales prélevées sur les salaires. En effet, le commerce international est très sensible à la conjoncture. En période de crise, les importations chutent brutalement, tandis que la masse salariale occupe une part stable dans la valeur ajoutée depuis 20 ans.
  •  En cas de diminution de nos importations, le rendement de la taxe douanière sera plus faible. Rien ne nous garantit que la hausse éventuelle de l’emploi local, donc des cotisations sociales, comblera le manque à gagner pour la protection sociale.

DG

Pourquoi l’Allemagne est-elle devenue protectionniste en 1879?

Intéressant papier que celui d’Azaf Hussman.

Il nous plonge dans la seconde moitié des années 1870, qui vit l’Allemagne opter pour un retour au protectionnisme douanier.

Les tarifs « fer et blé » adoptés par Bismarck en 1879 sont-ils dus au choc concurrentiel que provoquèrent les importations en provenance des Etats-Unis et de Russie?

S’agit-il d’une réaction à la mondialisation?

L’auteur remet en cause cette thèse.

Selon lui, l’origine du revirement commercial allemand est à la fois macro-économique et institutionnelle.

  • Après 3 années d’expansion économique provoquées par l’afflux massifs de capitaux français sous forme d’indemnités de guerre (8% du PIB allemand chaque année) l’Allemagne entre en récession dès 1875. Alors qu’ils avaient fortement augmenté, les prix agricoles et industriels chutent, ce qui pousse les secteurs concernés à demander un soutien auprès de l’Etat.
  • La Constitution allemande prive l’Etat fédéral d’une bonne partie des recettes fiscales, puisque seuls les états régionaux collectent les impôts directs. En cas de difficultés financières, l’Etat dépend du bon vouloir des exécutifs locaux. Alors que la crise vide les caisses, Bismarck trouve dans un protectionnisme douanier relativement modéré (les tarifs excèdent rarement les 7%) une source de revenus alternative à discrétion des pouvoirs publics.

Après quelques recherches, il apparaît que le propos d’Azaf Hussman confirme les observations de Marx en 1880:

Puis ce fut la guerre de 1870, la paix de 1871 et les milliards(…)

Ce qui s’était passé à Paris en 1867, et plus encore à Londres et New York, ne manqua pas de se produire aussi à Berlin : la spéculation démesurée finit par un krach général. Les sociétés par centaines firent banqueroute; les actions des sociétés qui se maintinrent, devinrent invendables; ce fut partout l’effondrement complet. Mais pour pouvoir spéculer, il avait fallu créer des moyens de production et de communication, des fabriques, des chemins de fer, etc., dont les actions étaient devenues l’objet de la spéculation. Lorsque surgit la catastrophe, il s’avéra cependant que le besoin public qui avait été pris comme prétexte, avait été dépassé de loin, qu’au cours de quatre ans on avait édifié plus de chemins de fer, de fabriques, de mines, etc., qu’au cours d’une évolution normale d’un quart de siècle.

En dehors des chemins de fer, dont nous parlerons encore plus tard, la spéculation s’était surtout précipitée sur l’industrie sidérurgique. De grandes fabriques avaient surgi du sol comme des champignons, et l’on avait même fondé certaines usines qui éclipsaient le Creusot. Hélas il se révéla le jour de la crise qu’il n’y avait pas d’utilisateurs pour cette production gigantesque. D’énormes sociétés industrielles se trouvaient acculées à la faillite. En tant que bons patriotes allemands, les directeurs appelèrent au secours le gouvernement, afin qu’il érigeât un système douanier contre les importations qui les protégerait de la concurrence du fer anglais dans l’exploitation du marché intérieur. Cependant si l’on exigeait une protection douanière pour le fer, on ne pouvait pas la refuser à d’autres industries, voire à l’agriculture. Ainsi donc dans toute l’Allemagne on organisa une agitation bruyante pour la protection douanière, une agitation qui permit à Monsieur Bismarck d’instaurer un tarif douanier qui devait remplir ce but. Ce tarif, élevé en loi dans l’été 1879, est maintenant en vigueur.

Bien que modérés, les tarifs de 1879 marquent le coup d’envoi d’une vague de restrictions aux échanges qui va gagner peu à peu toute l’Europe.

Le retournement conjoncturel de 1873 offrit à Bismarck l’occasion pour appliquer ses recettes protectionnistes, dont nous évoquerons les conséquences dans un prochain billet.

DG

Ce protectionnisme dont le NPA ne veut pas

Deux fois par mois, un zoom sur la façon dont chaque candidat à l’élection présidentielle de 2012 envisage les questions d’économie internationale.

Débutons ce tour d’horizon politique par l’un des rares partis qui s’oppose farouchement à la « surenchère protectionniste« : le Nouveau Parti Anticapitaliste.

Mais qu’est ce qui leur arrive aux trotskystes?

Prétendre, comme ils le font, que l’alternative libre-échange/protectionnisme est un « faux choix » et que produire français constitue un « poison violent » a de quoi surprendre, de la part d’une organisation qui ne cesse d’attaquer la mondialisation libérale.

La position du NPA, plus nuancée qu’à l’habitude,  est une valse à quatre temps  :

  • Lucidité: au NPA, on se dit conscient que la mondialisation libérale promeut le progrès social  aussi magnifiquement qu’un renard en liberté dans un poulailler, même si le commerce international n’explique pas tous les malheurs du monde (Michel Husson).
  • Compréhension: il est normal que certains salariés tentent d’inverser la logique en interpellant l’Etat. L’appel à rehausser les barrières commerciales est légitime, au moins dans l’ intention.
  • Réticence:  le protectionnisme est régressif, il détournerait l’opinion publique des vrais questions, nourrirait la xénophobie et ne garantirait pas la justice sociale: « l’espace protégé, qu’il soit national ou européen, devient-il soudainement un espace libéré en interne des contraintes du marché et de la concurrence ? La protection contre la concurrence extérieure élimine-t-elle la concurrence intérieure et sa logique destructrice? (…) Il s’agit pour la bourgeoisie, les gouvernements et politiciens à leurs ordres ou complices, de faire des travailleurs chinois, indiens ou brésiliens la cause de tous nos maux et d’esquiver leurs responsabilités politiques, économiques, sociales« .
  • Dépassement: le NPA préconise de s’attaquer aux véritables causes du malaise social et réclame la réduction du temps de travail, la nationalisation des banques, l’interdiction des licenciements, la construction d’une Europe sociale et démocratique et le non remboursement des intérêts de la dette publique.

Comment expliquer ce positionnement original mais complexe?

  • Un peu d’histoire: David Todd (L’identité économique de la France; 2008) note qu’au début du XIXième siècle, lorsque se forge la préférence de notre pays pour le protectionnisme, la gauche constitue le maillon faible du protectionnisme français, car elle « hésiterait entre le caractère universaliste du libre-échange et la volonté de défendre les travailleurs nationaux contre la concurrence étrangère« . A cette tendance « cosmopolite », s’ajoute une méfiance quant aux intérêts matériels qui se cachent derrière la revendication protectionniste. En effet, le protectionnisme fut porté par des républicains modérés, tel Adolphe Thiers (ami de Friedrich List), dont on connaît le rôle dans la cruelle répression de la Commune de Paris. A l’époque, il s’agissait de répondre aux aspirations des petits propriétaires agricoles et des industriels, pour que les classes moyennes se rangent derrière la République.  La résorbption du paupérisme ouvrier passait au second rang. On préférait confier le sort des non propriétaires aux bons soins de la providence du marché et des dames patronesses. Le NPA conserve la mémoire de l’égoïsme social qui accompagna les premiers pas du protectionnisme en France.
  • Le NPA dans le sillage de Marx. Dans son discours sur le libre-échange (1848), Marx distingue deux protectionnismes. L’un se contente de déplacer géographiquement la concurrence (substitution de la concurrence intérieure à la concurrence étrangère). L’autre est purement rentier et sclérose l’innovation. Dans  le premier cas, il faut combattre le protectionnisme au même titre que le libre-échange; dans le second,  le libre-échange est préférable car il accélère le cours de l’histoire. Ecoutons ce que dit Emmanuel Todd (après le fils, voici le père): « le protectionnisme est une variante de la pensée libérale (…), c’est une pensée de la concurrence sur un marché dont la taille est finie ». N’est-ce pas exactement ce que redoute le NPA?  Après tout, le néolibéral Ronald Reagan ne fut-il pas protectionniste à ses heures? Plus près de nous, le projet de TVA sociale ne vise-t-il pas à adapter notre modèle de protection sociale aux contraintes de la compétitivité?

A sa façon, le Nouveau Parti Anticapitaliste tente (sans grand succès) de ressusciter une vieille tradition de conflictualité sociale, qui ne se contentera pas de quelques tarifs douaniers ici ou là.

D’un point de vue strictement trotskyste, c’est le rejet de toute alternative nationale au capitalisme mondialisé, qu’il s’agisse du socialisme ou du capitalisme dans un seul pays.

En termes d’économie internationale, le NPA fait écho au positionnement de l’économiste marxiste Georges Mandel face au Marché commun européen.

Face aux souverainistes, il réactualise la bagarre que Karl  Marx mena contre Ferdinand Lassalle, socialiste dissident qui s’était rapproché du protectionniste Bismarck.

Marx ne put empêcher les dérives protectionnistes de certains de ses adeptes et l’on sait combien lui fut pénible le vote de nombreux ouvriers de Manchester (ville centre de la révolution industrielle) en faveur de démagogues nationalistes et xénophobes.

Rien de nouveau donc, mais toute la question est de savoir si ce message politique aura plus de chance d’être entendu aujourd’hui.

DG

Prochain billet: Nicolas Dupont Aignan, protectionniste BCBG

Un protectionnisme de gauche est-il possible?

Après la mode de la « mondialisation heureuse », vient celle du  protectionnisme.

Dès que le reste du monde n’est plus la solution de tous nos maux, il en devient la cause.

Au milieu de ce froufrou souverainiste, voici un texte nuancé et progressiste, écrit par Jean-Jacques Chavigné et intitulé Pour un protectionnisme modulé et coopératif.

Chacun se fera son idée, mais par son souci de réglementer la mondialisation sans tomber dans l’ornière nationaliste, l’auteur fait oeuvre utile.

DG

Franco, pionnier du néolibéralisme

 

A l’heure où l’Espagne se débarrasse des dernières statues du Caudillo, trois économistes se penchent sur le bilan économique du régime franquiste.

A partir des années soixante, le dictateur aurait eu la bonne idée de suivre les conseils du FMI et d’éliminer les  « distorsions macro-économiques » qui faisaient obstacle au progrès économique.

Le « boom » des années soixante fut précédé par la libéralisation des échanges,  le choix d’un taux de change plus réaliste, l’orthodoxie budgétaire et monétaire,  le toilettage des procédures administatives et le début d’une ouverture aux investissements directs étrangers.

A tout cela,s’ajoute un plan de stabilisation macro-économique drastique en 1959.

Les auteurs s’émerveillent qu’un tel programme ait fonctionné dans un contexte dictatorial: « Our results confirm that successful stabilisation programs are possible under authoritarian political regimes« .

A l’évidence, l’Espagne se portait mieux en 1975 qu’en 1939.

PIB par habitant relatif de l’Espagne entre 1939 et 1975 (1=Europe de l’Ouest)

Au cours de cette période, le pays divise par deux son retard économique vis-à-vis de l’Europe de l’Ouest (cf graphique ci-dessus).

Pour nos économistes, Franco n’aurait pas laissé un tel bilan s’il n’avait suivi à la lettre les conseils du FMI.

D’après leurs calculs, le boom économique doit tout à l’abandon du dirigisme et du protectionnisme des débuts de l’ère franquiste, ainsi qu’ au plan de stabilisation monétaire de 1959.

Sans cela,  l’Espagne aurait connu un choc brutal en 1960.

Le « boom » des sixties aurait  tout juste  permis de rétablir le PIB moyen  relatif à son niveau de1945 (courbe rose).

L’ouverture commerciale et financière aurait permis un net rebond (courbe verte), renforcé par les bonnes pratiques de l’orthodoxie macro-économique (écart entre la courbe verte et la courbe supérieure).

Il est dommage que l’étude trace une frontière aussi étanche entre économie et politique, comme si les remèdes libéraux constituaient la politique optimale.

Le coût de la non démocratie n’est pas abordé.

On nous suggère que le contexte géopolitique (le petit dictateur de Madrid obtint le soutien des Etats-Unis) pallia les quelques défauts de gouvernance du régime.

Les auteurs notent que le maintien des contrôles de capitaux (Bretton Wood oblige) mit le pays à l’abri des mouvements spéculatifs erratiques. Franco n’aura pas connu le sort d’un Suharto en Indonésie.

Bref, on nous vend l’idée que Franco a eu un peu de chance, ce qui n’est pas faux.

Pourtant, il me semble que seule une dictature féroce peut à la fois enfoncer un pays dans le marasme pendant 14 ans (1946-1960) pour imposer, au dernier moment, un remède de cheval dont les auteurs ne décrivent pas le coût social.

Une démocratie n’aurait-elle pas fait mieux?

L’idée que véhicule ce papier, à savoir que l’économie est une affaire de techniciens,  a un je ne sais quoi de glaçant.

D G

Leandro Prados-de-la-Escosura, Joan R. Rosés, Isabel Sanz Villarroya, « Stabilization and growth under dictatorship: lesson’s from Franco’s Spain« , Vox, 22 mars 2010; (pour l’article dans sa version complète voir ici).

Jaurès et le protectionnisme

Alain Chatriot synthétise les prises de positions de Jean Jaurès sur la question du protectionnisme, entre 1892 et 1903.

En ces temps où l’Etat Providence était à construire, Jaurès rêvait de dépasser l’opposition libre échange/protectionnisme par la réforme fiscale et l’organisation des échanges agricoles et industriels.

Il fut entendu.

Aujourd’hui,  alors que l’Etat social donne l’impression de s’effriter, le protectionnisme risque de devenir l’ultime planche de salut pour ceux qui sont en demande de redistribution sociale.

DG

La France du XIXième siècle fut-elle protectionniste?

Paul Bairoch voyait l’Angleterre du milieu du XIXième siècle comme un ilot de libre-échange dans un océan de pays protectionnistes, dont la France.

Or, les taux moyens de droits de douane (recettes tarifaires/importations totales) que nous rapporte John Vincent Nye (1991) ne placent pas la France dans la catégorie des pays outrageusement protectionnistes.

Contrairement aux attentes, la protection tarifaire y fut généralement plus faible qu’en Angleterre, y compris lorsque cette dernière entrait dans sa phase libre-échangiste (1840-1860).

En outre, 60 à 65% des importations françaises étaient libres de tout droit de douane.

On est frappé par la relative modération du protectionnisme français, comparativement à celui que l’Angleterre a pratiqué allègrement jusqu’au milieu du XIXième siècle.

Est-ce à dire que la France abandonna son économie aux quatre-vents de la concurrence extérieure?

Pas vraiment.

En préalable à l’accord de libre-échange franco-britannique de 1860, la France a pratiqué un protectionnisme industriel subtil, que l’auteur ne met pas suffisamment en exergue, à mon goût.

Lire la suite « La France du XIXième siècle fut-elle protectionniste? »

Protectionnisme et croissance: the tariff paradox

There is growing evidence suggesting that the benefits of openness, one of the cornerstones of the Washington Consensus and the GATT/WTO negotiations, are neither inherent nor irreversible but rather depend upon the state of the world.

Ce constat iconoclaste est celui de Michael Clemens et Jeffrey Williamson qui ont établi que  le protectionnisme tarifaire a soutenu la croissance économique de 1860  à 1950, date à partir de laquelle la relation s’inverse.

Avant 1950,  qu’il s’agisse du G4 industriel (Etats-Unis, France, Royaume-Uni, Allemagne), des pays les moins développés mais aussi de l’Argentine ou de l’Australie, tous  ont gagné à protéger leur marché intérieur.

Seule la périphérie de l’Europe fit exception (Autriche-Hongrie, Italie, Grèce, Espagne, Russie, Serbie, Norvège, Danemark, Portugal).

Les auteurs montrent que cette corrélation a perduré pendant les années 30: les pays protectionnistes sont ceux qui ont le mieux profité de la reprise économique!

Pourquoi le protectionnisme fut-il bénéfique? Pourquoi a-t-il cessé de l’être?

Disons, pour faire simple, qu’avant 1950 le protectionnisme n’était ni coordonné, ni bien méchant.

Les grands pays industriels, qui étaient aussi les premiers importateurs de produits, se gardèrent de pratiquer un protectionnisme prohibitif.

Comme chacun d’eux exportait principalement vers ses voisins et son empire colonial, les exportations restèrent dynamiques.

Quant aux pays les plus protectionnistes, comme le Canada ou l’Argentine, ils purent défendre leur économie locale sans perdre leurs débouchés extérieurs.

Qui plus est, on ne perdait pas grand chose à établir des tarifs puisque  les coûts de transports élevés et  la croissance économique relativement médiocre n’incitaient pas les entreprises à se projeter au dehors.

Il en va tout autrement de nos jours.

Dans un monde de plus en plus interconnecté, le protectionnisme affecte l’économie en profondeur, y compris les pays moins développés pour lesquels l’argument des industries naissantes serait invalidé.

Il manque peut-être à cette étude une dimension de realpolitik internationale, à savoir le rôle indispensable d’une puissance hégémonique (les Etats-Unis) pour faire respecter le climat de coopération commerciale.

Mais que demain les coûts de transports cessent de  diminuer, que le marasme économique perdure dans un monde de plus en plus multipolaire et l’on pourra se faire du souci pour la mondialisation.

DG

Ouverture commerciale et chômage

La théorie économique a tendance à négliger l’impact du commerce sur le chômage.

Un tel silence contraste avec la crainte générale que la mondialisation ne détruise immédiatement beaucoup d’emplois.

Ce genre de hiatus fait tout l’intérêt du travail de Pushan Dutt, Devashish Mitra et Priya Ranjan (2009).

On y trouve 2 principaux résultats empiriques (92 pays, années 90):

  • Plus de protectionnisme=plus de chômage. Une augmentation d’1% de la protection tarifaire s’accompagne d’un accroissement de 0,35% du taux de chômage. Les différences de régime commercial expliqueraient entre 20 et 49% des écarts de taux de chômage. Les auteurs maintiennent leur résultat après avoir invalidé l’hypothèse, a priori recevable, selon laquelle un chômage élevé fait le lit des pressions protectionnistes et accroît le coût politique du libre-échange (hypothèse d’endogènéité).
  • La libéralisation commerciale crée immédiatement du chômage. En moyenne, les politiques d’ouverture commerciale se traduisent, dans les 12 mois, par un accroissement du taux de chômage de 0,6%. Au cours des deux années suivantes, les créations d’emplois compensent très largement les pertes instantanées.

Les auteurs déduisent d’un modèle théorique  deux effets opposés sur l’emploi:

  • L’effet Ricardo ou de spécialisation sectorielle: le commerce est riche en emplois puisqu’il dirige les ressources  productives vers les secteurs qui sont les plus productifs et dont le prix relatif à tendance à progresser.
  • L’effet dotations factorielles ou d’économie du facteur rare:   dans un pays relativement riche en capital, le commerce a tendance à provoquer du chômage puisqu’il s’accompagne d’une diminution de la demande du facteur rare (le travail), dans tous les secteurs de production.
Nos auteurs suggèrent que ces deux effets coexistent, et que, le plus souvent, le premier l’emporte sur le second.

 

Pour aller plus loin sur cette question, on pourra piocher dans les travaux que mentionne un rapport conjoint de l’OMC, de l’OCDE, de la Banque Mondiale et de l’OIT, qui cite la présente étude.
DG

Démondialisation: les marxistes contre-attaquent

Pour s’opposer aux partisans du protectionnisme, deux économistes de la galaxie marxienne sortent du bois.

Voici leurs derniers écrits: un de Michel Husson (Protectionnisme et altermondialisme), puis un autre de Jean-Marie Harribey (La démondialisation heureuse?).

Les deux auteurs ne considèrent pas la mondialisation comme La cause de la montée des inégalités et contestent la définition qu’en donnent ses ennemis.

Ils soulignent, à juste titre, le côté très à la mode du terme démondialisation.

Il existe également un dialogue entre Jacques Sapir et Michel Husson, à propos des délocalisations.

Un mot à propos des marxistes et de la mondialisation.

Ce sont des gens qui tiennent à l’unité du monde et valorisent les conflits de classes.

Plutôt que de se faire récupérer par les protectionnistes, ils préfèrent entretenir un rapport dialectique avec le libre-échange.

En somme dépasser la mondialisation libérale, plutôt que de jouer les anti de l’heure.

C’est une posture intéressante mais périlleuse car si le libre-échange, d’un côté, multiplie le salariat industriel à travers le monde, d’un autre côté, il divise le salariat des pays les plus riches.

En effet, soit les facteurs de production sont peu mobiles (disons à court terme) et le travail et le capital spécifiques aux secteurs bousculés par les importations se liguent pour défendre leurs intérêts.

Soit les facteurs de production circulent aisément et  le salariat se scinde en deux, avec les salariés qualifiés d’un côté et les salariés non qualifiés de l’autre.

Bref,  le débat continue et c’est fort bien.

DG