La France du XIXième siècle fut-elle protectionniste?

Paul Bairoch voyait l’Angleterre du milieu du XIXième siècle comme un ilot de libre-échange dans un océan de pays protectionnistes, dont la France.

Or, les taux moyens de droits de douane (recettes tarifaires/importations totales) que nous rapporte John Vincent Nye (1991) ne placent pas la France dans la catégorie des pays outrageusement protectionnistes.

Contrairement aux attentes, la protection tarifaire y fut généralement plus faible qu’en Angleterre, y compris lorsque cette dernière entrait dans sa phase libre-échangiste (1840-1860).

En outre, 60 à 65% des importations françaises étaient libres de tout droit de douane.

On est frappé par la relative modération du protectionnisme français, comparativement à celui que l’Angleterre a pratiqué allègrement jusqu’au milieu du XIXième siècle.

Est-ce à dire que la France abandonna son économie aux quatre-vents de la concurrence extérieure?

Pas vraiment.

En préalable à l’accord de libre-échange franco-britannique de 1860, la France a pratiqué un protectionnisme industriel subtil, que l’auteur ne met pas suffisamment en exergue, à mon goût.

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Mondialisation des idées et politique commerciale stratégique

En 1999, Marc Busch publie  Trade Warriors, ouvrage dans lequel il fait une découverte intéressante: l’administration américaine ne protège pas de la concurrence extérieure les industries les plus technologiques, mais privilégie celles qui utilisent en priorité des connaissances et des savoirs spécifiques aux Etats-Unis.

Par exemple, le secteur de l’aviation civile est très soutenu, contrairement aux semi-conducteurs ou aux écrans plats. Dans le premier cas, le produit final est suffisamment complexe et ajusté au marché américain pour irriguer une recherche essentiellement nationale; dans les autres cas, les technologies sont rapidement transférables des Etats-Unis vers leurs concurrents.

Les secteurs dont la technologie ne peut être fixée sur un territoire trouvent moins d’écho auprès des gouvernements qui préfèrent temporiser et attendre que les autres pays fassent le premier pas pour bénéficier des externalités de la recherche étrangère, sans en payer le coût économique et politique.

10 ans après la publication de cet ouvrage, la globalisation des connaissances et des savoirs à fait du chemin.  Exporter des brevets est monnaie courante, comme l’indique le tableau ci-dessus. Par exemple, en 2008, 62% des brevets attribués à des résidents allemands ont été déposés à l’extérieur de l’Allemagne.

Dans ce contexte, Nathan Nunn apporte une validation  empirique aux observations de Marc Busch.

Son papier montre que la globalisation des idées coupe l’herbe sous le pied d’une protection commerciale en vogue : les droits antidumping.

L’étude porte sur la période 1980-2005 aux Etats-Unis et concerne l’ensemble des secteurs agricoles et manufacturiers de ce pays.

N. Nunn commence par classer chaque  secteur en fonction du degré de domesticité des connaissances qu’il utilise.

Dans son jargon, la variable K désigne la part des brevets américains dans le total des brevets en vigueur à l’intérieur des 386 secteurs étudiés.

Plus K approche de zéro, plus le retour sur investissement technologique est capté par des firmes non américaines.  Par exemple, en  2008, moins de 30% des brevets exploités dans les équipements audiovisuels faisaient appel à du savoir faire américain (dont les écrans plats).

L’auteur montre que cette variable  influence négativement le montant des droits antidumping mis en place par l’administration américaine (International Trade Commission).

Plus les brevets américains occupent le terrain, plus le degré de protection est important.

Comme de bien entendu, l’auteur prend soin d’estimer l’impact d’autres variables, corrélées ou non avec K (taux de syndicalisation de la main d’oeuvre et taux d’importation de produits finis et intermédiaires, a priori croissant avec la diffusion internationale des technologies). Cela ne modifie pas sa conclusion.

Quels enseignements tirer de cette étude?

L’argument du protectionnisme éducateur, cher au théoricien allemand Friedrich List, est mis en difficulté. Aider les secteurs en retard est une idée séduisante, mais passez ce projet à la moulinette politico-lobbystique et vous obtenez un résultat inverse au but recherché: les secteurs qui dépendent des innovations extérieures, et auraient besoin d’un coup de pouce,  sont relativement moins protégés au plan commercial.

On peut se demander si une collaboration étatique à échelle régionale voire mondiale, dans le domaine de l’innovation et à la recherche, ne constituerait pas une meilleure réponse.

D. Gouaux

Un protectionnisme éclairé est-il possible?

« Blues Brothers » (1980)

Les obstacles aux échanges profitent-ils à la croissance économique?

Plutôt que de se lancer dans une énième étude empirique où l’on confronte rythme de progression du PIB et niveau moyen de la protection commerciale Nathan Nunn et Daniel Trefler (2009) attaquent le problème sous un angle plus qualitatif pour évaluer les conséquences du protectionnisme tarifaire selon sa sélectivité sectorielle. Au terme d’une analyse économétrique qui porte sur soixante-trois pays il apparait que la protection des secteurs innovants et riches en main d’oeuvre qualifiée est associée à un gain de croissance mais le lien de causalité est beaucoup plus indirect qu’on ne l’imagine. L’impact immédiat des barrières aux échanges sur l’économie est limité (les auteurs lui attribuent 25% du gain total de croissance) et le supplément de production que l’on observe localement n’exerce aucun effet d’entraînement sur la globalité des investissements en recherche et développement ou en capital humain.

Les auteurs résolvent cette énigme en portant leur réflexion plus en amont ce qui les conduit à s’intéresser aux processus politiques qui précédent la mise en oeuvre des barrières tarifaires. En s’appuyant sur une modélisation de la protection endogène à la Grossman Helpman (1994) ils montrent qu’un secteur riche en main d’oeuvre qualifiée est d’autant mieux protégé de la concurrence extérieure que le gouvernement est sensible à l’intérêt général. Ceci les amène à découvrir que lorsqu’un pays bénéficie d’une gouvernance de qualité, définie selon les critères de la Banque Mondiale (1) il obtient non seulement de meilleurs résultats en termes de croissance mais aussi dans le profil de sa politique commerciale, ce qui se manifeste par le refus de protéger en priorité les secteurs les moins innovants. Les trois-quarts de la causalité positive tarif/croissance trouveraient ainsi leur origine dans l’existence d’un contexte institutionnel propice à une judicieuse structure tarifaire qui décourage la recherche de rente et la corruption. Bien sur ce travail demande à être vérifié par d’autres estimations mais dans ce domaine comme dans d’autres (2) Nathan Nunn et Daniel Trefler nous semblent ouvrir une piste de réflexion innovante et très fructueuse.

(1) Droit d’expression des citoyens, absence de violence politique, efficacité de l’action publique, qualité règlementaire, état de droit et lutte contre la corruption. Les auteurs insistent sur ce dernier point et estiment qu’une structure tarifaire favorable aux secteurs à main d’oeuvre relativement qualifiée signale une meilleure capacité des pouvoirs publics à s’extraire de l’influence des lobbies et à résister à la corruption. Il en résulterait un moindre gaspillage de ressources qui compterait pour 30% de la causalité tarif/croissance.

(2) Voir les travaux percutants de N. Nunn à propos des conséquences de l’esclavage sur les économies africaines (commenté ici par F. Candau) ou encore le rôle qu’il attribue aux facteurs institutionnels dans le choix de la spécialisation commerciale.