La phrase du jour

« Can the euro be saved? It’s not easy ». Paul Krugman (05/07/2012)

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Krugman préfère l’Euro au chaos

En théorie, l’Euro est  une erreur, mais en pratique, il est préférable (et possible) de le sauvegarder.

Voilà ce qu’explique Paul Krugman, dans « La revanche de la zone monétaire optimale« , un article où il rend hommage  au concept de Robert Mundell  pour mieux flétrir la désinvolture des bâtisseurs de l’Europe.

Au fond, Krugman répète ce que les économistes  disent depuis longtemps: en l’absence de mobilité inter-européenne du travail et d’intégration budgétaire, le projet de monnaie unique était prématuré.

Pire, en permettant la libre  circulation  des capitaux, la monnaie unique a  provoqué un afflux de capitaux vers les pays  périphériques (Espagne, Grèce, Irlande…), avec les effets destabilisants que l’on sait sur le crédit immobilier et le niveau général des prix dans ces pays.

Pour autant, Krugman ne souhaite pas l’éclatement de l’euro, car même si la monnaie unique est une entreprise périlleuse,  mieux vaut ne pas en rajouter dans la déstabilisation financière et risquer l’effondrement du projet politique européen:

(…) a euro breakup would be hugely disruptive, and exact high “transition” costs. Still, the enduring cost of a euro breakup would be that it would amount to a huge defeat for the broader European project I described at the start of this talk – a project that has done the world a vast amount of good, and one that no citizen of the world should want to see fail

Pour sortir l’europe monétaire de l’ornière, Krugman préconise un « saut fédéral » , ainsi que deux entorses au dogme monétariste:

  • Instituer un mécanisme fédéral d’assurance des dépôts bancaires et de sauvetage des institutions financières, de sorte que les pertes localisées dans un seul pays ne pèsent plus uniquement sur les finances publiques de celui-ci.
  • Permettre à la  BCE  de prêter, en dernier ressort, aux Etats européens, afin que  les marchés retrouvent un plus peu de confiance dans la capacité des Etats à faire face à leurs échéances.
  • Relever l’objectif d’inflation, de manière à ce que les pays périphériques soient moins incités à comprimer leurs salaires pour restaurer leur compétitivité coût.

Le Prix Nobel reconnait volontiers que de telles réformes sont difficiles à mettre en oeuvre, mais comme le note le journaliste polonais Piotr Buras, le modèle allemand de construction européenne place l’Allemagne elle même dans l’impasse (faible croissance, pauvreté, effritement de l’état providence, endettement des municipalités).

Peut-être Krugman rêve-t-il, mais au moins a-t-il le bon goût de ne pas s’abandonner au pessimisme astrologique qui pousse un Jacques Sapir à  courir de médias en médias pour annoncer un « cataclysme », quelque part entre  2012 et 2015.

Dans une veine similaire, Georges Soros propose la constitution d’un fonds européen, financé par l’émission de bonds communs, qui rachèterait une part de la dette des Etats en difficulté.

DG

Des cailloux contre du pain

"Les économistes donnent souvent des cailloux aux praticiens qui demandent du pain" J. Robinson (1933)

Très prochainement et à intervalle plus ou moins régulier, je chausserai les lunettes de l’économiste Joan Robinson (1903-1983) afin de brosser un tableau, à sa façon, de l’actualité économique internationale.

Il y a peu, je me  suis rendu compte  que certains propos (bien sentis, comme d’habitude) de Paul Krugman étaient du Robinson revival.

Il est vrai que l’économiste britannique était une hérétique, qui lisait Marx et commençait ses cours de micro-économie par le cas du monopole.

En attendant, deux pistes de lecture:

Robert A. Blecker,  Global keynesianism versus the new mercantilism: international economics after Joan Robinson,  (2003).

Peter Dorman, Pourquoi la théorie internationale du commerce n’est pas une théorie du commerce international-Une confirmation du scepticisme robinsonien, 2001.

Denis Gouaux

Tell me why

Lu dans une bio de Paul Krugman:

« Né en 1953, Paul Krugman a grandi dans la banlieue new-yorkaise, obtenu une licence de Yale, puis un doctorat du Massachussets Institute of Technology (MITI). D’abord attiré par l’histoire, il s’est vite intéressé à l’économie, car, dit-il, si l’histoire permet de savoir comment et quand se produisent les évènements, l’économie permet de comprendre pourquoi. »

 

Deux économistes américains atterrés

La réticence des autorités américaines à combattre le sous-emploi plonge certains  économistes dans la perplexité, si ce n’est la colère.

Dans un billet intitulé « La retraite de la politique macroéconomique« , Bradford DeLong se désole du paradoxe suivant: à la différence des années trente,  on sait identifier les causes de la crise, on dispose des outils monétaires et budgétaires adéquats pour en combattre les effets, le « lobby métallique » (étalon-or) n’existe plus,  le suffrage est universel; et malgré  tout cela, rien n’est tenté pour ramener le taux de chômage en dessous de 10%.

Paul Krugman est abasourdi par le « manque de conviction » d’une administration américaine qui  en est à s’interroger  sur la nature exacte du chômage (est-ce du conjoncturel, du structurel?).

Par contraste,  le « non-agir » européen est beaucoup moins frustrant, tellement il était prévisible.

DG

Le protectionnisme ferait peu de gagnants

Paul Krugman salue le vote des parlementaires américains qui menacent de riposter à la sous-évaluation du yuan par  une  taxation  des exportations chinoises  .

L’éventualité d’une guerre commerciale n’effraie pas le Prix Nobel d’économie:

« Diplomacy on China’s currency has gone nowhere, and will continue going nowhere unless backed by the threat of retaliation. The hype about trade war is unjustified — and, anyway, there are worse things than trade conflict. In a time of mass unemployment, made worse by China’s predatory currency policy, the possibility of a few new tariffs should be way down on our list of worries.« 

Comment sortir gagnant d’une telle confrontation?

Le pays qui l’emporte est celui qui est capable de causer plus de dommages à ses compétiteurs que la réciproque (il importe moins depuis l’étranger, mais ne perd pas trop d’exportations en cas de représailles).

Une telle situation se caractérise par deux conditions (P. Artus, 2009):

  • La production locale remplace facilement les importations (ce qui se traduit par une forte l’élasticité-prix des importations*).
  • Les exportations diminuent peu en cas de riposte tarifaire (ce qui se traduit par une faible élasticité-prix des exportations).

La première condition exige que la production locale soit diversifiée (pour être en mesure de se substituer à l’offre extérieure)  et  la seconde que l’offre soit sophistiquée (pour que les clients étrangers  persistent  à l’acheter).

Il faudrait qu’en dehors de soi même, tout le monde soit remplaçable.

Le tableau ci-dessous montre une réalité différente.

Prenons l’exemple des  Etats-Unis.  Ils ne vérifient qu’un seul critère:  certes, leurs  exportations sont peu sensibles aux prix mais les  importations sont totalement indépendantes de leur coût (élasticité-prix nulle).

Moralité: les produits américains continueraient à se vendre en dépit d’éventuelles représailles, mais les ouvriers américains concurrencés pas les importations ne gagneraient pas grand chose en termes d’emplois .

En revanche, les USA ont des atoûts pour menacer un pays précis, en particulier la Chine: ses exportations sont très sensibles aux prix (3 fois plus que les ventes américaines) et l’application  de tarifs discriminatoires  bénéficierait aux pays émergents concurrents de la Chine.

Au total, à part  les pays d’Europe de l’Est (Peco), les émergents hors Asie et le Japon,   aucun autre pays n’a  intérêt à la généralisation du protectionnisme.

Et la France?

Elle  pourrait être tentée de freiner ses importations  mais les représailles auraient un effet boomerang très significatif  sur ses exportations.

Il y aurait peut-être une alternative:  le protectionnisme monétaire (dépréciation de l’euro). En effet, comme les conditions de Marshall-Lerner sont réunies (la somme des élasticités-prix des importations et exportations est supérieure à l’unité), un euro moins cher améliorerait notre solde commercial.

Toutefois,  ne rêvons pas. Nous aurions, éventuellement,  le soutien de l »Espagne, mais pas celui de l’Allemagne et de l’Italie.

DG

*L’élasticité-prix des importations indique de combien varie le volume importé (en %) lorsque le prix des produits importés varie de 1% (par exemple, si le prix des importations allemandes augmente de 1%, le volume importé diminue de 0,15%, d’après le tableau ci-dessus).

P. Artus, Protectionnisme: qui seront les gagnants et les perdants s’il se généralise? , Eco-Hebdo, n°78, 11/02/09.

Passe la crise à ton voisin?

Paul Krugman fait sa Cassandre.

Il prédit la répétition de crise la financière, mais cette fois au Sud, à l’issue d’un transfert des risques accumulés au Nord.

Voici son scénario :

  • Le Nord exporte ses bulles spéculatives: Au Nord, la croissance reste décevante et les capitaux internationaux affluent vers les pays émergents, ce qui provoque l’appréciation de leurs monnaies (on l’observe actuellement pour le real brésilien) et l’inversion du solde des balances courantes: au Nord les excédents, au Sud les déficits. Les  flux financiers Nord/Sud nourrissent la spéculation immobilière et financière dans les  pays émergents.
  • Le Sud importe la trappe à liquidités. Les autorités monétaires des pays émergents combattent le ralentissement d’activité (dû à l’appréciation de leur monnaie) en diminuant fortement les taux d’intérêt. Lorsque ceux-ci sont suffisamment bas, l’investissement ne réagit plus  aux variations du coût de l’argent (la préférence pour la liquidité devient absolue lorsque la monnaie a le même rendement que des titres à risque).

Suspendons le « bouclier fiscal »

« Je sais très bien que le pacte de stabilité est stupide »  déclarait Romano Prodi en  2002, redoutant que l’austérité budgétaire en période de récession n’enfonce plus encore la zone euro dans la crise.

Désormais que cette « stupidité » est  à l’ordre du jour, comment maîtriser les comptes publics sans trop pénaliser l’activité économique?

D’après Joseph Stiglitz et Paul Krugman, il ne faut  pas réduire les dépenses publiques mais accroître la fiscalité.

Chacun à sa façon, les deux Prix Nobel expliquent pourquoi il serait judicieux de taxer plus fortement les  ménages très favorisés, ce que le « bouclier » fiscal n’autorise plus en France:

  • L’argument de Joseph Stiglitz est keynésien:  si l’Etat prélève un euro sur le revenu des ménages, cela  diminue (en moyenne) l’épargne de 15 centimes et la consommation de 85 centimes. Comme les plus aisés épargnent beaucoup, il est possible de les taxer sans trop nuire à la consommation et à l’activité économique. En revanche, chaque euro de dépense publique en moins ampute immédiatement et  du même montant la dépense globale du pays.
  • Paul Krugman s’appuie sur une version corrigée de la théorie du revenu permanent ( Milton Friedman) d’après laquelle les ménages sont supposés utiliser leur épargne pour stabiliser leur consommation au cours du temps. Ainsi, les plus aisés ont la capacité de réduire leur épargne et même de puiser dans leur patrimoine en cas de hausse d’impôt. A l’inverse, les plus modestes ont une consommation beaucoup plus instable. Ils vivent « au fil de l’eau » et toute variation du revenu courant se répercute sur leur dépense.

La  « stupidité » du bouclier fiscal réside dans le fait qu’il  interdit de prélever de nouvelles taxes sur la partie de la population  qui consomme relativement peu et de façon stable.

Cerise sur le gateau, en ayant la théorie du revenu permanent à l’esprit,  le Gouvernement pourrait s’offrir le luxe d’augmenter les impôts des plus riches sans trop se dédire. En effet, pour que  la consommation ne dégringole pas trop, il suffit d’annoncer une hausse d’impôt temporaire, par exemple en suspendant  le  » bouclier fiscal »  jusqu’au retour de la croissance.

A défaut,  l’Etat n’a pas d’autre choix que de tailler dans ses dépenses, au risque de ralentir l’activité économique.

D G

Chroniques krugmaniennes

Chaque samedi, nous vous proposons un résumé de la semaine du blog de l’économiste américain Paul Krugman.

Cette semaine, Paul Krugman aura été un bon petit soldat keynésien, doublé d’un démocrate de choc.

Tout d’abord, il n’a pas manqué de se réjouir à l’annonce d’un nouveau plan de relance de 50 milliards de dollars centré sur les infrastructures publiques.

En plus de l’effet macroéconomique de ces dépenses (le multiplicateur keynésien d’investissement), Krugman met en avant un bénéfice microéconomique: il vaut mieux que l’Etat dépense de l’argent pour produire les biens publics (routes, ponts etc…) dont l’économie américaine manque cruellement, et que le marché ne fournirait pas en quantité suffisante,  plutôt que de distribuer du pouvoir d’achat sous forme de baisses d’impôts. Ce à quoi l’économiste du FMI Olivier Blanchard rétorque qu’il serait plus judicieux d’affecter des fonds à destination des jeunes et des chômeurs de longue durée.

En mémoire de 11 septembre 2001, Krugman rappelle que les Républicains avaient cyniquement profité de l’évènement pour voter de nouveaux allègements de charges en faveur des entreprises. Au moins l’Administration n’a-t-elle pas répété cette erreur: « Nine eleven: » a day of infamy followed by years of infamy« , écrit-il, rageur.

Cela fait des mois que le Prix Nobel réclame une plan de relance supplémentaire (voir ici). Car contrairement à ce que les républicains prétendent, Krugman affirme que l’Etat américain s’est montré moins dépensier que celui de « la sage Allemagne«  (cf le graphique ci-dessus, à compléter avec l’évolution de la part des dépenses publiques dans le PIB potentiel des Etats-Unis).

Selon Krugman, la timidité avec laquelle on a combattu la crise dans son pays se paie très cher en termes de chômage.

Dans le même ordre d’idée, il moque l’OCDE qui recommande à la FED de relever ses taux d’intérêts pour maîtriser les anticipations d’inflation alors que les marchés ne demandent rien du tout (la prime de risque sur les bons d’Etat a été divisée par deux).

N’écoutons pas  les marchés uniquement lorsque cela nous arrange, ironise Krugman…

L’économiste se penche sur le pays qui symboliserait l’échec de la relance keynésienne: le Japon.

En réalité, dit-il, rien n’aurait pu contrebalancer les retombées négatives de la démographie de ce pays: depuis 1992,  la richesse relative du Japon (PIB Japon/PIB Etats-Unis) a chuté dans une proportion identique à celle de son potentiel relatif de main d’oeuvre (64% de la population est en âge de travailler contre 67% aux Etats-Unis).

Dans ce contexte, les relances volontaristes mises en oeuvre ont tout juste permis d’éviter le pire.

A cela, on objectera la causalité inverse: et si le marasme économique japonais avait accéléré le vieillissement démographique?.

Terminons sur une chanson.

Il y a de plus en plus de musique sur le blog de Paul.

Un brin nostalgique (les Who**, Fred Astaire, Marylin Monroe, Eric Clapton), Krugman met en ligne une ancienne chanson (totalement loufoque) à la gloire des femmes qui remplacèrent les hommes dans les usines au cours de la seconde guerre mondiale (« Rosie the riveter »)

C’est supposé remonter le moral, mais Krugman suggère-t-il qu’il faudrait une « bonne guerre » pour sortir de la crise?

A moins qu’il s’agisse là d’un bras d’honneur subliminal adressé aux anti-Obama (oui oui, regardez bien le début de la vidéo).

DG

*La chanson des Who (« Its not enough ») permet à Krugman d’illustrer l’engrenage endettement-déflation au cours duquel on ne finit jamais de rembourser ses dettes pour la simple raison que l’effort de restriction des dépenses entraine la baisse des prix et accroit le coût réel de l’endettement.

 

Coloniser l’espace?

Paul Krugman adore la science fiction.

L’un de ses auteurs préférés fait le pari qu’il sera très difficile aux humains d’installer des colonies autonomes sur d’autres planètes. L’explication, nous la devons à Adam Smith,  qui associe étroitement richesse et division du travail.

En effet, la reconstitution d’une économie moderne exigerait l’interaction d’une telle masse d’agents économiques hyper-spécialisés qu’il faudrait acheminer des millions d’êtres humains à travers l’espace (à supposer qu’on ne puisse former et exploiter une main d’oeuvre locale).

Une « terre bis », ce n’est pas demain la veille.

A moins que nos descendants ne deviennent plus sobres en termes de niveau de vie, ce qui est encore une autre histoire…

DG

« Trade theory 3.0 »

« Trade Theory 3.0 » | 18 février 2010


« C’est une évidence les firmes sont hétérogènes » disait récemment Blogagéco dans deux articles remarquables (ici et ). Cette recrudescence des publications de commerce international utilisant des modèles de concurrence monopolistique est évidentes et elle a valu un commentaire off de P. Krugman à P. Neary  que ce dernier reprend en titre de son dernier article : « Two and Half Theories of Trade ». Paul Krugman a « toujours dit qu’il y a deux théories et demi du commerce international ».

A côté des deux paradigmes dominants que sont la théorie des avantages comparatifs basée sur la concurrence pure et parfaite et la théorie de la différenciation des produits et des rendements d’échelle croissant basés sur la concurrence monopolistique subsiste difficilement la théorie du commerce international en oligopole.

Ainsi pour (re)donner du poids aux théories oligopolistiques du commerce international P. Neary explique que l’enjeu repose sur la modélisation de l’entrée et de la sortie endogène des firmes sans supprimer les interactions entre elles et propose trois pistes de recherche ou « tout reste à faire » (les industries hétérogènes, les oligopoles naturels et les firmes superstars).

Alors aidons Neary à développer cette « Cendrillon » de notre discipline pour que la théorie du commerce passe de la version 2.5 à la version 3.0.  
“Two-and-a-half theories of trade,” The World Economy, 33:1, January 2010, 1-19.

PC

Krugman contre le fétichisme du libre-échange

Krugman appelle les économistes à plus de retenue lorsqu’ils argumentent en faveur du libre-échange. Il cite une étude d’ Eichengreen et Irwin , dont nous avions parlé ici-même le 5/11 qui nous apprend que le protectionnisme des années trente fut moins une cause de la crise que sa conséquence (à ce titre on imagine la réaction de PRK à cette vidéo  ). 

Eichengreen et Irwin voient dans l’attachement excessif de certains pays à l’étalon-or la raison qui les conduisit à devenir protectionnistes après 1929. Ceux qui ont choisi de laisser filer leur monnaie pour soutenir leur croissance ont obtenu quant à eux un degré de liberté supplémentaire qui a dispensé d’avoir à fermer leurs frontières(notons que ces dernières ont tout de même pratiqué une forme monétaire de protectionnisme). 

Continuons la discussion. Puisque le protectionnisme de cette époque a été la conséquence d’erreurs de politiques macroéconomiques ceci devrait priver ses partisans les plus zélés d’un argument d’autorité puisque leur recommandation relève, au mieux, d’un « second choix ».

Remarquons au passage que cette étude contredit la thèse que Karl Polanyi défendait dans « La Grande Transformation« : le renoncement à l’étalon-or aurait provoqué la destruction du régime de libre-échange au cours l’entre-deux guerres. Eichengreen et Irwin prétendent à l’inverse que c’est l' »intégrisme monétaire » qui, appliqué en période de crise, aurait transformé l’étalon-or en fossoyeur du libre commerce.

Paul Krugman est-il tenté par le protectionnisme?

Le premier février 2009 le prix Nobel d’économie brise un tabou en justifiant l’introduction dans la loi américaine d’une clause de « préférence nationale » en matière d’achats de biens et services. Il n’y a pas lieu d’être surpris car depuis quelques années Paul Krugman évoque son inquiétude face aux évolutions de la globalisation commerciale, migratoire et financière. La tonalité de son blog tranche tellement avec l’optimisme dont il faisait encore preuve à la fin des années quatre vingt dix que ses critiques ne manquent pas d’y voir un signe de versatilité. Que se passe-il? A-t-il lu du Todd? A vrai dire l’ensemble de son oeuvre démontre qu’il n’a jamais entretenu un rapport « théologique » avec le libre-échange. Ses modèles théoriques enseignent avec constance que le commerce n’est pas toujours synonyme d’enrichissement mutuel lorsque s’exercent les forces de la concurrence imparfaite et de la géographie. Convaincu que le temps de la globalisation « heureuse » est révolu pour le Nord il ne verse pas pour autant dans l’illusion d’une fermeture aux échanges dont il juge le coût exorbitant.

 

Buy American?

 

Face à la crise financière et bancaire les Etats doivent soutenir en urgence la demande de consommation et d’investissement mais le manque de coordination internationale favorise les comportements du type « passager clandestin »: chacun reporte sur le voisin l’effort de la relance de sorte que l’impulsion budgétaire globale n’est pas à la hauteur des besoins. En l’absence de coopération Krugman juge légitime qu’un Etat cherche à maximiser les retombées d’une politique de relance locale en érigeant des barrières commerciales. Il se défend toutefois de sombrer dans l’hérésie protectionniste:

 

« Let’s be clear: this isn’t an argument for beggaring my neighbor, it’s an argument that protectionism can make the world as a whole better off. It’s a second-best argument — coordinated policy is the first-best answer. But it needs to be taken seriously. What’s the counter-argument? Don’t say that any theory which has good things to say about protectionism must be wrong: that’s theology, not economics »

 

L’argument choquera certains mais Keynes ne tenait-il pas des propos similaires?

 

Une globalisation de moins en moins heureuse…pour le Nord

 

Dès le milieu des années quatre-vingt dix Krugman est attentif aux voix qui s’élèvent contre la mondialisation. S’il juge sévèrement les politiques « populistes » à la Ross Perot qui agitent le drapeau protectionniste il consacre plusieurs papiers à la question de l’impact des nouveaux pays industrialisés sur les salaires et l’emploi industriel dans son pays. Tout en le jugeant secondaire (pour le moment) il ne sous estime pas la réalité de la concurrence des pays à bas salaires et remarque que les pays asiatiques ne se contentent plus d’exporter les produits associés aux débuts de l’industrialisation (textile, chaussures etc…) mais participent également à la production de biens plus élaborés dont ils réalisent les opérations les plus riches en main d’oeuvre (activités d’assemblage d’ordinateurs par exemple) dans le cadre d’une spécialisation verticale. Entre l’échange inter-branche et l’intra-branche horizontal il existe une voie intermédiaire qui témoigne d’une spécialisation plus fine de ces pays en fonction de leur avantage comparatif (Krugman. 1995).

 

Krugman et Venables (« Globalization and the Inequality of Nations », 1995) offrent un cadre théorique très intéressant pour déterminer qui béneficie de la mondialisation à mesure qu’elle s’intensifie. Ils montrent qu’à partir d’un certain seuil d’intégration commerciale (lorsque les coûts de transport sont suffisament bas) les entreprises du Nord trouvent intérêt à délocaliser les segments de production à moindre valeur ajoutée dans la Périphérie qui dès lors se développe en partie au détriment du Centre. Ce moment critique serait arrivé d’après Krugman qui remarque que depuis 2006 les importations américaines de biens en provenance des pays émergents ont dépassé celles qui émanent des autres pays industriels. Ce basculement rend inévitable la montée des tensions protectionnistes au Nord. L’instauration d’un droit de douane est une menace d’autant plus crédible qu’elle pénaliserait moins les entreprises du Nord (qui paieraient des inputs plus chers) que celles du Sud.

 

L’économiste qui parle aux « béotiens »

 

Avec son billet provocateur Krugman souhaitait visiblement réveiller les Etats peu avant le premier G20. Il n’est pas inutile non plus qu’un économiste ait entamé un dialogue avec ses concitoyens les plus inquiets face à la conjoncture et en particulier les syndicats. La discussion lui permet par exemple de préciser sur son blog que la mise sur pieds d’une couverture maladie universelle est un moyen d’aider les classes modestes bien meilleur que « le plus strict des protectionnismes » . Dès 1994 , dans un article qui traite des causes du chômage, il avait insisté sur la nécessité de réformer les interventions de l’Etat Providence sous la forme d’aides plus ciblées sur l’emploi non qualifié mais aussi la formation et la reconversion des salariés s’inspirant du modèle suédois. Cette tentative de sortir ses concitoyens du dialogue de sourd libre-échange/protectionnisme constitue pour Krugman un devoir démocratique et répond à une exigence d’honnêteté intellectuelle. Son message risque cependant d’être mal interprété. En écoutant l’économiste J. K Galbraith traiter du même sujet nous avons entendu de sa part une réponse peut-être plus percutante: le chômage dans nos pays n’est pas l’affaire de la Chine ou de tout autre pays émergent… mais la notre.

D. G

Sous le soleil de Mexico

 

Les scientifiques se distinguent souvent par leur état d’esprit non routinier. En général ils n’ont pas peur des rapprochements inattendus et c’est exactement ainsi que procèdent Paul Krugman et Raul Livas Elizondo (1992) dans un article intitulé « Politique commerciale et métropoles du Tiers Monde » (un résumé en français est proposé par Ghio et Van Huffel, 2001). L’enjeu est important : Krugman prétend apporter une explication inédite à l’excessive urbanisation des grandes villes du Sud (ces « Romes sans empire » qu’évoque Paul Bairoch). Tout part d’une observation: depuis que le Mexique a fait le choix de l’ouverture au commerce mondial (1986: adhésion au Gatt, 1994: Accord de libre-échange nord-américain) on assiste à un processus de décentralisation économique qui s’effectue au détriment de sa capitale, la ville la plus peuplée du monde à l’époque au point que l’on parle de « monstruopole ». Quel lien « caché » existe-t-il entre ces deux faits en apparence sans rapports? Pour le comprendre Krugman nous invite à chausser de nouvelles lunettes théoriques et à abandonner l’hypothèse traditionnelle de la concurrence pure et parfaite. Sa démonstration, qui repose sur la prise en compte des rendements croissants, nous conduit à envisager la « macrocéphalie » du Mexique non pas comme une fatalité mais comme l’effet non souhaité de la stratégie d’industrialisation centrée sur le marché intérieur qui avait prévalu de l’après-guerre jusqu’aux années soixante-dix. C’est aussi la première fois qu’un article ouvre l’économie internationale à l’économie urbaine.

On a chanté les forces centripètes

Lorsqu’elles s’adressaient essentiellement au marché intérieur les entreprises avaient tendance à se localiser à Mexico et sa proche région qui connut une forte croissance démographique entre 1950 et 1980 (de 4 à 12 millions d’habitants pour 19 millions actuellement). Le démantèlement des barrières aux frontières a contribué à « décongestionner » Mexico au profit d’un « second centre » industriel limitrophe des Etats-Unis qui a accueilli de nombreuses entreprises industrielles de réexportation (+ 850 000 emplois au cours des années quatre-vingt dix, les exportations mexicaines augmentent à un rythme annuel de 18% durant cette période). Expliquons tout d’abord ce qui encourage des entreprises à se rassembler en un point de l’espace.

Krugman utilise une structure de marché à mi chemin entre le monopole et la concurrence pure et parfaite : la concurrence monopolistique (Dixit et Stiglitz, 1977). Elle autorise les entreprises à différencier leurs produits pour fidéliser leurs clients et contourner la concurrence par les prix. Dans le contexte d’une économie fermée aux échanges extérieurs Krugman montre que si l’affrontement de « petits monopoles » freine la concentration horizontale il existe cependant trois forces qui poussent à la concentration spatiale des unités productives :

-Les firmes préfèrent rassembler leurs moyens de production sur un site unique lorsqu’elles ont des coûts fixes.

-Elles ont intérêt à se localiser au plus près de leurs clients et de leurs fournisseurs en biens et services intermédiaires pour minimiser les coûts de transports.

-Plus les firmes sont nombreuses en un lieu plus se conjuguent les compétences, les clients et les fournisseurs, ce qui attire des entreprises supplémentaires qui contribuent à leur tour à renforcer cet effet de taille du marché.

La région centre ne draine cependant pas toutes les activités en raison de nombreuses « déséconomies d’échelle » : hausse du prix des terrains, des logements ainsi que des salaires, congestion des déplacements urbains, détérioration de l’environnement (la qualité de l’air en particulier).

Que se passe-t-il lorsque l’économie s’ouvre aux échanges internationaux? Krugman prévoit une plus grande dispersion des unités productives pour deux raisons (2):

-Un effet de marché qui fonctionne à rebours de l’effet précédent: comme Mexico n’offre plus l’exclusivité des débouchés et que l’on n’y trouve plus forcément les biens intermédiaires les moins chers, l’intérêt d’une production sur place diminue.

-Un effet coût de transport : les entreprises se rapprochent des marchés extérieurs et se déplacent vers les frontières, par exemple celle qui sépare le Mexique des Etats-Unis où se concentrent les « maquiladoras ».

Hasard et nécessité d’un échec de marché

 

A l’évidence Mexico doit sa fondation au hasard de la géographie (les aztèques mirent à profit la présence d’un grand lac qui par la suite fut assêché par les conquistadors) mais il ne s’agit là que d’un avantage de « première nature » pour reprendre l’expression de Krugman (1991). La prééminence économique de Mexico s’affirme durablement de façon endogène et émergente en raison des effets cumulatifs qui ont pu apparaître à partir d’une avance même légère en termes de taille de marché accentuée par la stratégie d’industrialisation par substitution des importations (3). L’excès d’urbanisation qui en a résulté est à ses yeux un « échec de marché » et Paul Krugman adopte une démarche résolument néolibérale lorsqu’il soutient que cette situation exige un correctif marchand (la libéralisation des échanges) plutôt que règlementaire.

Cette approche aurait pu être complétée par une prise en compte d’un autre « échec » de nature plus sociale. En effet, le géographe Bernard Bret (2006) définit l’urbanisation exubérante des pays du tiers monde comme un substitut à la redistribution des revenus vers les classes les plus pauvres. Les plus modestes s’installent en ville pour travailler dans un secteur tertiaire dont l’essor doit beaucoup à la demande de services qui émane des classes les plus riches mais aussi pour profiter d’infrastructures scolaires, sanitaires et parce que la proximité du pouvoir central améliore les chances de faire aboutir ses revendications. La ruée vers Mexico constitue certainement une piètre alternative à la redistribution des richesses mais il n’est pas sur que le triplement du taux d’ouverture de l’économie mexicaine entre 1980 et 2000, qui a contribué à contenir la métropolisation de Mexico, ait eu des effets positifs sur les salaires, la réduction des écarts de revenus et la protection sociale.

(1) Les consommateurs jouissent d’une gamme de produits variée mais cette diversité génère une sorte de « gaspillage » : le pouvoir de marché dont bénéficie chaque firme les incite à produire en decà de leurs possibilités. Dans ce contexte il est aisé de montrer l’intérêt d’ouvrir les frontières et d’accéder à un plus vaste marché : le nombre de variétés augmente, chaque firme produit plus et diminue son prix. Grâce au libre-échange le consommateur maximisent les avantages que procure la concurrence monopolistique (plus de diversité des biens) sans subir son inconvénient (prix relativement élevés en autarcie).

(2) On trouvera un historique de la politique commerciale mexicaine chez Hanson (2002). Ades et Glaeser (1995) valident empiriquement l’analyse de Krugman en mettant l’accent également sur d’autres facteurs que la politique commerciale. On trouvera un survey succint de la littérature concernant l’urbanisation dans le tiers monde dans Lanaspa, Pueyo et Sanz.

(3) Appliqué aux comparaisons internationales ce genre d’approche ouvre des perspectives plus heureuses que les thèses culturalistes ou essentialistes auxquelles ont recourt parfois pour expliquer l’avance relative de l’Occident…qui doit peut-être beaucoup plus au hasard qu’à sa nature (petite cause grandes conséquences)

  • Bairoch P., 1988, Cities and Economic Development, Chicago, University of Chicago Press.
  • Bret B., 2006, Le Tiers Monde. Croissance, Développement, Inégalités. Ellipses.
  • Dixit A. K. , Stiglitz J. E., 1977, Monopolistic Competition and Optimum Diversity, American Economic Reviex, 67.
  • Ghio S., Van Hauffel C, 2001, « Intégration Economique et Disparités Spatiales dans l’Union Européenne », Revue d’Economie Régionale et Urbaine, n°2.
  • Hanson G. H. ,2002, « The Role of Maquiladoras In Mexico’s Export Boom », Conférence, 26 et 27 juillet 2002.
  • Hanson G. H., 1992, Industry Agglomeration and Trade in Mexico, Phd. MIT.
  • Krugman P. R., Livas Elizondo R, 1992, « Trade Policy and the Third World Metropolis », Journal of Development Economics, Vol.49.
  • Krugman P. R., 1991, « First Nature, Second Nature and Metropolitan Location », NBER n°3740.
  • Lanaspa L., Pueyo F., Sanz F., Urbanization Patterns and Level of Development, an Empirical Assessment. Université de Saragosse

Théorie du commerce interstellaire

Le 11 mars 2008, quelques mois avant de recevoir le Prix Nobel d’Economie, Paul Krugman fait un cadeau aux lecteurs de son Blog : « Ladies and gentlemen, i give you the theory of interstellar trade« . Il s’agit d’un de ses tout premiers articles publié en juillet 1978 alors qu’il était assistant à Yale et qu’il ressentait, confie-t-il, le besoin de se changer les idées et d’oublier les vicissitudes de sa carrière universitaire. Depuis lors, la nouvelle qu’un Prix Nobel de la « science lugubre » a publié un article des plus sérieux sur un sujet aussi irréel se répand comme une trainée de poudre. Il faut dire que l’humour dont fait preuve l’auteur dans ce texte émaillé de nombreuses références à la science fiction procure au lecteur même non spécialisé un plaisir qu’il a tout de suite envie de partager. Cet article n’avait pas échappé aux économistes qui suivaient Krugman dès ses débuts ainsi qu’en témoigne l’éloge que rédigea Avinash Dixit en 1991, pour la remise de la médaille Bates, dans lequel il mentionne le dit papier comme une preuve de la fructueuse inventivité du futur Prix Nobel. L’article contient également, selon nous, une annonce des travaux novateurs que Krugman a consacré depuis aux liens qui existent entre le commerce et la géographique. Mais passons sans délais à l’étude du commerce spatial.

Les échanges commerciaux interstellaires sont-ils possibles?

Krugman décrit les extraordinaires difficultés auxquelles se heurte le financement d’une expédition commerciale entre la Terre (Earth) et une planète lointaine qu’il choisit de nommer Trantor en hommage à l’oeuvre d’Isaac Asimov mais aussi, nous le subodorons, pour le plaisir de tracer une série de segments « ET » (cf figure 1 de son papier). L’impossiblité de déplacer des marchandises plus vite que la lumière menace la viabilité financière d’une telle entreprise en raison de coûts de transports très élevés (compter au minimum douze ans pour rejoindre une galaxie différente de la notre) et du phénomène de dilatation du temps que prédit la théorie de la relativité restreinte. A des vitesses qui atteignent une proportion raisonnable de celle de la lumière la perception du temps à bord du vaisseau n’est plus la même que sur Terre de sorte que la valeur de l’investissement est actualisée de deux façons différentes par le commerçant et le prêteur de fonds qui ne s’est pas déplacé (pour le commerçant le temps est passé plus lentement). Sans référence temporelle commune les agents économiques ne peuvent s’entendre sur le montant du taux d’intérêt. Krugman démontre en quelques équations qu’il est possible de lever ces obstacles. Un peu à la façon d’Eratosthène qui déduisit la circonférence de la Terre à l’aide de quelques rudiments de trigonométrie, l’économiste trentenaire énonce les « lois fondamentales » du commerce extra-terrestre en s’appuyant sur les deux outils les plus classiques de sa science : le principe d’optimisation et la notion de coût d’opportunité. Après avoir supposé qu’il existe des marchés à terme destinés à la couverture des risques inhérents à ce genre de commerce (compartiment des marchés financiers auxquels il prévoit d’ailleurs un bel avenir : « la force est avec nous » sont en droit de clamer les économistes de la finance, écrit-il) il résout facilement le problème de la dualité des perceptions du temps. Puisque la détention d’un titre placé sur Terre constitue le coût d’opportunité de l’investissement engagé par un commerçant humain c’est donc la planète bleue qui servira de référentiel temporel et non les horloges des vaisseaux spatiaux dont on connaît la fâcheuse tendance à retarder (réciproquement le commerçant trantorien arbitre entre son activité et le placement de ses fonds sur les marchés financiers de sa planète). Krugman envisage que le taux d’intérêt sera indexé sur le coût des dépenses en énergie nécessaires au transport et démontre que les arbitages permettront son égalisation interplanétaire. Un commerce fructueux est donc envisageable selon Krugman et il suggère que l’histoire reconnaitra en lui un pionnier de la même façon qu’elle a validé certaines intuitions d’Adam Smith. Avec cette économie de moyen qui est désormais sa marque de fabrique et une solide ironie (il dédicace l’article au sénateur américain qui demandait la fermeture de la Nasa) Krugman vient de produire un article qui témoigne d’une certaine ambition intellectuelle.

Un fascinant clin d’oeil du futur

Quelle place occupe cet article « futuriste » dans l’oeuvre de Krugman? On peut y voir un manifeste ainsi que les prémices du tournant « géographique » qu’il donnera plus tard à sa réflexion. Lorsqu’il nous parle années lumière, de galaxies ou qu’il anticipe le succès de son travail auprès des voyageurs interstellaires dans deux cent ans Krugman ne pense pas à autre chose qu’à notre monde commercial sub-lunaire. Il ambitionne d’en modifier l’approche théorique et nous offre une charge sarcastique contre les économistes orthodoxes du commerce international qu’il accuse, au détour d’une phrase d’anthologie, de « parler ridiculement d’un sujet sérieux » parce que leurs modèles ne tiennent compte ni des effets d’échelle ni des distance et des frontières. Pédagogue, il plonge son lecteur dans un univers où la question des distances est primordiale pour que, un fois de retour sur le plancher des vâches, ses modélisations gagnent en réalisme. Jouant des dérapages spatio-temporels il s’amuse à signaler l’existence d’un article d’approfondissement sur la question des coûts de transport interstellaires paru en…1987, période où il aura justement montré comment la géographie modèle la spécialisation des pays. En 2004, à l’occasion d’un bilan d’étape sur la portée des résultats obtenus par la « nouvelle » économie graphique Krugman constate qu’il existe un écart entre la mondialisation percue et sa réalité : internet et les progrès en matière de coût de transport n’ont toujours pas vaincu les distances et les effets de frontière. Son article de 1978 était une invite à ne pas céder à l’illusion de l’instantanéité que procurerait la plus grande vitesse et lorsque le vaisseau spatial engagé à une vitesse relativiste opère un retour plus tardif que ne le prévoient ses occupants n’est-ce pas un peu à l’image de l’allongement des distances auquel expose le franchissement d’une frontière?. C’est ainsi que s’éclaire son choix d’intituler « Economics, the final frontier » le billet par lequel il offre sa théorie interstellaire aux internautes.

D. G

Krugman P. R, 1978, The Theory of Interstellar Trade.

Gamov G., Stannard R., 2007, Le Nouveau Monde de M. Tompkins, Poche le Pommier. On y trouve un exposé efficace et ludique de la théorie de la relativité.

Hanson R. The Economics of Science Fiction. Krugman a contribué à l’ouverture d’un champ de recherche moins marginal qu’on ne pourrait le penser et dont on se demande bien quel lieu abrite les éventuels colloques.