Archives du mot-clé Patrick Artus

Les mauvaises blagues de Natixis sur le capitalisme et sur Marx

Le service de recherche économique de Natixis dirigé par Patrick Artus a pour fonction immédiate de produire de jolis graphiques et pour horizon politique de désespérer Billancourt.

Habituellement, il poursuit ce second objectif en répétant que les salaires et les « charges sociales » sont trop élevés pour la qualité du travail effectué et que nous finirons tous comme en Grèce.

De temps en temps, « Natixis recherche » se déguise en brochure de la France insoumise et prétend que si l’hiver arrive c’est parce que, parfois, la dynamique du capitalisme est implacable et que c’est ainsi. C’est ce qui vient de se passer le 2 février avec la livraison N°130 de la revue Flash Economie intitulée  » La dynamique du capitalisme est aujourd’hui bien celle qu’avait prévue Marx ».

Je me propose ici de présenter la thèse de Natixis et d’en montrer les contradictions vis-à-vis d’elle même, de la théorie marxiste et de la réalité.

  • La thèse de Natixis: le capitalisme d’aujourd’hui est inefficace, donc il se réfugie dans la violence sociale et la spéculation

Natixis prétend que les capitalistes des pays de l’OCDE freinent les salaires et spéculent allègrement sur les marchés boursiers ou immobiliers pour compenser la baisse de l’efficacité économique du capital.

Le schéma ci-dessous résume la narration de Natixis.

 

natixis1

  • Natixis prétend que le capitalisme s’essouffle…et montre graphiquement le contraire

Natixis nous dit que le capitalisme périclite et, curieusement, produit des graphiques qui contredisent sa thèse.

Cela saute aux yeux lorsqu’on observe l’évolution de la productivité globale des facteurs de production (PGF), qui mesure l’efficacité de la combinaison productive (produire plus avec moins de capital et de travail) et celle de la productivité du capital.

PGF1

Pour que le taux de profit diminue, il faudrait que la PGF décline. Or ce n’est pas le cas depuis 20 ans (+15%).

 

Par ailleurs,  Natixis prétend observer une baisse de la productivité du capital, tout en proposant un graphique (1b) qui exprime l’inverse.

natixis2

En effet, le ratio capital/PIB (l’inverse de la productivité du capital) est identique en 2017 en 2007 et en 1997. Il n’existe donc pas, sur la période considérée, de tendance à l’essoufflement de l’efficacité productive des entreprises. C’est la raison pour laquelle, la forte baisse des années 2009 et 2010, bien qu’elle mette six ans pour être résorbée, n’est que conjoncturelle.

La stabilité de l’efficacité du capital apparaît ailleurs dans l’article, de manière implicite, lorsque l’on compare les graphiques 2 et 3.

natixis3

natixis4.PNG

Les deux graphiques présentent l’évolution du profit non distribué des entreprises rapporté à deux choses différentes.

Dans le graphique 2, on rapporte le profit au capital engagé dans la production (c’est le « rendement du capital productif »). Dans le graphique 3, on le rapporte à la production (on parle de « taux de marge »).

Ne constatez vous pas que ces deux courbes se superposent exactement?

Ce phénomène découle de la stabilité de l’efficacité du capital, car si la production et le capital ne progressaient pas au même rythme, il n’y aurait aucune raison pour que le rendement du capital productif et le taux de marge soient synchrone.

  • Le capitalisme se porte bien et ses « excès » sont inexcusables

Le bricolage théorique de Natixis  est saisissant:

-Affirmer que le capitalisme est malade, pour une raison dont on nous montre par la suite, à l’aide d’un graphique,  qu’elle n’existe pas, tout en expliquant que finalement, le taux de profit a augmenté de 30% entre 1996 et 2018 (graphique 2).

-Prétendre que le taux de profit baisserait sans austérité salariale (quitte à culpabiliser les salariés…) alors que l’enjeu est pour les entreprises de s’assurer que leur profitabilité continue d’augmenter au même rythme.

-Présenter la financiarisation du capitalisme comme un produit de sa crise récente, alors qu’il s’agit d’une caractéristique structurelle qui pousse à ce que les entreprises génèrent un taux de profit en croissance.

Sortons de ce méli-mélo pour approcher de la réalité des faits :

-Le taux de profit continue d’augmenter, et l’efficacité de la combinaison productive en reste un moteur essentiel.

-Si les capitalistes sont implacables avec le salariat, c’est parce que dans une économie de plus en plus dérégulée tous les coups sont permis et que les syndicats sont durablement affaiblis.

Par cet article, Natixis a rendu un bien mauvais service à l’économie politique et à l’édification de ses lecteurs.

Si Natixis respectait ses propres données, cette organisation délivrerait un message bien différent : oui, les capitalistes ont les moyens de modifier certaines pratiques dans le domaine de la redistribution des richesses ou de la spéculation financière, non les salariés ne se tireraient pas une balle dans le pieds en se mobilisant pour de plus justes conditions de travail, car la dynamique actuelle du capitalisme n’excuse pas les coups inutiles  qui sont portés au droit social dans tous les pays de l’OCDE.

DG

 

 

Le manque de profitabilité explique-t-il la dégradation du commerce extérieur français?

Dans un intéressant papier, Patrick Artus affirme que la France souffre aujourd’hui  des mêmes maux qu’au début des années quatre-vingts, en particulier un recul de la profitabilité des entreprises et  une dégradation du commerce extérieur (Flash Economie, n°688). Comme notre pays n’a plus la possibilité de dévaluer sa monnaie, Artus prédit un ajustement  beaucoup plus  douloureux qu’il y a 30 ans, avec une forte baisse des salaires réels.

En préconisant un choc de compétitivité, Patrick Artus ne déroge pas au bon sens lugubre des économistes mainstream, dont le purgatoire est toujours pavé de rigueur et de sacrifices.

Pour déterminer si les exportations françaises pâtissent vraiment du manque de profitabilité des entreprises, examinons les jolis tableaux d’Artus.

Les graphiques 3a et 3b indiquent l’évolution de la balance commerciale (exportations-importations de marchandises), en France et en Allemagne, entre 1975 et 1990 et depuis 2003. Les graphiques 4a et 4b illustrent les variations de la profitabilité des entreprises résidentes en France et en Allemagne, mesurée par la part de l’épargne des dites entreprises (profits nets de taxes, d’intérêts et de dividendes) dans le PIB.

A première vue, la messe semble dite, puisque l’Allemagne affiche généralement un taux de profit et un solde commercial supérieurs à ceux de la France.

En réalité, la liaison profit-commerce extérieur est beaucoup plus complexe.

Commençons par l’Allemagne. Dans ce pays, le retour à l’excédent commercial, entre 1981 et 1986, ne s’est accompagné d’aucune remontée du taux de profit et les 3 points de PIB qui sont tombés dans l’escarcelle des entreprises entre 2002 et 2012 n’ont pas fait décoller l’excédent commercial.

En France, le lien entre profits et commerce extérieur semble plus solide, puisque les deux périodes de dégradation du solde commercial (1977-1983 et 2004-2012) correspondent à des années de vaches maigres du côté des profits.

Pour autant,  la multiplication par 4 du taux de profit français entre 1983 et 1989, qui avait permis aux entreprises françaises de coller aux performances allemandes,  ne s’est pas traduite par un rattrapage similaire en termes d’exportations et n’a même pas permis de renouer avec les excédents commerciaux du milieu des années soixante dix.

D’autres faits retiennent l’attention:

  • Comment se fait-il qu’avec un taux d’épargne trois fois plus important qu’en 1982, le déficit commercial français soit aussi dégradé qu’à cette époque?
  • Comment se fait-il que les deux périodes au cours desquelles l’Allemagne a le plus distancé la France en termes de commerce extérieur (1989 et 2012), correspondent, pour la première, à une profitabilité identique des deux côtés du Rhin, et pour la seconde, à un écart de 4 points?

Avant que d’envoyer les salariés dans les ténèbres de la déflation, les industriels devraient se montrer plus prudents, et les économistes un peu plus sceptiques.

Zone Euro: Nord contre Sud?

Je découvre avec amusement le dernier Eco-Hebdo, dans lequel Patrick Artus oppose les performances économiques du  Nord à celles  du Sud de la zone euro.

La supériorité du Nord résiderait dans une bonne spécialisation productive, qui préfère l’industrie et les services exportables aux services domestiques et à  la construction.

A partir de là, Artus trace une frontière infranchissable entre deux mondes.

Au Nord (Allemagne, Pays-Bas, Belgique, Autriche et Finlande), ce sont les excédents commerciaux, les profits confortables, la productivité dynamique et la dette raisonnable.

Au Sud (France, Italie, Espagne, Portugal, Grèce), ce sont les déficits commerciaux, les profits bas, l’endettement généralisé, le manque productivité et les salaires excessifs.

Le propos d’Artus ne serait pas drôle sans les deux graphiques ci-dessus, qui figurent en tête de son papier.

Le  Nord est tellement du côté clair de la force que, jusqu’en 2007, l’emploi industriel y diminue aussi vite qu’au Sud.

Quant au Sud, il est tellement à côté de la plaque, qu’entre 1998 et 2006, les emplois dans les services exportables ont compensé 100% de ceux qui ont été perdus dans l’industrie.

DG