Made in the World

De nos jours, un territoire exporte rarement une production 100% bien de chez lui car ses entreprises font de plus en plus appel aux composants et produits semi-finis réalisés par des firmes non résidentes.

Cela pose un problème statistique.

Si l’on additionne les flux internationaux de marchandises, cela conduit nécessairement à compter les consommations intermédiaires autant de fois qu’elles traversent une frontière.

De ce fait, les statistiques surestiment la richesse réelle qui circule à travers le monde.

Le Directeur général de l’OMC, Pascal Lamy, appelle à un saut quantique qui consisterait à évaluer les flux commerciaux non plus en brut mais en valeur ajoutée, comme c’est d’usage pour le PIB.

Il vient de lancer l’initiative Fabriqué dans le monde, présentée dans une  allocution   ainsi qu’une vidéo au ton fort didactique.

Extraits:

Dans le monde d’aujourd’hui, la vieille notion mercantiliste de “nous” contre “eux”, de “résident” contre “reste du monde” a perdu beaucoup de son sens.

Le concept de pays d’origine pour les biens manufacturés est devenu progressivement obsolète au fur et à mesure que les diverses opérations de conception, de fabrication de composants, d’assemblage et de commercialisation ont essaimé dans le monde, créant des chaînes de production internationales. Aujourd’hui, de plus en plus de produits sont “Made in World” et non plus “Made in UK” ou “Made in France”.

Le biais statistique crée par l’imputation de la totalité de la valeur commerciale au dernier pays d’origine peut fausser le débat politique sur l’origine des déséquilibres, et donc amener à prendre des décisions mal fondées, donc contre-productives. Reprenant le cas symbolique du déficit bilatéral entre la Chine et les États-unis, une série d’estimations basées sur le contenu domestique véritable conduit à en réduire la taille de moitié, sinon plus (…).

Si l’on observe le déficit commercial des US avec l’Asie au lieu du déficit bilatéral US avec la Chine on ne peut que constater une remarquable stabilité de ce déficit depuis 25 ans, de l’ordre de 2 à 3% du PNB US.

(…) Quant à l’impact sur l’emploi, sujet qui fâche, à juste titre, en ces temps de crise économique, le bilan peut aussi être surprenant. Reprenant le cas de l’iPod, une autre étude des mêmes auteurs estime que sa fabrication représentait à l’échelle mondiale 41 000 emplois en 2006, dont 14 000 emplois seraient localisés aux USA, parmi lesquels 6 000 postes de spécialistes. Comme les travailleurs américains sont plus qualifiés et mieux payés, ils ont perçu plus de 750 millions de dollars, alors que seulement 320 millions, moins de la moitié, sont allés aux travailleurs à l’étranger.

Dans cet exemple, les études de cas montrent que le pays innovant perçoit la majorité des bénéfices, alors que les statistiques traditionnelles mettaient elles l’éclairage sur le dernier maillon de la chaîne, celui qui, in fine, reçoit le moins.

Pascal Lamy, ou le monde économique vu du ciel.

DG

Pascal Lamy répond à Emmanuel Todd

Pascal Lamy, Directeur général de l’OMC.

C’est Emmanuel Todd qui va être content et clignoter de plaisir.

Dans une allocution prononcée en avril dernier à l’Ecole d’économie de Paris, Pascal Lamy s’attaque à 6 « illusions » dont seraient victimes les adversaires de la mondialisation, parmi lesquels figure le bouillant démographe.

Lamy conteste l’argument Toddien selon lequel le libre-échange, lorsqu’il est partagé par tous les pays,  se traduit forcément par une anémie de la demande intérieure via la compression des salaires (voir le « modèle allemand »).

Les trois arguments du DG de l’OMC ont leur pertinence: entre 1998 et 2008 l’emploi progresse à vive allure aussi bien en Chine qu’en Occident; 90% des écart de salaires résultent des différentiels internationaux de productivité; le commerce est un jeu à somme positive qui profite à tous les participants. Un argument de fait, donc, plus une posture libérale  de facture « naturaliste » (vertus spontanées de la main invisible).

Oui mais voila, Pascal Lamy n’a peut-être pas suffisamment axé sa réponse sur le terrain qui convenait, c’est-à-dire celui de la macro-économie (E. Todd reprend à son compte une lecture keynésienne des origines de la crise). Dommage. Car il aurait été intéressant de renvoyer dos à dos les deux ‘ennemis complémentaires » que sont d’une part un certain keynésianisme outre-altlantique et, d’autre part, le rigorisme d’outre-Rhin.

Le discours de Lamy contient cependant sa surprise: ne vous laissez  pas impressionner  par  les statistiques des échanges mondiaux de biens et services nous dit-il. La mondialisation est moins avancée que ne le craignent (ou le désirent) les uns et les autres. Pourquoi? Parce que la multiplication des flux d’approvisionnement entre fililales des  multinationales qui s’échangent des biens intermédiaires ou semis finis se traduit par de multiples  franchissement de frontières  qui ne correspondent pas à de la valeur ajoutée supplémentaire (par exemple, 96% de la valeur d’un Ipad exporté depuis la Chine n’a pas été produit dans ce pays).

Pascal Lamy, ou l’art de retourner en sa faveur un phénomène qui inquiète dans beaucoup de pays industrialisés.

D. G