Les exportations mondiales restent très concentrées

concentration

La démocratisation des échanges commerciaux est très imparfaite.

C’est ce qu’indique le rapport 2013 de l’OMC, qui note que les exportations mondiales restent le terrain de jeu privilégié d’une minorité de pays.

Le message du  graphique ci-dessus est clair: 90% des pays effectuent 30% des exportations mondiales de marchandises, ce qui revient à dire que 10% des pays concentrent 70%  des mêmes flux (courbe  bleue).

Qui plus est, on observe que la moitié des pays sont des acteurs marginaux du commerce international.

Dans un monde égalitaire, les pays se rangeraient sagement le long de la diagonale, de sorte que 10% des pays effectueraient 10% des échanges, puis 20% effectueraient 20% etc…

Nous en sommes loin  puisque la courbe est beaucoup plus proche du coin droit, en bas du quadrant,  que de la diagonale.

Statistiquement, le coefficient de Gini de concentration des exportations est égal 0,82…contre 0,83 en 1980.

Toutefois, le tableau change partiellement si l’on raisonne en termes de population mondiale et non plus de nations (cf courbes situées au dessus de la diagonale):

  • En 1980, 60% de la population mondiale effectuaient 99% des exportations. Les 40% restant étaient exclus.
  • En 2011, 60% de la population mondiale concentraient 80% des exportations,  20% des échanges étant effectués par les 40% restant.

S’il apparaît que la mondialisation ne coïncide pas avec une déconcentration des échanges, au sens où il existe toujours un peloton de pays surreprésentés dans la répartition des flux commerciaux, le fait que de grands pays  comme la Chine ou l’Inde exportent beaucoup plus donne de la respiration au commerce international, qui, bien qu’inégalitaire, a retrouvé sa vocation universelle.

Les Etats-Unis font condamner la Chine par l’OMC

Pour s’assurer d’être réélu, Barack Obama multiplie les appels du pied à l’électorat populaire en jouant sur la fibre protectionniste.

Dans sa ligne de mire, la Chine.

L’administration américaine a ouvert plusieurs conflits commerciaux à propos des éoliennes, de l’acier, des terres rares et maintenant des automobiles.

La plupart du temps, elle s’attaque aux barrières commerciales qui freinent les exportations américaines et plutôt que d’agir unilatéralement,  les Etats-Unis portent plainte auprès de l’Organisation internationale du commerce (Bloomberg Businessweek, 05/07/12).

Le plus souvent, les Etats-Unis obtiennent gain de cause.

Par exemple, aux yeux de l’OMC, une règlementation chinoise en contenu local discriminait les ventes américaines d’éoliennes. En juin dernier, l’OMC a désavoué les représailles tarifaires engagées par la Chine à l’encontre de l’acier américain.

Tout cela a du bon, puisque la première puissance économique mondiale joue le jeu du droit international, plutôt que de résoudre seule ses différends commerciaux.

Ajoutons que cette guérilla juridique se substitue à un conflit plus global, celui qui porte  sur  la sous-évaluation du Yuan vis-à-vis du Dollar, qui échappe aux prérogatives de l’OMC.

Délocalisations et ouverture commerciale unilatérale

Richard Baldwin (2009) observe l’érosion de l’OMC en tant qu’arène de la libéralisation des échanges commerciaux.

De plus en plus souvent, la baisse des tarifs douaniers s’effectue hors du cadre multilatéral, via des accords régionaux ou par le truchement de décisions unilatérales.

Le phénomène des délocalisations encourage le démantèlement sans condition des barrières commerciales.

En effet, les Etats se livrent une rude concurrence pour attirer les multinationales sur leur sol.

Le moins disant tarifaire est pain béni pour ces firmes qui importent et assemblent des composants qui sont réexportés vers le reste du monde.

Dans ce contexte, l’ouverture commerciale unilatérale ne pose aucun problème politique puisque les importations, le plus souvent sans équivalents locaux, sont le préalable à  de nouvelles exportations.

Quant à l’OMC, il  lui reste à organiser des colloques d’économistes pour décrire et contempler  cette mondialisation qui lui échappe.

DG

L’OMC n’est pas une bicyclette

 

L’Organisation mondiale du commerce n’est pas une chose fragile:

"A l’opposé de l’ancien GATT, l’OMC ne doit plus être comparée à une bicyclette qui tombe à l’arrêt. Au contraire, l’OMC remplit globalement – indépendamment de la libéralisation progressive du commerce – des tâches cruciales pour la production et la mise en application du droit et d’acquisition du droit et par là sert à établir des conditions de concurrence stables et prévisibles".

Cette citation est extraite d’un article du professeur de droit international Thomas Cottier qui apporte un éclairage intéressant sur la nature de la mondialisation.

 En tant que juriste, il aborde la question sous l’angle des techniques juridiques dont dispose  l’OMC depuis sa création en 1995. 

 Contrairement au GATT (Accord général sur les droits de douane et le commerce), l’institution est dotée de moyens contraignants qui lui permettent de s’attaquer à ce que l’auteur nomme les "obstacles aux échanges de troisième génération" .

 Les deux premières catégories d’entraves au commerce international sont les droits de douane et les obstacles non tarifaires (par exemple les quotas). Dans les deux cas, il s’agit de mesures à la  frontière  qui relèvent de  la politique commerciale la plus classique.

A partir des années quatre-vingt dix,  l’objectif des négociations multilatérales devient plus ambitieux.

L’attention se porte  sur l’harmonisation  des normes internes à chaque pays.

 On traite des aides à la production agricole, les normes sanitaires, de la propriété intellectuelle, des règles d’attribution des marchés publics ou encore de  la mise en conformité des législations antidumping.

Désormais, pour chaque pays,  politique extérieure et intérieure se confondent dans l’objectif d’assurer "la stabilité et la prévisibilité de la concurrence" dit l’auteur.

Pour remplir cette mission, il était indispensable qu’une véritable institution internationale, dotée de pouvoirs réels (par exemple pour régler les différends commerciaux) et oeuvrant en permanence, voit le jour.

 En ayant cela en tête, on peut repousser  deux erreurs symétriques à propos de la mondialisation :

  •  La mondialisation n’est pas "imaginaire" (explication sociologisante de Daniel Cohen selon lequel le problème réside moins dans la mondialisation que dans le sentiment d’être privé de ses bienfait). C’est un phénomène réel et inédit dans ses implications sur le droit interne de chaque pays et la vie quotidienne des populations.
  • La mondialisation contemporaine n’est pas la prolongation du passé: ce n’est plus le projet d’un marché sans frontières, tel que le  rêvaient les libéraux smithiens et dont on suit les progrès en scrutant le ratio commerce/PIB (en se disant, un peu paresseusement, que rien n’a vraiment changé depuis la fin du XIXième siècle). Il s’agit plutôt de  l’autre nom du néolibéralisme, cette  technique de gouvernement, décrite par Michel Foucault, qui vise à instaurer la concurrence libre et non faussée, objectif autrement plus vaste que la simple circulation des marchandises.

DG

Thomas Cottier, L’ordre économique mondial dans le processus de mondialisation, La Vie économique, janvier 2002.

Pascal Lamy répond à Emmanuel Todd

Pascal Lamy, Directeur général de l’OMC.

C’est Emmanuel Todd qui va être content et clignoter de plaisir.

Dans une allocution prononcée en avril dernier à l’Ecole d’économie de Paris, Pascal Lamy s’attaque à 6 "illusions" dont seraient victimes les adversaires de la mondialisation, parmi lesquels figure le bouillant démographe.

Lamy conteste l’argument Toddien selon lequel le libre-échange, lorsqu’il est partagé par tous les pays,  se traduit forcément par une anémie de la demande intérieure via la compression des salaires (voir le "modèle allemand").

Les trois arguments du DG de l’OMC ont leur pertinence: entre 1998 et 2008 l’emploi progresse à vive allure aussi bien en Chine qu’en Occident; 90% des écart de salaires résultent des différentiels internationaux de productivité; le commerce est un jeu à somme positive qui profite à tous les participants. Un argument de fait, donc, plus une posture libérale  de facture "naturaliste" (vertus spontanées de la main invisible).

Oui mais voila, Pascal Lamy n’a peut-être pas suffisamment axé sa réponse sur le terrain qui convenait, c’est-à-dire celui de la macro-économie (E. Todd reprend à son compte une lecture keynésienne des origines de la crise). Dommage. Car il aurait été intéressant de renvoyer dos à dos les deux ‘ennemis complémentaires" que sont d’une part un certain keynésianisme outre-altlantique et, d’autre part, le rigorisme d’outre-Rhin.

Le discours de Lamy contient cependant sa surprise: ne vous laissez  pas impressionner  par  les statistiques des échanges mondiaux de biens et services nous dit-il. La mondialisation est moins avancée que ne le craignent (ou le désirent) les uns et les autres. Pourquoi? Parce que la multiplication des flux d’approvisionnement entre fililales des  multinationales qui s’échangent des biens intermédiaires ou semis finis se traduit par de multiples  franchissement de frontières  qui ne correspondent pas à de la valeur ajoutée supplémentaire (par exemple, 96% de la valeur d’un Ipad exporté depuis la Chine n’a pas été produit dans ce pays).

Pascal Lamy, ou l’art de retourner en sa faveur un phénomène qui inquiète dans beaucoup de pays industrialisés.

D. G

Dorénavant le protectionnisme passera par les droits antidumping

Vendredi dernier M. Obama a annoncé l’imposition de droits de douanes supplémentaires sur les importations de pneus en provenance de Chine. Ils prendront la forme d’une clause de sauvegarde revenant à un tarif de 35% sur les pneus chinois bon marchés en plus des 4% existant. La raison invoquée est le volume croissant des importations chinoises de pneus. La Chine s’est insurgée contre cette pratique dénonçant une violation des règles internationales édictées par l’OMC. Rappelons d’ailleurs que quelques années avant en juin 2007, le Bureau fédéral américain chargé de la sécurité routière rappelait de 450000 pneus provenant d’un fabricant chinois  car ils ne sont pas conformes aux normes de sécurité. Au-delà de ce cas, il faut savoir que la Chine est la première cible des droits antidumping (AD) dans le monde et tout le monde s’est aperçu que, d’une façon générale, les produits chinois subissent une très mauvaise presse : appel au boycott de produits alimentaires comme les poulets, accusation de dumping social et/ou environnemental, peinture au plomb dans la fabrication de jouets, fauteuils contenant des produits toxiques à l’origine d’allergies, contamination par la mélamine de produits laitiers chinois, empoisonnement au Cadmium, dentifrice contenant du diéthylène glycol utilisé comme solvant ou dans les antigels… la liste est encore longue.
Peut-être que ces événements sont plus liés qu’on ne le pense. Il faut savoir qu’aujourd’hui, les droits de douanes, les subventions ou encore les quotas sont très encadrés voire définitivement prohibés par l’OMC, a contrario les droits AD sont autorisés et se placent comme des outils de plus en plus utilisés. De nombreux économistes comme par exemple Blonigen et Prusa (2003) n’hésitent pas à parler de substitution. Tout cela n’est pas sans susciter quelques interrogations quand on connait le flou qui entoure la mise en place de ces procédures et ‘absence d’uniformité des procédures entre les pays. Khatibi (2009) nous rappelle à cet égard que "the antidumping protection allows considerable discretion over when and how to implement this policy. This typically gives rise to a more complex and less transparent tool than traditional tariff protection, creating trade effects that are difficult to understand." Le problème majeur lié à l’utilisation accrue de ces procédures tient donc au risque élevé de voir émerger via les AD  une nouvelle forme de protectionnisme.
Comment marche la procédure AD ? C’est assez simple, l’OMC permet aux pays signataires d’instaurer une taxe sur un produit étranger égale à la marge de dumping trouvée grâce à une investigation initiée par la firme pénalisée par la concurrence déloyale de la firme importatrice. Si la firme accusée ne collabore pas elle risque de supporter un droit AD très élevé puisque les marges de dumping seront uniquement fondées sur les allégations de la firme accusatrice. C’est ce qu’on appelle la « règle des faits disponibles ». Cette procédure vient d’une certaine façon légitimer l’action des lobbies cherchant à protéger leur secteur, on a bien ici une source potentielle de protectionnisme. Effectivement à y regarder d’un peu plus près, ce sont les secteurs les mieux organisés et ayant les groupes de pression les plus influents qui initient le plus d’investigations. Les premiers secteurs initiateurs de procédures AD sont respectivement la sidérurgie, le secteur pharmaceutique et le secteur textile.
Vous vous doutez que la collaboration dans les investigations AD engendre un coût pour la firme accusée : par exemple, le département du commerce américain exige la réponse à un questionnaire de plus de 200 pages, le respect de normes, de formats de données, la rigidité dans les échéances, et la non considération des collaborations partielles. Si vous ajoutez à cela l’enjeu stratégique que constitue la connaissance d’informations jusque là confidentielle, on est alors en mesure de justifier des situations a priori paradoxales où la firme suspectée de dumping refuse de collaborer aux investigations (Moore, 2005 et Tandé, 2005).
    Quant au calcul de cette marge de dumping quelques points méritent aussi d’être soulignés. Ce calcul est fondé sur une comparaison entre d’une part le prix pratiqué sur le marché d’exportation et d’autre part celui pratiqué sur le marché local ou bien les coûts de production. Cette "valeur normale" du bien étranger repose donc sur des informations privées détenues par la firme exportatrice. Ainsi au décalage existant entre la définition juridique du dumping (justifiant la mise en place de procédures AD) et sa définition économique (Blonigen et Prusa, 2003) s’ajoute un problème d’asymétrie d’information. Or durant la période 1980-1990 la marge de dumping taxée par le département du commerce américain était en moyenne de 67% lorsque l’autorité avait recours à cette règle contre 28% sinon (Baldwin et Moore, 1991). Moore (2002) trouve des résultats très proches à partir de données plus récentes. Quelques travaux ont mis en avant les risques de voir des firmes ainsi taxées alors qu’elles ne pratiquent pas de dumping, ou encore d’être accusé de pratiquer des marges de dumping bien plus importantes qu’elles ne le font réellement, je pense notamment au handbook de Boltucck and Litan (1991) dont le titre Down in the Dumps : Administration of the Unfair Trade Laws est explicite quant à son contenu.
J’ai présenté à l’AFSE jeudi dernier un article (que je tiens à votre disposition patrice.cassagnard@u-bordeaux4.fr) qui ajoute à toutes ces inquiétudes un nouvel élément et qui nous pousse à nous interroger davantage sur la difficulté à mesurer le dumping social et environnemental et par ricochet sur la difficulté à mettre en place des AD en invoquant le dumping social ou environnemental. On sait que le prix d’un bien n’est pas seulement fonction de caractéristiques propres à la firme mais il dépend aussi des consommateurs du pays importateur et plus précisément de la perception qu’ils ont du bien importé concerné, de ses goûts… J’ai construit les bases de ce modèle avec J.M. Cardebat (voir le dernier numéro de la Revue d’Economie Politique). Il s’agit d’un modèle Nord Sud de différenciation verticale où la différenciation repose sur la qualité sociale du bien : le bien du Nord est supposé d’éthique certaine alors que le bien du Sud est d’éthique incertaine. Le bien du Sud possède ainsi les caractéristiques d’un bien de confiance (Darby et Karny, 1973) et cette incertitude qui le caractérise diminue son prix. L’écart de prix entre les deux produits proviendra alors d’une probabilité subjective portant sur la qualité sociale du bien. Cette probabilité peut être éloignée de la réalité et influencée par d’éventuelles campagnes négatives ou de dénigrement. Cela conduit naturellement à des différences de prix et de demande sachant que les consommateurs sont caractérisés par une sensibilité plus ou moins marquée à l’éthique contenue dans le bien qu’il consomme.
Dans un tel cadre, nous montrons qu’il existe un droit AD optimal qui revient à appliquer un droit douane d’autant plus élevé que l’incertitude dans la qualité sociale du bien est forte. La firme du Nord réclamant une protection bénéficie d’un nouveau moyen pour augmenter le niveau de du droit AD. Elle est effectivement en mesure d’influencer négativement la confiance des consommateurs via une campagne de dénigrement qui réduira la confiance des consommateurs dans le bien du Sud et augmentera le droit AD optimal. La procédure d’AD vient ainsi corriger un écart de prix entre le produit local et importé qui repose sur l’image que les consommateurs ont du bien importé et sur les pressions exercées par la firme locale sur cette image. Peut-on qualifier cela de dumping ?
D’autre part, est-ce que la firme plaignante va complètement détruire l’image de sa concurrente ? Et bien non. Elle va préférer que sa concurrente ne collabore pas or un dénigrement trop fort constitue une incitation importante pour la firme accusée à rétablir l’information (même si elle n’est pas complètement exemplaire). Il existe donc un niveau de dénigrement optimal maximisant le profit de la firme du Nord et expliquant de façon nouvelle la non coopération de la firme du Sud dans les investigations de la procédure AD.
On tient probablement ici une autre explication de la non coopération possible des firmes du Sud et de l’importance des marges AD qui en résulte.