Baverez, anti-Piketty primaire

L’essayiste Nicolas Baverez publie dans Le Point un papier agressif à l’encontre de l’économiste Thomas Piketty, dont le dernier ouvrage Le Capital au XXIème siècle– met en perspective la repatrimonialisation de nos sociétés depuis 30 ans.

Vindicatif, Baverez qualifie l’ouvrage de farce et son auteur de pape de l’impôt ainsi que de marxiste de sous-préfecture. Ces attaques invraisemblables montrent que le propagandiste du déclin national ne comprend pas (ou ne veut pas comprendre) la thèse de Piketty.

La  « Belle Epoque » du capital est de retour

Piketty part d’un constat: en 2010, les européens disposent d’un patrimoine net d’endettement équivalent à 5,5 années de revenus, contre 2,5 en 1950.

Nos sociétés renouent avec le taux de richesse qui prévalait avant 1914 pour une raison simple: le rendement annuel du capital  (4%) est redevenu supérieur au rythme de la croissance économique.

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L’auteur se félicite de la reconstitution des patrimoines, après la terrible période 1914-1945. Il souligne que la possession d’un capital immobilier ou financier n’est plus l’apanage d’une minorité et qu’un tiers du patrimoine global est entre les mains des classes moyennes.

Toutefois,  Piketty redoute que le ralentissement durable de la croissance, associé au démantèlement du système socio-fiscal ne provoquent une accumulation illimitée de capital au sommet de la hiérarchie des revenus, comme aux riches heures de la Belle Epoque.

Par exemple, nous apprenons que 2,5% des ménages européens possèdent actuellement un patrimoine équivalent à 200% du PIB européen…

Piketty rappelle les limites de la diffusion du capital: la moitié la plus pauvre de la population possède seulement 5% du patrimoine total.

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Piketty montre qu’il est de plus en plus difficile de se constituer un patrimoine par son propre travail: 60% du patrimoine des ménages provient d’un héritage, contre 45% en 1970.

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Pour combattre la reconstitution des barrières de classes, Thomas Piketty préconise un impôt mondial sur le capital, ou tout au moins continental.

Or, la perspective d’un Etat social plus offensif insupporte le doctrinaire Nicolas Baverez.

Quand Nicolas Baverez déforme les écrits de Piketty

Baverez prête à Piketty des idées ou des intentions imaginaires, ce qui prouve qu’il ne s’est pas donné la peine de lire l’auteur.

Florilège:

  • « La fragilité des postulats retentit sur les conclusions, dont le caractère déprimant est heureusement contrebalancé par leur fausseté D’abord, les inégalités n’auraient été efficacement combattues que par les guerres mondiales du XXe siècle, notamment par le jeu du rajeunissement du patrimoine. C’est faire peu de cas du rôle primordial qui revint aux métamorphoses et aux réformes du capitalisme, de la formalisation du lien salarial à la mise en place des États-providence en passant par le fordisme, ainsi qu’au progrès social impulsé par la démocratie ». Faux. L’ouvrage ne sous-estime pas l’impact égalisateur des politiques fiscales et sociales après 1945. Au contraire, il rappelle que la fin du laisser-faire fut une réaction politique aux deux guerres mondiales et à la crise de 1929. Piketty souligne également que les rentiers ont creusé leur propre tombe, entre 1914 et 1940, lorsque ces derniers ont préféré maintenir leur niveau de vie plutôt que d’épargner  et de transmettre un patrimoine à leurs descendants.
  • « L’hypothèse de la constance du rendement du capital depuis le XIXe siècle est fausse, car elle ne prend en compte ni la fiscalité ni le coût du risque ».  Faux. L’ouvrage offre un état des lieux du rendement du capital après impôt et pertes en capital. On observe qu’entre 1950 et 1970, le rendement net a fortement augmenté, pour se rapprocher de son niveau historique, de l’ordre de 4% l’an. La prédiction à 2100 repose sur l’hypothèse, pas forcément irréaliste, d’une disparition de la fiscalité du patrimoine.

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  • « La guerre au capital lancée par Thomas Piketty souffre de plusieurs vices qui font que la copie pâlit de sa comparaison avec l’original de Marx. La conception des inégalités reste très traditionnelle, limitée aux revenus et aux patrimoines. Elle ignore la question clé des inégalités entre générations et de la lutte des âges, mise en lumière par la sociologie contemporaine. Le tropisme français et occidental, justifié par la disponibilité des sources, conduit à sous-estimer le fait majeur du XXIe siècle : le décollage des pays émergents. Il a donné naissance à une nouvelle classe moyenne et réduit d’un tiers les inégalités entre pays du Nord et du Sud depuis 1990″. Faux. Plus l’héritage compte dans le patrimoine et le revenu des ménages, plus le niveau de vie des jeunes est inférieur à celui des plus âgés. Piketty n’oublie pas les pays émergents. Il y voit une source majeure d’accumulation de patrimoine dans les prochaines décennies et tient compte de l’inévitable décélération de leur taux de croissance, à mesure que ces pays rattrapent le niveau de vie des pays riches.

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  • « Les Pikettonomics ont déjà été invalidées, moins par leur caractère utopique que par les expériences récentes de politique économique. Ce que Thomas Piketty a rêvé, François Hollande l’a fait avec son choc fiscal fondé sur une progressivité extrême de l’impôt sur le revenu et sur une fiscalité du capital confiscatoire ».  Faux.  Le relèvement à 45% du taux marginal d’imposition sur les successions fut mis en oeuvre par Nicolas Sarkozy en 2011.  De plus, Piketty remet en cause l’opportunité d’une  taxe à 75% sur les hauts revenus en France et lui préfère une taxation encore plus stricte de l’héritage. Enfin, la fiscalité du capital, de l’ordre de 30% en moyenne dans les pays riches, n’a pas empêché le capital de recouvrer sa valeur (relative au PIB)  du début du XXième siècle.

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  • « Surtout, Thomas Piketty néglige les deux dimensions qui font le génie de Marx. Ses séries statistiques sont aussi longues que son analyse du capitalisme est courte, car elle fait l’impasse sur ses mutations structurelles depuis le XIXe siècle qui portent tant sur son champ géographique que sur sa régulation. Comment, par ailleurs, assumer l’ambition d’une économie globale en ne prenant à aucun moment en compte la question de la production qui se trouve au coeur des réflexions de Marx ? » Archi Faux. Ici, Baverez écrit n’importe quoi. Piketty contredit Marx sur un point majeur: en dépit d’une formidable accumulation, le rendement du capital ne s’est pas effondré. En effet,  Marx avait sous-estimé le potentiel des gains de productivité. Loin d’ignorer la production, Piketty insiste sur le fait que le dynamisme productif a permis d’éviter l’apocalypse du capital.
  • « Les propositions en faveur d’une fiscalité confiscatoire sur les revenus et le capital pèchent par anachronisme ». Caduc. Une étude du FMI  envisage la taxation de l’épargne et des hauts revenus. A aucun moment Piketty ne remet en cause la légitimité du capital. Il souhaite simplement éviter l’accumulation excessive et cumulative de richesses entre les mains de quelques uns.
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Les approximations de Nicolas Baverez sur les exportations françaises et allemandes

Quelle n’a pas été ma surprise de lire, dans Le Point, sous la plume de Nicolas Baverez, que depuis l’élection de François Hollande « les exportations baissent de 2% quand elles ont augmenté de 8% en Allemagne et en Espagne« .

Oh, mais ça fait très peur tout ça.

On aimerait bien consulter la source statistique sur laquelle s’appuie notre historien, mais ce dernier n’en fournit point.

Or, l’Insee, dans sa dernière Note de conjoncture, n’annonce-t-elle pas un rebond de l’ensemble des exportations françaises?

En réalité, Nicolas Baverez est allé chercher son chiffre dans les statistiques du ministère de l’économie, qui nous informent que les exportations françaises de biens (et uniquement de biens) ont diminué de 1,9% entre le second semestre 2012 et le premier semestre 2013.

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Vous voyez l’astuce?

Pour juger du bilan commercial de la première année de la présidence Hollande, si tant est que cela ait un sens, il vaudrait mieux tenir compte de toutes nos exportations et, surtout,  démarrer le compteur au 30 juin 2012, soit peu après l’élection présidentielle.

Au passage, en procédant ainsi,  on comparera ce qui est comparable, soit les premiers semestres de chaque année, ce qui est traditionnel  en économie.

Eurostat produit une telle statistique, pour les seules exportations de biens.

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Résultats:

-France: -1%

-Allemagne: 0%

-Espagne: 6%

On est loin de la catastrophe annoncée en France et du « miracle » allemand. Quant à la performance espagnole, il n’est pas certain qu’elle compense l’effondrement de la demande interne, mais c’est un autre débat.

Mais alors, où Baverez a-t-il trouvé que les exportations allemandes ont augmenté de 8%?

A-t-il en tête les seules exportations industrielles? Destatis (l’Insee allemande)  n’indique qu’une augmentation de 0,1% entre  2012 S2 et le 2013 S1 (cf ci-dessous).

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Quant aux chiffres du PIB, ils montrent que les exportations de biens et services, entre le deuxième trimestre 2012 et le deuxième trimestre 2013, n’ont progressé que de… 0,8%.

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Dans le même temps, les exportations françaises reculaient de 1,47%.

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Comme la plupart des articles de Nicolas Baverez sont truffés d’erreurs et d’approximations qui lui permettent de surfer sur les lieux communs et la morbidité ambiante, ce modeste billet inaugure une rubrique toute neuve intitulée les bêtises à Nicolas.

Baverez, l’effrayeur public numéro 1

On s’étonne que la littérature catastrophe de Nicolas Baverez ne soit pas vendue avec un gobelet de boisson gazeuse ainsi qu’une bolée de pop corn. En effet, ses ouvrages impressionnistes dessinent toujours un paysage de désolation: La France qui tombe, les Trente piteuses, Après le déluge, En route vers l’inconnu. Le petit dernier s’intitule Réveillez-vous!

Dans son éditorial du 20 septembre, intitulé Agenda 2014: chronique d’une faillite annoncée (le Point), la vigie du déclin se fait  menaçante et prédit à  notre pays le sort de l’Italie et de la Grèce, rien de moins.

Pour Nicolas Baverez, la France est le maillon faible de l’Europe, parce qu’elle dépenserait trop et n’épargnerait pas assez, au risque que l’emballement de sa dette publique provoque une nouvelle crise qui mettrait à bas les plans de redressement budgétaire de nos voisins européens. L’historien fustige notamment les ménages qui ne travaillent pas assez, ainsi que les administrations publiques, qu’il accuse de dilapider l’argent des Français et de ne pas tenir leur engagement de limiter leur déficit à 3% du PIB.

En attendant le déluge annoncé, les prédictions de l’OCDE n’indiquent pas que notre économie s’effondrerait, d’ici la fin 2012, contrairement à l’Italie. La croissance française est atone, mais le quatrième trimestre s’annonce plus morose en Allemagne.

Quant à la productivité du travail, elle a continué de progresser dans notre pays, entre 2002 et 2008, à l’inverse de l’Italie, de l’Espagne ou de la Grèce, pays auxquels Baverez tient  absolument à nous identifier.

Les poncifs Bavereziens relèvent du conservatisme financier le plus banal, qui colporte des légendes et des exagérations  au sujet du déclassement compétitif de notre pays, de l’excès du coût salarial ou de ce grand malheur qui pousserait nombre de Français aisés à s’exiler.

Toutefois, Baverez aime bien brouiller les pistes. Voici qu’il se présente comme un champion de la relance et compare la politique fiscale du gouvernement Français à celle de Pierre Laval, au milieu des années 30:

La France renoue avec les années 30 en faisant le choix suicidaire de la déflation contre la reflation. L’écart qui s’est creusé entre la production et la consommation peut être comblé soit par la hausse de l’activité, soit par la baisse des revenus et de l’emploi.

Mais de quelle relance s’agit-il? En rejetant les socialistes dans le camp de l’austérité, Nicolas Baverez fait mine d’interpréter la crise comme le résultat d’un excès de la production sur la consommation.

En réalité, l’essayiste est à des années lumière de Keynes:

  • Selon Baverez, l’écart qui s’est creusé entre la production et la consommation, ne provient pas d’une  sous-consommation mais d’une mystérieuse préférence nationale pour la consommation: (…) la rupture s’est faite autour de la préférence nationale pour la consommation contre la production, pour l’impôt et la dépense publique contre l’entreprise, en contradiction avec les exigences de la monnaie unique et les réformes engagées en Europe du Nord. (19/07/12). Au passage, on note que chez Baverez toute  production privée est une vraie production, tandis qu’une production publique, on ne sait pas trop pourquoi, relève de la consommation.
  • Baverez juge le choc fiscal  plus nuisible à la croissance que la diminution des dépenses publiques. Il le compare au choc pétrolier des années 70 (3% du PIB). Or, il semble plus judicieux d’évoquer un contre-choc fiscal, tant certains impôts directs ont baissé ces dernières années, au risque de creuser l’endettement public.  Baverez oublie de préciser que la hausse des impôts frappe les revenus consommés et épargnés, alors que la baisse des dépenses publiques affecte directement l’activité. En novembre 2011, il préconisait un plan d’austérité de 125 milliards d’euros, dont 100 milliards d’économies budgétaires et 25 milliards d’impôts supplémentaires sur les ménages (TVA, CSG).

En bon doctrinaire, Nicolas Baverez enrobe d’un fumet d’apocalypse la défense bornée d’intérêts particuliers et présente toute politique alternative à l’austérité, même la plus nuancée, comme une catastrophe nationale. On s’amuse à l’avance de sa réaction au projet de « choc de compétitivité », dont il pensait le Gouvernement incapable.

Moins drôle qu’Alain Minc, plus raffiné que Claude Allègre et Michel Godet, Nicolas Baverez est à  sa place dans le dispositif de reconquête de l’opinion publique  par le clan que l’on sait. N’ayons pas peur de lui.

Nicolas Baverez, diva du déclin

L’historien Nicolas Baverez est un libéral de choc, qui en appelle à  radicaliser les réformes pour rompre avec le modèle social hérité des trente glorieuses.

Il s’est rendu célèbre avec son ouvrage La France qui tombe.

Depuis lors, les médias donnent un écho régulier à son discours, qu’il s’agisse de la presse (chroniques dans le Point) ou de la radio (France culture).

Dans ses interventions, Nicolas ne manque jamais de sonner le tocsin de la décadence avec la dernière énergie.

Par exemple, le 2 septembre 2010, il écrit que notre pays est menacé de déclassement en Europe et dans le monde.

Deux mois plus tard, en plein conflit sur les retraites, voici que la France est au bord de la guerre civile.

Si j’en crois une chronique de février, cela ne s’arrange pas, puisque le voici vitupérant contre la désintégration du tissu économique et l’euthanasie de la production marchande. 

C’est un fait, Nicolas Baverez parle fort. Seulement voilà,  il parle creux et l’ennui qui se dégage de ses écrits n’est pas le moindre de ses défauts.

Penchons nous sur quelques unes de ses thèses fétiches, que résume son article  France, ton économie fout le camp.

Déclin où es tu?

  • Où en sera la France en 2050, en termes de PIB?  Selon Price Water Houses, la France glisserait jusqu’au 11ème rang. D’après le CEPII, nous passerions de la 6ième à la 8ième place, ce qui moins rude que l’Italie et l’Allemagne (cf ci-dessous). Ce n’est pas si mal en ces temps de rééquilibrage mondial de la richesse. Qui plus est, selon PWH, nous gagnerions deux rangs en termes de PIB par habitant.
  • La bonne tenue de notre économie s’explique par le degré élevé de sa productivité et la dynamique démographique. D’ici 2060, la seule croissance démographique française expliquerait les 3/4 de l’accroissement de la population européenne. En 2060, la France compterait 14% d’habitants supplémentaires. Que dirait Mr Baverez si nous étions dans la situation de l’Allemagne, avec un cinquième de la population en moins?
  • La France couvre 95% de ses importations hors énergie. Elle maintient sa part de marché mondiale dans les produits de haute technologie (4,5%). Dans ce domaine, son excédent commercial (13 milliards d’euros) avoisinait celui de l’Allemagne avant la crise.

Le secteur public nuit-il à l’économie marchande ?

Baverez a la phobie de l’Etat.

Il croit que chaque euro de dépense publique est pris sur l’activité privée. En réalité, la richesse produite dans le secteur public s’ajoute à la richesse marchande. Il y a bien des raisons à cela, mais un fait méconnu réside dans le moindre coût de revient de cette production.

  • Le secteur public dépense beaucoup, mais il investit et redistribue plus qu’il ne consomme. En effet, la consommation publique, qui comprend les consommations intermédiaires et les salaires, pèse légèrement moins qu’aux Etats-Unis (18,3% du PIB, cf tableau ci-dessous). Eu égard à leur production, le coût salarial des administrations publiques et relativement faible, peut-être parce qu’elles embauchent une part plus importante de main d’oeuvre non qualifiée que le privé (Rapport du Sénat, B. Angels, 2008).
  • La majorité des dépenses publiques correspond à des dépenses sociales. C’est donc la redistribution qui gêne Mr Baverez. Or, la France redistribue intelligemment les richesses. Comme le démontre la dernière étude de l’OCDE sur les inégalités,  les plus pauvres sont chez nous mieux lotis qu’ailleurs dans le monde industrialisé, sans que le revenu des 10% les plus riches ne diffère de celui des privilégiés des autres pays. Un libéral comme Nicolas Baverez devrait être sensible à ce résultat très rawlsien. Ailleurs dans le monde, la croissance bénéficie plus souvent à une minorité, au point que les pauvres de ces pays se font certainement une autre idée du progrès que Mr Baverez.

Un coût du travail trop élevé?

Nicolas Baverez soutient  que les salaires français sont trop élevés.

Il se base sur des chiffres que l’Insee reconnait avoir surestimés. En réalité, nous sommes à niveau avec l’Allemagne.

Pourtant, une simple donnée aurait du mettre la puce à l’oreille de notre historien: on ne constate pas de tendance particulière des entreprises françaises à substituer des machines aux salariés.

Sur le long terme, la moindre capacité de l’économie française à créer des emplois est avérée. Des économistes comme Charles Kindleberger l’ont observée dès les années cinquante et soixante.

Plutôt que d’effrayer la population, Mr Baverez devrait s’atteler à l’éclaircissement de ce mystère.

DG