Faut-il avoir peur des hausses de salaires?

Ceux qui pensent que l’économie est une science lugubre ne connaissent pas la collection « Flash Economie » que publie Natixis sous la responsabilité de Patrick Artus et dont chaque numéro ressemble à ce jeu des 7 erreurs qu’on lit pour développer sa concentration et son sens de l’observation.

Aujourd’hui nous allons nous pencher sur un article du 14 février de cette année intitulé « Pays de l’OCDE : la déformation du partage des revenus au détriment des salariés est au centre des évolutions financières« , dans lequel Patrick Artus porte au plus haut l’éclat de son discernement et prédit l’effondrement de tout un monde si les salaires venaient à augmenter.

3 idées, 3 simplismes

  • « Depuis 20 ans, dans les pays de l’OCDE, le partage des revenus se déforme au détriment des salariés« 

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Ce graphique de Natixis n’est sans doute pas évident pour tout le monde, mais il décrit un phénomène sonnant et trébuchant:

-en trait gras, ce que le travailleur retire de son travail, soit le pouvoir d’achat salarial individuel dans 4 régions du monde (Etats-Unis, Zone Euro, Japon, Royaume-Uni) entre 1995 et 2017.

-en trait plus fin, ce que le travailleur produit quand il est sous la responsabilité de son employeur (l’évolution de la productivité moyenne du travail)

-en pointillés, le « rapport coût-avantage » d’un travailleur pour son employeur. On constate que ce ratio diminue de 10%, ce qui signifie que les employeurs se taillent une part plus importante du gâteau puisque la rémunération des  travailleurs progresse moins vite que ce qu’ils produisent.

L’auteur ne commet pas d’impair sur la tendance générale mais il se trompe sur la durée du phénomène. Cette imprécision, on le verra, est capitale pour sa démonstration..

En effet, la déformation récente des revenus au détriments des salariés ne démarre pas en 1995 mais en 2001.

Que se passe-t-il en 2001. L’auteur n’en dit rien. Or, le graphique ci-dessous, tiré d’un FlashEconomie d’octobre 2016 nous met sur la voie: depuis 16 ans, les capacités manufacturières des pays de l’OCDE sont à plat et cette situation explique probablement la pression des propriétaires sur les salaires.

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Un peu de recul historique montre que la période contemporaine s’inscrit dans un bouleversement qui démarre au début des années quatre-vingts (voir ci-dessous), soit au moment de la « révolution néolibérale » patronnée par le duo Thatcher-Reagan.

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  • « La déformation du partage des revenus au détriment des salariés explique la faiblesse de la hausse des coûts salariaux et la faiblesse de l’inflation »

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Le graphique est pertinent mais l’interprétation qu’en donne Artus est fragile car il prend l’effet pour la cause.

1. Un point technique : comparer le coût salarial unitaire à l’inflation revient strictement au même que comparer le salaire réel à la productivité. En termes de partage du revenu, ce second graphique n’apporte pas plus d’information que le premier, si ce n’est qu’il isole l’inflation.

2. Prendre l’effet pour la cause. Faire de l’inflation une variable déterminée par la part des salaires dans le revenu est un choix arbitraire de l’auteur. On pourrait soutenir l’inverse et affirmer que c’est le passage à un régime de basse inflation qui implique que le rythme de croissance du coût unitaire en travail rétrocède parallèlement à celui de l’inflation. L’auteur tient la désinflation comme une donnée qui tombe du ciel. Or, il s’agit d’une stratégie macroéconomique (cf politique Volcker aux Etats-Unis sous Ronald Reagan, qui opta pour le chômage afin de casser la demande et l’inflation) et d’une variable influencée par des tendances lourdes de l’économie (mondialisation, vieillissement de la population, désyndicalisation…).

  • « La déformation du partage des revenus a impliqué une hausse de la profitabilité des entreprises qui est à l’origine de la hausse en tendance de la valeur des actions« 

Qu’on se le dise, un article de Natixis sans un graphique de « profitabilité » ne serait pas un article de Natixis.

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Nous observons que de 2001 à 2017, la part du PIB constituée de profits non distribués aux actionnaires a augmenté de 30%.

Artus associe ce phénomène à l’exubérance des marchés financiers et produit deux graphiques, l’un portant sur la capitalisation boursière en % du PIB et l’autre sur l’indice boursier agrégé des pays de l’OCDE.

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Or, le graphique en haut à gauche met à mal cette thèse puisque le triplement du ratio « capitalisation boursière/PIB » a lieu entre 1995 et 2001, c’est-à-dire dans une période au cours de laquelle le partage du revenu entre le capital et le travail est stable.

L’auteur néglige la dynamique endogène des marchés financiers, qu’il s’agisse des anticipations de profits ou de l’importante des investisseurs institutionnels, dont la stratégie d’achat de titres exerce une pression à la hausse sur les cours.

De plus, la diminution des salaires, qui a lieu entre 2001 et 2009 n’au aucunement permis de rétablir les cours boursiers. Les deux ont plongé simultanément et la reprise des cours ne s’accompagne pas (pour le moment) d’une réduction des taux de salaires.

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L’auteur ne remarque pas non plus que le taux de capitalisation boursière fait du sur-place du 2001.

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On peut y voir comme une hésitation des marchés financiers. Mais on peut également y déceler un élément plus positif : les profits dégagés par les entreprises sont en grande partie investis et ne sont pas gaspillés en spéculation financière.

C’est ainsi que le taux d’investissement en volume a augmenté de 30% sur toute la période.

 

 

 

 

  • Un récit alternatif à celui de Natixis

Le choix macro-économique de la désinflation a poussé les entreprises à emprunter sur les marchés financiers et à réduire la progression des coûts salariaux. Cette orientation de politique économique a accompagné la mutation du salariat, devenu ultra majoritaire mais aussi très divisé.

Grâce au progrès technique et à la mondialisation, ce capitalisme conservateur s’est montré beaucoup plus dynamique que donnent à penser les articles tristounets et mous de Natixis. Alors que les économies des pays riches vieillissent et que la productivité du travail s’essouffle, l’investissement en volume est au plus haut. Cela s’explique par un haut niveau d’autofinancement (et donc de profit), mais aussi parce que le prix des équipements productifs, comme le montre le graphique ci-dessous, a fortement diminué entre 1996 et 2008 (les investissements en volume augmentent, mais sans effet sur la valeur totale des investissements).

La croissance est bancale, mais le taux de profit est sauf et les actionnaires sont heureux.

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Dans le cadre d’une économie de financement de marché, les capitalistes d’entreprise reversent une part importante de leurs profits aux actionnaires. Ceci est logique mais la stagnation de l’investissement productif depuis 2008, alors que les profits augmentent ,pose problème.

 

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Mais dans des économies qui investissent désormais au ralenti, on ne pourra pas durablement reverser 6% du PIB aux actionnaires. Les marchés financiers sont d’ailleurs un peu moins exubérants qu’on ne le pense et c’est peut-être la raison pour laquelle les actionnaires exigent plus de dividendes. Mais ceci se fera forcément au détriment de l’investissement et de la demande en général, à moins que la valeur ajoutée retirée aux salariés n’ouvrent aux entreprises des débouchés solvables grâce à la consommation des ménages aisés bénéficiaires de dividendes.

Une hausse des salaires ne provoquerait pas l’inflation ou le cataclysme financier que prédit Natixis. La mondialisation, la guerre des prix, le chômage, empêchent tout retour de l’inflation salariale.

Dans les périodes de crises, les revenus salariaux et financiers plongent simultanément, mais dans périodes d’expansion, les revenus financiers ont tendance s’envoler tandis que les revenus salariaux stagnent, comme si les actionnaires récupéraient une large par des retombées des investissements qu’ils contribuent partiellement à financier, tandis que les entreprises ne partagent pas avec leurs salariés les gains de productivité.

Il y a là un beau problème de répartition du revenu, donc d’économie politique.

Ce n’est pas en expliquant aux salariés que leurs revendications déboucheront sur un cataclysme dont ils paieraient les pots cassés qu’on aidera à modifier la situation. L’état de la profitabilité des entreprises, en moyenne, dans les pays de l’OCDE, offre des marges de manoeuvre et la réaffectation des revenus vers les ménages à propension à consommer importante ne serait pas une aberration économique.

Une augmentation du salaire moyen pourrait tout à fait avoir lieu à profit constant si elle ne concernait que les salariés les plus modestes. Si l’investissement privé devait en pâtir  les pouvoir publics auraient la possibilité de compenser cette baisse en relevant le niveau de leurs investissements publics, après une décennie de restrictions liées aux plans d’austérité budgétaires.

Le néolibéralisme, qui n’est rien d’autre que le nom du conservatisme financier, est en quête de soumission sociale et d’une monnaie forte (peu d’inflation, bas taux d’intérêt). Le socle sociologique du néolibéralisme est très vaste, avec une masse de retraités et de salariés très qualifiés qui jouent de nos jours le même rôle conservateur que celui de la paysannerie au XIXième siècle. C’est sans doute ce lectorat qui s’encanaille à moindre frais en lisant la prose de Natixis. Dans un monde aux contradictions si violentes, ce genre de littérature n’est pas promis à un bel avenir.

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Les mauvaises blagues de Natixis sur le capitalisme et sur Marx

Le service de recherche économique de Natixis dirigé par Patrick Artus a pour fonction immédiate de produire de jolis graphiques et pour horizon politique de désespérer Billancourt.

Habituellement, il poursuit ce second objectif en répétant que les salaires et les « charges sociales » sont trop élevés pour la qualité du travail effectué et que nous finirons tous comme en Grèce.

De temps en temps, « Natixis recherche » se déguise en brochure de la France insoumise et prétend que si l’hiver arrive c’est parce que, parfois, la dynamique du capitalisme est implacable et que c’est ainsi. C’est ce qui vient de se passer le 2 février avec la livraison N°130 de la revue Flash Economie intitulée  » La dynamique du capitalisme est aujourd’hui bien celle qu’avait prévue Marx ».

Je me propose ici de présenter la thèse de Natixis et d’en montrer les contradictions vis-à-vis d’elle même, de la théorie marxiste et de la réalité.

  • La thèse de Natixis: le capitalisme d’aujourd’hui est inefficace, donc il se réfugie dans la violence sociale et la spéculation

Natixis prétend que les capitalistes des pays de l’OCDE freinent les salaires et spéculent allègrement sur les marchés boursiers ou immobiliers pour compenser la baisse de l’efficacité économique du capital.

Le schéma ci-dessous résume la narration de Natixis.

 

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  • Natixis prétend que le capitalisme s’essouffle…et montre graphiquement le contraire

Natixis nous dit que le capitalisme périclite et, curieusement, produit des graphiques qui contredisent sa thèse.

Cela saute aux yeux lorsqu’on observe l’évolution de la productivité globale des facteurs de production (PGF), qui mesure l’efficacité de la combinaison productive (produire plus avec moins de capital et de travail) et celle de la productivité du capital.

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Pour que le taux de profit diminue, il faudrait que la PGF décline. Or ce n’est pas le cas depuis 20 ans (+15%).

 

Par ailleurs,  Natixis prétend observer une baisse de la productivité du capital, tout en proposant un graphique (1b) qui exprime l’inverse.

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En effet, le ratio capital/PIB (l’inverse de la productivité du capital) est identique en 2017 en 2007 et en 1997. Il n’existe donc pas, sur la période considérée, de tendance à l’essoufflement de l’efficacité productive des entreprises. C’est la raison pour laquelle, la forte baisse des années 2009 et 2010, bien qu’elle mette six ans pour être résorbée, n’est que conjoncturelle.

La stabilité de l’efficacité du capital apparaît ailleurs dans l’article, de manière implicite, lorsque l’on compare les graphiques 2 et 3.

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Les deux graphiques présentent l’évolution du profit non distribué des entreprises rapporté à deux choses différentes.

Dans le graphique 2, on rapporte le profit au capital engagé dans la production (c’est le « rendement du capital productif »). Dans le graphique 3, on le rapporte à la production (on parle de « taux de marge »).

Ne constatez vous pas que ces deux courbes se superposent exactement?

Ce phénomène découle de la stabilité de l’efficacité du capital, car si la production et le capital ne progressaient pas au même rythme, il n’y aurait aucune raison pour que le rendement du capital productif et le taux de marge soient synchrone.

  • Le capitalisme se porte bien et ses « excès » sont inexcusables

Le bricolage théorique de Natixis  est saisissant:

-Affirmer que le capitalisme est malade, pour une raison dont on nous montre par la suite, à l’aide d’un graphique,  qu’elle n’existe pas, tout en expliquant que finalement, le taux de profit a augmenté de 30% entre 1996 et 2018 (graphique 2).

-Prétendre que le taux de profit baisserait sans austérité salariale (quitte à culpabiliser les salariés…) alors que l’enjeu est pour les entreprises de s’assurer que leur profitabilité continue d’augmenter au même rythme.

-Présenter la financiarisation du capitalisme comme un produit de sa crise récente, alors qu’il s’agit d’une caractéristique structurelle qui pousse à ce que les entreprises génèrent un taux de profit en croissance.

Sortons de ce méli-mélo pour approcher de la réalité des faits :

-Le taux de profit continue d’augmenter, et l’efficacité de la combinaison productive en reste un moteur essentiel.

-Si les capitalistes sont implacables avec le salariat, c’est parce que dans une économie de plus en plus dérégulée tous les coups sont permis et que les syndicats sont durablement affaiblis.

Par cet article, Natixis a rendu un bien mauvais service à l’économie politique et à l’édification de ses lecteurs.

Si Natixis respectait ses propres données, cette organisation délivrerait un message bien différent : oui, les capitalistes ont les moyens de modifier certaines pratiques dans le domaine de la redistribution des richesses ou de la spéculation financière, non les salariés ne se tireraient pas une balle dans le pieds en se mobilisant pour de plus justes conditions de travail, car la dynamique actuelle du capitalisme n’excuse pas les coups inutiles  qui sont portés au droit social dans tous les pays de l’OCDE.

DG

 

 

Tva sociale: qui paiera l’addition?

Quelqu’un va payer la Tva sociale. Mais qui?

Les étrangers?

C’est l’effet qui est annoncé, puisque la tva augmenterait le prix des biens importés tandis que la production locale bénéficierait de l’allègement de charges sociales.

Or, depuis 20 ans, le financement de la protection sociale a largement évolué en faveur de l’impôt (2 à 30% du total) sans effet notable sur nos échanges extérieurs.

De plus, si les salaires nets viennent à augmenter (pour un salarié payé 2000 euros par mois,  on évoque un gain mensuel compris entre 15 et 50 euros), le coût du travail bougera peu.

Dès lors, un choc inflationniste est prévisible.

Il affecterait deux catégories de personnes: retraités modestes, chômeurs et titulaires des minima sociaux d’un côté,  titulaires de revenus de la propriété (dividendes, intérêts, loyers…) de l’autre.

Qui va payer?

Certes, les revenus du capital ne sont pas indexés sur l’inflation mais, comme le note Natixis, ces derniers occupent une place modeste dans le revenu disponible des ménages (8% contre 20% en Allemagne).

Qui plus est, ils sont relativement peu consommés, contrairement aux minima sociaux.

Moralité: la TVA sociale défavoriserait les inactifs, les chômeurs et les salariés modestes au profit des actifs les plus huppés.

Un véritable bouquet final dans le feu d’artifice sarkozyste.

DG