L’idéologie souverainiste à la lumière du trilemme de Rodrik

trilemme

Des intellectuels de premier plan comme Michel Onfray (conteur d’anecdotes sur les philosophes de naguère) ou Jacques Sapir (féru d’économie, de droit et de missiles anti-aériens) conjuguent leurs efforts pour que les souverainistes issus de la gauche et de la droite s’agglomèrent afin de frapper tous ensemble  l’Euro et  la « bourgeoisie cosmopolite ».

Se peut-il que demain la notion de souveraineté fasse frontière entre les citoyens?

Comment ses partisans justifient-ils un tel bouleversement du jeu politique traditionnel?

Le storytelling souverainiste

Il est possible d’illustrer le storytelling souverainiste grâce au « trilemme » de Dani Rodrik.

Dans le triangle ci-dessus, trois objectifs désirables sont disposés à chaque angle: la souveraineté de l’Etat-Nation (faculté de n’être pas agi par une force extérieure), la démocratie (capacité du peuple à faire valoir ses intérêts) et la globalisation (intégration économique et financière des économies nationales).

Comme il n’est pas possible de réaliser les trois objectifs simultanément, chaque côté du triangle représente une configuration envisageable pour peu que l’on renonce  à l’un des trois objectifs précédemment cités: la « camisole de force dorée » (l’Etat est au service des marchés et renonce à poursuivre des objectifs démocratiques tels la lutte contre le chômage ou les inégalités), la démondialisation (l’Etat s’émancipe des influences globalisatrices pour répondre aux besoins populaires), la démocratie fédérale ou mondiale (l’Etat et le Peuple se projettent dans un espace politique plus vaste que la Nation).

Les souverainistes ont un peu la nostalgie de l’âge d’or qui aurait précédé la globalisation, lorsque l’Etat souverain modelait à sa guise les hommes et les représentations collectives et lorsque la démocratie allait à sauts et à gambades dans le petit parc que le Léviathan avait aménagé pour elle à l’abri des eaux froides de la concurrence mondiale.

Depuis qu’on a laissé le capital, les hommes et les marchandises s’affranchir de l’espace national, les souverainiste déplorent l’effacement des frontières entre le dehors et le dedans, mais aussi entre l’homme et la femme (l’horrible « gender » anglo-saxon), entre l’autochtone et l’étranger.

Prétextant qu’il n’est de souveraineté populaire que dans le cadre d’un Etat Nation protégé de la mondialisation,  les souverainistes recommandent de rebrousser chemin et de revenir à  l’époque des Trente Glorieuses, voire, pour les plus romantiques,  au premier Empire référendaire.

Souverainisme et idéologie de la puissance étatique

Le souverainisme repose sur un mythe, celui de l’Etat-Nation grâce auquel, par lequel et pour lequel fonctionnerait la démocratie et qui entretiendrait une relation orageuse avec la mondialisation. Or, de Marx à Elias en passant par Polanyi, on nous enseigne non seulement que ce sont les luttes sociales et les traditions démocratiques qui ont façonné les Etats, mais encore que ces derniers ont toujours eu pour fonction d’adapter les acteurs locaux aux exigences de la concurrence internationale. Demandons au paysan breton déplacé à Paris, au petit boutiquier où à l’ouvrier spécialisé des Trente Glorieuses s’ils n’ont pas senti la main visible de l’Etat gaulliste les diriger là où commandaient les exigences de la compétition mondiale…

La critique du schéma de Rodrik ouvre une perspective intéressante pour s’extraire des préjugés souverainistes.

Les trois scénarii proposés sont ils viables? La démocratie mondiale n’est-elle pas un songe? La « camisole de force dorée » n’implique-t-elle pas un coup d’Etat permanent et de renoncer au suffrage universel? Le retour à la souveraineté nationale intégrale, après 30 ans de globalisation, n’est-il pas qu’un mirage claustrophile?

Fort heureusement, l’histoire nous apprend que ni l’Etat ni mondialisation ne peuvent subsister sans légitimité populaire, qu’ils obtiennent notamment grâce à des dispositifs sociaux qui garantissent une forme de citoyenneté sociale. Par exemple, si la France de 2015 est deux fois plus ouverte aux échanges que celle de 1975, ce n’est pas seulement en raison des progrès de la téléphonie et du moteur à combustion mais aussi parce que le risque d’être pauvre est deux fois plus faible aujourd’hui qu’il y a quarante ans, ce qui permet de rendre acceptable les aléas inhérents à la concurrence mondiale.  Faut-il rappeler qu’à chaque étape de l’intégration dans l’économie mondiale, un pas de plus dans la redistribution des richesses a été franchi? La sortie du XIXième siècle protectionniste, avec ses fractures violentes (ville vs campagne, bourgeois vs prolétaire), l’éducation de masse de la population n’ont-t-elles pas été concomitantes de l’ouverture aux échanges et de la montée en puissance des dépenses sociales? N’est ce pas pour accompagner l’entrée en vigueur du marché commun que l’agence nationale pour l’emploi vit le jour?  Le revenu minimum n’a-t-il pas été instauré en pleine libéralisation des marchés de capitaux?

L’Etat providence est le quatrième larron négligé par Rodrik  qui permet de tenir ensemble, parfois avec beaucoup de difficultés, la souveraineté populaire, nationale et l’intégration mondiale.

La social-xénophobie, pente naturelle du souverainisme

Il est vrai que de nos jours la redistribution et les assurances sociales  peinent à s’extirper des frontières nationales, de sorte que l’Union Européenne n’a toujours pas de compétences en matière d’impôts ou de prestations sociales.

 Or, c’est une tâche qui finira par s’imposer.

Les plus libéraux n’y croient pas car pour eux le marché est à lui seul une norme de justice. Les ordo-libéraux n’y sont pas opposés, mais à condition que l’Etat social fonctionne selon les règles « efficaces » du marché.

Les souverainistes proposent quant à eux des réformes de l’Etat Providence qui visent à assurer sa survie budgétaire dans un cadre conservateur-xénophobe, c’est-à-dire en réservant les prestations sociales aux nationaux qui ne cherchent pas à vivre « aux crochets de la société ».  A ces heureux élus de la « priorité nationale » on offrira le spectacle des étrangers démunis de droits sociaux pour que tous les happy few aient sous les yeux ce qu’il en coûte d’abuser des bienfaits de l’Etat « social ».

C’est donc loin des idéologues de la fermeture et de leurs alter ego libéraux et globalistes qu’il  faut repenser l’Etat social au service d’une démocratie ouverte, c’est-à-dire imaginer des compromis sociaux nationaux et internationaux qui rendent possible la démocratie, légitiment la prétention de l’Etat à exercer son pouvoir sur les individus et redistribuent une part des bénéfices gigantesques de la mondialisation.

Panorama du taux d’ouverture européen depuis 1850

openesswestern

 En 2000, la somme des exportations et des importations représentait 53% du PIB des économies européennes (Carreras et Tafunell, Barcelone 2008). C’est trois fois plus qu’au début de la révolution industrielle.

Le graphique permet de distinguer trois périodes:

  • 1850-1913: 1ere vague de mondialisation, au cours de laquelle le taux d’ouverture européen passe de 16,9% à 40,9% du PIB. C’est l’ère de l’étalon-or, des bateaux à vapeur, du rail et des traités de libre-échange. De 1880 à 1895, ralentissement économique, embardées impérialistes et  retour (modéré) du protectionnisme infléchissent  l’évolution du taux d’ouverture, avant le grand redémarrage de la « belle époque ».
  • 1914/1925-1945: c’est la démondialisation de l’entre deux guerres, avec un taux d’ouverture qui retourne à son niveau de 1850 sous l’effet des conflits militaires, de la crise économique et du protectionnisme tout azimut.
  • 1945-2000: 2ième vague de mondialisation. Trente ans suffisent pour ramener le taux d’ouverture au niveau de 1913, puis les années disco et la période 1995-2000 le font grimper à 53%. Deux sous-périodes attirent l’attention: 1950-1965 et 1995-2000. Dans la première,  la croissance du PIB, dynamisée par les investissements massifs, déborde celle des échanges, qui connaissent une profonde mutation avec les processus parallèles de décolonisation et de construction européenne. Dans la seconde, il se produit un phénomène inédit:  alors que les décrochages de 1880 et 1913 avaient marqué une rupture dans l’évolution du taux d’ouverture, les phases de rattrapage qui les avaient suivis (1895-1913 et 1945-1970) n’ayant pas permis de renouer avec le trend initial, le déclin du taux d’ouverture entre 1983 et 1993 fait l’objet d’un rattrapage à très vive allure. Et les auteurs de rappeler que la popularisation du terme « mondialisation » en Europe est contemporaine, à partir du milieu des années quatre-vingt-dix, de la création de l’OMC, mais aussi du redressement de l’économie européenne  post réunification allemande, de l’entrée de la Finlande, de la Suède et de l’Autriche dans l’UE, ainsi que du renouveau des échanges avec l’Europe de l’Est.

140 ans de mondialisation

hyperglobalisation

Pour retracer l’histoire de la mondialisation commerciale depuis 1870, Subramanian et Kessler (2013) proposent le graphique ci-dessus.

La logique est simple:  chaque point sur une courbe représente  un taux d’ouverture qui nous indique le poids des exportations de marchandises et/ou de services dans le PIB mondial.

Ex: en 2009, les exportations de biens et services représentaient 30% du PIB mondial.

On va s’intéresser au commerce  de marchandises, non seulement parce qu’il court sur toute la période, mais aussi parce que les auteurs vont au delà des chiffres bruts et estiment les flux d’exportations  nets (value added, dans le graphique). En effet, il est souhaitable d’exprimer la valeur des exportations de marchandises dans la même langue que le PIB mondial, c’est-à-dire en termes de valeur ajoutée, ce qui implique de retirer de la valeur brute des exportations  les consommations intermédiaires utilisées dans le processus de fabrication.

Commençons par les exportations brutes de marchandises.

3 pics de mondialisation apparaissent:

  • 1913: les échanges mondiaux de marchandises représentent 16% du PIB mondial.  Suite à la crise des années trente et aux deux conflits mondiaux, le taux d’ouverture retrouve ce niveau en 1974 (reglobalization).
  • 1980: 18% du PIB mondial.
  • 2008: 27% du PIB mondial. En 2010,  les échanges de marchandises pèsent 3 fois  qu’en 1870.

Passons aux exportations nettes de marchandises (en valeur ajoutée)

  • En termes de valeur ajoutée, les échanges de marchandises ne pèsent pas beaucoup en plus 2010  qu’en 1980 et 1913.
  • Plus l’histoire avance, plus le taux d’ouverture commercial exprimé en valeur ajoutée tend à s’écarter du taux d’ouverture exprimée en exportations brutes. En 2008, l’écart est de plus de 10 points. Ceci résulte de la fragmentation internationale des opérations de production, qui conduit à multiplier les flux de composants, enregistrés autant de fois qu’ils franchissent une frontière.

Echanges de services

  • Par eux mêmes, les services circulent beaucoup moins que les marchandises, puisque les exportations tertiaires ne représentent que 6% du PIB mondial en 2010. Leur mondialisation reste tributaire de celle des marchandises qui incorporent nombre de compétences tertiaires.
  • En revanche, parce que les services incorporent relativement peu de consommation intermédiaires, ils contribuent à  amplifier la dynamique des flux commerciaux exprimés en valeur ajoutée.

world

L’article, d’une grande richesse, permet de zoomer sur les degré d’ouverture sectoriels (cf ci-dessus).

  • En 2010, 47% de la valeur ajoutée industrielle et agricole mondiale font l’objet d’une exportation, contre 33% en 1975.
  • L’internationalisation des services a progressé, mais reste modeste: 16% de la valeur ajoutée de ce secteur circulent à travers le monde, contre 9% en 1975.

Un regret: l’utilisation du terme « hyperglobalisation » pour désigner la période actuelle.

A trop sacrifier trop à la mode journalistique on ne prend pas en compte les limites de la mondialisation, relativement à celle du XIXième siècle, en particulier la moindre importance des  flux migratoires.

1870-2001: un monde plus ouvert et démocratique, mais plus conflictuel

Mark Harrison et Nikolaus Wolf (2011) observent que la fréquence des affrontements militaires est en augmentation constante depuis 1870.

Après les deux « pics statistiques » de 1914-1918 et 1939-1945, la danse macabre a repris son petit bonhomme de chemin et notre monde n’est pas beaucoup moins guerrier qu’en 1920 ou 1960.

Les auteurs montrent les progrès de la démocratie et du commerce international n’ont pas apaisé les conflits…bien au contraire.

Pour une part, cette conflictualité s’explique par l’apparition de nouveaux Etats (50 en 1870 , 180 en 2001).

Mais pourquoi la mondialisation ne s’accompagne- t-elle pas de plus de paix et de concorde?

Les auteurs avancent deux hypothèses:

  •  La multiplication des échanges aurait accru le risque  de conflit entre pays limitrophes parce qu’elle permet de diversifier les  partenaires commerciaux et de moins dépendre du voisinage immédiat. Remarques: est-ce la multiplication des Etats, consécutive à la décolonisation, qui a permis aux échanges de continuer à progresser en dépit des conflits, contrairement à la période 1870-1950 ? Les auteurs n’ont pas exploré ce point.  Le découpage des empires coloniaux et la partition de certains pays ne biaise-t-il pas le taux d’ouverture moyen des Nations (un petit pays est plus ouvert qu’un grand), indicateur  que retiennent  les auteurs  dans leur investigation économétrique?

  • Les progrès dans les transports et les communications auraient donné des ailes à la fois au commerce international et aux entreprises belliqueuses.

Même si l’essentiel de l’accroissement de la conflictualité s’est effectué à « mondialisation commerciale constante » (cf graphique dessus entre 1870-1970), cette étude a le mérite de dégriser un peu les esprits quant aux vertus magiques du « doux commerce ».

Risquons nous à émettre une hypothèse: il est probable que la sphère politique et la sphère commerciale obéissent à des logiques spécifiques.

L’étymologie grecque de « commerce » signifie « contact sans violence », rien de plus, de sorte que l’on peut trouver bénéfice à échanger des biens et services sans s’aimer pour autant.

La mondialisation n’est pas un fétiche

Fétichiser la mondialisation, c’est la concevoir comme un un fait de nature, c’est ne pas distinguer les rapports sociaux derrière la circulation des capitaux et des marchandises, c’est lui prêter un comportement humain, se sacrifier pour elle mais aussi la fuir en fétichisant la Nation ou le local.

Voici l’extrait d’un entretien paru en 2011 sur le site de l’Iresmo (Institut de Recherche, d’Etude et de Formation sur le Syndicalisme et les Mouvements sociaux), dans lequel le sociologue Alain Bihr  tente de  remettre la mondialisation sur ses pieds:

On présente souvent la mondialisation de l’économie comme un phénomène récent. Cela vous semble-t-il exact ? Quel est l’enjeu d’une telle analyse ?

A.B : En fait la « mondialisation » de l’économie ne date pas de ces dernières décennies. Dans l’introduction générale d’une œuvre en cours, dont le premier volet est paru sous le titre La préhistoire du capital (Editions Page 2, Lausanne, 2006), j’ai rappelé (car la littérature historique sur la question est déjà abondante) que la  « mondialisation » débute à la fin du XVe siècle, avec l’expansion commerciale et coloniale de l’Europe occidentale qu’inaugurent ce qu’on nomme habituellement « les grandes découvertes ». Processus qui va permettre de parachever en Europe occidentale la formation des rapports capitalistes de production dans le mouvement même par lequel elle va se subordonner les Amériques, l’Afrique et, dans une moindre mesure, l’Asie, en les constituant en périphéries de son développement. Autrement dit, la « mondialisation » n’est pas le point d’arrivée du capitalisme, mais bien son point de départ, ce n’en pas le résultat mais la condition de possibilité qu’il n’a fait, depuis lors, qu’étendre et approfondir tout en en modifiant bien évidemment les formes. Ainsi, la formation des Etats-nations et la constitution d’un système mondial des Etats-nations, à partir du XVIIe siècle et jusqu’au cours du XXe siècle, sont-elles intégralement le fruit de cette « mondialisation ». C’est la méconnaissance de ce fait qui crée l’illusion que la « mondialisation » ne débuterait que dans les années 1970-1980 lorsque s’amorce la transnationalisation du capitalisme, alors que ce n’en est tout au plus qu’une nouvelle période.

(…) Une deuxième transformation importante me paraît constituée par l’actuelle transnationalisation du capitalisme qui tend à intégrer de plus en plus les Etats-nations, anciens ou plus récents, dans des systèmes continentaux d’Etats. Dans la mesure où l’Etat, certes produit de la lutte des classes, rétroagit nécessairement sur les classes en lutte (différemment de l’une à l’autre) et participe donc aussi à la production et à la reproduction des classes sociales, c’est désormais à ce niveau, celui des systèmes continentaux d’Etats, que les rapports de classes et les classes sociales elles-mêmes se définissent et se constituent et qu’il convient par conséquent de les analyser et non plus au niveau des Etats-nations pris isolément. Mais le passage d’un niveau à l’autre, du national au transnational, est inégalement accompli entre les classes : la bourgeoisie possède manifestement quelques longueurs d’avance sur toutes les autres classes dans un mouvement dont elle a pris l’initiative et qu’elle a su conduire dans le sens de ses intérêts sous le couvert et par l’intermédiaire des politiques néolibérales. Elle ne serait pas la classe dominante sans cela ! Quant au prolétariat, notamment au centre du système capitaliste mondial, par le biais de ses organisations notamment syndicales, il reste encore par trop attaché à et prisonnier du cadre national. En continuant à s’y maintenir et à y circonscrire ses luttes, il se condamne à l’impuissance.

Une conférence tonique et limpide d’Alain Bihr à propos du « Fétichisme dans le Capital », est disponible ici.

La première mondialisation (1870-1914)

Une note du Trésor décrit la « belle époque » des échanges commerciaux et financiers qui précéda la première guerre mondiale.

Excellent pour mettre en perspective les évolutions récentes.

Le graphique ci-dessous montre que l’actuelle poussée des échanges internationaux constitue un simple rattrapage des années de « fermeture », entre 1914 et 1950.

Finalement, avec la seconde mondialisation, c’est un peu comme si le grand XIXième siècle libéral avait continué son bonhomme de chemin.

Si l’on examine le poids du commerce dans la production de bien échangeable, on observe qu’au cours de la période 1890-1970 l’économie française est restée un peu en retrait de la mondialisation.

Parmi l’échantillon proposé, la France se plaçait en 1890 en cinquième position, avant de descendre  au sixième rang, et d’y demeurer jusqu’en 1970.

Lorsque le Général de Gaulle tira sa révérence, l’économie française n’était pas plus ouverte qu’en 1913 et qu’un pays aussi immense que l’Australie.

Depuis lors, le poids des échanges internationaux a doublé.

En 1990, ils dépassaient 50% de la production. Ce bol d’air a hissé notre pays au 4ième rang en termes d’extraversion.

Nous partageons cette trajectoire avec l’Italie et l’Allemagne.

DG

Les frontières n’ont pas disparu…so what?

Excellent article d’Hervé Boulhol sur la persistance des effets frontière dans le commerce international.

C’est entendu, le monde n’est pas plat, mais cela suffit-il pour réfuter le concept de mondialisation, c’est-à-dire d’intégration économique?

Il est vrai qu’un pays continue à subir un handicap lorsqu’il exporte ses produits au loin.  Mais quelle que soit l’ampleur des coûts de transport, l’économie se modifie à mesure que le taux d’exportation de la production  progresse.

La mondialisation contemporaine va bien au delà de l’interdépendance lorsqu’elle redistribue les segments de production dans le cadre d’une division technique du travail  à échelle continentale ou planétaire.

Quand les biens intermédiaires et autres composants franchissent les frontières, et que ces dernières traversent la manufacture d’épingles chère à Adam Smith, alors on peut dire que l’extension du travail collectif franchit une nouvelle étape.

DG

Ode à Todd

On connait les critiques économiques d’Emmanuel Todd à  l’encontre de la mondialisation.

La discussion qu’il a eue le 23 mai dernier sur France 3 avec le conseiller élyséen Henri Guaino a permis de révéler les grandes lignes du volet politique de sa contestation.

Pour résumer,  Todd brocarde le pseudo volontarisme de l’actuel Gouvernement auquel il reproche son suivisme allemand et  son keynésianisme pour riches (sauvetage des banques,  allégements fiscaux).

Todd y voit la conséquence directe du renoncement à maîtriser la mondialisation.

Sans le savoir, le démographe reprend la thèse d’un économiste: Dani Rodrik.

Ce dernier explique que les excès de la  globalisation obligeront à renoncer à la démocratie ou  à la souveraineté nationale.

Le trilemme de la mondialisation se résoudra soit par la victoire des marchés, soit par celle d’une gouvernance globale.

Comme aucune de ces issues ne lui semble réaliste, Rodrik préconise une globalisation modérée et maîtrisée.

Todd pose le débat, mais il le fait avec la malice d’un gosse qui prononce des mots qu’il sait tabou (protectionnisme, retour au franc)

Il gagnerait à s’inspirer des principes pour un nouvel ordre économique, que propose Dani Rodrik.

DG

La mondialisation selon Marx

Bien qu’il n’ait consacré aucun ouvrage à l’économie mondiale, il est difficile de faire l’impasse sur la pensée de Marx.

L’historien britannique David Renton a rassemblé les passages, discours et lettres dans lesquels Marx parle colonisation, commerce ou finance internationale.

Même si la charge contre Friedrich List (1845) est absente, Marx on Globalization(2001) est une excellente compilation.

On y retrouve, par exemple,  le Discours sur le libre-échange (1848), les célèbres passages du Manifeste ainsi qu’un chapitre du Capital qui traite des écarts internationaux de coûts salariaux.

La R&D française manque de concentration

La France n’a pas à rougir du montant de ses dépenses en recherche et développement (R&D). En 2010, elles représentaient 2,41% de son PIB, contre 2,6% en Allemagne.

Toutefois, un zoom sur les régions révèle une différence profonde entre la France et des pays comme l’Allemagne, l’Autriche, la Finlande, le Royaume-Uni et la Suède.

Dans tous ces pays, il existe au moins une région leader  qui consacre plus de 3% de son PIB à la R&D. Ce n’est pas le cas en France où les efforts de R&D sont mieux ventilés sur le territoire.

D’après le Centre d’analyse stratégique (M. Harfi, C. Mathieu et E. Pfister, 2007) la répartition géographique de la R&D française révélerait que notre pays occupe une place seconde dans la stratégie d’implantation des multinationales.

Il est vrai que 25% de la R&D industrielle s’effectue sous-contrôle étranger, mais ces investissements procèdent plus d’une stratégie d’adaptation des produits aux spécificités du marché local que d’une stratégie de captation et de valorisation au plan mondial des technologies françaises.

Comme les laboratoires étrangers viennent en soutien des filiales transplantées, ils se répartissent sur le territoire au plus près des marchés et ne contribuent pas au regroupement des centres d’innovation locaux:

En moyenne, les filiales étrangères de R & D implantées en France sont plus dépendantes de leur groupe pour réaliser des innovations (coût de l’innovation, gestion de la propriété intellectuelle, etc.) et s’appuient moins sur les sources extérieures de connaissances (fournisseurs, clients, mais surtout les laboratoires publics) et les sources de financement public, notamment nationales. Par ailleurs, leur distribution géographique est relativement dispersée et bien moins concentrée en Île-de-France que celle des unités de R & D françaises (Francoz, 2003). Une telle configuration serait contradictoire avec les effets d’agglomération susceptibles d’influencer la localisation des centres d’innovation globale.

La mauvaise nouvelle est que les multinationales sont plus attirées par la position géographique de la France et la qualité de ses infrastructures que celle de sa recherche.

En conclusion, l’étude milite pour un renforcement des pôles d’excellence en matière de recherche et de formation.

A défaut, si l’on reprend la dichotomie de Saskia Sassen entre villes mondiales et globales,  l’économie française jouera dans la mondialisation  le rôle d’un pôle d’attraction mais pas de commandement.

DG

Le graphique du jour

Paru en 2007 dans le Wall Street Journal, ce graphique retrace l’évolution de la concentration des revenus au Mexique et en Chine entre 1977 et 2004.

La Chine est désormais plus inégalitaire que le Mexique, alors que  la situation mexicaine n’avait pas cessé de se dégrader depuis le milieu des années quatre-vingts.

Contrairement au Japon ou à la Corée du Sud, le boom chinois s’accompagne de disparités économiques croissantes. Toutefois, à partir de 1995, le rythme de creusement des inégalités se tasse un peu, sans doute parce que de plus en plus de chinois parviennent à s’extraire de l’extrême pauvreté.

Quels enseignements tirer de tout cela?

D’une part, l’obsession de la croissance économique a un coût social élevé, comme   les mises en garde du Prix Nobel Amartya Sen à propos de la stratégie indienne nous le rappellent.

D’autre part, la libéralisation des échanges ne résorbe pas les écarts de revenus dans les pays du Sud, comme le donnait à espérer le modèle standard du commerce international.

Au Nord comme au Sud,  la mondialisation semble privilégier les salariés les plus qualifiés.

DG

 

Quand Marx brûle les planches

Transposer les écrits de Karl Marx en moment de  théâtre, il fallait oser.

C’est chose faite, grâce à la savoureuse interprétation de Luc Sabot dans la pièce Marx matériau , mise en scène par Jacques Allaire.

Bout de craie et verre(s) de vin  en main, le comédien  nous embarque dans les démonstrations mathématiques des cycles de l’argent et du capital et l’on s’amuse de l’écriture scandée du savant (fou?).

Un grand moment d’intelligence non exempt de passages problématiques. Ainsi, j’avais totalement oublié cet extrait du Manifeste (1848), dans lequel Marx décrit comment le capitalisme contraint tous les peuples à l’ouverture, y  compris les  barbares xénophobes les plus entêtés (allusion à la Chine).

DG

Exporter plus pour embaucher plus

Entre 2000 et 2005, les échanges internationaux de biens et de services auraient détruit 36 000 emplois par an, soit 29% des pertes totales dans les branches qui ont vu leurs effectifs reculer.

C’est la conclusion de l’étude réalisée par Muriel Barlet, Didier Blanchet et  Laure Crusson en mai 2009, pour le compte de l’Insee.

Leur travail attire l’attention pour plusieurs raisons.

D’une part, il tranche avec des recherches antérieures, souvent limitées à l’industrie,  qui aboutissaient à des estimations beaucoup plus modérées (de 10 000 à 15 000 emplois perdus par an). D’autre part, les auteurs remettent au goût du jour, tout en l’améliorant, l’approche comptable dite « du contenu en emploi » des importations et des exportations (*).

Enfin, cette d’étude permet de comprendre pourquoi le protectionnisme serait une erreur.

Deux raisons à cela:

  • Le contexte macro-économique reste le principal déterminant de l’emploi. Les évolutions des échanges internationaux pèsent moins que celles de la productivité et de la demande intérieure (consommation, investissement, dépenses publiques). Par exemple, entre 1997 et 2000, le dynamisme de la dépense intérieure a largement compensé les effets de la concurrence étrangère: en 2005, les importations ont détruit autant d’emplois qu’en 2000 (environ 700 000) mais les débouchés intérieurs avaient permis de créer 1 500 000 emplois, contre 900 000 en 2005. Depuis 2003, la morosité du contexte macro-économique fait ressortir et aggrave l’impact de la mondialisation: »En phase haute de cycle où la demande est porteuse, le nombre de branches qui détruisent des emplois devient beaucoup plus limité. Même si la concurrence internationale subsiste, un plus grand nombre de branches arrivent à éviter qu’elle ne se traduise en pertes d’emploi en tirant parti du dynamisme de la demande. Les destructions d’emplois imputables à l’internationalisation fléchissent donc et ne représentent plus qu’environ 20 000 emplois par an. Dans le même temps, on constate que la contribution positive des échanges à l’évolution de l’emploi se renforce, soit parce que les producteurs français profitent de la bonne conjoncture pour regagner des parts du marché national, soit en raison du dynamisme de leurs exportations« .

  • Le problème réside plus dans les exportations que dans les importations. C’est l’enseignement que je retire d’un tableau (**) qui indique que contrairement à 1994 et 1999 (autres « années noires » en termes d’emplois perdus à cause des importations: -900 000 postes), l’année 2005 ne voit pas la contribution positive des exportations remonter autant que les années précédentes. Ce moindre dynamisme, qu’il faudrait expliquer, se traduit par un déficit de 100 000 emplois.

Remarquons, pour conclure, qu’entre 1991 et 2005, les emplois gagnés grâce aux exportations ont permis de compenser près de 90% des pertes subies du fait des importations.

* Comptablement, l’emploi d’un secteur donné dépend positivement de la demande et des exportations, et négativement des importations et de la productivité.

(**) graphique III p. 16.

D. G

M. Barlet, D. Blanchet, L. Crusson, « Globalisation et flux d’emplois: que peut dire une approche comptable? », Economie et Statistiques, n°427-428, mai, 2009.

Mondialisation et hypersalaires

 

Depuis les travaux de Thomas Piketty (2001) les économistes s’intéressent à nouveau à la répartition du revenu et particulièrement à la part qui revient aux très hauts revenus.

Le graphique ci-dessus a été réalisé par deux chercheurs suédois Jesper Roine et Daniel Waldenström (2009). Il nous livre deux enseignements:

  • Depuis les années quatre-vingts les 1% les plus fortunés concentrent une part croissante du revenu total dans les pays anglo-saxons puis en europe du nord et continentale.
  • La France est un pays plutôt inégalitaire: la part des 1% n’est inférieure à la moyenne de l’échantillon que dans l’immédiat après-guerre puis à partir de 1990.

Une analyse économétrique de J. Roine, J. Vlachos et D. Waldenström  (2007) relie la montée des très hauts revenus au taux de croissance et au recul de pression fiscale (curieusement l’augmentation de la  part des dépenses publiques dans le PIB n’affecte pas les très hauts revenus).

Quant à la France il nous semble que son manque relatif de croissance n’est pas étranger à la part relativement modique que les 1% plus riches occupent actuellement dans le revenu national (par contraste on peut observer combien la croissance soutenue des années cinquante et soixante avait creusé les inégalités monétaires).

Et la mondialisation?

Leur conclusion est nuancée puisque le commerce international a effectivement un impact inégalitaire dans les pays anglo-saxons mais aucunement en europe du nord et continentale. Les auteurs jugent que le « modèle social » de ces derniers offrent un degré de protection (encore) suffisant pour compenser le creusement des inégalités qu’aurait pu provoquer la concurrence internationale. Par comparaison les salariés américains sont « sans filet ».

En revanche, et sans surprise, la part des « top revenus » est fortement corrélée à l’essor des marchés financiers (capitalisation boursière), ce que l’on peut aisément comprendre compte tenu de la nature de certains revenus en vogue (bonus ou stock options).

Reste donc à améliorer l’efficacité redistributive des prélèvements socio-fiscaux en les étendant aux revenus financiers, ce à quoi les gouvernements américain et anglais semblent (pour le moment) favorables.

Thomas Piketty, 2001, Les hauts revenus en France au XXième siècle: inégalités et redistribution, Paris, Grasset.

Jesper Roine, 2009, « Common trends and shocks to top incomes: a structural breaks approach« , IFN working paper n°801.

Jesper Roine, Jonas Vlachos et Daniel Waldenström, 2007, « What determines top income shares? Evidence from the twentieth century« , IFN Working paper n° 721.