Le capitalisme global, les migrations et Slavoj Zizek

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Le philosophe Slavoj Zizek a publié un article très intéressant dans la revue progressiste In These Times à propos de la question des migrants. Refusant de restreindre le débat à sa dimension morale, Zizek analyse la place des migrations dans le capitalisme global, le rôle de l’Occident dans l’exode de nombreuses populations du Sud et tente de définir les contours d’une politique d’accueil acceptable pour les populations hôtes.

L’immigration n’est pas sans gravité

Et si les migrants ne se répartissaient pas au hasard dans le monde, mais en fonction du poids économique du pays d’accueil?

L’Organisation Internationale pour les Migrations recense dans le monde 214 millions d’immigrants (personnes  installées dans un autre pays que celui où elles sont nées).

Voici comment les immigrés se répartissent entre la France, les Etats-Unis, l’Allemagne et le Royaume-Uni:

-France: 3,36% (7,2 millions)

-Etats-Unis: 20% (42,8 millions)

-Allemagne: 5% (10,8 millions)

-Royaume-Uni:  3% (6,4 millions)

Quel est le  poids de chacun de ces pays dans le produit intérieur brut mondial ? (FMI 2011):

-France: 4%

-Etats-Unis: 21,5%

-Allemagne: 5,2%

-Royaume-Uni: 3,5%

La présence d’immigrés sur notre sol témoigne de notre force d’attraction économique  et la France prend sa juste part à la mobilité des migrants.

DG

L’impact des migrations sur la population européenne d’ici 2050

Comment évoluerait la population européenne si les migrations internes et internationales cessaient dans les 40 prochaines années?

D’après les projections Epson Demifer, 64% des régions européennes perdraient des habitants (en bleu) et 36% des régions en gagneraient, dans la mesure où leurs habitants ne seraient plus autorisés à tenter leurs chances ailleurs (régions en rouge/rose).

La carte ci-dessous montre à quel point migrations internes et internationales sont complémentaires:

  • 42% des régions bénéficieraient des deux types de migrations (bleu foncé).
  • 19% des régions perdraient simultanément sur les deux tableaux (rouge vif).

Ailleurs,  les flux d’immigrés étrangers comblent plus ou moins entièrement le manque d’attractivité pour les migrants issus d’autres régions du même  pays. Le Sud de l’Italie et le Nord de la France sont dans cette situation. Ce n’est peut-être pas un hasard si les tensions anti-immigrés sont vives dans ces régions (Hénin-Beaumont, Lampedusa…)

Il existe aussi des régions qui attirent des migrants en provenance d’autres régions du même pays mais qui ne sont pas attractives pour les migrants étrangers (bleu clair et saumon).

DG

30% de la population française ont un lien avec la migration

Les premiers résultats de l’enquête Trajectoires et Origines  (Ined, octobre 2010) montrent que l’expérience directe ou indirecte de la migration n’est pas spécifique aux immigrés et à leurs descendants.

L’étude porte sur 26,6 millions de personnes  résidentes en France métropolitaine et âgées de 18 à 50 ans.

7,9 millions de personnes ont au moins un parent né en dehors de la métropole ou sont elles mêmes dans cette situation.

Les trois-quarts de ces personnes sont immigrées (2,7 millions) ou ont au moins un parent immigré (3 millions),

Le dernier quart se répartit ainsi:

-644 000 personnes nées françaises hors de la métropole, dont 408 000 sont nées à l’étranger.

-849 000 descendants de rapatriés (au moins un parent né français dans un ancien territoire colonial).

-695 000 descendants d’autres Français nés hors métropole (dont 220 000 dans un département d’outre-mer).

Comme l’enquête ne concerne pas les plus de 50 ans, elle ne permet pas de comptabiliser les rapatriés, qui sont pour la plupart venus (et donc nés) avant 1962.

DG

Vers une diminution des flux migratoires Nord-Sud

Après avoir contesté la qualité des migrants (qualifications, pratiques culturelles), voici que le Gouvernement, par la voix du Ministre de l’Intérieur, veut réduire le nombre d’ immigrés légaux.

Nous voici revenus aux riches heures du milieu des années soixante-dix (quoique monsieur Guéant fasse peu disco).

J’ai cherché dans les statistiques un écho à la rumeur persistante d’une invasion migratoire imminente.

Une étude de l’ONU (2009) a attiré mon attention.

Tout d’abord un bilan: les pays riches accueillent deux fois plus de migrants qu’il y a trente ans et ces derniers proviennent de moins en moins des pays les plus pauvres. En ce qui concerne l’Europe, les flux annuels moyens ont été multipliés par trois. Aujourd’hui, l’Europe accueille la moitié des migrants en provenance du Sud, contre un tiers en 1980.

Au delà de 2010, on devrait assister à une inflexion des flux migratoires vers l’Europe (-30%).

L’explication est d’abord de nature démographique avec une spectaculaire convergence des taux de fécondité d’ici 2050.

L’ONU raisonne à politique migratoire donnée.

L’ironie de l’histoire, c’est que la France, pays plutôt à l’écart des grands flux migratoires contemporains, essaie d’organiser un mouvement qui la dépasse.

Mais il s’agit peut-être d’une farce.

DG

 

Les migrants défient-ils les lois de la gravité?

Si la mondialisation était une pâte à crêpes, elle serait pleine de grumeaux.

En effet, hommes et marchandises ne se déplacent pas au gré du vent  mais sont agis par des forces que les modèles gravitationnels nous permettent d’identifier. Par exemple, les flux internationaux de biens et services s’agglomèrent autour des pays que  rapprochent le revenu global, la culture et la géographie.

Qu’en est-il des flux migratoires?

Deux économistes de l’université du Nebraska ont  étudié les relations entre  16 pays de l’OCDE  et le reste du monde, de 1991 à 2000.

D’après leurs estimations, les hommes franchissent les distances géographiques plus aisément que les marchandises. Les pays les plus lointains, ceux  qui n’ont pas été colonisés ou qui appartiennent à une aire linguistique différente, ont plus de chance d’entrer en contact avec  les pays de l’OCDE par le biais de leurs migrants que par celui des exportations.

Pour autant, cette plus grande diversité des hommes par rapport aux choses doit être relativisée.

Plus précisément, les auteurs montrent que les flux migratoires sont cumulatifs.  Comme les pionniers aident leurs proches à les rejoindre, la migration du moment se nourrit de la migration passée.  Inévitablement, un tel processus conduit à sur-représenter les catégories d’immigrants qui entretiennent une relation de longue durée avec le pays d’accueil.

A la lecture de cette étude, on mesure combien la moindre inflexion des politiques migratoires peut avoir des effets durables sur le nombre mais aussi la répartition géographique des migrants.

DG

Distance culturelle, migration et commerce international

Les migrants peuvent jouer un rôle d’intermédiaire économique entre deux pays et stimuler les échanges commerciaux.

En effet, ils disposent d’informations et de réseaux qui réduisent les coûts de transaction avec leur pays d’origine et leur présence se traduit par  l’importation des produits qui leur permettent de prolonger leur mode de vie.

Le papier de Yener Kandogan apporte une contribution intéressante à ce phénomène en évaluant l’intensité de « l’effet commerce » selon la distance culturelle entre pays, le type de produit échangé et le statut des immigrés.

On apprend que l’immigration est un bon moyen de rapprocher les économies à condition que les pays concernés soient distants au plan culturel  (en termes de religion ou de langue).

L’auteur montre que l’immigration de main d’oeuvre  stimule relativement plus les échange que les flux de réfugiés  ou l’immigration familiale. Il  attribue un rôle positif à l’obtention d’un titre de séjour de longue durée. En effet, moins le statut des immigrés est précaire, plus ont la possibilité de partager leurs informations et leur capital social avec les natifs.

L’étude indique que « l’effet commerce » est marginalement décroissant, en particulier du fait de la perte de contact progressive entre les immigrés et leur pays d’origine.

DG

Yener Kandogan, « Is immigration necessary and sufficient? The Swiss case on the role of immigrants on international trade« , University of Michigan,

Immigration et exportation

Giovanni Peri et Francisco Requena-Silvente confirment une découverte récente de la littérature économique: les immigrés facilitent les échanges commerciaux entre leur terre d’accueil et leur pays d’origine.

 Les auteurs ont enquêté sur l’Espagne des années 1995-2008, période au cours de laquelle la proportion d’immigrants dans la population espagnole est multipliée par dix (10% en 2008) tandis que le taux d’ouverture augmente d’environ un tiers pour atteindre 44% du PIB. 

Selon eux le doublement du nombre de migrants augmente les exportations vers leur pays d’origine de 10% en moyenne. L’élasticité du commerce est encore plus forte lorsque les migrants proviennent de pays culturellement éloignés (ex: les Africains).

Explication: les communautés de migrants installées en Espagne offrent aux entreprises exportatrices le savoir-faire, les ressources informationnelles et l’atmosphère de confiance qui sont utiles pour accéder au marché de leur pays d’origine. Ceci est particulièrement vrai pour les biens différenciés (automobile, chimie…) dont la circulation internationale exige plus particulièrement le support d’un réseau rélationnel stable.

Il suit qu’on se gardera de laisser filer les immigrés en période de récession car la diminution des flux d’exportations qui en résulterait provoquerait une aggravation du marasme économique.

Ce travail est intéressant parce qu’il amène à penser commerce et migration en termes de complémentarité et non de substitution, comme le veut la théorie traditionnelle des dotations factorielles (dans le modèle canonique  le commerce international naît des écarts de prix occasionnés par les différences de dotations en facteurs de production que l’on suppose immobiles internationalement, si l’on relache cette dernière hypothèse il en résulte un rapprochement des prix de facteurs et de biens qui prive le commerce international de son intérêt).

Deux remarques. Les migrations encouragent les flux commerciaux inter-continentaux puisqu’ils contre balancent les effets de détournement d’échanges que provoquent souvent les accords commerciaux régionaux (des chinois installés en France entretiennent les échanges franco-chinois en dépit des accords commerciaux préférentiels et de la proximité géographique et culturelle qui nous incline plus à échanger avec nos partenaires européens).

Il serait également intéressant d’étudier l’impact des NTIC sur l’efficacité exportatrice des réseaux formels et informels de migrants. Après tout les nouvelles technologies offrent aux migrants la possibilité de garder le contact avec leur culture d’origine (chose difficile auparavant). Ce pourrait être une voie supplémentaire par laquelle la technologie encourage la mondialisation, tout en atténuant l’effet d’arrachement culturel auquel on l’associe souvent.