Tout en vrac

A ne pas manquer: la vidéo dans laquelle Bertrand Gazier  brosse, avec beaucoup de vivacité, le portrait psychologique et intellectuel de Keynes. Figurez vous que ce dernier pillait sans vergogne les idées et les intuitions des autres. C’est mal, mais n’est-ce pas le prix du génie?

La recherche dans le domaine de la fiscalité est marquée par la « french touch ». Thomas Piketty vient de montrer que la fiscalité française épargne les plus riches: le taux réel d’imposition décroîtrait au delà de 12000 euros de revenus mensuels. Camille Landais, Emmanuel Saez et Henrik Kleven s’intéressent aux pérégrinations fiscales des stars du football et appellent de leur voeux une coordination internationale sur cette question.

Ascenseur social es-tu là? Je lis, via le blog de Paul Krugman, que la mobilité sociale est assez faible en France. Tout se passe comme si, en moyenne, chaque père transmettait 41% de ses revenus à son fils, contre 47% aux Etats-Unis et 15% au Danemark.

2012, année fatidique? Barry Eichengreen donne moins de deux ans aux Etats-Unis (avant les prochaines élections présidentielles) pour rétablir leurs comptes publics, sous peine d’un cataclysme monétaire.

Une dernière vidéo pour la route : ici, le sociologue Christian Laval explique le contexte philosophique, moral et religieux d’apparition de l’homme économique. Il termine son propos en reprenant la distinction de Michel Foucault entre le libéralisme « naïf » du XVIIIième siècle et sa version actuelle, résolument constructiviste (des réformes, encore des réformes).

DG

L’OMC n’est pas une bicyclette

 

L’Organisation mondiale du commerce n’est pas une chose fragile:

« A l’opposé de l’ancien GATT, l’OMC ne doit plus être comparée à une bicyclette qui tombe à l’arrêt. Au contraire, l’OMC remplit globalement – indépendamment de la libéralisation progressive du commerce – des tâches cruciales pour la production et la mise en application du droit et d’acquisition du droit et par là sert à établir des conditions de concurrence stables et prévisibles ».

Cette citation est extraite d’un article du professeur de droit international Thomas Cottier qui apporte un éclairage intéressant sur la nature de la mondialisation.

 En tant que juriste, il aborde la question sous l’angle des techniques juridiques dont dispose  l’OMC depuis sa création en 1995. 

 Contrairement au GATT (Accord général sur les droits de douane et le commerce), l’institution est dotée de moyens contraignants qui lui permettent de s’attaquer à ce que l’auteur nomme les « obstacles aux échanges de troisième génération » .

 Les deux premières catégories d’entraves au commerce international sont les droits de douane et les obstacles non tarifaires (par exemple les quotas). Dans les deux cas, il s’agit de mesures à la  frontière  qui relèvent de  la politique commerciale la plus classique.

A partir des années quatre-vingt dix,  l’objectif des négociations multilatérales devient plus ambitieux.

L’attention se porte  sur l’harmonisation  des normes internes à chaque pays.

 On traite des aides à la production agricole, les normes sanitaires, de la propriété intellectuelle, des règles d’attribution des marchés publics ou encore de  la mise en conformité des législations antidumping.

Désormais, pour chaque pays,  politique extérieure et intérieure se confondent dans l’objectif d’assurer « la stabilité et la prévisibilité de la concurrence » dit l’auteur.

Pour remplir cette mission, il était indispensable qu’une véritable institution internationale, dotée de pouvoirs réels (par exemple pour régler les différends commerciaux) et oeuvrant en permanence, voit le jour.

 En ayant cela en tête, on peut repousser  deux erreurs symétriques à propos de la mondialisation :

  •  La mondialisation n’est pas « imaginaire » (explication sociologisante de Daniel Cohen selon lequel le problème réside moins dans la mondialisation que dans le sentiment d’être privé de ses bienfait). C’est un phénomène réel et inédit dans ses implications sur le droit interne de chaque pays et la vie quotidienne des populations.
  • La mondialisation contemporaine n’est pas la prolongation du passé: ce n’est plus le projet d’un marché sans frontières, tel que le  rêvaient les libéraux smithiens et dont on suit les progrès en scrutant le ratio commerce/PIB (en se disant, un peu paresseusement, que rien n’a vraiment changé depuis la fin du XIXième siècle). Il s’agit plutôt de  l’autre nom du néolibéralisme, cette  technique de gouvernement, décrite par Michel Foucault, qui vise à instaurer la concurrence libre et non faussée, objectif autrement plus vaste que la simple circulation des marchandises.

DG

Thomas Cottier, L’ordre économique mondial dans le processus de mondialisation, La Vie économique, janvier 2002.

Commerce international et main invisible

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Selon Adam Smith le marché harmonise les intérêts individuels à l’image d’une main invisible qui conduirait chacun à agir, malgré lui, dans l’intérêt de tous. Côté « main » il y aurait « quelque chose comme une providence qui nouerait ensemble tous ces fils dispersés« et côté « invisible » aucun agent ne doit et ne peut chercher le bien collectif (M.Foucault).

Il nous semble que les économistes internationalistes ne tirent pas tous les enseignements de cette conception originale de l’ordre social et économique.

Or Adam Smith nous tend la perche:

« En préférant le succès de l’industrie nationale à celui de l’industrie étrangère, [le détenteur de capitaux] ne pense qu’à se donner personnellement une plus grande sûreté ; et en dirigeant cette industrie de manière que son produit ait le plus de valeur possible, il ne pense qu’à son propre gain ; en cela, comme dans beaucoup d’autres cas, il est conduit par une main invisible à remplir une fin qui n’entre nullement dans ses intentions ; et ce n’est pas toujours ce qu’il y a de plus mal pour la société, que cette fin n’entre pour rien dans ses intentions » RDN, Livre IV, chapitre 2.

Que les justifications du libre-échange ne débutent ainsi… ce serait beaucoup plus stimulant. Eclairons cette citation.

Smith évoque ici l’existence d’un biais favorable au commerce intérieur lorsqu’un marchand ou un homme d’affaire investit son capital. C’est souvent le lot des économies naissantes comme les colonies américaines  dans lesquelles la rareté du capital impose, par un « ordre naturel des choses » de diriger le capitaux vers l’agriculture, puis les manufactures et enfin le commerce extérieur. C’est aussi le résultat d’une attitude prudente que les individus adoptent face aux aléas de la vie économique et que les distances du commerce au long cours rendent plus prononcés: « Le capital acquis à un pays par le commerce et les manufactures n’est toujours pour lui qu’une possession très précaire et incertaine« , » (Livre III, chapitre 4).

L’aversion au risque amène à privilégier le commerce local or comment ceci bénéficie-t-il indirectement aux partenaires commerciaux? Par une de ces ruses de l’interaction marchande: plus un pays s’enrichit plus il fait bénéficier les autres de ces surplus échangeables à bas prix et leur offre la possibilité d’écouler leurs marchandises. Et comme la division du travail rend a priori la liste des produits (et des talents) échangeables infinie tous les pays peuvent trouver leur place dans cet enrichissement généralisé.

Puisque l’opulence collective est totalement spontanée il faut veiller à ce que nulle main visible étatique ne privilégie les exportations ou ne se charge du bonheur planétaire. Smith était d’un optimisme.

DG

Michel Foucault, Naissance du Biopolitique, Cours au Collège de France (1978-1979), Leçon du 28/03/1979.