La crise changera-t-elle la BCE?

Jean Claude Trichet (Président de la BCE)

Les crises sont l’occasion d’écorner certains dogmes, comme celui de l’indépendance absolue des banques centrales vis-à-vis des Etats.

La BCE n’a jamais été totalement hermétique à l’influence des pouvoirs politiques, mais durant la période actuelle, ces derniers ont fait pression ici pour qu’elle fournisse les banques en liquidités et là pour qu’elle rachète des titres de dette publique à risque.

Et si, de fil en aiguille, tout cela conduisait à remettre en cause le credo anti-inflationniste?

Voici ce qu’écrivait Michel Aglietta le 10 mai 2010, à l’occasion du premier plan de sauvetage de la zone euro:

Plus directement, certains observateurs craignent que les achats répétés de titres publics n’aboutissent à gonfler excessivement la masse monétaire en circulation  (Spiegel).

Je me demande si la perspective  de banques centrales plus laxistes en matière d’inflation n’est pas à l’origine de la proposition radicale d’ Edmund Phelps (Prix Nobel) et d’Amar Bhide, qui préconisent de limiter l’accès des Etats aux emprunts internationaux pour les contraindre à maîtriser leurs déficits.

DG

Petit à petit, l’euro fait son nid

La dernière livraison de la Revue d’économie politique fête les dix ans de l’euro et propose un bilan de la monnaie unique.

On y vérifie un fait empirique robuste: en matière de concurrence des monnaies, les positions dominantes ont la vie dure et il était imprudent de s’attendre à ce qu’à brève échéance l’euro se substitue au dollar comme monnaie de référence mondiale.

Le scénario qui se dessine est plutôt celui d’un sytème multipolaire dans lequel quelques monnaies clés coexistent, chacune avec sa sphère d’influence régionale. C’est à cette aune qu’il faut évaluer le dynamisme de l’euro.

Verdict: entre 1999 et 2008, l’euro a connu « un développement international favorable mais limité« , selon A. Benassy-Quéré et Benoît Coeuré.

La position internationale de l’euro se renforce auprès des acteurs publics

L’euro a gagné des points comme monnaie de réserve (monnaie dans laquelle les banques centrales placent leurs réserves en devises): 26,5% des réserves mondiales étaient libéllées en euro à la fin 2008 contre  17,9% en 1999 (respectivement 71 et 64% pour le dollar).

Autre progrès: les pays qui choisissent de rattacher plus ou moins rigidement le cours de leur monnaie à celui  de l’euro (ex:Franc CFA) sont de plus en plus nombreux. L’euro est une monnaie d’ancrage attractive: en 2008, 18,6% des monnaies « ancrées » l’étaient avec l’euro  contre 14,4% en 2003). Toutefois, le dollar et le yen font mieux (de 31,3 à 45,5% pour le premier et de 0 à 14,4% pour le second).

Du côté des acteurs privés, la situation est plus nuancée

L’euro gagne des parts de marchés comme instrument de  règlement  des transactions commerciales entre la zone euro et l’extérieur: désormais, 56,6% des exportations  de  la zone sont libellées  en euro (46,7% en 2001). C’est également le cas pour 45,4 % des importations, contre 44,4% en 2001.

Cependant, la monnaie unique n’est pas plus utilisée sur le marché des changes qu’il y a dix ans (37% des transactions en avril 2007). Au total, sa fonction de monnaie véhiculaire a peu progressé.

En revanche, l’euro est plus attractif pour les investisseurs qui cherchent à diversifier leur portefeuille (la proportion des encours d’obligations internationales libellés en euros passe ainsi de 21% à 29%).

Globalement, l’euro consolide son statut de monnaie régionale mais n’accède pas au rang de monnaie mondiale

Toutefois, soyons juste, l’euro partait avec « 4 handicaps » face au dollar:

  • La fragmentation des marchés obligataires
  • L’avantage acquis du dollar comme unité de compte et de paiement sur la plupart des marchés de matières premières et énergétiques (position qui s’auto-entretient en raison des économies de transaction et de réseaux liées à l’usage d’une seule monnaie)
  • Le rythme de croissance économique relativement faible de la zone euro.
  • La gouvernance économique « non stabilisée » de l’euro (par exemple, l’absence de véritable coopération budgétaire).

DG

Agnès Benassy-Quéré, Benoît Coeuré, « Le rôle international de l’euro« , Revue d’économie politique, 120 (2), mars 2010. Et, des mêmes auteurs,  « Economie de l’euro », La découverte, n°336, 2002.

A propos des différentes fonctions que remplit une monnaie internationale:voir ici (p.3).