Cinq idées de Marx qui justifient un anniversaire

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Karl Marx est né jour pour jour il y a 200 ans.

Les hommages affluent du monde entier, mais pas pour les mêmes raisons.

Les pays émergents célèbrent le jeune Marx, et particulièrement l’auteur du Manifeste du Parti communiste (1848) qui prédisait l’extension de la modernité capitaliste à toute la planète. Au moment où la Chine retrouve le rang économique qui était le sien à l’époque du Manifeste, Marx est vu comme le prophète d’une revanche annoncée.

Dans les pays riches, on s’intéresse beaucoup plus au « dernier » Marx. On met à l’honneur le Livre I du Capital qui contient une description saisissante des cycles de l’argent et de la marchandise. On revisite également ses réflexions et ses engagements militants contre  le colonialisme et le racisme, qui le conduisirent non loin de certaines approches contemporaines dite de genre ou post-coloniales.

A l’heure où les conceptions les plus réactionnaires (sexisme, eugénisme, racisme culturel…) reviennent en force et où la social-démocratie ne se donne même plus la peine de le lire (Piketty), la radicalité de Marx est toujours une ressource.

Illustrons sa pertinence à partir de cinq idées-force.

  • Le mode de production capitaliste est inséparable du commerce et de la finance

Marx aborde le capitalisme financier dans le livre III du Capital.  Il  rejette fermement la thèse apologétique d’après laquelle le capital commercial et financier dériveraient de la production, alors qu’ils résultent uniquement de la forme capitaliste du mode de production, dont la base essentielle est la circulation des marchandises et de l’argent.

En effet, avant que le capital ne s’empare de la production, la fortune monétaire se concentraient dans les mains de commerçants ou de banquiers. Dès lors que le mode de production devient capitaliste, le commerçant ou le banquier ne sont plus les acteurs par excellence du capital, ils se voient dépouillés de leur autonomie et de leur prédominance antérieures. La marchandise et l’argent sont au service de la production capitaliste qui n’est crée que pour être vendue sur un marché à un prix supérieur au coût de production en capital constant et variable.

Comme le précise Marx, « si à la veille de l’avènement du capitalisme, le commerce domine l’industrie, dans la société moderne, c’est l’inverse qui se produit » . La production domine le commerce au sens où le capitalisme doit par nécessité produire à une échelle constamment élargie, de sorte que le producteur devient marchand et produit directement pour le commerce de gros.

Le mode de production capitaliste exerce également des effets d’entrainements sur le système de crédit et sur la monnaie, par exemple en incitant à la spécialisation des capitalistes bancaires. En retour, le secteur financier permet de réduire les frais de transactions, d’accéder à un marché centralisé du capital (Bourses) et  pousse les actionnaires à confier le travail de direction et de surveillance des opérations productives à des managers.

En 1916, Lénine approfondira la thèse du bloc organique capital industriel-marchand-financier  et développera dans l‘Impérialisme, stade suprême du capitalisme l’idée selon laquelle les monopoles financiers (de nature bancaire)  et industriels ont fusionné et sont dirigés par une oligarchie financière.

Pour Marx comme pour Lénine, le renversement du capitalisme conduira à la suppression des sphères commerciales et  financières telles que nous les connaissons. On ne peut conserver le capitalisme sans la finance, ni supprimer la finance sans supprimer le capitalisme.

  • Le capitalisme repose sur une idéologie qui plonge les capitalistes dans l’illusion

Marx qualifie le profit de rejeton imaginaire du capital total avancé (Livre III, Coût et profit). Cette expression traduit l’illusion démiurgique dans laquelle les propriétaires tombent volontiers lorsqu’ils déduisent du fait qu’il avancent les fonds en capital constant(équipements productifs, matières premières) et variable (salaires qui permettent d’acheter la force ouvrière), l’idée que le capital est seul créateur de richesse.

Certes, les capitalistes savent bien que des hommes peinent à la tâche, mais comme ce travail est devenu une catégorie du capital qui a vocation a être valorisé et que le fruit du travail ouvrier est la propriété des capitalistes, ces derniers s’imaginent que le profit résulte du seul facteur capital. Il en découle une tendance à traiter la main d’oeuvre comme de la matière inerte à rationaliser: on économise sur les salaires comme si on économisait sur des matières premières ou du capital fixe….sans concevoir que seul le travail humain est créateur de richesse. Cette illusion du capital vis-à-vis de lui même accentue la tendance à l’accumulation indéfinie, quitte à détruire la santé des travailleurs…et à faire chuter le taux de profit.

  • Sans la baisse tendancielle du taux de profit, il n’est pas possible de comprendre la dynamique du capitalisme

Marx a consacré une part importante du Capital à démontrer que le rendement du capital total ne résisterait pas à l’éviction des hommes de la production.

Marx n’a de cesse d’expliquer que le seul facteur de production qui coûte est le capital (ce travail mort) et que les entreprises sont dans l’obligation de multiplier les moyens d’en diminuer le prix ou d’en économiser l’usage, que ce soit grâce aux économies d’échelle, au progrès technique,  aux délocalisations… ou au  recyclage des déchets de la production.

Il existe trois manières d’interpréter la thèse de la baisse tendancielle du taux de profit.

-La première manière, fort mauvaise, consiste à espérer que le taux de profit va baisser, puis à attendre l’auto-destruction automatique du système. Marx lui même, à travers ses propres calculs, n’a jamais observé cette tendance, mais constaté une stabilité sur trente ans.

-La deuxième manière consiste à pousser le système dans ses ultimes retranchements pour accélérer sa fin. C’est ce que Marx entreprit lorsqu’il afficha en 1848  son soutien au libre-échange, non pas parce que le BFMTV de l’époque lui avait claironné l’idée, mais tout simplement pour accentuer la mauvaise pente du capitalisme à la surproduction, à l’exploitation du travail et à la concentration des entreprises. Dans les décennies suivantes, Marx se montra plus prudent. Il prit notamment position en faveur du mouvement indépendantiste irlandais et préconisa de protéger l’économie irlandaise de la concurrence britannique derrière des tarifs douaniers.

-La troisième manière  consiste à conserver l’idée de Marx selon laquelle seul le travail humain produit des richesses et à en tirer une clé d’interprétation des mouvements d’accélération ou de décélération du système. Par exemple, il n’est pas possible de comprendre la forte décennie de croissance de l’économie américaine au cours des années 90 sans avoir à l’esprit le rôle des contre-tendances à la baisse du taux de profit: importations de composants industriels à moindre coût, développement des marchés financiers, innovations, hausse de la durée du temps de travail…

  • Si le partage du travail n’existait pas, le capitalisme l’inventerait

Les milieux conservateurs sont très rétifs à l’idée d’un partage volontariste du temps de travail pour lutter contre le chômage. Les plus chagrins vont même jusqu’à regretter que les salariés travaillent moins longtemps au nom de la valeur morale et éducative du travail.

L’une des thèses les plus intéressante de Marx consiste à montrer que le capitalisme pratique lui même un partage assez brutal du travail, avec d’un côté, des salariés en hyperactivité, et d’un autre côté, une armée de réserve au chômage ou bien en sous-emploi.

Le schéma ci-dessous illustre la raisonnement de Marx à ce sujet.

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Contrairement à l’opinion courante, Marx n’explique pas le chômage par la présence d’un excès de main d’oeuvre qui résulterait de la hausse de la natalité ou de l’immigration. En effet, à ses yeux, l’offre de travail a tendance à se régler sur la demande et ce sont les lois internes de la production capitaliste, sans cesse renouvelant les techniques de production et cherchant à limiter les frais salariaux, qui entraînent la stagnation du volume horaire global de travail. Grosso modo, Marx considère que la production augmente au rythme de la productivité horaire du travail, de sorte que l’intensification de l’exploitation de la main d’oeuvre (via la hausse de la durée du temps de travail, ou la course à la productivité) est l’explication de la permanence du sous emploi et du chômage…qui à son tour réagit sur les salariés occupés en les incitant à accepter leurs mauvaises conditions de travail.

  • Le capitalisme a un genre

L’observation des conditions apocalyptiques dans lesquelles le capitalisme industriel s’est développé en Angleterre et en Allemagne conduit Marx à repérer l’influence des stéréotypes de genre préexistant au capitalisme.

En effet, quand ils embauchent des ouvriers, les capitalistes recrutent des chefs de famille auxquels ils versent de quoi entretenir leur force de travail mais aussi leur famille. Quand l’emploi de machines permet d’employer de la main d’oeuvre sans grande force musculaire,  le caractère conservateur de la norme salariale facilite l’emploi de femmes et de mineurs (quatre journées de travail ont remplacé une seule et leur prix a baissé en proportion de l’excès de surtravail de quatre sur le travail d’un seul) et transforme l’ouvrier, qui cherche à améliorer un peu l’ordinaire, en « marchand d’esclaves » qui vend « femme et enfants« . (Le Capital,  I, 15,3).

Ainsi donc, l’exploitation capitaliste a tiré profit de la famille traditionnelle et même accentué son autoritarisme.

Au cours de recherches ultérieures, et sous l’influence d’Engels, Marx sera amené à conclure que le capitalisme industriel a besoin de pousser jusqu’à la caricature les rôles sociaux liés au genre, assignant notamment aux femmes des tâches productives qui reconduisent des préjugés qui étaient beaucoup moins prégnants dans les sociétés anciennes.

Appelant de ses voeux une diminution drastique du temps de travail, la salarisation des femmes à égalité de conditions avec les hommes, la généralisation de l’enseignement technique et rejetant l’hypocrisie et la rigidité des normes familiales bourgeoises, Marx ne séparait pas l’émancipation économique de l’émancipation des stéréotypes de « race » ou de genre.

Les mauvaises blagues de Natixis sur le capitalisme et sur Marx

Le service de recherche économique de Natixis dirigé par Patrick Artus a pour fonction immédiate de produire de jolis graphiques et pour horizon politique de désespérer Billancourt.

Habituellement, il poursuit ce second objectif en répétant que les salaires et les « charges sociales » sont trop élevés pour la qualité du travail effectué et que nous finirons tous comme en Grèce.

De temps en temps, « Natixis recherche » se déguise en brochure de la France insoumise et prétend que si l’hiver arrive c’est parce que, parfois, la dynamique du capitalisme est implacable et que c’est ainsi. C’est ce qui vient de se passer le 2 février avec la livraison N°130 de la revue Flash Economie intitulée  » La dynamique du capitalisme est aujourd’hui bien celle qu’avait prévue Marx ».

Je me propose ici de présenter la thèse de Natixis et d’en montrer les contradictions vis-à-vis d’elle même, de la théorie marxiste et de la réalité.

  • La thèse de Natixis: le capitalisme d’aujourd’hui est inefficace, donc il se réfugie dans la violence sociale et la spéculation

Natixis prétend que les capitalistes des pays de l’OCDE freinent les salaires et spéculent allègrement sur les marchés boursiers ou immobiliers pour compenser la baisse de l’efficacité économique du capital.

Le schéma ci-dessous résume la narration de Natixis.

 

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  • Natixis prétend que le capitalisme s’essouffle…et montre graphiquement le contraire

Natixis nous dit que le capitalisme périclite et, curieusement, produit des graphiques qui contredisent sa thèse.

Cela saute aux yeux lorsqu’on observe l’évolution de la productivité globale des facteurs de production (PGF), qui mesure l’efficacité de la combinaison productive (produire plus avec moins de capital et de travail) et celle de la productivité du capital.

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Pour que le taux de profit diminue, il faudrait que la PGF décline. Or ce n’est pas le cas depuis 20 ans (+15%).

 

Par ailleurs,  Natixis prétend observer une baisse de la productivité du capital, tout en proposant un graphique (1b) qui exprime l’inverse.

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En effet, le ratio capital/PIB (l’inverse de la productivité du capital) est identique en 2017 en 2007 et en 1997. Il n’existe donc pas, sur la période considérée, de tendance à l’essoufflement de l’efficacité productive des entreprises. C’est la raison pour laquelle, la forte baisse des années 2009 et 2010, bien qu’elle mette six ans pour être résorbée, n’est que conjoncturelle.

La stabilité de l’efficacité du capital apparaît ailleurs dans l’article, de manière implicite, lorsque l’on compare les graphiques 2 et 3.

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Les deux graphiques présentent l’évolution du profit non distribué des entreprises rapporté à deux choses différentes.

Dans le graphique 2, on rapporte le profit au capital engagé dans la production (c’est le « rendement du capital productif »). Dans le graphique 3, on le rapporte à la production (on parle de « taux de marge »).

Ne constatez vous pas que ces deux courbes se superposent exactement?

Ce phénomène découle de la stabilité de l’efficacité du capital, car si la production et le capital ne progressaient pas au même rythme, il n’y aurait aucune raison pour que le rendement du capital productif et le taux de marge soient synchrone.

  • Le capitalisme se porte bien et ses « excès » sont inexcusables

Le bricolage théorique de Natixis  est saisissant:

-Affirmer que le capitalisme est malade, pour une raison dont on nous montre par la suite, à l’aide d’un graphique,  qu’elle n’existe pas, tout en expliquant que finalement, le taux de profit a augmenté de 30% entre 1996 et 2018 (graphique 2).

-Prétendre que le taux de profit baisserait sans austérité salariale (quitte à culpabiliser les salariés…) alors que l’enjeu est pour les entreprises de s’assurer que leur profitabilité continue d’augmenter au même rythme.

-Présenter la financiarisation du capitalisme comme un produit de sa crise récente, alors qu’il s’agit d’une caractéristique structurelle qui pousse à ce que les entreprises génèrent un taux de profit en croissance.

Sortons de ce méli-mélo pour approcher de la réalité des faits :

-Le taux de profit continue d’augmenter, et l’efficacité de la combinaison productive en reste un moteur essentiel.

-Si les capitalistes sont implacables avec le salariat, c’est parce que dans une économie de plus en plus dérégulée tous les coups sont permis et que les syndicats sont durablement affaiblis.

Par cet article, Natixis a rendu un bien mauvais service à l’économie politique et à l’édification de ses lecteurs.

Si Natixis respectait ses propres données, cette organisation délivrerait un message bien différent : oui, les capitalistes ont les moyens de modifier certaines pratiques dans le domaine de la redistribution des richesses ou de la spéculation financière, non les salariés ne se tireraient pas une balle dans le pieds en se mobilisant pour de plus justes conditions de travail, car la dynamique actuelle du capitalisme n’excuse pas les coups inutiles  qui sont portés au droit social dans tous les pays de l’OCDE.

DG

 

 

La France est l’homme malade du capitalisme européen

 

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Pourquoi le Medef n’est-il jamais content?

Pourquoi le programme quinquennal d’Emmanuel Macron est-il une liste longue comme le bras de mesures destinées à favoriser les entreprises et les « premiers de cordée »?

La raison est simple: le capitalisme français est le moins rentable d’Europe.

5,4%: tel est le taux de profit actuel des entreprises du secteur non financier qui résident sur le sol français, contre 12,5% en Allemagne, 12,8% au Royaume-Uni, 8,8% en Suède ou encore 9,7% en Autriche.

Comment obtient-on ces chiffres?

Il suffit de collecter sur le site OECD.stat [1] les données qui permettent de calculer le taux de profit en appliquant le bon vieux ratio que propose Karl Marx dans le Capital [2]:

Taux de profit=Profit net/ Capital total avancé

Avec

  • Profit net = Excédent net d’exploitation =Excédent brut d’exploitation – consommation de capital fixe (amortissements)

  et

  • Capital total avancé =consommations intermédiaires + consommation en capital fixe+ salaires

Autre manière de formuler : capital total avancé= capital détruit intégralement ou partiellement pour produire une marchandise (« capital constant« [3]) + capital variable (valeur de la force ouvrière : les salaires)

Les résultats obtenus sont éloquents…

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Comment expliquer la contre performance des entreprises françaises?

Très probablement parce que la main d’oeuvre française est encore protégée par un droit social efficace, ce qui se traduit en langage marxiste par un taux d’exploitation de la main d’oeuvre assez faible.  Rappelons que le taux d’exploitation (ou « taux de plus-value ») désigne ce que chaque euro investi dans la masse  salariale rapporte en profit net, ce qui correspond au ratio profit net/ salaires [4].

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On voit bien que la France est nettement surpassée par ses partenaires européens, en particulier par l’Allemagne et les pays de l’Est.

Une dernière pour la route: en 1999, le taux d’exploitation des entreprises allemandes était de 34,8%, contre 26% en France. Entre 1999 et 2017, l’écart franco-allemand a été multiplié par trois (41,4 vs 18,2%) et le taux français a chuté de 30%

A la vue de ces données, on ne peut qu’anticiper la poursuite de la litanie des « réformes » néolibérales, qui visent à comprimer le coût du travail pour regagner des « marges de compétitivité », qu’il s’agisse de diminuer les « charges » sociales des entreprises, de relever la durée du travail (à salaire égal) ou de flexibiliser le droit du licenciement.

Bien sur, le rétablissement du taux de profit ne passe pas obligatoirement par un mauvais quart d’heure social, (quid de l’innovation, de l’amélioration du climat social dans les entreprises ou des économies d’énergie? ). Mais de tout cela, on n’entend guère parler…

150 ans après sa publication, le Capital n’a pas pris une ride.

 

Denis Gouaux

Notes

[1] Les données sont tirées du site http://stats.oecd.org/   onglet :  Annual national accounts , puis ligne 14A dans Detailed non financial sector accounts). Les données sont exprimées en monnaie courante, ce qui correspond aux exigences du taux de profit marxiste.

Voici ce que l’on obtient, dans le cas de la France.

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Application: Taux de profit 2016= (365008-228064)/(1533258+228064+749791)=0,054

[2] Une légende tenace, que l’on retrouve dans une multitude de manuels ou de travaux d’économistes marxistes, stipule  que Marx calculerait le taux de profit en rapportant le profit à la totalité du capital fixe investi dans l’entreprise. Or, Marx est très clair sur ce point: seul compte le capital matériel consommé, c’est à dire celui qui a été détruit ou transformé et , de ce fait, a transmis sa valeur aux marchandises qu’il permet de réaliser. Cela comprend l’usure du capital fixe (sur la période choisie pour estimer le taux de profit) ainsi que les consommations intermédiaires (matières premières détruites dans le procès de production ou intégrées dans le produit final).  On lit dans le chapitre 9 du Livre I : « Sous le nom de capital constant avancé pour la production de la valeur nous ne comprenons jamais que la valeur des moyens consommés dans le cours de la production« . Marx précise que si l’on voulait compter la valeur totale des équipements (machines, bâtiments…), il faudrait la compter doublement, « du côté de la valeur avancée et du côté du produit obtenu« .

[3] Marx explique la distinction capital variable/capital constant dans le du Livre I du Capital. Le capital variable (salaires) est variable car il ajoute de la valeur aux instruments de production qu’il utilise; le capital constant (consommations productives) est dit constant car il ne fait que transmettre sa valeur au produit final.

[4]  Petit rappel d’économie marxiste: le taux d’exploitation apparaît en décomposant l’expression du taux de profit

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Si les entreprises françaises ne parviennent pas à dégager beaucoup de profit c’est parce que le numérateur de l’expression développée du taux de profit (profit net/salaires), dit aussi « taux d’exploitation de la main d’oeuvre » est inférieur de moitié au taux européen (38%s

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Marx et la finance prophète

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« L’institution des sociétés par action représente la négation de l'industrie capitaliste privée sur la base même du système capitaliste et détruit l'industrie privée dans la mesure où elle s'étend et envahit de nouveaux secteurs de la production. Au demeurant, le crédit permet au capitaliste individuel, ou à celui qui se fait passer comme tel, de disposer de manière absolue, dans certaines limites, du capital et de la propriété appartenant à autrui, donc du travail d'autrui. (…) Ici disparaissent toutes les normes, toutes les justifications encore plus ou moins valables dans le cadre de la production capitaliste: c'est la propriété sociale, non la sienne, que le marchand en gros risque en spéculant. Non moins absurde paraît désormais l'affirmation selon laquelle le capital tire son origine de l'épargne, puisque le spéculateur exige précisément que d'autres économisent pour lui.(…).

Par sa nature ambivalente, le système de crédit tend, d'une part, à développer l'élément moteur de la production capitaliste-l'enrichissement par l'exploitation du travail d'autrui-pour l'ériger en un pur et colossal système de jeux et de tripotages, et à restreindre toujours davantage le petit nombre de ceux qui exploitent la richesse sociale; d'autre part, à constituer la forme de transition vers un nouveau mode de production. C'est précisément cette ambivalence qui confère aux principaux porte-parole du crédit, de Law jusqu'à Isaac Pereire, ce caractère plaisamment hybride d'escrocs et de prophètes."

K. Marx. Le Capital. Livre III. Le rôle du crédit dans la production capitaliste.

Marx contre le protectionnisme bourgeois

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« Le bourgeois dit : sur le plan intérieur, la théorie des valeurs d’échange conservera naturellement toute sa validité ; la majorité de la nation restera une simple « valeur d’échange », une « marchandise », une marchandise qui doit elle-même chercher preneur, qui n’est pas vendue mais se vend elle-même. Vis-à-vis de vous autres, prolétaires, et même entre nous, nous nous considérons mutuellement comme des valeurs d’échange, et la loi du trafic universel demeure valable. Mais à l’égard des autres nations, nous devons suspendre la loi. En tant que nation, nous ne pouvons pas nous vendre à d’autres. Du fait que la majorité des nations, « sans souci » des « conditions politiques des nations », est livrée aux lois du commerce, cette proposition n’a d’autre sens que celui-ci : nous autres, bourgeois allemands, nous ne voulons pas être exploités par le bourgeois anglais comme vous autres, prolétaires allemands, êtes exploités par nous, et comme nous nous exploitons à notre tour mutuellement. Nous ne voulons pas nous mettre à la merci de ces mêmes lois des valeurs d’échange auxquelles nous vous livrons. Nous ne voulons plus reconnaître à l’extérieur les lois économiques que nous reconnaissons à l’intérieur.

Que veut donc le philistin allemand ? À l’intérieur, il veut être un bourgeois, un exploiteur, mais il refuse d’être exploité par rapport à l’extérieur. Par rapport à l’extérieur, il se pose orgueilleusement en « nation » et affirme : je ne me soumets pas aux lois de la concurrence, cela est contraire à ma dignité nationale ; comme nation, je suis un être au-dessus du trafic sordide.

La nationalité du travailleur n’est pas française, anglaise, allemande, elle est le travail, le libre esclavage, le trafic de soi-même. Son gouvernement n’est pas français, anglais, allemand, c’est le capital. L’air qu’il respire chez lui n’est pas l’air français, anglais, allemand, c’est l’air des usines. Le sol qui lui appartient n’est pas le sol français, anglais, allemand, c’est quelques pieds sous la terre.

A l’intérieur, l’argent est la patrie de l’industriel. Et le philistin allemand veut que les lois de la concurrence, de la valeur d’échange, du commerce, perdent leur puissance aux barrières de son pays ? Il ne veut accepter la puissance de la société bourgeoise que dans la mesure où il y va de son intérêt, de l’intérêt de sa classe ? Il ne veut pas se sacrifier à une puissance à laquelle il veut en sacrifier d’autres, et se sacrifie lui-même dans son propre pays ? Il veut se montrer et être traité à l’extérieur comme un être différent de ce qu’il est et fait lui-même à l’intérieur ? Il veut maintenir la cause et supprimer une de ses conséquences ?

Nous lui prouverons que le trafic de soi-même à l’intérieur entraîne nécessairement le trafic à l’extérieur ; que l’on ne peut éviter que la concurrence, qui au-dedans est sa force, ne devienne au-dehors sa faiblesse ; que l’Etat qu’il soumet au-dedans à la société bourgeoise ne peut le préserver au-dehors de l’action de la société bourgeoise.

Pris individuellement, le bourgeois lutte contre les autres, mais en tant que classe, les bourgeois ont un intérêt commun, et cette solidarité, que l’on voit se tourner au-dedans contre le prolétariat, se tourne au-dehors contre les bourgeois des autres nations. C’est ce que le bourgeois appelle sa nationalité. […]

La tyrannie industrielle exercée par l’Angleterre sur le monde est le règne de l’industrie sur le monde. L’Angleterre nous domine parce que l’industrie nous domine. Nous ne pouvons nous libérer de l’Angleterre au-dehors qu’en nous libérant de l’industrie au-dedans. Nous ne pouvons anéantir sa domination et sa concurrence qu’en vainquant la concurrence à l’intérieur de nos frontières. L’Angleterre exerce sa puissance sur nous, parce que nous avons érigé l’industrie en puissance au-dessus de nous. […]

L’économie politique d’aujourd’hui part de l’état social de la concurrence. Le travail libre, c’est-à-dire l’esclavage indirect, celui qui se met en vente soi-même, en est le principe. Ses premiers axiomes sont la division du travail et la machine. Celles-ci ne peuvent cependant atteindre leur plus haut déploiement que dans les fabriques, ainsi que l’économie politique le reconnaît elle-même. L’économie politique actuelle part donc des fabriques, son principe créateur. Elle présuppose les conditions sociales présentes. Elle n’a donc pas besoin de s’étendre longuement sur la force manufacturière.

Si l’Ecole n’a pas donné un « développement scientifique » à la théorie des forces productives à côté de la théorie des valeurs d’échange et distincte d’elle, c’est parce qu’une telle séparation est une abstraction arbitraire, parce qu’elle est impossible et qu’elle doit se borner à des généralités, à des phrases. […]

Pour détruire l’éclat mystique qui transfigure la « force productive », il suffit de consulter la première statistique venue. Il y est question de force hydraulique, de force de la vapeur, de force humaine, de force de chevaux. Ce sont toutes des « forces productives ». Quelle grande estime pour l’homme que de le faire figurer comme « force » à côté du cheval, de la vapeur, de l’eau ! Dans le système actuel, si un dos rond, une luxation des os, un développement et un renforcement exclusifs de certains muscles, etc., te rendent plus productif (plus apte au travail), ton dos rond, ta luxation des membres, ton mouvement musculaire uniforme sont une force productive. Quand ton inintelligence est plus productive que ta féconde activité intellectuelle, ton inintelligence est une force productive, etc. Quand la monotonie d’une occupation te rend plus apte à cette même occupation, la monotonie est une force productive.

En vérité, le bourgeois, l’industriel tient-il à ce que l’ouvrier développe toutes ses facultés, qu’il mette en action sa capacité productive, qu’il ait lui-même une activité humaine, et pratique ainsi en même temps l’humain tout court ? […]

Belle appréciation de l’homme, qui rabaisse ce dernier au point d’en faire une « force » qui produit la richesse. Le bourgeois voit dans le prolétaire non l’homme, mais la force qui produit la richesse, force qu’il peut ensuite comparer à d’autres forces productives, à l’animal, à la machine, et selon que la comparaison lui est défavorable, la force détenue par un homme devra céder sa place à la force détenue par un animal ou une machine, l’homme jouissant alors toujours de l’honneur de figurer comme « force productive ».

Si je qualifie l’homme de « valeur d’échange », j’ai déjà énoncé que les conditions sociales l’ont transformé en une « chose ». Si je le traite de « force productive », je mets à la place du sujet réel un autre sujet, je lui substitue une autre personne : il existe désormais comme cause de la richesse, sans plus.

Toute la société humaine n’est plus qu’une machine pour créer la richesse. La cause n’est en aucune façon plus noble que l’effet. L’effet n’est plus que la cause ouvertement proclamée.

List raisonne comme s’il ne se souciait que des forces productives pour elles-mêmes, abstraction faite des vilaines valeurs d’échange.

Nous sommes éclairés sur la nature des « forces productives » actuelles par le simple fait que, dans la situation présente, la force productive ne consiste pas seulement à rendre le travail de l’homme plus efficace et à rendre les forces de la nature ou les forces sociales plus productives ; elle consiste tout autant dans le fait de rendre le travail moins cher ou moins productif pour le travailleur. La force productive est donc d’emblée déterminée par la valeur d’échange. » K. M (1845).

Piketty, ou le capital sans Marx

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A part Guy Sorman , personne ne considère que Le Capital au XXième siècle de Thomas Piketty réactualise Le Capital de Marx.

En effet, Piketty se démarque vigoureusement de son illustre prédécesseur auquel il oppose trois constats historiques :
-depuis 250 ans, les gains de productivité ont rendu la production plus efficace.
-le capital est rentable, puisqu’il rapporte de 3 à 4% par an, contre 2% pour l’activité économique générale.
-le capital s’est démocratisé avec la formation d’une classe moyenne.

Ces faits autorisent Piketty à substituer au scénario marxiste (baisse du taux de profit+prolétarisation de la main d’oeuvre) un tout autre récit: pour l’auteur, le « fossoyeur » du capitalisme n’est ni le prolétaire, ni le capitaliste engagé dans une lutte acharnée contre ses concurrents, mais le capitaliste qui se mue en rentier, ce personnage central de la littérature du XIXième siècle dont l’activité consiste à consommer plus sans produire plus. Selon Piketty, il est inévitable que le capital se métamorphose en rente dès lors que le rendement du capital (r) l’emporte sur le rythme de croissance du revenu global (g). En réaction, l’auteur préconise la taxation et la redistribution des rentes parasitaires. Il juge que les conditions pour une « révolution fiscale » sont réunies aux Etats-Unis car le creusement des inégalités heurte fortement l’opinion publique de ce pays, où les patrimoines ont toujours joué un rôle plus modeste qu’en Europe.

Je ne suis pas docteur ès Marx, mais quelques connaissances élémentaires permettent de contredire la vision Pikettyste de l’oeuvre de Marx.

Tout d’abord, Marx n’aurait point été surpris par les formidables gains de productivité du travail puisque le remplacement de l’homme par la machine, la division internationale du travail et la diminution du contenu en travail des marchandises sont au coeur du Capital de 1867. En revanche, Marx ne pensait pas que la productivité du capital se maintiendrait et que la productivité globale des facteurs de production augmenterait sur le long terme. La critique que Piketty adresse à Marx est d’autant plus malvenue que l’auteur s’appuie sur un modèle néoclassique à productivité du capital décroissante et qu’il va prophétisant le déclin de la productivité moyenne du capital, entrainant l’élévation du ratio capital/PIB.

De plus, chez Marx, l’opposition capitalistes/rentiers fait l’objet d’une analyse autrement plus intéressante que chez Piketty (ici, chap 5). Pour Marx, il existe une division sociale tâches qui permet d’harmoniser le capital et la rente: tandis que les capitalistes se consacrent à l’épargne et à l’accumulation, les hauts fonctionnaires, propriétaires terriens, ecclésiastiques, militaires et grands commerçants consomment sans retenue tout ce dont les capitalistes industriels se privent. Trop d’accumulation de capital ruinerait le système, mais trop peu d’accumulation figerait l’économie. Dans ce dilemme, les rentiers ont un rôle équilibrant.

Enfin, la « contradiction fondamentale du capitalisme » mise en avant par Piketty ne tient guère la route. Selon lui, le ratio capital/revenu augmentera parce que le rendement du capital (r) est supérieur au taux de croissance de l’économie (g). Or, la théorie néoclassique suppose la causalité inverse et prédit qu’un équilibre abondant en capital n’est possible qu’au prix d’une baisse du rendement du capital. Du reste, il n’est pas impossible que r diminue au point de passer en dessous de g. Il suffirait pour cela que la part des salaires dans le PIB augmente et que le taux d’épargne national progresse, par exemple en raison d’une réduction des déficits publics.

Obsédé par la figure du rentier et focalisé sur l’utilisation de l’impôt , Piketty pose l’écart entre r et g comme une donnée naturelle. Rien de tel pour Marx, qui envisage l’interaction entre taux de profit et de croissance et ne sous estime pas la capacité du travail à modifier en sa faveur la répartition du revenu.

DG

Ce protectionnisme dont le NPA ne veut pas

Deux fois par mois, un zoom sur la façon dont chaque candidat à l’élection présidentielle de 2012 envisage les questions d’économie internationale.

Débutons ce tour d’horizon politique par l’un des rares partis qui s’oppose farouchement à la « surenchère protectionniste« : le Nouveau Parti Anticapitaliste.

Mais qu’est ce qui leur arrive aux trotskystes?

Prétendre, comme ils le font, que l’alternative libre-échange/protectionnisme est un « faux choix » et que produire français constitue un « poison violent » a de quoi surprendre, de la part d’une organisation qui ne cesse d’attaquer la mondialisation libérale.

La position du NPA, plus nuancée qu’à l’habitude,  est une valse à quatre temps  :

  • Lucidité: au NPA, on se dit conscient que la mondialisation libérale promeut le progrès social  aussi magnifiquement qu’un renard en liberté dans un poulailler, même si le commerce international n’explique pas tous les malheurs du monde (Michel Husson).
  • Compréhension: il est normal que certains salariés tentent d’inverser la logique en interpellant l’Etat. L’appel à rehausser les barrières commerciales est légitime, au moins dans l’ intention.
  • Réticence:  le protectionnisme est régressif, il détournerait l’opinion publique des vrais questions, nourrirait la xénophobie et ne garantirait pas la justice sociale: « l’espace protégé, qu’il soit national ou européen, devient-il soudainement un espace libéré en interne des contraintes du marché et de la concurrence ? La protection contre la concurrence extérieure élimine-t-elle la concurrence intérieure et sa logique destructrice? (…) Il s’agit pour la bourgeoisie, les gouvernements et politiciens à leurs ordres ou complices, de faire des travailleurs chinois, indiens ou brésiliens la cause de tous nos maux et d’esquiver leurs responsabilités politiques, économiques, sociales« .
  • Dépassement: le NPA préconise de s’attaquer aux véritables causes du malaise social et réclame la réduction du temps de travail, la nationalisation des banques, l’interdiction des licenciements, la construction d’une Europe sociale et démocratique et le non remboursement des intérêts de la dette publique.

Comment expliquer ce positionnement original mais complexe?

  • Un peu d’histoire: David Todd (L’identité économique de la France; 2008) note qu’au début du XIXième siècle, lorsque se forge la préférence de notre pays pour le protectionnisme, la gauche constitue le maillon faible du protectionnisme français, car elle « hésiterait entre le caractère universaliste du libre-échange et la volonté de défendre les travailleurs nationaux contre la concurrence étrangère« . A cette tendance « cosmopolite », s’ajoute une méfiance quant aux intérêts matériels qui se cachent derrière la revendication protectionniste. En effet, le protectionnisme fut porté par des républicains modérés, tel Adolphe Thiers (ami de Friedrich List), dont on connaît le rôle dans la cruelle répression de la Commune de Paris. A l’époque, il s’agissait de répondre aux aspirations des petits propriétaires agricoles et des industriels, pour que les classes moyennes se rangent derrière la République.  La résorbption du paupérisme ouvrier passait au second rang. On préférait confier le sort des non propriétaires aux bons soins de la providence du marché et des dames patronesses. Le NPA conserve la mémoire de l’égoïsme social qui accompagna les premiers pas du protectionnisme en France.
  • Le NPA dans le sillage de Marx. Dans son discours sur le libre-échange (1848), Marx distingue deux protectionnismes. L’un se contente de déplacer géographiquement la concurrence (substitution de la concurrence intérieure à la concurrence étrangère). L’autre est purement rentier et sclérose l’innovation. Dans  le premier cas, il faut combattre le protectionnisme au même titre que le libre-échange; dans le second,  le libre-échange est préférable car il accélère le cours de l’histoire. Ecoutons ce que dit Emmanuel Todd (après le fils, voici le père): « le protectionnisme est une variante de la pensée libérale (…), c’est une pensée de la concurrence sur un marché dont la taille est finie ». N’est-ce pas exactement ce que redoute le NPA?  Après tout, le néolibéral Ronald Reagan ne fut-il pas protectionniste à ses heures? Plus près de nous, le projet de TVA sociale ne vise-t-il pas à adapter notre modèle de protection sociale aux contraintes de la compétitivité?

A sa façon, le Nouveau Parti Anticapitaliste tente (sans grand succès) de ressusciter une vieille tradition de conflictualité sociale, qui ne se contentera pas de quelques tarifs douaniers ici ou là.

D’un point de vue strictement trotskyste, c’est le rejet de toute alternative nationale au capitalisme mondialisé, qu’il s’agisse du socialisme ou du capitalisme dans un seul pays.

En termes d’économie internationale, le NPA fait écho au positionnement de l’économiste marxiste Georges Mandel face au Marché commun européen.

Face aux souverainistes, il réactualise la bagarre que Karl  Marx mena contre Ferdinand Lassalle, socialiste dissident qui s’était rapproché du protectionniste Bismarck.

Marx ne put empêcher les dérives protectionnistes de certains de ses adeptes et l’on sait combien lui fut pénible le vote de nombreux ouvriers de Manchester (ville centre de la révolution industrielle) en faveur de démagogues nationalistes et xénophobes.

Rien de nouveau donc, mais toute la question est de savoir si ce message politique aura plus de chance d’être entendu aujourd’hui.

DG

Prochain billet: Nicolas Dupont Aignan, protectionniste BCBG

Quand Marx brûle les planches

Transposer les écrits de Karl Marx en moment de  théâtre, il fallait oser.

C’est chose faite, grâce à la savoureuse interprétation de Luc Sabot dans la pièce Marx matériau , mise en scène par Jacques Allaire.

Bout de craie et verre(s) de vin  en main, le comédien  nous embarque dans les démonstrations mathématiques des cycles de l’argent et du capital et l’on s’amuse de l’écriture scandée du savant (fou?).

Un grand moment d’intelligence non exempt de passages problématiques. Ainsi, j’avais totalement oublié cet extrait du Manifeste (1848), dans lequel Marx décrit comment le capitalisme contraint tous les peuples à l’ouverture, y  compris les  barbares xénophobes les plus entêtés (allusion à la Chine).

DG

L’économie des Toambapiks ou le retour de la loi de Kalecki

L’économie des Toambapiks est un petit livre qui s’emploie à vulgariser les idées du  keynésianisme le plus radical,  à la manière d’un conte philosophique. Clair et amusant, l’ouvrage constitue un excellent exercice intellectuel et une salutaire vision des déboires de l’économie mondiale.

Un économiste libéral sur une île fantastique

Il était une fois, quelque part dans l’océan pacifique,  une économie qui  fonctionne selon les règles de la concurrence pure et parfaite. Comme de bien entendu, ce monde est parfaitement optimal  mais, en l’absence de monnaie, d’accumulation du capital et d’une production diversifiée, on finit par s’y ennuyer ferme et la population aspire à du neuf.

L’économiste Jim Happystone est envoyé par le MIT chez les Toambapiks afin de leur proposer un bouquet de réformes libérales destinées à combler leurs attentes.

Au début tout va bien, mais le pays connaît par la suite une série de déséquilibres auxquels les manuels n’ont pas préparé l’économiste : disparition des profits, inflation, chômage, sous-investissement, inégalités, spéculation et endettement généralisé.

Pour comprendre la situation et choisir le bon remède, Jim doit abandonner ses certitudes néoclassiques. Il prend conscience qu’il faut donner la priorité à la demande et suivre  la mystérieuse « loi de Kalecki ».

Où l’on apprend que les profits naissent des dépenses d’investissement

La loi de Kalecki détermine l’origine des profits macroéconomiques et nous dit que les capitalistes gagnent ce qu’ils dépensent, tandis  que les travailleurs dépensent ce qu’ils gagnent.

En voici une explication.

Supposons que les salariés dépensent l’intégralité de leur rémunération. A partir de là, si les entreprise cessent d’investir, leurs profits disparaissent automatiquement puisque leurs uniques recettes (qui proviennent de la consommation des salariés) sont  l’exacte contrepartie des salaires qu’elles versent à leur personnel.

Moralité: les capitalistes tirent leur profit du fait que les salariés ne consomment pas les biens d’investissement qu’ils produisent.

Suffit-il de relancer l’investissement pour doper les profits?

Encore faut-il que les entreprises de coordonnent, ce qui n’est pas chose aisée dans un système décentralisé de production où chacune a intérêt à jouer les passager clandestin en comptant sur les dépenses des autres.

Un capitalisme sans accumulation de capital

Le dernier chapitre du livre décrit le basculement de l’île dans une forme de « capitalisme financier ».

Désormais, plutôt que d’investir, les entreprises privilégient la distribution de  dividendes. Il s’en suit  un nouveau flux de recettes, puisque les dividendes sont consommés.

Dans cette modalité régressive du système, l’économie prospère (un temps) sur fond d’inégalités sociales et de spéculation.

La loi de Kalecki en économie ouverte

Le livre néglige le fait qu’à côté de l’investissement et des dividendes, il existe une autre source de profits: l’excédent commercial.

Explication: les clients étrangers paient les entreprises nationales à partir de salaires qu’elles ne leur ont pas versés.

On comprend, grâce la version complète de la loi de Kalecki, que le protectionnisme est une tentation chronique du système… à laquelles on préférera la relance coordonnée des investissements.

DG