Marx et la finance prophète

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« L’institution des sociétés par action représente la négation de l'industrie capitaliste privée sur la base même du système capitaliste et détruit l'industrie privée dans la mesure où elle s'étend et envahit de nouveaux secteurs de la production. Au demeurant, le crédit permet au capitaliste individuel, ou à celui qui se fait passer comme tel, de disposer de manière absolue, dans certaines limites, du capital et de la propriété appartenant à autrui, donc du travail d'autrui. (…) Ici disparaissent toutes les normes, toutes les justifications encore plus ou moins valables dans le cadre de la production capitaliste: c'est la propriété sociale, non la sienne, que le marchand en gros risque en spéculant. Non moins absurde paraît désormais l'affirmation selon laquelle le capital tire son origine de l'épargne, puisque le spéculateur exige précisément que d'autres économisent pour lui.(…).

Par sa nature ambivalente, le système de crédit tend, d'une part, à développer l'élément moteur de la production capitaliste-l'enrichissement par l'exploitation du travail d'autrui-pour l'ériger en un pur et colossal système de jeux et de tripotages, et à restreindre toujours davantage le petit nombre de ceux qui exploitent la richesse sociale; d'autre part, à constituer la forme de transition vers un nouveau mode de production. C'est précisément cette ambivalence qui confère aux principaux porte-parole du crédit, de Law jusqu'à Isaac Pereire, ce caractère plaisamment hybride d'escrocs et de prophètes."

K. Marx. Le Capital. Livre III. Le rôle du crédit dans la production capitaliste.

Marx contre le protectionnisme bourgeois

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« Le bourgeois dit : sur le plan intérieur, la théorie des valeurs d’échange conservera naturellement toute sa validité ; la majorité de la nation restera une simple « valeur d’échange », une « marchandise », une marchandise qui doit elle-même chercher preneur, qui n’est pas vendue mais se vend elle-même. Vis-à-vis de vous autres, prolétaires, et même entre nous, nous nous considérons mutuellement comme des valeurs d’échange, et la loi du trafic universel demeure valable. Mais à l’égard des autres nations, nous devons suspendre la loi. En tant que nation, nous ne pouvons pas nous vendre à d’autres. Du fait que la majorité des nations, « sans souci » des « conditions politiques des nations », est livrée aux lois du commerce, cette proposition n’a d’autre sens que celui-ci : nous autres, bourgeois allemands, nous ne voulons pas être exploités par le bourgeois anglais comme vous autres, prolétaires allemands, êtes exploités par nous, et comme nous nous exploitons à notre tour mutuellement. Nous ne voulons pas nous mettre à la merci de ces mêmes lois des valeurs d’échange auxquelles nous vous livrons. Nous ne voulons plus reconnaître à l’extérieur les lois économiques que nous reconnaissons à l’intérieur.

Que veut donc le philistin allemand ? À l’intérieur, il veut être un bourgeois, un exploiteur, mais il refuse d’être exploité par rapport à l’extérieur. Par rapport à l’extérieur, il se pose orgueilleusement en « nation » et affirme : je ne me soumets pas aux lois de la concurrence, cela est contraire à ma dignité nationale ; comme nation, je suis un être au-dessus du trafic sordide.

La nationalité du travailleur n’est pas française, anglaise, allemande, elle est le travail, le libre esclavage, le trafic de soi-même. Son gouvernement n’est pas français, anglais, allemand, c’est le capital. L’air qu’il respire chez lui n’est pas l’air français, anglais, allemand, c’est l’air des usines. Le sol qui lui appartient n’est pas le sol français, anglais, allemand, c’est quelques pieds sous la terre.

A l’intérieur, l’argent est la patrie de l’industriel. Et le philistin allemand veut que les lois de la concurrence, de la valeur d’échange, du commerce, perdent leur puissance aux barrières de son pays ? Il ne veut accepter la puissance de la société bourgeoise que dans la mesure où il y va de son intérêt, de l’intérêt de sa classe ? Il ne veut pas se sacrifier à une puissance à laquelle il veut en sacrifier d’autres, et se sacrifie lui-même dans son propre pays ? Il veut se montrer et être traité à l’extérieur comme un être différent de ce qu’il est et fait lui-même à l’intérieur ? Il veut maintenir la cause et supprimer une de ses conséquences ?

Nous lui prouverons que le trafic de soi-même à l’intérieur entraîne nécessairement le trafic à l’extérieur ; que l’on ne peut éviter que la concurrence, qui au-dedans est sa force, ne devienne au-dehors sa faiblesse ; que l’Etat qu’il soumet au-dedans à la société bourgeoise ne peut le préserver au-dehors de l’action de la société bourgeoise.

Pris individuellement, le bourgeois lutte contre les autres, mais en tant que classe, les bourgeois ont un intérêt commun, et cette solidarité, que l’on voit se tourner au-dedans contre le prolétariat, se tourne au-dehors contre les bourgeois des autres nations. C’est ce que le bourgeois appelle sa nationalité. […]

La tyrannie industrielle exercée par l’Angleterre sur le monde est le règne de l’industrie sur le monde. L’Angleterre nous domine parce que l’industrie nous domine. Nous ne pouvons nous libérer de l’Angleterre au-dehors qu’en nous libérant de l’industrie au-dedans. Nous ne pouvons anéantir sa domination et sa concurrence qu’en vainquant la concurrence à l’intérieur de nos frontières. L’Angleterre exerce sa puissance sur nous, parce que nous avons érigé l’industrie en puissance au-dessus de nous. […]

L’économie politique d’aujourd’hui part de l’état social de la concurrence. Le travail libre, c’est-à-dire l’esclavage indirect, celui qui se met en vente soi-même, en est le principe. Ses premiers axiomes sont la division du travail et la machine. Celles-ci ne peuvent cependant atteindre leur plus haut déploiement que dans les fabriques, ainsi que l’économie politique le reconnaît elle-même. L’économie politique actuelle part donc des fabriques, son principe créateur. Elle présuppose les conditions sociales présentes. Elle n’a donc pas besoin de s’étendre longuement sur la force manufacturière.

Si l’Ecole n’a pas donné un « développement scientifique » à la théorie des forces productives à côté de la théorie des valeurs d’échange et distincte d’elle, c’est parce qu’une telle séparation est une abstraction arbitraire, parce qu’elle est impossible et qu’elle doit se borner à des généralités, à des phrases. […]

Pour détruire l’éclat mystique qui transfigure la « force productive », il suffit de consulter la première statistique venue. Il y est question de force hydraulique, de force de la vapeur, de force humaine, de force de chevaux. Ce sont toutes des « forces productives ». Quelle grande estime pour l’homme que de le faire figurer comme « force » à côté du cheval, de la vapeur, de l’eau ! Dans le système actuel, si un dos rond, une luxation des os, un développement et un renforcement exclusifs de certains muscles, etc., te rendent plus productif (plus apte au travail), ton dos rond, ta luxation des membres, ton mouvement musculaire uniforme sont une force productive. Quand ton inintelligence est plus productive que ta féconde activité intellectuelle, ton inintelligence est une force productive, etc. Quand la monotonie d’une occupation te rend plus apte à cette même occupation, la monotonie est une force productive.

En vérité, le bourgeois, l’industriel tient-il à ce que l’ouvrier développe toutes ses facultés, qu’il mette en action sa capacité productive, qu’il ait lui-même une activité humaine, et pratique ainsi en même temps l’humain tout court ? […]

Belle appréciation de l’homme, qui rabaisse ce dernier au point d’en faire une « force » qui produit la richesse. Le bourgeois voit dans le prolétaire non l’homme, mais la force qui produit la richesse, force qu’il peut ensuite comparer à d’autres forces productives, à l’animal, à la machine, et selon que la comparaison lui est défavorable, la force détenue par un homme devra céder sa place à la force détenue par un animal ou une machine, l’homme jouissant alors toujours de l’honneur de figurer comme « force productive ».

Si je qualifie l’homme de « valeur d’échange », j’ai déjà énoncé que les conditions sociales l’ont transformé en une « chose ». Si je le traite de « force productive », je mets à la place du sujet réel un autre sujet, je lui substitue une autre personne : il existe désormais comme cause de la richesse, sans plus.

Toute la société humaine n’est plus qu’une machine pour créer la richesse. La cause n’est en aucune façon plus noble que l’effet. L’effet n’est plus que la cause ouvertement proclamée.

List raisonne comme s’il ne se souciait que des forces productives pour elles-mêmes, abstraction faite des vilaines valeurs d’échange.

Nous sommes éclairés sur la nature des « forces productives » actuelles par le simple fait que, dans la situation présente, la force productive ne consiste pas seulement à rendre le travail de l’homme plus efficace et à rendre les forces de la nature ou les forces sociales plus productives ; elle consiste tout autant dans le fait de rendre le travail moins cher ou moins productif pour le travailleur. La force productive est donc d’emblée déterminée par la valeur d’échange. » K. M (1845).

Piketty, ou le capital sans Marx

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A part Guy Sorman , personne ne considère que Le Capital au XXième siècle de Thomas Piketty réactualise Le Capital de Marx.

En effet, Piketty se démarque vigoureusement de son illustre prédécesseur auquel il oppose trois constats historiques :
-depuis 250 ans, les gains de productivité ont rendu la production plus efficace.
-le capital est rentable, puisqu’il rapporte de 3 à 4% par an, contre 2% pour l’activité économique générale.
-le capital s’est démocratisé avec la formation d’une classe moyenne.

Ces faits autorisent Piketty à substituer au scénario marxiste (baisse du taux de profit+prolétarisation de la main d’oeuvre) un tout autre récit: pour l’auteur, le « fossoyeur » du capitalisme n’est ni le prolétaire, ni le capitaliste engagé dans une lutte acharnée contre ses concurrents, mais le capitaliste qui se mue en rentier, ce personnage central de la littérature du XIXième siècle dont l’activité consiste à consommer plus sans produire plus. Selon Piketty, il est inévitable que le capital se métamorphose en rente dès lors que le rendement du capital (r) l’emporte sur le rythme de croissance du revenu global (g). En réaction, l’auteur préconise la taxation et la redistribution des rentes parasitaires. Il juge que les conditions pour une « révolution fiscale » sont réunies aux Etats-Unis car le creusement des inégalités heurte fortement l’opinion publique de ce pays, où les patrimoines ont toujours joué un rôle plus modeste qu’en Europe.

Je ne suis pas docteur ès Marx, mais quelques connaissances élémentaires permettent de contredire la vision Pikettyste de l’oeuvre de Marx.

Tout d’abord, Marx n’aurait point été surpris par les formidables gains de productivité du travail puisque le remplacement de l’homme par la machine, la division internationale du travail et la diminution du contenu en travail des marchandises sont au coeur du Capital de 1867. En revanche, Marx ne pensait pas que la productivité du capital se maintiendrait et que la productivité globale des facteurs de production augmenterait sur le long terme. La critique que Piketty adresse à Marx est d’autant plus malvenue que l’auteur s’appuie sur un modèle néoclassique à productivité du capital décroissante et qu’il va prophétisant le déclin de la productivité moyenne du capital, entrainant l’élévation du ratio capital/PIB.

De plus, chez Marx, l’opposition capitalistes/rentiers fait l’objet d’une analyse autrement plus intéressante que chez Piketty (ici, chap 5). Pour Marx, il existe une division sociale tâches qui permet d’harmoniser le capital et la rente: tandis que les capitalistes se consacrent à l’épargne et à l’accumulation, les hauts fonctionnaires, propriétaires terriens, ecclésiastiques, militaires et grands commerçants consomment sans retenue tout ce dont les capitalistes industriels se privent. Trop d’accumulation de capital ruinerait le système, mais trop peu d’accumulation figerait l’économie. Dans ce dilemme, les rentiers ont un rôle équilibrant.

Enfin, la « contradiction fondamentale du capitalisme » mise en avant par Piketty ne tient guère la route. Selon lui, le ratio capital/revenu augmentera parce que le rendement du capital (r) est supérieur au taux de croissance de l’économie (g). Or, la théorie néoclassique suppose la causalité inverse et prédit qu’un équilibre abondant en capital n’est possible qu’au prix d’une baisse du rendement du capital. Du reste, il n’est pas impossible que r diminue au point de passer en dessous de g. Il suffirait pour cela que la part des salaires dans le PIB augmente et que le taux d’épargne national progresse, par exemple en raison d’une réduction des déficits publics.

Obsédé par la figure du rentier et focalisé sur l’utilisation de l’impôt , Piketty pose l’écart entre r et g comme une donnée naturelle. Rien de tel pour Marx, qui envisage l’interaction entre taux de profit et de croissance et ne sous estime pas la capacité du travail à modifier en sa faveur la répartition du revenu.

DG

Ce protectionnisme dont le NPA ne veut pas

Deux fois par mois, un zoom sur la façon dont chaque candidat à l’élection présidentielle de 2012 envisage les questions d’économie internationale.

Débutons ce tour d’horizon politique par l’un des rares partis qui s’oppose farouchement à la « surenchère protectionniste« : le Nouveau Parti Anticapitaliste.

Mais qu’est ce qui leur arrive aux trotskystes?

Prétendre, comme ils le font, que l’alternative libre-échange/protectionnisme est un « faux choix » et que produire français constitue un « poison violent » a de quoi surprendre, de la part d’une organisation qui ne cesse d’attaquer la mondialisation libérale.

La position du NPA, plus nuancée qu’à l’habitude,  est une valse à quatre temps  :

  • Lucidité: au NPA, on se dit conscient que la mondialisation libérale promeut le progrès social  aussi magnifiquement qu’un renard en liberté dans un poulailler, même si le commerce international n’explique pas tous les malheurs du monde (Michel Husson).
  • Compréhension: il est normal que certains salariés tentent d’inverser la logique en interpellant l’Etat. L’appel à rehausser les barrières commerciales est légitime, au moins dans l’ intention.
  • Réticence:  le protectionnisme est régressif, il détournerait l’opinion publique des vrais questions, nourrirait la xénophobie et ne garantirait pas la justice sociale: « l’espace protégé, qu’il soit national ou européen, devient-il soudainement un espace libéré en interne des contraintes du marché et de la concurrence ? La protection contre la concurrence extérieure élimine-t-elle la concurrence intérieure et sa logique destructrice? (…) Il s’agit pour la bourgeoisie, les gouvernements et politiciens à leurs ordres ou complices, de faire des travailleurs chinois, indiens ou brésiliens la cause de tous nos maux et d’esquiver leurs responsabilités politiques, économiques, sociales« .
  • Dépassement: le NPA préconise de s’attaquer aux véritables causes du malaise social et réclame la réduction du temps de travail, la nationalisation des banques, l’interdiction des licenciements, la construction d’une Europe sociale et démocratique et le non remboursement des intérêts de la dette publique.

Comment expliquer ce positionnement original mais complexe?

  • Un peu d’histoire: David Todd (L’identité économique de la France; 2008) note qu’au début du XIXième siècle, lorsque se forge la préférence de notre pays pour le protectionnisme, la gauche constitue le maillon faible du protectionnisme français, car elle « hésiterait entre le caractère universaliste du libre-échange et la volonté de défendre les travailleurs nationaux contre la concurrence étrangère« . A cette tendance « cosmopolite », s’ajoute une méfiance quant aux intérêts matériels qui se cachent derrière la revendication protectionniste. En effet, le protectionnisme fut porté par des républicains modérés, tel Adolphe Thiers (ami de Friedrich List), dont on connaît le rôle dans la cruelle répression de la Commune de Paris. A l’époque, il s’agissait de répondre aux aspirations des petits propriétaires agricoles et des industriels, pour que les classes moyennes se rangent derrière la République.  La résorbption du paupérisme ouvrier passait au second rang. On préférait confier le sort des non propriétaires aux bons soins de la providence du marché et des dames patronesses. Le NPA conserve la mémoire de l’égoïsme social qui accompagna les premiers pas du protectionnisme en France.
  • Le NPA dans le sillage de Marx. Dans son discours sur le libre-échange (1848), Marx distingue deux protectionnismes. L’un se contente de déplacer géographiquement la concurrence (substitution de la concurrence intérieure à la concurrence étrangère). L’autre est purement rentier et sclérose l’innovation. Dans  le premier cas, il faut combattre le protectionnisme au même titre que le libre-échange; dans le second,  le libre-échange est préférable car il accélère le cours de l’histoire. Ecoutons ce que dit Emmanuel Todd (après le fils, voici le père): « le protectionnisme est une variante de la pensée libérale (…), c’est une pensée de la concurrence sur un marché dont la taille est finie ». N’est-ce pas exactement ce que redoute le NPA?  Après tout, le néolibéral Ronald Reagan ne fut-il pas protectionniste à ses heures? Plus près de nous, le projet de TVA sociale ne vise-t-il pas à adapter notre modèle de protection sociale aux contraintes de la compétitivité?

A sa façon, le Nouveau Parti Anticapitaliste tente (sans grand succès) de ressusciter une vieille tradition de conflictualité sociale, qui ne se contentera pas de quelques tarifs douaniers ici ou là.

D’un point de vue strictement trotskyste, c’est le rejet de toute alternative nationale au capitalisme mondialisé, qu’il s’agisse du socialisme ou du capitalisme dans un seul pays.

En termes d’économie internationale, le NPA fait écho au positionnement de l’économiste marxiste Georges Mandel face au Marché commun européen.

Face aux souverainistes, il réactualise la bagarre que Karl  Marx mena contre Ferdinand Lassalle, socialiste dissident qui s’était rapproché du protectionniste Bismarck.

Marx ne put empêcher les dérives protectionnistes de certains de ses adeptes et l’on sait combien lui fut pénible le vote de nombreux ouvriers de Manchester (ville centre de la révolution industrielle) en faveur de démagogues nationalistes et xénophobes.

Rien de nouveau donc, mais toute la question est de savoir si ce message politique aura plus de chance d’être entendu aujourd’hui.

DG

Prochain billet: Nicolas Dupont Aignan, protectionniste BCBG

Quand Marx brûle les planches

Transposer les écrits de Karl Marx en moment de  théâtre, il fallait oser.

C’est chose faite, grâce à la savoureuse interprétation de Luc Sabot dans la pièce Marx matériau , mise en scène par Jacques Allaire.

Bout de craie et verre(s) de vin  en main, le comédien  nous embarque dans les démonstrations mathématiques des cycles de l’argent et du capital et l’on s’amuse de l’écriture scandée du savant (fou?).

Un grand moment d’intelligence non exempt de passages problématiques. Ainsi, j’avais totalement oublié cet extrait du Manifeste (1848), dans lequel Marx décrit comment le capitalisme contraint tous les peuples à l’ouverture, y  compris les  barbares xénophobes les plus entêtés (allusion à la Chine).

DG

L’économie des Toambapiks ou le retour de la loi de Kalecki

L’économie des Toambapiks est un petit livre qui s’emploie à vulgariser les idées du  keynésianisme le plus radical,  à la manière d’un conte philosophique. Clair et amusant, l’ouvrage constitue un excellent exercice intellectuel et une salutaire vision des déboires de l’économie mondiale.

Un économiste libéral sur une île fantastique

Il était une fois, quelque part dans l’océan pacifique,  une économie qui  fonctionne selon les règles de la concurrence pure et parfaite. Comme de bien entendu, ce monde est parfaitement optimal  mais, en l’absence de monnaie, d’accumulation du capital et d’une production diversifiée, on finit par s’y ennuyer ferme et la population aspire à du neuf.

L’économiste Jim Happystone est envoyé par le MIT chez les Toambapiks afin de leur proposer un bouquet de réformes libérales destinées à combler leurs attentes.

Au début tout va bien, mais le pays connaît par la suite une série de déséquilibres auxquels les manuels n’ont pas préparé l’économiste : disparition des profits, inflation, chômage, sous-investissement, inégalités, spéculation et endettement généralisé.

Pour comprendre la situation et choisir le bon remède, Jim doit abandonner ses certitudes néoclassiques. Il prend conscience qu’il faut donner la priorité à la demande et suivre  la mystérieuse « loi de Kalecki ».

Où l’on apprend que les profits naissent des dépenses d’investissement

La loi de Kalecki détermine l’origine des profits macroéconomiques et nous dit que les capitalistes gagnent ce qu’ils dépensent, tandis  que les travailleurs dépensent ce qu’ils gagnent.

En voici une explication.

Supposons que les salariés dépensent l’intégralité de leur rémunération. A partir de là, si les entreprise cessent d’investir, leurs profits disparaissent automatiquement puisque leurs uniques recettes (qui proviennent de la consommation des salariés) sont  l’exacte contrepartie des salaires qu’elles versent à leur personnel.

Moralité: les capitalistes tirent leur profit du fait que les salariés ne consomment pas les biens d’investissement qu’ils produisent.

Suffit-il de relancer l’investissement pour doper les profits?

Encore faut-il que les entreprises de coordonnent, ce qui n’est pas chose aisée dans un système décentralisé de production où chacune a intérêt à jouer les passager clandestin en comptant sur les dépenses des autres.

Un capitalisme sans accumulation de capital

Le dernier chapitre du livre décrit le basculement de l’île dans une forme de « capitalisme financier ».

Désormais, plutôt que d’investir, les entreprises privilégient la distribution de  dividendes. Il s’en suit  un nouveau flux de recettes, puisque les dividendes sont consommés.

Dans cette modalité régressive du système, l’économie prospère (un temps) sur fond d’inégalités sociales et de spéculation.

La loi de Kalecki en économie ouverte

Le livre néglige le fait qu’à côté de l’investissement et des dividendes, il existe une autre source de profits: l’excédent commercial.

Explication: les clients étrangers paient les entreprises nationales à partir de salaires qu’elles ne leur ont pas versés.

On comprend, grâce la version complète de la loi de Kalecki, que le protectionnisme est une tentation chronique du système… à laquelles on préférera la relance coordonnée des investissements.

DG