Ce protectionnisme dont le NPA ne veut pas

Deux fois par mois, un zoom sur la façon dont chaque candidat à l’élection présidentielle de 2012 envisage les questions d’économie internationale.

Débutons ce tour d’horizon politique par l’un des rares partis qui s’oppose farouchement à la "surenchère protectionniste": le Nouveau Parti Anticapitaliste.

Mais qu’est ce qui leur arrive aux trotskystes?

Prétendre, comme ils le font, que l’alternative libre-échange/protectionnisme est un "faux choix" et que produire français constitue un "poison violent" a de quoi surprendre, de la part d’une organisation qui ne cesse d’attaquer la mondialisation libérale.

La position du NPA, plus nuancée qu’à l’habitude,  est une valse à quatre temps  :

  • Lucidité: au NPA, on se dit conscient que la mondialisation libérale promeut le progrès social  aussi magnifiquement qu’un renard en liberté dans un poulailler, même si le commerce international n’explique pas tous les malheurs du monde (Michel Husson).
  • Compréhension: il est normal que certains salariés tentent d’inverser la logique en interpellant l’Etat. L’appel à rehausser les barrières commerciales est légitime, au moins dans l’ intention.
  • Réticence:  le protectionnisme est régressif, il détournerait l’opinion publique des vrais questions, nourrirait la xénophobie et ne garantirait pas la justice sociale: "l’espace protégé, qu’il soit national ou européen, devient-il soudainement un espace libéré en interne des contraintes du marché et de la concurrence ? La protection contre la concurrence extérieure élimine-t-elle la concurrence intérieure et sa logique destructrice? (…) Il s’agit pour la bourgeoisie, les gouvernements et politiciens à leurs ordres ou complices, de faire des travailleurs chinois, indiens ou brésiliens la cause de tous nos maux et d’esquiver leurs responsabilités politiques, économiques, sociales".
  • Dépassement: le NPA préconise de s’attaquer aux véritables causes du malaise social et réclame la réduction du temps de travail, la nationalisation des banques, l’interdiction des licenciements, la construction d’une Europe sociale et démocratique et le non remboursement des intérêts de la dette publique.

Comment expliquer ce positionnement original mais complexe?

  • Un peu d’histoire: David Todd (L’identité économique de la France; 2008) note qu’au début du XIXième siècle, lorsque se forge la préférence de notre pays pour le protectionnisme, la gauche constitue le maillon faible du protectionnisme français, car elle "hésiterait entre le caractère universaliste du libre-échange et la volonté de défendre les travailleurs nationaux contre la concurrence étrangère". A cette tendance "cosmopolite", s’ajoute une méfiance quant aux intérêts matériels qui se cachent derrière la revendication protectionniste. En effet, le protectionnisme fut porté par des républicains modérés, tel Adolphe Thiers (ami de Friedrich List), dont on connaît le rôle dans la cruelle répression de la Commune de Paris. A l’époque, il s’agissait de répondre aux aspirations des petits propriétaires agricoles et des industriels, pour que les classes moyennes se rangent derrière la République.  La résorbption du paupérisme ouvrier passait au second rang. On préférait confier le sort des non propriétaires aux bons soins de la providence du marché et des dames patronesses. Le NPA conserve la mémoire de l’égoïsme social qui accompagna les premiers pas du protectionnisme en France.
  • Le NPA dans le sillage de Marx. Dans son discours sur le libre-échange (1848), Marx distingue deux protectionnismes. L’un se contente de déplacer géographiquement la concurrence (substitution de la concurrence intérieure à la concurrence étrangère). L’autre est purement rentier et sclérose l’innovation. Dans  le premier cas, il faut combattre le protectionnisme au même titre que le libre-échange; dans le second,  le libre-échange est préférable car il accélère le cours de l’histoire. Ecoutons ce que dit Emmanuel Todd (après le fils, voici le père): "le protectionnisme est une variante de la pensée libérale (…), c’est une pensée de la concurrence sur un marché dont la taille est finie". N’est-ce pas exactement ce que redoute le NPA?  Après tout, le néolibéral Ronald Reagan ne fut-il pas protectionniste à ses heures? Plus près de nous, le projet de TVA sociale ne vise-t-il pas à adapter notre modèle de protection sociale aux contraintes de la compétitivité?

A sa façon, le Nouveau Parti Anticapitaliste tente (sans grand succès) de ressusciter une vieille tradition de conflictualité sociale, qui ne se contentera pas de quelques tarifs douaniers ici ou là.

D’un point de vue strictement trotskyste, c’est le rejet de toute alternative nationale au capitalisme mondialisé, qu’il s’agisse du socialisme ou du capitalisme dans un seul pays.

En termes d’économie internationale, le NPA fait écho au positionnement de l’économiste marxiste Georges Mandel face au Marché commun européen.

Face aux souverainistes, il réactualise la bagarre que Karl  Marx mena contre Ferdinand Lassalle, socialiste dissident qui s’était rapproché du protectionniste Bismarck.

Marx ne put empêcher les dérives protectionnistes de certains de ses adeptes et l’on sait combien lui fut pénible le vote de nombreux ouvriers de Manchester (ville centre de la révolution industrielle) en faveur de démagogues nationalistes et xénophobes.

Rien de nouveau donc, mais toute la question est de savoir si ce message politique aura plus de chance d’être entendu aujourd’hui.

DG

Prochain billet: Nicolas Dupont Aignan, protectionniste BCBG

Quand Marx brûle les planches

Transposer les écrits de Karl Marx en moment de  théâtre, il fallait oser.

C’est chose faite, grâce à la savoureuse interprétation de Luc Sabot dans la pièce Marx matériau , mise en scène par Jacques Allaire.

Bout de craie et verre(s) de vin  en main, le comédien  nous embarque dans les démonstrations mathématiques des cycles de l’argent et du capital et l’on s’amuse de l’écriture scandée du savant (fou?).

Un grand moment d’intelligence non exempt de passages problématiques. Ainsi, j’avais totalement oublié cet extrait du Manifeste (1848), dans lequel Marx décrit comment le capitalisme contraint tous les peuples à l’ouverture, y  compris les  barbares xénophobes les plus entêtés (allusion à la Chine).

DG

L’économie des Toambapiks ou le retour de la loi de Kalecki

L’économie des Toambapiks est un petit livre qui s’emploie à vulgariser les idées du  keynésianisme le plus radical,  à la manière d’un conte philosophique. Clair et amusant, l’ouvrage constitue un excellent exercice intellectuel et une salutaire vision des déboires de l’économie mondiale.

Un économiste libéral sur une île fantastique

Il était une fois, quelque part dans l’océan pacifique,  une économie qui  fonctionne selon les règles de la concurrence pure et parfaite. Comme de bien entendu, ce monde est parfaitement optimal  mais, en l’absence de monnaie, d’accumulation du capital et d’une production diversifiée, on finit par s’y ennuyer ferme et la population aspire à du neuf.

L’économiste Jim Happystone est envoyé par le MIT chez les Toambapiks afin de leur proposer un bouquet de réformes libérales destinées à combler leurs attentes.

Au début tout va bien, mais le pays connaît par la suite une série de déséquilibres auxquels les manuels n’ont pas préparé l’économiste : disparition des profits, inflation, chômage, sous-investissement, inégalités, spéculation et endettement généralisé.

Pour comprendre la situation et choisir le bon remède, Jim doit abandonner ses certitudes néoclassiques. Il prend conscience qu’il faut donner la priorité à la demande et suivre  la mystérieuse "loi de Kalecki".

Où l’on apprend que les profits naissent des dépenses d’investissement

La loi de Kalecki détermine l’origine des profits macroéconomiques et nous dit que les capitalistes gagnent ce qu’ils dépensent, tandis  que les travailleurs dépensent ce qu’ils gagnent.

En voici une explication.

Supposons que les salariés dépensent l’intégralité de leur rémunération. A partir de là, si les entreprise cessent d’investir, leurs profits disparaissent automatiquement puisque leurs uniques recettes (qui proviennent de la consommation des salariés) sont  l’exacte contrepartie des salaires qu’elles versent à leur personnel.

Moralité: les capitalistes tirent leur profit du fait que les salariés ne consomment pas les biens d’investissement qu’ils produisent.

Suffit-il de relancer l’investissement pour doper les profits?

Encore faut-il que les entreprises de coordonnent, ce qui n’est pas chose aisée dans un système décentralisé de production où chacune a intérêt à jouer les passager clandestin en comptant sur les dépenses des autres.

Un capitalisme sans accumulation de capital

Le dernier chapitre du livre décrit le basculement de l’île dans une forme de "capitalisme financier".

Désormais, plutôt que d’investir, les entreprises privilégient la distribution de  dividendes. Il s’en suit  un nouveau flux de recettes, puisque les dividendes sont consommés.

Dans cette modalité régressive du système, l’économie prospère (un temps) sur fond d’inégalités sociales et de spéculation.

La loi de Kalecki en économie ouverte

Le livre néglige le fait qu’à côté de l’investissement et des dividendes, il existe une autre source de profits: l’excédent commercial.

Explication: les clients étrangers paient les entreprises nationales à partir de salaires qu’elles ne leur ont pas versés.

On comprend, grâce la version complète de la loi de Kalecki, que le protectionnisme est une tentation chronique du système… à laquelles on préférera la relance coordonnée des investissements.

DG