Spécialisation à tous les étages?

Le blog Expeconomics oppose l’éclectisme du travail de Léonard de Vinci à la logique de spécialisation recommandée par Adam Smith et David Ricardo:

« Tout l’esprit et l’œuvre de Leonardo s’oppose en effet radicalement totalement au principe de division du travail et de spécialisation avancé initialement par Adam Smith, puis par Ricardo, ce principe étant avec l’accroissement des opportunités d’échange une des sources du développement du capitalisme et de notre richesse matérielle.« 

Ce qui est vrai à l’échelle individuelle continue-t-il à s’appliquer au plan collectif?

Chez Smith, il y a un paradoxe: plus les agents économiques sont spécialisés, moins les nations le sont (voir  le  stimulant papier de C. Hidalgo et R. Haussman).

En effet, la division individuelle du travail permet l’éclosion d’une infinité de biens différents, ce qui explique  la complexité de l’offre des pays les plus riches.

Smith insiste à plusieurs reprises sur ce foisonnement comme pour dissuader l’Etat de piloter l’économie (encore et toujours la main invisible), alors que la loi ricardienne des avantages comparatifs plaide pour une spécialisation absolue, ce qui, d’une certaine façon, ouvre la voie à une forme de volontarisme d’Etat.

 

Adam Smith père tranquille du libéralisme

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Adam Smith se méfiait des économistes à système et critiquait aussi bien les interventionnistes que les libéraux intégraux.

C’est ainsi qu’il raille le zèle libéral des physiocrates, ces économistes français conduits par François Quesnay, qu’il qualifie de « médecins spéculatifs » .

Que veulent-ils? : « l’état de plus parfaite liberté« . Pourquoi? : afin d’accéder à  « la plus haute prospérité » et sortir l’économie de cette  « décadence graduelle » à laquelle  « toute violation de la distribution naturelle qu’établirait la plus parfaite liberté » l’amène fatalement.

Smith moque ces économistes qui prétendent détenir la prescription idéale dont « on ne pouvait s’écarter le moins du monde, sans occasionner nécessairement un degré quelconque de maladie ou de dérangement« .

Il affirme, qu’à l’instar d’un individu qui conserve sa santé « même avec des divers régimes que l’on croit fort loin d’être parfaitement salutaires« , une économie peut accéder à un niveau de prospérité raisonnable en dépit d’une imparfaite liberté.

Deux raison à cela:

-L’épreuve des faits: si « une nation ne pouvait prospérer sans la jouissance d’une parfaite liberté et d’une parfaite justice, il n’y a pas au monde une seule nation qui eût jamais pu prospérer ».

-Les vertus de la « main invisible »: « l‘effort naturel que fait sans cesse chaque individu pour améliorer son sort, est un principe de conservation capable de prévenir et de corriger, à beaucoup d’égards, les mauvais effets d’une économie partiale et même, jusqu’à un certain point oppressive« .

Libéral raisonnable, car confiant dans les ressources de la société civile, Smith ne souhaitait pas qu’un Etat, aussi éclairé soit-il, se chargeât de réaliser l’économie de marché la plus « parfaite ».

Une tel manque d’élan constructiviste distingue Adam Smith des libéraux contemporains auxquels il aurait pu tenir les mêmes propos que ceux d’Edouard Berstein, leader de la social-démocratie allemande, face à Rosa Luxembourg: « Le but final n’est rien, le mouvement est tout ».

 D. G

Référence: A. Smith, La Richesse des Nations, Livre IV, Chapitre 9 « Des systèmes agricoles », pp. 293-294

Commerce international et main invisible

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Selon Adam Smith le marché harmonise les intérêts individuels à l’image d’une main invisible qui conduirait chacun à agir, malgré lui, dans l’intérêt de tous. Côté « main » il y aurait « quelque chose comme une providence qui nouerait ensemble tous ces fils dispersés« et côté « invisible » aucun agent ne doit et ne peut chercher le bien collectif (M.Foucault).

Il nous semble que les économistes internationalistes ne tirent pas tous les enseignements de cette conception originale de l’ordre social et économique.

Or Adam Smith nous tend la perche:

« En préférant le succès de l’industrie nationale à celui de l’industrie étrangère, [le détenteur de capitaux] ne pense qu’à se donner personnellement une plus grande sûreté ; et en dirigeant cette industrie de manière que son produit ait le plus de valeur possible, il ne pense qu’à son propre gain ; en cela, comme dans beaucoup d’autres cas, il est conduit par une main invisible à remplir une fin qui n’entre nullement dans ses intentions ; et ce n’est pas toujours ce qu’il y a de plus mal pour la société, que cette fin n’entre pour rien dans ses intentions » RDN, Livre IV, chapitre 2.

Que les justifications du libre-échange ne débutent ainsi… ce serait beaucoup plus stimulant. Eclairons cette citation.

Smith évoque ici l’existence d’un biais favorable au commerce intérieur lorsqu’un marchand ou un homme d’affaire investit son capital. C’est souvent le lot des économies naissantes comme les colonies américaines  dans lesquelles la rareté du capital impose, par un « ordre naturel des choses » de diriger le capitaux vers l’agriculture, puis les manufactures et enfin le commerce extérieur. C’est aussi le résultat d’une attitude prudente que les individus adoptent face aux aléas de la vie économique et que les distances du commerce au long cours rendent plus prononcés: « Le capital acquis à un pays par le commerce et les manufactures n’est toujours pour lui qu’une possession très précaire et incertaine« , » (Livre III, chapitre 4).

L’aversion au risque amène à privilégier le commerce local or comment ceci bénéficie-t-il indirectement aux partenaires commerciaux? Par une de ces ruses de l’interaction marchande: plus un pays s’enrichit plus il fait bénéficier les autres de ces surplus échangeables à bas prix et leur offre la possibilité d’écouler leurs marchandises. Et comme la division du travail rend a priori la liste des produits (et des talents) échangeables infinie tous les pays peuvent trouver leur place dans cet enrichissement généralisé.

Puisque l’opulence collective est totalement spontanée il faut veiller à ce que nulle main visible étatique ne privilégie les exportations ou ne se charge du bonheur planétaire. Smith était d’un optimisme.

DG

Michel Foucault, Naissance du Biopolitique, Cours au Collège de France (1978-1979), Leçon du 28/03/1979.