Ce libre-échange dont les Français ne veulent pas

La France est un curieux pays,  qui saute à pieds joints dans la mondialisation tout en vilipendant, plus que les autres nations,  ses méfaits.

Dans « Le grand malentendu – L’idée de libre-échange en France« , l’économiste Antoine Bouët se penche sur ce paradoxe.

Cet ouvrage  est en quelque sorte le manifeste d’un libéral éclairé et atterré. Eclairé, parce que l’auteur nous rappelle que les économistes -les vrais, pas les idéologues façon Minc-n’ont jamais décrit la mondialisation comme un long fleuve tranquille. Atterré, parce qu’il déplore que notre pays se pense comme une  nation menacée par l’ouverture et se perde en débats stériles (sortie de l’Europe, démondialisation…) plutôt que de créer les conditions d’une insertion réussie dans la mondialisation. Pour parler comme naguère, en France,  les conditions subjectives du libre-échange retardent sur les conditions objectives.

Avant que d’explorer les raisons historiques et culturelles de ce hiatus (nostalgie du temps où la France était une grande puissance, se distinguer en s’opposant à la libérale Angleterre, centralisation, passion égalitaire), l’auteur fait passer un mauvais quart d’heure aux intellectuels français protectionnistes, le tout dans une langue assez belle, l’auteur aimant à se placer sous les auspices de Flaubert et de Chateaubriand.

L’auteur souligne les gains du commerce international, démontre  l’égalité entre le taux de protection non tarifaire européen et indien, note la tendance du protectionnisme agricole à déprimer la demande mondiale et conteste l’enrôlement de Keynes, par quelques idéologues de la frontière,  dans  les rangs protectionnistes.

L’ouvrage contient  d’intéressantes réflexions sur le rapport compliqué que la France entretient avec le libéralisme ou encore l’isolement des économistes, dont l’auteur estime qu’ils n’ont plus d’influence significative sur le débat politique.

Minutieusement argumenté, ce texte est une réponse à L »illusion économique, célèbre charge d’Emmanuel Todd à l’encontre des économistes, dont l’auteur s’emploie à débusquer les incohérences.

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Faites le plein emploi, pas la guerre commerciale

(…) si les nations pouvaient apprendre à maintenir le plein emploi au moyen de leur seule politique intérieure (et aussi, faut-il ajouter, si elles pouvaient atteindre un équilibre démographique), il ne devrait pas y avoir de force économique propre à dresser les intérêts des divers pays les uns contre les autres. Il y aurait encore place pour la division internationale du travail et pour l’octroi de prêts à l’étranger en des conditions appropriées. Mais aucun pays n’aurait plus un motif puissant d’imposer ses produits aux autres pays et de refuser les leurs, comme ils le font aujourd’hui, non parce que cette politique est nécessaire pour leur permettre de payer ce qu’ils désirent acheter à l’étranger, mais parce qu’ils cherchent ouvertement à rompre l’équilibre des paiements de manière à rendre leurs balances commerciales créditrices. Le commerce international cesserait d’être ce qu’il est, c’est-à-dire un expédient désespéré pour préserver l’emploi intérieur des pays en stimulant les ventes et en restreignant les achats au-dehors; moyen qui lorsqu’il réussit, ne fait que transférer le problème du chômage au pays le moins avancé dans la lutte. Il deviendrait un échange de marchandises et de services réalisé librement et sans obstacle, en des conditions comportant des avantages réciproques.

J. M.  Keynes, Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la  monnaie.

Libre-échange es-tu là?

Il y a quelques jours,  le sémillant Alain Minc déclarait à la télévision que le marché mondial surplombait les différents capitalismes nationaux. On imagine le haussement d’épaules d’un Marx ou d’un Braudel, qui situaient l’espace marchand à l’échelle locale et celui du capital à l’échelle mondiale.

Pour garder les pieds sur terre, on lira l’article de Gaël Giraud intitulé l’épouvantail du protectionnisme.

Il y rappelle, en particulier,  combien la réalité du commerce international est éloignée de la concurrence pure et parfaite (cf le poids du commerce  intra-firmes ainsi que les comportements stratégiques des oligopoles et des Etats).

A juste titre, l’auteur relativise  la concurrence chinoise:

65 % de l’accroissement des exportations chinoises entre 1994 et 2003 sont imputables à des multinationales étrangères installées sur le sol chinois.
Autrement dit, une part significative de l’essor de la Chine sur la scène commerciale internationale ne provient pas des bienfaits supposés de la concurrence internationale mais des délocalisations pratiquées par nos entreprises. Le libre-échange, cela signifierait-il une concurrence déloyale de nos multinationales à l’égard de nos Pme? Déloyale, parce que les premières s’appuient sur les législations sociales souvent inexistantes des pays où elles investissent, là où les secondes sont, heureusement, bridées par nos acquis sociaux?

DG

Quand Marx défendait le libre-échange

Quelques mois avant la parution du « Manifeste du Parti Communiste », Karl Marx écrivit deux discours à propos du libre-échange.

Ces textes témoignent de sa connaissance des théories économiques de l’époque mais aussi de son audace stratégique car Marx y développe une défense du libre-échange en tant que tremplin vers le socialisme.

Deux discours pour le prix d’un

Comme il n’était pas en lui de savoir se gêner, Karl Marx entreprit de porter la contradiction aux économistes libéraux qui se réunirent en Belgique à la fin 1847  pour débattre des vertus respectives du libre-échange et du protectionnisme.

Le « Congrès économique » fut l’un des tous premiers meetings à l’échelle européenne et, hormis des excès regrettables de langage, le compte rendu qu’en donne Engels mérite d’être lu.

Après qu’un orateur ait proféré une défense habile du protectionnisme puis qu’un suivant ait brossé la situation difficile des ouvriers anglais, on s’arrangea pour que Marx ne prit pas la parole de sorte que ce qui aurait pu entrer dans l’histoire comme la « controverse de Bruxelles » s’acheva, au terme d’interminables et insipides discours, par le vote quasi unanime de cette belle résolution : « Le libre-échange est extrêmement bénéfique pour les travailleurs et les libèrera de la détrêsse et de la misère« .

Un peu plus tard, le 9 janvier 1848, Marx put s’exprimer devant ses amis de l’Association démocratique de Bruxelles. Il y prononca un second discours.

En juin on l’expulsa de Belgique.

Le libre-échange comme accélérateur de l’histoire

Karl Marx veut hâter l’écroulement du système capitaliste.

S’il se prononce en faveur du libre échange, c’est parce qu’il souhaite aviver les contradictions du système qu’il combat.

En effet, le commerce exerce deux effets opposés sur les profits.

Côté face, il permet d’augmenter les profits, soit par diminution des salaires, soit par importation de composants et de matières premières à bon marché.

 C’est dans l’oeuvre de Ricardo que Marx trouve son principal argument: la concurrence supplémentaire empêche les salaires réels de décoller du niveau minimum de subsistance et les capitalistes profitent de l’importation  de biens de consommations importés à moindre coût pour rogner sur les salaires nominaux.

Côté pile, l’ouverture aggrave la tendance du capitalisme à trop produire, ce qui  accélère la chûte du taux de profit et  la survenue des crises de surproduction. En effet, la perspective de nouveaux marchés débride l’accumulation du capital et oblige chaque capitaliste à investir plus pour résister à la concurrence.
De ce fait, Marx pense  que les salaires connaitront des variations cycliques plus prononcées, augmentant plus fortement en période de « boom » pour  s’effondrer par la suite.

En conséquence, les pays qui se spécialisent dans l’industrie verront croître une population ouvrière miséreuse, précaire  et prête pour le grand chambard.

Le protectionnisme est devenu une entrave au progrès historique

Marx distingue deux formes de protectionnisme (« deux sectes« ): une version progressive, compatible avec la concurrence internationale (et donc avec la révolution), une version conservatrice:

(…) le système protectionniste n’est qu’un moyen d’établir chez un peuple la grande industrie, c’est-à-dire de le faire dépendre du marché de l’univers, et du moment qu’on dépend du    marché de l’univers on dépend déjà plus ou moins du libre-échange. Outre cela, le système protecteur contribue à développer la libre concurrence dans l’intérieur d’un pays. C’est pourquoi nous    voyons que dans les pays où la bourgeoisie commence à se faire valoir comme classe, en Allemagne, par exemple, elle fait de grands efforts pour avoir des droite protecteurs. Ce sont pour elle des    armes contre la féodalité et contre le gouvernement absolu, c’est pour elle un moyen de concentrer ses forces, de réaliser le libre-échange dans l’intérieur du même pays.

Mais en général, de nos jours, le système protecteur est conservateur, tandis que le système du libre-échange est destructeur. Il dissout les anciennes nationalités et pousse à l’extrême    l’antagonisme entre la bourgeoisie et le prolétariat. En un mot, le système de la liberté commerciale hâte la révolution sociale. C’est seulement dans ce sens révolutionnaire, Messieurs, que je    vote en faveur du libre-échange. »

Le premier protectionnisme est celui que défend Friedrich List. Marx s’y oppose parce qu’il ne goûte guère le fumet de collaboration de classe qui émane de cette politique commerciale, mais son opposition est modérée.

Ce protectionnisme peut jouer ici un positif, puisqu’il renforce la bourgeoisie nationale et contribue au démantèlement du féodalisme.

« Le système protectionniste fut un moyen artificiel de fabriquer des fabricants, d’exproprier des travailleurs indépendants, de convertir en capital les instruments et  conditions matérielles du travail, d’abréger de vive force la transition du mode traditionnel de production au mode moderne ». Le Capital. Chapitre 23, « Genèse du capitalisme industriel ».

Toutefois, Marx affirme que cette séquence historique est révolue.

Il explique que depuis le début du XIXième siècle  l’industrie allemande  vole de ses propres ailes et se développe  grâce aux importations de matières premières  et à ses débouchés extérieurs.

Désormais, les béquilles du protectionnisme sont désormais inutiles.

Marx reprendra cette idée dans d’autres textes montrant que protectionnisme est devenu une entrave au progrès économique:

 « Le protectionnisme est dans le meilleur des cas une vis sans fin et on ne sait jamais quand on en a fini avec lui. Si nous protégeons une branche de l’industrie, nous portons préjudice directement ou indirectement à toutes les autres qui, par conséquent, doivent aussi être protégées » (1888)

Parce qu’il gardait l’espoir que le capitalisme serait débordé par ses contradictions, Marx avait choisi d’entretenir un rapport dialectique au système qu’il combattait.

Plutôt que de  combattre le capitalisme frontalement, Marx voulait en accélérer la décomposition.

Comme il imaginait que le socialisme universel prendrait le relais d’un système à bout de souffle, il fut un compagnon de route  opportuniste de la mondialisation.

D. G

Bibliographie:

Tous les textes cités sont consultables dans « Marx à mesure. Une anthologie commentée des écrits de Marx et d’Engels« , Le cercle des études marxistes. Association culturelle Joseph Jacquemotte.

Karl Marx, « Discours sur le protectionnisme, le libre-échange et la classe ouvrière », Bruxelles, septembre 1847.

Karl Marx, « Discours sur le libre-échange », Bruxelles, janvier 1848. Publié en annexe de « Misère de la philosophie ».

Friedrich Engels, « Le Congrès Economique », The Northen Star, 23/09/1847.

Friedrich Engels, « Sur la question du libre-échange », 1888.

Krugman contre le fétichisme du libre-échange

Krugman appelle les économistes à plus de retenue lorsqu’ils argumentent en faveur du libre-échange. Il cite une étude d’ Eichengreen et Irwin , dont nous avions parlé ici-même le 5/11 qui nous apprend que le protectionnisme des années trente fut moins une cause de la crise que sa conséquence (à ce titre on imagine la réaction de PRK à cette vidéo  ). 

Eichengreen et Irwin voient dans l’attachement excessif de certains pays à l’étalon-or la raison qui les conduisit à devenir protectionnistes après 1929. Ceux qui ont choisi de laisser filer leur monnaie pour soutenir leur croissance ont obtenu quant à eux un degré de liberté supplémentaire qui a dispensé d’avoir à fermer leurs frontières(notons que ces dernières ont tout de même pratiqué une forme monétaire de protectionnisme). 

Continuons la discussion. Puisque le protectionnisme de cette époque a été la conséquence d’erreurs de politiques macroéconomiques ceci devrait priver ses partisans les plus zélés d’un argument d’autorité puisque leur recommandation relève, au mieux, d’un « second choix ».

Remarquons au passage que cette étude contredit la thèse que Karl Polanyi défendait dans « La Grande Transformation« : le renoncement à l’étalon-or aurait provoqué la destruction du régime de libre-échange au cours l’entre-deux guerres. Eichengreen et Irwin prétendent à l’inverse que c’est l' »intégrisme monétaire » qui, appliqué en période de crise, aurait transformé l’étalon-or en fossoyeur du libre commerce.