La crise selon Keynes

« Pourquoi les travailleurs et l’outillage demeurent-ils inemployés? Parce que les industriels ne comptent pas pouvoir vendre sans perte ce qu’ils produiraient s’ils les employaient. (…)  Comment se peut-il donc que le coût total de la production des affaires dans le monde soit autre que le produit total de la vente ? D’où vient l’inégalité ? Je crois connaître la réponse. Mais elle est trop compliquée et a un caractère trop peu familier pour le public pour que je puisse la fournir ici d’une façon satisfaisante. Il faut donc me résigner à ne donner que quelques indications.

Prenons, tout d’abord, les articles de consommation qui sont à vendre sur le marché. De quoi dépendent les bénéfices ou les pertes du producteur sur de pareils articles ? Le coût total de la production qui correspond au total de ce que gagne la collectivité, si on l’examine à un autre point de vue, se partage en deux parties dont l’une représente le coût de production d’articles de consommation, et l’autre le coût de la production d’articles de fabrication. Les revenus du public qui correspondent aussi au total de ce que gagne la collectivité se partagent aussi en une part qui sert à acquérir les articles de consommation et une part destinée à l’épargne. Or si la première part est plus considérable que la seconde, les producteurs d’articles de consommation perdront de l’argent; car le produit de leur vente qui équivaut aux dépenses du public pour ces produits de consommation sera moins élevé (comme l’indique la moindre réflexion) que ce que leur a coûté la production de ces articles. Si par contre, la seconde part est plus considérable que la première, alors les producteurs d’articles de consommation réaliseront des profits exceptionnels. Il s’ensuit que les bénéfices des producteurs d’articles de consommation ne peuvent se retrouver que si le public dépense une plus grande part de ses revenus pour de pareils articles (au détriment de l’épargne) ou si la production fait une plus large part aux articles de fabrication, ce qui restreint la production des articles de consommation. Mais on ne fabriquera pas d’articles servant à l’équipement national sur une plus large échelle, à moins que les producteurs de ces articles ne fassent des bénéfices. Ce qui nous amène à notre seconde question. De quoi dépendent les bénéfices des producteurs d’articles de fabrication ? Ils dépendent du public. Ils dépendent de la préférence de celui-ci à garder ses économies sous une forme liquide (de l’argent ou des valeurs équivalentes) plutôt qu’à s’en servir pour acheter des articles de fabrication ou des produits analogues. Si le public boude, alors le producteur des articles d’exploitation perdra de l’argent; il fabriquera moins d’articles de fabrication, et il en résultera, pour les raisons exposées plus haut, également des pertes pour le producteur d’articles de consommation. En d’autres termes, toutes les classes de producteurs perdront de l’argent et un chômage général se produira. À ce point, on aura parcouru un cercle vicieux et tant d’actions et de réactions auront contribué à tout faire empirer jusqu’à ce qu’il se passe quelque chose qui amène un revirement! C’est là un tableau par trop simpliste d’un phénomène des plus compliqués. Mais je crois qu’il contient l’essentiel de la vérité.  » J. M Keynes, La grande débâcle de 1930.

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Keynes et la semaine de 15 heures

« Pendant longtemps encore, le vieil Adam sera toujours si fort en nous que chaque personne aura besoin d’effectuer un certain travail afin de lui donner satisfaction.

Trop heureux d’avoir encore de petites tâches, obligations et routines, nous ferons par nous-mêmes beaucoup plus de choses que ce n’est généralement le cas aujourd’hui chez les riches.

Mais, au-delà, nous nous efforcerons de faire des tartines de beurre en faisant des tranches de pain aussi fines que possible, et la quantité de travail qu’il sera encore nécessaire de faire, nous nous arrangerons pour que le plus grand nombre d’entre nous en ait sa part.

Trois heures de travail chaque jour par roulement ou une semaine de quinze heures peuvent ajourner le problème pour un bon moment.

En effet, trois heures par jour font une ration suffisante pour assouvir le vieil Adam chez la plupart d’entre nous! »

 J. M. Keynes, Perspectives  économiques pour nos petits-enfants (1930)

Keynes et Hayek sur le ring

Non sans malice, un étudiant m’a conseillé cette vidéo dans laquelle Keynes et Hayek se disputent le leadership de la science économique au cours d’un combat de boxe dont Keynes sort miraculeusement vainqueur.

Finalement, la bagarre oppose deux idéalismes, avec d’un côté la croyance dans l’ordre spontané et d’un autre, le « keynésianisme hydraulique« , pour  lequel aucune crise ne saurait résister à une bonne relance budgétaire.

La caricature de Keynes en mécano n’est pas sans fondement, du moins si l’on pense à la plupart de ses adeptes actuels.

Une autre vidéo est disponible sur le blog Captain Economics.

DG

Who are you Mr Keynes?

France Culture a commis une émission  sympathique sur la vie et l’oeuvre de Keynes.

Pour l’anecdote, on apprend que l’économiste passait ses matinées au lit, tenait une comptabilité de ses conquêtes et faisait de la moto.

Pour mieux cerner le personnage, qui occupe une place singulière dans la galaxie libérale, ne pas rater la conférence de Gilles Dostaler, retranscrite dans la revue Idées (n°157, septembre 2009).

Faites le plein emploi, pas la guerre commerciale

(…) si les nations pouvaient apprendre à maintenir le plein emploi au moyen de leur seule politique intérieure (et aussi, faut-il ajouter, si elles pouvaient atteindre un équilibre démographique), il ne devrait pas y avoir de force économique propre à dresser les intérêts des divers pays les uns contre les autres. Il y aurait encore place pour la division internationale du travail et pour l’octroi de prêts à l’étranger en des conditions appropriées. Mais aucun pays n’aurait plus un motif puissant d’imposer ses produits aux autres pays et de refuser les leurs, comme ils le font aujourd’hui, non parce que cette politique est nécessaire pour leur permettre de payer ce qu’ils désirent acheter à l’étranger, mais parce qu’ils cherchent ouvertement à rompre l’équilibre des paiements de manière à rendre leurs balances commerciales créditrices. Le commerce international cesserait d’être ce qu’il est, c’est-à-dire un expédient désespéré pour préserver l’emploi intérieur des pays en stimulant les ventes et en restreignant les achats au-dehors; moyen qui lorsqu’il réussit, ne fait que transférer le problème du chômage au pays le moins avancé dans la lutte. Il deviendrait un échange de marchandises et de services réalisé librement et sans obstacle, en des conditions comportant des avantages réciproques.

J. M.  Keynes, Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la  monnaie.

Une seule solution, la démondialisation?

Après les anti et les alter, voici venu le temps des démondialisateurs.

Fi du commerce international, qualifié de jeu à somme nulle par un Jacques Sapir (cf la vidéo ci-dessus), place au développement auto-centré.

Fi des institutions internationales (OMC, FMI…) et des multinationales, place aux accords régionaux et à l’économie de proximité.

Les 11 conditions  de la démondialisation ont été énoncées par l’économiste Walden Bello.

Ces idées s’inspirent de Keynes (De l’autosuffisance nationale, 1933). Mais on oublie que ce dernier souhaitait préserver la coopération commerciale internationale et proposait d’instaurer une monnaie mondiale, comme le réclament aujourd’hui de nombreux pays émergents.

Que répondre à cette cristallisation protectionniste et progressiste?

Des intellectuels marxisants se démarquent de ce qu’ils nomment un concept superficiel et simpliste:

La guerre commerciale et monétaire aggraverait la concurrence entre les États et détruirait l’idéal de solidarité que doit porter tout projet progressiste. Qui osera proposer la démondialisation et le repli national aux participants du Forum social mondial, aux jeunes en lutte sur la Place Tahrir ou à la Puerta del Sol? Bien au contraire, la conquête nécessaire de la souveraineté démocratique au plan national doit s’articuler à la construction de mouvements sociaux et citoyens européens et internationaux, qui seuls permettront d’éviter que les conflits sociaux ne soient détournés vers des logiques de rivalités nationales et identitaires.

Autre angle critique: le discours protectionniste se développe, peut-être, trop tard.

En effet, Keynes avait quelques raisons de désespérer du crédo libre-échangiste en 1933. Partout la guerre menaçait, partout  les sociétés se refermaient sur elles mêmes.

Or, comme le signalent le politologue Eddy Fougier et  l’économiste Michel Aglietta, il existe aujourd’hui de puissants mouvements sociaux et politiques qui pourraient être les leviers d’une  régulation future de l’économie mondiale. Le repli local est une tentation, mais ce n’est pas l’unique solution:

Ce qui se passe dans les pays arabes est un signe avant-coureur d’énormes transformations sociales à partir de luttes politiques, qui vont gagner le reste du monde, et notamment les pays avancés. C’est-à-dire, engendrer des institutions politiques capables de réguler le système, tout en maintenant les avantages de la mondialisation. Cela suppose, à la fois, des changements de régulation interne, la maîtrise de la finance, l’inversement des inégalités et une nouvelle gouvernance à l’international. On a l’impression que l’enjeu est tellement énorme que ça paraît irréalisable. Mais la possibilité de concevoir une forme de capitalisme adapté à la croissance durable du 21e siècle existe bel et bien.

 DG

Tout en vrac

A ne pas manquer: la vidéo dans laquelle Bertrand Gazier  brosse, avec beaucoup de vivacité, le portrait psychologique et intellectuel de Keynes. Figurez vous que ce dernier pillait sans vergogne les idées et les intuitions des autres. C’est mal, mais n’est-ce pas le prix du génie?

La recherche dans le domaine de la fiscalité est marquée par la « french touch ». Thomas Piketty vient de montrer que la fiscalité française épargne les plus riches: le taux réel d’imposition décroîtrait au delà de 12000 euros de revenus mensuels. Camille Landais, Emmanuel Saez et Henrik Kleven s’intéressent aux pérégrinations fiscales des stars du football et appellent de leur voeux une coordination internationale sur cette question.

Ascenseur social es-tu là? Je lis, via le blog de Paul Krugman, que la mobilité sociale est assez faible en France. Tout se passe comme si, en moyenne, chaque père transmettait 41% de ses revenus à son fils, contre 47% aux Etats-Unis et 15% au Danemark.

2012, année fatidique? Barry Eichengreen donne moins de deux ans aux Etats-Unis (avant les prochaines élections présidentielles) pour rétablir leurs comptes publics, sous peine d’un cataclysme monétaire.

Une dernière vidéo pour la route : ici, le sociologue Christian Laval explique le contexte philosophique, moral et religieux d’apparition de l’homme économique. Il termine son propos en reprenant la distinction de Michel Foucault entre le libéralisme « naïf » du XVIIIième siècle et sa version actuelle, résolument constructiviste (des réformes, encore des réformes).

DG

Le protectionnisme civilisateur de Keynes

Je me sens donc plus proche de ceux qui souhaitent diminuer l’imbrication des économies nationales que de ceux qui voudraient l’accroître. Les idées, le savoir, la science, l’hospitalité, le voyage, doivent par nature être internationaux. Mais produisons chez nous chaque fois que c’est raisonnablement et pratiquement possible, et surtout faisons en sorte que la finance soit nationale.

Ces quelques lignes sont parues en 1933 dans un texte intitulé De l’autosuffisance nationale où Keynes explique que la relocalisation des flux économiques présente plus d’avantages que d’inconvénients.

Convaincu que le libre-échangisme ne constitue plus le seul mode d’organisation concevable de la société mondiale, Keynes ne manque pas non plus de dire sa consternation devant les expériences autarciques et totalitaires de son temps.

Faire du protectionnisme une politique de civilisation, tel était le défi du grand économiste en 1933.

Quand un libre-échangiste trouve son chemin de Damas

Le vocabulaire qu’il emploie (« doctrine », « vérités fondamentales », « morale ») montre que les postulats libéraux auxquels il s’arrache relèvent de l’idéologie, si ce n’est de la foi.

Comme la plupart des Anglais, j’ai été élevé dans le respect du libre-échange, considéré non seulement comme une doctrine économique qu’aucune personne rationnelle et instruite ne saurait mettre en doute, mais presque comme une composante de la morale

Keynes pensait que l’interdépendance économique était un facteur de paix. Sa désillusion est grande:

De toute façon, l’internationalisme économique n’a pas réussi à éviter la guerre, et si ses défenseurs répondent qu’il n’a pas vraiment eu sa chance, son succès ayant toujours été incomplet, on peut raisonnablement avancer qu’une réussite plus achevée est fort improbable dans les années qui viennent.

La mondialisation n’est plus synonyme de croissance


Keynes juge que l’internationalisation ne contribue plus à lenrichissement rapide du monde et se résume  à une concurrence stérile.

Deux raisons à cela: la domination de la  spéculation financière et la similitude des  économies.

Au cours du XIXième siècle,  des millions de migrants étaient partis peupler des pays neufs, emportant leur savoir faire et  drainant les investissements productifs du monde entier. Ce n’est plus le cas. La spéculation l’emporte désormais sur l’entreprise.

A une époque où de nouveaux continents se peuplaient par une émigration massive, il était normal que les hommes emportent avec eux dans les mondes nouveaux les fruits matériels de la technique du monde ancien, représentant l’épargne accumulée de ceux qui les envoyaient. L’investissement de l’épargne britannique allait permettre aux ingénieurs britanniques d’installer les voies ferrées et le matériel roulant qui transporteraient des émigrants britanniques vers de nouvelles terres et de nouveaux pâturages, et une partie des produits reviendrait légitimement à ceux dont la frugalité avait produit cette épargne. Cet internationalisme économique ne ressemble en rien à la participation prise par un spéculateur de Chicago dans une entreprise allemande, ou à celle d’une vieille fille anglaise dans les investissements de la municipalité de Rio de Janeiro.

Keynes estime que le commerce international devient superflu.  La convergence économique des nations les rend de plus en plus autonomes tandis que  la consommation se porte de plus en plus sur les biens et services non échangeables au plan international:

L’expérience prouve chaque jour un peu plus que beaucoup de processus modernes de production de masse peuvent être maîtrisés dans la plupart des pays et sous presque tous les climats avec une efficacité comparable. De plus, à mesure que la richesse s’accroît, le logement, les services à la personne et les équipements locaux, qui ne peuvent pas faire l’objet d’un commerce international, prennent une part de plus en plus importante dans l’économie nationale, au détriment des produits de base et des objets manufacturés.

« La République sociale idéale du futur »


Keynes prend acte d’un changement général d’attitude face au capitalisme libéral hérité du XIXième siècle :

Le capitalisme international et néanmoins individualiste, décadent mais dominant depuis la fin de la guerre, n’est pas une réussite. Il n’est ni intelligent, ni beau, ni juste, ni vertueux, et il ne tient pas ses promesses. En bref, nous ne l’aimons pas et nous commençons à le mépriser. Mais quand nous nous demandons par quoi le remplacer, nous sommes extrêmement perplexes.

Keynes formule des propositions que les altermondialistes actuels signeraient des deux mains: relance de la construction de logements, aides à l’agriculture locale, défense l’environnement ou encore emploi des chômeurs à l’embellissement de nos villes:

Si j’étais au pouvoir, aujourd’hui, j’entreprendrais avec détermination de doter nos grandes villes de tous les équipements artistiques et culturels susceptibles de répondre aux attentes individuelles les plus ambitieuses des citoyens de chacune de ces villes. Je suis convaincu que ce que nous savons créer, nous en avons les moyens, et que l’argent ainsi dépensé sera non seulement plus utile que n’importe quelle allocation de chômage, mais qu’il rendra inutiles ces allocations. Parce qu’avec ce que nous avons dépensé pour les chômeurs en Angleterre depuis la guerre nous aurions pu faire de nos villes les plus magnifiques réalisations humaines du monde.

Comment réaliser ce programme?

En contrôlant les mouvements internationaux de capitaux, afin de maintenir  les taux d’intérêt proches de zéro:

(…) la transformation de la société à laquelle irait ma préférence demanderait que le taux d’intérêt baisse jusqu’à disparaître dans les trente prochaines années. Mais ce n’est pas près d’arriver, dans un système où ce taux, une fois pris en compte le risque et les autres facteurs, a tendance à s’uniformiser à un niveau mondial sous l’effet du jeu normal des forces financières.

Keynes est incertain sur les moyens à utiliser pour « démondialiser » des économies. Le protectionnisme à l’ancienne (droits de douane, quotas) lui semble un peu brutal. Il craint les envolées nationalistes et populistes. Il déclare ne pas souhaiter un échec des négociations tarifaires internationales.

Reste la voie indirecte qui consiste à développer le secteur abrité de la concurrence étrangère et à relancer l’économie  via le déficit public, la dévaluation et la politique monétaire.

Pour conclure

Compte tenu des progrès de la science économique et des aspects contemporains de la mondialisation, ce texte a vieilli. Par exemple, Keynes n’avait pas anticipé les potentialités d’échanges entre pays similaires mis en évidence dans les théories récentes du commerce international. Il n’imaginait pas l’industrialisation de l’Asie et aurait été très étonné par la démultiplication des flux internationaux de composants industriels. En 1933, Keynes renouait avec la thèse de l’état stationnaire, chère à John Stuart Mill.

Pourtant, ce texte révèle une attitude intellectuelle intéressante, assez semblable à celle d’Alexis de Tocqueville. Tous les deux n’étaient pas acclimatés aux mutations sociales de leur temps, mais ils ont eu la force de revoir leurs croyances initiales pour  être utiles à leurs contemporains.

Il reste également une description grinçante du totalitarisme, vu comme une  nuisance sonore

Les délicates circonvolutions du cerveau ont été pétrifiées. Le son assourdissant du mégaphone remplace les souples inflexions de la voix humaine. Les idioties de la propagande stupéfient même les oiseaux et les bestiaux.

DG

 

 

Le taux d’ouverture des pays riches va-t-il diminuer?

Cette question ne relève pas d’un scénario catastrophe mais  d’une « loi » économique » fort sérieuse: la tendance à la « décroissance relative des échanges internationaux », suggérée par l’économiste Werner Sombart (1863-1941) .

Selon W. Sombart, la tertiarisation des économies s’opposerait à l’internationalisme économique. Cette idée fut reprise par John Maynard Keynes en 1933 dans son texte De l’autosuffisance nationale.

La baisse atendancielle du taux d’ouverture au commerce extérieur

Voici l’énoncé qui figure dans l’excellent Dictionnaire des lois, effets et principes économiques (1979):

« A mesure que se développent les divers pays exportateurs et importateurs, leurs orientation vers un accroissement de la part des services par rapport aux biens intangibles freinerait l’essor du commerce international« .

Ainsi donc, la tendance des services à être consommés sur leur lieu de production aboutirait à réduire la propension moyenne à importer.

Le moins que l’on puisse dire est que l’extraordinaire croissance des échanges internationaux depuis 1945 a fait tomber cette loi dans l’oubli.

Qui plus est, la majorité des économistes s’accordent pour établir un lien  positif  entre taux d’ouverture et PIB par habitant.

Seulement voilà, des études récentes nous obligent à revisiter la « loi de Werner Sombart ».

Des résultats récents qui intriguent

Une diminution des taux d’ouverture en trompe l’oeil

Grâce aux investigations de Simon Guttman et Anthony Richards, nous pouvons vérifier que la diminution du taux d’ouverture avec le PIB/habitant  est une illusion statistique.

Cette erreur est bien connue dans la littérature (voir ici). Elle provient d’une « déformation » de la structure des prix entre les produits échangeables et non échangeables qui affecte soit le numérateur du taux d’ouverture (montant des exportations ou des importations), soit son dénominateur (montant du PIB).

  • L’effet numérateur: à mesure qu’un pays s’enrichit, il enregistre des gains de productivité qui se concentrent dans le secteur exposé à la concurrence étrangère. Le plus souvent, il s’agit des biens industriels. A mesure que leur prix relatif diminue le numérateur du taux d’ouverture a tendance à baisser. On croit observer une fermeture de l’économie, alors que la concurrence étrangère est plus intense!
  • L’effet dénominateur: un pays qui s’enrichit grâce à une meilleure productivité offre de meilleurs salaires à sa population, mais comme la productivité des services est peu dynamique,  leur prix relatif augmente, ce qui amplifie  artificiellement la valeur du PIB  et réduit le taux d’ouverture.

Lorsqu’on neutralise la  variation de prix des services, on constate que l’impact du PIB moyen sur le taux d’ouverture disparaît, ou n’est quasiment plus perceptible.

Il n’existe donc pas de « loi d’airain »  en matière de mondialisation (dans un sens comme dans l’autre) et, par chance, une société peut moduler son  degré d’ouverture en jouant sur le taux de protection commerciale ou bien la qualité de ses infrastructures et de ses institutions.

DG

Pour aller plus loin: A guide to measures of trade openess, H. L. David (2007).

L’économie des Toambapiks ou le retour de la loi de Kalecki

L’économie des Toambapiks est un petit livre qui s’emploie à vulgariser les idées du  keynésianisme le plus radical,  à la manière d’un conte philosophique. Clair et amusant, l’ouvrage constitue un excellent exercice intellectuel et une salutaire vision des déboires de l’économie mondiale.

Un économiste libéral sur une île fantastique

Il était une fois, quelque part dans l’océan pacifique,  une économie qui  fonctionne selon les règles de la concurrence pure et parfaite. Comme de bien entendu, ce monde est parfaitement optimal  mais, en l’absence de monnaie, d’accumulation du capital et d’une production diversifiée, on finit par s’y ennuyer ferme et la population aspire à du neuf.

L’économiste Jim Happystone est envoyé par le MIT chez les Toambapiks afin de leur proposer un bouquet de réformes libérales destinées à combler leurs attentes.

Au début tout va bien, mais le pays connaît par la suite une série de déséquilibres auxquels les manuels n’ont pas préparé l’économiste : disparition des profits, inflation, chômage, sous-investissement, inégalités, spéculation et endettement généralisé.

Pour comprendre la situation et choisir le bon remède, Jim doit abandonner ses certitudes néoclassiques. Il prend conscience qu’il faut donner la priorité à la demande et suivre  la mystérieuse « loi de Kalecki ».

Où l’on apprend que les profits naissent des dépenses d’investissement

La loi de Kalecki détermine l’origine des profits macroéconomiques et nous dit que les capitalistes gagnent ce qu’ils dépensent, tandis  que les travailleurs dépensent ce qu’ils gagnent.

En voici une explication.

Supposons que les salariés dépensent l’intégralité de leur rémunération. A partir de là, si les entreprise cessent d’investir, leurs profits disparaissent automatiquement puisque leurs uniques recettes (qui proviennent de la consommation des salariés) sont  l’exacte contrepartie des salaires qu’elles versent à leur personnel.

Moralité: les capitalistes tirent leur profit du fait que les salariés ne consomment pas les biens d’investissement qu’ils produisent.

Suffit-il de relancer l’investissement pour doper les profits?

Encore faut-il que les entreprises de coordonnent, ce qui n’est pas chose aisée dans un système décentralisé de production où chacune a intérêt à jouer les passager clandestin en comptant sur les dépenses des autres.

Un capitalisme sans accumulation de capital

Le dernier chapitre du livre décrit le basculement de l’île dans une forme de « capitalisme financier ».

Désormais, plutôt que d’investir, les entreprises privilégient la distribution de  dividendes. Il s’en suit  un nouveau flux de recettes, puisque les dividendes sont consommés.

Dans cette modalité régressive du système, l’économie prospère (un temps) sur fond d’inégalités sociales et de spéculation.

La loi de Kalecki en économie ouverte

Le livre néglige le fait qu’à côté de l’investissement et des dividendes, il existe une autre source de profits: l’excédent commercial.

Explication: les clients étrangers paient les entreprises nationales à partir de salaires qu’elles ne leur ont pas versés.

On comprend, grâce la version complète de la loi de Kalecki, que le protectionnisme est une tentation chronique du système… à laquelles on préférera la relance coordonnée des investissements.

DG

 

 

Passe la crise à ton voisin?

Paul Krugman fait sa Cassandre.

Il prédit la répétition de crise la financière, mais cette fois au Sud, à l’issue d’un transfert des risques accumulés au Nord.

Voici son scénario :

  • Le Nord exporte ses bulles spéculatives: Au Nord, la croissance reste décevante et les capitaux internationaux affluent vers les pays émergents, ce qui provoque l’appréciation de leurs monnaies (on l’observe actuellement pour le real brésilien) et l’inversion du solde des balances courantes: au Nord les excédents, au Sud les déficits. Les  flux financiers Nord/Sud nourrissent la spéculation immobilière et financière dans les  pays émergents.
  • Le Sud importe la trappe à liquidités. Les autorités monétaires des pays émergents combattent le ralentissement d’activité (dû à l’appréciation de leur monnaie) en diminuant fortement les taux d’intérêt. Lorsque ceux-ci sont suffisamment bas, l’investissement ne réagit plus  aux variations du coût de l’argent (la préférence pour la liquidité devient absolue lorsque la monnaie a le même rendement que des titres à risque).