Marx reloaded

Bon, c’est le 1er mai. It’s time to see le documentaire « Marx reloaded » (2011),  dans lequel s’expriment aussi bien Michael Hardt, Antonio Negri, Jacques Rancière, Peter Sloterdijk, Alberto Toscano ou Slavoj Zizek, à propos de l’actualité de la pensée marxiste.

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Quand Adam Smith, Karl Marx et Marcel Proust cherchaient un travail

« Durant l’hiver 1862-1863, particulièrement rigoureux, la situation matérielle des Marx, qui n’ont d’autres ressources que ce que leur verse parcimonieusement Engels, demeure critique (…). Karl envisage même de chercher un travail salarié. Il postule à un emploi de bureau aux chemins de fer, mais son écriture (peut-être, ce jour-là, volontairement? ) illisible fait capoter ce projet. Il en est soulagé. Ce sera son unique tentative en la matière. »

Jacques Attali. Karl Marx ou l’esprit du monde (2005).

« Adam Smith, le défenseur du libre échange, était le fils d’un employé des douanes et il se rendit lui-même, deux ans après la première édition de son grand ouvrage « La Richesse des Nations », à Édimbourg comme employé des douanes. Adam Smith obtint ce poste par l’intermédiaire du duc de Buccleuch, qui le lui procura pour le mettre au-dessus des besoins de la vie. Néanmoins il est hors de doute que les obligations que lui imposaient ses fonctions pesèrent lourdement sur l’esprit du grand investigateur. Et pourtant personne n’avait plus besoin de repos qu’Adam Smith, qui avoue lui-même qu’il produisait très-lentement. Il manquait absolument de la facilité de son ami Hume, dont les œuvres furent imprimées la plupart sur le manuscrit original. De fait Adam Smith n’a publié pendant les douze dernières années de sa vie, qu’il a passées à Édimbourg, aucun ouvrage nouveau, bien qu’il eût réuni de nombreux matériaux pour de nouveaux travaux. Il les fit même brûler. C’est un bonheur que ses notes sur sa Theory of moral sentiments, aient déjà été imprimées avant sa mort. Ainsi Adam Smith vivait dans le silence et la retraite à Édimbourg, remplissant consciencieusement ses fonctions, mais perdu pour le monde et ses progrès. Son revenu lui suffit pour acquérir une petite bibliothèque qui fut dispersée entre ses parents après sa mort. »

Arthur de Studnitz (1876).

Pour le plaisir, ajoutons à la rubrique art,  travail et santé l’éphémère carrière de Marcel Proust comme bibliothécaire à la Mazarine:

« En 1895, Proust passa un concours, ouvert afin de suppléer à trois postes vacants, et il fut choisi avec le rang de troisième (et dernier). Pendant les quatre mois qui suivirent, de temps en temps, quand l’envie lui en prenait et quand sa santé semblait lui permettre l’effort, et (ce qui était rare, en effet) quand il n’était pas absent en vacances, il apparaissait pour un brin de causette avec ses collègues occupés mais aimables, et pour feuilleter les livres du Cardinal. Les livres, toutefois, étaient poussiéreux; et lorsqu’il se retrouvait sur le quai Conti, allant à la rencontre de son ami Lucien Daudet, il sortait de sa poche un pulvérisateur afin de combattre les ravages de la journée en aspirant un nuage de vapeur d’eucalyptus. Ses collègues, Paul Marais, spécialiste des incunables, et Alfred Franklin, bibliothécaire en chef, le jugèrent gentil mais tout à fait inutile » (…) En 1899 eut lieu une inspection à la bibliothèque; il parut bizarre que l’un des trois attachés honoraires non rétribués n’eût pas mis les pieds à la bibliothèque depuis de nombreuses années; et le 14 février 1900, Marcel Proust reçut l’ordre catégorique de retourner immédiatement à son travail. Il s’en abstint; le 1er mars, on considéra qu’il avait donné sa démission, et c’est ainsi que s’acheva cette carrière fantomatique de bibliothécaire. »

G. D Painter. Marcel Proust (1992).

Marx 2.0

« This idea of labour being hidden in things, and the value of things arising from the labour congealed inside them, is an unexpectedly powerful explanatory tool in the digital world. Take Facebook. Part of its success comes from the fact that people feel that they and their children are safe spending time there, that it is a place you go to interact with other people but is not fundamentally risky or sleazy in the way new technologies are often perceived to be – that VHS, for instance, was when it was launched on the market. But the perception that Facebook is, maybe the best word would be ‘hygienic’, is sustained by tens of thousands of hours of badly paid labour on the part of the people in the developing world who work for companies hired to scan for offensive images and who are, according to the one Moroccan man who went on the record to complain about it, paid a dollar an hour for doing so. That’s a perfect example of surplus value: huge amounts of poorly paid menial work creating the hygienic image of a company which, when it launches on the stock market later this year, hopes to be worth $100 billion.

When you start looking for this mechanism at work in the contemporary world you see it everywhere, often in the form of surplus value being created by you, the customer or client of a company. Online check-in and bag drop at airports, for example. Online check-in is a process which should genuinely increase the efficiency of the airport experience, thereby costing you less time: time you can spend doing other things, some of them economically useful to you. But what the airlines do is employ so few people to supervise the bag drop-off that there’s no time-saving at all for the customer. When you look, you see that because airlines have to employ more people to supervise the non-online-checked-in customers – otherwise the planes wouldn’t leave on time – the non-checked-in queues move far more quickly. They’re transferring their inefficiency to the customer, but what they’re also doing is transferring the labour to you and accumulating the surplus value themselves. It happens over and over again. Every time you deal with a phone menu or interactive voicemail service, you’re donating your surplus value to the people you’re dealing with. Marx’s model is constantly asking us to see the labour encoded in the things and transactions all around us. »

John Lanchester. Marx at 193 (avril 2012).

Libre-échange vs protectionnisme: la guerre de l’audimat

Google Ngram Viewer  est une application qui calcule la fréquence d’apparition de n’importe quel mot dans le corpus des textes  numérisés.

Si l’on tape protectionnisme et libre-échange on obtient le graphe ci-dessous:

On constate que la notion de libre-échange fait son entrée dans les années 1840 et 1850.

L’audimat s’emballe à deux reprises:  1860 ( Accord commercial franco-anglais); 1968 (achèvement de l’union douanière européenne), puis  retombe quelque peu.

Le protectionnisme est beaucoup plus pêchu.

Entre 1880 et 1939,  sa montée paraît inexorable.

Même si la crise des années soixante-dix ne déclenche pas de fièvre protectionniste équivalente à celle de la fin du XIXième siècle ou de l’entre-deux guerres, l’occurrence se stabilise à un niveau élevé.

Toutefois, le libre-échange ne profite pas de la situation. En 2000, on cause autant de protectionnisme qu’en 1900.

Pour résumer: le libre-échange déçoit mais le protectionnisme n’emballe pas non plus les foules. Comme les données s’arrêtent en 2008, nous ne pouvons mesurer l’impact des Todd et autres Sapir.

Et maintenant, faisons la même recherche dans les écrits anglo-saxons.

4 différences avec la France:

  • Le libre-échange domine largement les débats.
  • Depuis 1960, les questions de politique commerciale préoccupent de plus en plus les anglo-saxons. Chez nous, l’intérêt s’amenuise.
  • Le protectionnisme progresse fortement au cours des années 80.
  • Depuis 1980, protectionnisme et libre-échange progressent simultanément, ce qui pourrait signifier que les deux points de vue se confrontent, alors qu’en France, l’un progresse toujours au détriment de l’autre. Dialogue d’un côté, monologues de l’autre, un temps sur la mondialisation heureuse , puis  la démondialisation.

Un dernier pour la route?

Que donne France dans les ouvrages de langue anglaise?

DG

La mondialisation selon Marx

Bien qu’il n’ait consacré aucun ouvrage à l’économie mondiale, il est difficile de faire l’impasse sur la pensée de Marx.

L’historien britannique David Renton a rassemblé les passages, discours et lettres dans lesquels Marx parle colonisation, commerce ou finance internationale.

Même si la charge contre Friedrich List (1845) est absente, Marx on Globalization(2001) est une excellente compilation.

On y retrouve, par exemple,  le Discours sur le libre-échange (1848), les célèbres passages du Manifeste ainsi qu’un chapitre du Capital qui traite des écarts internationaux de coûts salariaux.

Quand Marx défendait le libre-échange

Quelques mois avant la parution du « Manifeste du Parti Communiste », Karl Marx écrivit deux discours à propos du libre-échange.

Ces textes témoignent de sa connaissance des théories économiques de l’époque mais aussi de son audace stratégique car Marx y développe une défense du libre-échange en tant que tremplin vers le socialisme.

Deux discours pour le prix d’un

Comme il n’était pas en lui de savoir se gêner, Karl Marx entreprit de porter la contradiction aux économistes libéraux qui se réunirent en Belgique à la fin 1847  pour débattre des vertus respectives du libre-échange et du protectionnisme.

Le « Congrès économique » fut l’un des tous premiers meetings à l’échelle européenne et, hormis des excès regrettables de langage, le compte rendu qu’en donne Engels mérite d’être lu.

Après qu’un orateur ait proféré une défense habile du protectionnisme puis qu’un suivant ait brossé la situation difficile des ouvriers anglais, on s’arrangea pour que Marx ne prit pas la parole de sorte que ce qui aurait pu entrer dans l’histoire comme la « controverse de Bruxelles » s’acheva, au terme d’interminables et insipides discours, par le vote quasi unanime de cette belle résolution : « Le libre-échange est extrêmement bénéfique pour les travailleurs et les libèrera de la détrêsse et de la misère« .

Un peu plus tard, le 9 janvier 1848, Marx put s’exprimer devant ses amis de l’Association démocratique de Bruxelles. Il y prononca un second discours.

En juin on l’expulsa de Belgique.

Le libre-échange comme accélérateur de l’histoire

Karl Marx veut hâter l’écroulement du système capitaliste.

S’il se prononce en faveur du libre échange, c’est parce qu’il souhaite aviver les contradictions du système qu’il combat.

En effet, le commerce exerce deux effets opposés sur les profits.

Côté face, il permet d’augmenter les profits, soit par diminution des salaires, soit par importation de composants et de matières premières à bon marché.

 C’est dans l’oeuvre de Ricardo que Marx trouve son principal argument: la concurrence supplémentaire empêche les salaires réels de décoller du niveau minimum de subsistance et les capitalistes profitent de l’importation  de biens de consommations importés à moindre coût pour rogner sur les salaires nominaux.

Côté pile, l’ouverture aggrave la tendance du capitalisme à trop produire, ce qui  accélère la chûte du taux de profit et  la survenue des crises de surproduction. En effet, la perspective de nouveaux marchés débride l’accumulation du capital et oblige chaque capitaliste à investir plus pour résister à la concurrence.
De ce fait, Marx pense  que les salaires connaitront des variations cycliques plus prononcées, augmentant plus fortement en période de « boom » pour  s’effondrer par la suite.

En conséquence, les pays qui se spécialisent dans l’industrie verront croître une population ouvrière miséreuse, précaire  et prête pour le grand chambard.

Le protectionnisme est devenu une entrave au progrès historique

Marx distingue deux formes de protectionnisme (« deux sectes« ): une version progressive, compatible avec la concurrence internationale (et donc avec la révolution), une version conservatrice:

(…) le système protectionniste n’est qu’un moyen d’établir chez un peuple la grande industrie, c’est-à-dire de le faire dépendre du marché de l’univers, et du moment qu’on dépend du    marché de l’univers on dépend déjà plus ou moins du libre-échange. Outre cela, le système protecteur contribue à développer la libre concurrence dans l’intérieur d’un pays. C’est pourquoi nous    voyons que dans les pays où la bourgeoisie commence à se faire valoir comme classe, en Allemagne, par exemple, elle fait de grands efforts pour avoir des droite protecteurs. Ce sont pour elle des    armes contre la féodalité et contre le gouvernement absolu, c’est pour elle un moyen de concentrer ses forces, de réaliser le libre-échange dans l’intérieur du même pays.

Mais en général, de nos jours, le système protecteur est conservateur, tandis que le système du libre-échange est destructeur. Il dissout les anciennes nationalités et pousse à l’extrême    l’antagonisme entre la bourgeoisie et le prolétariat. En un mot, le système de la liberté commerciale hâte la révolution sociale. C’est seulement dans ce sens révolutionnaire, Messieurs, que je    vote en faveur du libre-échange. »

Le premier protectionnisme est celui que défend Friedrich List. Marx s’y oppose parce qu’il ne goûte guère le fumet de collaboration de classe qui émane de cette politique commerciale, mais son opposition est modérée.

Ce protectionnisme peut jouer ici un positif, puisqu’il renforce la bourgeoisie nationale et contribue au démantèlement du féodalisme.

« Le système protectionniste fut un moyen artificiel de fabriquer des fabricants, d’exproprier des travailleurs indépendants, de convertir en capital les instruments et  conditions matérielles du travail, d’abréger de vive force la transition du mode traditionnel de production au mode moderne ». Le Capital. Chapitre 23, « Genèse du capitalisme industriel ».

Toutefois, Marx affirme que cette séquence historique est révolue.

Il explique que depuis le début du XIXième siècle  l’industrie allemande  vole de ses propres ailes et se développe  grâce aux importations de matières premières  et à ses débouchés extérieurs.

Désormais, les béquilles du protectionnisme sont désormais inutiles.

Marx reprendra cette idée dans d’autres textes montrant que protectionnisme est devenu une entrave au progrès économique:

 « Le protectionnisme est dans le meilleur des cas une vis sans fin et on ne sait jamais quand on en a fini avec lui. Si nous protégeons une branche de l’industrie, nous portons préjudice directement ou indirectement à toutes les autres qui, par conséquent, doivent aussi être protégées » (1888)

Parce qu’il gardait l’espoir que le capitalisme serait débordé par ses contradictions, Marx avait choisi d’entretenir un rapport dialectique au système qu’il combattait.

Plutôt que de  combattre le capitalisme frontalement, Marx voulait en accélérer la décomposition.

Comme il imaginait que le socialisme universel prendrait le relais d’un système à bout de souffle, il fut un compagnon de route  opportuniste de la mondialisation.

D. G

Bibliographie:

Tous les textes cités sont consultables dans « Marx à mesure. Une anthologie commentée des écrits de Marx et d’Engels« , Le cercle des études marxistes. Association culturelle Joseph Jacquemotte.

Karl Marx, « Discours sur le protectionnisme, le libre-échange et la classe ouvrière », Bruxelles, septembre 1847.

Karl Marx, « Discours sur le libre-échange », Bruxelles, janvier 1848. Publié en annexe de « Misère de la philosophie ».

Friedrich Engels, « Le Congrès Economique », The Northen Star, 23/09/1847.

Friedrich Engels, « Sur la question du libre-échange », 1888.