L’Euro est-il mort?

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Les éditions du Rocher publient un ouvrage collectif censé « apporter une contribution scientifique à la question: l’Euro est-il mort? ».

Organisé en deux chapitres (« L’euro est une catastrophe« , « Reconstruire après l’euro« ), le livre offre à douze adversaires de l’euro l’occasion d’explorer les raisons de son échec et de réfléchir aux voies d’un renouveau économique et politique post Euro.

Hormis quelques textes fantaisistes ou d’un intérêt relatif,  dont je dirai quelques mots au dessert, on remarque trois contributions plutôt intéressantes, que l’on doit aux  économistes Jean-Jacques Rosa, Alberto Bagnaï et Jean-Claude Werrebrouck.

Le libéralisme enchanté de Jean-Jacques Rosa

C’est à Jean-Jacques Rosa que revient le privilège d’inaugurer l’ouvrage, avec un texte clair et très bien écrit,  qui,  tel un filet d’eau pure, serpente dans la vallée parfaite de l’économie libérale.

A l’image des anciens Grecs qui tournaient leurs  yeux vers le monde supra-lunaire pour y observer les lois immuables qui gouvernent la course des planètes, on imagine que Monsieur Rosa s’est assis au pied de son arbre, a levé les yeux vers le ciel du marché des monnaies, a contemplé « le mécanisme d’ajustement mutuel des économies » par la variation spontanée des taux de change,  puis, tournant son regard vers le monde sub-lunaire des pratiques de l’Union économique et monétaire,  et constatant (avec horreur) l’existence de l’Euro, ce « prix unique et administré » des monnaies entre-elles,  Monsieur Rosa a poussé son petit cri: « C’est une politique anti-marchés.« 

Parce qu’il bloque le processus qui permettait autrefois de compenser les tendances inflationnistes par une dépréciation du Franc, l’économiste libéral redoute que  l’euro pousse notre pays à  se tourner vers un remède pire que le mal: le protectionnisme.

Tel est le credo de Monsieur Rosa, qui voit dans le démantèlement de la monnaie unique la promesse d’une retour à la vérité du marché des changes.

Est-ce parce que la religion du marché est très ancrée dans son esprit qu’il ne produit aucune donnée pour étayer sa thèse d’un euro trop cher pour l’économie française?

Or, trois données factuelles mettent dans l’inconfort les idées de notre auteur

  • Depuis 1993, l’indice des prix des biens et services exportables a baissé de 5% en France et augmenté de 15% en Allemagne (OFCE 2015).
  • 60% de l’écart de compétitivité de la France vis-à-vis de l’Allemagne résulte d’un manque de qualité (OFCE 2015) : si les entreprises exportatrices allemandes ont accru leurs prix et leurs marges, c’est en raison d’un gain de qualité.
  • Si Monsieur Rosa était plus libéral qu’obsédé par l’Euro, il aurait noté que le prix des biens et services non échangeables s’est envolé en France (dans la construction, la restauration, etc…), peut-être en raison d’un manque de concurrence, de règlementations trop fortes. Ce n’est pas le cas en Allemagne et ce problème interne ne saurait se régler par une dévaluation (Note d’Analyse, septembre 2014).

Alberto Bagnai et la dénonciation du capitalisme financier

Alberto Bagnaï est un économiste italien assez truculent qui mène dans son pays et en Europe une campagne résolue contre l’Euro.

Contrairement à Monsieur Rosa, qui assiste à la naissance du communisme dès qu’il pense à l’euro, Monsieur Bagnaï ne se fait aucune illusion sur les vertus du marché libre. Il est d’ailleurs le seul parmi les auteurs de l’ouvrage à employer le terme « capitalisme financier ».

Son texte est émaillé de propos à l’emporte pièce contre les Etats-Unis ou les élites italiennes que l’on peut sauter sans regrets.  En revanche, plus intéressantes sont ses réflexions sur la crise financière italienne, en particulier lorsqu’il s’insurge sur l’interdiction qui a été faite au gouvernement italien, en novembre 2015, d’affecter 4 milliards d’euros au sauvetage de 4 banques régionales.

Plus globalement, Alberto Bagnaï refuse d’expliquer le marasme du monde industrialisé par la concurrence commerciale des pays émergents ou le progrès technique. Selon lui, c’est l’ouverture sans contrôles des marchés financiers qui serait à l’origine du creusement des inégalités, de l’explosion des dettes privées et des bulles spéculatives. Il cite en particulier une étude de la Banque Mondiale qui tend à démontrer que « la part des salaires dans le revenu n’a pas diminué dans les pays de l’OCDE qui n’ont pas souffert de crises financières ».

Pessimiste, Bagnaï ne croit pas que nous sortirons du marasme (euro ou pas) si « on ne rétablit pas un consensus international sur la nécessité de réglementer les flux internationaux de capitaux ».

Signalons qu’il propose un second  texte (« L’Euro et le déclin de l’économie italienne« ), qui, s’il est un peu trop unilatéral, est plaisant lorsqu’il qualifie ironiquement l’euro de « plus grand succès de la science économique » parce que la situation actuelle a été annoncée, depuis fort longtemps, par d’éminents économistes (Friedman, Dornsbusch, Kaldor…).

Jean Claude Werrebrouk, le radical

Cet économiste propose une analyse assez radicale, enlevée et  cohérente.

Son constat d’ensemble est plutôt keynésien, puisqu’il dénonce une situation de sous -emploi provoqué par la généralisation des politiques de dévaluation interne (baisse des salaires, des dépenses publiques) dans les pays soumis aux crises des dettes souveraines ou craignant de l’être.

L’auteur n’espère pas que la dissolution de l’Euro procure des effets positifs immédiats. Bien au contraire, il énumère un certain nombre de risques (hausse du coût en monnaie nationale des dettes externes privées, guerre des monnaies, appauvrissement du revenu réel consécutif aux dévaluations). Mais tout cela n’effraie pas le vaillant souverainiste, à condition toutefois que le système financier du pays quittant l’Euro bénéficie d’une garantie publique (euphémisme qui désigne la prise de contrôle de la Banque centrale nationale par l’Etat)

L’auteur affirme que les tentatives de réformes institutionnelles qui sont menées pour sauver la monnaie unique  (espace « d’homogénéisation financière dépourvue de puissance souveraine » ) ne feront qu’accélérer son déclin. Il met notamment l’accent sur la nécessité pour la BCE d’exercer un contrôle encore plus serré sur les Banques centrales nationales ainsi que les banques commerciales (union bancaire, Money helicoptère), ce qui ne manquera pas, à ses yeux, de provoquer une réaction défensive des Nations concernées.

Deux critiques :

  • Jean-Claude Werrebrouk envisage l’utilisation de l’article 16 de la Constitution (les pleins pouvoirs) pour réquisitionner la Banque de France et mettre en oeuvre une sortie-dévaluation de la monnaie unique. Fort bien, mais quelle majorité soutiendrait ce projet? L’article 16 est-il prévu à cet effet? Quand sortirait-on de cette sorte d’état d’urgence économique?
  • L’auteur croit compter sur le conservatisme financier allemand le plus dur pour accélérer la fin de l’Euro (« on va pas payer pour les Grecs » etc…). Ces tensions existent bien, mais pourquoi ne pas critiquer la propagande qui émane de ces milieux réactionnaires? Par exemple, il aurait été intéressant de préciser qu’en cessant de prêter aux pays du Sud, les banques allemandes obligent la BCE à maintenir sous perfusion les banques de ces pays, ce qui revient à socialiser les pertes potentielles entre Banques Centrales…et, au final,  arrange bien l’Allemagne.

Les comiques de service : Olivier Berruyer, Charles Gave et Hervé Juvin

Et maintenant, ouvrons un espace au rire.

L’inénarrable Olivier Berruyer a commis un texte filandreux (« L’impact social de l’Euro ») dont la moitié est constituée de graphiques et de citations.  On s’ennuie ferme, sauf lorsque l’auteur propose un graphique sur l’évolution des différentes monnaies par rapport au mark allemand entre 1970 et 1998 afin que l’on s’émerveille de ce que, dans le monde d’avant, le Franc, la Drachme, la Pésete et la Lire dévaluaient souvent et fortement. Or, tout obnubilé qu’il est par sa croisade contre l’Euro, Berruyer ne se rend pas compte que les épisodes de dévaluation cessent à partir du début des années 80, soit bien avant la monnaie unique. S’il en avait cherché la raison, il aurait (peut-être) découvert une idée intéressante dans l’article de son compère Alberto Bagnaï, qui a remarqué ce fait et qui l’explique par la libéralisation des flux financiers internationaux.

Charles Gave est fondateur et président de Gavekal research et Gavekal securities. Il est l’auteur, aux éditions Bourin, de « l’Etat est mort, vive l’Etat! » Ce personnage a réussi à produire quatre pages qui se terminent par un appel à détruire l’Euro pour sauver les entrepreneurs français et permettre au pays de supporter le poids de son excès de fonctionnaires  (deux fois plus nombreux chez nous qu’en Allemagne, dit-il). Au terme de son parcours hallucinatoire, l’auteur cite le Général Gamelin.

L’ouvrage s’achève en fanfare avec le tonitruant Hervé Juvin, un essayiste qui se lance dans de furibardes attaques contre la « ploutocratie étrangère, nomade et rapace » et nous invite à reprendre notre souveraineté économique au moment où « les Etats réaffirment qu’à la fin, ce sont eux les patrons« . Cet homme est un régal.

Les rodomontades et approximations de Jacques Sapir 

Dans son premier article, Jacques Sapir s’élève contre les conséquences anti-démocratiques de l’euro et nous propose un néologisme : la « démocrannie ».

Une fois remis du choc esthétique qu’on éprouve à la découverte de ce concept, une question assaille l’esprit: de quoi s’agit-il?

Et bien, la « démocrannie », résultat d’un carambolage entre les mots démocratie et tyrannie, est censée décrire le comportement des  gouvernements européens qui, après être parvenus au pouvoir par des formes légales, exercent le pouvoir injustement par le truchement des politiques d’austérité et du démantèlement du droit social (« Loi Travail »).

Est-ce pour cela que Jacques Sapir est un démocrate?

Pas vraiment…En effet, l’économiste se réclame d’une forme de souveraineté particulièrement autoritaire inspirée par le juriste allemand Carl Schmitt. Si l’on néglige cette référence, on ne comprend pas pourquoi Jacques Sapir préconise que la sortie de l’Euro s’effectue via l’utilisation de l’article 16 pour une durée de six mois, ce qui est tout à fait dans l’esprit  de Carl Schmitt, qui définissait la souveraineté comme la capacité  de désigner l’ennemi (intérieur ou extérieur) et à rabattait la logique du politique sur celle de la guerre.  Du reste, c’est fort mal à propos que Jacques Sapir cite Catherine Colliot-Thélène et son concept de « démocratie sans démos » car la philosophe, inquiète des dérives autocratiques de l’UE,  n’appelle absolument pas à les combattre en sacralisant la souveraineté nationale  mais en « dénationalisant » la citoyenneté, ce qui est diamétralement opposé aux préjugés nationalistes de Jacques Sapir.

Dans son second (« De la sortie de l’euro à la reconstruction de l’économie française »), l’auteur développe une forme de nostalgie pour les Trente Glorieuses, et en particulier pour le circuit financier administré de l’époque (banques nationalisées, avances du Trésor à l’Etat, crédits bonifiés…) dont il lui semble qu’il est à l’origine de la croissance économique remarquable de ces trois décennies.

Jacques Sapir s’appuie avec raison sur le travail intéressant de Dani Rodrik qui a décrit les conditions préalables au succès économique des pays d’Asie du Sud-Est, connus pour leur haut niveau d’interventionnisme. Pourtant, comme l’auteur constate qu’une des conditions définies par Rodrik, à savoir des taux d’intérêt réels positifs, n’a pas été (selon Sapir) vérifiée en France, il en conclue avec désinvolture « qu’il est donc possible que cette condition ne soit pas nécessaire« .

Le lecteur rigoureux trouvera profit à lire cette étude de l’OFCE qui montre que les taux d’intérêt réels français ont été, en réalité,  légèrement positifs dans les années soixante, ce qui lui permettra de vérifier,  une nouvelle fois,  que les a priori de Jacques Sapir ne résistent jamais très longtemps à l’examen.

Au oui, j’oubliais deux articles de Maria Negreponti-Delivanis qui traitent du sort scandaleux infligé à la Grèce, sacrifiée pour des résultats que l’on cherche encore, sur l’autel de la monnaie unique.

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Cinq foutaises sur l’Euro

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Le 28 février dernier,  l’économiste Jacques Sapir appelait de ses voeux la constitution de « Comités d’action de la révolte sociale » pour abattre simultanément la  » Loi Travail » et l’Euro.

Deux jours plus tard, soit près de 99 ans après les «Thèses d’avril » dans lesquelles Lénine assénait ses derniers coups au Gouvernement Kerenzki, l’éminent Sapir publie ses « Cinq thèses sur l’Euro » qui résument les raisons de son combat métaphysique contre ce qu’il nomme « L’Euro cauchemar ».

Pour l’instant, il semblerait qu’une seule personne ait répondu à cet appel au soulèvement. Il s’agit d’un cavalier,  positionné en Corse.

Il faut bien un début à tout.

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Puisque l’heure est grave, examinons en détail ces « Cinq thèses ».

Thèse N°1

«L’Euro n’est pas une monnaie car elle ne correspond pas à une autorité politique unique et à une volonté politique assise sur une légitimité populaire. »

«L’Euro est un système de changes fixes, qui peut s’apparenter, dans les faits, à l’étalon-or.»

Cette première thèse est intéressante puisqu’elle apporte la démonstration que Jacques Sapir ne connaît pas la nature de l’Euro.

Jacques Sapir écrit que « l’Euro n’est pas une monnaie car elle ne correspond pas à une autorité politique unique et à une volonté politique assise sur une légitimité populaire ».

Or,  dès les premières réflexions sur le notion de souveraineté, il est apparu que la monnaie n’était pas entièrement la chose du Prince et que le droit de battre monnaie n’impliquait pas l’exercice arbitraire de la souveraineté monétaire.  En effet, dans les Six Livres de la République (1576),  Jean Bodin soutient qu’il est dans l’intérêt des Princes européens d’établir une convention pour émettre une monnaie commune, combattre l’inflation et le faux monnayage, ceci afin de que l’Etat conserve la confiance du Peuple, mais aussi pour éviter les guerres auxquelles conduisent les altérations monétaires (Jérôme Blanc).

Ensuite, les Constitutions de la IVième et de la Vième République, qui ont été approuvées par le peuple français, autorisent l’Etat à transférer des éléments de souveraineté dans le cadre de coopérations internationales (Emmanuelle Jouannet).

Quant à l’Euro, il a été ratifié par référendum en 1992 .

Après avoir tenté de délégitimer politiquement l’Euro, Jacques Sapir invente une définition  de l’Euro, qu’il décrit comme « un système de changes fixes, qui peut s’apparenter, dans les faits, à l’étalon-or ».

A nouveau, l’auteur se trompe car un système monétaire international ne se réduit pas à un régime de change.  En l’espèce,  l’Euro est  d’abord une monnaie qui circule entre les banques commerciales et centrales (on parle de monnaie centrale), de sorte que la continuité des paiements est assurée entre les pays de l’Eurozone, comme elle l’est entre la Lozère et l’Ille et Vilaine. L’Euro est un « système des paiements unifié », comme le rappelait le 21 janvier dernier, dans un débat,  un Michel Aglietta agacé par les outrances de Jacques Sapir.

 Le graphique ci-dessous donne à voir cette réalité.

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Les soldes Targets 2 (Trans-European Automated Real-Time Gross Settlement Express Transfer System) désignent le solde des dettes entre les différentes banques centrales des Etats membres.

Avant la crise, les soldes étaient nuls, ce qui implique que les déséquilibres courants intra-européens étaient financés par des entrées de capitaux privés sans que la BCE ait à apporter son écot.

L’ouverture des soldes Targets2 montre que l’Espagne, l’Italie ou la Grèce (ainsi que la France) sont dans l’incapacité de boucler leur balance des paiements en raison du rapatriement de capitaux vers l’Allemagne.

 Si nous basculions dans un système d’étalon-or (ou tout autre régime de changes fixes), ces pays connaîtraient des sorties d’or ou une diminution de leurs réserves de changes et s’exposeraient à des ajustements déflationnistes considérables.

L’existence d’un prêteur en dernier ressort (la BCE) permet de fournir aux pays déficitaires de quoi boucler leur balance des paiements. On peut dire que BCE tient à bout de bras l’Eurozone, qui,  sans ce système des paiements,  aurait explosé.

Thèse n°2

 « L’Euro est un facteur de récession à la fois structurelle et conjoncturelle »

Cette thèse se déploie dans trois gros paragraphes (voir le quadrant ci-dessus) qui contiennent presque autant d’erreurs qu’un livre de Lorant Deutsch.

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Les statistiques produites par Jacques Sapir sont incorrectes à bien des égards.

Prenons par exemple ce graphique étrange, qui voudrait nous faire croire que le PIB grec par habitant serait 40% inférieur à son niveau de 1999…

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Mais le festival ne s’arrête pas là.

Le tableau ci-dessous, parfaitement illisible au demeurant, compare un échantillon de 9 pays de la zone Euro à 4 autres, dont les Etats-Unis et le Canada.

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Pourquoi la Finlande et pas l’Irlande? Pourquoi la Suède et pas la Norvège? Pourquoi n’y a t-il pas de moyenne européenne pour les évolutions du PIB/habitant? Pourquoi cette curieuse césure entre les périodes 1999-2007 et 2008-2015. A-t-on cherché à doper les chiffres de la croissance britannique et suédoise dans la dernière période, en faisant démarrer les compteurs non pas en 2007 (dernier pic d’activité avant la récession) , mais un an plus tard?

Bref, tout ceci est catastrophique. Un oeil exercé ne s’y trompe pas, les autres tombent dans le panneau…

Voici de vrais chiffres.

De 1999 à 2011, le PIB par habitant de la zone Euro et des Etats-Unis ont augmenté au même rythme (A. Orphanides)

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La crise qui frappe spécifiquement la zone Euro a démarre en 2012, mais le rebond consécutif à la récession de 2009 est comparable à celui des Etats-Unis.

Voici quelques données  concernant ce  rebond,  tirées de la Base Eurostat.

 

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D’après ces chiffres, en 2011, la zone Euro était dans un meilleur état que le Royaume-Uni:

  • En 2011, 2 ans après la première récession de 2009, le PIB de la zone Euro est 1 point en dessous du niveau de 2008 (pic d’activité précédent).
  • En 2011, 3 ans après le début de la récession au Royaume-Uni, le PIB britannique est 3,2 points en dessous du niveau de 2007 (pic d’activité précédent).

 

b) Euro = sous investissement?

Contrairement  à ce qui est dit dans le document de Mr Sapir, entre 2002 et 2007, l’investissement productif est aussi dynamique dans la zone Euro qu’au Royaume-Uni et ne présente qu’un an de décalage par rapport aux Etats-Unis

 

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c) Euro=impossibilité de dévaluer= impossibilité d’ajuster les balances courantes? 

Jacques Sapir attribue aux différentiels de salaires et de prix la responsabilité principale des déséquilibres des balances courantes intra-zone.

Or, plusieurs travaux ont permis de balayer cette assertion (citons G. Gaulier, V. Vicard et S. Piton). Entre 2001 et 2008, les exportations espagnoles, grecques ou portugaises ont augmenté à un rythme identique ou supérieur à celui des autres pays de la zone Euro. Le déficit extérieur de ces pays s’explique par un excès d’importations lié à un « choc de demande » associé à la diminution des taux d’intérêts qui résultent de l’appartenance à la zone euro.

Dès lors, l’ajustement des balances courantes intra-zone euro aurait exigé non pas une variation du taux de change ou de l’ensemble des salaires, mais l’application d’une politique budgétaire expansive au Nord et restrictive au Sud.

A ce titre, une partie du rééquilibrage des déficits commerciaux intra-européens accumulés entre 1999 et 2007 aurait demandé, non pas le retour aux monnaies nationales et la réévaluation du Mark, mais un transfert budgétaire des pays déficitaires (en surconsommation) vers l’Allemagne (en sous-consommation).

e) Et la France dans tout ça?

L’auteur constate que de 1999 à 2007, le PIB français augmente plus vite qu’en Allemagne (2,1% en moyenne annuelle contre 1,64%).

Un peu gêné par une statistique incompatible avec sa conception catastrophiste de l’Euro, l’auteur se lance dans des explications sans cohérence : d’un côté, il nous explique que l’ensemble de ce surplus de croissance repose sur des exonérations de cotisations sociales …dont il nous dit par ailleurs qu’elles ont seulement servi à compenser les méfaits de l’Euro, d ’un autre côté, il met en avant un effet bénéfique lié à la dépréciation de l’Euro, alors que celle-ci n’intervient qu’entre 1999 et 2002. Comprenne qui pourra…

Thèse n°3

«L’Euro est un facteur de financiarisation de l’économie.»

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Jacques Sapir n’explique pas ce qu’il entend par financiarisation. Débarrassé des bienséances scientifiques il préfère donner libre-cours à ses opinions.

C’est ainsi que nous lisons que la financiarisation, c’est « profondément malsain », qu’elle est le « pivot réel » de l’activité économique et que l’Euro en est le bras armé.

L’auteur va jusqu’à affirmer que l’impossibilité d’affronter la finance à l’intérieur de l’Euro justifie que l’on en sorte. Cet argument d’une parfaite inanité puisque, où que se porte notre regard dans l’OCDE, nul pays extérieur à l’Euro ne développe un modèle de financement alternatif… et tout porte à croire que le souhait d’échapper à la réglementation financière européenne est l’un des motifs du Brexit annoncé.

a) La zone Euro ne manifeste pas de tendance spécifique à la financiarisation

Comme toute monnaie, l’Euro est lié organiquement à la finance (la monnaie est une dette de banque ainsi qu’un actif patrimonial liquide). C’est ce qu’enseigne la théorie keynésienne et il faudrait être un illuminé néoclassique ou un révolutionnaire sympathique pour croire à (ou songer à) la séparation des sphères monétaires et financières.

A partir de là, on doit se demander si l’Euro coïncide ou non avec une emprise spécifique de la sphère financière sur l’économie.

Au plan quantitatif, les données ne signalent aucune atrophie financière: depuis le milieu des années 80, la place des activités financières dans la valeur ajoutée est à la fois stable et relativement faible.  Il en est de même pour la diffusion du crédit et la capitalisation boursière, qui évoluent à l’unisson de la moyenne des pays industrialisés (Cournède, Denk) .

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b) L’Euro monnaie internationale

Jacques Sapir passe sous silence un fait capital: l’Euro est une monnaie internationale.

C’est très dommageable car il n’est pas possible de parler sérieusement des soubresauts de la finance internationale sans remonter à la source, à savoir les « externalités négatives » qu’implique l’hégémonie du dollar (Aglietta).

Deux constats s’imposent:

-L’Euro pèse 2 à 3 fois plus dans les réserves de changes internationales que la somme des 19 anciennes monnaies au milieu des années soixante-dix. L’Euro occupe une place secondaire mais réelle.

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Thèse 4

«L’Euro est une machine de guerre au profit de l’Allemagne. »

Ici, la valeur ajoutée de l’auteur se résume à la formule « machine de guerre ».

Pour le reste, il reprend l’argument de « la monnaie largement dépréciée par rapport à ce que devrait être normalement le taux de change du deutschmark » (de l’ordre de 40%).

a) Les excédents commerciaux allemands ne sont pas une nouveauté

L’histoire de l’humanité ne débute pas le 1er janvier 1999 et la situation que nous connaissons, avec un commerce extérieur allemand resplendissant et un commerce extérieur français en berne est quasiment le décalque de la situation qui prévalait au cours des années 80.

Il est intéressant de rappeler que les dévaluations à répétition du franc au cours des années 80 ne parvinrent pas  à changer la donne.  Un imprévu historique s’en chargea : la chute du mur de Berlin…

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b) Le rôle du hasard historique dans la suprématie allemande

Hannah Arendt dit quelque part que la pensée totalitaire est parfaitement rétive à l’idée que tous les événements n’aient pas une cause unique.

Prétendre que l’Euro est « une machine de guerre » pro allemande est du même acabit.

Prenons par exemple l’argument traditionnel d’après lequel les exportations allemandes, en raison de leur qualité, seraient moins sensibles aux prix. Ce fait est en réalité moins important que l’on ne le croit (A. Benassy-Queré) et il est plus vraisemblable que les exportations allemandes ont bénéficié du décollage imprévu des pays émergents (très demandeurs, jusqu’ici, en biens d’équipements) au cours des années 2000.

Au plan macroéconomique, la faiblesse de la demande allemande ne s’explique pas seulement par la baisse des salaires. Le différentiel des taux d’intérêt réels entre le centre (faible inflation) et la périphérie de l’Europe (forte inflation), provoqué par l’unicité des taux d’intérêt nominaux de la BCE,  a joué un rôle significatif, bien que procyclique et destabilisant.

c) L’Allemagne redistribue les cartes  industrielles à l’extérieur de la zone euro

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L’évolution des avantages comparatifs avant la crise tend à démontrer que 4 puissances industrielles dominaient en Europe (l’Allemagne, l’Italie, l’Irlande et la Finlande). Etre 1995 et 2008, le « transfert » des avantages comparatifs industriels vers ces pays s’est effectué en défaveur de pays n’appartenant pas à la zone Euro (Bulgarie, Suède, Roumanie).

 

Thèse 5

«L’Euro est aujourd’hui un facteur de conflit majeur en Europe. »

Au nom de « la survie de l’Europe » et de « l’esprit de réconciliation des peuples », Jacques Sapir demande la dissolution rapide de l’Euro car, selon lui, des peuples aux intérêts différents ne sauraient être soumis à une discipline monétaire unique sans déclencher de fâcheuses tensions nationalistes.

Venant d’un personnage dont chacun connaît la bienveillance envers l’Allemagne et le militantisme pacifiste, cette thèse fait sourire. Nous étions chez Trissotin, nous voici chez Tarfuffe…

Toutefois, il est vrai qu’un vent mauvais souffle sur le continent européen et que les règles de l’UEM n’y sont pas étrangères.

Pour autant, même si le comportement agressif des instances européennes vis-à-vis de la Grèce (ou plus récemment du Portugal), appuyé par la propagande souverainiste qui sévit dans les régions les plus prospères de l’Eurozone, a provoqué une réaction légitime d’une partie des opinions publiques attachée à « l’esprit européen », faire de l’Euro et de l’UE la cause des tensions entre peuples c’est aller un peu vite en besogne.

En premier lieu, bénéficier de l’UE ou de l’Euro n’empêche pas de vouloir en sortir, et inversement.

Prenons les exemples de l’Angleterre et de l’Espagne.  Au pays du pudding,  il apparaît que les retombées très positives de l’appartenance à l’UE n’ont pas atténué l’euroscepticisme de la population anglaise, savamment entretenu par une presse à sensation. Dans le second cas, malgré les avanies subies par l’Espagne (principal pays déficitaire vis-à-vis de l’Eurozone) et la dureté de la crise économique, ce pays reste attaché à la construction européenne. L’Irlande et le Portugal sont également dans ce cas.

En deuxième lieu, la méfiance vis-à-vis de l’Allemagne est réapparue dès la naissance de l’Euro, non pas en raison de la monnaie unique mais parce que l’avènement de l’UEM était la conséquence, ou plus précisément la contrepartie de l’unification allemande. On pense ici à l’attitude méfiante de François Mitterrand vis-à-vis de la perspective d’une Allemagne reconstitué et déliée de ses engagements européens.

En troisième lieu, les souverainistes font preuve d’un simplisme inverse à celui des européistes quand ils prétendent que le meilleur moyen de concilier des intérêts divergents est d’ériger entre tous les pays qui ne sont pas des clones des pare-feu monétaires et douanier. Chacun chez soi et tout ira pour le mieux en somme.

Or le concert européen, on peut le regretter d’ailleurs, a toujours avancé sur la base d’une coopération/rivalité qui pousse les peuples (plus précisément leurs classes supérieures) à défendre leurs intérêts respectifs au sein d’un jeu de négociations qui relève du mercantilisme intelligent. Par exemple, chacun sait que l’Euro est une coproduction franco-allemande, autour de laquelle de grands intérêts privés et publics, mais aussi des groupes sociaux (classes supérieures, retraités, jeunes qualifiés) se sont joints pour former un bloc hégémonique

Enfin, contrairement à la thèse d’après laquelle l’Allemagne refuserait toute fédéralisation budgétaire par ce que cela menacerait de « détruire son économie », on observe que de nombreux projets sont en cours de réalisation ou sont en débat. On pense ici à l’union bancaire, au projet d’un fond public de stabilisation de la conjoncture ou bien encore à la proposition de financer des investissements par la BCE ou des emprunts publics européens.

Contester le fonctionnement de la zone Euro est légitime, demander sa dissolution n’est pas illicite et, après tout, la recherche internationale n’est pas avare en travaux exploratoires ou critiques inspirés par Keynes, Minsky ou Marx (Lapavitsas, Varoufakis, Marc Lavoie, Sergio Cesaratto…)

Mais propager l’idée que les malheurs du continent résultent de la malfaisance de l’Allemagne ou d’une caste d’apatrides qui dirigeraient illégitimement chaque pays de l’Euro-zone relève de la paresse intellectuelle ou de la propagande.

La critique de l’Euro est une affaire trop sérieuse pour qu’on la laisse aux Europhobes.

Référence

Michel Aglietta; L’avenir de l’Euro, Institut Diderot, 21/01/2016.

Michel Aglietta, La monnaie, la valeur et la règle, Revue de la régulation, 16, Automne 2014

 M. Aglietta, T. Brand, Un new deal pour l’EuropeUn new deal pour l’Europe, Cepii.

 A Benassy-Quere et alii, L’Euro dans la guerre des monnaies, Notes du CAE, 11 janvier 2014. 

J. Blanc,  Les monnaies de la République. Un retour sur les idées monétaires de Jean Bodin, 2006.

Cournède, O. Denk, P. Hoeller, Finance and inclusive growth, OCDE Economic Policy Papers, n° 14, 11 juin 2015

Gaulier et V Vicard, Evolutions des déséquilibres courants dans la zone Euro : choc de compétitivité ou choc de demande ? , Bulletin de la Banque de France, n° 189, 2012

Emmanuelle Jouannet, De la personnalité et de la souveraineté de l’Etat dans la Constitution de 1958. Théorie française de l’Etat et intégration européenne. Paris Sorbonne.

Athanasos Orphanides, The Euro Area crisis : Politics over economics, MIT Sloan research paper, n° 5091-14, juin 2014

Sophie Piton, Déséquilibres des balances courantes en zone Euro : où en est-on ?  L’économie mondiale 2015, OFCE.

Xavier Ragot, Faut-il rembourser la dette ? Débat ENS, 3 mars 2016.

Jean Bodin et l’euro

jean bodin

Depuis quelques années, le débat politique européen est le théâtre d’un brouhaha contestataire qui se revendique du « souverainisme ». La France n’y échappe pas,  au point que la Nation qui a investi tant de forces intellectuelles et morales dans le clivage « gauche-droite » voit fleurir des partis, des follicules, des blogs et même des intellectuels qui se réclament du « souverainisme ».

Parmi les voix qui comptent au sein de ce mouvement on trouve l’économiste Jacques Sapir, spécialiste des questions monétaires,  dont le blog (Russeurope) et les interventions audio-visuelles bénéficient d’une audience non négligeable.

On a le droit de critiquer le fonctionnement des institutions européennes, de contester les implications économiques et sociales des Traités et  même de réclamer une rupture, négociée ou non, avec l’Europe telle qu’elle se fait.

 Le problème du « souverainisme » n’est pas qu’il conteste les instances européennes mais qu’il fonctionne comme une idéologie  qui rabat tous les problèmes de notre pays sur l’abandon (supposé) de sa souveraineté.

En idéologue,  Jacques Sapir martèle qu’il n’y aurait ni chômage de masse, ni révoltes en banlieue, ni insécurité, ni GPA-PMA, ni islamisme radical,  si la Nation française retrouvait sa souveraineté face à l’Union Européenne. A l’occasion, il prophétise la « barbarie », la « guerre civile » et « la violence directe » si l’on ne suit pas ses préceptes.

Plus fondamentalement, chez Jacques Sapir, l’esprit de système se manifeste par sa prétention à dire le bon et le vrai en matière de philosophie politique en se plaçant sous l’autorité d’un théoricien  important, Jean Bodin (1529-1596).

Or, nous allons voir qu’entre les idées de Jean Bodin et les allégations de Jacques Sapir, il existe un fossé considérable.

Jacques Sapir, le souverainiste qui ne maîtrise pas le concept de souveraineté

Le Professeur Sapir aime rappeler qu’il s’est donné la peine de lire les six livres des Six Livres de la République de Jean Bodin, l’un des pionniers de la philosophie de la souveraineté.

D’après Jean Bodin, la souveraineté est la faculté éternelle de faire et de défaire la Loi sans rendre de comptes à personne. Par exemple, lorsque Mirabeau défendait le droit de veto absolu du Roi (« Voulez-vous l’anarchie ? Donnez à la France un Roi sans le droit de véto »), il niait la souveraineté de l’Assemblée nationale en ce sens qu’il ruinait son « pouvoir de faire », y compris des erreurs. La souveraineté est toujours plus ou moins « intense » selon qu’elle est concentrée dans les mains d’un Prince ou dispersée entre celles des Parlementaires ou des citoyens, mais la souveraineté disparaît toujours dès qu’il n’existe aucun moyen de se soustraire au droit de véto non suspensif d’une autorité extérieure.

Afin de bien comprendre, prenons un exemple contemporain : la vente des Mistrals à la Russie.

Cet évènement a donné à Jacques Sapir l’occasion de jouer son rôle de statue du grief en fustigeant le gouvernement français et le Président de la République.  Or le refus de vendre ces navires est un acte plus conforme à la souveraineté nationale que  l’omission par le Président Sarkozy d’introduire une clause de sauvegarde, pourtant usuelle dans ce genre de contrats,  qui aurait permis à notre pays de se dédire en cas de force majeure, en l’occurrence suite à l’annexion de la Crimée. Les Russes auraient aimé que la France la boucle, il en est allé autrement.

Le concept de souveraineté tel que défini par Jean Bodin est suffisamment subtil pour permettre à Jacques Sapir d’égarer  ses lecteurs (ou de s’égarer lui-même) en usant d’une définition « à la carte ».

Par exemple, lorsqu’il ferraille avec des « souverainistes de gauche » à la sauce Lordon ou Mélenchon, Sapir conteste leur droit à séparer la souveraineté nationale et la souveraineté populaire, au nom de la conception une et indivisible de la souveraineté que formule Jean Bodin

Mais lorsqu’il argumente contre les « européistes », Jacques Sapir est en contradiction avec Bodin, et pour tout dire, avec la logique la plus élémentaire.

En effet, comment peut-on prétendre d’un côté que le rétablissement de la souveraineté monétaire est une affaire « technique » (utilisation de l’article 16 de la Constitution, application de la Lex monetae qui permet à chaque Etat de choisir sa monnaie et de l’utiliser pour libeller sa dette publique) et d’un autre côté, se lamenter de la disparition ou de la quasi disparition de la souveraineté française ?

Pour le dire plus simplement, puisque la souveraineté est indivisible, soit elle est, soit elle n’est pas.

-Si elle est,  alors elle est entière et les freins ou transferts éventuels de compétences (comme la monnaie) ne sauraient être irréversibles a priori.  Par exemple, lorsque les grands ancêtres ont aboli la Royauté en France, ils ont intensifié une souveraineté nationale qui existait dès 1789, lorsque le Roi se vit attribuer un droit de véto non pas absolu mais suspensif. Quant à l’Europe,  le Traité de Lisbonne codifie dans son article 50 une procédure qui permet à un pays de sortir de l’Union européenne. Il proclame donc que l’Union Européenne est un regroupement de Nations souveraines.

-Si elle n’est pas, il n’est pas possible de la réanimer en trois de coups de cuillère à pot.

Jean Bodin, le théoricien de la souveraineté qui réclamait une union monétaire

Il est instructif de constater que lorsque Jacques Sapir glose sur le « cauchemar de l’Euro » et la nécessité de sa « dissolution rapide », ses références à Bodin sont plus rares.

C’est logique car les conceptions monétaires de l’auteur des Six Livres de la République ont plus de proximité avec celles de Wolfgang Schauble que des théories souverainistes.

Pour Jean Bodin, la compétence monétaire (battre monnaie et en fixer le cours) est un attribut secondaire de la souveraineté de l’Etat où priment les aspects politiques (défense, diplomatie, faire la loi…). Il souligne que la politique monétaire doit être préservée le plus possible des impromptus de l’arbitraire étatique. C’est pourquoi, nous trouvons chez Jean Bodin une réflexion sur la nécessité d’une coopération monétaire dans le cadre d’une monnaie commune dont la valeur en or serait stable.

Jean Bodin justifie sa position d’un point de vue économique et politique.

Il est un farouche adversaire des dévaluations monétaires auxquelles les monarques s’adonnent pour gruger leurs créanciers locaux et étrangers.

Voici comment le théoricien préféré du souverainiste Jacques Sapir pourfendait les méfaits de l’inflation:

« Car si la monnaie, qui doit régler le prix de toutes choses, est muable et incertaine, il n’y a personne qui puisse faire état au vrai de ce qu’il a : les contrats seront incertains, les charges, taxes, gages, pensions, rentes, intérêts et vacations incertaines ; les peines pécuniaires et amendes limitées par les coutumes et ordonnances seront aussi [p. 513] muables et incertaines ; bref, tout l’état de finances et de plusieurs affaires publiques et particulières seront en suspens, chose qui est encore plus à craindre, si les monnaies sont falsifiées par les Princes, qui sont garants et débiteurs de justice à leurs sujets. » La République. Livre 6. Chapitre 3.

A l’évidence, Draghi et Schauble auraient plus de plaisir à signer ce texte que Yanis Varoufakis.

Qui plus est, Jean Bodin insiste sur les conflits militaires ou les tensions diplomatiques qui naissent de la mauvaise gestion financière des Etats et des dévaluations. Il s’alarme du risque d’effondrement de la confiance du public dans le monarque qui, s’il a le droit de commander, a parallèlement le devoir d’aménager un environnement légal et monétaire propice à la bonne conduite des affaires.

En conséquence, Jean Bodin proposait que les Etats européens se dotent d’un système monétaire commun (frappe de monnaies au contenu en métal précieux identique) dans le cadre d’une convention internationale qui interdise les dévaluations, ou du moins les dissuade.

On le voit, l’utilisation de Jean Bodin par Jacques Sapir est fautive, voire absurde,  à bien des égards.

Le souverainisme est à la souveraineté ce que l’autoritarisme est à l’autorité, c’est-à-dire une idéologie, un système qui échoue à poser les bonnes questions et surtout à résister avec efficacité à l’idéologie néolibérale.

Plutôt que de se demander comment revenir à la monnaie nationale, il faudrait mieux identifier le problème européen : pourquoi l’Euro est-il devenu une monnaie étrangère dans certains pays? Comment y remédier ?

Jean Bodin a défini la République comme « un droit gouvernement de plusieurs ménages et de ce qui leur est commun, avec puissance souveraine ».

Un tel régime est impossible à l’échelle européenne mais Bodin était sensible à l’existence d’un bien commun aux Etats européens, notamment grâce à la circulation des hommes, des marchandises, des monnaies et à la lutte contre les dévaluations monétaires.

L’Union Européenne et la zone Euro ont montré qu’elles devenaient un simulacre d’administration d’un bien commun qui existe bel et bien mais n’est pas géré dans l’intérêt de tous. Plutôt que de revenir vers le passé, Jean Bodin nous inviterait à réfléchir à la manière droite de gérer cet espace,  dans le respect des souverainetés.

Pour aller plus loin

Florent Banfi, Sortir de l’Euro : aspects juridiques. Le Taurillon magazine eurocitoyen. 03/05/2014

Jerôme Blanc, Les monnaies de la république. Un retour sur les idées monétaires de Jean Bodin. Cahiers d’économie politique, L’Harmattan, 2005.

Jean Bodin, Les Six Livres de la République, 1576.

Jeanne Chanteur, La loi naturelle et la souveraineté chez Jean Bodin, Publications de l’Ecole française de Rome, Novembre 1987

Avec un ami comme Jacques Sapir, la Laïcité n’a pas besoin d’ennemis

L’économiste Jacques Sapir donne fréquemment son opinion dans les colonnes de son Blog (RussEurope) à propos de la conjoncture politique française. Tout auréolé de quelques lueurs en philosophie politique, Monsieur Sapir a pris l’habitude de trancher les débats publics du haut de ses conceptions personnelles sur la Souveraineté et la Laïcité.

Le 25 septembre 2014, profitant de la mort tragique d’Hervé Gourdel en Algérie, Monsieur Sapir s’est permis d’infliger ses vues à nos compatriotes musulmans.

Ce faisant, Monsieur Sapir a pris trois risques : le risque intellectuel de la contradiction, le risque moral de la trahison et le risque politique de l’exclusion.

Contradiction

Très exalté, Monsieur Sapir entonne un vibrant « il n’y a QUE DES FRANÇAIS ! » et demande aux « musulmans de France », de répliquer à l’odieux assassinat de Monsieur Gourdel en manifestant  « en tant que Français ».

Or, cette injonction, sans doute animée par de bonnes intentions, pose problème. En effet, la logique voudrait que l’on s’adresse à tous les citoyens français pour les inciter à  manifester comme tels. Découper la population en confessions religieuses pour demander ensuite, particulièrement à l’une d’entre elle, de manifester en faisant abstraction de son appartenance religieuse, est fort curieux.

L’injonction confuse de Monsieur Sapir sonne assez mal à nos oreilles laïques, car elle instaure un droit, pour tous les autres,  les « non musulmans », à être rassurés sur les intentions pacifiques des musulmans…

Pourquoi ne demande-t-il pas aux aux électeurs du Front National de manifester « en tant que Français » , alors que nombre d’observateurs ont constaté leur faible participation à la manifestation qui a suivi les attentats de Charlie Hebdo?

Ne serait-il pas plus légitime de demander  à tous de manifester tout simplement en tant qu’humains?  Cela permettrait aux musulmans qui ne sont pas Français de ne pas se sentir exclus par l’appel de Monsieur Sapir.

Mais ceci soulève une autre question: pourquoi, après tout les musulmans ne manifesteraient-ils pas aussi, voire en premier lieu, en tant que musulmans?

Ce malaise découle d’une confusion de l’auteur à propos de la notion de laïcité.

Un jour, Monsieur Sapir prétend qu’elle fait partie de « notre culture » (sans préciser immédiatement qu’il s’agit ici de culture politique), le jour suivant il nous explique que la laïcité est une condition de la souveraineté (ce qui signifie qu’il confond la laïcité et la distinction entre espace privé et espace public décrite par Julien Freund comme l’un des piliers de la souveraineté, aux côtés des distinctions ami/ennemi et gouvernants/gouvernés), un autre jour encore,  voici que la laïcité découlerait de la souveraineté, et pour terminer, la laïcité ne serait pas la séparation du profane et du religieux…alors que cette définition découle de l’étymologie de ce mot.

Le résultat de tous ce fatras intellectuel est qu’obsédé par l’exclusion du religieux de l’espace public, tout en demandant à des croyants de manifester (!), Monsieur Sapir finit par pondre une injonction aussi confuse et problématique.

Trahison

La laïcité, c’est aussi un idéal: la liberté de conscience des citoyens et la liberté de l’Etat de toute emprise idéologique (y compris l’idéologie ultra laïque).

Or, Monsieur Sapir exprime une conception assez particulière de la protection des cultes.

D’après lui, c’est aux croyants d’obtenir le respect des autres : « Toute religion, si elle ne veut pas être « stigmatisée » doit se conformer au principe de laïcité ».

Cette phrase, qui pourrait passer pour évidente, est en réalité lourde d’implications. Ces propos exercent une violence symbolique inouïe à l’encontre de nos compatriotes croyants, et en particulier ceux de confession ou de culture musulmane

En effet, on se demande quelle religion « voudrait » être stigmatisée et on s’étonne de l’emploi d’une tournure de phrase dont chacun ressent qu’elle sonne comme un reproche.

D’après Monsieur Sapir, le processus de stigmatisation se situerait à la rencontre de deux volontés, celle du stigmatiseur et celle du stigmatisé qui l’a bien cherché.

Ainsi donc, non content de jeter un voile pudique sur les stigmatisations réelles, Monsieur Sapir valide un « droit à la stigmatisation », affaiblissant par là même la capacité des victimes à se défendre, puisqu’elles devraient apporter la preuve qu’elles ne sont pas responsables de leur sort.

Exclusion

Reprenons la phrase que nous évoquions plus haut : « Toute religion, si elle ne veut pas être « stigmatisée » doit se conformer au principe de laïcité ».

Mais comment une religion (suivez mon regard…) se met-elle en infraction?

Voici la réponse : on nous nous explique que «  Les religions ne doivent pas, quelles qu’elles soient, envahir l’espace public ».

« Envahir l’espace public »…Voilà une expression forte, qui ne donne pourtant lieu à aucune justification, comme s’il s’agissait d’un fait social significatif ou d’un délit juridiquement valide.

Pourquoi cette notion est-elle écrite sans guillemets, alors qu’on ne s’en prive pas pour évoquer la notion de stigmatisation ?

La laïcité consisterait-elle selon Monsieur Sapir à utiliser l’Etat pour qu’une partie de la population baisse la tête ? On peut craindre une telle interprétation. En effet, cette thématique de « l’invasion », qui vise en premier lieu l’Islam, est une ritournelle qui circule dans certains milieux laïcards xénophobes, ou tout simplement dans les milieux qui n’acceptent pas d’avoir à traiter d’égal à égal avec des descendants de communautés qui étaient autrefois réduites à une condition juridique subalterne.

 

Démondialisation et créativité statistique

 

Poursuivons notre exploration du livre de chevet des souverainistes français, « La Démondialisation », rédigé par l’ économiste Jacques Sapir.

Aujourd’hui, attardons nous sur un important graphique, qui se trouve à la page 43 du dit ouvrage, très révélateur de la méthode Sapir . Ce graphique est supposé démontrer l’existence d’un « puissant mouvement de déflation importée » qui expliquerait le découplage du salaire moyen par rapport aux gains de productivité du travail.

Comme nous l’allons montrer, il s’agit d’une approximation assez étonnante.

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Le graphique rapproche malicieusement l’évolution de la productivité du travail et des salaires (nets), pour en tirer les conclusions suivantes:

-Jusqu’en 1981, dans le cadre d’une économie relativement fermée aux échanges extérieurs, il existait une corrélation étroite entre salaires nets et productivité par travailleur.

-Depuis le début des années quatre-vingts, avec les progrès de l’intégration commerciale au sein de l’Europe et du monde (le taux d’ouverture de la France a doublé), les salaires augmentent au ralenti, en tout cas significativement moins vite que les gains de productivité.

-Depuis 1997, on constate une augmentation sensible des salaires, que l’auteur met sur le compte des 35 heures et de la montée des « super salaires », en particulier ceux des cadres du secteur bancaire et financier.

Comprenons bien en quoi notre économiste nous induit en erreur. Dans notre pays, le capital ne rémunère pas seulement le travail sous la forme de salaires nets. Les entreprises prennent également en charge le temps passé en dehors du travail (retraite, maladie, chômage etc…), de sorte que la masse salariale comprend les salaires, les cotisations sociales, la CSG et la CRDS.

Ceci étant posé, observons le graphique complet de l’Insee, que Mr Sapir s’est bien gardé d’insérer dans son livre.

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Par rapport au graphique précédent, nous observons deux courbes supplémentaires: d’une part, celle qui représente l’évolution du « gâteau à partager » (la valeur ajoutée), d’autre part, la courbe du salaire « superbrut » moyen, qui incorpore l’ensemble des cotisations sociales et patronales, ainsi que de la CSG et de la CRDS.

Demandons nous maintenant pourquoi, depuis 30 ans, le pouvoir d’achat du salaire net n’a pas continué à progresser au rythme des trente glorieuses, ce qui, grosso modo, aurait permis au salarié moyen d’être deux fois plus riche qu’à l’heure actuelle.

Trois raisons entrent en ligne de compte:

1) La productivité moyenne du travail n’a pas continué à progresser à la vitesse de croisière des années cinquante et soixante. On peut constater qu’elle décroche nettement à partir de 1974.

2) Le rapport de force social, de plus en plus défavorable au travail à partir de la fin des années soixante-dix, n’a pas permis aux salariés de préserver l’indexation de leurs salaires sur le rythme de productivité.

3) Les Français ont opté pour une protection sociale, dont la montée en puissance, en réponse au progrès social, au vieillissement démographique, mais aussi au chômage, explique pourquoi les courbes du salaire « superbrut » et net s’écartent de plus en plus l’une de l’autre.

A partir de là, les lacunes du raisonnemen apparaissent au grand jour.

Contrairement à ce qui est dit, le tassement des gains de productivité et la montée de la protection sociale expliquent l’essentiel du marasme du salaire net. Qui plus est, Sapir n’interprète pas correctement la variable qu’il a choisi de mettre en avant pour incriminer la mondialisation. En effet, en retenant le taux d’ouverture au sens large (exportations+importations/PIB), il inclut les ventes françaises à l’étranger, dont il est permis de penser qu’elles exercent un effet positif sur le niveau du salaire moyen français.

L’étrange démondialisation

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En 2011, l’économiste Jacques Sapir publiait un ouvrage intitulé La Démondialisation.

Dans un contexte de crise et de contestation du néolibéralisme, l’auteur séduisit nombre de lecteurs qui espéraient la revanche de l’histoire et de la politique sur « l’accentuation brutale du principe de la marchandise » qui avait tout écrasé sur son passage depuis la chute du mur de Berlin.

Aujourd’hui, « La démondialisation » est une référence dans le débat public, que l’on cite volontiers à l’extrême gauche comme à l’extrême droite.

Dans l’introduction, qui ne contient aucune définition de la mondialisation, l’auteur se propose de réduire en cendres trois décennies de « mensonges » et de « fantasmes », afin que, désintoxiqué de la propagande libérale, le lecteur accueille sans peur « le retour des Nations ».

Le degré supérieur de vérité auquel le camarade Sapir veut nous conduire est le suivant: le commerce international ne crée aucune valeur spécifique, tout repose sur les échanges intérieurs.

Par quel miracle l’envoi d’une marchandise produite à Toulouse vers Orléans créerait-il plus de richesses que son exportation vers Riga?

Pour nous convaincre de l’incroyable, l’auteur choisit d’inverser la causalité: ce ne sont pas les échanges qui propulsent la croissance économique, mais l’activité économique qui tire les échanges internationaux. La constatation d’un effondrement des échanges consécutif à la récession mondiale, avant toute tension protectionniste, vient appuyer empiriquement cette thèse.

Nul ne contestera la validité de cette hypothèse, toutefois, si c’est la croissance des « marchés intérieurs » qui fournit l’impulsion décisive aux échanges internationaux, soit les politiques volontaristes d’ouverture commerciale qui se poursuivent depuis 30 ans sont inutiles dans les pays à croissance rapide, soit elles sont inefficaces dans les pays en crise et on ne voit pas très bien sur quoi repose la condamnation sapirienne du libre-échange.

Dans un second temps, comme pour sortir de cette ornière logique, l’auteur se lance dans une hypothèse audacieuse: selon lui, tout est faux, la croissance économique et la mondialisation commerciale sont des « erreurs statistiques ».

A l’appui de ses dires, il cite l’exemple de la Russie, dont les échanges avec ses satellites devenus indépendants sont désormais comptabilisés à la rubrique commerce international; il évoque également l’augmentation du prix des matières premières et nous explique que la hausse du PIB repose sur la marchandisation d’activités qui s’effectuaient à l’intérieur des familles et des entreprises: « une partie de la consommation des ménages, qui était réalisée dans la sphère de l’économie domestique urbaine, a été transférée dans la sphère marchande. On le constate avec la dissémination des tickets restaurants et la multiplication des services. »

Opposer les tickets restaurants à la réalité de la croissance et de l’interdépendance accrue des économies, est-ce bien raisonnable?

Si la mondialisation est une « erreur statistique », pourquoi la combattre?

Tout ceci jette un profond discrédit sur la thèse de l’auteur et l’empêche de mobiliser l’appareillage statistique usuel afin d’évaluer le reflux de la mondialisation commerciale ou capitalistique dans les PIB nationaux. Or, quelques données élémentaires montrent que les pays émergents, hormis le Brésil, convergent vers des taux d’ouverture commerciale importants, à hauteur de la moitié de leur PIB.

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Mais le malaise se poursuit lorsque l’auteur s’emploie à démontrer que les pays émergents et d’europe de l’est doivent l’essentiel de leur compétitivité à leurs très bas salaires.

Ce type d’argument est connu et il aurait suffit à l’auteur de s’appuyer sur les considérables écarts de salaires pour emporter l’adhésion du lecteur. Mais, peut être par souci de scientificité, l’auteur procède à des comparaisons de coûts salariaux unitaires, qui incorporent les écarts internationaux de productivité du travail. C’est louable, mais les faits mis en évidence mettent dans l’inconfort tout l’argumentaire de l’auteur.

En effet, l’auteur insiste sur le fait que la Chine et l’est de l’Europe ont retiré le plus grand bénéfice des investissements occidentaux qu’ils ont accueillis sur leur sol. Ces transferts de capitaux leur ont permis de dynamiser la productivité du travail, au point de se rapprocher des standards des pays riches, alors que les salaires évoluaient peu. Obligé d’admettre que l’ouverture est une condition nécessaire de la prospérité, l’auteur concède que la mondialisation exerce un « effet indirect » sur la croissance, ce qui est une idée partagée par la plupart des économistes.

Enfin, alors qu’il se fait l’apôtre de la démondialisation, Sapir déclare que la présence sur le marché mondial est une nécéssité pour l’industrie: « Ainsi un véhicule mythique, la DS-19/21/23 de Citroën, fut produit dans toute son existence, qui s’étend sur plus de vingt ans, à un peu plus d’un million et demi d’exemplaires. Aujourd’hui, une production d’un million d’exemplaires par an est le minimum du seuil de rentabilité. Cette production de masse implique la présence sur de nombreux marchés. On peut ainsi comprendre que les firmes multinationales aient fait pression pour un assouplissement des réglementations du commerce international ».

Plus fondamentalement, Sapir est arc- bouté sur le fait national et ne veut reconnaître ni la réalité du fait mondial, ni la nécessité d’aménager la souveraineté des nations, ni le fait que les moments de recul de l’interconnection économique sont aussi « révélateurs de l’interdépendance, mais sur un mode problématique » (J. B Arrault).

Le protectionnisme expliqué par ses amis

Avant les élections présidentielles, les éditions Les Liens qui libèrent, en collaboration avec Le Monde Diplomatique, ont publié un recueil d’articles destiné à dé-diaboliser la menace protectionniste.

Cela s’intitule Le protectionnisme et ses ennemis.

Frédéric Lordon, Ha-Joon Chang, Serge Halimi, Jacques Sapir et François Ruffin sont de la partie. La tonalité est de gauche, sur le mode « point de progrès social possible dans la mondialisation libérale ».

Frédéric Lordon ouvre le bal. Avec son style incantatoire et son mauvais esprit, le personnage agace,  mais son idée que le monde, libre-échangiste dans le discours, est  protectionniste dans les faits, n’est pas fausse. La liberté formelle des échanges, obtenue par l’abaissement des obstacles aux frontières, met à nue les pratiques anti-concurrentielles les plus rudes (dumping fiscal, environnemental, guerre des monnaies…), que Lordon rassemble sous l’appellation protectionnisme des structures. Pour paraphraser Rosa Luxembourg, le libre-échange c’est la liberté du protectionniste structurel dans le poulailler de la concurrence non faussée. Après avoir traité les amis du libre-échange de cyniques et/ou d’ahuris, l’auteur en appelle à l’action d’une véritable organisation mondiale du commerce, qui régulerait et équilibrerait  toutes les formes de protectionnisme, plutôt que de bâtir une utopie libre-échangiste.

Lordon commence son article en citant Dominique Strauss Khan, qui a préfacé en 2004 un petit livre d’Anton Brender (La France face à la mondialisation) qui contenait, sous une forme moins hystérique, la même idée: dans une monde débarrassé des barrières formelles aux échanges, les modèles économiques et sociaux sont mis directement en compétition et ne peuvent plus s’appuyer que sur des protections internes pour résister à la concurrence étrangère. Plus optimiste que Lordon, Brender préconisait que la France se re-protège non pas en érigeant des droits de douane ou en réduisant les salaires, mais en investissant dans l’éducation et l’intégration sociale.

Ha-Joon Chang brosse un tableau de la mondialisation des échanges depuis l’abrogation des lois sur le blé par l’Angleterre en 1846. Reprenant les idées de Friedrich List, l’auteur affirme qu’il n’est de commerce profitable à long terme qu’entre pays de niveaux de productivité similaires et que les avantages comparatifs n’offrent rien de mieux aux pays du Sud qu’une insertion ségrégrée dans le commerce international.  L’auteur n’est pas très convainquant lorsqu’il fait des années 60 et 70,  époque de régulation et de protection,  un temps plus heureux que le notre. Il oublie de dire que cette période se déploie sur la lancée des efforts de reconstruction et sur fond d’exode rural et d’urbanisation, phénomènes qui ne se reproduisent pas aisément dans l’histoire.

Serge Halimi explore les fondements économico-socio-politiques de la résurgence du protectionnisme à la fin du XIXième siècle. En particulier, il rappelle que le protectionnisme bismarckien exprimait l’aspiration des aristocrates terriens coalisés. A propos de Karl Marx, l’auteur précise que celui-ci s’était  rallié au libre-échange par pure tactique révolutionnaire.

J’aime beaucoup la fin de son article, car plus personne ne parle ainsi de nos jours: « Si l’option protectionniste contrarie la mondialisation, elle ne contredit pas l’ordre capitaliste. Opposant les producteurs tournés vers le marché intérieur à ceux qui privilégient les débouchés étrangers, elle traverse les classes et ne remet pas en cause ni les prérogatives du capital ni les rapports de pouvoir dans l’entreprise. Néanmoins, en période de crise, elle divise la classe dirigeante et suscite des affrontements d’intérêts passionnés. L’issue dépend souvent de la puissance des forces  du travail, laquelle détermine leur capacité à faire payer à une partie de l’élite économique le prix du soutien qui leur permettra de défaire une autre fraction de la bourgeoisie« . Dommage qu’il n’ait pas illustré ceci par le ralliement d’une partie des socialistes allemands à la politique protectionniste de Bismarck, en échange des premières lois sociales.

Dans Le retour du protectionnisme et la fureur de ses ennemis, Jacques Sapir déroule ses thèses protectionnistes habituelles. Le meilleur chez Sapir, c’est lorsqu »il fait comprendre les raisons qui ont poussé  la Chine et ses voisins à s’engager dans une politique d’exportation agressive et d’accumulation de réserves de change, en réaction au choc  de la crise asiatique de 1997-1999. Malheureusement, l’auteur à un goût trop prononcé pour les mécaniques fatales. Il voit dans la concurrence chinoise la cause principale de la déflation salariale aux Etats-Unis et de la montée de l’endettement des ménages. Si tous les chemins du libre-échange mènent à la crise, alors toutes les sorties de crise mènent au protectionnisme…Sapir, ou la loi d’airain des échanges.

Le dernier du quintet est François Ruffin. Le journaliste nous livre des extraits d’une enquête qu’il avait réalisée en mars 2009 sur les délocalisations industrielles. La violence des licenciements et l’impuissance des syndicats y sont retranscrites. Un industriel d’Amiens réagit à la suppression des quotas textiles avec la Chine en 2005: « On va sacrifier le textile et, en échange, on enverra des avions et des voitures (…) Sauf que, maintenant, on voit qu’Airbus commence à produire là-bas…« .  Chez Ruffin, le protectionnisme est la solution de la dernière chance pour défendre l’emploi industriel.

Un vent mauvais semble souffler sur la fin de cet article, c’est dommage. D’après l’auteur,  l’internationalisme candide de la gauche aurait été récupéré par les milieux d’affaires avec tout un baragouin généreux à base de mélange des cultures et d’ouverture à l’autre et au monde. Monsieur Ruffin, qui défend la cause des ouvriers, devrait savoir que la posture internationaliste du mouvement ouvrier n’est pas une importation petite-bourgeoise mais la manifestation d’une  résistance aux identifications et aux embrigadements nationalistes que cherchaient à imposer les classes dominantes.

Nations et mondialisation

L’économie capitaliste est aussi fondamentalement un système a-national; et pourtant elle ne peut s’exprimer qu’à travers des trajectoires capitalistes nationales.

Les transactions marchandes ne peuvent se développer que s’il existe un système préexistant d’institutions, qui détermine les formes prises par les droits de propriété et leurs modes de vérification.

Les institutions sont historiquement logiquement et théoriquement antérieures au marché. Pour que le marché, puisse produire de lui-même, spontanément, les règles dont il a besoin il faudrait vérifier que les comportements des agents soient fondées sur des préférences (ou des structures de préférences) indépendantes du contexte,transitives et monotones, hypothèses invalidées dans des tests répétés.

L’antériorité fondamentale des institutions suggère alors l’importance des cultures nationales, avec leur individualité propre en ce qui concerne le concept du droit et ses modalités d’application, le rôle de la décision collective, la place et la forme que prennent les administrations publiques. La compétition entre les pays valide l’existence d’une forme cohérente de combinaison entre cette dernière et la culture nationale, et de la possibilité historique que chaque pays a eue (ou n’a pas eue, dans le cas des pays colonisés ou dominés) de développer une telle combinaison.

Alors même que l’extension de l’économie capitaliste devrait conduire au dépassement des nations cette extension passe par un conflit entre les nations et un approfondissement de la territorialisation des relations économique capitalistes. La conquête de positions dominantes permet alors à une économie nationale de dégager des revenus supplémentaires (des rentes) qui renforcent la cohérence de sa combinaison nationale ; en conséquence le pays dominant utilisera toujours l’argument du libre-échange pour tenter de garantir sa position.

Ceci, en retour, pousse les autres pays à tenter de limiter les effets de la concurrence capitaliste dont ils sont les victimes. Ce processus les conduit aussi à rechercher et approfondir les compromis et combinaisons nationales.

L’extension d’un système unificateur procède ainsi de la désunion et de la segmentation.

Jacques Sapir, Le capitalisme au regard de l’autre (1999).

Protectionnisme et croissance: the tariff paradox

There is growing evidence suggesting that the benefits of openness, one of the cornerstones of the Washington Consensus and the GATT/WTO negotiations, are neither inherent nor irreversible but rather depend upon the state of the world.

Ce constat iconoclaste est celui de Michael Clemens et Jeffrey Williamson qui ont établi que  le protectionnisme tarifaire a soutenu la croissance économique de 1860  à 1950, date à partir de laquelle la relation s’inverse.

Avant 1950,  qu’il s’agisse du G4 industriel (Etats-Unis, France, Royaume-Uni, Allemagne), des pays les moins développés mais aussi de l’Argentine ou de l’Australie, tous  ont gagné à protéger leur marché intérieur.

Seule la périphérie de l’Europe fit exception (Autriche-Hongrie, Italie, Grèce, Espagne, Russie, Serbie, Norvège, Danemark, Portugal).

Les auteurs montrent que cette corrélation a perduré pendant les années 30: les pays protectionnistes sont ceux qui ont le mieux profité de la reprise économique!

Pourquoi le protectionnisme fut-il bénéfique? Pourquoi a-t-il cessé de l’être?

Disons, pour faire simple, qu’avant 1950 le protectionnisme n’était ni coordonné, ni bien méchant.

Les grands pays industriels, qui étaient aussi les premiers importateurs de produits, se gardèrent de pratiquer un protectionnisme prohibitif.

Comme chacun d’eux exportait principalement vers ses voisins et son empire colonial, les exportations restèrent dynamiques.

Quant aux pays les plus protectionnistes, comme le Canada ou l’Argentine, ils purent défendre leur économie locale sans perdre leurs débouchés extérieurs.

Qui plus est, on ne perdait pas grand chose à établir des tarifs puisque  les coûts de transports élevés et  la croissance économique relativement médiocre n’incitaient pas les entreprises à se projeter au dehors.

Il en va tout autrement de nos jours.

Dans un monde de plus en plus interconnecté, le protectionnisme affecte l’économie en profondeur, y compris les pays moins développés pour lesquels l’argument des industries naissantes serait invalidé.

Il manque peut-être à cette étude une dimension de realpolitik internationale, à savoir le rôle indispensable d’une puissance hégémonique (les Etats-Unis) pour faire respecter le climat de coopération commerciale.

Mais que demain les coûts de transports cessent de  diminuer, que le marasme économique perdure dans un monde de plus en plus multipolaire et l’on pourra se faire du souci pour la mondialisation.

DG

Une seule solution, la démondialisation?

Après les anti et les alter, voici venu le temps des démondialisateurs.

Fi du commerce international, qualifié de jeu à somme nulle par un Jacques Sapir (cf la vidéo ci-dessus), place au développement auto-centré.

Fi des institutions internationales (OMC, FMI…) et des multinationales, place aux accords régionaux et à l’économie de proximité.

Les 11 conditions  de la démondialisation ont été énoncées par l’économiste Walden Bello.

Ces idées s’inspirent de Keynes (De l’autosuffisance nationale, 1933). Mais on oublie que ce dernier souhaitait préserver la coopération commerciale internationale et proposait d’instaurer une monnaie mondiale, comme le réclament aujourd’hui de nombreux pays émergents.

Que répondre à cette cristallisation protectionniste et progressiste?

Des intellectuels marxisants se démarquent de ce qu’ils nomment un concept superficiel et simpliste:

La guerre commerciale et monétaire aggraverait la concurrence entre les États et détruirait l’idéal de solidarité que doit porter tout projet progressiste. Qui osera proposer la démondialisation et le repli national aux participants du Forum social mondial, aux jeunes en lutte sur la Place Tahrir ou à la Puerta del Sol? Bien au contraire, la conquête nécessaire de la souveraineté démocratique au plan national doit s’articuler à la construction de mouvements sociaux et citoyens européens et internationaux, qui seuls permettront d’éviter que les conflits sociaux ne soient détournés vers des logiques de rivalités nationales et identitaires.

Autre angle critique: le discours protectionniste se développe, peut-être, trop tard.

En effet, Keynes avait quelques raisons de désespérer du crédo libre-échangiste en 1933. Partout la guerre menaçait, partout  les sociétés se refermaient sur elles mêmes.

Or, comme le signalent le politologue Eddy Fougier et  l’économiste Michel Aglietta, il existe aujourd’hui de puissants mouvements sociaux et politiques qui pourraient être les leviers d’une  régulation future de l’économie mondiale. Le repli local est une tentation, mais ce n’est pas l’unique solution:

Ce qui se passe dans les pays arabes est un signe avant-coureur d’énormes transformations sociales à partir de luttes politiques, qui vont gagner le reste du monde, et notamment les pays avancés. C’est-à-dire, engendrer des institutions politiques capables de réguler le système, tout en maintenant les avantages de la mondialisation. Cela suppose, à la fois, des changements de régulation interne, la maîtrise de la finance, l’inversement des inégalités et une nouvelle gouvernance à l’international. On a l’impression que l’enjeu est tellement énorme que ça paraît irréalisable. Mais la possibilité de concevoir une forme de capitalisme adapté à la croissance durable du 21e siècle existe bel et bien.

 DG