Archives du mot-clé Jacques Sapir

Démondialisation et créativité statistique

 

Poursuivons notre exploration du livre de chevet des souverainistes français, « La Démondialisation », rédigé par l’ économiste Jacques Sapir.

Aujourd’hui, attardons nous sur un important graphique, qui se trouve à la page 43 du dit ouvrage, très révélateur de la méthode Sapir . Ce graphique est supposé démontrer l’existence d’un « puissant mouvement de déflation importée » qui expliquerait le découplage du salaire moyen par rapport aux gains de productivité du travail.

Comme nous l’allons montrer, il s’agit d’une approximation assez étonnante.

20140806-041248 PM-58368399.jpg

Le graphique rapproche malicieusement l’évolution de la productivité du travail et des salaires (nets), pour en tirer les conclusions suivantes:

-Jusqu’en 1981, dans le cadre d’une économie relativement fermée aux échanges extérieurs, il existait une corrélation étroite entre salaires nets et productivité par travailleur.

-Depuis le début des années quatre-vingts, avec les progrès de l’intégration commerciale au sein de l’Europe et du monde (le taux d’ouverture de la France a doublé), les salaires augmentent au ralenti, en tout cas significativement moins vite que les gains de productivité.

-Depuis 1997, on constate une augmentation sensible des salaires, que l’auteur met sur le compte des 35 heures et de la montée des « super salaires », en particulier ceux des cadres du secteur bancaire et financier.

Comprenons bien en quoi notre économiste nous induit en erreur. Dans notre pays, le capital ne rémunère pas seulement le travail sous la forme de salaires nets. Les entreprises prennent également en charge le temps passé en dehors du travail (retraite, maladie, chômage etc…), de sorte que la masse salariale comprend les salaires, les cotisations sociales, la CSG et la CRDS.

Ceci étant posé, observons le graphique complet de l’Insee, que Mr Sapir s’est bien gardé d’insérer dans son livre.

20140806-053204 PM-63124882.jpg

Par rapport au graphique précédent, nous observons deux courbes supplémentaires: d’une part, celle qui représente l’évolution du « gâteau à partager » (la valeur ajoutée), d’autre part, la courbe du salaire « superbrut » moyen, qui incorpore l’ensemble des cotisations sociales et patronales, ainsi que de la CSG et de la CRDS.

Demandons nous maintenant pourquoi, depuis 30 ans, le pouvoir d’achat du salaire net n’a pas continué à progresser au rythme des trente glorieuses, ce qui, grosso modo, aurait permis au salarié moyen d’être deux fois plus riche qu’à l’heure actuelle.

Trois raisons entrent en ligne de compte:

1) La productivité moyenne du travail n’a pas continué à progresser à la vitesse de croisière des années cinquante et soixante. On peut constater qu’elle décroche nettement à partir de 1974.

2) Le rapport de force social, de plus en plus défavorable au travail à partir de la fin des années soixante-dix, n’a pas permis aux salariés de préserver l’indexation de leurs salaires sur le rythme de productivité.

3) Les Français ont opté pour une protection sociale, dont la montée en puissance, en réponse au progrès social, au vieillissement démographique, mais aussi au chômage, explique pourquoi les courbes du salaire « superbrut » et net s’écartent de plus en plus l’une de l’autre.

A partir de là, les lacunes du raisonnemen apparaissent au grand jour.

Contrairement à ce qui est dit, le tassement des gains de productivité et la montée de la protection sociale expliquent l’essentiel du marasme du salaire net. Qui plus est, Sapir n’interprète pas correctement la variable qu’il a choisi de mettre en avant pour incriminer la mondialisation. En effet, en retenant le taux d’ouverture au sens large (exportations+importations/PIB), il inclut les ventes françaises à l’étranger, dont il est permis de penser qu’elles exercent un effet positif sur le niveau du salaire moyen français.

Le protectionnisme expliqué par ses amis

Avant les élections présidentielles, les éditions Les Liens qui libèrent, en collaboration avec Le Monde Diplomatique, ont publié un recueil d’articles destiné à dé-diaboliser la menace protectionniste.

Cela s’intitule Le protectionnisme et ses ennemis.

Frédéric Lordon, Ha-Joon Chang, Serge Halimi, Jacques Sapir et François Ruffin sont de la partie. La tonalité est de gauche, sur le mode « point de progrès social possible dans la mondialisation libérale ».

Frédéric Lordon ouvre le bal. Avec son style incantatoire et son mauvais esprit, le personnage agace,  mais son idée que le monde, libre-échangiste dans le discours, est  protectionniste dans les faits, n’est pas fausse. La liberté formelle des échanges, obtenue par l’abaissement des obstacles aux frontières, met à nue les pratiques anti-concurrentielles les plus rudes (dumping fiscal, environnemental, guerre des monnaies…), que Lordon rassemble sous l’appellation protectionnisme des structures. Pour paraphraser Rosa Luxembourg, le libre-échange c’est la liberté du protectionniste structurel dans le poulailler de la concurrence non faussée. Après avoir traité les amis du libre-échange de cyniques et/ou d’ahuris, l’auteur en appelle à l’action d’une véritable organisation mondiale du commerce, qui régulerait et équilibrerait  toutes les formes de protectionnisme, plutôt que de bâtir une utopie libre-échangiste.

Lordon commence son article en citant Dominique Strauss Khan, qui a préfacé en 2004 un petit livre d’Anton Brender (La France face à la mondialisation) qui contenait, sous une forme moins hystérique, la même idée: dans une monde débarrassé des barrières formelles aux échanges, les modèles économiques et sociaux sont mis directement en compétition et ne peuvent plus s’appuyer que sur des protections internes pour résister à la concurrence étrangère. Plus optimiste que Lordon, Brender préconisait que la France se re-protège non pas en érigeant des droits de douane ou en réduisant les salaires, mais en investissant dans l’éducation et l’intégration sociale.

Ha-Joon Chang brosse un tableau de la mondialisation des échanges depuis l’abrogation des lois sur le blé par l’Angleterre en 1846. Reprenant les idées de Friedrich List, l’auteur affirme qu’il n’est de commerce profitable à long terme qu’entre pays de niveaux de productivité similaires et que les avantages comparatifs n’offrent rien de mieux aux pays du Sud qu’une insertion ségrégrée dans le commerce international.  L’auteur n’est pas très convainquant lorsqu’il fait des années 60 et 70,  époque de régulation et de protection,  un temps plus heureux que le notre. Il oublie de dire que cette période se déploie sur la lancée des efforts de reconstruction et sur fond d’exode rural et d’urbanisation, phénomènes qui ne se reproduisent pas aisément dans l’histoire.

Serge Halimi explore les fondements économico-socio-politiques de la résurgence du protectionnisme à la fin du XIXième siècle. En particulier, il rappelle que le protectionnisme bismarckien exprimait l’aspiration des aristocrates terriens coalisés. A propos de Karl Marx, l’auteur précise que celui-ci s’était  rallié au libre-échange par pure tactique révolutionnaire.

J’aime beaucoup la fin de son article, car plus personne ne parle ainsi de nos jours: « Si l’option protectionniste contrarie la mondialisation, elle ne contredit pas l’ordre capitaliste. Opposant les producteurs tournés vers le marché intérieur à ceux qui privilégient les débouchés étrangers, elle traverse les classes et ne remet pas en cause ni les prérogatives du capital ni les rapports de pouvoir dans l’entreprise. Néanmoins, en période de crise, elle divise la classe dirigeante et suscite des affrontements d’intérêts passionnés. L’issue dépend souvent de la puissance des forces  du travail, laquelle détermine leur capacité à faire payer à une partie de l’élite économique le prix du soutien qui leur permettra de défaire une autre fraction de la bourgeoisie« . Dommage qu’il n’ait pas illustré ceci par le ralliement d’une partie des socialistes allemands à la politique protectionniste de Bismarck, en échange des premières lois sociales.

Dans Le retour du protectionnisme et la fureur de ses ennemis, Jacques Sapir déroule ses thèses protectionnistes habituelles. Le meilleur chez Sapir, c’est lorsqu »il fait comprendre les raisons qui ont poussé  la Chine et ses voisins à s’engager dans une politique d’exportation agressive et d’accumulation de réserves de change, en réaction au choc  de la crise asiatique de 1997-1999. Malheureusement, l’auteur à un goût trop prononcé pour les mécaniques fatales. Il voit dans la concurrence chinoise la cause principale de la déflation salariale aux Etats-Unis et de la montée de l’endettement des ménages. Si tous les chemins du libre-échange mènent à la crise, alors toutes les sorties de crise mènent au protectionnisme…Sapir, ou la loi d’airain des échanges.

Le dernier du quintet est François Ruffin. Le journaliste nous livre des extraits d’une enquête qu’il avait réalisée en mars 2009 sur les délocalisations industrielles. La violence des licenciements et l’impuissance des syndicats y sont retranscrites. Un industriel d’Amiens réagit à la suppression des quotas textiles avec la Chine en 2005: « On va sacrifier le textile et, en échange, on enverra des avions et des voitures (…) Sauf que, maintenant, on voit qu’Airbus commence à produire là-bas…« .  Chez Ruffin, le protectionnisme est la solution de la dernière chance pour défendre l’emploi industriel.

Un vent mauvais semble souffler sur la fin de cet article, c’est dommage. D’après l’auteur,  l’internationalisme candide de la gauche aurait été récupéré par les milieux d’affaires avec tout un baragouin généreux à base de mélange des cultures et d’ouverture à l’autre et au monde. Monsieur Ruffin, qui défend la cause des ouvriers, devrait savoir que la posture internationaliste du mouvement ouvrier n’est pas une importation petite-bourgeoise mais la manifestation d’une  résistance aux identifications et aux embrigadements nationalistes que cherchaient à imposer les classes dominantes.

Nations et mondialisation

L’économie capitaliste est aussi fondamentalement un système a-national; et pourtant elle ne peut s’exprimer qu’à travers des trajectoires capitalistes nationales.

Les transactions marchandes ne peuvent se développer que s’il existe un système préexistant d’institutions, qui détermine les formes prises par les droits de propriété et leurs modes de vérification.

Les institutions sont historiquement logiquement et théoriquement antérieures au marché. Pour que le marché, puisse produire de lui-même, spontanément, les règles dont il a besoin il faudrait vérifier que les comportements des agents soient fondées sur des préférences (ou des structures de préférences) indépendantes du contexte,transitives et monotones, hypothèses invalidées dans des tests répétés.

L’antériorité fondamentale des institutions suggère alors l’importance des cultures nationales, avec leur individualité propre en ce qui concerne le concept du droit et ses modalités d’application, le rôle de la décision collective, la place et la forme que prennent les administrations publiques. La compétition entre les pays valide l’existence d’une forme cohérente de combinaison entre cette dernière et la culture nationale, et de la possibilité historique que chaque pays a eue (ou n’a pas eue, dans le cas des pays colonisés ou dominés) de développer une telle combinaison.

Alors même que l’extension de l’économie capitaliste devrait conduire au dépassement des nations cette extension passe par un conflit entre les nations et un approfondissement de la territorialisation des relations économique capitalistes. La conquête de positions dominantes permet alors à une économie nationale de dégager des revenus supplémentaires (des rentes) qui renforcent la cohérence de sa combinaison nationale ; en conséquence le pays dominant utilisera toujours l’argument du libre-échange pour tenter de garantir sa position.

Ceci, en retour, pousse les autres pays à tenter de limiter les effets de la concurrence capitaliste dont ils sont les victimes. Ce processus les conduit aussi à rechercher et approfondir les compromis et combinaisons nationales.

L’extension d’un système unificateur procède ainsi de la désunion et de la segmentation.

Jacques Sapir, Le capitalisme au regard de l’autre (1999).

Protectionnisme et croissance: the tariff paradox

There is growing evidence suggesting that the benefits of openness, one of the cornerstones of the Washington Consensus and the GATT/WTO negotiations, are neither inherent nor irreversible but rather depend upon the state of the world.

Ce constat iconoclaste est celui de Michael Clemens et Jeffrey Williamson qui ont établi que  le protectionnisme tarifaire a soutenu la croissance économique de 1860  à 1950, date à partir de laquelle la relation s’inverse.

Avant 1950,  qu’il s’agisse du G4 industriel (Etats-Unis, France, Royaume-Uni, Allemagne), des pays les moins développés mais aussi de l’Argentine ou de l’Australie, tous  ont gagné à protéger leur marché intérieur.

Seule la périphérie de l’Europe fit exception (Autriche-Hongrie, Italie, Grèce, Espagne, Russie, Serbie, Norvège, Danemark, Portugal).

Les auteurs montrent que cette corrélation a perduré pendant les années 30: les pays protectionnistes sont ceux qui ont le mieux profité de la reprise économique!

Pourquoi le protectionnisme fut-il bénéfique? Pourquoi a-t-il cessé de l’être?

Disons, pour faire simple, qu’avant 1950 le protectionnisme n’était ni coordonné, ni bien méchant.

Les grands pays industriels, qui étaient aussi les premiers importateurs de produits, se gardèrent de pratiquer un protectionnisme prohibitif.

Comme chacun d’eux exportait principalement vers ses voisins et son empire colonial, les exportations restèrent dynamiques.

Quant aux pays les plus protectionnistes, comme le Canada ou l’Argentine, ils purent défendre leur économie locale sans perdre leurs débouchés extérieurs.

Qui plus est, on ne perdait pas grand chose à établir des tarifs puisque  les coûts de transports élevés et  la croissance économique relativement médiocre n’incitaient pas les entreprises à se projeter au dehors.

Il en va tout autrement de nos jours.

Dans un monde de plus en plus interconnecté, le protectionnisme affecte l’économie en profondeur, y compris les pays moins développés pour lesquels l’argument des industries naissantes serait invalidé.

Il manque peut-être à cette étude une dimension de realpolitik internationale, à savoir le rôle indispensable d’une puissance hégémonique (les Etats-Unis) pour faire respecter le climat de coopération commerciale.

Mais que demain les coûts de transports cessent de  diminuer, que le marasme économique perdure dans un monde de plus en plus multipolaire et l’on pourra se faire du souci pour la mondialisation.

DG

Une seule solution, la démondialisation?

Après les anti et les alter, voici venu le temps des démondialisateurs.

Fi du commerce international, qualifié de jeu à somme nulle par un Jacques Sapir (cf la vidéo ci-dessus), place au développement auto-centré.

Fi des institutions internationales (OMC, FMI…) et des multinationales, place aux accords régionaux et à l’économie de proximité.

Les 11 conditions  de la démondialisation ont été énoncées par l’économiste Walden Bello.

Ces idées s’inspirent de Keynes (De l’autosuffisance nationale, 1933). Mais on oublie que ce dernier souhaitait préserver la coopération commerciale internationale et proposait d’instaurer une monnaie mondiale, comme le réclament aujourd’hui de nombreux pays émergents.

Que répondre à cette cristallisation protectionniste et progressiste?

Des intellectuels marxisants se démarquent de ce qu’ils nomment un concept superficiel et simpliste:

La guerre commerciale et monétaire aggraverait la concurrence entre les États et détruirait l’idéal de solidarité que doit porter tout projet progressiste. Qui osera proposer la démondialisation et le repli national aux participants du Forum social mondial, aux jeunes en lutte sur la Place Tahrir ou à la Puerta del Sol? Bien au contraire, la conquête nécessaire de la souveraineté démocratique au plan national doit s’articuler à la construction de mouvements sociaux et citoyens européens et internationaux, qui seuls permettront d’éviter que les conflits sociaux ne soient détournés vers des logiques de rivalités nationales et identitaires.

Autre angle critique: le discours protectionniste se développe, peut-être, trop tard.

En effet, Keynes avait quelques raisons de désespérer du crédo libre-échangiste en 1933. Partout la guerre menaçait, partout  les sociétés se refermaient sur elles mêmes.

Or, comme le signalent le politologue Eddy Fougier et  l’économiste Michel Aglietta, il existe aujourd’hui de puissants mouvements sociaux et politiques qui pourraient être les leviers d’une  régulation future de l’économie mondiale. Le repli local est une tentation, mais ce n’est pas l’unique solution:

Ce qui se passe dans les pays arabes est un signe avant-coureur d’énormes transformations sociales à partir de luttes politiques, qui vont gagner le reste du monde, et notamment les pays avancés. C’est-à-dire, engendrer des institutions politiques capables de réguler le système, tout en maintenant les avantages de la mondialisation. Cela suppose, à la fois, des changements de régulation interne, la maîtrise de la finance, l’inversement des inégalités et une nouvelle gouvernance à l’international. On a l’impression que l’enjeu est tellement énorme que ça paraît irréalisable. Mais la possibilité de concevoir une forme de capitalisme adapté à la croissance durable du 21e siècle existe bel et bien.

 DG