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La modèle social français est-il un fardeau?

L’acharnement de certains think tanks libéraux à combattre le modèle social français ne cesse de m’étonner.

Désormais,  la malhonnêteté intellectuelle et la vulgarité des intérêts percent dès le titre de leur étude, comme celle de l’Institut Molinari, dont on admirera  ci-dessus  le raffinement de  l’expression.

Au terme d’un travail réalisé entre deux avions, on nous explique que la France est désormais le deuxième pays en termes de taxation des salariés et qu’une entreprise doit débourser 230 euros pour qu’un salarié dispose  d’une rémunération nette de charges et d’impôts de 100 euros.

Si j’en crois les auteurs, la terre promise se situerait à Malte, avec un « taux de socialisation et d’imposition » de 27,6%, contre 56,5% au pays de Marat et de Robespierre.

Les auteurs touchent au sublime  lorsqu’ils calculent  « le jour de libération fiscale et sociale 2012 », c’est-à-dire la date à partir de  laquelle le salarié travaille pour lui plutôt que pour l’Etat.

Ce jour bénit tomberait le 26 juillet.

C’est très bientôt, mais n’attendons pas la fin de semaine pour tirer les oreilles de ces  faquins.

4 remarques et un étonnement:

-Pourquoi le « pouvoir d’achat réel »  du salaire français est-il si modeste (22 0001 euros annuels), compte tenu du niveau élevé de son « salaire complet » (50 584 euros) ? Les auteurs, qui maîtrisent parfaitement  la soustraction, nous disent que c’est à cause des prélèvements obligatoires,  mais la vérité mathématique est-elle toujours économique?  Le comportement des acteurs, notamment celui des entreprises, ça existe. Or nous constatons qu’en France le montant des charges et des impôts est très inférieur à celui que l’on observe en Belgique et que ce « bonus » de 3947 euros ne se traduit par aucun gain en termes de salaire net, inférieur de 400 euros au salaire belge. Pourquoi les entreprises françaises répercutent-elles l’essentiel de la protection sociale sur les salaires nets? On répondra que c’est pour ne pas perdre en compétitivité.  Fort bien, mais dans ce cas pourquoi clamer ubi et orbi que  le coût total du travail est trop élevé en France par rapport à l’Allemagne,  alors que l’écart ne serait que de 1% ? d’après les auteurs (cf colonne de gauche du tableau ci-dessous). Si les auteurs avaient donné un peu de licence à  leur esprit critique  ils auraient, peut-être, constaté que les 4 pays qui obtiennent un classement identique en termes de « salaire complet » et de « pouvoir d’achat réel », à savoir le Luxembourg, la Suède, Chypre et la Grèce, affichent des taux de prélèvements obligatoires très variés. Poussant l’audace plus avant, nos chercheurs de l’Institut auraient pu imaginer de retourner la relation de causalité qui leur paraît si évidente. En effet, pourquoi ne pas raconter l’histoire à partir du salaire réel  et considérer que les prélèvements obligatoires ajoutent au premier une sorte de « salaire différé et socialisé », variable selon les pays?  Dans ce cas, on pourrait dire qu’étant relativement défavorisés du côté du salaire réel individualisé, les Français se rattrapent du côté de la « propriété sociale » que leur confèrent les prélèvements socio-fiscaux, sans que l’ensemble  n’excède de beaucoup le « salaire complet » allemand ».

-Les auteurs font mine de croire que  le salaire net de prélèvements obligatoires est un revenu à disposition des ménages, comme si en Irlande, au Royaume Uni ou aux Pays-Bas, les salariés ne s’acquittaient pas de prélèvements au titre de leurs assurances privées. La collecte des données n’est pas aisée, mais une étude de l’OCDE sur le financement de la protection sociale nous apprend que dans les pays les moins « socialisés »  les contributions privées se substituent aux contributions publiques. Par exemple, en Irlande, aux Pays-Bas et au Royaume-Uni les assurances privées prélèvent de 11 à 22% du salaire brut des ménages. Comment expliquer une telle omission de la part des auteurs, si ce n’est par phobie de l’Etat?

-Les auteurs ont une conception hémiplégique de la protection sociale.  En effet, les administrations publiques ne collectent pas des « charges sociales » et des impôts pour le plaisir, mais dans le but de produire des biens collectifs et de distribuer des prestations sociales en espèces et en nature. Par exemple, si un chercheur de l’Institut Molinari est victime d’une mauvaise toux un 27 juillet,  bien que « libéré » de la charge fiscale qui l’opprimait, Dame Sécurité Sociale lui remboursera son sirop et ses gouttes.

-L’étude néglige la progressivité de l’écart entre le coût total du travail et le salaire net. Dans notre pays, le « coin fiscal » est en moyenne plus faible de 20% pour les bas salaires que pour les hauts salaires, contre 15, 10  et 5% en Allemagne, en Tchéquie et en Pologne (OCDE 2007, p. 190).

Pour terminer, on s’amuse de trouver dans une étude aussi partiale le graphique ci-dessous, qui montre que les pays à impôt progressif prélèvent moins que ceux qui ont opté pour des impôts « libéraux », c’est-à-dire proportionnels au revenu (« flat tax »), comme cela s’observe très souvent  à l’Est de l’Europe.