Hyperglobalisation et populisme

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L’économiste Dani Rodrik, de l’université américaine de Harvard, vient de publier un papier intitulé Populisme et économie de la mondialisation dans lequel il met en perspective le succès politique des courants populistes, aux Etats-Unis, en Turquie, en Europe ou en Amérique latine.

Le populisme est une idéologie qui cherche à rassembler l’ensemble du « peuple » contre les « élites » et qui s’incarne dans des partis ou des mouvements dirigés par un leader charismatique qui revendique le monopole de la représentation des « gens d’en bas » contre « ceux d’en haut ». Les populistes se divisent en deux familles: les populistes démocratiques (le « peuple » est une « construction sociale de tous les jours ») et les populistes réactionnaires ((le peuple est une éthnie).

Habitués, particulièrement en France, au bon vieux clivage Droite/Gauche, la violence inédite (et pas seulement verbale) des populistes nous surprend et nous inquiète. La remise en cause démagogique de la démocratie représentative, la légitimation des atteintes aux libertés individuelles, la désignation de l’adversaire politique comme un ennemi, tout ceci rappelle forcément le climat des années 30.

Dani Rodrik envisage le populisme comme une réaction face aux excès de la globalisation et en particulier ses effets redistributifs particulièrement violents.

De façon très éclairante, il rappelle l’exemple des populistes américains de la fin du XIXième siècle, qui regroupèrent par delà les clivages géographiques et politiques un grand nombre de paysans propriétaires des Etats du Sud et de l’Ouest, ainsi que des ouvriers des Etats du Nord contre les « élites » industrielles et financières qui tiraient bénéfice de la modernisation économique et de l’Etalon-Or. Après le premier conflit mondial, le populisme connut ses heures de gloires en Europe, mais cette fois-ci, au sein  des classes moyennes appauvries et hostiles aux milieux financiers accusées. Les mouvements fascistes surent capter cette énergie politique et la retourner contre le prolétariat. En Allemagne, où les droits sociaux conquis par la classe ouvrière étaient très étendus, le parti nazi, pourtant largement soutenu par la grande industrie protectionniste et quelques résidus historiques de l’aristocratie,  réussit le tour de force de faire passer le prolétariat social-démocrate pour une classe privilégiée par rapport à la petite bourgeoisie et complice des classes dominantes. Comme chacun le sait, la social-démocratie allemande disposait d’une milice armée très capable de rivaliser avec les meutes nazies, mais la peur d’enfreindre la légalité donna un avantage aux chemises brunes. Comme quoi, il faut (parfois) savoir combattre les populistes sur leur propre terrain.

L’auteur  rappelle que le populisme a tendance à se déployer dans les phases hautes de mondialisation économique et financière, dont il exprime avec fracas les contradictions …avec une probabilité non nulle de victoire politique, comme on l’a vu dans l’entre-deux-guerres.

Le regard que l’économiste porte sur le phénomène populiste s’appuie sur les enseignements de la science économique. Je ne citerai qu’un seul développement théorique. Il concerne les effets ambivalents du libre-échange. D’un côté, l’ouverture commerciale génère des gains économiques. D’un autre côté, elle fait des perdants et de gagnants. On enseigne  cela depuis plus d’un siècle, mais ce qu’on a tendance à oublier c’est que l’essentiel des gains du libre-échange apparaissent dans les premières phases de la libéralisation  des échanges, c’est-à-dire lorsqu’on permet à l’économie de respirer le grand air du marché mondial. Or, à mesure que l’ouverture s’approfondit, les pertes que subissent les groupes sociaux exposés à la concurrence augmentent tandis que les gains en efficacité pour toute l’économie s’épuisent,  de sorte qu’arrive un moment (et nous y sommes, dit l’auteur), où la libéralisation fait plus de dégâts sociaux que de bien à la société.

Ceci explique la contestation de plus en plus massive des accords commerciaux (ALENA, TAFTA..), toutefois, Dani Rodrik note que le populisme anti-commercial est l’apanage des Etats-Unis ou l’Amérique latine, tandis que les populistes européens (surtout ceux de droite) se spécialisent  dans la propagande anti-immigration. D’après l’auteur, ce biais xénophobe est logique. En effet, nous disposons en Europe d’Etats providence suffisamment étendus et solides pour compenser les retombées négatives du libre-échange. Dès lors, les populistes seraient moins enclins à descendre dans la rue ou à voter contre un accord commercial (ce que font tout de même les « populistes de gauche »), et plus enclins à accuser les « minorités » et les immigrés de vivre aux crochets de l’Etat providence. Ici, l’auteur touche juste, car il suffit de décrypter les explications du vote en faveur du Front National ou de Debout la France (et d’une bonne par du vote Les Républicains) pour constater que beaucoup de ces électeurs redoutent que l’immigration ne les prive d’une partie des aides sociales ou se traduisent par une hausse de la fiscalité. Il s’agit là d’un thème récurrent du Front national, entonné sur tous les tons par la dynastie le Pen.

L’auteur oppose le « populisme de gauche », qui privilégie la question économique et sociale, (Sanders, Melenchon, Podemos…) et le « populisme de droite », qui met l’accent sur le culturel, la défense du « peuple enraciné ».

Est-il légitime de parler de « populisme de gauche »?. Je n’en suis pas certain, même si ce concept fait de plus en plus d’adeptes (voir par exemple les écrits de Chantal Mouffe, ou ceux de l’inénarrable Jacques Sapir).

Il me semble périlleux d’entretenir une confusion entre gauche (radicale ou non) et populisme.

Je formule l’hypothèse qu’il existe trois clivages politiques bien distincts:

  • Le clivage gauche/droite. Il s’agit d’un clivage modéré qui oppose deux styles de vies et deux interprétations de la République . La gauche et la droite structurent la vie politique lorsque les classes moyennes sont clivées et que leurs deux composantes cherchent à s’allier avec des groupes sociaux qui se situent au dessus ou au dessous d’elles.  Comme l’enseigne Pierre Bourdieu, la gauche c’est (c’était…) l’alliance politique de l’ouvrier,  de l’instituteur et du cadre supérieur du public (laïques et progressistes) contre l’alliance du petit paysan et ouvrier du tertiaires avec la bourgeoisie et les cadres supérieurs du privé. Pour paraphraser Marx, on dira que la superstructure idéologique est le reflet de la « composition organique du capital » de chaque groupe social: à gauche ceux qui sont relativement plus riches (ou moins pauvres) en capital culturel, à droite, ceux qui sont plus riches (ou moins pauvres) en capital économique.  La gauche et la droite proposent deux interprétations différentes de la République. Pour la gauche, la République c’est la justice, le progrès. Dans le camp d’en face, la République est un gage d’unité nationale et un principe d’ordre social.  La discorde gauche/droite étant une donnée quasi anthropologique de la société française, il n’y a aucune raison de penser qu’elle ne revienne pas à l’ordre du jour.  Toutefois, à certaines époques, un autre clivage surgit et semble subvertir l’ancien.

 

  • Le clivage Elites/populistes. La fracture peuple/élites est radicale puisque transversale. Par delà la gauche et la droite, les élites se regroupent contre le reste de la population (et réciproquement). Ce clivage apparaît lorsque les classes moyennes, destabilisées socialement,  se coalisent pour cherchent l’appui des milieux populaires contre les élites et les fractions du peuple qu’elles jugent complices des élites (étrangers, artistes…). La grille de lecture populiste est très peu élaborée, tristement quantitative, mais elle est efficace. Pour simplifier, les populistes se réclament des « petits » (salariat peu ou pas qualifiés, petits paysans, petite et moyenne bourgeoisie) contre  les « gros » (salariés très qualifiés, haute bourgeoisie financière et industrielle) dont ils vilipendent les privilèges et diabolisent le comportement. Ce ressentiment de classe s’envenime en racisme  lorsque les populistes se présentent comme les représentants du « peuple enraciné » et « normal », par opposition aux « apatrides », aux « riches » et à leur « indécence commune ». Frustrés dans leurs ambitions, les populistes  ont tendance à opprimer à leur tour les groupes sociaux vis-à-vis desquels ils réactivent des mécanismes de domination archaïques. C’est ainsi que le verbiage populiste s’agrémente toujours d’une posture viriliste (c’est le côté le plus grotesque du populisme) ou anti-étrangère.  Même s’il est très légitime de s’inquiéter du populisme, il faut admettre qu’il ne tombe pas du ciel et qu’il ne résulte pas d’une folie collective. Le plus souvent, il apparaît lorsque la mobilité sociale régresse, lorsque les classes moyennes se délitent et ne parviennent plus à nouer des compromis avec les classes dominantes.  Mais le populisme est toujours un échec. A la fois révolutionnaire et conservateur, il résout ses contradictions grâce au césarisme (de Napoléon à Chavez),  au complotisme,  à la xénophobie, ou bien il s’achève dans la farce (Boulangisme, débat télévisé de Marine Le Pen face à Emmanuel Macron). Parfois, le populisme se nie lui même et hisse  au pouvoir (comble de l’aliénation) un démagogue ploutocrate (Trump, Berlusconi), dont il espère qu’il laissera quelques miettes au « peuple » ce qui, bien sur, n’arrive pas. Le populisme est donc transitoire. Il est souvent le prélude à des affrontements de classe moins confus et à la réactivation du clivage gauche/droite. A l’heure actuelle, la « recomposition politique » française est loin d’être achevée et il serait très hasardeux de célébrer la victoire définitive du « bloc bourgeois » macroniste (Stéfano Palombarini, Bruno Amable).  Emmanuel Macron bénéficie de moins en moins des illusions de modernisme et d’équité qu’il a répandues auprès de certains secteurs de la gauche, et son opposition souverainiste se divise sur l’attitude à adopter face à la nouvelle loi travail (le Front national est très lié aux milieux de la PME et de la petite boutique, fort enclins à saper le droit social).
  • Le clivage marxiste. Dani Rodrik ne l’aborde pas.  Or, les populistes tiennent absolument à se distinguer de la gauche radicale (voir ici l’exemple du leader de Podémos Inigo Errejon). Les marxistes, précisons le,  ne sont ni de gauche, ni populistes. Le groupe social qu’ils placent au coeur de leur combat n’est pas la « patrie » ou « les exclus », mais le prolétariat, dont ils construisent l’autonomie politique dans l’objectif de sa disparition, car ne l’oublions pas, les communistes cherchent à subvertir toutes les catégories traditionnelles, de « classe », comme celle de « race » ou de « genre ». Les prolétaires sont un peu la « part maudite » de la société capitaliste. De temps en temps,  elle se rappelle à son bon souvenir (1936, les « OS » en 1968, les grèves de sans-papiers et d’immigrés, catégories qui forment actuellement la moitié du prolétariat en Île de France). Or, pour des raisons objectives et subjectives, le prolétariat ne peut plus occuper dans les combats et l’imaginaire de la gauche radicale la place qui était la sienne jusqu’à la fin des années 60, et qui faisait, par exemple, que l’on menait le combat féministe sur un registre analogue à celui de la lutte des classes (« femmes=classe sexuelle », disait on dans les années 70). Non pas que les producteurs de valeurs aient disparu (il n’y en a jamais eu autant), mais la diversification du salariat et la tertiarisation du travail changent la nature de la conflictualité ainsi que son expression. Jadis, le salariat s’appuyait sur sa concentration numérique pour se confronter à la classe propriétaire. Aujourd’hui, les salariés sont dispersés et, dit-on, « impliqués » dans des tâches qui les amènent à s’auto-discipliner, parce qu’ils ont à rendre des comptes à d’autres salariés, au client, à l’usager ou à un donneur d’ordres. Le contrôle de la production de valeur  s’effectuant de manière moins directe que par le passé, il devient  difficile de faire vivre un sentiment de solidarité de classe, par delà les statuts, les entreprises, les qualifications. Toutefois, le délitement de l’Etat providence, qui avait permis de déprolétariser le salariat est une tendance sur laquelle la gauche radicale peut s’appuyer afin de faire entendre sa partition politique. A long terme, le mieux que puisse faire la gauche radicale est d’oeuvrer à  remettre à flot « la gauche » sur la base d’un nouveau compromis avec les classes supérieures les plus éclairées. En effet, les classes éduquées ne sont pas monolithiques (le mouvement socialiste a toujours recruté en leur sein et la « lutte des places » interne au tiers de la population titulaire d’un diplôme du supérieur est violente). De plus, il est facile de mettre en contradiction les élites éduquées en leur montrant en quoi le néolibéralisme est contradictoire avec certaines des causes auxquelles elles restent attachés (féminisme, anti racisme, écologie). A court terme, il est judicieux pour la gauche radicale  de coopérer avec les populistes progressistes, c’est-à-dire ceux qui sont peu sensibles aux accents chauvins, mercantilistes et autoritaires de l’idéologie national-souverainiste (« ordre à l’intérieur, arbitraire mercantile à l’extérieur »). C’est ce que font beaucoup de militants à l’intérieur de Podemos ou de la France Insoumise, deux formations qui, malgré leurs insuffisances, s’inscrivent dans un imaginaire progressiste et démocratique. Après tout, la mode irritante des nuées de drapeaux tricolores et des tribuns hologrammes n’aura qu’un temps et le moment de la véritable conflictualité politique reviendra bientôt.

DG

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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70,6%

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D’après le dernier rapport du PNUD, 70,6% de la population mondiale, vivant dans la moitié des pays du monde, ont été affectés par la progression des inégalités monétaires entre 1990 et 2012.

Ce phénomène a touché les 2/3 des pays de la Triade (Océanie comprise).

A l’inverse, les inégalités ont reculé dans 70% des pays africains et un peu plus de la moitié des pays d’Amérique Latine.

Au total, 1/4 de la population mondiale vit dans une société moins polarisée qu’en 1990.

La France, pays de la modération socio-fiscale

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On lit souvent dans la presse financière que le modèle social français serait une relique du temps jadis, le vaisseau fantôme de la devise rousseauiste « liberté, égalité, fraternité ».

Bien évidemment, la vérité ne réside pas plus dans l’exagération des milieux rentiers que dans la déclamation rituelle des principes révolutionnaires.

A ce propos, le graphique de gauche nous montre qu’entre 1985 et 2010, la concentration du revenu disponible en France est restée plutôt stable, ou du moins que la hausse actuelle des inégalités n’a pas (encore) effacé la diminution qui fut obtenue entre 1985 et 1995. En revanche, le caractère relativement égalitaire de notre pays tient un peu du trompe l’oeil puisque les havres de la social démocratie que sont l’Allemagne, la Suède ou la Finlande se rapprochent du degré d’inégalité hexagonal. Ces pays de tradition égalitaire nous rejoignent, plus que nous ne combattons les inégalités.

Le graphique de droite est intéressant pour comparer l’intensité avec laquelle les systèmes socio-fiscaux atténuent les inégalités monétaires. Il apparait qu’en France, la redistribution permet de réduire la concentration des revenus de 40%. C’est beaucoup, mais le pays de Marat n’occupe, avec l’Allemagne, qu’une position médiane.

Il est remarquable de constater que beaucoup de pays convergent vers la France. Entre 1985 et 2010, les écarts de redistributivité, dans l’échantillon de pays proposé, ont été divisés par deux et le modèle social français correspond à ce que pourrait devenir le modèle anglais, avec un peu de solidarité en plus, et à ce qu’il reste encore du modèle danois ou suédois.

Nous voici, statistiquement du moins, un modèle que l’on imite, ce qui devrait atténuer sur notre pays la pression de la concurrence fiscale. Reste à savoir si, politiquement, cette position nous suffit.

Etats-Unis: une société en carafe

Prenons un histogramme de distribution des revenus entre ménages américains, faisons lui faire une rotation et voyons ce qui se passe.

Pour aider la lecture, précisons que l’axe vertical dispose les ménages des plus pauvres vers les plus riches, par tranches additionnelles de 5000 dollars et  que l’axe horizontal nous informe sur la part que chaque catégorie de ménages occupe dans la population totale.

Avec sa base renflée et sa cime évasée,  l’histogramme n’est ni une pyramide (pas assez de pauvres à la base, trop de riches au sommet), ni un sablier (44% des ménages se situent entre 50 et 150% du revenu médian), ni même une toupie (trop de pauvres et de riches), mais plutôt une carafe, au contenu de votre choix.

La classe des très fortunés est de plus en plus fournie.

Aujourd’hui, les ménages qui gagnent 4 fois plus que le revenu médian (50 000 dollars) sont aussi nombreux que ceux placés sur la médiane.

Il est probable que ce phénomène grippe encore plus les mécanismes de redistribution du revenu puisque, à  l’influence politique que procurent aux plus fortunés leurs revenus s’ajoute celle qu’ils retirent de leur poids numérique.

La France championne de l’accroissement des inégalités depuis 2007

Le Rapport 2012 sur le Monde du travail (OIT) nous livre une statistique étonnante:  la France est la nation industrialisée au sein de laquelle la concentration des revenus aurait le plus progressé  entre 2007 et 2010.

Le taux d’inégalité, situé sur l’axe vertical du graphique ci-dessus,  est le coefficient de Gini. Il évolue entre deux bornes: 0, si la répartition du revenu est parfaitement égalitaire, 100 à l’extrême inverse.

Depuis 2007, c’est en France que les plus fortunés ont accru le plus intensément leur « part du gâteau ». Le phénomène est un peu moins sensible  en Espagne, à Malte, en Lituanie et au Danemark.

Pour interpréter correctement ce résultat, il faut garder à l’esprit que le coefficient de Gini français partait d’assez bas et que le potentiel de creusement des inégalités était plus fort chez nous.

Est-ce l’effet de la montée du chômage?  une conséquence des réformes fiscales Sarkozy?

Toujours est-il, qu’avec une reprise économique timide, c’est en France que, peut-être, les classes moyennes ont été le plus secouées par la crise financière.

La France est-elle un pays égalitaire?

Tout le monde s’accorde pour dire que notre société a été préservée de l’explosion des inégalités que l’on déplore un peu partout dans le monde.

Les uns puisent dans cette idée un argument pour freiner la hausse des dépenses sociales ou de la fiscalité, sur le mode du « on en fait déjà assez ».

Les autres s’enorgueillissent de notre modèle social, veillent jalousement à sa préservation et s’indignent, à l’occasion.

Un rapport de l’OCDE confirme l’effort important de redistribution verticale  qui se pratique en France: le système socio-fiscal redistribue les revenus marchands de sorte qu’à l’arrivée, le revenu disponible des ménages est deux fois moins concentré que ceux issus de la production.

Techniquement, le coefficient de Gini post redistribution (0 si tout le monde dispose du même revenu, 1 si un seul capte tous les revenus) est deux fois moindre.

Dans un article récent,  Thomas Piketty, Emmanuel Saez et Stéphania Stantcheva,  nous rappellent que depuis 40 ans notre pays est l’un de ceux qui a le moins allégé les impôts qui pèsent sur les 1% les plus riches (cf graphique ci-dessous).

Tout ceci fait-il de notre pays le dernier bastion de l’égalité?

Pas tout à fait.

Voici un dernier graphique qui présente l’évolution de la concentration des revenus dans l’espace et dans le temps.

2 constats nuancent la représentation que la France aime à se donner d’elle même.

  •  Avant 1990, la France était plus polarisée que la moyenne des pays de l’OCDE. Si les inégalités n’avaient pas augmenté en Angleterre, puis dans les pays de l’OCDE et en Allemagne, notre pays serait resté en tête du peloton.

  • La stabilisation des inégalités entre 1985 et 2010 masque une remontée rapide à partir de 2000. Si la tendance se poursuit, la France redeviendra un pays phare de l’inégalité et renouera avec un passé peu glorieux.

DG

 

Panorama de la courbe de Kuznets

Depuis quelques années, les inégalités monétaires redeviennent une préoccupation majeure de la communauté scientifique.

Le dernier numéro de la revue du FMI est consacré aux effets déstabilisateurs des inégalités.

C’est dire.

Ce regain d’intérêt n’est pas spontané.

Il procède d’un constat et d’une surprise:

  • Partout dans le monde, on observe que les 1% les plus riches se taillent une part croissante dans le revenu global.
  • Le nivellement des écarts revenus, qui avait débuté au début du XXième siècle (courbe de Kuznets), s’est interrompu.

Il est vrai  que les inégalités repartent à la hausse, mais les pays d’Europe continentale en sont relativement préservés:

  • Dans les pays anglo-saxons, le taux des d’inégalités a tendance à retrouver le niveau qui était le sien au cours des années 20, comme par une sorte d’effet de mémoire.
  • Rien de tel en Europe et au Japon, où le retour aux années 20 est contre-carré, en partie,  par l’Etat Providence.

Un fait surprenant: spontanément, la société semble offrir un revenu relatif minimum aux plus aisés.

En effet, que l’amplitude des évolution soit forte (Royaume-Uni, Pays-Bas) ou faible (Australie, Suisse), le centième le plus aisé ne perçoit jamais moins de 10 à 5 fois le revenu moyen.

C’est la situation qui prévaut en Europe.

Voilà de quoi mécontenter les plus riches. Mais qu’ils se rassurent.

Compte tenu du ralentissement de la croissance, le commun aura besoin de plus d’une vie d’homme pour les rattraper.

DG

Quelle politique fiscale pour les classes moyennes?

D’après le chiffres d’Eurostat sur la concentration des revenus, c’est en France, au Royaume-Uni et au Portugal que les classes moyennes obtiennent la part la plus modique du revenu global.

Certes,  la disparité  des revenus est modérée dans notre pays. Les 20% les plus riches gagnent au moins 4,5 fois plus que les 20% les plus pauvres, contre 6 fois au Portugal et 3,5 fois en Hongrie.

Il n’empêche que 60% de la population (dite moyenne) se partagent 52% du revenu global alors que les 20% les plus riches en perçoivent 39%.

Le malaise des classes moyennes françaises se double d’une hésitation quant à la politique fiscale qui servirait au mieux leurs intérêts.

Faut-il s’inspirer des pays plus égalitaires (à gauche sur le graphique), comme la Finlande et les Pays-Bas? Si oui, les classes moyennes regagnent un peu de terrain au détriment des plus riches. Problème: le sort des plus pauvres s’améliore très peu, ce qui ne les inciterait pas à s’allier aux classes moyennes.

Faut-il, au contraire, prendre exemple sur les pays plus inégalitaires (Italie, Espagne)? Dans ce cas, les classes moyennes s’enrichissent au détriment des plus pauvres. Problème: les plus riches améliorent relativement plus leur situation et les classes moyennes obtiennent très peu de gain.

That is the question.

DG

France-Allemagne=le match nul des inégalités

Evolution du coefficient de Gini en France et en Allemagne (2000-2009)

La Cour des Comptes publie un rapport qui compare la structure des prélèvements socio-fiscaux français et allemands.

Au détour d’une page, on découvre le graphique ci-dessus, qui retrace l’évolution récente du coefficient de Gini dans les deux pays. Compris entre 0 et 100, ce coefficient augmente à mesure que les revenus sont concentrés entre peu de mains.

Constat: en dix ans, le match des inégalités est passé par deux phases:

-une phase de convergence  autour d’un degré d’inégalité intermédiaire (2000-2006).

-une phase de convergence autour d’un degré d’inégalité plus élevé (2006-2009).

L’ Allemagne a ouvert le bal des inégalités sociales entre 2005 et 2007. Notre pays lui a emboîté le pas à partir de 2007.

Une différence cependant: en Allemagne, les causes de la montée des inégalités sont très claires (taux de pauvreté qui augmente de moitié, chute libre de la part des salaires dans la valeur ajoutée).

En France,  le taux de pauvreté diminue légèrement entre 2000 et 2009 et les salaires abandonnent seulement 1% de la valeur ajoutée aux profits. Le creusement des inégalités en France s’explique par la montée de la pauvreté au travail et des très hautes rémunérations.

Au bout du compte,  la France et l’Allemagne adoptent le profil inégalitaire de la moyenne de l’UE.

DG

Le graphique du jour

Paru en 2007 dans le Wall Street Journal, ce graphique retrace l’évolution de la concentration des revenus au Mexique et en Chine entre 1977 et 2004.

La Chine est désormais plus inégalitaire que le Mexique, alors que  la situation mexicaine n’avait pas cessé de se dégrader depuis le milieu des années quatre-vingts.

Contrairement au Japon ou à la Corée du Sud, le boom chinois s’accompagne de disparités économiques croissantes. Toutefois, à partir de 1995, le rythme de creusement des inégalités se tasse un peu, sans doute parce que de plus en plus de chinois parviennent à s’extraire de l’extrême pauvreté.

Quels enseignements tirer de tout cela?

D’une part, l’obsession de la croissance économique a un coût social élevé, comme   les mises en garde du Prix Nobel Amartya Sen à propos de la stratégie indienne nous le rappellent.

D’autre part, la libéralisation des échanges ne résorbe pas les écarts de revenus dans les pays du Sud, comme le donnait à espérer le modèle standard du commerce international.

Au Nord comme au Sud,  la mondialisation semble privilégier les salariés les plus qualifiés.

DG

 

Le grand boom des inégalités mondiales

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Les inégalités mondiales n’ont cessé de croître depuis 1820. Le léger tassement de la période 1910-1960 a été  suivi d’une  vive accélération.

Le graphique ci-dessus décrit l’évolution de l’indicateur d’inégalité globale. Calculé par la Banque Mondiale, cet indicateur se présente comme un « coefficient de Gini », dont la valeur est croissante avec la concentration des revenus individuels.

Par convention, le coefficient est  égal à 1 lorsque l’inégalité est extrême, c’est-à-dire lorsqu’un seul individu concentre en ses mains 100% du revenu.

Nous observons donc qu’en 2007, le monde a fait 70% du chemin qui le sépare de l’inégalité maximum. Pris comme un ensemble d’individus, le monde est désormais aussi inégalitaire  qu’un pays comme le Brésil.

Bien sur, on pourrait raisonner différemment. Par exemple, en considérant le monde non pas une collection d’individus mais comme une société de  nations. Dans ce cas,  chaque individu reste lié à son pays, ce qui revient à figurer chaque chinois avec le revenu moyen de son pays. Pour une présentation très claire  de ces différentes approches, on se reportera  au texte de l’économiste Michel Husson, accessible ici.

Hétérogénéité des firmes et fiscalité

 

Qu’on se le dise, les modèles « avancés » de l’échange international ne donnent pas dans la « sensiblerie sociale ».

Au point de départ, il y a l’hypothèse, plutôt réaliste, que les firmes sont hétérogènes et que seules les plus efficaces exportent.

A partir de là, les inégalités sont le prix à payer pour récolter les dividendes de la mondialisation puisque l’efficacité économique procède d’une sélection des meilleures unités productives et des meilleurs salariés.

Le concept de justice sociale faisant pschitt, on peut lire dans le remarquable  papier du jeune économiste  Oleg Itskhoki cet avertissement: « Societies might have to accept growing income inequality as a necessary outcome in order to capture the welfare gain for trade. »

L’auteur démontre que la fiscalité optimale en économie ouverte est régressive  (gagner plus pour payer moins d’impôt).  On dirait du Friedrich Hayek , ou juste du Jean-François Copé.

Toutefois, l’histoire ne s’arrête pas là.

L’auteur de ce papier montre qu’il est possible de maintenir une fiscalité progressive, à condition que l’Etat aide les firmes à surmonter les obstacles à l’exportation, sous la forme d’une subvention qui couvre une partie des coûts fixes liés à l’internationalisation.

Qui a osé prétendre que l’économie était la science lugubre?

DG

 

Mondialisation et hypersalaires

 

Depuis les travaux de Thomas Piketty (2001) les économistes s’intéressent à nouveau à la répartition du revenu et particulièrement à la part qui revient aux très hauts revenus.

Le graphique ci-dessus a été réalisé par deux chercheurs suédois Jesper Roine et Daniel Waldenström (2009). Il nous livre deux enseignements:

  • Depuis les années quatre-vingts les 1% les plus fortunés concentrent une part croissante du revenu total dans les pays anglo-saxons puis en europe du nord et continentale.
  • La France est un pays plutôt inégalitaire: la part des 1% n’est inférieure à la moyenne de l’échantillon que dans l’immédiat après-guerre puis à partir de 1990.

Une analyse économétrique de J. Roine, J. Vlachos et D. Waldenström  (2007) relie la montée des très hauts revenus au taux de croissance et au recul de pression fiscale (curieusement l’augmentation de la  part des dépenses publiques dans le PIB n’affecte pas les très hauts revenus).

Quant à la France il nous semble que son manque relatif de croissance n’est pas étranger à la part relativement modique que les 1% plus riches occupent actuellement dans le revenu national (par contraste on peut observer combien la croissance soutenue des années cinquante et soixante avait creusé les inégalités monétaires).

Et la mondialisation?

Leur conclusion est nuancée puisque le commerce international a effectivement un impact inégalitaire dans les pays anglo-saxons mais aucunement en europe du nord et continentale. Les auteurs jugent que le « modèle social » de ces derniers offrent un degré de protection (encore) suffisant pour compenser le creusement des inégalités qu’aurait pu provoquer la concurrence internationale. Par comparaison les salariés américains sont « sans filet ».

En revanche, et sans surprise, la part des « top revenus » est fortement corrélée à l’essor des marchés financiers (capitalisation boursière), ce que l’on peut aisément comprendre compte tenu de la nature de certains revenus en vogue (bonus ou stock options).

Reste donc à améliorer l’efficacité redistributive des prélèvements socio-fiscaux en les étendant aux revenus financiers, ce à quoi les gouvernements américain et anglais semblent (pour le moment) favorables.

Thomas Piketty, 2001, Les hauts revenus en France au XXième siècle: inégalités et redistribution, Paris, Grasset.

Jesper Roine, 2009, « Common trends and shocks to top incomes: a structural breaks approach« , IFN working paper n°801.

Jesper Roine, Jonas Vlachos et Daniel Waldenström, 2007, « What determines top income shares? Evidence from the twentieth century« , IFN Working paper n° 721.

Quand les inégalités limitent les gains de la mondialisation

Plus un pays est inégalitaire, moins il bénéficie de l’ouverture aux échanges. C’est la conclusion à laquelle parviennent l’OIT et l’OMC dans un rapport commun consacré à l’expansion du secteur informel dans les pays en développement (il regroupe en moyenne 60% des actifs et n’offre pas accès à la protection sociale). Un intéressant papier vient de sortir sur cette question.  

Mauro Caselli utilise un modèle de croissance endogène dont la dynamique repose sur l’accumulation de connaissances à laquelle tous les individus ne contribuent pas optimalement en raison d’inégalités de dotation initiale et  d’imperfections sur le marché du crédit. Ceux qui ne disposent pas de ressources initiales suffisantes n’ont pas les moyens de se former tandis que les autres retirent de leurs investissements en capital humain un bénéfice marginal…décroissant.

Explication: selon Gary Becker un individu qui s’efforce d’accumuler du capital humain en obtient un avantage de plus en plus faible*. On montre alors que la société gagne à ce que le plus grand nombre bénéficie d’une formation même modeste  plutôt  que d’en réserver l’accès à une élite. 

Rapprochons cela de la « courbe de Kuznets » qui décrit la montée des inégalités sociales dans les premiers temps de l’industrialisation (le démarrage de la croissance exige une épargne abondante et la concentration des revenus nous dit-on). Caselli nous laisse penser que cette logique pourrait s’inverser dans des « économies de la connaissance » parce que le rendement individuel du principal facteur de croissance change d’allure: croissant dans le cas du capital financier, décroissant pour le capital humain. 

 

Que se passe-t-il en économie ouverte? Caselli nous explique que la concurrence internationale oblige une partie de la main d’oeuvre à changer d’activité et à (ré)investir en capital humain. Or une distribution des ressources trop inégalitaire constitue un obstacle à cet ajustement, prive certaines personnes des opportunités d’emplois et empêche le pays de récolter les gains potentiels de la mondialisation. Un travail économétrique vient appuyer la démonstration de l’auteur. 

*« L’incorporation du capital humain dans la personne limite les possibilités d’accumulation de l’investisseur en les rendant tributaires de ses capacités physiques et cérébrales. Autrement dit, le rendement marginal de l’investissement doit décroître, au niveau individuel, à mesure que l’effort augmente. Ce phénomène est propre au capital humain puisqu’un investisseur peut généralement placer autant d’argent qu’il veut au taux d’intérêt du marché (net du risque). Le capitaliste industriel ou financier peut donc accroître sa fortune presque sans limite tandis que l’homme cultivé ne le peut pas« . Louis Levy-Garboua (à propos de Gary Becker), Dictionnaire des grandes oeuvres économiques, sous la direction de Xavier Greffe et alii, Dalloz, 2002.

DG