Le graphique bidon de Marine Le Pen sur l’Euro

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Le charlatanisme frontiste a ceci d’amusant que plus il se donne des airs scientifiques, plus la propagande se voit…

Lors du « Grand Débat » qui a opposé cinq candidats à l’élection présidentielle, Marine Le Pen a  brandi un graphique amusant, censé démontrer que l’Euro a « saccagé » l’industrie française, au bénéfice de l’Allemagne.

Le graphique amusant retrace l’évolution de la production industrielle depuis 1974. Il est exprimé en base 100 2001, ce qui signifie qu’à cette date de référence, la production industrielle des quatre pays mentionnés (Allemagne, France, Espagne, Italie) a pour  valeur 100.

A la lecture du graphique amusant on ne peut que croire Marine Le Pen. Oui, vraiment, il saute aux yeux qu’entre le 31 décembre 2000 et le 1er janvier 2001 il s’est passé un truc qui a permis à l’Allemagne d’écraser l’industrie des autres pays, et ce truc, on nous le donne à voir en gros sur le graphique amusant, c’est l’Euro.

Or, le graphique amusant est  grossièrement trompeur, et c’est dans cet objectif qu’il a été réalisé.

Le charlatanisme de ce graphique repose sur trois trucages:

  • Premier trucage: on démarre les compteurs en 2001 alors que, vis-à-vis de l’Allemagne, la France ne dévalue plus depuis 1987 et que la période 2001-2016 est marquée par une crise d’ampleur mondiale et des erreurs de politique macroéconomique  en Europe à partir de 2011. De plus, on fait comme si le ralentissement économique général observable en 2001 était du seulement à l’Euro, alors que, dans la foulée de l’explosion de la bulle internet, c’est tout le monde industrialisé qui attrape un coup de froid.
  • Deuxième trucage : on passe sous silence l’inflexion du début des années 90, sans laquelle on ne comprend rien ni à la situation française (la production industrielle fait du quasi surplace depuis cette époque), ni à la situation de l’Allemagne, qui a du affronter les conséquences de la réunification.

1991

  • Troisième trucage, on restreint le panel à quatre pays de la zone Euro, sans prendre soin de l’étendre à des pays hors zone Euro.

Et maintenant, amusons nous à reconstituer des graphiques dignes de ce nom.

Voici le profil de la production manufacturière française et allemande depuis 1956 en prenant pour année de référence l’année 2009, de manière à repérer le comportement des deux économies depuis la crise.

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On observe que du traité de Rome à 2007, l’industrie française multiplie sa production par 4, soit au même rythme que l’industrie allemande.

C’est en 2008 que l’Allemagne connait un pic statistique qui la différencie de la France et prolonge une accélération qui débute en 2003.

Après 2009, la France peine à redémarrer, ce qui pose le problème du plan de relance français et de la coordination des politiques économiques à l’intérieur de la zone euro.

Grâce aux données de la Federal Reserve Bank of Saint Louis,  intégrons quatre pays que le FN ne cesse de citer en exemple parce qu’ils n’appartiennent pas à l’Eurozone: la Suède, le Japon, le Royaume-Uni et la Norvège.

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Deux constats s’imposent :

  • Avant la crise (2001-2008): le rythme de croissance de la production industrielle Allemande est  remarquable, mais il n’est pas très éloigné de celui du Japon et de la Suède, qui pourtant ne disposent pas de l’Euro. Quant à la production industrielle française, elle évolue comme au Japon ou en Angleterre.
  • Après la crise: bien que disposant de leur monnaie nationale, l’Angleterre ne réussit pas mieux que la France, quant à la Norvège, elle se porte aussi mal que l’Espagne. Au Japon et en Suède, la production industrielle végète. Certes, l’Allemagne se remet mieux que les autres, mais elle peine à retrouver sa production initiale: il n’y a pas de franche reprise.

Les nationalistes du Front National peuvent s’amuser autant qu’ils le souhaitent à faire du Traité de Rome, du Marché Unique ou de l’introduction de l’euro des dates fatidiques de l’Histoire économique française, mais le graphique de Marine Le Pen ne démontre pas que les heures fastes de l’industrie allemande résultent des malheurs de l’industrie française.