La globalisation selon Rosa

« Mais existe-t-il en réalité quelque chose qui soit l’économie d’un peuple ? C’est ce que nous devons nous demander. Les peuples ont-ils donc chacun leur propre vie économique particulière et close sur elle-même ? L’expression d’ « économie nationale » est employée avec une particulière prédilection en Allemagne; tournons donc nos regards vers l’Allemagne.

Les mains des ouvrières et ouvriers allemands produisent chaque année dans l’agriculture et l’industrie une énorme quantité de biens de consommation de toutes sortes. Tous ces biens sont-ils produits pour la propre consommation de la population du Reich allemand ? Nous savons qu’une partie très importante et chaque année plus grande des produits allemands est exportée pour d’autres peuples, vers d’autres pays et d’autres continents. Les produits sidérurgiques allemands vont vers divers pays voisins d’Europe et aussi vers l’Amérique du Sud et l’Australie : le cuir et les objets en cuir vont vers tous les États européens; les objets en verre, le sucre, les gants vont vers l’Angleterre; les fourrures vers la France, l’Angleterre, l’Autriche-Hongrie; le colorant alizarine vers l’Angleterre, les États-Unis, l’Inde; des scories servant d’engrais aux Pays-Bas, à l’Autriche-Hongrie; le coke va vers la France; la houille vers l’Autriche, la Belgique, les Pays Bas, la Suisse; les câbles électriques vers l’Angleterre, la Suède, la Belgique; les jouets vers les États-Unis; la bière allemande, l’indigo, l’aniline et d’autres colorants à base de goudron, les médicaments allemands, la cellulose, les objets en or, les bas, les étoffes et vêtements de laine et de coton, les rails de chemin de fer sont expédiés dans presque tous les pays commerçants du monde.

Mais inversement, le travail du peuple allemand dépend à chaque étape, dans sa consommation quotidienne, des produits de pays et de peuples étrangers. Notre pain est fait avec des céréales russes, notre viande provient du bétail hongrois, danois, russe; le riz que nous consommons vient des Indes orientales ou d’Amérique du Nord; le tabac, des Indes néerlandaises ou du Brésil; nous recevons notre cacao d’Afrique occidentale, le poivre, de l’Inde, le saindoux, des États-Unis. le thé, de la Chine, les fruits, d’Italie, d’Espagne et des États-Unis, le café, du Brésil, d’Amérique centrale ou des Indes néerlandaises; les extraits de viande nous proviennent d’Uruguay, les œufs de Russie, de Hongrie et de Bulgarie; les cigares de Cuba, les montres de Suisse, les vins mousseux de France, les peaux d’Argentine, le duvet de Chine, la soie d’Italie et de France, le lin et le chanvre de Russie, le coton des États-Unis, des Indes, d’Égypte, la laine fine d’Angleterre; le jute des Indes; le malt d’Autriche-Hongrie; la graine de lin d’Argentine; certaines sortes de houille d’Angleterre; la lignite d’Autriche; le salpêtre du Chili; le bois de Quebracho; pour son tannin, d’Argentine; les bois de construction de Russie; les fibres pour la vannerie, du Portugal; le cuivre des États-Unis; l’étain de Londres, des Indes néerlandaises; le zinc d’Australie; l’aluminium d’Autriche-Hongrie et du Canada; l’amiante du Canada; l’asphalte et le marbre d’Italie; les pavés de Suède; le plomb de Belgique, des États-Unis, d’Australie; le graphite de Ceylan; la chaux d’Amérique et d’Algérie; l’iode du Chili, etc. »

Rosa Luxembourg , Introduction à l’économie politique (1925)

Le trilemme de la mondialisation

L’économiste Dani Rodrik propose sa lecture des enjeux de la « crise grecque » à la lumière du schéma ci-dessus.

Il s’agit d’un « triangle d’incompatibilité » qui fonctionne selon la logique du « tiers exclu ». 

En effet, d’après Rodrik, il n’est pas possible de concilier l’intégration économique,  la souveraineté de l’Etat nation et la démocratie politique (c’est-à-dire la capacité d’une majorité de la  population à influencer les politiques économiques).

Il en déduit qu’une des variables doit céder la place aux deux autres.

Avec ce canevas, l’histoire de la mondialisation se donne à lire en 3 temps:

  1. L’âge libéral:c’est la période de l’étalon-or (avant 1914), au cours de laquelle l’intégration financière mondiale se conjugue avec la souveraineté des Etats dans un contexte de démocratie bridée. Par exemple, en cas de déficit extérieur, on ne convoque pas les partenaire sociaux mais ce sont les sorties d’or qui, diminuant la masse monétaire , règlent le problème par une une cure de déflation qui doit rétablir la compétitivité du pays.
  2. L’âge keynésien: période de Bretton Woods (1944-1971). La démocratisation des sociétés implique que les populations aient leur mot à dire en matière de politique économique (plein emploi, sécurité sociale etc…), ce qui se traduit par un strict contrôle des mouvements internationaux de capitaux qui redonne un degré de liberté supplémentaire au débat économique.
  3. L’âge de la globalisation: à mesure que la finance mondiale gagne en autonomie, elle exerce sa contrainte sur les politiques économiques qui restent encore nationales. Pour sortir de cette situation inconfortable, il faudrait  avancer sur la voie d’une démocratie mondiale et dépasser les Etats Nations (gouvernance dont nous sommes encore loin et que Rodrik appelle de ses voeux).

La crise grecque découle de l’hésitation de l’Europe entre trois scénarii:

  1. Préservation de l’intégration européenne tout en  « bridant la démocratie »: propositions de mettre les budgets nationaux sous la tutelle d’une autorité supérieure (option allemande défendue par certains économistes comme Jean Tirole)
  2. Retour aux compromis sociaux d’après guerre et aux frontières économiques d’antan,au risque de supprimer l’euro (option social/souverainiste).
  3. Fédéralisme européen en matière budgétaire et politique.

J’en vois un quatrième: utiliser l’euro afin de concurrencer la suprématie financière des Etats-Unis… et sortir du trilemme.

Et maintenant, faîtes vos jeux.

 D. G

Dani Rodrik, « Leçons grecques pour l’économie mondiale« , mai 2010, Projet Syndicate,