La France perd-elle en compétitivité?

D’après le Forum économique mondial, la France continue de perdre des places au palmarès de la compétitivité globale.

Très exactement, notre pays rétrograde du 21 au 23 ième rang, sur 148, alors que l’Allemagne nous distance de plus en plus et trône à la quatrième place.

Ce résultat conforte les déclinistes de tout poil et ne déplait pas forcément aux adversaires de la mondialisation,  tel le journal l’Humanité, qui  se félicite que notre pays résiste au formatage néolibéral. Dans le contexte de sinistrose ambiante, ce genre d’étude peut être instrumentalisé par des démagogues, tel l’économiste Patrick Artus, qui dans un pauvrissime article publié dans Le Point, a qualifié la France de dernier pays communiste en raison du soit disant manque de flexibilité des salaires et de l’influence excessive des syndicats.

Or, l’étude du Forum économique mondial brosse un tableau plus nuancé de notre pays:

  • Entre 2009 et 2013, la France perd principalement en compétitivité du fait de l’amplification de  l’endettement public et du sentiment que l’argent public est gaspillé. Les autres « piliers » de la compétitivité, qu’il s’agisse de l’efficience des marchés ou de l’innovation sont relativement stables. Par exemple, la qualité des produits français n’a pas varié (15ième rang). Nos « points faibles » traditionnels, comme la fiscalité ou la médiocrité du climat social, ne s’aggravent pas.
  • La France figure parmi les pays les plus innovants et occupe à l’intérieur de ce groupe  une position intermédiaire.
  • L’indicateur de compétitivité globale et durable, qui intègre les dimensions sociales et environnementales, place la France au 16ième rang mondial, a quasi égalité avec les Etats-Unis.
  • Dernier pays communiste? Allons donc. La protection du droit de propriété (19ième rang) y semble plus assurée qu’aux Etats-Unis (33ième); la qualité des écoles de commerce est jugée aussi probante que celle de nos infrastructures de transport et la flexibilité des salaires (75ième) est considérée meilleure qu’en Allemagne (141ième).

Plus fondamentalement, on peut se demander à quoi sert ce genre de classement.

N’avons nous pas affaire à une entreprise idéologique, un peu boursouflée et assez mal ficelée?

En effet, la définition de la compétitivité est aussi ambitieuse que vague: « ensemble des institutions, des politiques et des facteurs qui déterminent le niveau de productivité d’un pays« . 

Or, la compétitivité au sens strict (performance à l’exportation) n’est-elle pas une conséquence de la  productivité?

Et si l’on adopte la logique de cette étude, peut-on dire que l’Allemagne est plus compétitive que la France quand ses excellents piliers de compétitivité ne lui permettent pas d’enrayer sa chute au palmarès du PIB par habitant et d’offrir un niveau de vie moyen nettement supérieur au notre?

Enfin,  la pondération et la subjectivité des dizaines d’indicateurs retenus font mystère.

Par exemple, le Qatar nous coiffe au poteau en raison (notamment) de la flexibilisation de son marché du travail (14ième en 2009, 4ième en 2013), alors que depuis 4 ans, la qualité de son éducation primaire dégringole de  la 5ième à la 11ième place.  En quoi l’amaigrissement du code du travail compense-t-il la négligence éducative?

Quant au système de notation, il repose très largement sur des sondages auprès d’échantillons réduits de leaders du monde des affaires, de moins d’une centaine de personnes par pays, ce qui affaiblit considérablement sa crédibilité.

La France au 21ième rang de la compétitivité globale….selon Davos

Depuis quelques jours, une foule pèlerine d’experts et d’économistes scandent une sombre nouvelle: le Forum Economique Mondial a dégradé la France de 3 places au classement de la compétitivité globale.

La presse est fébrile: « la Corée a éjecté la France du Top 20« , titre subtilement l’Expansion.

Est-ce le déclin tant annoncé?

En réalité,  la note globale de la France (cf ci-dessus) est stable depuis 3 ans.

De plus, si l’on attribue aux ex-aequo la même place sur le podium, notre pays se situe au 19ième rang.

Enfin, l’indicateur global de compétitivité compile tant et tant de choses  différentes que la France et la Corée du Sud, si elles se retrouvent  à quasi égalité de score, y parviennent par des chemins très distincts. Par exemple, le principal  motif de mécontentement des entreprises françaises est la rigidité du marché du travail;  en Corée, c’est l’instabilité gouvernementale et la corruption. Sur un plan qualitatif, est-il possible d’affirmer que l’herbe est plus verte en Corée du Sud?

La méthodologie de l’étude n’est pas sans poser problème.

En effet, parmi la batterie d’indicateurs mobilisés pour évaluer les douze piliers de la compétitivité, 60% sont obtenus par sondage auprès d’un nombre très réduit d’entreprises. Tout ceci n’est pas très sérieux, comme l’ont souligné Stéphane Grégoir et Françoise Maurel dans un Rapport du CAE consacré lui aussi, mais sans se moquer du monde, à  la compétitivité.

La priorité donnée aux indicateurs de mondialisation avantage systématiquement les petits pays (Suisse, Singapour, Pays-Bas…), fortement dépendants de leurs échanges extérieurs.

Le conservatisme le plus rentier préside au choix des variables, puisque ni le taux de croissance, ni le taux de chômage ne sont pris en compte, tandis que l’endettement public et l’inflation font l’objet d’une attention scrupuleuse.

Ce classement farfelu vise à entretenir le feu sacré pour les réformes dont on nous dit qu’elles sont  indispensables à l’amélioration du  climat des affaires et de la productivité (moins d’impôts, plus de flexibilité…).

Involontairement, la subjectivité  d’un tel classement fait briller de mille feux l’originalité de notre pays. En effet, comment est-il possible que la France, dont on nous dit qu’elle est aussi conflictuelle (socialement) que l’Afrique du Sud, aussi défiante vis-à-vis de ses politiciens que la Jordanie, aussi peu flexible (sur le marché du travail) que l’Argentine et à la fiscalité plus lourde qu’au Venezuela, parvienne à exceller dans les infrastructures de transport, à se hisser au 10ième rang mondial en termes de capacité d’innovation et au 8ième rang du point de vue de l’étendue du marché national et de la qualité des écoles de management?

Ce paradoxe signifie-t-il qu’impossible n’est pas français, ou que le mystère des méthodes du Forum Economique Mondial est bien grand ?

Conflictualité au travail: la France au même rang que l’Afrique du Sud

Le secteur minier sud-africain est agité par des conflits sociaux qui ont pris un tour dramatique avec la mort de 34 mineurs au cours d’une fusillade avec la police.

Les victimes travaillaient pour le groupe Lonmin, une entreprise qui extrait 12% du platine mondial et refuse d’accorder aux grévistes ce qu’ils réclament, à savoir  le triplement de leur rémunération mensuelle  (environ 550 dollars), ce qui  reviendrait à aligner leur salaire sur la rémunération moyenne du pays.

 Un tel degré de conflictualité  est-il  exceptionnel dans le monde?

D’après le classement 2010-2011 du Forum économique mondial,  la palme de la discorde revient au Vénézuela, tandis qu’à  l’opposé extrême figurent  Singapour, la Suisse et la Norvège. L ‘Afrique du Sud est le 5ième pays le plus conflictuel du monde, à égalité avec la Mauritanie,  l’Uruguay et… la France.

Comment? Notre pays n’est-il pas sorti du temps des fusillades, comme celle de Fourmies?

L’enquête ne procède pas d’un comptage des jours de grèves ou d’usines occupées, mais simplement  d’un sondage réalisé auprès  d’une centaine d’employeurs de chaque pays, auxquels on a demandé de caractériser sur une échelle de 1 à 7 le degré de coopération qui leur parait régner entre eux-mêmes et leurs salariés.

Le résultat en dit long sur le ressentiment ahurissant qu’une partie des employeurs français éprouvent vis-à-vis de leurs collaborateurs ou de leurs représentants, dont l’économiste Thomas Philippon pense qu’il puise son origine dans le climat  d’antagonisme que  l’Etat installa en  adoptant une attitude hostile face à l’émergence du mouvement syndical au cours du XIXième siècle.