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La crise de l’Euro selon « Crashed »

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En août 2007, BNP Paribas gelait ses fonds de placements américains car elle n’était plus en mesure d’établir le prix des actifs qu’ils contenaient. Cet évènement fut l’un des premiers signes de la tempête financière qui se diffusa dans le monde entier et dont l’historien Adam Tooze brosse le tableau dans son livre « Crashed ».

L’auteur s’oppose aux interprétations néolibérales et localistes de la crise. Il réfute notamment l’idée que le vers se serait niché dans la mauvaise gestion des finances publiques ou dans un dysfonctionnement spécifique de l’économie américaine ou européenne. Il incrimine plutôt le fonctionnement de base des banques et des marchés financiers mondiaux. En effet, le temps où le dollar finançait l’économie mondiale et permettait aux Etats-Unis de jouer le rôle de prêteur en dernier ressort auprès des pays insolvables est révolu. Désormais, le dollar n’est plus que le véhicule d’opérations spéculatives et lorsque la FED, urbi et orbi,  prête en urgence c’est pour tenir à bout de bras un oligopole mondial constitué d’une centaine d’établissements bancaires dont le comportement est aussi irresponsable qu’opaque.

Adam Tooze réfute donc l’idée d’une « crise 100% américaine » et il s’amuse à rapporter  le propos de Giulio Tremonti, ancien ministre des Finances du gouvernement de Silvio Berlusconi, qui déclarait que le système bancaire de l’Italie ne serait pas affecté par la crise des subprimes, car ce dernier «ne parle pas anglais»

Pour l’historien,  la crise de la zone euro n’est qu’une « une puissante réplique du séisme qui avait secoué le système financier de l’Atlantique Nord« .

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Pour illustrer l’imbrication de la finance bancaire européenne et américaine, Adam Tooze présente l’évolution de leurs encours réciproques de créances entre 2002 et 2007:

« Les créances bancaires européennes sur les États-Unis sont le principal maillon du système, suivies des créances asiatiques sur l’Europe et des créances américaines sur l’Europe. (…) Ce faisant, le système financier européen finit par fonctionner, selon les termes employés par les analystes de la Fed, comme un « fonds spéculatif mondial », qui emprunte court et prête long. »

Est-ce à dire que l’Europe n’est qu’une simple extension de la zone dollar?

L’auteur ne le pense pas car, même si l’Europe n’a pas pour ambition de supplanter le dollar (elle préfère être un « fonds spéculatif mondial » en dollars plutôt que de contester l’hégémonie du billet vert), ses banques n’en rivalisent pas moins avec les banques d’Outre-Atlantique, au point que la concurrence britannique poussa l’administration Clinton à abolir les dernières règlementations financières issues du New Deal. De plus, il est intéressant d’observer que les Etats-Unis ont accu leur dépendance vis-à-vis de l’Europe puisqu’en 2007 celle-ci recevait 80% de leurs prêts extérieurs, contre 66% en 2002, alors que, de son coté, l’Europe partage plus équitablement ses placements (50% aux Etats-Unis, 50% ailleurs). Il est très important d’avoir ces données à l’esprit, non seulement pour réaliser à quel point les banques européennes (jusqu’à de paisibles caisses régionales allemandes) étaient exposées aux aléas de la finance américaine, mais aussi pour comprendre l’intérêt que les Etats-Unis avaient, on abordera ce point dans un autre billet, à éteindre l’incendie grec…

Justement, intéressons nous aux années qui précèdent la crise de l’Euro.

Adam Tooze juge, qu’à ses début, l’expérience de l’Euro était plutôt positive:

« Durant ses premières années, la nouvelle zone monétaire s’en sort plutôt bien. La croissance européenne s’accélère. Après une première hausse des prix liée à l’adoption de la monnaie unique, l’inflation se stabilise à un niveau modéré. Les marchés de capitaux sont calmes. »
Mais ce calme n’était qu’apparent.
En effet, l’historien rappelle que le Franc et la Lire se sont fondus dans la monnaie unique sur la base d’un taux de change très compétitif par rapport au Deutsche Mark, ce qui a pénalisé les exportations et la croissance allemandes, qui souffraient déjà des retombées de la réunification.
Très logiquement,  la BCE a pratiqué une politique monétaire accomodante pour soutenir l’économie allemande, mais ceci n’a fait qu’alimenter la hausse spectaculaire du crédit privé dans les pays du Sud de la zone Euro sans relancer l’investissement allemand car dès 2003 ce pays prit un tournant austéritaire en raison de la lassitude l’électorat de l’Ouest qui estimait avoir consacré suffisamment de fonds publics au profit de l’ex RDA.
En conséquence, les pays du sud ont acheté plus de produits venant d’Allemagne qu’ils n’ont exporté vers ce pays, ce qui a provoqué des déficits commerciaux cumulatifs. Or, paradoxalement, l’Allemagne n’a pas recyclé ses excédents commerciaux dans les pays européens déficitaires (ou du moins pas directement).
On observe en effet que l’Allemagne a dirigé ses capitaux vers le Benelux, le Royaume-Uni ou l’extérieur de l’UE et que l’Espagne n’a reçu que 20% de capitaux en provenance d’Allemagne (15% dans le cas du Portugal, 10% dans le cas de la Grèce).

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L’auteur en déduit que ce sont surtout les banques françaises, britanniques ou belges qui ont assuré la connection financière entre les Etats-Unis et l’Europe, et entre les pays de la zone euro:

« La France et le Benelux occupent une place essentielle, car ces pays sont des plateformes par lesquelles les fonds entrent dans la zone euro depuis l’extérieur. Les prêteurs des États-Unis et d’ailleurs préfèrent sans aucun doute faire affaire avec des homologues français, néerlandais et belges qui ont pignon sur rue et qui se chargent ensuite de réacheminer les fonds en périphérie de l’Europe. »

Les chapitres que l’auteur consacre à la situation de l’Euro dans les années 1999-2007 donnent l’impression d’une zone monétaire qui a réussi à libéraliser les échanges financiers, mais qui a échoué complètement à prévenir les risques qui en découlaient.

« Le plus grave échec institutionnel n’est pas l’absence d’union budgétaire, mais l’incapacité à gérer une crise bancaire. »

Une anecdote éclaire ce point :

À la fin des années 1990, alors que l’Union monétaire européenne se profile, Larry Summers a la témérité de demander lors d’un colloque international d’experts financiers : « Les Européens ici présents peuvent-ils m’expliquer ce qu’il se passera si une banque espagnole a de gros problèmes ? Quelles sont les responsabilités respectives des autorités de régulation espagnoles, de la banque centrale d’Espagne, de la BCE et de Bruxelles ? » Cette question réduit l’assemblée au silence.

Naviguant sans filet, la zone Euro n’a pas adopté la prudence de la FED qui n’applique pas le même taux d’intérêt aux obligations des différents Etats américains.

Un fédéralisme intempestif poussa même l’UE à lancer le projet d’une Constitution européenne, qui échoua en raison du vote du peuple français.

En réaction à cela,  l’Allemagne remit à l’ordre du jour la gouvernance intergouvernementale, avec les effets dramatiques que l’on sait, et qu’on abordera dans le prochain billet.

L’Euro améliore le niveau de vie des Français de 749 euros. So what?

 

Où en serions-nous si nous n’avions pas adhéré à la monnaie unique?

Trois économistes de l’Université néerlandaise de Tilburg viennent de publier un travail qui répond à cette question et contredit certaines idées reçues

Le tableau ci-dessous résume les principales conclusions des auteurs

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  • Si la France n’avait pas adhéré à l’Euro, ses habitants seraient un peu moins riches. Ils perdraient en moyenne de 749 euros, ce qui signifie que l’Euro améliore le pouvoir d’achat de 2,19%.
  • Sur la période 1997-2014, l’Allemagne est le pays qui bénéficie le moins de l’Euro (+470 euros), contrairement à l’Autriche, aux Pays-Bas ou à l’Irlande, qu’on peut qualifier de « grands gagnants » de la monnaie unique.
  • Les retombées de l’Euro sur l’Allemagne ont été bouleversées par la crise. Avant 2008, l’Euro aurait légèrement pesé sur le revenu des Allemands (-0,79%). Depuis 2008, il bénéficie largement à l’Allemagne.
  • Jusqu’à la crise, l’Euro aurait contribué à resserrer les écarts de niveaux vie entre les pays du « Nord » et ceux du « Sud », à l’exception de l’Italie, dont le niveau de vie progressait à peine (+0,33%).
  • Depuis la crise, l’Euro se traduit par un appauvrissement très significatif de la Grèce, du Portugal, de l’ Espagne et de l’Italie. Dans le cas italien, le phénomène est si prononcé que si ce pays avait conservé la Lire, il disposerait actuellement d’un revenu annuel moyen additionnel de 1170 euros, ce qui est assez significatif.

Avant de commenter ces résultats, un mot sur la méthodologie des auteurs.  Pour repérer l’influence du passage à la monnaie unique sur le revenu par habitant des pays membres, les auteurs comparent chacun des 11 pays « fondateurs » de l’Euro  à une sorte d’alter ego composite (constitué d’un panel de pays extérieurs à l’Euro) dont les ressorts de la croissance (37 indicateurs qui vont de la natalité, à l’investissement en passant par l’inflation) ont évolué dans la décennie précédant l’adhésion à l’Euro (1986-1997) à l’identique de ceux du pays membre.  Pour prendre un image sportive, c’est comme si l’on comparait la performance d’un coureur qui arbore un maillot Euro avec celle d’un coureur de qualité similaire,  qui arbore un autre maillot mais a bénéficié d’un entraînement (ou d’un dopage) identique. Si le coureur au maillot Euro franchit plus vite la ligne d’arrivée, on en déduit que son maillot a agi comme une potion magique.  On doit cette méthodologie à deux économistes espagnols qui ont estimé grâce à elle l’impact du conflit basque-espagnol  et de la réunification allemande.

Les conclusions de cette étude confirment les enseignements de la théorie des « zones monétaires optimales ». En effet, on constate très clairement que les bénéfices de la monnaie unique vont en priorité aux pays les plus ouverts aux échanges commerciaux (Pays-Bas, Irlande), ceux dont les prix sont largement déterminés par les marchés internationaux. Dans cette logique, les auteurs mettent en évidence deux variables propices à minimiser les coûts de la fixité du taux de change: la flexibilité de l’emploi et l’immigration. A ce titre, il est permis de penser que la moindre performance de l’Italie (avant 2008), relativement à la France, s’explique partiellement par le moindre recours de ce pays à la main d’oeuvre immigrée ainsi qu’à sa plus grande rigidité en termes de protection de l’emploi. Résultat: en situation de déficit de « compétitivité », on assiste à un douloureux ajustement interne, via la chute de la demande et des prix, parce que l’ajustement externe, via la dévaluation, est impossible.

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Mais le résultat le plus surprenant auquel parviennent les auteurs est l’appauvrissement des Allemands occasionné par l’Euro entre 1999 et 2008.

L’étude n’apporte pas d’explication à ce phénomène, et c’est bien dommage.

Sans doute touche-t-on là une des limites de l’article, à savoir son manque d’éclairage macroéconomique et politique. En effet, la monnaie unique ce n’est pas seulement un grain de sable en moins dans les rouages du commerce international sensé ouvrir les portes du paradis concurrentiel et de l’efficience. C’est également un volet conjoncturel (le Pacte de Stabilité) qui prive les économies d’un pilotage macroéconomique judicieux et c’est aussi une économie politique, des rapports de forces qui drainent les gains de l’intégration monétaire et financière vers certains secteurs de la société au détriment d’autres.

Dans le cas de l’Allemagne, chacun se souvient qu’au début des années 2000, ce pays faisait figure d’homme malade de l’Europe en raison du contre-coup de la réunification (chute des investissements, perte de compétitivité) mais aussi du plan d’austérité budgétaire imposé par les règles européennes. Par la suite, les réformes néolibérales (dites Hartz) ont plongé une partie du salariat allemand dans la précarité (sauf le salariat du secteur exportateur, largement protégé), ce qui pesé sur le revenu et la consommation. De ce point de vue, les débuts de l’Euro ont été une mauvaise nouvelle pour un grand nombre de ménages allemands, « sacrifiés » sur l’autel de la recomposition des marges industrielles, du moins jusqu’au moment où la reprise du commerce extérieur, via les commandes des pays émergents, permette de relever les prix à l’exportation et la rentabilité, et donc d’atténuer l’austérité salariale.

Quant à la France, le problème n’est pas qu’elle ait peu gagné à entrer dans l’Euro mais le fait que la monnaie unique lui ait été si peu bénéfique au cours de la crise.

Le tableau suivant indique la situation de la France si notre pays n’avait pas été membre de l’UEM en 2008.
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Sans l’Euro, la France serait sortie plus pauvre de la crise, mais de très peu (313 euros par habitant).

Cela pose deux problèmes. D’une part, on est en droit d’émettre l’hypothèse que l’Euro place notre pays dans une situation peu enviable, avec d’un côté, tous ses partenaires commerciaux d’Europe du Sud qui sont plongés dans la crise, et d’un autre côté, tous ses partenaires du « Nord » (sauf la Finlande) qui bénéficient plus fortement de l’Euro que nous. Cet environnement n’est pas porteur pour l’économie française et pénalise la reprise.

D’autre part, bien que l’Euro ne soit pas la catastrophe que l’on croit, la modicité des gains économiques qu’il procure ne permet pas de contrebalancer la défaillance des conditions subjectives du projet européen, à savoir, la disparition de perspectives sociales et le raidissement non démocratique des instances européennes. Dit autrement: on ne tombe pas amoureux de l’Europe pour 749 euros par an, surtout si c’est au prix d’une désolation économique chez la plupart de nos voisins.

Or, quand on prend la peine d’interroger les Européens, ils disent qu’ils sontfavorables, y compris en Allemagne, à des politiques coopératives destinées à relancer la croissance européenne.

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Il est vrai qu’impressionnés par la propagande néolibérale et nationaliste (qui a pour point commun l’incapacité de penser que l’Europe puisse être autre chose de plus qu’une simple association), les partis politiques européens ne relaient pas ces aspirations coopératives.

Et c’est ainsi qu’on gâche les dividendes de la monnaie unique… et qu’il faudra malheureusement en passer par une nouvelle crise (sans doute en Italie), pour conformer le pilotage économique de l’Euro à l’intérêt général européen.

Le graphique bidon de Marine Le Pen sur l’Euro

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Le charlatanisme frontiste a ceci d’amusant que plus il se donne des airs scientifiques, plus la propagande se voit…

Lors du « Grand Débat » qui a opposé cinq candidats à l’élection présidentielle, Marine Le Pen a  brandi un graphique amusant, censé démontrer que l’Euro a « saccagé » l’industrie française, au bénéfice de l’Allemagne.

Le graphique amusant retrace l’évolution de la production industrielle depuis 1974. Il est exprimé en base 100 2001, ce qui signifie qu’à cette date de référence, la production industrielle des quatre pays mentionnés (Allemagne, France, Espagne, Italie) a pour  valeur 100.

A la lecture du graphique amusant on ne peut que croire Marine Le Pen. Oui, vraiment, il saute aux yeux qu’entre le 31 décembre 2000 et le 1er janvier 2001 il s’est passé un truc qui a permis à l’Allemagne d’écraser l’industrie des autres pays, et ce truc, on nous le donne à voir en gros sur le graphique amusant, c’est l’Euro.

Or, le graphique amusant est  grossièrement trompeur, et c’est dans cet objectif qu’il a été réalisé.

Le charlatanisme de ce graphique repose sur trois trucages:

  • Premier trucage: on démarre les compteurs en 2001 alors que, vis-à-vis de l’Allemagne, la France ne dévalue plus depuis 1987 et que la période 2001-2016 est marquée par une crise d’ampleur mondiale et des erreurs de politique macroéconomique  en Europe à partir de 2011. De plus, on fait comme si le ralentissement économique général observable en 2001 était du seulement à l’Euro, alors que, dans la foulée de l’explosion de la bulle internet, c’est tout le monde industrialisé qui attrape un coup de froid.
  • Deuxième trucage : on passe sous silence l’inflexion du début des années 90, sans laquelle on ne comprend rien ni à la situation française (la production industrielle fait du quasi surplace depuis cette époque), ni à la situation de l’Allemagne, qui a du affronter les conséquences de la réunification.

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  • Troisième trucage, on restreint le panel à quatre pays de la zone Euro, sans prendre soin de l’étendre à des pays hors zone Euro.

Et maintenant, amusons nous à reconstituer des graphiques dignes de ce nom.

Voici le profil de la production manufacturière française et allemande depuis 1956 en prenant pour année de référence l’année 2009, de manière à repérer le comportement des deux économies depuis la crise.

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On observe que du traité de Rome à 2007, l’industrie française multiplie sa production par 4, soit au même rythme que l’industrie allemande.

C’est en 2008 que l’Allemagne connait un pic statistique qui la différencie de la France et prolonge une accélération qui débute en 2003.

Après 2009, la France peine à redémarrer, ce qui pose le problème du plan de relance français et de la coordination des politiques économiques à l’intérieur de la zone euro.

Grâce aux données de la Federal Reserve Bank of Saint Louis,  intégrons quatre pays que le FN ne cesse de citer en exemple parce qu’ils n’appartiennent pas à l’Eurozone: la Suède, le Japon, le Royaume-Uni et la Norvège.

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Deux constats s’imposent :

  • Avant la crise (2001-2008): le rythme de croissance de la production industrielle Allemande est  remarquable, mais il n’est pas très éloigné de celui du Japon et de la Suède, qui pourtant ne disposent pas de l’Euro. Quant à la production industrielle française, elle évolue comme au Japon ou en Angleterre.
  • Après la crise: bien que disposant de leur monnaie nationale, l’Angleterre ne réussit pas mieux que la France, quant à la Norvège, elle se porte aussi mal que l’Espagne. Au Japon et en Suède, la production industrielle végète. Certes, l’Allemagne se remet mieux que les autres, mais elle peine à retrouver sa production initiale: il n’y a pas de franche reprise.

Les nationalistes du Front National peuvent s’amuser autant qu’ils le souhaitent à faire du Traité de Rome, du Marché Unique ou de l’introduction de l’euro des dates fatidiques de l’Histoire économique française, mais le graphique de Marine Le Pen ne démontre pas que les heures fastes de l’industrie allemande résultent des malheurs de l’industrie française.

L’impossible programme économique du FN

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Le Front National est un parti populiste à tonalité sociale et  xénophobe dont les idées sont, plus ou moins, partagées par un gros tiers de l’électorat français. Comme il est fort probable que ce mouvement soit présent au second tour de la prochaine élection présidentielle, il est logique qu’il élabore un projet économique digne de ce nom.

A court terme, le FN se réclame d’un keynésianisme radical, à base de protectionnisme monétaire, commercial et migratoire ou de nationalisation du système bancaire.

Pour mieux faire accepter ce programme décoiffant,    le Front National l’habille de quelques avis d’experts, voire de Prix Nobel, rejette sur les « élites hors sol » et l’Union européenne l’accusation de dogmatisme et se fixe à long terme des objectifs  parfaitement compatibles avec la doxa économique, tels que le toilettage de la fiscalité du capital, l’élimination du déficit public structurel ou l’allongement de la durée du temps de travail.

Sur la forme, le programme économique du Front National est assez habile, mais  sur le fond, il se heurte à plusieurs impasses et contradictions.

La feuille de route du FN provoquera une rupture avec le reste du monde

Les deux mesures phares qu’annonce le Front National, à savoir la dévaluation du Franc et la taxation de toutes les importations, infligeraient aux acteurs économiques non résidents des pertes de l’ordre de 295 milliards d’euros .

En voici le détail:

235 milliards: auto-réduction par la France de la dette publique que détiennent les non résidents. A l’heure actuelle,   85% de la dette française qui sont détenus par les non résidents sont libellés en contrat de droit Français, de sorte qu’un retour à l’ancienne monnaie nationale impliquerait que les remboursements s’effectuent en Franc et non plus en Euro. Dès lors, si  le Franc ressuscité se dépréciait de 20% par rapport à l’Euro (scénario probable, nous dit le FN),  les investisseurs non résidents enregistreraient une perte d’un cinquième sur les 1178 milliards de créances qu’ils détiennent, soit 235 milliards.

20 milliards : taxes douanières  prélevées sur toutes nos importations. Le FN prévoit d’instaurer une « contribution sociale sur l’importation » de 3% qu’il souhaite affecter au financement d’un allègement de cotisations sociales destiné à relever les salaires nets les plus bas de 200 euros. Que dire de ce projet alambiqué? On félicitera le Front d’inventer un modèle de protection sociale inédit,  financé par les importations, mais il n’est pas certain que les Français pensent qu’il soit cohérent d’étendre l’assiette du financement de la sécurité sociale aux importations tout en cherchant à les réduire par le biais d’un « protectionnisme intelligent ». Et si cette usine à gaz venait à fonctionner,  le patronat ne manquerait pas d’arguer de ce financement tiers pour se montrer moins généreux dans les  négociations salariales.

40 milliards: revenus prélevés sur le reste du monde suite à la dévaluation du FrancCette estimation provient d’une étude de l’OFCE, qui évalue l’impact d’une amélioration de notre compétitivité-prix de 20% vis-à-vis de tous nos partenaires commerciaux. Les auteurs parient sur un gain pour la France, en 3 ans, de près de 2 points de PIB, soit environ 40 milliards.

Le mouvement frontiste passe sous silence les conséquences  externes de son programme économique et préfère insister sur ses retombées mirifiques pour notre pays. Or, il n’est pas du tout certain que la sortie de l’Euro et le protectionnisme monétaire soient la panacée.

La sortie-dévaluation de l’Euro n’aura vraisemblablement pas  les retombées positives que le Front National espère

En premier lieu, quitter l’Euro obligerait la France à combler par ses propres moyens une déperdition de capitaux  d’un minimum de 50 milliards, ce qui correspond à la position débitrice moyenne de notre pays vis-à-vis de l’Eurosystème depuis le début de la crise financière (balances targets 2).

En second lieu, l’étude de l’OFCE citée plus haut prédit que si la France gagnait 20% de compétitivité-prix par rapport à tous ses partenaires, il en résulterait 428 000 emplois supplémentaires. Ceci n’est pas négligeable, mais ces créations sont prévues sur  3 ans (elles chutent rapidement au delà) et on fait  l’hypothèse (peu réaliste) que nos voisins commerciaux ne déprécieront pas à leur tour leur monnaie.

En troisième lieu, la sortie de l’Euro pourrait avoir des retombées négatives sur l’endettement du secteur privé libellé en devises étrangères et ce n’est pas la « position 7 » du programme sur l’Euro qui nous rassure puisqu’elle stipule qu’une  « taxation exceptionnelle des actifs extérieurs libellés en euro détenus par les banques sera établie pour compenser les coûts pour l’Etat de sa dette résiduelle en euro ». 

Enfin, après 30 ans de désinflation, de mobilité internationale des capitaux et de monnaie forte, le capital s’est dirigé vers le secteur abrité de la concurrence étrangère, en particulier l’immobilier. De ce fait, il est à craindre qu’une rupture avec l’environnement financier international provoque un coup de massue sur la valorisation de l’immobilier, ce pilier du patrimoine des Français.

Les discriminations à l’encontre des étrangers sont incohérentes et contre-productives

Le  FN semble avoir renoncé à la stratégie d’exclusivité nationale prisée par Jean-Marie Le Pen. Il lui préfère désormais la « préférence nationale », c’est-à-dire l’obligation pour pôle emploi de proposer, à compétences égales, une offre d’emploi à un national plutôt qu’à un étranger.

Cependant, la proposition d’expulser tout étranger au chômage depuis plus de 3 mois, alors que la durée moyenne du chômage est actuellement de 14 mois, ressemble fort à une discrimination pure et simple qui nous renseigne sur le but réel du Front National: réduire les statistiques du chômage par simple expulsion des étrangers.

Quelles que soient les précautions langagières dont s’entoure le Front National, le traitement qu’il souhaite réserver aux salariés et aux chômeurs étrangers est parfaitement incohérent avec la perspective qu’il se donne de rétablir le plein emploi en sortant de l’Euro et en pratiquant un « protectionnisme intelligent ». En effet, puisque ce mouvement affirme détenir la clé de l’emploi pour tous, pourquoi en exclut-il  quelques centaines de milliers d’étrangers? Pour ne pas apparaître comme trop xénophobe, le Front brandit un argument budgétaire et prétend que le « coût de l’immigration » s’élèverait à 70 milliards d’euros.  Bien évidemment, aucune étude économique sérieuse ne valide cette estimation farfelue et inquiétante qui va jusqu’à comptabiliser la scolarisation des descendants d’immigrés comme une charge. L’argument frontiste tombe d’ailleurs de lui même puisque l’auteur de l’étude farfelue estime que la réduction du solde migratoire annuel à 10 000 personnes ne « rapporterait » pas plus de 100 millions d’euros

Reste l’idée selon laquelle les étrangers prendraient le travail des natifs.

Ce préjugé classique n’a jamais résisté à l’analyse. En effet, soit les actifs étrangers occupent des fonctions complémentaires des natifs (45% des ouvriers non qualifiés d’Ile de France sont des immigrés) et il n’est ni souhaitable,  ni possible, de les évincer de la production. Soit, il s’agit d’actifs qui concurrencent les natifs, et dans ce cas, les discriminations légales dont ils seraient victimes provoqueraient une dégradation de la condition salariale qui affecterait tout le monde, y compris les natifs.

Bien sûr, ces idées malthusiennes ne tombent pas du ciel.  Dans un contexte de stagnation du volume total d’heures de travail, il n’est pas absurde de réfléchir à une meilleure répartition du travail. Mais se focaliser sur les étrangers est sans objet  car il s’agit de personnes relativement surexposés au chômage (et ce d’autant plus qu’ils sont diplômés) qui subissent par ailleurs les formes d’emplois les plus précaires et  les temps partiels les plus contraints.  Si le FN veut absolument envisager une forme de « partage du travail », il gagnerait à se concentrer sur la contestation de la réforme des retraites, dont nous savons qu’elle a contribué fortement à la montée récente du chômage dans notre pays.

Tel qu’il est, le programme économique du Front National est parfaitement inapplicable et parce qu’il ne ferait qu’ajouter de la crise à la crise, son échec pousserait inévitablement le Front National à entrer dans une surenchère dont nous devinons aisément les développements mortifères.

A terme, pour tenir ses objectifs et compenser la réaction brutale de notre environnement à l’encontre de notre pays, le FN serait contraint de déployer un plan d’expulsion massive des personnes d’origine étrangère et d’éviction des femmes du marché du travail, ce qui est inconcevable dans une société démocratique.

Denis Gouaux

John Milios, le marxiste pro européen de Syriza

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John Milios enseigne la politique économique et l’histoire de la pensée économique à l’Université nationale technique d’Athènes. Membre du comité central de Syriza, il fut le principal conseiller économique d’Alexis Tsipras jusqu’à ce que, au mois de mars dernier, un désaccord de fond le conduise à quitter ce poste. John Milios est marxiste, du moins c’est ainsi qu’il se présente. Pour des esprits français, habitués à badiner avec la chose politique, « l’idéologisme » des économistes de Syriza a quelque chose de heurtant. Mais il ne faut pas perdre de vue que la génération des dirigeants de Syriza  s’est éveillée à la politique sous la dictature des Colonels, tandis que nous votions sagement Pompidou et Giscard.

Dans un entretien récent, John Milios explique les raisons de sa rupture avec la ligne d’Alexis Tsipras. Amer, l’économiste juge que référendum grec au sujet de l’austérité fut une erreur doublée d’un lâche calcul. En effet, il a le sentiment que Tsipras cherchait à légitimer son revirement austéritaire sur la base d’une victoire étriquée du NON  annoncée par les sondages. Or, contre toute attente, le NON l’emporta brillamment, ce qui rendit le revirement de Syriza d’autant plus dévastateur pour le moral des forces de gauche.  Milios enrage que le Gouvernement grec n’ait pas voté immédiatement des lois anti-corruption et de justice fiscale, puis engagé un bras de fer déterminé avec la Troïka. Il déplore également l’absence de volonté politique pour promouvoir de nouveaux rapports sociaux de production (coopératives, monnaies parallèles).

On l’aura compris, Milios juge sévèrement son Gouvernement. Toutefois, il se tient à distance des partisans du Grexit et conserve une ligne internationaliste, fidèle en cela aux enseignements les plus élémentaires du marxisme.

Pour qui souhaite s’intéresser aux thèses de John Milios, je recommanderais deux papiers (en anglais):

-Un article écrit avec Dimitris P. Sotiropoulos : « Crisis of Greece or crisis of the euro ? A view from the european periphery, Journal of Balkan and Near Eastern Sudi (September 2010).

-Un article cosigné avec Ch Laskos et Euclides Tsakalotos, « Communist dilemmas on the Greek Euro Crisis: to Exit or not to Exit?

Ces deux papiers ont le mérite de développer une approche de la crise du capitalisme européen alternative à la  Doxa libérale et à sa pseudo critique souverainiste.

En général, les souverainistes reprennent à leur compte la fable monétariste qui nous raconte que les pays ensoleillés de l’Europe sont en déficit parce qu’ils manquent de compétitivité  (taux de change réel surévalué). Ces génies assortissent leur propos d’un schéma Centre-Périphérie de facture assez grossière, d’après lequel la méchante Allemagne exploiterait la Grèce, l’Espagne, l’Italie ou le Portugal, qui ne pourraient se développer qu’en quittant la zone Euro. On retrouve là l’abrutissant mode de pensée nationaliste qui consiste à projeter le schéma de la lutte des classes dans l’arène des relations inter-étatiques, tout en la niant à l’intérieur de chaque pays.

Il n’est pas difficile à John Milios d’écarter d’un revers de main cette sous littérature économico-politique.

Il lui suffit tout d’abord de rappeler que le système de l’Euro est contradictoire. Avant d’entrer en crise, il produisait  une croissance bien plus satisfaisante dans le sud de l’Europe que dans son centre: le PIB grec a augmenté de +124% en Grèce entre 1995 et 2008 contre 17,8% en Allemagne. L’explication du dynamisme au Sud est simple : intégrer ces pays à forte inflation et à forte perspectives de croissance dans un cadre monétaire unique a créé un appel d’air pour les capitaux du centre de l’Europe, ce qui a permis le développement rapide du crédit à l’investissement et à la consommation. Pour le dire clairement, les pays européens dominants intègrent dans l’Euro les pays moins avancés lorsque cela les arrange, puis les en expulsent lorsque les bulles spéculatives éclatent.

Ensuite, Milios nous invite à inverser la causalité traditionnelle : ce n’est pas l’inflation et les hausses de salaires qui ont amoindri la compétitivité de la Grèce ou de l’Espagne, mais le surplus de la balance des capitaux financiers qui a provoqué la hausse de la demande interne, puis celle des importations, des salaires et de l’inflation.

Enfin, l’auteur s’inspire du concept de « chaîne impérialiste globale » (Lénine) pour contester les fantasmagories nationalistes qui voient dans la lutte des Nations le moteur de l’Histoire et appellent les salariés de chaque pays à se soumettre aux intérêts de leur bourgeoisie respective.

En réalité, ce qui unit les bourgeoisies grecques, allemandes et italiennes est plus fort que ce qui les sépare. Leur intérêt collectif est de renoncer au protectionnisme et aux monnaies nationales non seulement pour éliminer les entreprises les moins rentables mais pour imposer également une discipline aux salariés de chaque pays, ces derniers recevant en compensation de l’austérité salariale un accès plus aisé au crédit. L’Euro n’est ni un projet allemand, ni le produit d’une petite caste maléfique et irrationnelle. C’est tout simplement la meilleure option pour les capitalistes européens.

Dans ce contexte, Milios estime que les salariés grecs doivent mener une lutte sur deux fronts :

-combattre les intérêts de leur propre bourgeoisie en instituant une véritable réforme fiscale et en promouvant de nouvelles méthodes de production (autogestion, coopératives)

-chercher des alliances en Europe auprès des salariés des pays du Centre

La sortie de l’Euro peut être une option de dernière instance, mais elle ne saurait être ni un préalable ni une solution magique. Milios redoute que le rejet par principe de l’Euro, accompagné de slogans simplistes assimilant l’Allemagne de Merkel à l’occupation nazie, ne fasse le jeu des nationalistes, dont les intérêts sont étrangers à ceux du salariat. Dans sa perspective authentiquement socialiste, Milios appelle à rejeter l’austérité et à engager immédiatement un processus de transformation sociale.

Lapavitsas, le radical du Grexit

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Il est des gens qui trépignent de briser l’Euro car ils conçoivent les relations internationales comme un jeu à somme nulle où le dindon de la farce est celui qui ne dévalue pas le premier. D’autres caressent l’espoir du « bon Euro »,  l’Euro d’un continent social et durable, l’Euro de l’emploi, de la justice et du bio. Enfin, il y a les croyants de l’austérité, ceux qui dépulpent le présent pour gagner la terre promise où coulent le miel concurrentiel et le lait de la compétitivité.

Peu d’individus ont l’audace de penser hors de ces trois modalités de la Doxa.

L’économiste grec Costas Lapavitsas, universitaire londonien d’obédience keynésiano-marxiste, est de ceux-là.

Connu dans les milieux intellectuels d’extrême gauche pour ses travaux consacrés à la monnaie et à la finance, Costas Lapavitsas n’a jamais caché son opposition radicale à l’Euro, qu’il décline avec talent dans de nombreux articles de presse, en particulier ceux que publie régulièrement le journal progressiste The Guardian.

Avec ses faux airs de De Niro, ce tonique parlementaire a lancé le 17 juillet dernier un appel vibrant pour que le Gouvernement grec respecte ses engagements électoraux et réplique au diktat « néocolonial » de l’Eurogroupe  par la répudiation de la dette grecque, la hausse des salaires, la nationalisation des banques et la sortie de la zone Euro.

Voici un abrégé de ses thèses principales, suivi de quelques liens pour aller plus loin.

  1. L’Euro est le maillon faible du capitalisme financiarisé

L’Europe monétaire et financière s’inscrit dans le contexte mondial et historique du capitalisme parvenu à son 4ième âge, celui de la financiarisation, après l’âge concurrentiel (milieu XIXième), l’âge impérialiste (fin XIXième-1945) et l’âge « keynésien ».

Le règne de la finance s’est imposé à partir des années 1970, dans un contexte de croissance lente, de désordres monétaires et d’internationalisation de la production.

En écho (critique) aux écrits de Rudolf Hilferding (1910), de Lénine (1916), ou ceux de Toni Négri sur l’Empire (2002),  Lapavitsas tire le portrait du Moloch capitaliste en quelques faits stylisés:

Explosion des profits financiers. Les profits des institutions bancaires et financières ne constituent pas un prélèvement parasitaire sur les profits industriels car ils trouvent leur origine dans les retombées asymétriques du progrès technique (baisse plus rapide des coûts de transaction financiers que des coûts de production de biens et services), la stratégie des grandes entreprises à la recherche de placements lucratifs pour leurs capitaux excédentaires, le recentrage des banques sur les ménages, ce qui permet « l’exploitation directe » de ces derniers via les crédits à la consommation ou aux études, et offre aux banques l’occasion de jouer le rôle de médiateurs dans l’achat d’actifs mobiliers destinés à financer la retraite de leurs clients.

Inversion des flux financiers mondiaux : l’expansion et l’instabilité des flux de capitaux a obligé les pays émergents à accumuler d’importantes réserves de change (épargne de précaution) réinvesties dans les pays les plus riches, notamment les Etats-Unis. Vladimir, Léon et Rosa n’en auraient pas cru leurs yeux : désormais, ce sont les pays pauvres qui financent les pays riches.

Institutionnalisation des politiques économiques « pro-capital », notamment par le biais de  banques centrales indépendantes qui s’abritent derrière la confiance que le public place en elles pour mener des politiques favorables aux grands milieux d’affaires.

Idéologie néolibérale, qui justifie l’utilisation de l’Etat pour protéger et étendre les marchés, par exemple en privatisant des services collectifs.

Et l’Euro dans tout ça ?

Tout d’abord, l’Euro n’est pas une chose mais un rapport social, et en l’occurrence, nous explique Lapavitsas, un outil au service des classes et des Etats dominants en Europe.

Pour l’auteur, l’Euro est une entreprise assez grandiose, un projet de monnaie mondiale qui a été voulu par les grandes banques et multinationales européennes afin de les aider dans la compétition internationale.

Comme toutes les monnaies, l’Euro condense les rapports sociaux et dans le cas présent, sa gouvernance témoigne d’un biais considérable en faveur des classes aisées. Toute la machinerie institutionnelle qui soutient l’Euro va dans le même sens : indépendance de la banque centrale, priorité à la lutte contre l’inflation sur le chômage, promotion de la concurrence libre et non faussée, Pacte de Stabilité et de croissance.

Pourquoi un tel système institutionnel ? La réponse est simple : à la différence du dollar, qui émane d’une Nation puissante, l’Euro a été créée par une coalition d’Etats petits et moyens. De ce fait, la monnaie unique a besoin de s’appuyer sur un système institutionnel fédéral non soumis au contrôle populaire, dont le pouvoir de contrainte est d’autant plus fort qu’il faut pallier la fragmentation politique de l’Eurozone.

Or, l’Euro est un désastre à la hauteur des espoirs qui l’ont fondé. Véritable maillon faible du capitalisme mondial, la zone euro affiche des taux de croissance du PIB et de la productivité du travail médiocres et semble affectée bien plus fortement par les conséquences de la crise des subprimes que les Etats-Unis eux-mêmes.

La raison profonde de la crise structurelle de l’euro réside dans la politique mercantiliste de l’Allemagne qui use de l’Euro comme d’un instrument pour dominer l’industrie européenne et notamment empêcher la France de dévaluer pour contrer sa politique salariale et fiscale agressive. Alors que les accords de Bretton Woods avaient conduit à la diffusion mondiale de l’inflation américaine, l’Euro provoque la généralisation de la déflation salariale et permet à l’Allemagne d’exporter son chômage.

  1. La Grèce est le maillon faible de l’Euro

Pour Lapavitsas, il ne fait aucun doute que la Grèce n’aurait jamais dû entrer dans l’UEM.

L’auteur a développé son argumentaire économique dans une étude publiée avec Heiner Flassbeck par l’Institut Rosa Luxemburg en 2013.

Résumons : l’Euro ne peut que détruire l’économie grecque car celle-ci est le reflet inversé de l’économie allemande, pour l’intérêt de laquelle l’Euro a été bâti.

D’une part, l’Euro amplifie la divergence structurelle gréco-allemande en termes de coûts : tandis que les coûts salariaux allemands stagnaient voire diminuaient, ils sur-augmentaient côté hellène en raison de l’afflux de capitaux provoqués par l’accession de ce pays à la monnaie unique et cela sans possibilité de réajustement des coûts relatifs au moyen d’une dévaluation.

D’autre part, lorsque l’ajustement des dépenses internes et des coûts s’est effectué, leurs effets ont été d’autant plus dramatiques que les faiblesses structurelles de la Grèce (bas taux d’exportation +large déficit extérieur) ne laissaient aucune voie de secours à ce pays : les politiques de rigueur aberrantes imposées l’UE ont piégé la Grèce dans la récession (« le permafrost », dit l’auteur) puisque nul débouché extérieur n’est venu compenser l’affaissement des débouchés internes, comme ce fut par exemple le cas en Irlande.

Pour l’auteur, l’incompatibilité entre ces deux économies se double d’une atteinte au « sentiment européen » puisque les salariés allemands, déjà essorés par leurs bas salaires, n’ont aucune envie d’aider au rétablissement des comptes de l’Etat grec, et il est de la plus haute importance pour l’Allemagne de rétablir le fonctionnement « normal » de l’UEM, soit en évacuant de force la Grèce, soit en la modelant à son image.

  1. L’européanisme est le maillon faible de la Gauche

Comment expliquer que des partis, des Gouvernements et tant d’électeurs de Gauche soutiennent l’Euro contre vents et marées?

Pourquoi Syriza n’a-t-il pas travaillé sur un « plan B » de sortie de l’UEM, ne serait-ce que pour mieux négocier avec les créanciers de la Grèce ?

Pour Lapavitsas, la réponse est idéologique : la Gauche est victime d’une maladie qui empire de jour en jour : l’européanisme, c’est-à-dire l’idéologie de l’Europe.

Il s’agit ni plus ni moins que d’un poison qui paralyse la Gauche en lui faisant croire qu’elle a intérêt à sauver l’union monétaire et qu’elle peut transformer le plomb en or (le mythe de l’autre Europe). L’européanisme rend la Gauche sourde aux revendications immédiates de l’électorat populaire et aliène les pays de la périphérie de l’Europe (dont la Grèce) à une « grande fiction » née dans les pays dominants et qui ne que leurs intérêts.

L’européanisme est une maladie tenace, car il s’agit de l’idéal de substitution auquel la Gauche s’accroche depuis qu’elle a tourné le dos au socialisme.

L’européanisme repose sur un internationalisme naïf, l’illusion que l’Euro et l’UE sont les prémisses d’une entité transcendant les différences politiques, sociales et culturelles, non seulement souhaitable pour tous mais aussi possible à mettre en œuvre. L’auteur rejette le mythe du « peuple européen » comme une fiction appauvrissante,  négatrice de la grande diversité culturelle européenne. Il y voit une chimère suffisamment inquiétante pour que prospèrent les partis d’extrême droite.

Que faire ?

Pour l’auteur, il est urgent de déconstruire l’Euro et de lui substituer un mécanisme de changes fixes et ajustables accompagné de contrôles des capitaux.

A brève échéance, il ne cache pas que le Grexit imposera une nouvelle récession à son pays, mais l’économie devrait rebondir au bout de trois à six mois et renouer avec un rythme rapide de croissance. Pour minimiser les coûts du Grexit, il préconise la nationalisation du secteur bancaire et une dévaluation modérée.

Lapavitsas insiste sur l’urgence d’une action pour sauver l’économie grecque et l’esprit de solidarité européen. Il exhorte la Gauche à regarder la vérité en face et à admettre qu’aucune politique alternative au néolibéralisme, y compris le keynésianisme modéré de Syriza ou de Podemos n’est compatible avec l’Euro.

A la différence de Karl Marx, qui rejetait le rêve hugolien des Etats-Unis d’Europe comme une diversion qui détournait les révolutionnaires de la prise du pouvoir dans chaque Etat nation, Lapavitsas flétrit l’Européanisme en tant qu’il ruine l’idée même de changement social et condamne tous les salariés européens, allemands ou non, à la stagnation.

To break austerity, Greece must break from Euro. The Guardian, 2 mars 2015.

A left strategy for europe reply to Michel Husson, International Viewpoint, 13 april 2011

Finance and globalisation. Toward a political economy approach.

Financial systems and capital markets. An alternative view. 1997

The systemic crisis of the Euro. Rosa Luxemburg Stiftung. 2013

 

L’Euro n’est pas une abeille

Quand Mario Draghi décrit l’Euro comme un « mystère de la nature », à l’instar d’un bourdon qui ne devrait pas voler mais qui vole quand même,  c’est amusant et bien vu mais l’image rassurera-t-elle les marchés ?

« I asked myself what sort of message I want to give to you; I wouldn’t use the word “sell”, but actually I think the best thing I could do, is to give you a candid assessment of how we view the euro situation from Frankfurt. And the first thing that came to mind was something that people said many years ago and then stopped saying it: The euro is like a bumblebee. This is a mystery of nature because it shouldn’t fly but instead it does. So the euro was a bumblebee that flew very well for several years. And now – and I think people ask “how come?” – probably there was something in the atmosphere, in the air, that made the bumblebee fly. Now something must have changed in the air, and we know what after the financial crisis. The bumblebee would have to graduate to a real bee. And that’s what it’s doing ».

Mario Draghi. Déclaration du 26/07/2012, via Paul Krugman.

Krugman préfère l’Euro au chaos

En théorie, l’Euro est  une erreur, mais en pratique, il est préférable (et possible) de le sauvegarder.

Voilà ce qu’explique Paul Krugman, dans « La revanche de la zone monétaire optimale« , un article où il rend hommage  au concept de Robert Mundell  pour mieux flétrir la désinvolture des bâtisseurs de l’Europe.

Au fond, Krugman répète ce que les économistes  disent depuis longtemps: en l’absence de mobilité inter-européenne du travail et d’intégration budgétaire, le projet de monnaie unique était prématuré.

Pire, en permettant la libre  circulation  des capitaux, la monnaie unique a  provoqué un afflux de capitaux vers les pays  périphériques (Espagne, Grèce, Irlande…), avec les effets destabilisants que l’on sait sur le crédit immobilier et le niveau général des prix dans ces pays.

Pour autant, Krugman ne souhaite pas l’éclatement de l’euro, car même si la monnaie unique est une entreprise périlleuse,  mieux vaut ne pas en rajouter dans la déstabilisation financière et risquer l’effondrement du projet politique européen:

(…) a euro breakup would be hugely disruptive, and exact high “transition” costs. Still, the enduring cost of a euro breakup would be that it would amount to a huge defeat for the broader European project I described at the start of this talk – a project that has done the world a vast amount of good, and one that no citizen of the world should want to see fail

Pour sortir l’europe monétaire de l’ornière, Krugman préconise un « saut fédéral » , ainsi que deux entorses au dogme monétariste:

  • Instituer un mécanisme fédéral d’assurance des dépôts bancaires et de sauvetage des institutions financières, de sorte que les pertes localisées dans un seul pays ne pèsent plus uniquement sur les finances publiques de celui-ci.
  • Permettre à la  BCE  de prêter, en dernier ressort, aux Etats européens, afin que  les marchés retrouvent un plus peu de confiance dans la capacité des Etats à faire face à leurs échéances.
  • Relever l’objectif d’inflation, de manière à ce que les pays périphériques soient moins incités à comprimer leurs salaires pour restaurer leur compétitivité coût.

Le Prix Nobel reconnait volontiers que de telles réformes sont difficiles à mettre en oeuvre, mais comme le note le journaliste polonais Piotr Buras, le modèle allemand de construction européenne place l’Allemagne elle même dans l’impasse (faible croissance, pauvreté, effritement de l’état providence, endettement des municipalités).

Peut-être Krugman rêve-t-il, mais au moins a-t-il le bon goût de ne pas s’abandonner au pessimisme astrologique qui pousse un Jacques Sapir à  courir de médias en médias pour annoncer un « cataclysme », quelque part entre  2012 et 2015.

Dans une veine similaire, Georges Soros propose la constitution d’un fonds européen, financé par l’émission de bonds communs, qui rachèterait une part de la dette des Etats en difficulté.

DG

L’euro est-il un échec?

L’euro n’est pas encore un échec, mais il risque de le devenir si l’on ne remet pas en cause la doctrine libérale qui freine des quatre fers sur la voie d’une Europe politique.

L’euro a parachevé l’intégration des marchés de biens, de services et de produits financiers. Il a conquis une stature internationale. Et pourtant, la monnaie unique doit franchir une nouvelle étape si elle veut perdurer.

C’est ce qu’affirme Michel Dévoluy, au terme d’un petit livre publié par la Documentation française.

Vous pouvez avoir un aperçu de l’ouvrage en lisant l’interview de l’auteur accessible ici.

Il faut saluer l’auteur pour sa pédagogie et son sens de l’objectivité lorsqu’il passe en revue les retombées problématiques d’une sortie de l’euro…comme celles qu’implique le statu quo.

D’un côté, sortir de l’Euro, en solo ou en groupe, poserait des problèmes techniques considérables, encouragerait l’inflation importée et ruinerait la crédibilité des Etats concernés.

D’un autre côté, les performances macro-économiques de l’Euro sont médiocres et s’il est vrai qu’une dévaluation pénaliserait le pouvoir d’achat d’une partie importante de la population, les politiques d’austérité absurdes qui sont mises en oeuvre frappent surtout les plus faibles.

Pour sortir de cette logique mortifère, l’auteur fait preuve d’ambition.

Il souhaite, en quelque sorte,  sauver l’Europe monétaire d’elle même en la (re)politisant.

Pour cela, il préconise ce qu’il appelle la planification fédératrice, c’est-à-dire un budget et des impôts européens, une politique industrielle, un soutien à une agriculture relocalisée, une régulation financière et un Gouvernement économique responsable devant le Parlement européen, toutes choses à mille lieux de ce « plus petit dénominateur commun » auquel s’attachent l’indépendance de la BCE et le respect des « règles d’or », consensus minimal entre Etats qui refusent de politiser l’Europe.

Il voit dans ce projet un retour à l’inspiration première de la construction  européenne:

La mise en place d’une planification fédératrice permettrait de consolider l’Europe monétaire. En outre, elle renouerait avec le passé, puisque l’intégration européenne débuta en 1950, avec la CECA qui instaura une forme de planification des secteurs du charbon et de l’acier porteuse d’une ambition fédératrice  pour l’Europe et les Européens.

 

L’auteur reconnait que son projet n’est pas le plus probable, même si la messe n’est pas dite, comme le montrent certains mouvements de grève européens ou encore les discussions sur une taxation des transactions financières à l’échelle de l’Europe.

DG

L’euro fort et les exportations françaises

Une étude économétrique de Serge Rey montre que les exportations françaises sont très plus sensibles aux variations de l’euro.

L’élasticité-prix des exportations françaises, comprise entre -0,6 et -0,9, est deux fois plus importante qu’en Allemagne.

Voici le graphique (logarithmique) qui retrace l’évolution des volumes exportés depuis la France, vers le monde entier (XFra) et vers la zone Euro (XFraHze).

On peut  délimiter trois périodes:

  • 1975-1987: l’élan du début des 70’s se brise, surtout pour les ventes hors zone euro.
  • 1987-2001: les exportations redémarrent et même s’accélèrent, dans le contexte du marché unique et de l’arrimage du franc au mark.
  • Depuis 2001: nouveau choc sur les exportations françaises, particulièrement en dehors de la zone euro.
Le contraste avec l’Allemagne est évident:

Le coup de frein de 1975 est de moindre ampleur qu’en France.

On retrouve cette particularité dans les années 2000, surtout pour les ventes hors zone euro qui continuent à progresser au rythme des ventes globales, alors qu’elles stagnent en France.

A l’évidence, l’Allemagne résiste à l’appréciation de l’euro et l’auteur juge légitimes les inquiétudes qui s’expriment à propos de la  valeur du taux de change euro/dollar.

Ce problème n’est pas nouveau.

Le marasme actuel ressemble à celui des années 1975-1995, période au cours de laquelle le Franc s’était apprécié, contrairement au Deutsch Mark

Aujourd’hui que nos deux pays partagent la même monnaie, il est utile de réfléchir aux moyens de résister à un cours (trop) élevé.

L’auteur attire l’attention sur  le retard pris par la France dans son adaptation au nouvel environnement mondial qui a fait suite à l’ouverture des économies des pays d’Europe centrale et orientale et à la montée en puissance des grands pays émergents.

DG

L’Euro, et après?

En supprimant le risque de change, l’Euro a permis aux parties prenantes d’emprunter plus facilement.

Finalement, en Espagne, en Irlande ou en Grèce, la monnaie unique a été victime de son succès.

A l’avenir, compte tenu des risques croissant de défaut souverain (Natixis), il est possible que les capitaux financiers circulent moins aisément à l’intérieur de la zone euro.

Le risque est de voir la contrainte extérieure s’exercer encore plus fortement sur les pays déficitaires, avec l’éventualité d’un éclatement de la zone euro.

L’alternative réside dans plus de coopération et de fédéralisme.

Coopération fiscale, si les pays excédentaires acceptaient de participer à l’ajustement en soutenant leur demande intérieure.

Fédéralisme, avec l’émission d’emprunts européens dont le service serait financé par un impôt communautaire.

DG

Et si l’Espagne quittait la zone euro?

L’éventuelle sortie de l’Espagne de la zone euro risquerait de ne faire que des perdants.

Une étude de Patrick Artus  tend à prouver que le retour à la monnaie nationale coûterait à l’Espagne 5% de son PIB, principalement en raison de la hausse des taux d’intérêt et de l’inflation.

Le scénario envisage une dépréciation de 30% de la monnaie espagnole avec une conversion intégrale de la dette extérieure en monnaie locale.

Dans ce cas,  la spoliation des prêteurs étrangers représenterait jusqu’à 600 milliards d’euros. En effet, depuis 2002, la dette extérieure espagnole a été multipliée par 2,5.

Je lisais récemment dans le blog du député Nicolas Dupont-Aignan que seule la sortie de l’euro permettrait à ces pays (l’Espagne, la Grèce, le Portugal) de retrouver leur compétitivité et d’offrir une perspective à leur jeunesse.

Je me demande jusqu’où irait la générosité de Mr Dupont-Aignan si les investisseurs français devaient payer la facture d’une défection de l’Espagne.

Les ressorts véritables de son opposition systématique à l’euro se donneraient à voir: tout faire pour que n’émerge pas une solidarité budgétaire avec les pays du Sud de l’Europe et tout sacrifier, y compris la jeunesse espagnole, au  symbole du franc.

DG

Peseta, le retour

La nouvelle a été diffusée par la BBC: 61 commerces de Mugardos,  petit village de la côte galicienne acceptent l’ancienne monnaie nationale espagnole  comme moyen de paiement.

Le blog Economix compare cela aux dérapages monétaires du Zimbabwe, tandis que l’Abre au Faucon y voit le début de la fin de l’euro.

La réalité ne justifie par que l’on monte sur ses grands chevaux.

En effet, la Galice est une région qui subit fortement les contre-coups de la crise économique et dans laquelle  le Gouvernement espagnol a perdu des élections l’année dernière.

C’est pour réanimer un commerce local moribond que  les commerçants ont eu l’idée de mobiliser les réserves de pièces et billets que les espagnols ont oublié de changer contre des euros .

La Banque d’Espagne chiffre le montant de ces  liquidités dormantes à 1,7 milliards d’euros. La moitié serait  mobilisable, mais encore faut-il que les espagnols y soient incités.

Or, il n’existe pas de date butoir en Espagne pour les pratiques d’échange de l’ancienne monnaie. Elles s’effectuent sans limite temporelle, à l’instar de l’Allemagne et de l’Autriche et contrairement à la France.

En l’absence d’une campagne nationale de publicité qui vise à encourager  la conversion des anciennes liquidités, Mugardos innove.

A la limite, l’expérience galicienne se situe quelque part entre l’opération pièces jaunes et les expériences de monnaie fondante, pratiquées au début des années trente en Allemagne.

Il faut y voir le bon sens de Sancho Panza, plutôt que la geste de Don Quichotte.

DG

 

Petit à petit, l’euro fait son nid

La dernière livraison de la Revue d’économie politique fête les dix ans de l’euro et propose un bilan de la monnaie unique.

On y vérifie un fait empirique robuste: en matière de concurrence des monnaies, les positions dominantes ont la vie dure et il était imprudent de s’attendre à ce qu’à brève échéance l’euro se substitue au dollar comme monnaie de référence mondiale.

Le scénario qui se dessine est plutôt celui d’un sytème multipolaire dans lequel quelques monnaies clés coexistent, chacune avec sa sphère d’influence régionale. C’est à cette aune qu’il faut évaluer le dynamisme de l’euro.

Verdict: entre 1999 et 2008, l’euro a connu « un développement international favorable mais limité« , selon A. Benassy-Quéré et Benoît Coeuré.

La position internationale de l’euro se renforce auprès des acteurs publics

L’euro a gagné des points comme monnaie de réserve (monnaie dans laquelle les banques centrales placent leurs réserves en devises): 26,5% des réserves mondiales étaient libéllées en euro à la fin 2008 contre  17,9% en 1999 (respectivement 71 et 64% pour le dollar).

Autre progrès: les pays qui choisissent de rattacher plus ou moins rigidement le cours de leur monnaie à celui  de l’euro (ex:Franc CFA) sont de plus en plus nombreux. L’euro est une monnaie d’ancrage attractive: en 2008, 18,6% des monnaies « ancrées » l’étaient avec l’euro  contre 14,4% en 2003). Toutefois, le dollar et le yen font mieux (de 31,3 à 45,5% pour le premier et de 0 à 14,4% pour le second).

Du côté des acteurs privés, la situation est plus nuancée

L’euro gagne des parts de marchés comme instrument de  règlement  des transactions commerciales entre la zone euro et l’extérieur: désormais, 56,6% des exportations  de  la zone sont libellées  en euro (46,7% en 2001). C’est également le cas pour 45,4 % des importations, contre 44,4% en 2001.

Cependant, la monnaie unique n’est pas plus utilisée sur le marché des changes qu’il y a dix ans (37% des transactions en avril 2007). Au total, sa fonction de monnaie véhiculaire a peu progressé.

En revanche, l’euro est plus attractif pour les investisseurs qui cherchent à diversifier leur portefeuille (la proportion des encours d’obligations internationales libellés en euros passe ainsi de 21% à 29%).

Globalement, l’euro consolide son statut de monnaie régionale mais n’accède pas au rang de monnaie mondiale

Toutefois, soyons juste, l’euro partait avec « 4 handicaps » face au dollar:

  • La fragmentation des marchés obligataires
  • L’avantage acquis du dollar comme unité de compte et de paiement sur la plupart des marchés de matières premières et énergétiques (position qui s’auto-entretient en raison des économies de transaction et de réseaux liées à l’usage d’une seule monnaie)
  • Le rythme de croissance économique relativement faible de la zone euro.
  • La gouvernance économique « non stabilisée » de l’euro (par exemple, l’absence de véritable coopération budgétaire).

DG

Agnès Benassy-Quéré, Benoît Coeuré, « Le rôle international de l’euro« , Revue d’économie politique, 120 (2), mars 2010. Et, des mêmes auteurs,  « Economie de l’euro », La découverte, n°336, 2002.

A propos des différentes fonctions que remplit une monnaie internationale:voir ici (p.3).

Plans d’austérité européens et monnaie unique

Les plans de rigueur se multiplient sur le continent européen. 

Imaginons que ces tours de vis budgétaires s’effectuent en l’absence de monnaie unique (dans ce cas, chacun des 16 pays qui composent la zone euro retrouve sa monnaie nationale et laisse sa valeur flotter au gré des marchés).

Le bon vieux modèle macroéconomique « Mundell-Fleming » prédit  des dépréciations monétaires en cascade, comme aux riches heures des années trente. Par contagion, l’ensemble des économies européennes s’enfonceraient encore plus dans le marasme économique.

Pourquoi? parce qu’un pays qui diminue sa dépense globale en  restreignant les dépenses publiques provoque une diminution des taux d’intérêt, une sortie nette de capitaux et, en changes flexibles,  une dépréciation de sa monnaie (dans le graphique ci-dessus, c’est-ce qui se passe lorsque la droite IS glisse vers la gauche).

Pour les mêmes raisons, Paul Krugman (qui m’a mis la puce à l’oreille) exprime  son inquiétude quant à l’impact des restrictions budgétaires européennes sur l’économie américaine via la remontée du dollar: « The global transmission of european austérity« ).

D. G