Jean Bodin et l’euro

jean bodin

Depuis quelques années, le débat politique européen est le théâtre d’un brouhaha contestataire qui se revendique du « souverainisme ». La France n’y échappe pas,  au point que la Nation qui a investi tant de forces intellectuelles et morales dans le clivage « gauche-droite » voit fleurir des partis, des follicules, des blogs et même des intellectuels qui se réclament du « souverainisme ».

Parmi les voix qui comptent au sein de ce mouvement on trouve l’économiste Jacques Sapir, spécialiste des questions monétaires,  dont le blog (Russeurope) et les interventions audio-visuelles bénéficient d’une audience non négligeable.

On a le droit de critiquer le fonctionnement des institutions européennes, de contester les implications économiques et sociales des Traités et  même de réclamer une rupture, négociée ou non, avec l’Europe telle qu’elle se fait.

 Le problème du « souverainisme » n’est pas qu’il conteste les instances européennes mais qu’il fonctionne comme une idéologie  qui rabat tous les problèmes de notre pays sur l’abandon (supposé) de sa souveraineté.

En idéologue,  Jacques Sapir martèle qu’il n’y aurait ni chômage de masse, ni révoltes en banlieue, ni insécurité, ni GPA-PMA, ni islamisme radical,  si la Nation française retrouvait sa souveraineté face à l’Union Européenne. A l’occasion, il prophétise la « barbarie », la « guerre civile » et « la violence directe » si l’on ne suit pas ses préceptes.

Plus fondamentalement, chez Jacques Sapir, l’esprit de système se manifeste par sa prétention à dire le bon et le vrai en matière de philosophie politique en se plaçant sous l’autorité d’un théoricien  important, Jean Bodin (1529-1596).

Or, nous allons voir qu’entre les idées de Jean Bodin et les allégations de Jacques Sapir, il existe un fossé considérable.

Jacques Sapir, le souverainiste qui ne maîtrise pas le concept de souveraineté

Le Professeur Sapir aime rappeler qu’il s’est donné la peine de lire les six livres des Six Livres de la République de Jean Bodin, l’un des pionniers de la philosophie de la souveraineté.

D’après Jean Bodin, la souveraineté est la faculté éternelle de faire et de défaire la Loi sans rendre de comptes à personne. Par exemple, lorsque Mirabeau défendait le droit de veto absolu du Roi (« Voulez-vous l’anarchie ? Donnez à la France un Roi sans le droit de véto »), il niait la souveraineté de l’Assemblée nationale en ce sens qu’il ruinait son « pouvoir de faire », y compris des erreurs. La souveraineté est toujours plus ou moins « intense » selon qu’elle est concentrée dans les mains d’un Prince ou dispersée entre celles des Parlementaires ou des citoyens, mais la souveraineté disparaît toujours dès qu’il n’existe aucun moyen de se soustraire au droit de véto non suspensif d’une autorité extérieure.

Afin de bien comprendre, prenons un exemple contemporain : la vente des Mistrals à la Russie.

Cet évènement a donné à Jacques Sapir l’occasion de jouer son rôle de statue du grief en fustigeant le gouvernement français et le Président de la République.  Or le refus de vendre ces navires est un acte plus conforme à la souveraineté nationale que  l’omission par le Président Sarkozy d’introduire une clause de sauvegarde, pourtant usuelle dans ce genre de contrats,  qui aurait permis à notre pays de se dédire en cas de force majeure, en l’occurrence suite à l’annexion de la Crimée. Les Russes auraient aimé que la France la boucle, il en est allé autrement.

Le concept de souveraineté tel que défini par Jean Bodin est suffisamment subtil pour permettre à Jacques Sapir d’égarer  ses lecteurs (ou de s’égarer lui-même) en usant d’une définition « à la carte ».

Par exemple, lorsqu’il ferraille avec des « souverainistes de gauche » à la sauce Lordon ou Mélenchon, Sapir conteste leur droit à séparer la souveraineté nationale et la souveraineté populaire, au nom de la conception une et indivisible de la souveraineté que formule Jean Bodin

Mais lorsqu’il argumente contre les « européistes », Jacques Sapir est en contradiction avec Bodin, et pour tout dire, avec la logique la plus élémentaire.

En effet, comment peut-on prétendre d’un côté que le rétablissement de la souveraineté monétaire est une affaire « technique » (utilisation de l’article 16 de la Constitution, application de la Lex monetae qui permet à chaque Etat de choisir sa monnaie et de l’utiliser pour libeller sa dette publique) et d’un autre côté, se lamenter de la disparition ou de la quasi disparition de la souveraineté française ?

Pour le dire plus simplement, puisque la souveraineté est indivisible, soit elle est, soit elle n’est pas.

-Si elle est,  alors elle est entière et les freins ou transferts éventuels de compétences (comme la monnaie) ne sauraient être irréversibles a priori.  Par exemple, lorsque les grands ancêtres ont aboli la Royauté en France, ils ont intensifié une souveraineté nationale qui existait dès 1789, lorsque le Roi se vit attribuer un droit de véto non pas absolu mais suspensif. Quant à l’Europe,  le Traité de Lisbonne codifie dans son article 50 une procédure qui permet à un pays de sortir de l’Union européenne. Il proclame donc que l’Union Européenne est un regroupement de Nations souveraines.

-Si elle n’est pas, il n’est pas possible de la réanimer en trois de coups de cuillère à pot.

Jean Bodin, le théoricien de la souveraineté qui réclamait une union monétaire

Il est instructif de constater que lorsque Jacques Sapir glose sur le « cauchemar de l’Euro » et la nécessité de sa « dissolution rapide », ses références à Bodin sont plus rares.

C’est logique car les conceptions monétaires de l’auteur des Six Livres de la République ont plus de proximité avec celles de Wolfgang Schauble que des théories souverainistes.

Pour Jean Bodin, la compétence monétaire (battre monnaie et en fixer le cours) est un attribut secondaire de la souveraineté de l’Etat où priment les aspects politiques (défense, diplomatie, faire la loi…). Il souligne que la politique monétaire doit être préservée le plus possible des impromptus de l’arbitraire étatique. C’est pourquoi, nous trouvons chez Jean Bodin une réflexion sur la nécessité d’une coopération monétaire dans le cadre d’une monnaie commune dont la valeur en or serait stable.

Jean Bodin justifie sa position d’un point de vue économique et politique.

Il est un farouche adversaire des dévaluations monétaires auxquelles les monarques s’adonnent pour gruger leurs créanciers locaux et étrangers.

Voici comment le théoricien préféré du souverainiste Jacques Sapir pourfendait les méfaits de l’inflation:

« Car si la monnaie, qui doit régler le prix de toutes choses, est muable et incertaine, il n’y a personne qui puisse faire état au vrai de ce qu’il a : les contrats seront incertains, les charges, taxes, gages, pensions, rentes, intérêts et vacations incertaines ; les peines pécuniaires et amendes limitées par les coutumes et ordonnances seront aussi [p. 513] muables et incertaines ; bref, tout l’état de finances et de plusieurs affaires publiques et particulières seront en suspens, chose qui est encore plus à craindre, si les monnaies sont falsifiées par les Princes, qui sont garants et débiteurs de justice à leurs sujets. » La République. Livre 6. Chapitre 3.

A l’évidence, Draghi et Schauble auraient plus de plaisir à signer ce texte que Yanis Varoufakis.

Qui plus est, Jean Bodin insiste sur les conflits militaires ou les tensions diplomatiques qui naissent de la mauvaise gestion financière des Etats et des dévaluations. Il s’alarme du risque d’effondrement de la confiance du public dans le monarque qui, s’il a le droit de commander, a parallèlement le devoir d’aménager un environnement légal et monétaire propice à la bonne conduite des affaires.

En conséquence, Jean Bodin proposait que les Etats européens se dotent d’un système monétaire commun (frappe de monnaies au contenu en métal précieux identique) dans le cadre d’une convention internationale qui interdise les dévaluations, ou du moins les dissuade.

On le voit, l’utilisation de Jean Bodin par Jacques Sapir est fautive, voire absurde,  à bien des égards.

Le souverainisme est à la souveraineté ce que l’autoritarisme est à l’autorité, c’est-à-dire une idéologie, un système qui échoue à poser les bonnes questions et surtout à résister avec efficacité à l’idéologie néolibérale.

Plutôt que de se demander comment revenir à la monnaie nationale, il faudrait mieux identifier le problème européen : pourquoi l’Euro est-il devenu une monnaie étrangère dans certains pays? Comment y remédier ?

Jean Bodin a défini la République comme « un droit gouvernement de plusieurs ménages et de ce qui leur est commun, avec puissance souveraine ».

Un tel régime est impossible à l’échelle européenne mais Bodin était sensible à l’existence d’un bien commun aux Etats européens, notamment grâce à la circulation des hommes, des marchandises, des monnaies et à la lutte contre les dévaluations monétaires.

L’Union Européenne et la zone Euro ont montré qu’elles devenaient un simulacre d’administration d’un bien commun qui existe bel et bien mais n’est pas géré dans l’intérêt de tous. Plutôt que de revenir vers le passé, Jean Bodin nous inviterait à réfléchir à la manière droite de gérer cet espace,  dans le respect des souverainetés.

Pour aller plus loin

Florent Banfi, Sortir de l’Euro : aspects juridiques. Le Taurillon magazine eurocitoyen. 03/05/2014

Jerôme Blanc, Les monnaies de la république. Un retour sur les idées monétaires de Jean Bodin. Cahiers d’économie politique, L’Harmattan, 2005.

Jean Bodin, Les Six Livres de la République, 1576.

Jeanne Chanteur, La loi naturelle et la souveraineté chez Jean Bodin, Publications de l’Ecole française de Rome, Novembre 1987

Yanis Varoufakis, européen fervent et marxiste intermittent

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Incontestablement, Yanis Varoufakis est l’économiste de Syriza le plus célèbre.

Yanis Varoufakis a quelque peu bouleversé l’image traditionnelle que l’on se fait d’un ministre des finances et son goût des médias lui a valu quelques déboires.

A qui avons-nous affaire? Espoir des amis de la démocratie européenne ou  star velléitaire?

Honni par les « huissiers de la Troïka » (c’est ainsi qu’il les nomme) et contesté par les souverainistes de gauche (Costas Lapavitsas refuse de le classer à gauche et Frédéric Lordon se dit consterné par son refus d’en finir avec l’Euro),  l’économiste aux chemises bigarrées ne peut qu’intéresser les esprits curieux.

Pour ne pas faciliter la tâche des étiqueteurs, Varoufakis se définit ironiquement comme un « marxiste intermittent » (an erratic marxist).

Afin d’y voir plus clair, je me suis appuyé sur un entretien récent,  publié dans la revue progressiste Ballast.

A long terme, Varoufakis se dit marxiste. 

Yanis Varoufakis n’avance pas dans ce monde mouvant sans une boussole  :  celle-ci se nomme matérialisme historique.

S’il admet que l’oeuvre de Marx « est un formidable guide pour comprendre, par exemple, comment l’innovation technologique entre toujours en conflit avec les relations sociales de production« , il s’oppose à la religion du progrès, à la croyance que l’humanité se dirige à coup sûr vers le mieux, ce qui a conduit beaucoup de marxistes à passer la démocratie par pertes et profits et à justifier les pires excès. A ce titre, l’analyse qu’il propose du néolibéralisme européen n’est pas dénuée d’intérêt.  Dans un registre proche de celui que Podemos développe dans la revue théorique La Circular, Varoufakis interprète le cours du libéralisme européen comme une régression « féodale« , une entreprise de domination et de prédation des Etats les plus puissants sur les plus faibles, en rupture avec le libéralisme anglo-saxon, plus pragmatique, dont il estime qu’il se serait parfaitement accommodé d’un défaut sur la dette grecque.

De Marx, Varoufakis retient également la dénonciation du caractère irrationnel du capitalisme. Il insiste en particulier sur l’incapacité du système à tirer du travail toutes les potentialités qu’il recèle, tant le capital est obsédé par la standardisation et le contrôle d’une ressource de plus en plus collective et immatérielle.

Ajoutons que posséder un bagage intellectuel (et politique) marxiste n’est pas étranger au caractère surréaliste de son affrontement avec les émissaires de la Troïka. En effet, ces derniers se plaignaient sans arrêt de « l’idéologisme grec ». Or, si vous êtes convaincu que les sbires de l’Eurogroupe sont eux-mêmes les jouets  du système irrationnel qu’ils pensent préserver, l’ironie de votre point de vue ne peut qu’irriter l’adversaire.

Enfin, Varoufakis reste fidèle à l’internationalisme marxiste, qui est la marque de fabrique de ce courant politique. Cela ne signifie pas qu’il nie les Nations, mais simplement qu’il ne les fétichise pas. Concrètement, il ne se voile pas la face sur les responsabilités écrasantes qui sont celles de l’oligarchie grecque dans la crise que traverse son pays et l’économiste à moto ne perd pas non plus une occasion de rechercher des alliés à l’étranger.

Plutôt l’Euro que le repli nationaliste

Il ne fait aucun doute que Yanis Varoufakis est un européen convaincu ainsi qu’un défenseur de la monnaie unique, ce qui peut surprendre quand on sait ce que l’Eurogroupe (le « bras armé » des pays membres de la zone Euro) a fait endurer au Ministre grec.

Le positionnement de l’économiste est assez subtil. En effet, s’il s’est opposé à l’instauration de la monnaie unique et ne vante jamais les mérites de l’Euro, Varoufakis s’oppose aux projets de démantèlement de l’Euro ainsi qu’au retour à la drachme pour deux raisons qui ne sont pas forcément cohérentes:

-Politiquement, la fin de l’Euro n’est pas souhaitable.  Varoufakis craint que la fin de l’Euro ne fasse le lit des nationalistes, dont il critique « la tendance à l’isolationnisme et à faire de la monnaie nationale un objectif au lieu d’un instrument« . Renvoyant dos à dos les « fétichiseurs du marché » et du retour providentiel à la drachme, Varoufakis juge souhaitable de transformer l’Europe et indispensable de ne pas aggraver la fragmentation du continent : « Il leur manque [à ses amis de l’Union populaire anti-Euro] ce qui est à mon sens crucial (…) ce besoin infiniment profond, ce sentiment, cette émotion, cette nécessité politique de se coaliser et de s’associer avec le reste de l’Europe« .

-Economiquement, la fin de l’Euro est impossible. Varoufakis considère en effet que l’Euro est irréversible. Cet argument a choqué certains (on pense notamment à Frédéric Lordon), qui le jugent profondément anti-démocratique puisqu’il fermerait la porte à toute volonté de transformation sociale des citoyens au nom d’une fatalité historique. Cette critique n’est pas infondée, mais lorsque Varoufakis explique « qu’une fois que vous avez créé une union monétaire, vous ne pouvez plus revenir en arrière en empruntant le même chemin à l’envers, car ce chemin n’existe plus« , il attire l’attention sur le fait que sortir de l’Euro n’est pas du tout l’équivalent de refuser d’y entrer et que rebrousser chemin impliquerait une fragmentation brutale aux conséquences imprévisibles. Ce n’est qu’à coup de protectionnisme et de dévaluations compétitives que l’on pourrait revenir sur plus de 20 ans d’intégration économique et financière. Varoufakis redoute un scénario catastrophe dont seuls les nationalistes sortiraient gagnants. A cet égard, force est de constater que la littérature souverainiste n’est guère rassurante. On pense par exemple aux opuscules de Jacques Sapir, dont le ton martial (« destruction » de l’Euro, « révolution »  et utilisation de l’ article 16 pendant 6 mois) est inversement proportionnel à la rigueur de la démonstration scientifique.

L’Europe que Varou veut

A court terme, Varoufakis est un keynésien et un habile tacticien dans le nécessaire combat contre la technocratie de l’Eurogroupe.

Ses ennemis ne sont pas l’Europe, mais la crise et l’opacité des modes de décisions européens.

De Keynes, Varoufakis retient l’idée qu’il faut sauver le système capitaliste contre lui-même. En l’occurrence, il n’a cessé d’imaginer et de proposer des solutions qu’il qualifie de « modestes », c’est-à-dire compatibles avec les traités européens, ou du moins qui ne s’y opposent pas explicitement.

C’est ainsi qu’il défend l’idée d’une européanisation partielle des dettes souveraines afin de couper l’herbe sous le pied des spéculateurs et des talibans de l’austérité budgétaire, ou bien qu’il a tenté de mettre en oeuvre dans son pays un système de paiement parallèle (et non pas de crédit) afin de continuer le bras de fer avec l’Allemagne et la BCE.

Cet épisode un peu rocambolesque mérite qu’on s’y arrête car il illustre la méthode et la pensée de Varoufakis.

On le sait, l’objectif des instances de la zone Euro était de piéger le gouvernement grec dans une alternative du type  « la bourse ou la vie« , en l’occurrence « l’accord (non viable) ou dehors« . Varoufakis explique qu’il aurait fallu continuer à jouer la stratégie du « je ne sors pas, poussez-moi dehors!« , c’est-à-dire ne pas croire à cette menace car nul traité ne permet de sortir un pays de la zone Euro, et instaurer un dispositif de monnaie parallèle pour échapper aux contraintes financières savamment orchestrées par la BCE.

Pour des raisons qui ne sont pas toutes indéfendables, Alexis Tsipras a jeté le gant, tombant dans le piège que voulait éviter son intrépide ministre.

Afin de déjouer les contre-mesures varoufakiennes, le Dr Schauble tenta d’orienter les Grecs hors de la zone Euro en jouant de la carotte (proposition d’un Grexit négocié) et du bâton (multiplication des conditions de dernières minutes humiliantes pour gouvernement grec). Dans sa capitulation, qui est indéniable, il faut reconnaître à Alexis Tsipras le courage et le bon sens d’avoir déjoué ce piège ultime.

Sur le long terme, Varoufakis ne cache pas ses idées fédéralistes. Contrairement à l’air du temps, il pense qu’une souveraineté démocratique peut être inventée à l’échelle du continent européen et  ne se résout pas à abandonner le rêve d’une citoyenneté européenne.

Cette profession de foi européenne, qui doit beaucoup à son histoire nationale, familiale et personnelle, n’empêche pas Varoufakis de rechercher des alliés sur toutes les rives de l’échiquier politique européen, à l’exception des « bigots » et des « xénophobes », mais sans exclure certains souverainistes anglais dont il apprécie le fier attachement à la souveraineté parlementaire, toutes choses qui ne manqueront pas de susciter l’ire des révolutionnaires pointilleux et des nationalistes.

Yanis Varoufakis s’oppose fermement au nationalisme

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« Je tiens à différer de ceux qui ont imputé la crise de l’Europe « à l’Allemagne » et « aux Allemands ». Je me suis toujours opposé à cela pour deux raisons. Tout d’abord, « les Allemands » ça n’existe pas. Pas plus que « les » Grecs. Ou « les » Français. (…) En 1929, un accident à Wall Street a commencé le processus qui a démantelé la monnaie commune de l’époque – le Gold Standard. En 2008, un autre accident à Wall Street a commencé le processus de fragmentation de la zone euro. À ces deux occasions, les Français se retournèrent contre les Allemands, les Allemands contre les Français, avant que les Français ne se retournent contre les Français, les Grecs contre les Grecs et les Allemands contre les Allemands. À ces deux occasions, dans les années 1930 et maintenant, les seuls bénéficiaires ont été les bigots, les nationalistes, les xénophobes, les misanthropes. L’œuf du serpent n’a pas mis longtemps à éclore dans de telles circonstances.
(…)
Donc, jamais plus de stéréotypes sur les Grecs, les Allemands, les Français, tout le monde. Tendons la main à tous ceux qui veulent refaire de l’Europe un royaume démocratique de prospérité partagée. Chers amis, la diversité et la différence n’ont jamais été le problème de l’Europe. Notre continent a commencé à se réunir avec de nombreuses langues et des cultures différentes, mais il est en train de finir divisé par une monnaie commune. Pourquoi ? Parce que nous laissons nos dirigeants faire quelque chose qui ne peut pas être fait : dépolitiser l’argent, pour faire de Bruxelles, de l’Eurogroupe, de la BCE, des zones franches apolitiques. Quand la politique et l’argent sont dépolitisés ce qui se passe, c’est que la démocratie meurt. »

Extrait du discours prononcé le dimanche 23 août à Frangy-en-Bresse.

John Milios, le marxiste pro européen de Syriza

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John Milios enseigne la politique économique et l’histoire de la pensée économique à l’Université nationale technique d’Athènes. Membre du comité central de Syriza, il fut le principal conseiller économique d’Alexis Tsipras jusqu’à ce que, au mois de mars dernier, un désaccord de fond le conduise à quitter ce poste. John Milios est marxiste, du moins c’est ainsi qu’il se présente. Pour des esprits français, habitués à badiner avec la chose politique, « l’idéologisme » des économistes de Syriza a quelque chose de heurtant. Mais il ne faut pas perdre de vue que la génération des dirigeants de Syriza  s’est éveillée à la politique sous la dictature des Colonels, tandis que nous votions sagement Pompidou et Giscard.

Dans un entretien récent, John Milios explique les raisons de sa rupture avec la ligne d’Alexis Tsipras. Amer, l’économiste juge que référendum grec au sujet de l’austérité fut une erreur doublée d’un lâche calcul. En effet, il a le sentiment que Tsipras cherchait à légitimer son revirement austéritaire sur la base d’une victoire étriquée du NON  annoncée par les sondages. Or, contre toute attente, le NON l’emporta brillamment, ce qui rendit le revirement de Syriza d’autant plus dévastateur pour le moral des forces de gauche.  Milios enrage que le Gouvernement grec n’ait pas voté immédiatement des lois anti-corruption et de justice fiscale, puis engagé un bras de fer déterminé avec la Troïka. Il déplore également l’absence de volonté politique pour promouvoir de nouveaux rapports sociaux de production (coopératives, monnaies parallèles).

On l’aura compris, Milios juge sévèrement son Gouvernement. Toutefois, il se tient à distance des partisans du Grexit et conserve une ligne internationaliste, fidèle en cela aux enseignements les plus élémentaires du marxisme.

Pour qui souhaite s’intéresser aux thèses de John Milios, je recommanderais deux papiers (en anglais):

-Un article écrit avec Dimitris P. Sotiropoulos : « Crisis of Greece or crisis of the euro ? A view from the european periphery, Journal of Balkan and Near Eastern Sudi (September 2010).

-Un article cosigné avec Ch Laskos et Euclides Tsakalotos, « Communist dilemmas on the Greek Euro Crisis: to Exit or not to Exit?

Ces deux papiers ont le mérite de développer une approche de la crise du capitalisme européen alternative à la  Doxa libérale et à sa pseudo critique souverainiste.

En général, les souverainistes reprennent à leur compte la fable monétariste qui nous raconte que les pays ensoleillés de l’Europe sont en déficit parce qu’ils manquent de compétitivité  (taux de change réel surévalué). Ces génies assortissent leur propos d’un schéma Centre-Périphérie de facture assez grossière, d’après lequel la méchante Allemagne exploiterait la Grèce, l’Espagne, l’Italie ou le Portugal, qui ne pourraient se développer qu’en quittant la zone Euro. On retrouve là l’abrutissant mode de pensée nationaliste qui consiste à projeter le schéma de la lutte des classes dans l’arène des relations inter-étatiques, tout en la niant à l’intérieur de chaque pays.

Il n’est pas difficile à John Milios d’écarter d’un revers de main cette sous littérature économico-politique.

Il lui suffit tout d’abord de rappeler que le système de l’Euro est contradictoire. Avant d’entrer en crise, il produisait  une croissance bien plus satisfaisante dans le sud de l’Europe que dans son centre: le PIB grec a augmenté de +124% en Grèce entre 1995 et 2008 contre 17,8% en Allemagne. L’explication du dynamisme au Sud est simple : intégrer ces pays à forte inflation et à forte perspectives de croissance dans un cadre monétaire unique a créé un appel d’air pour les capitaux du centre de l’Europe, ce qui a permis le développement rapide du crédit à l’investissement et à la consommation. Pour le dire clairement, les pays européens dominants intègrent dans l’Euro les pays moins avancés lorsque cela les arrange, puis les en expulsent lorsque les bulles spéculatives éclatent.

Ensuite, Milios nous invite à inverser la causalité traditionnelle : ce n’est pas l’inflation et les hausses de salaires qui ont amoindri la compétitivité de la Grèce ou de l’Espagne, mais le surplus de la balance des capitaux financiers qui a provoqué la hausse de la demande interne, puis celle des importations, des salaires et de l’inflation.

Enfin, l’auteur s’inspire du concept de « chaîne impérialiste globale » (Lénine) pour contester les fantasmagories nationalistes qui voient dans la lutte des Nations le moteur de l’Histoire et appellent les salariés de chaque pays à se soumettre aux intérêts de leur bourgeoisie respective.

En réalité, ce qui unit les bourgeoisies grecques, allemandes et italiennes est plus fort que ce qui les sépare. Leur intérêt collectif est de renoncer au protectionnisme et aux monnaies nationales non seulement pour éliminer les entreprises les moins rentables mais pour imposer également une discipline aux salariés de chaque pays, ces derniers recevant en compensation de l’austérité salariale un accès plus aisé au crédit. L’Euro n’est ni un projet allemand, ni le produit d’une petite caste maléfique et irrationnelle. C’est tout simplement la meilleure option pour les capitalistes européens.

Dans ce contexte, Milios estime que les salariés grecs doivent mener une lutte sur deux fronts :

-combattre les intérêts de leur propre bourgeoisie en instituant une véritable réforme fiscale et en promouvant de nouvelles méthodes de production (autogestion, coopératives)

-chercher des alliances en Europe auprès des salariés des pays du Centre

La sortie de l’Euro peut être une option de dernière instance, mais elle ne saurait être ni un préalable ni une solution magique. Milios redoute que le rejet par principe de l’Euro, accompagné de slogans simplistes assimilant l’Allemagne de Merkel à l’occupation nazie, ne fasse le jeu des nationalistes, dont les intérêts sont étrangers à ceux du salariat. Dans sa perspective authentiquement socialiste, Milios appelle à rejeter l’austérité et à engager immédiatement un processus de transformation sociale.

Lapavitsas, le radical du Grexit

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Il est des gens qui trépignent de briser l’Euro car ils conçoivent les relations internationales comme un jeu à somme nulle où le dindon de la farce est celui qui ne dévalue pas le premier. D’autres caressent l’espoir du « bon Euro »,  l’Euro d’un continent social et durable, l’Euro de l’emploi, de la justice et du bio. Enfin, il y a les croyants de l’austérité, ceux qui dépulpent le présent pour gagner la terre promise où coulent le miel concurrentiel et le lait de la compétitivité.

Peu d’individus ont l’audace de penser hors de ces trois modalités de la Doxa.

L’économiste grec Costas Lapavitsas, universitaire londonien d’obédience keynésiano-marxiste, est de ceux-là.

Connu dans les milieux intellectuels d’extrême gauche pour ses travaux consacrés à la monnaie et à la finance, Costas Lapavitsas n’a jamais caché son opposition radicale à l’Euro, qu’il décline avec talent dans de nombreux articles de presse, en particulier ceux que publie régulièrement le journal progressiste The Guardian.

Avec ses faux airs de De Niro, ce tonique parlementaire a lancé le 17 juillet dernier un appel vibrant pour que le Gouvernement grec respecte ses engagements électoraux et réplique au diktat « néocolonial » de l’Eurogroupe  par la répudiation de la dette grecque, la hausse des salaires, la nationalisation des banques et la sortie de la zone Euro.

Voici un abrégé de ses thèses principales, suivi de quelques liens pour aller plus loin.

  1. L’Euro est le maillon faible du capitalisme financiarisé

L’Europe monétaire et financière s’inscrit dans le contexte mondial et historique du capitalisme parvenu à son 4ième âge, celui de la financiarisation, après l’âge concurrentiel (milieu XIXième), l’âge impérialiste (fin XIXième-1945) et l’âge « keynésien ».

Le règne de la finance s’est imposé à partir des années 1970, dans un contexte de croissance lente, de désordres monétaires et d’internationalisation de la production.

En écho (critique) aux écrits de Rudolf Hilferding (1910), de Lénine (1916), ou ceux de Toni Négri sur l’Empire (2002),  Lapavitsas tire le portrait du Moloch capitaliste en quelques faits stylisés:

Explosion des profits financiers. Les profits des institutions bancaires et financières ne constituent pas un prélèvement parasitaire sur les profits industriels car ils trouvent leur origine dans les retombées asymétriques du progrès technique (baisse plus rapide des coûts de transaction financiers que des coûts de production de biens et services), la stratégie des grandes entreprises à la recherche de placements lucratifs pour leurs capitaux excédentaires, le recentrage des banques sur les ménages, ce qui permet « l’exploitation directe » de ces derniers via les crédits à la consommation ou aux études, et offre aux banques l’occasion de jouer le rôle de médiateurs dans l’achat d’actifs mobiliers destinés à financer la retraite de leurs clients.

Inversion des flux financiers mondiaux : l’expansion et l’instabilité des flux de capitaux a obligé les pays émergents à accumuler d’importantes réserves de change (épargne de précaution) réinvesties dans les pays les plus riches, notamment les Etats-Unis. Vladimir, Léon et Rosa n’en auraient pas cru leurs yeux : désormais, ce sont les pays pauvres qui financent les pays riches.

Institutionnalisation des politiques économiques « pro-capital », notamment par le biais de  banques centrales indépendantes qui s’abritent derrière la confiance que le public place en elles pour mener des politiques favorables aux grands milieux d’affaires.

Idéologie néolibérale, qui justifie l’utilisation de l’Etat pour protéger et étendre les marchés, par exemple en privatisant des services collectifs.

Et l’Euro dans tout ça ?

Tout d’abord, l’Euro n’est pas une chose mais un rapport social, et en l’occurrence, nous explique Lapavitsas, un outil au service des classes et des Etats dominants en Europe.

Pour l’auteur, l’Euro est une entreprise assez grandiose, un projet de monnaie mondiale qui a été voulu par les grandes banques et multinationales européennes afin de les aider dans la compétition internationale.

Comme toutes les monnaies, l’Euro condense les rapports sociaux et dans le cas présent, sa gouvernance témoigne d’un biais considérable en faveur des classes aisées. Toute la machinerie institutionnelle qui soutient l’Euro va dans le même sens : indépendance de la banque centrale, priorité à la lutte contre l’inflation sur le chômage, promotion de la concurrence libre et non faussée, Pacte de Stabilité et de croissance.

Pourquoi un tel système institutionnel ? La réponse est simple : à la différence du dollar, qui émane d’une Nation puissante, l’Euro a été créée par une coalition d’Etats petits et moyens. De ce fait, la monnaie unique a besoin de s’appuyer sur un système institutionnel fédéral non soumis au contrôle populaire, dont le pouvoir de contrainte est d’autant plus fort qu’il faut pallier la fragmentation politique de l’Eurozone.

Or, l’Euro est un désastre à la hauteur des espoirs qui l’ont fondé. Véritable maillon faible du capitalisme mondial, la zone euro affiche des taux de croissance du PIB et de la productivité du travail médiocres et semble affectée bien plus fortement par les conséquences de la crise des subprimes que les Etats-Unis eux-mêmes.

La raison profonde de la crise structurelle de l’euro réside dans la politique mercantiliste de l’Allemagne qui use de l’Euro comme d’un instrument pour dominer l’industrie européenne et notamment empêcher la France de dévaluer pour contrer sa politique salariale et fiscale agressive. Alors que les accords de Bretton Woods avaient conduit à la diffusion mondiale de l’inflation américaine, l’Euro provoque la généralisation de la déflation salariale et permet à l’Allemagne d’exporter son chômage.

  1. La Grèce est le maillon faible de l’Euro

Pour Lapavitsas, il ne fait aucun doute que la Grèce n’aurait jamais dû entrer dans l’UEM.

L’auteur a développé son argumentaire économique dans une étude publiée avec Heiner Flassbeck par l’Institut Rosa Luxemburg en 2013.

Résumons : l’Euro ne peut que détruire l’économie grecque car celle-ci est le reflet inversé de l’économie allemande, pour l’intérêt de laquelle l’Euro a été bâti.

D’une part, l’Euro amplifie la divergence structurelle gréco-allemande en termes de coûts : tandis que les coûts salariaux allemands stagnaient voire diminuaient, ils sur-augmentaient côté hellène en raison de l’afflux de capitaux provoqués par l’accession de ce pays à la monnaie unique et cela sans possibilité de réajustement des coûts relatifs au moyen d’une dévaluation.

D’autre part, lorsque l’ajustement des dépenses internes et des coûts s’est effectué, leurs effets ont été d’autant plus dramatiques que les faiblesses structurelles de la Grèce (bas taux d’exportation +large déficit extérieur) ne laissaient aucune voie de secours à ce pays : les politiques de rigueur aberrantes imposées l’UE ont piégé la Grèce dans la récession (« le permafrost », dit l’auteur) puisque nul débouché extérieur n’est venu compenser l’affaissement des débouchés internes, comme ce fut par exemple le cas en Irlande.

Pour l’auteur, l’incompatibilité entre ces deux économies se double d’une atteinte au « sentiment européen » puisque les salariés allemands, déjà essorés par leurs bas salaires, n’ont aucune envie d’aider au rétablissement des comptes de l’Etat grec, et il est de la plus haute importance pour l’Allemagne de rétablir le fonctionnement « normal » de l’UEM, soit en évacuant de force la Grèce, soit en la modelant à son image.

  1. L’européanisme est le maillon faible de la Gauche

Comment expliquer que des partis, des Gouvernements et tant d’électeurs de Gauche soutiennent l’Euro contre vents et marées?

Pourquoi Syriza n’a-t-il pas travaillé sur un « plan B » de sortie de l’UEM, ne serait-ce que pour mieux négocier avec les créanciers de la Grèce ?

Pour Lapavitsas, la réponse est idéologique : la Gauche est victime d’une maladie qui empire de jour en jour : l’européanisme, c’est-à-dire l’idéologie de l’Europe.

Il s’agit ni plus ni moins que d’un poison qui paralyse la Gauche en lui faisant croire qu’elle a intérêt à sauver l’union monétaire et qu’elle peut transformer le plomb en or (le mythe de l’autre Europe). L’européanisme rend la Gauche sourde aux revendications immédiates de l’électorat populaire et aliène les pays de la périphérie de l’Europe (dont la Grèce) à une « grande fiction » née dans les pays dominants et qui ne que leurs intérêts.

L’européanisme est une maladie tenace, car il s’agit de l’idéal de substitution auquel la Gauche s’accroche depuis qu’elle a tourné le dos au socialisme.

L’européanisme repose sur un internationalisme naïf, l’illusion que l’Euro et l’UE sont les prémisses d’une entité transcendant les différences politiques, sociales et culturelles, non seulement souhaitable pour tous mais aussi possible à mettre en œuvre. L’auteur rejette le mythe du « peuple européen » comme une fiction appauvrissante,  négatrice de la grande diversité culturelle européenne. Il y voit une chimère suffisamment inquiétante pour que prospèrent les partis d’extrême droite.

Que faire ?

Pour l’auteur, il est urgent de déconstruire l’Euro et de lui substituer un mécanisme de changes fixes et ajustables accompagné de contrôles des capitaux.

A brève échéance, il ne cache pas que le Grexit imposera une nouvelle récession à son pays, mais l’économie devrait rebondir au bout de trois à six mois et renouer avec un rythme rapide de croissance. Pour minimiser les coûts du Grexit, il préconise la nationalisation du secteur bancaire et une dévaluation modérée.

Lapavitsas insiste sur l’urgence d’une action pour sauver l’économie grecque et l’esprit de solidarité européen. Il exhorte la Gauche à regarder la vérité en face et à admettre qu’aucune politique alternative au néolibéralisme, y compris le keynésianisme modéré de Syriza ou de Podemos n’est compatible avec l’Euro.

A la différence de Karl Marx, qui rejetait le rêve hugolien des Etats-Unis d’Europe comme une diversion qui détournait les révolutionnaires de la prise du pouvoir dans chaque Etat nation, Lapavitsas flétrit l’Européanisme en tant qu’il ruine l’idée même de changement social et condamne tous les salariés européens, allemands ou non, à la stagnation.

To break austerity, Greece must break from Euro. The Guardian, 2 mars 2015.

A left strategy for europe reply to Michel Husson, International Viewpoint, 13 april 2011

Finance and globalisation. Toward a political economy approach.

Financial systems and capital markets. An alternative view. 1997

The systemic crisis of the Euro. Rosa Luxemburg Stiftung. 2013

 

Pourquoi la France n’a plus besoin du Franc

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Bien que les Français aient voté l’abandon du Franc, le débat fait encore rage.

Tous les jours, les adversaires de l’Euro nous jouent une valse à trois temps:

1/ L’Euro c’est pas bien, il nous empêche de dévaluer

2/ L’Euro c’est mal, c’est le cheval de Troie des capitaux spéculatifs

3/ L’Euro c’est pas glop, il nous prive de la politique monétaire et nous barre la route du plein emploi

Cette jérémiade en trois volumes, quand on veut bien se pencher dessus, n’est qu’une version farfelue du célèbre « triangle d’incompatibilité » de Robert Mundell, dont le subtil message n’a pas été compris.

Reprenons les choses dans l’ordre.

1/ La France n’a pas pas intérêt à récupérer sa monnaie pour rétablir sa compétitivité. En effet, il est assez renseigné dans la littérature économique que la principale explication des difficultés que rencontre notre pays pour produire autant de biens industriels que l’exigent la demande interne et externe ne réside ni dans le manque de marges, ni dans le dérapage des salaires, ni dans les RTT. La cause essentielle trouve son origine dans le coût excessif des services (construction, services aux entreprises, hôtellerie), qui attire trop de ressources vers ces activités, au détriment de l’industrie, alors que les consommateurs reportent leurs achats vers les biens industriels, relativement moins onéreux. Ce hiatus entre forte demande et offre inélastique explique la montée des importations industrielles, ainsi que les destructions d’emplois. Dans ce contexte, dévaluer est tout simplement hors sujet, voire dangereux en termes d’inflation. Qui plus est, le lamento à propos de l’Euro-qui-tue-nos-marges-industrielles est tout simplement une blague. En effet, s’il était avéré que l’appréciation de la monnaie obligeât nos firmes à baisser leurs prix de vente, au risque de perdre en profit et capacité d’innovation, et que les phases de dévaluation- dépréciation fussent mises à profit pour récupérer des marges, au détriment de la conquête de nouveaux marchés, nos entreprises auraient plutôt intérêt à la stabilité du taux de change vis-à-vis de leurs principaux débouchés , afin de préserver à long terme leurs parts de marchés et de lisser les évolutions conjoncturelles de leurs marges bénéficiaires. Enfin, les noirs desseins que l’on prête à l’Allemagne, censée détruire l’industrie française, sont injustes. En réalité, l’Allemagne n’a fait que récupérer les parts de marchés qu’elle avait perdues consécutivement à sa réunification. Ajoutons que les adeptes du retour au Franc ne comprennent pas que réintroduire le risque de change inciterait nos entreprises à se délocaliser vers l’éventuelle zone mark (dont le cours serait plus stable) ou les pousserait à développer leurs importations de composants étrangers, afin de se protéger contre les aléas du change.

2/ Passons à la question des flux de capitaux. L’argumentaire nationaliste se complait dans une démagogie anti-financière qui nous ramène à l’âge pré-scientifique de la pensée économique. Contrairement aux idées reçues, la crédibilité de la monnaie européenne a donné plus de marges de manoeuvre à notre économie: les entreprises ont pu accélérer leur désendettement et investir plus, les administrations publiques ont financé leurs déficits sans avoir recours à l’impôt et l’ensemble de l’économie française a étanché son besoin de financement, écartant ainsi la nécessité d’un ajustement par la contraction de la demande. Ajoutons que sans l’Euro, en 2009, la spéculation et la panique financière auraient balayé notre économie, comme ce fut le cas dans quelques républiques baltiques, en Hongrie, au Royaume-Uni ou en Islande.

3/ La France n’a nul besoin de récupérer sa souveraineté monétaire pour la simple et bonne raison que la souveraineté réelle s’était évanouie bien avant l’Euro. On devrait se souvenir du niveau élevé qu’atteignirent les taux d’intérêt aux riches heures de la « zone mark », quand ce pays fixait les taux pour toute l’Europe dans son seul intérêt. Combien de livres, combien d’articles, à cette époque, pour attribuer le chômage de masse aux taux d’intérêts trop élevés…Aujourd’hui, au sein de l’ union monétaire, chaque pays pèse dans les décisions de politique monétaire, à raison de son poids économique. La France a abandonné une souveraineté monétaire nominale pour une souveraineté réelle. Ce que les adversaires de l’Euro ne comprennent pas c’est que la sécurisation du taux de change et l’accès aux marchés des capitaux constituent une avancée économique qui compense la perte de l’autonomie monétaire. Revenir en arrière, d’après le triangle de Mundell, exposerait notre monnaie aux affres de la spéculation, à moins de s’isoler du marché des capitaux et d’instaurer un contrôle des changes illusoire et contre-productif.

Cassandres mal intentionnées, les nostalgiques du Franc passent leur temps à annoncer des catastrophes pour mieux les faire advenir. Or nous savons à quoi mène l’égoïsme sous badigeon patriotique. Dès que Madame Merkel a semé le doute sur le soutien à la Grèce, en 2011, une seconde tempête financière nous a replongé dans la récession. On mesure les conséquences d’une sortie impromptue de la France de l’UEM, qu’aucune spéculation ne nous impose et que nul dérapage inflationniste ne justifie.

Fort heureusement, les partisans du Franc ressuscité continueront à prêcher dans le désert, car la sociologie électorale nous informe que ni les plus de 60 ans, épargnants avisés, ni les actifs diplômés ne souhaitent ce grand bond en avant dans l’inconnu.

L’euro est-il le fléau de l’économie française?

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Pour rassurer les lecteurs, précisons d’emblée que ce titre ronflant n’est pas le genre de la maison et qu’il se réfère à une tribune libre publiée récemment sur Agoravox et intitulée: « La preuve que l’euro est le fléau principal de l’économie française ».

Sans surprise, la qualité du document confirme celle de son titre et dans la mesure où c’est un sympathisant du Front National qui l’a rédigé, nous découvrons que l’économie n’est pas l’atout principal de cette obédience politique.

La vérité scientifique au risque de la certitude militante

L’auteur prétend que la monnaie unique serait la principale responsable de l’érosion absolue et relative des marges bénéficiaires de nos entreprises, notamment par rapport à leurs concurrentes allemandes.

Si je reformule les propos passablement confus de l’auteur, voici leur cohérence d’ensemble:

1. La disparition du franc priverait nos entreprises de la possibilité de lutter contre la concurrence internationale, ce qui exercerait une pression à la baisse sur le prix de leur production
2. La diminution des marges bénéficiaires qui en résulterait aggraverait la pénurie d’investissements, ce qui piègerait nos entreprises dans une spécialisation productive de basse et moyenne gamme.
3. Depuis sa création, l’euro serait responsable de l’effondrement de l’emploi industriel.

Ces arguments ne sont pas nouveaux. Toutefois, la naïveté avec laquelle on nous les sert vaut son pesant d’or.

Dès l’entame, l’auteur ne sait pas très bien de quoi il parle. D’un côté, il nous explique que sortir de l’euro cher permettra d’augmenter les exportations. On imagine qu’il pense aux volumes exportés. Mais d’un autre côté, au paragraphe suivant, il nous dit qu’une dépréciation monétaire de 10% autoriserait nos entreprises à accroître leurs prix de vente de 10%, sans que cela ne gêne les clients étrangers. On peut concevoir l’utilisation de la dépréciation du change pour améliorer proportionnellement les marges des firmes, mais dans le cas d’espèce que décrit l’auteur, à savoir des entreprises françaises « preneuses de prix » qui vendent des biens peu différenciés à forte élasticité-prix de la demande, la stratégie la plus répandue consistera plutôt à baisser le prix en devise et/ou à ne pas augmenter le prix en franc, afin de s’assurer que le produit passe dans de meilleures conditions par rapport à celui des concurrents.

Poussant plus loin les feux de l’analyse, l’auteur use d’économétrie et arbore d’impressionnants liens de causalité statistiques entre l’appréciation de l’euro face au dollar et, d’une part, le prix de la valeur ajoutée des firmes françaises, puis, d’autre part, les marges bénéficiaires de nos firmes. A ce stade de la lecture, n’importe quel étudiant en économie éprouvera un sentiment de malaise. En effet, l’auteur est fautif à bien des égard. D’une part, il confond corrélation et causalité. D’autre part, il ramène la complexité des décisions de prix et de la formation du profit brut à une explication monocausale. Enfin, il rapproche une valeur relative (le prix du dollar en euros) d’une valeur absolue (le prix de la valeur ajoutée des firmes françaises), ce qui serait presque amusant si cela ne démontrait une parfaite ignorance de la notion de taux de change réel.

Plus bas dans son texte, le militant zélé s’emploie à écarter sans ménagement toutes les causalités qui gênent la pureté de son raisonnement. C’est ainsi qu’il prétend que le coût des consommations intermédiaires en services et en énergie, qui pourrait expliquer les déboires spécifiques de l’industrie française, n’affecte pas plus celle-ci que l’industrie allemande. Ce qui est amusant, c’est que quelques lignes plus loin, il nous affirme (avec raison) qu’il est « essentiel de conserver une base industrielle importante fortement consommatrice en services aux entreprises, qui représentent 80% de la valeur ajoutée manufacturière« . D’accord, mais pourquoi passer sous silence le fait que les firmes industrielles allemandes consomment moins de services (60% de leur valeur ajoutée) et se fournissent auprès d’une main d’oeuvre tertiaire dont les salaires progressent beaucoup moins rapidement qu’en France?

La certitude militante au risque de la vérité des faits

La question que soulève l’ auteur est de savoir si les marges françaises dégringolent par rapport à reste du monde à cause de l’euro cher. Comme sa stratégie démonstrative est inadéquate, tentons de la reformuler en termes corrects, avant que de la confronter aux faits.

Pour expliquer l’évolution du taux de marge relatif des firmes françaises, par rapport aux firmes de nos principaux partenaires commerciaux, nous devons confronter l’évolution de deux autres variables relatives:

-le prix de la valeur ajoutée française, relativement à celui des autres pays, c’est-à-dire le taux de change effectif réel déflaté par le prix de la valeur ajoutée. Plus ce taux de change augmente, plus nos produits sont relativement chers, ce qui est bon pour nos marges. Il s’agit d’un indicateur de compétitivité prix.

-le coût de la production française en termes de facteur travail, relativement à celui des autres pays, c’est-à-dire le taux de change effectif réel déflaté par les coûts salariaux unitaires de production. Plus ce coût est important, moins nos entreprises prélèvent de marges. Il s’agit d’un indicateur de compétitivité coût.

Dans l’hypothèse où l’euro cher pousserait nos entreprises à diminuer leurs prix, cela impacterait négativement leurs marges, à moins que des améliorations de notre compétitivité coût ne compensent ce phénomène.

Qu’en est-il depuis le lancement de l’euro?

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D’après les statistiques européennes, il apparait que depuis 2001, le prix relatif des produits élaborés en France, par rapport à la zone euro, puis 37 partenaires commerciaux, a augmenté respectivement de 0,5 et 8%, alors que le coût unitaire relatif en travail progressait bien plus rapidement, de 3,8 % vis -à- vis de la zone euro et de 13,7% vis-à-vis d’un panel plus large de pays. Les écarts sont encore plus importants si l’on rapproche le prix des produits exportés (tableau 4 ) du coût unitaire relatif en travail manufacturier ( tableau 6).

Analysons maintenant le cas allemand, pour vérifier si les firmes de ce pays tirent leurs gains de leur capacité à mieux tenir leurs prix que leurs homologues hexagonales.

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Les entreprises allemandes ont bénéficié d’un diminution très importante des coûts unitaires de production vis-à-vis de la zone euro (-14,4%), deux fois plus forte que la baisse du prix de la valeur ajoutée.

Si l’on confronte les prix à l’exportation et les coûts salariaux industriels, on observe une baisse des prix assez forte (-8,2% par rapport à l’UE et -3,1% vis-à-vis de 37 pays), qui n’est pas compensée par une diminution des coûts.

Moralité: le prix relatif de la valeur ajoutée ne s’effondre point en France, bien au contraire. Il augmente même plus vite que le prix relatif allemand.
En revanche, il est débordé par la progression du coût unitaire en travail, qui découle d’une augmentation plus rapide des salaires par rapport à la productivité apparente du travail. Ce n’est donc pas du côté des prix relatifs, qu’il faut chercher pour comprendre les évolutions des marges, mais plutôt du côté des coûts unitaires de production, de l’innovation et des conditions de travail.

Les agités du neuro

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Dans la rubrique « Les agités du neuro », on relèvera les sottises économiques les plus carabinées que les souverainistes donnent à lire et à entendre dans leurs diatribes contre la monnaie européenne.

Grandiloquent à souhait, vindicatif et toujours à côté de la plaque, le petit monde bcbg de la révolution fiduciaire ne saurait nous décevoir.

L’Euro n’est pas une abeille

Quand Mario Draghi décrit l’Euro comme un « mystère de la nature », à l’instar d’un bourdon qui ne devrait pas voler mais qui vole quand même,  c’est amusant et bien vu mais l’image rassurera-t-elle les marchés ?

« I asked myself what sort of message I want to give to you; I wouldn’t use the word “sell”, but actually I think the best thing I could do, is to give you a candid assessment of how we view the euro situation from Frankfurt. And the first thing that came to mind was something that people said many years ago and then stopped saying it: The euro is like a bumblebee. This is a mystery of nature because it shouldn’t fly but instead it does. So the euro was a bumblebee that flew very well for several years. And now – and I think people ask “how come?” – probably there was something in the atmosphere, in the air, that made the bumblebee fly. Now something must have changed in the air, and we know what after the financial crisis. The bumblebee would have to graduate to a real bee. And that’s what it’s doing ».

Mario Draghi. Déclaration du 26/07/2012, via Paul Krugman.

Krugman préfère l’Euro au chaos

En théorie, l’Euro est  une erreur, mais en pratique, il est préférable (et possible) de le sauvegarder.

Voilà ce qu’explique Paul Krugman, dans « La revanche de la zone monétaire optimale« , un article où il rend hommage  au concept de Robert Mundell  pour mieux flétrir la désinvolture des bâtisseurs de l’Europe.

Au fond, Krugman répète ce que les économistes  disent depuis longtemps: en l’absence de mobilité inter-européenne du travail et d’intégration budgétaire, le projet de monnaie unique était prématuré.

Pire, en permettant la libre  circulation  des capitaux, la monnaie unique a  provoqué un afflux de capitaux vers les pays  périphériques (Espagne, Grèce, Irlande…), avec les effets destabilisants que l’on sait sur le crédit immobilier et le niveau général des prix dans ces pays.

Pour autant, Krugman ne souhaite pas l’éclatement de l’euro, car même si la monnaie unique est une entreprise périlleuse,  mieux vaut ne pas en rajouter dans la déstabilisation financière et risquer l’effondrement du projet politique européen:

(…) a euro breakup would be hugely disruptive, and exact high “transition” costs. Still, the enduring cost of a euro breakup would be that it would amount to a huge defeat for the broader European project I described at the start of this talk – a project that has done the world a vast amount of good, and one that no citizen of the world should want to see fail

Pour sortir l’europe monétaire de l’ornière, Krugman préconise un « saut fédéral » , ainsi que deux entorses au dogme monétariste:

  • Instituer un mécanisme fédéral d’assurance des dépôts bancaires et de sauvetage des institutions financières, de sorte que les pertes localisées dans un seul pays ne pèsent plus uniquement sur les finances publiques de celui-ci.
  • Permettre à la  BCE  de prêter, en dernier ressort, aux Etats européens, afin que  les marchés retrouvent un plus peu de confiance dans la capacité des Etats à faire face à leurs échéances.
  • Relever l’objectif d’inflation, de manière à ce que les pays périphériques soient moins incités à comprimer leurs salaires pour restaurer leur compétitivité coût.

Le Prix Nobel reconnait volontiers que de telles réformes sont difficiles à mettre en oeuvre, mais comme le note le journaliste polonais Piotr Buras, le modèle allemand de construction européenne place l’Allemagne elle même dans l’impasse (faible croissance, pauvreté, effritement de l’état providence, endettement des municipalités).

Peut-être Krugman rêve-t-il, mais au moins a-t-il le bon goût de ne pas s’abandonner au pessimisme astrologique qui pousse un Jacques Sapir à  courir de médias en médias pour annoncer un « cataclysme », quelque part entre  2012 et 2015.

Dans une veine similaire, Georges Soros propose la constitution d’un fonds européen, financé par l’émission de bonds communs, qui rachèterait une part de la dette des Etats en difficulté.

DG

L’euro est-il un échec?

L’euro n’est pas encore un échec, mais il risque de le devenir si l’on ne remet pas en cause la doctrine libérale qui freine des quatre fers sur la voie d’une Europe politique.

L’euro a parachevé l’intégration des marchés de biens, de services et de produits financiers. Il a conquis une stature internationale. Et pourtant, la monnaie unique doit franchir une nouvelle étape si elle veut perdurer.

C’est ce qu’affirme Michel Dévoluy, au terme d’un petit livre publié par la Documentation française.

Vous pouvez avoir un aperçu de l’ouvrage en lisant l’interview de l’auteur accessible ici.

Il faut saluer l’auteur pour sa pédagogie et son sens de l’objectivité lorsqu’il passe en revue les retombées problématiques d’une sortie de l’euro…comme celles qu’implique le statu quo.

D’un côté, sortir de l’Euro, en solo ou en groupe, poserait des problèmes techniques considérables, encouragerait l’inflation importée et ruinerait la crédibilité des Etats concernés.

D’un autre côté, les performances macro-économiques de l’Euro sont médiocres et s’il est vrai qu’une dévaluation pénaliserait le pouvoir d’achat d’une partie importante de la population, les politiques d’austérité absurdes qui sont mises en oeuvre frappent surtout les plus faibles.

Pour sortir de cette logique mortifère, l’auteur fait preuve d’ambition.

Il souhaite, en quelque sorte,  sauver l’Europe monétaire d’elle même en la (re)politisant.

Pour cela, il préconise ce qu’il appelle la planification fédératrice, c’est-à-dire un budget et des impôts européens, une politique industrielle, un soutien à une agriculture relocalisée, une régulation financière et un Gouvernement économique responsable devant le Parlement européen, toutes choses à mille lieux de ce « plus petit dénominateur commun » auquel s’attachent l’indépendance de la BCE et le respect des « règles d’or », consensus minimal entre Etats qui refusent de politiser l’Europe.

Il voit dans ce projet un retour à l’inspiration première de la construction  européenne:

La mise en place d’une planification fédératrice permettrait de consolider l’Europe monétaire. En outre, elle renouerait avec le passé, puisque l’intégration européenne débuta en 1950, avec la CECA qui instaura une forme de planification des secteurs du charbon et de l’acier porteuse d’une ambition fédératrice  pour l’Europe et les Européens.

 

L’auteur reconnait que son projet n’est pas le plus probable, même si la messe n’est pas dite, comme le montrent certains mouvements de grève européens ou encore les discussions sur une taxation des transactions financières à l’échelle de l’Europe.

DG

L’euro fort et les exportations françaises

Une étude économétrique de Serge Rey montre que les exportations françaises sont très plus sensibles aux variations de l’euro.

L’élasticité-prix des exportations françaises, comprise entre -0,6 et -0,9, est deux fois plus importante qu’en Allemagne.

Voici le graphique (logarithmique) qui retrace l’évolution des volumes exportés depuis la France, vers le monde entier (XFra) et vers la zone Euro (XFraHze).

On peut  délimiter trois périodes:

  • 1975-1987: l’élan du début des 70’s se brise, surtout pour les ventes hors zone euro.
  • 1987-2001: les exportations redémarrent et même s’accélèrent, dans le contexte du marché unique et de l’arrimage du franc au mark.
  • Depuis 2001: nouveau choc sur les exportations françaises, particulièrement en dehors de la zone euro.
Le contraste avec l’Allemagne est évident:

Le coup de frein de 1975 est de moindre ampleur qu’en France.

On retrouve cette particularité dans les années 2000, surtout pour les ventes hors zone euro qui continuent à progresser au rythme des ventes globales, alors qu’elles stagnent en France.

A l’évidence, l’Allemagne résiste à l’appréciation de l’euro et l’auteur juge légitimes les inquiétudes qui s’expriment à propos de la  valeur du taux de change euro/dollar.

Ce problème n’est pas nouveau.

Le marasme actuel ressemble à celui des années 1975-1995, période au cours de laquelle le Franc s’était apprécié, contrairement au Deutsch Mark

Aujourd’hui que nos deux pays partagent la même monnaie, il est utile de réfléchir aux moyens de résister à un cours (trop) élevé.

L’auteur attire l’attention sur  le retard pris par la France dans son adaptation au nouvel environnement mondial qui a fait suite à l’ouverture des économies des pays d’Europe centrale et orientale et à la montée en puissance des grands pays émergents.

DG

L’Euro, et après?

En supprimant le risque de change, l’Euro a permis aux parties prenantes d’emprunter plus facilement.

Finalement, en Espagne, en Irlande ou en Grèce, la monnaie unique a été victime de son succès.

A l’avenir, compte tenu des risques croissant de défaut souverain (Natixis), il est possible que les capitaux financiers circulent moins aisément à l’intérieur de la zone euro.

Le risque est de voir la contrainte extérieure s’exercer encore plus fortement sur les pays déficitaires, avec l’éventualité d’un éclatement de la zone euro.

L’alternative réside dans plus de coopération et de fédéralisme.

Coopération fiscale, si les pays excédentaires acceptaient de participer à l’ajustement en soutenant leur demande intérieure.

Fédéralisme, avec l’émission d’emprunts européens dont le service serait financé par un impôt communautaire.

DG

Et si l’Espagne quittait la zone euro?

L’éventuelle sortie de l’Espagne de la zone euro risquerait de ne faire que des perdants.

Une étude de Patrick Artus  tend à prouver que le retour à la monnaie nationale coûterait à l’Espagne 5% de son PIB, principalement en raison de la hausse des taux d’intérêt et de l’inflation.

Le scénario envisage une dépréciation de 30% de la monnaie espagnole avec une conversion intégrale de la dette extérieure en monnaie locale.

Dans ce cas,  la spoliation des prêteurs étrangers représenterait jusqu’à 600 milliards d’euros. En effet, depuis 2002, la dette extérieure espagnole a été multipliée par 2,5.

Je lisais récemment dans le blog du député Nicolas Dupont-Aignan que seule la sortie de l’euro permettrait à ces pays (l’Espagne, la Grèce, le Portugal) de retrouver leur compétitivité et d’offrir une perspective à leur jeunesse.

Je me demande jusqu’où irait la générosité de Mr Dupont-Aignan si les investisseurs français devaient payer la facture d’une défection de l’Espagne.

Les ressorts véritables de son opposition systématique à l’euro se donneraient à voir: tout faire pour que n’émerge pas une solidarité budgétaire avec les pays du Sud de l’Europe et tout sacrifier, y compris la jeunesse espagnole, au  symbole du franc.

DG

Peseta, le retour

La nouvelle a été diffusée par la BBC: 61 commerces de Mugardos,  petit village de la côte galicienne acceptent l’ancienne monnaie nationale espagnole  comme moyen de paiement.

Le blog Economix compare cela aux dérapages monétaires du Zimbabwe, tandis que l’Abre au Faucon y voit le début de la fin de l’euro.

La réalité ne justifie par que l’on monte sur ses grands chevaux.

En effet, la Galice est une région qui subit fortement les contre-coups de la crise économique et dans laquelle  le Gouvernement espagnol a perdu des élections l’année dernière.

C’est pour réanimer un commerce local moribond que  les commerçants ont eu l’idée de mobiliser les réserves de pièces et billets que les espagnols ont oublié de changer contre des euros .

La Banque d’Espagne chiffre le montant de ces  liquidités dormantes à 1,7 milliards d’euros. La moitié serait  mobilisable, mais encore faut-il que les espagnols y soient incités.

Or, il n’existe pas de date butoir en Espagne pour les pratiques d’échange de l’ancienne monnaie. Elles s’effectuent sans limite temporelle, à l’instar de l’Allemagne et de l’Autriche et contrairement à la France.

En l’absence d’une campagne nationale de publicité qui vise à encourager  la conversion des anciennes liquidités, Mugardos innove.

A la limite, l’expérience galicienne se situe quelque part entre l’opération pièces jaunes et les expériences de monnaie fondante, pratiquées au début des années trente en Allemagne.

Il faut y voir le bon sens de Sancho Panza, plutôt que la geste de Don Quichotte.

DG

 

Petit à petit, l’euro fait son nid

La dernière livraison de la Revue d’économie politique fête les dix ans de l’euro et propose un bilan de la monnaie unique.

On y vérifie un fait empirique robuste: en matière de concurrence des monnaies, les positions dominantes ont la vie dure et il était imprudent de s’attendre à ce qu’à brève échéance l’euro se substitue au dollar comme monnaie de référence mondiale.

Le scénario qui se dessine est plutôt celui d’un sytème multipolaire dans lequel quelques monnaies clés coexistent, chacune avec sa sphère d’influence régionale. C’est à cette aune qu’il faut évaluer le dynamisme de l’euro.

Verdict: entre 1999 et 2008, l’euro a connu « un développement international favorable mais limité« , selon A. Benassy-Quéré et Benoît Coeuré.

La position internationale de l’euro se renforce auprès des acteurs publics

L’euro a gagné des points comme monnaie de réserve (monnaie dans laquelle les banques centrales placent leurs réserves en devises): 26,5% des réserves mondiales étaient libéllées en euro à la fin 2008 contre  17,9% en 1999 (respectivement 71 et 64% pour le dollar).

Autre progrès: les pays qui choisissent de rattacher plus ou moins rigidement le cours de leur monnaie à celui  de l’euro (ex:Franc CFA) sont de plus en plus nombreux. L’euro est une monnaie d’ancrage attractive: en 2008, 18,6% des monnaies « ancrées » l’étaient avec l’euro  contre 14,4% en 2003). Toutefois, le dollar et le yen font mieux (de 31,3 à 45,5% pour le premier et de 0 à 14,4% pour le second).

Du côté des acteurs privés, la situation est plus nuancée

L’euro gagne des parts de marchés comme instrument de  règlement  des transactions commerciales entre la zone euro et l’extérieur: désormais, 56,6% des exportations  de  la zone sont libellées  en euro (46,7% en 2001). C’est également le cas pour 45,4 % des importations, contre 44,4% en 2001.

Cependant, la monnaie unique n’est pas plus utilisée sur le marché des changes qu’il y a dix ans (37% des transactions en avril 2007). Au total, sa fonction de monnaie véhiculaire a peu progressé.

En revanche, l’euro est plus attractif pour les investisseurs qui cherchent à diversifier leur portefeuille (la proportion des encours d’obligations internationales libellés en euros passe ainsi de 21% à 29%).

Globalement, l’euro consolide son statut de monnaie régionale mais n’accède pas au rang de monnaie mondiale

Toutefois, soyons juste, l’euro partait avec « 4 handicaps » face au dollar:

  • La fragmentation des marchés obligataires
  • L’avantage acquis du dollar comme unité de compte et de paiement sur la plupart des marchés de matières premières et énergétiques (position qui s’auto-entretient en raison des économies de transaction et de réseaux liées à l’usage d’une seule monnaie)
  • Le rythme de croissance économique relativement faible de la zone euro.
  • La gouvernance économique « non stabilisée » de l’euro (par exemple, l’absence de véritable coopération budgétaire).

DG

Agnès Benassy-Quéré, Benoît Coeuré, « Le rôle international de l’euro« , Revue d’économie politique, 120 (2), mars 2010. Et, des mêmes auteurs,  « Economie de l’euro », La découverte, n°336, 2002.

A propos des différentes fonctions que remplit une monnaie internationale:voir ici (p.3).

Plans d’austérité européens et monnaie unique

Les plans de rigueur se multiplient sur le continent européen. 

Imaginons que ces tours de vis budgétaires s’effectuent en l’absence de monnaie unique (dans ce cas, chacun des 16 pays qui composent la zone euro retrouve sa monnaie nationale et laisse sa valeur flotter au gré des marchés).

Le bon vieux modèle macroéconomique « Mundell-Fleming » prédit  des dépréciations monétaires en cascade, comme aux riches heures des années trente. Par contagion, l’ensemble des économies européennes s’enfonceraient encore plus dans le marasme économique.

Pourquoi? parce qu’un pays qui diminue sa dépense globale en  restreignant les dépenses publiques provoque une diminution des taux d’intérêt, une sortie nette de capitaux et, en changes flexibles,  une dépréciation de sa monnaie (dans le graphique ci-dessus, c’est-ce qui se passe lorsque la droite IS glisse vers la gauche).

Pour les mêmes raisons, Paul Krugman (qui m’a mis la puce à l’oreille) exprime  son inquiétude quant à l’impact des restrictions budgétaires européennes sur l’économie américaine via la remontée du dollar: « The global transmission of european austérity« ).

D. G