Yanis Varoufakis s’oppose fermement au nationalisme

varougarou

« Je tiens à différer de ceux qui ont imputé la crise de l’Europe « à l’Allemagne » et « aux Allemands ». Je me suis toujours opposé à cela pour deux raisons. Tout d’abord, « les Allemands » ça n’existe pas. Pas plus que « les » Grecs. Ou « les » Français. (…) En 1929, un accident à Wall Street a commencé le processus qui a démantelé la monnaie commune de l’époque – le Gold Standard. En 2008, un autre accident à Wall Street a commencé le processus de fragmentation de la zone euro. À ces deux occasions, les Français se retournèrent contre les Allemands, les Allemands contre les Français, avant que les Français ne se retournent contre les Français, les Grecs contre les Grecs et les Allemands contre les Allemands. À ces deux occasions, dans les années 1930 et maintenant, les seuls bénéficiaires ont été les bigots, les nationalistes, les xénophobes, les misanthropes. L’œuf du serpent n’a pas mis longtemps à éclore dans de telles circonstances.
(…)
Donc, jamais plus de stéréotypes sur les Grecs, les Allemands, les Français, tout le monde. Tendons la main à tous ceux qui veulent refaire de l’Europe un royaume démocratique de prospérité partagée. Chers amis, la diversité et la différence n’ont jamais été le problème de l’Europe. Notre continent a commencé à se réunir avec de nombreuses langues et des cultures différentes, mais il est en train de finir divisé par une monnaie commune. Pourquoi ? Parce que nous laissons nos dirigeants faire quelque chose qui ne peut pas être fait : dépolitiser l’argent, pour faire de Bruxelles, de l’Eurogroupe, de la BCE, des zones franches apolitiques. Quand la politique et l’argent sont dépolitisés ce qui se passe, c’est que la démocratie meurt. »

Extrait du discours prononcé le dimanche 23 août à Frangy-en-Bresse.

Les errements économiques et politiques de Jacques Sapir

impasse

Le troublé crée par la préconisation d’un « Front de Libération Nationale » anti Euro va s’amplifiant. Les explications embarrassées et contradictoires de son auteur, Jacques Sapir, se traduisent par une arrogance de plus en plus prononcée vis-à-vis de ses nombreux contradicteurs. 

Je reprends ici l’essentiel du dernier billet de Jacques Sapir, agrémenté de remarques personnelles inscrites en rouge dans le texte, à l’instar d’un corrigé de copies d’élèves…celles qui sont à l’horizon de cette fin de mois d’août.

Le débat qui s’est engagé au sujet de la possibilité, ou non, de constituer des « fronts » dans la lutte contre le système politique qui s’est constitué autour de l’Euro révèle les inconséquences d’un certain nombre d’intervenants. Ces inconséquences peuvent se situer au niveau de l’analyse, comme elles peuvent se situer au niveau de l’action politique. Ces inconséquences désarment ainsi les courants d’idées et les courants politiques, qui sont engagés dans le combat contre l’austérité et l’Euro.

Inconséquences analytiques

La première de ces inconséquences vient du fait de considérer l’Euro seulement comme une monnaie, et donc de n’aborder la question que sous l’angle économique. Non que ce dernier ne soit important. Les conséquences économiques de l’Euro sont pour certaines, immédiates et directes sur la croissance et le niveau d’activité économiques [ Mr Sapir semble croire que le débat économique est clos et que le procès économique de l’Euro s’est terminé par une condamnation définitive. Or, contrairement à ce que racontent les souverainistes, le PIB/hab de la zone euro a augmenté aussi rapidement que celui des Etats-Unis entre 1999 et 2011]. Ce qui joue le rôle déterminant est ici le fait que l’Euro fonctionne en réalité comme un système de parités fixes entres les différentes économies, comme l’ancien étalon-or [Non, il s’agit d’un système de monnaie unique avec banque centrale unique et liberté de mouvements de capitaux] . Le système de l’étalon-or avait eu des conséquences catastrophiques dans les années 1930, et l’Euro a les mêmes conséquences aujourd’hui [Non. La catastrophe de l’étalon-or a été causée par l’irréalisme des parités monétaires au sortir de la guerre de 14-18, alors que, pour ne prendre que la France, la valeur de l’Euro a été fixée à un taux non surévalué. L’effondrement du système financier durant l’entre-deux-guerres à beaucoup à voir avec les égoïsmes nationaux, les conséquences financières du traité de Versailles et l’impossibilité pour les Etats-Unis de prendre le relais  de l’Angleterre en tant que puissance hégémonique capable d’imposer une coopération. A la différence des années trente, l’Euro a évité des dévaluations compétitives destructrices et la BCE, il est vrai tardivement, a joué le rôle de prêteur en dernier ressort auprès des pays en difficultés].  Mais, ces conséquences viennent aussi de l’influence prise par la financiarisation qui a pris un nouveau tournant avec la mise en place de l’Euro [Non, l’Euro n’a pas donné lieu à une explosion des titres financiers libellés en euros, ni à une explosion des crédits à l’intérieur de la zone euro. Les pays du Sud de la zone Euro ont connu un endettement cohérent avec leur taux de croissance supérieur à celui des pays du Centre de la zone Euro. L’Euro n’a pas particulièrement favorisé les bulles spéculatives immobilières. Des bulles d’ampleur équivalente ont existé avant l’Euro et hors de la zone Euro. La crise financière européenne s’explique par un décalage de croissance entre le Sud et l’Allemagne, qui a provoqué des transferts de capitaux de l’Allemagne et du reste du monde vers les marchés immobiliers florissants du sud de l’Europe]. Ces conséquences là sont indirectes mais sont effectivement importantes. La crise de 2007-2008 n’aurait ainsi pas eu les mêmes conséquences en Europe sans l’Euro [Bien au contraire. Sans l’Euro, la défiance vis-à-vis du dollar aurait été plus forte et les marchés mondiaux auraient absorbé encore plus de crédits titrisés, puisque ces derniers étaient des substitut au dollar, comme l’explique Michel Aglietta]. La dimension simplement économique des conséquences de l’Euro pourrait donc justifier que l’on se prononce contre. Mais, c’est s’aveugler gravement que de ne pas voir que les implications de l’Euro vont bien au-delà de ces seuls faits. [Mr Sapir néglige les évolutions du système Euro: union bancaire, Quantitative easing de la BCE, afin de mieux « démontrer » la fatalité d’une explosion du système qu’il prédit chaque année, et qui n’arrive jamais].

L’Euro est un projet politique. Pour les promoteurs de la monnaie unique, et il ne s’en sont jamais cachés, il s’agissait de faire subir à l’Union européenne un saut décisif vers le fédéralisme, mais de le faire de manière implicite, sans jamais demander une validation démocratique dont ces mêmes promoteurs pressentaient qu’elle serait refusée [Idée reçue. Il en va du marché unique comme de la monnaie unique: ces institutions politiques ont été mises en place pour ne pas avoir à parler de fédéralisme, et non pas pour préparer l’avènement de l’Europe politique]. La nature antidémocratique du projet est inscrite dans ce dernier dès l’origine. [Monsieur Sapir oublie que les Français ont voté pour l’Euro] Il s’agissait donc, dans l’esprit de ces promoteurs, de faire basculer de manière décisive les règles et les méthodes de gouvernement pour les pays qui l’adopterait. L’Euro, ce n’est donc pas seulement des institutions explicites comme la Banque Centrale Européenne ou implicites comme l’Eurogroupe. C’est aussi un principe de gouvernement qui, du fait des conséquences économiques de l’Euro s’affirme sous la forme d’une évidence progressivement à tous ceux qui l’acceptent. Elle les amène, ou les contraints à accepter, le démantèlement de l’ensemble des institutions sociales, qu’il s’agisse des différentes mesures prises depuis 1945 ou du Code du travail. L’Euro est donc à l’origine de la grande régression qui est en train de se produire sur le terrain social. Mais, l’Euro fonctionne aussi comme un cadre qui vide la démocratie de son contenu, et progressivement de son sens [Toute l’Europe vit à l’heure néolibérale. Les pire régressions sociales de ces dernières années ont eu lieu en dehors de la zone euro (Nord de l’Europe et Angleterre où le revenu disponible par ménage stagne depuis 10 ans) et dans les pays où l’état social n’est pas encore solidement implanté (Grèce)].

On peut voir, à partir de l’Euro, se matérialiser l’idée d’un gouvernement par les règles, gouvernement qui est celui des « experts » anonymes, de ces personnes grises et irresponsables qui exercent aujourd’hui une réalité de plus en plus importante du pouvoir. Ce principe de gouvernement constitue la plus formidable subversion de la démocratie auquel on ait assistée depuis 1945[1]. C’est la raison fondamentale de l’assaut frontal contre la souveraineté populaire et contre la démocratie [2 Grecs sur 3 ne veulent pas sortir de la zone Euro, 60% des ouvriers français sont pour l’Euro etc…]auquel on a assisté lors de la crise grecque de juin et juillet dernier. Ce gouvernement par les règles est consubstantiel avec l’influence de ce que l’on appelle le « néo-libéralisme »[2]. Il va bien au-delà du simple ordo-libéralisme promu par l’Allemagne[3]. C’est commettre une erreur que de limiter la réflexion à ce seul aspect. L’ordo-libéralisme n’est que la forme particulière prise à un moment donné par ce gouvernement par les règles. Si le principe même du gouvernement par les règles impose de prendre des distances avec l’ordo-libéralisme, il convient de savoir que le système le fera sans remords ni regrets. L’Euro est en réalité une manifestation de ce que Michel Foucault appelait la « biopolitique », c’est à dire la disparition de la politique derrière des principes pseudo-naturels[4].[Pauvre Michel Foucault…L’ordolibéralisme est à ses yeux une construction très différente du vieux libéralisme qui était fondé sur des principes pseudo-naturels. De plus, la conception foucaldienne du pouvoir est totalement étrangère à la focalisation sapirienne sur une seule et unique institution, l’Euro. Ajoutons que Michel Foucault était sensible aux aspects contradictoires du néolibéralisme, qui gouverne les individus à distance et donc leur accorde une marge de liberté supplémentaire par rapport à la gouvernementalité antérieure.]

La nature éminemment politique de l’Euro constitue ses institutions, explicites ou implicites, en une totalité qui fait système. Il est donc profondément inconséquent de réduire la question de l’Euro à des questions économiques, aussi juste soient-elles, ou à des questions sociales.

(…)

Inconséquences politiques

Il n’y a pas que [Lourdeur de style] dans l’analyse où l’on trouve des positions inconséquentes. De fait l’inconséquence politique existe aussi, et elle est en réalité bien plus grave que l’inconséquence analytique.

La crise grecque fut-elle une simple péripétie ou a-t-elle constitué un point de rupture, une césure séparant une période d’une autre ? De très nombreux analystes pensent que nous sommes entrés dans une nouvelle phase avec les événements de juin et juillet 2015, et ils ont raison [Non, la crise grecque a révélé des rouages et des rapports de force qui s’étaient exercés sur le Portugal, l’Italie ou l’Espagne]. L’assaut brutal mené par les institutions européennes contre un Etat souverain, l’absence de toute négociation réelle, et le déni de démocratie qui en a résulté ont bien provoqué un changement brutal des représentations à l’échelle européenne [Jugement partial. La férocité des créancier s’est appuyée sur le conservatisme financier qui suit souvent la mise en œuvre de plans de relance, et contre lequel Keynes s’était insurgé en 1937. La Grèce n’a pas seulement attiré contre elle ses créanciers (d’ailleurs très divisés) mais aussi des opinions publiques souverainistes tout autant attachées au principe de non solidarité financière que le Dr Schauble. Les souverainistes de droite ont contribué à la démolition de l’économie grecque, celle-ci jouant le rôle de  bouc émissaire  ]l’ensemble des éléments conduisant à ces actes d’une brutalité inouïe étaient déjà en place en Europe depuis plusieurs années, et que certaines des méthodes avaient été employées contre le gouvernement chypriote en 2013. Mais, le niveau de violence, qu’elle soit symbolique ou réelle, le mépris affiché pour des actes démocratiques, ont franchi une nouvelle étape. Surtout, la représentation de ce qui se passait a eu un très large écho non seulement en Grèce mais dans toute l’Europe. On peut considérer que c’est le changement au niveau des représentations politiques qui a été réellement décisif. L’emploi de mots comme « trahison », « capitulation », ou « résistance », mots dont ont usé quasiment tous les commentateurs politiques, indique bien que quelque chose de décisif s’est produit tant en Grèce qu’à propos de la Grèce. Une accumulation quantitative se transforme en un changement qualitatif [Jacques Sapir emprunte un tour de phrase dont raffole Eric Zemmour, qui lui même l’a emprunté à Engels]. Nous en sommes là.

A une nouvelle période correspond de nouvelles taches [Les anciens gauchistes reconnaîtront un style léniniste]. Si la nature des objectifs reste la même, la disparition de l’Euro compris comme clef de voute d’un système profondément anti-démocratique fonctionnant au sein de l’Union européenne, la configuration politique nécessaire change. Elle impose désormais la constitution de « fronts », allant au-delà des alliances traditionnelles. C’est la constatation faite par Stefano Fassina[6], que j’ai reprise [reprise et déformée, car l’entourage de Stéfano, si ce n’est lui même, condamne l’élargissement du front anti euro aux partis xénophobes comme le FN], et qui fut aussi reprise par un certain nombre d’acteurs. Cette notion de « fronts » impose, aux uns et aux autres de sortir de « l’entre soi ». Car, si une alliance repose sur de larges points communs, la dynamique des « fronts » réduits ces points communs au strict indispensable pour atteindre aux objectifs visés. Ne pas comprendre que le changement dans la situation politique impose un changement dans les formes d’action politique est justement une forme de cette inconséquence politique [L’inconséquence politique est du côté de Mr Sapir, qui veut répondre à l’antidémocratie européenne par une coordination politique avec des forces antidémocratiques ou autoritaires. Mais il est vrai que Mr Sapir a concocté un plan de sortie de la France de l’euro en 6 mois, par le biais de l’article 16 de la Constitution…].

Mais, même chez des dirigeants politiques qui, semblait-il, avaient compris le sens de la nouvelle situation, on n’est pas à l’abri de formulations inconséquentes. Ainsi, chercher à revenir en arrière, comme l’a fait Eric Coquerel lors de la discussion que nous avons eu le jeudi 28 août sur « Arrêts sur Image », commencer à nier qu’une rupture se soit produite pour finir par l’admettre du bout des lèvres, c’est aussi une grave inconséquence politique. Que le Parti de Gauche veuille se coordonner avec d’autres formations européennes de la gauche radicale sur ce qu’il appelle le « plan B » se comprend parfaitement. Qu’il limite cette coordination à cette seule aire politique, qu’il ne pose pas la question d’une coordination allant au-delà de son aire politique traditionnelle, revient à refuser de traduire dans les actes les conséquences du changement de période. Or, la nouvelle période rend l’entre soi suicidaire.[L’hypocrisie de Mr Sapir est à son comble. Réalisée en coordination avec le FN, le jour de l’exclusion de  Jean-Marie le Pen, l’opération du Front antiEuro était vitale pour que le FN maintienne sur les questions européennes une distance programmatique avec les partis de gauche déconcertés par le sort réservé à la Grèce et à Syriza. Alors que la gauche européenne est en train d’ouvrir les yeux sur certaines réalités, Sapir fait la proposition irréaliste d’un Front antiEuro incluant les xénophobes afin que ces derniers continuent d’apparaître comme les opposants les plus fermes à l’Euro.].

La question des rapports avec des forces n’appartenant pas au même arc politique que le sien est donc posée. Car, on pressent bien qu’aucune force à gauche ne pourra atteindre par seule croissance interne ou par des alliances avec des proches la masse critique nécessaire pour se hisser au niveau des responsabilités de la période [CQFD. Existe-t-il une majorité électorale pour la sortie de l’Euro en France?]. Cette question n’est pas posée sans principes, et le premier doit être la vérification d’une compatibilité minimale des objectifs ce qui aboutira à exclure certaines forces, aujourd’hui le Front National [Exclure le FN est vital puisque le FN élabore un programme xénophobe et autoritaire]. Mais, cette question ne doit pas être posée sans implications pratiques et concrètes. De ce point de vue, l’attitude du Parti de Gauche qui reconnaît par une main ce changement de situation, mais qui cherche à en limiter les conséquences de l’autre, pose un véritable problème. Et ce, d’autant plus, que les choses bougent par ailleurs. La présence de Jean-Pierre Chevènement à l’Université d’été deDebout la France de Nicolas Dupont-Aignan, le samedi 29, août est significative. Que Jean-Luc Mélenchon refuse de faire tribune commune avec Nicolas Dupont-Aignan, comme il avait été entendu il y a quelques jours montre que le sectarisme continue de polluer l’action politique. Car, tout le monde comprend que Mélenchon et Dupont-Aignan n’ont pas les mêmes idées sur bien des terrains, et peuvent même s’opposer de manière très violente l’un à l’autre. Mais, ce qu’impose cette nouvelle période dans laquelle nous sommes entrés est que l’on vérifie la possibilité d’un accord sur la question de l’Euro, c’est de savoir si des dirigeants politiques sont capables de discerner ce qui relève de la « cuisine » politique et ce qui relève de l’intérêt général [La démonstration que la sortie de l’Euro est une option hautement souhaitable pour la France n’a pas été apportée par Mr Sapir. La thématique de l’europhobie rassemble les souverainistes, c’est tout.]. Laisser au sectarisme le choix du calendrier, c’est une troisième forme d’inconséquence politique.

Le problème, ici, est que l’accumulation des inconséquences, que ce soit celles des analystes et des intellectuels dont certains semblent plus préoccupés de leur virginité politique que du bien commun, ou que soit celles des dirigeants politiques, aura un coût politique énorme. Ces inconséquences empêchent aussi d’éduquer militants [L’éducation implique l’absence de confusion, or les explications alambiquées de Mr Sapir sur la nature du FN ne contribuent à éduquer personne], adhérents et sympathisants aux taches qui se profilent et risquent fort de ne laisser le choix qu’entre l’impuissance totale ou la véritable confusion des motifs, car aucune limite ne sera plus possible alors. De ce point de vue, il est urgent de se remettre à faire de la politique dans le sens le plus noble de cette dernière [La noblesse de la proposition sapirienne a échappé à beaucoup de monde, mais pas aux arrivistes du FN].

[1] Voir Sapir J., Les économistes contre la démocratie, Paris, Le Seuil, 2002.

[2] Denord F., Néo-libéralisme version française, histoire d’une idéologie politique, Paris, Demopolis, 2007

[3] Dont les racines sont étudiées dans Friedrich C-J, « The Political Thought of Neo-Liberalism », American Political Science Review, 1955, 49/2, pp. 509-525.

[4] Foucault M., Naissance de la biopolitique, Paris, Gallimard/Seuil, 2004.

[5] Sapir J., La fin de l’eurolibéralisme, Paris, le Seuil, 2006.

[6] Voir http://russeurope.hypotheses.org/4235

Les affabulation souverainistes sur le coût d’un fédéralisme budgétaire européen

 

ouzoDepuis quelques mois, les milieux de l’europhobie bruissent d’une étrange rumeur d’après laquelle l’Allemagne n’aurait aucun intérêt à approfondir l’union monétaire par crainte d’avoir à financer des transferts fédéraux ruineux au profit de l’Europe du Sud.

Un chiffre ébouriffant circule: 232 milliards d’Euros (9% du PIB allemand). Voilà ce que  l’Allemagne devrait verser chaque année pendant 10 ans pour que la Grèce, le Portugal, l’Espagne et l’Italie mettent à niveau leur compétitivité.

Munis de cette statistique apocalyptique, les croyants du Franc ressuscité  essaient de convaincre l’opinion publique que  l’Allemagne préfèrera toujours le statu quo.

Un rapide examen montre que ces chiffres aberrants proviennent de Jacques Sapir, l’économiste et expert en armement russe, compagnon de route du souverainisme.

La fausseté de l’argumentation sapirienne se décline en deux temps:

-Fallace théorique: la théorie économique conditionne le fonctionnement harmonieux d’une union monétaire à l’existence de mécanismes de transferts fédéraux qui visent non pas à niveler les structures économiques mais à aplanir les différentiels de conjonctures. A ce sujet, une étude du Trésor (« Un budget pour la zone Euro« ), parue en octobre 2013, montre qu’un budget de l’ordre de 200 milliards d’Euros (2% du PIB de la zone Euro) serait suffisant pour enclencher une participation de tous les pays à la stabilisation des dettes publiques.  La méthode ne consisterait pas à assommer le contribuable mais à centraliser une part de la fiscalité sur les bénéfices et des dépenses chômage existantes pour soulager les finances des Etats exposés à la récession et retirer un peu de grain à moudre à ceux qui passent entre les gouttes. Ce système aurait l’avantage de transférer au plan fédéral une partie des dettes nées de la crise et de soulager les pays les plus exposés à la pression des marchés financiers. Le cas échéant, l’Allemagne pourrait bénéficier de ce mécanisme en cas de croissance insuffisante, comme cela se vit au début des années 2000. Payé par tous les Etats et destiné à tous, ce mécanisme assurantiel pourrait absorber 20% d’un choc de demande. Des options plus ambitieuses sont envisageables, soit en mutualisant plus de ressources et de dépenses, soit en partageant celles qui sont les plus sensibles à la conjoncture. On comprend que Monsieur Sapir préfère passer sous silence ces projets conformes à la théorie économique la plus élémentaire, car si cela aboutissait à ce que l’Europe prenne en charge une partie des aides sociales, la propagande souverainiste sur « l’Euro des riches » s’effondrerait comme un soufflet.

-Entourloupe mathématique. Il y a quelque chose d’amusant dans le tour de passe-passe qui autorise Jacques Sapir à chiffrer le coût net du fédéralisme pour l’Allemagne (et elle seule, ce qui n’est pas très fédéral convenons en) à quelques 2000 milliards d’euros. Dans un premier temps, on calcule les sommes nécessaires pour que les pays du Sud de la zone Euro récupèrent le retard accumulé en matière de recherche et développement au cours des 10 ans qui ont suivi le lancement de l’Euro (1999-2010). Dans un second temps, on double la mise parce qu’on nous dit que ces pays doivent suivre le rythme des autres dans les dix années suivantes. Dans un troisième temps, on rajoute quelques dizaines de milliards en invoquant de nécessaires mises à niveau du capital humain et de la demande intérieure. Au total, Monsieur Sapir nous explique que le fédéralisme budgétaire impliquerait que la Grèce reçoivent annuellement (et pendant 10 ans)  14% de son PIB, essentiellement de la part du contribuable allemand. Pour justifier ce fabliau, il faut que la méthodologie emprunte  elle même au merveilleux: méconnaissance de la notion de zone monétaire optimale (les transferts budgétaires doivent stabiliser la conjoncture et non pas niveler les structures économiques), simplisme causal (budgets de recherche et développement à l’allemande=productivité allemande?, phobie de l’Euro ( pourquoi démarrer les compteurs en 1999, alors que la productivité industrielle grecque a baissé bien avant l’Euro et non depuis?), conception magique de la politique budgétaire (comment imaginer que les  » économies du Sud » deviennent des  » économies du Nord » en deux quinquennats sapiriens?).

Ainsi donc, parce que les besoins de la cause souverainiste exigent  un chiffre-slogan pour faire entrer dans le crâne des gens la perspective d’un effondrement de la monnaie unique, on  tripatouille les données, on met sous le tapis la théorie économique et l’on caresse dans le sens du poil l’électorat conservateur et nationaliste qui redoute moins la crise que d’avoir à  « payer-pour-les-Grecs » , électorat stupide et borné avec l’appui duquel les dirigeants allemands et français ont entraîné, ou laissé entraînér, l’Europe dans la crise.

John Milios, le marxiste pro européen de Syriza

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John Milios enseigne la politique économique et l’histoire de la pensée économique à l’Université nationale technique d’Athènes. Membre du comité central de Syriza, il fut le principal conseiller économique d’Alexis Tsipras jusqu’à ce que, au mois de mars dernier, un désaccord de fond le conduise à quitter ce poste. John Milios est marxiste, du moins c’est ainsi qu’il se présente. Pour des esprits français, habitués à badiner avec la chose politique, « l’idéologisme » des économistes de Syriza a quelque chose de heurtant. Mais il ne faut pas perdre de vue que la génération des dirigeants de Syriza  s’est éveillée à la politique sous la dictature des Colonels, tandis que nous votions sagement Pompidou et Giscard.

Dans un entretien récent, John Milios explique les raisons de sa rupture avec la ligne d’Alexis Tsipras. Amer, l’économiste juge que référendum grec au sujet de l’austérité fut une erreur doublée d’un lâche calcul. En effet, il a le sentiment que Tsipras cherchait à légitimer son revirement austéritaire sur la base d’une victoire étriquée du NON  annoncée par les sondages. Or, contre toute attente, le NON l’emporta brillamment, ce qui rendit le revirement de Syriza d’autant plus dévastateur pour le moral des forces de gauche.  Milios enrage que le Gouvernement grec n’ait pas voté immédiatement des lois anti-corruption et de justice fiscale, puis engagé un bras de fer déterminé avec la Troïka. Il déplore également l’absence de volonté politique pour promouvoir de nouveaux rapports sociaux de production (coopératives, monnaies parallèles).

On l’aura compris, Milios juge sévèrement son Gouvernement. Toutefois, il se tient à distance des partisans du Grexit et conserve une ligne internationaliste, fidèle en cela aux enseignements les plus élémentaires du marxisme.

Pour qui souhaite s’intéresser aux thèses de John Milios, je recommanderais deux papiers (en anglais):

-Un article écrit avec Dimitris P. Sotiropoulos : « Crisis of Greece or crisis of the euro ? A view from the european periphery, Journal of Balkan and Near Eastern Sudi (September 2010).

-Un article cosigné avec Ch Laskos et Euclides Tsakalotos, « Communist dilemmas on the Greek Euro Crisis: to Exit or not to Exit?

Ces deux papiers ont le mérite de développer une approche de la crise du capitalisme européen alternative à la  Doxa libérale et à sa pseudo critique souverainiste.

En général, les souverainistes reprennent à leur compte la fable monétariste qui nous raconte que les pays ensoleillés de l’Europe sont en déficit parce qu’ils manquent de compétitivité  (taux de change réel surévalué). Ces génies assortissent leur propos d’un schéma Centre-Périphérie de facture assez grossière, d’après lequel la méchante Allemagne exploiterait la Grèce, l’Espagne, l’Italie ou le Portugal, qui ne pourraient se développer qu’en quittant la zone Euro. On retrouve là l’abrutissant mode de pensée nationaliste qui consiste à projeter le schéma de la lutte des classes dans l’arène des relations inter-étatiques, tout en la niant à l’intérieur de chaque pays.

Il n’est pas difficile à John Milios d’écarter d’un revers de main cette sous littérature économico-politique.

Il lui suffit tout d’abord de rappeler que le système de l’Euro est contradictoire. Avant d’entrer en crise, il produisait  une croissance bien plus satisfaisante dans le sud de l’Europe que dans son centre: le PIB grec a augmenté de +124% en Grèce entre 1995 et 2008 contre 17,8% en Allemagne. L’explication du dynamisme au Sud est simple : intégrer ces pays à forte inflation et à forte perspectives de croissance dans un cadre monétaire unique a créé un appel d’air pour les capitaux du centre de l’Europe, ce qui a permis le développement rapide du crédit à l’investissement et à la consommation. Pour le dire clairement, les pays européens dominants intègrent dans l’Euro les pays moins avancés lorsque cela les arrange, puis les en expulsent lorsque les bulles spéculatives éclatent.

Ensuite, Milios nous invite à inverser la causalité traditionnelle : ce n’est pas l’inflation et les hausses de salaires qui ont amoindri la compétitivité de la Grèce ou de l’Espagne, mais le surplus de la balance des capitaux financiers qui a provoqué la hausse de la demande interne, puis celle des importations, des salaires et de l’inflation.

Enfin, l’auteur s’inspire du concept de « chaîne impérialiste globale » (Lénine) pour contester les fantasmagories nationalistes qui voient dans la lutte des Nations le moteur de l’Histoire et appellent les salariés de chaque pays à se soumettre aux intérêts de leur bourgeoisie respective.

En réalité, ce qui unit les bourgeoisies grecques, allemandes et italiennes est plus fort que ce qui les sépare. Leur intérêt collectif est de renoncer au protectionnisme et aux monnaies nationales non seulement pour éliminer les entreprises les moins rentables mais pour imposer également une discipline aux salariés de chaque pays, ces derniers recevant en compensation de l’austérité salariale un accès plus aisé au crédit. L’Euro n’est ni un projet allemand, ni le produit d’une petite caste maléfique et irrationnelle. C’est tout simplement la meilleure option pour les capitalistes européens.

Dans ce contexte, Milios estime que les salariés grecs doivent mener une lutte sur deux fronts :

-combattre les intérêts de leur propre bourgeoisie en instituant une véritable réforme fiscale et en promouvant de nouvelles méthodes de production (autogestion, coopératives)

-chercher des alliances en Europe auprès des salariés des pays du Centre

La sortie de l’Euro peut être une option de dernière instance, mais elle ne saurait être ni un préalable ni une solution magique. Milios redoute que le rejet par principe de l’Euro, accompagné de slogans simplistes assimilant l’Allemagne de Merkel à l’occupation nazie, ne fasse le jeu des nationalistes, dont les intérêts sont étrangers à ceux du salariat. Dans sa perspective authentiquement socialiste, Milios appelle à rejeter l’austérité et à engager immédiatement un processus de transformation sociale.

Lapavitsas, le radical du Grexit

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Il est des gens qui trépignent de briser l’Euro car ils conçoivent les relations internationales comme un jeu à somme nulle où le dindon de la farce est celui qui ne dévalue pas le premier. D’autres caressent l’espoir du « bon Euro »,  l’Euro d’un continent social et durable, l’Euro de l’emploi, de la justice et du bio. Enfin, il y a les croyants de l’austérité, ceux qui dépulpent le présent pour gagner la terre promise où coulent le miel concurrentiel et le lait de la compétitivité.

Peu d’individus ont l’audace de penser hors de ces trois modalités de la Doxa.

L’économiste grec Costas Lapavitsas, universitaire londonien d’obédience keynésiano-marxiste, est de ceux-là.

Connu dans les milieux intellectuels d’extrême gauche pour ses travaux consacrés à la monnaie et à la finance, Costas Lapavitsas n’a jamais caché son opposition radicale à l’Euro, qu’il décline avec talent dans de nombreux articles de presse, en particulier ceux que publie régulièrement le journal progressiste The Guardian.

Avec ses faux airs de De Niro, ce tonique parlementaire a lancé le 17 juillet dernier un appel vibrant pour que le Gouvernement grec respecte ses engagements électoraux et réplique au diktat « néocolonial » de l’Eurogroupe  par la répudiation de la dette grecque, la hausse des salaires, la nationalisation des banques et la sortie de la zone Euro.

Voici un abrégé de ses thèses principales, suivi de quelques liens pour aller plus loin.

  1. L’Euro est le maillon faible du capitalisme financiarisé

L’Europe monétaire et financière s’inscrit dans le contexte mondial et historique du capitalisme parvenu à son 4ième âge, celui de la financiarisation, après l’âge concurrentiel (milieu XIXième), l’âge impérialiste (fin XIXième-1945) et l’âge « keynésien ».

Le règne de la finance s’est imposé à partir des années 1970, dans un contexte de croissance lente, de désordres monétaires et d’internationalisation de la production.

En écho (critique) aux écrits de Rudolf Hilferding (1910), de Lénine (1916), ou ceux de Toni Négri sur l’Empire (2002),  Lapavitsas tire le portrait du Moloch capitaliste en quelques faits stylisés:

Explosion des profits financiers. Les profits des institutions bancaires et financières ne constituent pas un prélèvement parasitaire sur les profits industriels car ils trouvent leur origine dans les retombées asymétriques du progrès technique (baisse plus rapide des coûts de transaction financiers que des coûts de production de biens et services), la stratégie des grandes entreprises à la recherche de placements lucratifs pour leurs capitaux excédentaires, le recentrage des banques sur les ménages, ce qui permet « l’exploitation directe » de ces derniers via les crédits à la consommation ou aux études, et offre aux banques l’occasion de jouer le rôle de médiateurs dans l’achat d’actifs mobiliers destinés à financer la retraite de leurs clients.

Inversion des flux financiers mondiaux : l’expansion et l’instabilité des flux de capitaux a obligé les pays émergents à accumuler d’importantes réserves de change (épargne de précaution) réinvesties dans les pays les plus riches, notamment les Etats-Unis. Vladimir, Léon et Rosa n’en auraient pas cru leurs yeux : désormais, ce sont les pays pauvres qui financent les pays riches.

Institutionnalisation des politiques économiques « pro-capital », notamment par le biais de  banques centrales indépendantes qui s’abritent derrière la confiance que le public place en elles pour mener des politiques favorables aux grands milieux d’affaires.

Idéologie néolibérale, qui justifie l’utilisation de l’Etat pour protéger et étendre les marchés, par exemple en privatisant des services collectifs.

Et l’Euro dans tout ça ?

Tout d’abord, l’Euro n’est pas une chose mais un rapport social, et en l’occurrence, nous explique Lapavitsas, un outil au service des classes et des Etats dominants en Europe.

Pour l’auteur, l’Euro est une entreprise assez grandiose, un projet de monnaie mondiale qui a été voulu par les grandes banques et multinationales européennes afin de les aider dans la compétition internationale.

Comme toutes les monnaies, l’Euro condense les rapports sociaux et dans le cas présent, sa gouvernance témoigne d’un biais considérable en faveur des classes aisées. Toute la machinerie institutionnelle qui soutient l’Euro va dans le même sens : indépendance de la banque centrale, priorité à la lutte contre l’inflation sur le chômage, promotion de la concurrence libre et non faussée, Pacte de Stabilité et de croissance.

Pourquoi un tel système institutionnel ? La réponse est simple : à la différence du dollar, qui émane d’une Nation puissante, l’Euro a été créée par une coalition d’Etats petits et moyens. De ce fait, la monnaie unique a besoin de s’appuyer sur un système institutionnel fédéral non soumis au contrôle populaire, dont le pouvoir de contrainte est d’autant plus fort qu’il faut pallier la fragmentation politique de l’Eurozone.

Or, l’Euro est un désastre à la hauteur des espoirs qui l’ont fondé. Véritable maillon faible du capitalisme mondial, la zone euro affiche des taux de croissance du PIB et de la productivité du travail médiocres et semble affectée bien plus fortement par les conséquences de la crise des subprimes que les Etats-Unis eux-mêmes.

La raison profonde de la crise structurelle de l’euro réside dans la politique mercantiliste de l’Allemagne qui use de l’Euro comme d’un instrument pour dominer l’industrie européenne et notamment empêcher la France de dévaluer pour contrer sa politique salariale et fiscale agressive. Alors que les accords de Bretton Woods avaient conduit à la diffusion mondiale de l’inflation américaine, l’Euro provoque la généralisation de la déflation salariale et permet à l’Allemagne d’exporter son chômage.

  1. La Grèce est le maillon faible de l’Euro

Pour Lapavitsas, il ne fait aucun doute que la Grèce n’aurait jamais dû entrer dans l’UEM.

L’auteur a développé son argumentaire économique dans une étude publiée avec Heiner Flassbeck par l’Institut Rosa Luxemburg en 2013.

Résumons : l’Euro ne peut que détruire l’économie grecque car celle-ci est le reflet inversé de l’économie allemande, pour l’intérêt de laquelle l’Euro a été bâti.

D’une part, l’Euro amplifie la divergence structurelle gréco-allemande en termes de coûts : tandis que les coûts salariaux allemands stagnaient voire diminuaient, ils sur-augmentaient côté hellène en raison de l’afflux de capitaux provoqués par l’accession de ce pays à la monnaie unique et cela sans possibilité de réajustement des coûts relatifs au moyen d’une dévaluation.

D’autre part, lorsque l’ajustement des dépenses internes et des coûts s’est effectué, leurs effets ont été d’autant plus dramatiques que les faiblesses structurelles de la Grèce (bas taux d’exportation +large déficit extérieur) ne laissaient aucune voie de secours à ce pays : les politiques de rigueur aberrantes imposées l’UE ont piégé la Grèce dans la récession (« le permafrost », dit l’auteur) puisque nul débouché extérieur n’est venu compenser l’affaissement des débouchés internes, comme ce fut par exemple le cas en Irlande.

Pour l’auteur, l’incompatibilité entre ces deux économies se double d’une atteinte au « sentiment européen » puisque les salariés allemands, déjà essorés par leurs bas salaires, n’ont aucune envie d’aider au rétablissement des comptes de l’Etat grec, et il est de la plus haute importance pour l’Allemagne de rétablir le fonctionnement « normal » de l’UEM, soit en évacuant de force la Grèce, soit en la modelant à son image.

  1. L’européanisme est le maillon faible de la Gauche

Comment expliquer que des partis, des Gouvernements et tant d’électeurs de Gauche soutiennent l’Euro contre vents et marées?

Pourquoi Syriza n’a-t-il pas travaillé sur un « plan B » de sortie de l’UEM, ne serait-ce que pour mieux négocier avec les créanciers de la Grèce ?

Pour Lapavitsas, la réponse est idéologique : la Gauche est victime d’une maladie qui empire de jour en jour : l’européanisme, c’est-à-dire l’idéologie de l’Europe.

Il s’agit ni plus ni moins que d’un poison qui paralyse la Gauche en lui faisant croire qu’elle a intérêt à sauver l’union monétaire et qu’elle peut transformer le plomb en or (le mythe de l’autre Europe). L’européanisme rend la Gauche sourde aux revendications immédiates de l’électorat populaire et aliène les pays de la périphérie de l’Europe (dont la Grèce) à une « grande fiction » née dans les pays dominants et qui ne que leurs intérêts.

L’européanisme est une maladie tenace, car il s’agit de l’idéal de substitution auquel la Gauche s’accroche depuis qu’elle a tourné le dos au socialisme.

L’européanisme repose sur un internationalisme naïf, l’illusion que l’Euro et l’UE sont les prémisses d’une entité transcendant les différences politiques, sociales et culturelles, non seulement souhaitable pour tous mais aussi possible à mettre en œuvre. L’auteur rejette le mythe du « peuple européen » comme une fiction appauvrissante,  négatrice de la grande diversité culturelle européenne. Il y voit une chimère suffisamment inquiétante pour que prospèrent les partis d’extrême droite.

Que faire ?

Pour l’auteur, il est urgent de déconstruire l’Euro et de lui substituer un mécanisme de changes fixes et ajustables accompagné de contrôles des capitaux.

A brève échéance, il ne cache pas que le Grexit imposera une nouvelle récession à son pays, mais l’économie devrait rebondir au bout de trois à six mois et renouer avec un rythme rapide de croissance. Pour minimiser les coûts du Grexit, il préconise la nationalisation du secteur bancaire et une dévaluation modérée.

Lapavitsas insiste sur l’urgence d’une action pour sauver l’économie grecque et l’esprit de solidarité européen. Il exhorte la Gauche à regarder la vérité en face et à admettre qu’aucune politique alternative au néolibéralisme, y compris le keynésianisme modéré de Syriza ou de Podemos n’est compatible avec l’Euro.

A la différence de Karl Marx, qui rejetait le rêve hugolien des Etats-Unis d’Europe comme une diversion qui détournait les révolutionnaires de la prise du pouvoir dans chaque Etat nation, Lapavitsas flétrit l’Européanisme en tant qu’il ruine l’idée même de changement social et condamne tous les salariés européens, allemands ou non, à la stagnation.

To break austerity, Greece must break from Euro. The Guardian, 2 mars 2015.

A left strategy for europe reply to Michel Husson, International Viewpoint, 13 april 2011

Finance and globalisation. Toward a political economy approach.

Financial systems and capital markets. An alternative view. 1997

The systemic crisis of the Euro. Rosa Luxemburg Stiftung. 2013

 

Pourquoi la France n’a plus besoin du Franc

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Bien que les Français aient voté l’abandon du Franc, le débat fait encore rage.

Tous les jours, les adversaires de l’Euro nous jouent une valse à trois temps:

1/ L’Euro c’est pas bien, il nous empêche de dévaluer

2/ L’Euro c’est mal, c’est le cheval de Troie des capitaux spéculatifs

3/ L’Euro c’est pas glop, il nous prive de la politique monétaire et nous barre la route du plein emploi

Cette jérémiade en trois volumes, quand on veut bien se pencher dessus, n’est qu’une version farfelue du célèbre « triangle d’incompatibilité » de Robert Mundell, dont le subtil message n’a pas été compris.

Reprenons les choses dans l’ordre.

1/ La France n’a pas pas intérêt à récupérer sa monnaie pour rétablir sa compétitivité. En effet, il est assez renseigné dans la littérature économique que la principale explication des difficultés que rencontre notre pays pour produire autant de biens industriels que l’exigent la demande interne et externe ne réside ni dans le manque de marges, ni dans le dérapage des salaires, ni dans les RTT. La cause essentielle trouve son origine dans le coût excessif des services (construction, services aux entreprises, hôtellerie), qui attire trop de ressources vers ces activités, au détriment de l’industrie, alors que les consommateurs reportent leurs achats vers les biens industriels, relativement moins onéreux. Ce hiatus entre forte demande et offre inélastique explique la montée des importations industrielles, ainsi que les destructions d’emplois. Dans ce contexte, dévaluer est tout simplement hors sujet, voire dangereux en termes d’inflation. Qui plus est, le lamento à propos de l’Euro-qui-tue-nos-marges-industrielles est tout simplement une blague. En effet, s’il était avéré que l’appréciation de la monnaie obligeât nos firmes à baisser leurs prix de vente, au risque de perdre en profit et capacité d’innovation, et que les phases de dévaluation- dépréciation fussent mises à profit pour récupérer des marges, au détriment de la conquête de nouveaux marchés, nos entreprises auraient plutôt intérêt à la stabilité du taux de change vis-à-vis de leurs principaux débouchés , afin de préserver à long terme leurs parts de marchés et de lisser les évolutions conjoncturelles de leurs marges bénéficiaires. Enfin, les noirs desseins que l’on prête à l’Allemagne, censée détruire l’industrie française, sont injustes. En réalité, l’Allemagne n’a fait que récupérer les parts de marchés qu’elle avait perdues consécutivement à sa réunification. Ajoutons que les adeptes du retour au Franc ne comprennent pas que réintroduire le risque de change inciterait nos entreprises à se délocaliser vers l’éventuelle zone mark (dont le cours serait plus stable) ou les pousserait à développer leurs importations de composants étrangers, afin de se protéger contre les aléas du change.

2/ Passons à la question des flux de capitaux. L’argumentaire nationaliste se complait dans une démagogie anti-financière qui nous ramène à l’âge pré-scientifique de la pensée économique. Contrairement aux idées reçues, la crédibilité de la monnaie européenne a donné plus de marges de manoeuvre à notre économie: les entreprises ont pu accélérer leur désendettement et investir plus, les administrations publiques ont financé leurs déficits sans avoir recours à l’impôt et l’ensemble de l’économie française a étanché son besoin de financement, écartant ainsi la nécessité d’un ajustement par la contraction de la demande. Ajoutons que sans l’Euro, en 2009, la spéculation et la panique financière auraient balayé notre économie, comme ce fut le cas dans quelques républiques baltiques, en Hongrie, au Royaume-Uni ou en Islande.

3/ La France n’a nul besoin de récupérer sa souveraineté monétaire pour la simple et bonne raison que la souveraineté réelle s’était évanouie bien avant l’Euro. On devrait se souvenir du niveau élevé qu’atteignirent les taux d’intérêt aux riches heures de la « zone mark », quand ce pays fixait les taux pour toute l’Europe dans son seul intérêt. Combien de livres, combien d’articles, à cette époque, pour attribuer le chômage de masse aux taux d’intérêts trop élevés…Aujourd’hui, au sein de l’ union monétaire, chaque pays pèse dans les décisions de politique monétaire, à raison de son poids économique. La France a abandonné une souveraineté monétaire nominale pour une souveraineté réelle. Ce que les adversaires de l’Euro ne comprennent pas c’est que la sécurisation du taux de change et l’accès aux marchés des capitaux constituent une avancée économique qui compense la perte de l’autonomie monétaire. Revenir en arrière, d’après le triangle de Mundell, exposerait notre monnaie aux affres de la spéculation, à moins de s’isoler du marché des capitaux et d’instaurer un contrôle des changes illusoire et contre-productif.

Cassandres mal intentionnées, les nostalgiques du Franc passent leur temps à annoncer des catastrophes pour mieux les faire advenir. Or nous savons à quoi mène l’égoïsme sous badigeon patriotique. Dès que Madame Merkel a semé le doute sur le soutien à la Grèce, en 2011, une seconde tempête financière nous a replongé dans la récession. On mesure les conséquences d’une sortie impromptue de la France de l’UEM, qu’aucune spéculation ne nous impose et que nul dérapage inflationniste ne justifie.

Fort heureusement, les partisans du Franc ressuscité continueront à prêcher dans le désert, car la sociologie électorale nous informe que ni les plus de 60 ans, épargnants avisés, ni les actifs diplômés ne souhaitent ce grand bond en avant dans l’inconnu.