Les affabulation souverainistes sur le coût d’un fédéralisme budgétaire européen

 

ouzoDepuis quelques mois, les milieux de l’europhobie bruissent d’une étrange rumeur d’après laquelle l’Allemagne n’aurait aucun intérêt à approfondir l’union monétaire par crainte d’avoir à financer des transferts fédéraux ruineux au profit de l’Europe du Sud.

Un chiffre ébouriffant circule: 232 milliards d’Euros (9% du PIB allemand). Voilà ce que  l’Allemagne devrait verser chaque année pendant 10 ans pour que la Grèce, le Portugal, l’Espagne et l’Italie mettent à niveau leur compétitivité.

Munis de cette statistique apocalyptique, les croyants du Franc ressuscité  essaient de convaincre l’opinion publique que  l’Allemagne préfèrera toujours le statu quo.

Un rapide examen montre que ces chiffres aberrants proviennent de Jacques Sapir, l’économiste et expert en armement russe, compagnon de route du souverainisme.

La fausseté de l’argumentation sapirienne se décline en deux temps:

-Fallace théorique: la théorie économique conditionne le fonctionnement harmonieux d’une union monétaire à l’existence de mécanismes de transferts fédéraux qui visent non pas à niveler les structures économiques mais à aplanir les différentiels de conjonctures. A ce sujet, une étude du Trésor (« Un budget pour la zone Euro« ), parue en octobre 2013, montre qu’un budget de l’ordre de 200 milliards d’Euros (2% du PIB de la zone Euro) serait suffisant pour enclencher une participation de tous les pays à la stabilisation des dettes publiques.  La méthode ne consisterait pas à assommer le contribuable mais à centraliser une part de la fiscalité sur les bénéfices et des dépenses chômage existantes pour soulager les finances des Etats exposés à la récession et retirer un peu de grain à moudre à ceux qui passent entre les gouttes. Ce système aurait l’avantage de transférer au plan fédéral une partie des dettes nées de la crise et de soulager les pays les plus exposés à la pression des marchés financiers. Le cas échéant, l’Allemagne pourrait bénéficier de ce mécanisme en cas de croissance insuffisante, comme cela se vit au début des années 2000. Payé par tous les Etats et destiné à tous, ce mécanisme assurantiel pourrait absorber 20% d’un choc de demande. Des options plus ambitieuses sont envisageables, soit en mutualisant plus de ressources et de dépenses, soit en partageant celles qui sont les plus sensibles à la conjoncture. On comprend que Monsieur Sapir préfère passer sous silence ces projets conformes à la théorie économique la plus élémentaire, car si cela aboutissait à ce que l’Europe prenne en charge une partie des aides sociales, la propagande souverainiste sur « l’Euro des riches » s’effondrerait comme un soufflet.

-Entourloupe mathématique. Il y a quelque chose d’amusant dans le tour de passe-passe qui autorise Jacques Sapir à chiffrer le coût net du fédéralisme pour l’Allemagne (et elle seule, ce qui n’est pas très fédéral convenons en) à quelques 2000 milliards d’euros. Dans un premier temps, on calcule les sommes nécessaires pour que les pays du Sud de la zone Euro récupèrent le retard accumulé en matière de recherche et développement au cours des 10 ans qui ont suivi le lancement de l’Euro (1999-2010). Dans un second temps, on double la mise parce qu’on nous dit que ces pays doivent suivre le rythme des autres dans les dix années suivantes. Dans un troisième temps, on rajoute quelques dizaines de milliards en invoquant de nécessaires mises à niveau du capital humain et de la demande intérieure. Au total, Monsieur Sapir nous explique que le fédéralisme budgétaire impliquerait que la Grèce reçoivent annuellement (et pendant 10 ans)  14% de son PIB, essentiellement de la part du contribuable allemand. Pour justifier ce fabliau, il faut que la méthodologie emprunte  elle même au merveilleux: méconnaissance de la notion de zone monétaire optimale (les transferts budgétaires doivent stabiliser la conjoncture et non pas niveler les structures économiques), simplisme causal (budgets de recherche et développement à l’allemande=productivité allemande?, phobie de l’Euro ( pourquoi démarrer les compteurs en 1999, alors que la productivité industrielle grecque a baissé bien avant l’Euro et non depuis?), conception magique de la politique budgétaire (comment imaginer que les  » économies du Sud » deviennent des  » économies du Nord » en deux quinquennats sapiriens?).

Ainsi donc, parce que les besoins de la cause souverainiste exigent  un chiffre-slogan pour faire entrer dans le crâne des gens la perspective d’un effondrement de la monnaie unique, on  tripatouille les données, on met sous le tapis la théorie économique et l’on caresse dans le sens du poil l’électorat conservateur et nationaliste qui redoute moins la crise que d’avoir à  « payer-pour-les-Grecs » , électorat stupide et borné avec l’appui duquel les dirigeants allemands et français ont entraîné, ou laissé entraînér, l’Europe dans la crise.

John Milios, le marxiste pro européen de Syriza

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John Milios enseigne la politique économique et l’histoire de la pensée économique à l’Université nationale technique d’Athènes. Membre du comité central de Syriza, il fut le principal conseiller économique d’Alexis Tsipras jusqu’à ce que, au mois de mars dernier, un désaccord de fond le conduise à quitter ce poste. John Milios est marxiste, du moins c’est ainsi qu’il se présente. Pour des esprits français, habitués à badiner avec la chose politique, « l’idéologisme » des économistes de Syriza a quelque chose de heurtant. Mais il ne faut pas perdre de vue que la génération des dirigeants de Syriza  s’est éveillée à la politique sous la dictature des Colonels, tandis que nous votions sagement Pompidou et Giscard.

Dans un entretien récent, John Milios explique les raisons de sa rupture avec la ligne d’Alexis Tsipras. Amer, l’économiste juge que référendum grec au sujet de l’austérité fut une erreur doublée d’un lâche calcul. En effet, il a le sentiment que Tsipras cherchait à légitimer son revirement austéritaire sur la base d’une victoire étriquée du NON  annoncée par les sondages. Or, contre toute attente, le NON l’emporta brillamment, ce qui rendit le revirement de Syriza d’autant plus dévastateur pour le moral des forces de gauche.  Milios enrage que le Gouvernement grec n’ait pas voté immédiatement des lois anti-corruption et de justice fiscale, puis engagé un bras de fer déterminé avec la Troïka. Il déplore également l’absence de volonté politique pour promouvoir de nouveaux rapports sociaux de production (coopératives, monnaies parallèles).

On l’aura compris, Milios juge sévèrement son Gouvernement. Toutefois, il se tient à distance des partisans du Grexit et conserve une ligne internationaliste, fidèle en cela aux enseignements les plus élémentaires du marxisme.

Pour qui souhaite s’intéresser aux thèses de John Milios, je recommanderais deux papiers (en anglais):

-Un article écrit avec Dimitris P. Sotiropoulos : « Crisis of Greece or crisis of the euro ? A view from the european periphery, Journal of Balkan and Near Eastern Sudi (September 2010).

-Un article cosigné avec Ch Laskos et Euclides Tsakalotos, « Communist dilemmas on the Greek Euro Crisis: to Exit or not to Exit?

Ces deux papiers ont le mérite de développer une approche de la crise du capitalisme européen alternative à la  Doxa libérale et à sa pseudo critique souverainiste.

En général, les souverainistes reprennent à leur compte la fable monétariste qui nous raconte que les pays ensoleillés de l’Europe sont en déficit parce qu’ils manquent de compétitivité  (taux de change réel surévalué). Ces génies assortissent leur propos d’un schéma Centre-Périphérie de facture assez grossière, d’après lequel la méchante Allemagne exploiterait la Grèce, l’Espagne, l’Italie ou le Portugal, qui ne pourraient se développer qu’en quittant la zone Euro. On retrouve là l’abrutissant mode de pensée nationaliste qui consiste à projeter le schéma de la lutte des classes dans l’arène des relations inter-étatiques, tout en la niant à l’intérieur de chaque pays.

Il n’est pas difficile à John Milios d’écarter d’un revers de main cette sous littérature économico-politique.

Il lui suffit tout d’abord de rappeler que le système de l’Euro est contradictoire. Avant d’entrer en crise, il produisait  une croissance bien plus satisfaisante dans le sud de l’Europe que dans son centre: le PIB grec a augmenté de +124% en Grèce entre 1995 et 2008 contre 17,8% en Allemagne. L’explication du dynamisme au Sud est simple : intégrer ces pays à forte inflation et à forte perspectives de croissance dans un cadre monétaire unique a créé un appel d’air pour les capitaux du centre de l’Europe, ce qui a permis le développement rapide du crédit à l’investissement et à la consommation. Pour le dire clairement, les pays européens dominants intègrent dans l’Euro les pays moins avancés lorsque cela les arrange, puis les en expulsent lorsque les bulles spéculatives éclatent.

Ensuite, Milios nous invite à inverser la causalité traditionnelle : ce n’est pas l’inflation et les hausses de salaires qui ont amoindri la compétitivité de la Grèce ou de l’Espagne, mais le surplus de la balance des capitaux financiers qui a provoqué la hausse de la demande interne, puis celle des importations, des salaires et de l’inflation.

Enfin, l’auteur s’inspire du concept de « chaîne impérialiste globale » (Lénine) pour contester les fantasmagories nationalistes qui voient dans la lutte des Nations le moteur de l’Histoire et appellent les salariés de chaque pays à se soumettre aux intérêts de leur bourgeoisie respective.

En réalité, ce qui unit les bourgeoisies grecques, allemandes et italiennes est plus fort que ce qui les sépare. Leur intérêt collectif est de renoncer au protectionnisme et aux monnaies nationales non seulement pour éliminer les entreprises les moins rentables mais pour imposer également une discipline aux salariés de chaque pays, ces derniers recevant en compensation de l’austérité salariale un accès plus aisé au crédit. L’Euro n’est ni un projet allemand, ni le produit d’une petite caste maléfique et irrationnelle. C’est tout simplement la meilleure option pour les capitalistes européens.

Dans ce contexte, Milios estime que les salariés grecs doivent mener une lutte sur deux fronts :

-combattre les intérêts de leur propre bourgeoisie en instituant une véritable réforme fiscale et en promouvant de nouvelles méthodes de production (autogestion, coopératives)

-chercher des alliances en Europe auprès des salariés des pays du Centre

La sortie de l’Euro peut être une option de dernière instance, mais elle ne saurait être ni un préalable ni une solution magique. Milios redoute que le rejet par principe de l’Euro, accompagné de slogans simplistes assimilant l’Allemagne de Merkel à l’occupation nazie, ne fasse le jeu des nationalistes, dont les intérêts sont étrangers à ceux du salariat. Dans sa perspective authentiquement socialiste, Milios appelle à rejeter l’austérité et à engager immédiatement un processus de transformation sociale.

Lapavitsas, le radical du Grexit

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Il est des gens qui trépignent de briser l’Euro car ils conçoivent les relations internationales comme un jeu à somme nulle où le dindon de la farce est celui qui ne dévalue pas le premier. D’autres caressent l’espoir du « bon Euro »,  l’Euro d’un continent social et durable, l’Euro de l’emploi, de la justice et du bio. Enfin, il y a les croyants de l’austérité, ceux qui dépulpent le présent pour gagner la terre promise où coulent le miel concurrentiel et le lait de la compétitivité.

Peu d’individus ont l’audace de penser hors de ces trois modalités de la Doxa.

L’économiste grec Costas Lapavitsas, universitaire londonien d’obédience keynésiano-marxiste, est de ceux-là.

Connu dans les milieux intellectuels d’extrême gauche pour ses travaux consacrés à la monnaie et à la finance, Costas Lapavitsas n’a jamais caché son opposition radicale à l’Euro, qu’il décline avec talent dans de nombreux articles de presse, en particulier ceux que publie régulièrement le journal progressiste The Guardian.

Avec ses faux airs de De Niro, ce tonique parlementaire a lancé le 17 juillet dernier un appel vibrant pour que le Gouvernement grec respecte ses engagements électoraux et réplique au diktat « néocolonial » de l’Eurogroupe  par la répudiation de la dette grecque, la hausse des salaires, la nationalisation des banques et la sortie de la zone Euro.

Voici un abrégé de ses thèses principales, suivi de quelques liens pour aller plus loin.

  1. L’Euro est le maillon faible du capitalisme financiarisé

L’Europe monétaire et financière s’inscrit dans le contexte mondial et historique du capitalisme parvenu à son 4ième âge, celui de la financiarisation, après l’âge concurrentiel (milieu XIXième), l’âge impérialiste (fin XIXième-1945) et l’âge « keynésien ».

Le règne de la finance s’est imposé à partir des années 1970, dans un contexte de croissance lente, de désordres monétaires et d’internationalisation de la production.

En écho (critique) aux écrits de Rudolf Hilferding (1910), de Lénine (1916), ou ceux de Toni Négri sur l’Empire (2002),  Lapavitsas tire le portrait du Moloch capitaliste en quelques faits stylisés:

Explosion des profits financiers. Les profits des institutions bancaires et financières ne constituent pas un prélèvement parasitaire sur les profits industriels car ils trouvent leur origine dans les retombées asymétriques du progrès technique (baisse plus rapide des coûts de transaction financiers que des coûts de production de biens et services), la stratégie des grandes entreprises à la recherche de placements lucratifs pour leurs capitaux excédentaires, le recentrage des banques sur les ménages, ce qui permet « l’exploitation directe » de ces derniers via les crédits à la consommation ou aux études, et offre aux banques l’occasion de jouer le rôle de médiateurs dans l’achat d’actifs mobiliers destinés à financer la retraite de leurs clients.

Inversion des flux financiers mondiaux : l’expansion et l’instabilité des flux de capitaux a obligé les pays émergents à accumuler d’importantes réserves de change (épargne de précaution) réinvesties dans les pays les plus riches, notamment les Etats-Unis. Vladimir, Léon et Rosa n’en auraient pas cru leurs yeux : désormais, ce sont les pays pauvres qui financent les pays riches.

Institutionnalisation des politiques économiques « pro-capital », notamment par le biais de  banques centrales indépendantes qui s’abritent derrière la confiance que le public place en elles pour mener des politiques favorables aux grands milieux d’affaires.

Idéologie néolibérale, qui justifie l’utilisation de l’Etat pour protéger et étendre les marchés, par exemple en privatisant des services collectifs.

Et l’Euro dans tout ça ?

Tout d’abord, l’Euro n’est pas une chose mais un rapport social, et en l’occurrence, nous explique Lapavitsas, un outil au service des classes et des Etats dominants en Europe.

Pour l’auteur, l’Euro est une entreprise assez grandiose, un projet de monnaie mondiale qui a été voulu par les grandes banques et multinationales européennes afin de les aider dans la compétition internationale.

Comme toutes les monnaies, l’Euro condense les rapports sociaux et dans le cas présent, sa gouvernance témoigne d’un biais considérable en faveur des classes aisées. Toute la machinerie institutionnelle qui soutient l’Euro va dans le même sens : indépendance de la banque centrale, priorité à la lutte contre l’inflation sur le chômage, promotion de la concurrence libre et non faussée, Pacte de Stabilité et de croissance.

Pourquoi un tel système institutionnel ? La réponse est simple : à la différence du dollar, qui émane d’une Nation puissante, l’Euro a été créée par une coalition d’Etats petits et moyens. De ce fait, la monnaie unique a besoin de s’appuyer sur un système institutionnel fédéral non soumis au contrôle populaire, dont le pouvoir de contrainte est d’autant plus fort qu’il faut pallier la fragmentation politique de l’Eurozone.

Or, l’Euro est un désastre à la hauteur des espoirs qui l’ont fondé. Véritable maillon faible du capitalisme mondial, la zone euro affiche des taux de croissance du PIB et de la productivité du travail médiocres et semble affectée bien plus fortement par les conséquences de la crise des subprimes que les Etats-Unis eux-mêmes.

La raison profonde de la crise structurelle de l’euro réside dans la politique mercantiliste de l’Allemagne qui use de l’Euro comme d’un instrument pour dominer l’industrie européenne et notamment empêcher la France de dévaluer pour contrer sa politique salariale et fiscale agressive. Alors que les accords de Bretton Woods avaient conduit à la diffusion mondiale de l’inflation américaine, l’Euro provoque la généralisation de la déflation salariale et permet à l’Allemagne d’exporter son chômage.

  1. La Grèce est le maillon faible de l’Euro

Pour Lapavitsas, il ne fait aucun doute que la Grèce n’aurait jamais dû entrer dans l’UEM.

L’auteur a développé son argumentaire économique dans une étude publiée avec Heiner Flassbeck par l’Institut Rosa Luxemburg en 2013.

Résumons : l’Euro ne peut que détruire l’économie grecque car celle-ci est le reflet inversé de l’économie allemande, pour l’intérêt de laquelle l’Euro a été bâti.

D’une part, l’Euro amplifie la divergence structurelle gréco-allemande en termes de coûts : tandis que les coûts salariaux allemands stagnaient voire diminuaient, ils sur-augmentaient côté hellène en raison de l’afflux de capitaux provoqués par l’accession de ce pays à la monnaie unique et cela sans possibilité de réajustement des coûts relatifs au moyen d’une dévaluation.

D’autre part, lorsque l’ajustement des dépenses internes et des coûts s’est effectué, leurs effets ont été d’autant plus dramatiques que les faiblesses structurelles de la Grèce (bas taux d’exportation +large déficit extérieur) ne laissaient aucune voie de secours à ce pays : les politiques de rigueur aberrantes imposées l’UE ont piégé la Grèce dans la récession (« le permafrost », dit l’auteur) puisque nul débouché extérieur n’est venu compenser l’affaissement des débouchés internes, comme ce fut par exemple le cas en Irlande.

Pour l’auteur, l’incompatibilité entre ces deux économies se double d’une atteinte au « sentiment européen » puisque les salariés allemands, déjà essorés par leurs bas salaires, n’ont aucune envie d’aider au rétablissement des comptes de l’Etat grec, et il est de la plus haute importance pour l’Allemagne de rétablir le fonctionnement « normal » de l’UEM, soit en évacuant de force la Grèce, soit en la modelant à son image.

  1. L’européanisme est le maillon faible de la Gauche

Comment expliquer que des partis, des Gouvernements et tant d’électeurs de Gauche soutiennent l’Euro contre vents et marées?

Pourquoi Syriza n’a-t-il pas travaillé sur un « plan B » de sortie de l’UEM, ne serait-ce que pour mieux négocier avec les créanciers de la Grèce ?

Pour Lapavitsas, la réponse est idéologique : la Gauche est victime d’une maladie qui empire de jour en jour : l’européanisme, c’est-à-dire l’idéologie de l’Europe.

Il s’agit ni plus ni moins que d’un poison qui paralyse la Gauche en lui faisant croire qu’elle a intérêt à sauver l’union monétaire et qu’elle peut transformer le plomb en or (le mythe de l’autre Europe). L’européanisme rend la Gauche sourde aux revendications immédiates de l’électorat populaire et aliène les pays de la périphérie de l’Europe (dont la Grèce) à une « grande fiction » née dans les pays dominants et qui ne que leurs intérêts.

L’européanisme est une maladie tenace, car il s’agit de l’idéal de substitution auquel la Gauche s’accroche depuis qu’elle a tourné le dos au socialisme.

L’européanisme repose sur un internationalisme naïf, l’illusion que l’Euro et l’UE sont les prémisses d’une entité transcendant les différences politiques, sociales et culturelles, non seulement souhaitable pour tous mais aussi possible à mettre en œuvre. L’auteur rejette le mythe du « peuple européen » comme une fiction appauvrissante,  négatrice de la grande diversité culturelle européenne. Il y voit une chimère suffisamment inquiétante pour que prospèrent les partis d’extrême droite.

Que faire ?

Pour l’auteur, il est urgent de déconstruire l’Euro et de lui substituer un mécanisme de changes fixes et ajustables accompagné de contrôles des capitaux.

A brève échéance, il ne cache pas que le Grexit imposera une nouvelle récession à son pays, mais l’économie devrait rebondir au bout de trois à six mois et renouer avec un rythme rapide de croissance. Pour minimiser les coûts du Grexit, il préconise la nationalisation du secteur bancaire et une dévaluation modérée.

Lapavitsas insiste sur l’urgence d’une action pour sauver l’économie grecque et l’esprit de solidarité européen. Il exhorte la Gauche à regarder la vérité en face et à admettre qu’aucune politique alternative au néolibéralisme, y compris le keynésianisme modéré de Syriza ou de Podemos n’est compatible avec l’Euro.

A la différence de Karl Marx, qui rejetait le rêve hugolien des Etats-Unis d’Europe comme une diversion qui détournait les révolutionnaires de la prise du pouvoir dans chaque Etat nation, Lapavitsas flétrit l’Européanisme en tant qu’il ruine l’idée même de changement social et condamne tous les salariés européens, allemands ou non, à la stagnation.

To break austerity, Greece must break from Euro. The Guardian, 2 mars 2015.

A left strategy for europe reply to Michel Husson, International Viewpoint, 13 april 2011

Finance and globalisation. Toward a political economy approach.

Financial systems and capital markets. An alternative view. 1997

The systemic crisis of the Euro. Rosa Luxemburg Stiftung. 2013

 

Pourquoi la France n’a plus besoin du Franc

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Bien que les Français aient voté l’abandon du Franc, le débat fait encore rage.

Tous les jours, les adversaires de l’Euro nous jouent une valse à trois temps:

1/ L’Euro c’est pas bien, il nous empêche de dévaluer

2/ L’Euro c’est mal, c’est le cheval de Troie des capitaux spéculatifs

3/ L’Euro c’est pas glop, il nous prive de la politique monétaire et nous barre la route du plein emploi

Cette jérémiade en trois volumes, quand on veut bien se pencher dessus, n’est qu’une version farfelue du célèbre « triangle d’incompatibilité » de Robert Mundell, dont le subtil message n’a pas été compris.

Reprenons les choses dans l’ordre.

1/ La France n’a pas pas intérêt à récupérer sa monnaie pour rétablir sa compétitivité. En effet, il est assez renseigné dans la littérature économique que la principale explication des difficultés que rencontre notre pays pour produire autant de biens industriels que l’exigent la demande interne et externe ne réside ni dans le manque de marges, ni dans le dérapage des salaires, ni dans les RTT. La cause essentielle trouve son origine dans le coût excessif des services (construction, services aux entreprises, hôtellerie), qui attire trop de ressources vers ces activités, au détriment de l’industrie, alors que les consommateurs reportent leurs achats vers les biens industriels, relativement moins onéreux. Ce hiatus entre forte demande et offre inélastique explique la montée des importations industrielles, ainsi que les destructions d’emplois. Dans ce contexte, dévaluer est tout simplement hors sujet, voire dangereux en termes d’inflation. Qui plus est, le lamento à propos de l’Euro-qui-tue-nos-marges-industrielles est tout simplement une blague. En effet, s’il était avéré que l’appréciation de la monnaie obligeât nos firmes à baisser leurs prix de vente, au risque de perdre en profit et capacité d’innovation, et que les phases de dévaluation- dépréciation fussent mises à profit pour récupérer des marges, au détriment de la conquête de nouveaux marchés, nos entreprises auraient plutôt intérêt à la stabilité du taux de change vis-à-vis de leurs principaux débouchés , afin de préserver à long terme leurs parts de marchés et de lisser les évolutions conjoncturelles de leurs marges bénéficiaires. Enfin, les noirs desseins que l’on prête à l’Allemagne, censée détruire l’industrie française, sont injustes. En réalité, l’Allemagne n’a fait que récupérer les parts de marchés qu’elle avait perdues consécutivement à sa réunification. Ajoutons que les adeptes du retour au Franc ne comprennent pas que réintroduire le risque de change inciterait nos entreprises à se délocaliser vers l’éventuelle zone mark (dont le cours serait plus stable) ou les pousserait à développer leurs importations de composants étrangers, afin de se protéger contre les aléas du change.

2/ Passons à la question des flux de capitaux. L’argumentaire nationaliste se complait dans une démagogie anti-financière qui nous ramène à l’âge pré-scientifique de la pensée économique. Contrairement aux idées reçues, la crédibilité de la monnaie européenne a donné plus de marges de manoeuvre à notre économie: les entreprises ont pu accélérer leur désendettement et investir plus, les administrations publiques ont financé leurs déficits sans avoir recours à l’impôt et l’ensemble de l’économie française a étanché son besoin de financement, écartant ainsi la nécessité d’un ajustement par la contraction de la demande. Ajoutons que sans l’Euro, en 2009, la spéculation et la panique financière auraient balayé notre économie, comme ce fut le cas dans quelques républiques baltiques, en Hongrie, au Royaume-Uni ou en Islande.

3/ La France n’a nul besoin de récupérer sa souveraineté monétaire pour la simple et bonne raison que la souveraineté réelle s’était évanouie bien avant l’Euro. On devrait se souvenir du niveau élevé qu’atteignirent les taux d’intérêt aux riches heures de la « zone mark », quand ce pays fixait les taux pour toute l’Europe dans son seul intérêt. Combien de livres, combien d’articles, à cette époque, pour attribuer le chômage de masse aux taux d’intérêts trop élevés…Aujourd’hui, au sein de l’ union monétaire, chaque pays pèse dans les décisions de politique monétaire, à raison de son poids économique. La France a abandonné une souveraineté monétaire nominale pour une souveraineté réelle. Ce que les adversaires de l’Euro ne comprennent pas c’est que la sécurisation du taux de change et l’accès aux marchés des capitaux constituent une avancée économique qui compense la perte de l’autonomie monétaire. Revenir en arrière, d’après le triangle de Mundell, exposerait notre monnaie aux affres de la spéculation, à moins de s’isoler du marché des capitaux et d’instaurer un contrôle des changes illusoire et contre-productif.

Cassandres mal intentionnées, les nostalgiques du Franc passent leur temps à annoncer des catastrophes pour mieux les faire advenir. Or nous savons à quoi mène l’égoïsme sous badigeon patriotique. Dès que Madame Merkel a semé le doute sur le soutien à la Grèce, en 2011, une seconde tempête financière nous a replongé dans la récession. On mesure les conséquences d’une sortie impromptue de la France de l’UEM, qu’aucune spéculation ne nous impose et que nul dérapage inflationniste ne justifie.

Fort heureusement, les partisans du Franc ressuscité continueront à prêcher dans le désert, car la sociologie électorale nous informe que ni les plus de 60 ans, épargnants avisés, ni les actifs diplômés ne souhaitent ce grand bond en avant dans l’inconnu.

L’euro est-il le fléau de l’économie française?

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Pour rassurer les lecteurs, précisons d’emblée que ce titre ronflant n’est pas le genre de la maison et qu’il se réfère à une tribune libre publiée récemment sur Agoravox et intitulée: « La preuve que l’euro est le fléau principal de l’économie française ».

Sans surprise, la qualité du document confirme celle de son titre et dans la mesure où c’est un sympathisant du Front National qui l’a rédigé, nous découvrons que l’économie n’est pas l’atout principal de cette obédience politique.

La vérité scientifique au risque de la certitude militante

L’auteur prétend que la monnaie unique serait la principale responsable de l’érosion absolue et relative des marges bénéficiaires de nos entreprises, notamment par rapport à leurs concurrentes allemandes.

Si je reformule les propos passablement confus de l’auteur, voici leur cohérence d’ensemble:

1. La disparition du franc priverait nos entreprises de la possibilité de lutter contre la concurrence internationale, ce qui exercerait une pression à la baisse sur le prix de leur production
2. La diminution des marges bénéficiaires qui en résulterait aggraverait la pénurie d’investissements, ce qui piègerait nos entreprises dans une spécialisation productive de basse et moyenne gamme.
3. Depuis sa création, l’euro serait responsable de l’effondrement de l’emploi industriel.

Ces arguments ne sont pas nouveaux. Toutefois, la naïveté avec laquelle on nous les sert vaut son pesant d’or.

Dès l’entame, l’auteur ne sait pas très bien de quoi il parle. D’un côté, il nous explique que sortir de l’euro cher permettra d’augmenter les exportations. On imagine qu’il pense aux volumes exportés. Mais d’un autre côté, au paragraphe suivant, il nous dit qu’une dépréciation monétaire de 10% autoriserait nos entreprises à accroître leurs prix de vente de 10%, sans que cela ne gêne les clients étrangers. On peut concevoir l’utilisation de la dépréciation du change pour améliorer proportionnellement les marges des firmes, mais dans le cas d’espèce que décrit l’auteur, à savoir des entreprises françaises « preneuses de prix » qui vendent des biens peu différenciés à forte élasticité-prix de la demande, la stratégie la plus répandue consistera plutôt à baisser le prix en devise et/ou à ne pas augmenter le prix en franc, afin de s’assurer que le produit passe dans de meilleures conditions par rapport à celui des concurrents.

Poussant plus loin les feux de l’analyse, l’auteur use d’économétrie et arbore d’impressionnants liens de causalité statistiques entre l’appréciation de l’euro face au dollar et, d’une part, le prix de la valeur ajoutée des firmes françaises, puis, d’autre part, les marges bénéficiaires de nos firmes. A ce stade de la lecture, n’importe quel étudiant en économie éprouvera un sentiment de malaise. En effet, l’auteur est fautif à bien des égard. D’une part, il confond corrélation et causalité. D’autre part, il ramène la complexité des décisions de prix et de la formation du profit brut à une explication monocausale. Enfin, il rapproche une valeur relative (le prix du dollar en euros) d’une valeur absolue (le prix de la valeur ajoutée des firmes françaises), ce qui serait presque amusant si cela ne démontrait une parfaite ignorance de la notion de taux de change réel.

Plus bas dans son texte, le militant zélé s’emploie à écarter sans ménagement toutes les causalités qui gênent la pureté de son raisonnement. C’est ainsi qu’il prétend que le coût des consommations intermédiaires en services et en énergie, qui pourrait expliquer les déboires spécifiques de l’industrie française, n’affecte pas plus celle-ci que l’industrie allemande. Ce qui est amusant, c’est que quelques lignes plus loin, il nous affirme (avec raison) qu’il est « essentiel de conserver une base industrielle importante fortement consommatrice en services aux entreprises, qui représentent 80% de la valeur ajoutée manufacturière« . D’accord, mais pourquoi passer sous silence le fait que les firmes industrielles allemandes consomment moins de services (60% de leur valeur ajoutée) et se fournissent auprès d’une main d’oeuvre tertiaire dont les salaires progressent beaucoup moins rapidement qu’en France?

La certitude militante au risque de la vérité des faits

La question que soulève l’ auteur est de savoir si les marges françaises dégringolent par rapport à reste du monde à cause de l’euro cher. Comme sa stratégie démonstrative est inadéquate, tentons de la reformuler en termes corrects, avant que de la confronter aux faits.

Pour expliquer l’évolution du taux de marge relatif des firmes françaises, par rapport aux firmes de nos principaux partenaires commerciaux, nous devons confronter l’évolution de deux autres variables relatives:

-le prix de la valeur ajoutée française, relativement à celui des autres pays, c’est-à-dire le taux de change effectif réel déflaté par le prix de la valeur ajoutée. Plus ce taux de change augmente, plus nos produits sont relativement chers, ce qui est bon pour nos marges. Il s’agit d’un indicateur de compétitivité prix.

-le coût de la production française en termes de facteur travail, relativement à celui des autres pays, c’est-à-dire le taux de change effectif réel déflaté par les coûts salariaux unitaires de production. Plus ce coût est important, moins nos entreprises prélèvent de marges. Il s’agit d’un indicateur de compétitivité coût.

Dans l’hypothèse où l’euro cher pousserait nos entreprises à diminuer leurs prix, cela impacterait négativement leurs marges, à moins que des améliorations de notre compétitivité coût ne compensent ce phénomène.

Qu’en est-il depuis le lancement de l’euro?

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D’après les statistiques européennes, il apparait que depuis 2001, le prix relatif des produits élaborés en France, par rapport à la zone euro, puis 37 partenaires commerciaux, a augmenté respectivement de 0,5 et 8%, alors que le coût unitaire relatif en travail progressait bien plus rapidement, de 3,8 % vis -à- vis de la zone euro et de 13,7% vis-à-vis d’un panel plus large de pays. Les écarts sont encore plus importants si l’on rapproche le prix des produits exportés (tableau 4 ) du coût unitaire relatif en travail manufacturier ( tableau 6).

Analysons maintenant le cas allemand, pour vérifier si les firmes de ce pays tirent leurs gains de leur capacité à mieux tenir leurs prix que leurs homologues hexagonales.

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Les entreprises allemandes ont bénéficié d’un diminution très importante des coûts unitaires de production vis-à-vis de la zone euro (-14,4%), deux fois plus forte que la baisse du prix de la valeur ajoutée.

Si l’on confronte les prix à l’exportation et les coûts salariaux industriels, on observe une baisse des prix assez forte (-8,2% par rapport à l’UE et -3,1% vis-à-vis de 37 pays), qui n’est pas compensée par une diminution des coûts.

Moralité: le prix relatif de la valeur ajoutée ne s’effondre point en France, bien au contraire. Il augmente même plus vite que le prix relatif allemand.
En revanche, il est débordé par la progression du coût unitaire en travail, qui découle d’une augmentation plus rapide des salaires par rapport à la productivité apparente du travail. Ce n’est donc pas du côté des prix relatifs, qu’il faut chercher pour comprendre les évolutions des marges, mais plutôt du côté des coûts unitaires de production, de l’innovation et des conditions de travail.

Les agités du neuro

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Dans la rubrique « Les agités du neuro », on relèvera les sottises économiques les plus carabinées que les souverainistes donnent à lire et à entendre dans leurs diatribes contre la monnaie européenne.

Grandiloquent à souhait, vindicatif et toujours à côté de la plaque, le petit monde bcbg de la révolution fiduciaire ne saurait nous décevoir.