L’état stationnaire made in USA

D’ici la fin de ce siècle, la croissance du revenu par habitant aux Etats-Unis devrait tendre vers zéro.

Arrivé à  ce stade, le niveau de vie finirait par plafonner pour le plus grand nombre. Seule une élite continuerait à sentir les effets de la croissance.

Ce pronostic provocateur est établi par Robert J. Gordon, dans un article (résumé ici) qui dévoile l’existence d’un essoufflement du rythme de croissance qui a débuté à partir de 1950.

Pour appuyer sa prédiction, Gordon fait la liste de tous les facteurs qui devraient plomber la croissance future, du  vieillissement démographique au  poids de l’endettement, jusqu’au plafonnement du niveau scolaire (Emmanuel Todd va être satisfait).

Arrêtons nous sur le graphique dessus. Il indique qu’à l’orée du XXième siècle, la croissance américaine prit le relais de l’ancienne première puissance, l’Angleterre. Cependant, le pic des années 1928-1950 n’aura été qu’une parenthèse, et le taux de croissance du PIB/habitant est revenu au rythme  anglais des années 1900.

Ce retour à la case départ permet de mettre en rapport les crises de 1929 et de 2007.

En effet, le dynamisme des années 1928-1950 (et des quelques années qui suivent)  montre que la crise de 1929 fut une parenthèse, si ce n’est  l’occasion d’un rebond spectaculaire.

Si Gordon a raison,  l’actuelle crise financière ne serait ni un épiphénomène, ni la fin des haricots, mais un  point bas dans une trajectoire d’essoufflement progressif.

Si ce mouvement n’était pas être contre-balancée par l’émergence  d’un pays capable de prendre le relais des Etats-Unis, alors la thématique des rendements décroissants et de l’état stationnaire a de beaux jours devant elle, même si, avec 0,2% de croissance l’an, l’économie américaine reviendrait au temps où Adam Smith écrivait sa Richesse des Nations.

Etats-Unis: une société en carafe

Prenons un histogramme de distribution des revenus entre ménages américains, faisons lui faire une rotation et voyons ce qui se passe.

Pour aider la lecture, précisons que l’axe vertical dispose les ménages des plus pauvres vers les plus riches, par tranches additionnelles de 5000 dollars et  que l’axe horizontal nous informe sur la part que chaque catégorie de ménages occupe dans la population totale.

Avec sa base renflée et sa cime évasée,  l’histogramme n’est ni une pyramide (pas assez de pauvres à la base, trop de riches au sommet), ni un sablier (44% des ménages se situent entre 50 et 150% du revenu médian), ni même une toupie (trop de pauvres et de riches), mais plutôt une carafe, au contenu de votre choix.

La classe des très fortunés est de plus en plus fournie.

Aujourd’hui, les ménages qui gagnent 4 fois plus que le revenu médian (50 000 dollars) sont aussi nombreux que ceux placés sur la médiane.

Il est probable que ce phénomène grippe encore plus les mécanismes de redistribution du revenu puisque, à  l’influence politique que procurent aux plus fortunés leurs revenus s’ajoute celle qu’ils retirent de leur poids numérique.

Les Etats-Unis font condamner la Chine par l’OMC

Pour s’assurer d’être réélu, Barack Obama multiplie les appels du pied à l’électorat populaire en jouant sur la fibre protectionniste.

Dans sa ligne de mire, la Chine.

L’administration américaine a ouvert plusieurs conflits commerciaux à propos des éoliennes, de l’acier, des terres rares et maintenant des automobiles.

La plupart du temps, elle s’attaque aux barrières commerciales qui freinent les exportations américaines et plutôt que d’agir unilatéralement,  les Etats-Unis portent plainte auprès de l’Organisation internationale du commerce (Bloomberg Businessweek, 05/07/12).

Le plus souvent, les Etats-Unis obtiennent gain de cause.

Par exemple, aux yeux de l’OMC, une règlementation chinoise en contenu local discriminait les ventes américaines d’éoliennes. En juin dernier, l’OMC a désavoué les représailles tarifaires engagées par la Chine à l’encontre de l’acier américain.

Tout cela a du bon, puisque la première puissance économique mondiale joue le jeu du droit international, plutôt que de résoudre seule ses différends commerciaux.

Ajoutons que cette guérilla juridique se substitue à un conflit plus global, celui qui porte  sur  la sous-évaluation du Yuan vis-à-vis du Dollar, qui échappe aux prérogatives de l’OMC.

Le protectionnisme ferait peu de gagnants

Paul Krugman salue le vote des parlementaires américains qui menacent de riposter à la sous-évaluation du yuan par  une  taxation  des exportations chinoises  .

L’éventualité d’une guerre commerciale n’effraie pas le Prix Nobel d’économie:

« Diplomacy on China’s currency has gone nowhere, and will continue going nowhere unless backed by the threat of retaliation. The hype about trade war is unjustified — and, anyway, there are worse things than trade conflict. In a time of mass unemployment, made worse by China’s predatory currency policy, the possibility of a few new tariffs should be way down on our list of worries.« 

Comment sortir gagnant d’une telle confrontation?

Le pays qui l’emporte est celui qui est capable de causer plus de dommages à ses compétiteurs que la réciproque (il importe moins depuis l’étranger, mais ne perd pas trop d’exportations en cas de représailles).

Une telle situation se caractérise par deux conditions (P. Artus, 2009):

  • La production locale remplace facilement les importations (ce qui se traduit par une forte l’élasticité-prix des importations*).
  • Les exportations diminuent peu en cas de riposte tarifaire (ce qui se traduit par une faible élasticité-prix des exportations).

La première condition exige que la production locale soit diversifiée (pour être en mesure de se substituer à l’offre extérieure)  et  la seconde que l’offre soit sophistiquée (pour que les clients étrangers  persistent  à l’acheter).

Il faudrait qu’en dehors de soi même, tout le monde soit remplaçable.

Le tableau ci-dessous montre une réalité différente.

Prenons l’exemple des  Etats-Unis.  Ils ne vérifient qu’un seul critère:  certes, leurs  exportations sont peu sensibles aux prix mais les  importations sont totalement indépendantes de leur coût (élasticité-prix nulle).

Moralité: les produits américains continueraient à se vendre en dépit d’éventuelles représailles, mais les ouvriers américains concurrencés pas les importations ne gagneraient pas grand chose en termes d’emplois .

En revanche, les USA ont des atoûts pour menacer un pays précis, en particulier la Chine: ses exportations sont très sensibles aux prix (3 fois plus que les ventes américaines) et l’application  de tarifs discriminatoires  bénéficierait aux pays émergents concurrents de la Chine.

Au total, à part  les pays d’Europe de l’Est (Peco), les émergents hors Asie et le Japon,   aucun autre pays n’a  intérêt à la généralisation du protectionnisme.

Et la France?

Elle  pourrait être tentée de freiner ses importations  mais les représailles auraient un effet boomerang très significatif  sur ses exportations.

Il y aurait peut-être une alternative:  le protectionnisme monétaire (dépréciation de l’euro). En effet, comme les conditions de Marshall-Lerner sont réunies (la somme des élasticités-prix des importations et exportations est supérieure à l’unité), un euro moins cher améliorerait notre solde commercial.

Toutefois,  ne rêvons pas. Nous aurions, éventuellement,  le soutien de l »Espagne, mais pas celui de l’Allemagne et de l’Italie.

DG

*L’élasticité-prix des importations indique de combien varie le volume importé (en %) lorsque le prix des produits importés varie de 1% (par exemple, si le prix des importations allemandes augmente de 1%, le volume importé diminue de 0,15%, d’après le tableau ci-dessus).

P. Artus, Protectionnisme: qui seront les gagnants et les perdants s’il se généralise? , Eco-Hebdo, n°78, 11/02/09.