L’Euro est plus stable que le SME, mais à quel prix?

La crise qui frappe spécifiquement la zone Euro depuis 2011 n’est pas sans rappeler  celle qui avait chahuté le système monétaire européen en 1992 et 1993.

Comme aujourd’hui, on constatait un important différentiel de compétitivité entre l’Allemagne, l’Espagne et l’Italie (Natixis, 29/11/2012).

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La perte de crédibilité du SME s’était traduite par des attaques spéculatives, une crise de changes, de fortes dévaluations et la  disparition du SME à l’été 1993.

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Aujourd’hui, l’Euro tient bon,  mais au prix d’un effort d’austérité salariale et budgétaire considérable qui porte le doux nom d’ajustement par la demande.

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Le jeu en vaut-il la chandelle?

L’Espagne et l’Italie s’en sortaient-elle mieux grâce aux dévaluations de la période 1993-1995?

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Après tout, la récession de 1992 (modérée il est vrai) ne fut-elle pas absorbée assez rapidement?

Et même si la fin des années 90 n’avait pas permis de retrouver l’élan de la fin des années 80, n’était-ce pas là une situation plus enviable que la décennie perdue à laquelle sont confrontées  l’Italie et l’Espagne?

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Quant au taux de chômage, n’est-il pas supérieur au pic atteint en 1993, même si la tendance est à la décrue, surtout en Espagne?

 Le seul élément qui milite en faveur de l’Euro, ou plus précisément, qui explique pourquoi une sortie à chaud serait très périlleuse est l’état de la balance des paiements de l’Italie et de l’Espagne.

Les financements apportés par l’Euro Système (soldes Targets 2 = prêts entre Banques Centrales) sont de l’ordre de 300 à 400 milliards, soit 6 fois plus que les pertes de réserves de changes que subirent l’Italie et  l’Espagne il y a 20 ans.

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Une explosion de l’Euro s’accompagnerait de dévaluations et de mouvements de capitaux considérables qui auraient un coût économique immédiat sans doute très important.

Ainsi donc, privée de perspectives de croissance favorables au sein l’Euro zone, l’Italie ne peut en sortir sans risquer d’ajouter de la crise à la crise.

L’Euro est plus stable que le SME, et ce n’est pas rien,  mais cette stabilité est une forme de tragédie.

 

 

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Le trilemme de Madrid

« L’Espagne est sur la bonne voie » Angela Merkel (06/09/12)

A défaut de se joindre aux cortèges madrilènes, on peut tenter de les mettre en perspective. L’Etat espagnol est aux prises avec le trilemme de Rodrikthéorie d’après laquelle  l’approfondissement de l’intégration économique financière d’un ensemble d’Etats Nations exige, un jour ou l’autre,  de sacrifier  la souveraineté ou la démocratie. Dans le cas présent, l’Etat espagnol résiste  à la protestation populaire anti-austérité tout en renâclant à sa « mise sous tutelle » par l’UE, le FMI et la BCE.  Si l’on ne veut pas que les Etats deviennent des coquilles vides triple A, ou que les peuples s’enivrent de nationalisme morbide, on serait bien inspiré d’accélérer le chantier de l’Europe fédérale et démocratique. Sur ces questions, la lecture du texte « Mondialisation et démocratie » (Jean-Marc Siroën) est vivement conseillée.

Franco, pionnier du néolibéralisme

 

A l’heure où l’Espagne se débarrasse des dernières statues du Caudillo, trois économistes se penchent sur le bilan économique du régime franquiste.

A partir des années soixante, le dictateur aurait eu la bonne idée de suivre les conseils du FMI et d’éliminer les  « distorsions macro-économiques » qui faisaient obstacle au progrès économique.

Le « boom » des années soixante fut précédé par la libéralisation des échanges,  le choix d’un taux de change plus réaliste, l’orthodoxie budgétaire et monétaire,  le toilettage des procédures administatives et le début d’une ouverture aux investissements directs étrangers.

A tout cela,s’ajoute un plan de stabilisation macro-économique drastique en 1959.

Les auteurs s’émerveillent qu’un tel programme ait fonctionné dans un contexte dictatorial: « Our results confirm that successful stabilisation programs are possible under authoritarian political regimes« .

A l’évidence, l’Espagne se portait mieux en 1975 qu’en 1939.

PIB par habitant relatif de l’Espagne entre 1939 et 1975 (1=Europe de l’Ouest)

Au cours de cette période, le pays divise par deux son retard économique vis-à-vis de l’Europe de l’Ouest (cf graphique ci-dessus).

Pour nos économistes, Franco n’aurait pas laissé un tel bilan s’il n’avait suivi à la lettre les conseils du FMI.

D’après leurs calculs, le boom économique doit tout à l’abandon du dirigisme et du protectionnisme des débuts de l’ère franquiste, ainsi qu’ au plan de stabilisation monétaire de 1959.

Sans cela,  l’Espagne aurait connu un choc brutal en 1960.

Le « boom » des sixties aurait  tout juste  permis de rétablir le PIB moyen  relatif à son niveau de1945 (courbe rose).

L’ouverture commerciale et financière aurait permis un net rebond (courbe verte), renforcé par les bonnes pratiques de l’orthodoxie macro-économique (écart entre la courbe verte et la courbe supérieure).

Il est dommage que l’étude trace une frontière aussi étanche entre économie et politique, comme si les remèdes libéraux constituaient la politique optimale.

Le coût de la non démocratie n’est pas abordé.

On nous suggère que le contexte géopolitique (le petit dictateur de Madrid obtint le soutien des Etats-Unis) pallia les quelques défauts de gouvernance du régime.

Les auteurs notent que le maintien des contrôles de capitaux (Bretton Wood oblige) mit le pays à l’abri des mouvements spéculatifs erratiques. Franco n’aura pas connu le sort d’un Suharto en Indonésie.

Bref, on nous vend l’idée que Franco a eu un peu de chance, ce qui n’est pas faux.

Pourtant, il me semble que seule une dictature féroce peut à la fois enfoncer un pays dans le marasme pendant 14 ans (1946-1960) pour imposer, au dernier moment, un remède de cheval dont les auteurs ne décrivent pas le coût social.

Une démocratie n’aurait-elle pas fait mieux?

L’idée que véhicule ce papier, à savoir que l’économie est une affaire de techniciens,  a un je ne sais quoi de glaçant.

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Leandro Prados-de-la-Escosura, Joan R. Rosés, Isabel Sanz Villarroya, « Stabilization and growth under dictatorship: lesson’s from Franco’s Spain« , Vox, 22 mars 2010; (pour l’article dans sa version complète voir ici).

Et si l’Espagne quittait la zone euro?

L’éventuelle sortie de l’Espagne de la zone euro risquerait de ne faire que des perdants.

Une étude de Patrick Artus  tend à prouver que le retour à la monnaie nationale coûterait à l’Espagne 5% de son PIB, principalement en raison de la hausse des taux d’intérêt et de l’inflation.

Le scénario envisage une dépréciation de 30% de la monnaie espagnole avec une conversion intégrale de la dette extérieure en monnaie locale.

Dans ce cas,  la spoliation des prêteurs étrangers représenterait jusqu’à 600 milliards d’euros. En effet, depuis 2002, la dette extérieure espagnole a été multipliée par 2,5.

Je lisais récemment dans le blog du député Nicolas Dupont-Aignan que seule la sortie de l’euro permettrait à ces pays (l’Espagne, la Grèce, le Portugal) de retrouver leur compétitivité et d’offrir une perspective à leur jeunesse.

Je me demande jusqu’où irait la générosité de Mr Dupont-Aignan si les investisseurs français devaient payer la facture d’une défection de l’Espagne.

Les ressorts véritables de son opposition systématique à l’euro se donneraient à voir: tout faire pour que n’émerge pas une solidarité budgétaire avec les pays du Sud de l’Europe et tout sacrifier, y compris la jeunesse espagnole, au  symbole du franc.

DG