La guerre tarifaire écologique aura-t-elle lieu?

Source: Atkinson, Hamilton, Ruta et Van der Mensbrugghe (2010). Estimations pour 2004.

L’idée d’un protectionnisme écologique, ou plus modérement, le projet d’instituer une taxe carbone aux frontières pour préserver la compétitivité des pays  les plus soucieux de l’environnement,  fait des émules.

Quelles en seraient les conséquences sur les pays visés? Pourquoi l’Europe parait-elle beaucoup plus réticente que les Etats-Unis?

Une étude récente montre que les effets d’une telle représaille sont à prendre au sérieux et invite à nuancer la responsabilité des pays émergents.

Qui émet le plus de carbone?

Pour évaluer qui fait quoi en matière d’émission de gaz carbonique dans l’atmosphère, une première étape consiste à  comparer ce que chaque pays (ou groupe de pays) rejette lorsqu’il produit des biens et services.

Si vous vous reportez à la figure ci-dessus, vous constatez que c’est aux Etats-Unis et en Chine que la production s’avère la plus polluante (les traits noirs indiquent respectivement 5 et 4,2 millions de tonnes de CO2). Par comparaison, l’Europe des quinze émet moitié moins de carbone que la Chine*.

Une analyse plus fine consiste à mesurer l’intensité de la production en CO2: trois principaux pollueurs se détachent: la Chine (0,9 tonnes par 1000 dollars de PIB), la Russie (0,85) et l’Afrique du Sud (0,79), loin devant l’Europe (0,19) et les Etats-Unis (0,42).

Du CO2 dans la mondialisation

Intéressons nous maintenant au CO2 qui circule à travers le monde via le commerce international.  A l’image des soldes extérieurs de biens et services, on peut calculer des « balances carbone » (par exemple,  un pays qui produit plus de carbone qu’il n’en consomme est exportateur net de CO2).

On peut faire trois constats:

-La Chine exporte une quantité considérable de CO2: un million de tonnes, soit l’équivalent des émissions totales de l’Inde.

-L’Europe et le Canada sont très dépendants du carbone importé. L’ensemble des importations européennes de carbone représentent la moitié des besoins (alors que c’est une vaste zone économique). L’internationalisation des échanges permet donc à l’Europe d’importer l’équivalent d’un million de tonnes de CO2 sous forme de biens et services à caractère final.

-Le CO2 importé est souvent incorporé dans la production locale. La mondialisation actuelle se traduit par un « partage de production » qui stimule les flux inter-entreprises en biens intermédiaires (on visualise les émissions de CO2 induites par ces flux par la fraction des rectangles grisés situé dans la surface délimitée par les traits noirs ). Aux Etats-Unis et au Japon,  le volume CO2 incorporé dans la production locale fait jeu égal avec celui que l’on importe via des produits finis.

Taxer ou ne pas taxer?

Les auteurs de l’étude ont calculé qu’une taxe carbone à la frontière aurait des effets importants sur les pays visés.

Par exemple, une taxe de 50 dollars par tonne de CO2 équivaut à un droit ad valorem respectivement de 10,3 et 8,9% à l’encontre de la Chine et de l’Afrique du Sud.

Est-ce justifié et surtout crédible?

Puisque le CO2 contenu dans les exportations chinoises correspond à du « carbone délocalisé » par les pays les plus avancés, qui faut-il incriminer? le consommateur occidental, « l’atelier du monde » ou bien les multinationales qui appliquent là bas des techniques de production plus économes en CO2 que les entreprises locales?***

Ajoutons que la part élevée de CO2 étranger incluse dans la consommation et la production européennes devrait dissuader pour un certain temps de se se livrer à une guerre tarifaire « écologique ». C’est beaucoup moins le cas aux Etats-Unis.

DG

*eit=ex pays socialistes européens (en transition), liy=pays à bas revenus, xhy=pays exportateurs de pétrole, xmy=autres pays à revenu moyen, xx1=autres pays signataires de l’Annexe 1 du protocole de Kyoto (s’engageant à réduire leurs émissions de CO2).

**La consommation correspond à une demande indirecte de CO2 incluse dans la production qui satisfait ce besoin.

***Au risque de m’avancer un peu, je propose le rapprochement suivant: la Chine exporte environ 40% de son PIB, or d’après la figure 1, ses exportations ne sont à l’origine que d’un quart du CO2 qu’elle produit, ce qui tend à démontrer que le secteur exportateur (largement sous contrôle étranger) applique des techniques de production relativement écologiques.

G. Atkinson, K. Hamilton, G. Ruta, D. Van der Mensbrugghe, Trade in « virtual carbon », Empirical results and implications for policy, Policy research working paper, janvier 2010.

Commerce et distances maritimes: de Suez à Conpenhague

Container écologique

Les économistes ont beaucoup de recul sur les choses. Qu’éclatent ici un conflit, là une révolution ou que vienne à disparaître une voie commerciale ils y trouveront matière à jauger les hypothèses des modèles dit « gravitationnels »*. 

C’est ainsi que James Feyrer a vu dans la fermeture du canal de suez entre 1967 et 1975 l’occasion rêvée d’expliciter l’influence des distances maritimes sur le commerce international.

Voie rapide entre l’Europe et l’Asie le canal de Suez ne pouvait être fermé sans que les échanges entre les deux continents ne soient pénalisés de façon significative (en moyenne -20%). Les pays les plus touchés furent l’Inde, le Pakistan mais aussi le Sri Lanka ou le Kenya.

Il est intéressant de constater que des pays du continent européen comme la Grèce, la Roumanie ou la Bulgarie n’ont pas été épargnés, tout autant que la Chine ou le Vietnam qui, il est vrai, se tenaient éloignés du commerce international. L’auteur en déduit qu’une diminution de 10% des distances maritimes conduit à accroître le commerce de 5%. 

Continuons à graviter mais dans un esprit plus Copenhague. Ce genre de travail pourrait nous permettre d’évaluer les conséquences positives du du réchauffement climatique sur le trafic maritime en raison de la disparition de la banquise au pôle Nord.

Comme l’auteur nous explique par ailleurs qu’un dollar de commerce supplémentaire crée 25cts de revenu additionnel nous pourrions en déduire l’intérêt (au sens marchand) de la fonte des glaces. A ce stade, la confrontation des dégats externes d’une telle embellie des gains privés nous procurerait un exemple très éclairant d’échec de marché.

*Plus deux pays sont proches par la taille économique et la géographie plus ils échangent entre-eux.

DG