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Les luttes de classes en France: trois erreurs d’Emmanuel Todd

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Le regard d’Emmanuel Todd sur le macronisme et les Gilets jaunes était attendu. La déception que provoque la lecture de son dernier livre (« Les Lutte des classes en France au XXIième siècle ») n’en est que plus vive. Bâclé, contradictoire et erroné, le dernier opus du démographe témoigne d’une forme de renoncement intellectuel qui inquiète et interroge.

Non, les inégalités françaises ne sont pas un mythe

« Les luttes des classes en  France au 21 ième siècle » d’Emmanuel Todd s’inscrit dans la litanie des ouvrages déclinistes.

Si l’on en croit le bouillant démographe, c’est toute la France qui tombe, à l’exception d’« une caste de vrais riches ». L’auteur expédie cette thèse en quelques pages sans fournir de statistiques. Il se contente de descendre en flammes la mesure « officielle » du niveau de vie des ménages dont il nous affirme qu’elle est fausse parce qu’elle omettrait les dépenses non ajustables (loyers, assurances, forfaits téléphone…).

Or, l’INSEE ne cache rien. Elle publie l’évolution du « revenu arbitrable » des ménages qu’elle obtient en retranchant un grand nombre dépenses incompressibles, le plus souvent pré-engagées, telles que les abonnements de télécommunications, les loyers et charges, les frais d’assurance santé, les services financiers, le paiement de la cantine, les remboursements de prêts immobiliers et même les dépenses alimentaires.

Malheureusement pour Emmanuel Todd, se rapprocher du niveau de vie réel des ménages conduit à rejeter sa vision d’une France que les inégalités épargnent.

inegalite

On observe que les 10% les plus riches disposent, au minimum, d’un revenu arbitrable mensuel moyen de 1890 euros, contre 380 euros pour les 20% les moins aisés.

Le taux de pauvreté, en termes de revenu arbitrable, passe de 14% à 27%et la polarisation de ce revenu est si massive que le coefficient de Gini (indicateur usuel de concentration compris entre 0 et 1) atteint un niveau équivalent à la concentration des revenus au Mexique (0,448).

Voici donc un livre qui traite de la « lutte des classes en France » et qui démarre par une relativisation des inégalités. Le reste est à l’avenant.

Non, Emmanuel Macron n’est pas Louis Napoléon Bonaparte  mais François Guizot

La « médiocrité » du personnage Emmanuel Macron, la vacuité de son discours et la violence physique son entourage (Affaire Benalla) ont frappé Emmanuel Todd au point de faire un parallèle entre le Président de la République actuel et le portrait que Karl Marx dresse de Napoléon III dans « Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte».

L’argumentaire est saisissant mais tient mal la route.

En effet, le bonapartisme a une triple dimension, césariste, élitaire et démocratique.

Ce phénomène survient lorsque les classes dominantes s’en remettent à l’Etat et à son chef pour sauvegarder leur cohésion et maintenir leur hégémonie politique sur la société.

Macron César du peuple ?

Ce n’est évidemment pas le cas. Louis Napoléon Bonaparte se présentait comme le champion de la souveraineté populaire. Il voulait plaire au plus grand nombre et bénéficia d’un soutien réel et durable des masses. Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’Emmanuel Macron est étranger au césarisme et  sa relation plutôt difficile avec les chefs militaires en témoigne.

Tuteur d’une bourgeoisie fracturée ?

 Là aussi, la comparaison d’Emmanuel Todd ne tient pas puisque l’unification des classes bourgeoises précède le macronisme plus qu’elle ne le suit. En effet, le Président Jupitérien est le produit d’une « révolte fiscale » des plus aisés contre les timides réformes fiscales de François Hollande.

Restaurateur de la confiance entre les petits propriétaires et l’Etat ?

Todd aurait-il oublié que Badinguet faisait mine de contester les privilèges de l’aristocratie financière ?  Or, Macron est le porte-voix de cette classe.

 De plus, Louis Napoléon Bonaparte offrait un débouché politique et financier à la paysannerie rétive à la monarchie, à la « menace rouge » et au fisc, alors qu’Emmanuel Macron se sent peu redevable auprès des catégories qui l’ont appuyé, notamment les retraités. Le vote macroniste fut un vote contre, le vote bonapartiste fut un vote pour.

Etatiste autoritaire ?

Emmanuel Macron l’est assurément, mais en tant que libéral et pas en tant que bonapartiste.  Jupiter rappelle Giscard et encore plus Guizot, ce libéral technocrate et partisan de l’Etat fort, si méfiant envers le peuple.

Par ailleurs, il aurait été pertinent de définir le périmètre de l’Etat auquel fait référence Todd. Est-ce l’Etat français? ou bien est-ce l’Etat français internationalisé dans le « système européen », avec l’Euro pour monnaie?

Le livre manque d’une réflexion étayée sur la relation entre l’Etat et le monde des affaires. Dans de nombreux passages, Todd décrit l’Etat comme une force autonome qui grandit à mesure qui vampirise les Français. Il est vrai que l’image d’un Léviathan pathologique existe dans « La guerre civile en France » (1871) de Karl Marx.

Mais n’est-il pas anachronique de juger l’Etat néolibéral contemporain, qui donne aux fonctions économiques un rôle plus éminent qu’aux fonctions régaliennes traditionnelles,  à l’aune des dérives militaristes et policières de l’Etat du milieu du XIXième siècle?

Dans d’autres passages, Todd présente l’Etat comme un outil au service du monde des affaires, et particulièrement de la finance. Mais dans ce cas, et si l’on tient à s’inspirer des écrits de Marx, la référence historique pertinente n’est-elle pas plutôt la Monarchie de Juillet, période au cours de laquelle la haute finance « régnait sous le trône », comme s’en amusait Marx, et opprimait la bourgeoisie industrielle ?

A l’évidence, Todd manque d’un modèle réaliste de la relation Etat-monde des affaires. S’il raisonnait en termes d’hégémonie politique, à partir d’une approche relationnelle du pouvoir, il verrait que le soulèvement des Gilets Jaunes, dont beaucoup, au départ, étaient des artisans, des commerçants, des indépendants, des ouvriers et employés tertiaires, correspond à une rupture entre le grand/moyen capital et le petit capital, ce qui est exactement ce que Louis Napoléon Bonaparte avait cherché à éviter en 1851, en développant une propagande très active auprès des paysans.

En voyant les choses sous cet angle, Emmanuel Todd aurait étayé avec plus d’efficacité l’hypothèse qui est la sienne d’une révolte « libérale » contre le Leviathan. Mais pour que son modèle soit cohérent avec le fait qu’une révolte « très petite bourgeoise » (antifiscale)  débouche sur une mise en mouvement du prolétariat péri-urbain, il aurait fallu que Todd renonce à sa vision d’une « masse centrale » « atomisée » juxtaposée à des ouvriers et des employés non paralysés par le nationalisme et le vote Rassemblement national

Les femmes ne sont pas les médiatrices inconscientes du néolibéralisme

 Il s’agit de la partie la plus curieuse,  mais aussi la plus inquiétante du livre.

Emmanuel Todd part à la recherche des motifs de la « passivité » des Français face à l’Euro et à l’Union européenne. Il explique cette apathie par une « mentalité collective » atomisée, post nationale et individualiste dont le fer de lance serait le salariat tertiaire et diplômé, majoritairement féminin.

Notons que le tout premier graphique du livre relate l’évolution du taux d’activité des femmes par rapport à celui des hommes, comme s’il s’agissait là de la clé de compréhension du macronisme.

Plus précisément, c’est sur l’immaturité politique supposée du « récent » salariat féminin que l’auteur bâtit sa démonstration, comme si cette catégorie sociale jouait le même rôle que  la « paysannerie parcellaire » (née avec la Révolution) qui porta Louis Napoléon Bonaparte au pouvoir.

Certes, Todd ne milite pas pour un retour des femmes au foyer mais l’emploi du concept fumeux « d’homme diminué », la division de la société en classes sexuées (la  « masse centrale » de la société serait un « sac de fruits et de légumes très variés » dont « 53% des pièces sont d’ailleurs de sexe féminin »), l’affirmation qu’il existerait un « subconscient inégalitaire » porté par les femmes de 25-34 ans, toutes ces assertions psycho-sexistes sont hors-sujet.

On ne voit pas en quoi « l’irruption des femmes dans la vie active », véritable obsession de l’auteur, aurait préparé le terrain de l’asservissement, réel ou supposé de notre pays à l’Allemagne. A moins que le souverainisme ait un subconscient masculin, ce dont Todd se garde bien, sans doute par peur du ridicule, d’apporter la preuve.

Par ailleurs, le démographe se trompe. Car s’il est vrai que les femmes ont plus voté que les hommes  en faveur Macron, il s’agit surtout des femmes retraitées.

Quant à la tranche d’âge des 25-34 ans, celle que Todd compare à la paysannerie bonapartiste, elle a moins voté pour Macron que la moyenne nationale et s’est beaucoup abstenue.

Enfin, le rôle important des femmes dans la mobilisation des Gilets Jaunes semble échapper à l’auteur.

Pourquoi tant d’erreurs?

Le but politique de ce livre est de favoriser l’émergence d’un bloc qui réunirait des libéraux anti-bureaucratie et des républicanistes anti-Euros,  à l’image des expériences « souverainistes » anglo-saxonnes.

L’auteur va jusqu’à se réclamer de « la loi de l’offre et de la demande » contre le « système bureaucratique de l’Euro », oubliant que l’enjeu de la monnaie unique n’est pas la fixité des taux de change entre nations européennes mais la libre circulation des capitaux.

 Dès lors, pour soigner son aile libéral-souverainiste sans choquer son aile sociale, Todd a besoin de ne pas associer Macron au libéralisme et de dissocier ce courant politique de l’autoritarisme capitaliste.

C’est pour cette raison qu’Emmanuel Todd trouve judicieux de plaquer le « 18 brumaire » de Marx sur l’élection de Macron et non pas « Les luttes des classes en France », ce texte dans lequel Marx fustige la monarchie de juillet en des termes qui résonnent pourtant si bien aujourd’hui:

« La pénurie financière mit, dès le début, la monarchie de Juillet sous la dépendance de la haute bourgeoisie et cette dépendance devint la source inépuisable d’une gêne financière croissante. Impossible de subordonner la gestion de l’État à l’intérêt de la production nationale sans établir l’équilibre du budget, c’est-à-dire l’équilibre entre les dépenses et les recettes de l’État. Et comment établir cet équilibre sans réduire le train de l’État, c’est-à-dire sans léser des intérêts qui étaient autant de soutiens du système dominant, et sans réorganiser l’assiette des impôts, c’est-à-dire sans rejeter une notable partie du fardeau fiscal sur les épaules de la grande bourgeoisie elle-même? »

Paradoxalement, alors que Todd évoque l’ancrage géographique des Gilets jaunes en Aquitaine, Midi-Pyrénées et Champagne Ardennes, il passe très rapidement sur la tradition anti-monarchiste virulente qui est commune à ces régions. S’il avait exploré sérieusement cette piste, il aurait observé que la géographie de la mobilisation la plus durable des Gilets Jaunes est assez proche de celle du bonapartisme « populaire » de 1848-1851, ainsi que de celle du radical socialisme. Ce constat, qui met à mal le rapprochement que Todd effectue entre Napoléon III et Emmanuel Macron, aurait permis à l’auteur de gloser sur l’uniformisation du pays d’une façon autrement plus féconde et instructive que ses jérémiades sur la France vassale de l’Allemagne.

Ayant sabordé son propre modèle d’anthropologie familiale (opposition séculaire entre la France de famille souche et la France libérale-égalitaire) et ne parvenant pas à analyser les conflits de classes autrement que sous un angle psychologisant, Emmanuel Todd  termine son livre avec d’étonnants propos à relent traditionaliste dans lesquels il parle  de « la figure christique » des Gilets jaunes défilant dans « l’espace des cathédrales »…

Le pamphlet de trop?

Todd capitule devant la mondialisation

Ce dont la France et les autres pays ont besoin, c’est de se recentrer – comme l’ a fait Allemagne depuis sa réunification – sur l’idée de nation pendant un bout de temps. Nous, Français, avons besoin de nous retrouver entre nous, avec nos bonnes vieilles luttes des classes, avec notre fantastique diversité culturelle, avec notre Etat, et notre monnaie. Nous devons tirer de nos traditions et de notre histoire ce qu’il faut pour nous en sortir. E. Todd. Marianne (06.07.2013).

Quand Emmanuel Todd souhaitait la désindustrialisation

La désintégration économique par l’industrie

(…) Imaginons que chaque pays développé se lance dans un regain industrialiste frénétique, pour équilibrer ses comptes extérieurs et résister à la concurrence allemande ou japonaise.

Qu’obtient-on à l’échelle mondiale?

Parce que l’industrie est grosse consommatrice de matières premières, c’est évident, on provoque ainsi une hausse générale du prix de ces matières premières sur les marchés mondiaux, et par conséquent un nouveau déséquilibre des balances des paiements, appelant un surcroît d’efforts commerciaux.

La somme des rationalités nationales produit un prodigieux désordre à l’échelle mondiale (…).

Les activités tertiaires sont assez peu rentables sur le plan des exportations. Mais leur coût en matière première est très faible.

La tertiarisation du monde est donc une nécessité à court, moyen et long terme.

Seulement voilà, aucun pays développé ne peut s’engager seul dans cette voie, sous peine d’être défavorisé par rapport à ceux qui collent à la vieille logique industrialiste.

Le retrait du secteur industriel fait perdre des exportations à un seul pays, mais diminue la pression sur les stocks des matières premières mondiales pour l’ensemble des pays.

Il faut donc qu’une action concertée entraîne l’ensemble du monde développé dans le désarmement industriel, Allemagne comprise.

Emmanuel Todd, Le fou et le prolétaire (1979), p. 290.

Emmanuel Todd et la machine à remonter le temps (1)

Emmanuel Todd est un nostalgique des années cinquante et soixante.

Le protectionnisme est sa machine à remonter le temps.

En ce temps là, production et consommation de masse augmentaient de concert, sous la houlette d’élites politiques éclairées et dans un cadre économique national  favorisant la solidarité des classes sociales.

Emmanuel Todd est conscient que ce monde merveilleux était bourré de contradictions (tendance à l’inflation, autoritarisme…), mais la mondialisation serait la cause principale de son remplacement par un capitalisme encore plus dur et irresponsable.

Dans son esprit, un peu de protectionnisme offrirait le contexte idéal  pour que tout redevienne comme avant et que le peuple, les technocrates et ceux qu’il nomme les riches se retrouvent à banqueter au pied de l’arbre de la Liberté.

Entre deux provocations rigolotes anti-sarkozystes et anti-économistes, le démographe a tout de même quelques arguments qui méritent l’attention.

Par exemple, il estime qu’une protection commerciale aux frontières encouragera l’innovation puisque les entreprises ne pouvant plus importer des composants depuis les pays à bas salaires seront obligées d’améliorer sur place la productivité de leurs salariés.

Il ne s’inquiète pas outre mesure des effets indésirables du protectionnisme puisque, dit-il, l’intensification de la concurrence à l’intérieur du marché local pallierait la moindre concurrence étrangère.

Pour résumer, que les entreprises françaises et européennes inter-agissent plus avec leurs consommateurs-salariés locaux et tout le monde s’en trouvera mieux, que ce soit en termes de productivité, de salaires et de profits.

Finalement, Todd c’est ce curieux mélange de verve, façon Marx dans Le 18 brumaire, de paternalisme bourgeois façon De Gaulle et de touchante concorde façon Mozart, à la fin des Noces de Figaro.

Est-ce la voie à suivre?

Nous verrons cela dans le prochain numéro.

DG

Todd a dit: la démographie sépare définitivement l’Allemagne de la France

J’écoutais ce matin  l’interview radio d’Emmanuel Todd  par Frédéric Bonnaud (04/08/11).

A chaque fois que Todd prend la parole, c’est pour délivrer une idée nouvelle, percutante et, le plus souvent, progressiste. C’est bien pour cela que je l’écoute.

Il était question des relations franco-allemandes, dont Todd a décidé qu’elles étaient condamnées à s’effilocher.

Démographe jusqu’au bout des ongles, Todd prend appui sur le marasme des naissances en Allemagne pour nous convaincre de nous tourner vers des pays au profil démographique plus proche du notre.

Et de citer le Maroc, l’Algérie et la Tunisie, ce qui ne manque pas de sel dans le contexte de frilosité identitaire que l’on sait.

Pour autant, le déclin de la population allemande est-il inscrit dans le marbre?

N’existe-t-il pas un potentiel de redressement?

La perspective déterministe arrange tellement notre Todd national qu’elle mérite examen.

En consultant les statistiques, on observe que l’évolution de l’Allemagne découle d’une faible natalité mais aussi d’une mortalité étrangement élevée.

Les taux de natalité  (nombre de naissances pour 1000 habitants) et de mortalité y sont respectivement inférieur de 2,4 points et supérieur de 0,8 points à la moyenne de l’UE des 27.

Pendant les 40 dernières années, il aurait suffi que l’Allemagne affiche un taux de mortalité identique à celui de la France pour que sa population (hors solde migratoire) reste stable, voire continue de progresser.

Le graphique ci-dessus permet de le vérifier.

Est-ce un dégât collatéral de la part qu’occupe l’industrie dans la production?

Existe-t-il d’autres causes, sur lesquelles les pouvoirs publics peuvent agir?

Notons qu’ avant la réunification, la natalité avait repris des couleurs.

J’attends que Todd nous éclaire sur les origines de la surmortalité allemande et qu’il nous donne quelques pistes d’action, plutôt que d’enterrer, avec un peu de désinvolture,  le partenariat franco-allemand.

DG

Ode à Todd

On connait les critiques économiques d’Emmanuel Todd à  l’encontre de la mondialisation.

La discussion qu’il a eue le 23 mai dernier sur France 3 avec le conseiller élyséen Henri Guaino a permis de révéler les grandes lignes du volet politique de sa contestation.

Pour résumer,  Todd brocarde le pseudo volontarisme de l’actuel Gouvernement auquel il reproche son suivisme allemand et  son keynésianisme pour riches (sauvetage des banques,  allégements fiscaux).

Todd y voit la conséquence directe du renoncement à maîtriser la mondialisation.

Sans le savoir, le démographe reprend la thèse d’un économiste: Dani Rodrik.

Ce dernier explique que les excès de la  globalisation obligeront à renoncer à la démocratie ou  à la souveraineté nationale.

Le trilemme de la mondialisation se résoudra soit par la victoire des marchés, soit par celle d’une gouvernance globale.

Comme aucune de ces issues ne lui semble réaliste, Rodrik préconise une globalisation modérée et maîtrisée.

Todd pose le débat, mais il le fait avec la malice d’un gosse qui prononce des mots qu’il sait tabou (protectionnisme, retour au franc)

Il gagnerait à s’inspirer des principes pour un nouvel ordre économique, que propose Dani Rodrik.

DG

Emmanuel Todd, protectionniste libéral

Emmanuel Todd a défendu son programme protectionniste à l’occasion d’un débat rugueux qui l’opposait à  Jean-Luc Mélenchon.

Plutôt que de critiquer le réel, Todd s’en prend aux modèles qu’il croit en vogue parmi les économistes.

Son idéal? un libéralisme de proximité, et pour tout dire, un libéralisme dans un seul pays ou continent.

L’historien insiste, en effet, sur la tonalité libérale de son projet: filtrer les marchandises  aux frontières mais imposer plus de concurrence à l’intérieur du marché européen. Selon lui, l’Etat devrait se contenter de fixer les limites géographiques de la concurrence et inciter les firmes étrangères à s’installer sur notre sol par l’instauration de barrières douanières. L’idée consiste à faire croître le marché intérieur pour donner plus de forces aux entreprises européennes et les aider à exporter.

Ce protectionnisme, espère-t-il,  devrait adresser un message d’espoir aux salariés et accroître durablement le profit des entreprises françaises débarrassées de la concurrence extérieure.

Il est à craindre que le protectionnisme toddien ne résolve aucun de ses objectifs

  • Une logique contradictoire. Se protéger de la concurrence extra-européenne peut accroître la part de marché des entreprises locales et leur donner les moyens d’innover. Toutefois, l’effet initial disparaît si la concurrence s’amplifie à l’intérieur du marché européen et qu’un plus grand nombre de firmes se partagent le marché (Eredington et Phillip, 2009).
  • La question sociale passe à la trappe. Todd à l’ambition de résoudre la question sociale, mais il ne voit pas que les bas salaires se développent en majorité dans les activités tertiaires abritées de la concurrence extérieure (Robert Reich 2009). Réconcilier les groupes sociaux sur le dos des chinois ou des indiens ne constitue-t-il pas  un leurre avec lequel on cherche à éteindre toute critique sociale? On imagine le sort des salariés européens s’ils étaient exposés à encore plus  de déréglementation.
  • La France n’est pas un pays émergents. Todd souhaite appliquer à la France un protectionnisme dit éducateur. N’est-ce pas le monde à l’envers? En effet, la France n’est pas dans la situation d’un pays qui nécessite un ballon d’oxygène pour mettre sa technologie au niveau de celle de la Chine ou de l’Inde.  Ce sont plutôt les pays émergents qui ont besoin, en théorie, de protéger leurs industries des nôtres.
  • Une logique Malthusienne. Tout à sa logique nationalitaire, Todd ne parvient pas à concevoir les relations entre l’Occident et la Chine autrement que sous l’angle du conflit. Ne sous-estime-t-il pas le développement endogène de la Chine et l’étendue des débouchés auxquels nous devrions renoncer si nous évincions ce pays de notre marché intérieur? Ne voit-il pas que la France exporte à proportion de son PIB et qu’il n’est nul besoin de réserver une plus grande part de son marché intérieur aux entreprises résidentes?

DG

Ces Rafales dont le Brésil ne veut pas: l’explication d’Emmanuel Todd

Contrairement aux espoirs du Gouvernement, il y a désormais de fortes chances pour que le Brésil n’achète pas les avions militaires « Rafales » et leur préfère les modèles américains ou suédois.

Si le contrat échoue, ce n’est pas faute de concessions économiques car  la France avait promis au Brésil des transferts de technologie très appréciables, un peu à l’image de l’accord de décembre 2008  concernant les sous-marins à propulsion nucléaire (voir l’article très intéressant de Bruno Muxagato).

D’après Claude Serfati, spécialiste de l’armement, la décision brésilienne pourrait être de nature politique.

Elle serait la conséquence de l’inquiétante dégradation de l’image internationale de la France:

« Au niveau géopolitique, l’image de la France s’est énormément détériorée en un an, estime Claude Serfati. Entre l’affaire Karachi ou encore les relations entretenues avec le Maghreb, le Brésil qui comptait sur la France pour l’élever sur la scène internationale, est en train de douter (…) aujourd’hui, les espoirs que la France soit force de proposition au niveau international sont en train de disparaître. » (L’Expansion).

Si cette explication est la bonne, elle amènerait de l’eau au moulin d’Emmanuel Todd.

En effet, ce dernier s’est opposé violemment à la politique internationale du Président Sarkozy, suspectée  de dégrader l’image de marque du pays et d’entraver sa capacité à exporter son savoir faire (cf vidéo, à 06:21).

Emmanuel Todd, avec ses outrances, pourrait avoir touché juste.

DG

 

Todd a dit

Si vous parcourez le dernier ouvrage d’E. Todd (Après la Démocratie), vous lirez ceci:

« On ne trouvera pas non plus dans les manuels d’économie internationale une explication à la spécialisation loufoque de l’économie américaine. La théorie des avantages comparatifs de Ricardo nous dit que chaque pays devrait se spécialiser dans la production des biens pour laquelle il est relativement le plus doué. Déviant notablement dans la mise en pratique de ce conte de fées, les Etats-Unis se spécialisent dans la consommation, avec beaucoup d’efficacité il est vrai, ainsi qu’en témoigne leur déficit commercial annuel de 800 milliards de dollars. » (chapitre 6).

Je suis gêné d’avoir à commenter ces propos, tellement ils me semblent en dessous de ce que Todd écrit par ailleurs.

Comment expliquer son raisonnement (importation de marchandises= perte définitive de production globale) autrement que pas une une sorte d’hystérie industrialiste?

Les pays les plus riches, ainsi que quelques pays émergents (Inde) cessent-ils  de produire lorsqu’ils se spécialisent dans le secteur tertiaire?

Il est heureux qu’un récent billet de Jagdish Bagwhati ( Ne négligeons pas les services!) apporte la contradiction aux vieux préjugés mercantilistes.

Todd confond notre période avec les phases au cours desquelles l’empire romain ou espagnol  abandonnèrent à d’autres le soin de réaliser ce qu’ils consommaient. Or, les Etats-Unis produisent, réalisent des gains de productivité dans le secteur tertiaire et exportent des actifs immatériels (logiciels, licences, innovations financières). La crise de 2007 éclate d’ailleurs au moment même où le salaire médian connaît une nette remontée.

Pour se faire une idée moins délirante de l’évolution des spécialisations sectorielles au cours du temps, on gagnera à relire les conclusions d’un séminaire de 2002  consacré à « La France dans les deux processus de globalisations: du XIXième au XXIième siècle ».

DG

 

 

Le libre-échange selon Emmanuel Todd

Dans le livre l’Illusion économique,  Emmanuel Todd envoie balader les économistes  accusés de ne pas admettre que  la mondialisation ralentit la croissance des pays industrialisés.

L’ambition du bouillant Todd est de dissiper les illusions , mais le côté rudimentaire de l’argumentation économique gêne l’entreprise. Il est dommage que, tout à sa lubie patriotique, Todd caricature le réel ainsi que les idées keynésiennes dont il se fait le champion.

De la « société de consommation » à la « société d’exportation »

L’auteur estime que l’ouverture absolue des frontières pousse à la stagnation car elle supprime  la possibilité de réguler l’économie par la demande. Le commerce international créerait les conditions d’une sous-consommation chronique.

  • La mondialisation incite à négliger le rôle de la demande: « Le dépassement de la nation ramène le capitalisme à un stade pré-national plutôt qu’il ne le projette dans le  post-national. En régime de libre-échange généralisé, toute tentative d’échelle nationale pour ajuster en hausse la demande, pour augmenter la consommation des ménages ou des administrations, par la hausse des salaires ou par le déficit public, ne parvient qu’à engendrer de la demande pour l’ensemble du monde et une hausse des coûts pour les entreprises du pays qui tente une telle relance. L’ouverture absolue des frontières économiques ramène la nation au statut d’agent micro-économique et la planète au stade pré-keynésien. » Capitalistes et salariés perdent conscience de leur solidarité: « l’entrepreneur n’a plus le sentiment de contribuer, par les salaires qu’il distribue, à la formation d’une demande globale d’échelle nationale« .
  • Le cadre national permet de concevoir la notion de demande globale. Limiter les échanges internationaux rapproche les producteurs des consommateurs et permet aux capitalistes et aux salariés de prendre conscience de leur complémentarité: »Dans une société fortement consciente de son unité, de la solidarité des acteurs économiques, du fait que le producteur doit être consommateur, une entreprise ne considère pas que la diminution de sa masse salariale comme une priorité. Elle sait que les salaires qu’elle verse sont une fraction de la consommation globale, dont elle dépend pour ses débouchés (…). Dans cet univers mental keynésien, les acteurs ont intériorisé l’idée que la progression de la demande est essentielle et qu’une économie poussée par le progrès technologique est toujours menacée par une tendance à la sous-consommation. Le monde optimal de Keynes combine une bonne compréhension par les acteurs économiques du problème des débouchés et un pacte favorable à la consommation, qui peut se réaliser pleinement, en pratique, dans un cadre national ».

Todd: droit d’inventaire

Résumons:  il n’est possible de tempérer les penchants anti-sociaux du capitalisme et de prévenir les crises de surproduction qu’à l’échelle d’une nation. En deçà ou au delà, c’est  le retour à Germinal.

Comme tout cela part d’un bon sentiment, on s’irrite de la minceur de l’argumentation.

Avec un peu plus de finesse macroéconomique, il est possible de raffiner le propos toddien, et surtout, d’avancer des solutions alternatives au protectionnisme commercial.

  • La mondialisation peut générer une croissance sans investissement (L. Cordonnier 2006).  Todd se focalise sur la  consommation et résume la demande à la consommation des salaires et celle des administrations publiques. Il oublie  un détail: l’investissement. Or,  quel que soit le degré d’ouverture aux échanges,  la difficulté du  capitalisme réside dans son  inaptitude à  coordonner les décisions d’investissement. Il revient donc à l’Etat de jouer  le rôle  d’investisseur en dernier ressort lorsque l’incertitude est forte. Tel est le message de Keynes. Que se passe-t-il en économie ouverte? On pourrait imaginer que l’ouverture aux échanges accroît l’incertitude du monde des affaires  mais Todd limite son propos au problème  que rencontre la coordination internationale des politiques budgétaire lorsqu’il devient couteux de pratiquer la relance dans un seul pays. Admettons cela. Pour autant, la surproduction est-elle en marche? Certes non puisque  les marchés financiers et les multinationales ont réussi à imposer la coordination des versements de dividendes aux actionnaires, de sorte que la consommation des actionnaires** se substitue à celle des salariés ainsi qu’à l’investissement. Il en résulte un manque d’innovation et de gains de productivité qui privent les salaires de dynamisme. Que faire dans ce cas? La coopération budgétaire européenne, le soutien à l’investissement, la diminution des taux d’intérêt  et la fiscalité des revenus financiers sont des instruments alternatifs au protectionnisme. Todd a raison de dénoncer le mercantilisme des pays qui s’engagent dans des stratégies d’excédent commercial. Si toutes les nations faisaient cela simultanément, elles plongeraient le monde entier dans la déflation. Or l’auteur, sans peur de se contredire, nous explique plus loin que le monde se scinde en deux ensembles: d’un côté, les exportateurs qui sous-consomment, de l’autre, les pays qui se transforment en zone de d’importation et de sur-consommation. Si on le suit, la demande globale mondiale n’a aucune raison de bouger; en revanche, sa polarisation  géographique  est problématique.
  • Le capitalisme national n’est pas forcément plus social. Imaginons une économie fermée. Les achats de biens et services qu’effectuent les salariés locaux constituent l’essentiel de la demande adressée aux entreprises. Est-ce une raison nécessaire et suffisante pour qu’elles aient intérêt à accroître les salaires? Au plan micro-économique, si une entreprise anticipe que ses salariés  vont  se fournir en biens et services auprès  de ses concurrentes, elle sera dissuadée d’augmenter sa masse salariale. Pour que capitalistes et salariés communient, il faut une motivation extra-économique, que Todd nomme le sentiment d’identité nationale**. C’est très beau, mais Todd se trompe lorsqu’il écrit que la solidarité  des classes trouve une justification dans la pensée keynésienne. Si l’auteur avait médité le circuit macroéconomique, il aurait compris que les profits  globaux n’augmentent pas lorsque les salariés consomment, bien au contraire, puisqu’ils épargnent une part de leur revenu***.  Les profits évoluent  inversement aux salaires et rares sont les entreprises altruistes qui ont le souci de faire tourner l’économie locale. Il ne faudrait pas prendre pour argent comptant le slogan d’Henry Ford qui prétendait payer ses salariés afin qu’ils achètent ses automobiles. Mais comprendre cela, il aurait fallu que l’auteur utilise une notion absente de son livre: le profit.  Pourquoi une telle omission? Peut-être parce  qu’elle permet  de jeter un voile pudique sur les  conflits sociaux internes et de faire porter  la responsabilité des bas salaires sur les méchantes importations.

DG

 

*Les dividendes représentent une dépenses pour l’entreprise mais pas un coût de production:  la sortie de « cash » ne pèse pas sur les profits qui se forment en amont (profit=valeur ajoutée-salaires), en revanche,  elle  les augmente quand les actionnaires dépensent les dividendes qu’ils ont reçus.

**A ce propos, Todd se répand en balivernes contre le « Mai 68 » étudiant, coupable à ses yeux d’avoir ringardisé le mouvement ouvrier et affaibli le sentiment national. Je me demande si Emmanuel Todd n’en fait pas des tonnes aujourd’hui contre Nicolas Sarkozy pour qu’on  oublie qu’il a  contribué lui même à installer un climat idéologique propice  à l’élection de l’actuel Président.

*** Les postkeynésiens (Kalecki) montrent  à partir de l’identité Epargne=Investissement + Solde commercial, que les profits  sont déterminés par  l’investissement, les dépenses publiques, la consommation des dividendes et  la propension à consommer des salariés.

Emmanuel Todd et les trois protectionnismes

Emmanuel Todd juge l’approche économique du protectionnisme  à la fois pauvre, sans aucune portée historique et dogmatique.

En réduisant la théorie du protectionnisme à sa simple dimension technique et formelle, les économistes  se déconnecteraient du réel  pour mieux imposer le libre-échange en tant que norme commerciale.

Dans  « L’Illusion économique » (1998), Todd  a l’ambition de soulever d’autres enjeux et nous invite à  explorer les déterminants « subconscients » et politiques du protectionnisme.

Le docte Todd énumère trois formes de protectionnisme.

  • Le « protectionnisme spontané ». Il  est commun à toutes les sociétés en raison des barrières linguistiques*,  mais Todd s’intéresse au type de fermeture  caractéristique des sociétés dites « souches » (Japon, Allemagne, Chine)  dans lesquelles les liens  inter-familiaux inégalitaires et autoritaires nourrissent une forte  conscience nationale »et une tendance à l’entre-soi. Par exemple, au Japon, l’inégalité des relations entre frères et soeurs ainsi que la tendance à l’endogamie (mariage à l’intérieur du groupe) créerait un « bain psychologique » dans lequel le monde des affaires s’organise de lui même pour limiter les influences étrangères au strict indispensable, en l’occurence les matières premières importées.
  • Le protectionnisme « technique ». Il renvoie à la ribambelle des  obstacles explicites et législatifs que les nations mettent en oeuvre pour limiter la concurrence étrangère. Dans  les sociétés « individualistes » (Etats-Unis, Royaume-Uni) où  le modèle familial dominant (libéral-égalitaire) incite spontanément à l’ouverture, les barrières techniques sont la manifestation principale des tendances protectionnistes.
  • Le protectionnisme « intelligent ». Mais qu’est-ce donc? Et bien, il s’agit de la politique commerciale recommandée par Todd afin de « refaire nation », sans entraver l’efficacité économique. Je traiterai ce point plus longuement dans  un prochain billet, mais présentons les grandes lignes de la proposition toddienne. L’auteur préconise l’établissement de barrières commerciales et monétaires au niveau européen tout en maintenant la libre-concurrence à l’intérieur  et en permettant aux étrangers d’investir sur place pour contourner les obstacles qu’ils rencontrent à la frontière. « Intelligent », ce protectionnisme l’est également parce qu’il ne se réduit pas à de simples barrières aux échanges mais est adossé à un projet égalitaire et démocratique.  Ce protectionnisme rapprocherait les consommateurs des producteurs, soulagerait les milieux populaires et les classes moyennes et redonnerait des marges financières aux entreprises européennes. Pour un pays divisé comme la France, entre un centre « individualiste-égalitaire » et une périphérie « souche »**, la proposition d’un protectionnisme « intelligent » semble un bon compromis, selon Todd.

Le plaidoyer protectionniste de Todd est plus subtil que ne laissent penser ses interventions un brin provocantes.

En effet, il dit explicitement qu’un protectionnisme non réfléchi, brutal, entraîneraît une perte de pouvoir d’achat significative dans les pays les plus ouverts, et une dégradation du sort des plus modestes. Pas de protectionnisme sans projet égalitaire donc.

Todd nous explique également que depuis le milieu des années soixante-dix, l’économie française a cessé de croître par importation des technologies venues d’outre atlantique. L’effet rattrapage ayant cessé,  notre pays devrait puiser dans sa singularité les ressorts de sa croissance future. CQFD.

DG

*Son livre a été publié  en 1998. Depuis, la littérature économique sur les effets de distance et de frontière est très abondante. N’oublions pas que l’on rencontre les prémices des modèles commerciaux gravitationnels chez Adam Smith. Signalons, qu’en termes de dévéloppement « autocentré », ve vieil Adam a beaucoup plus insisté sur la division du travail à l’intérieur des Nations plutôt qu’entre elles.

** Etant originaire du Béarn, périphérie où le droit d’aînesse demeure dans les têtes, les analyses de Todd m’ont interpellé.  L’auteur est connu pour ses recherches sur les différentes structures familiales et leur impact sur les préférences individuelles. C’est son apport le plus intéressant me semble-t-il.

Todd a dit

De temps en temps, je parlerai d’Emmanuel Todd, l’historien et démographe qui, autant que faire se peut,  mord les basques des économistes, surtout s’ils sont internationalistes.

J’ai eu l’occasion de lire plusieurs ouvrages de Todd, mais aucun d’eux ne parlait d’économie.  Désormais, c’est chose faite, avec (il était temps) « L’illusion économique », ouvrage de 1998 dans lequel il dénonce  « l’utopie libre-échangiste » et les économistes « asthéniques ».

Ce bouquin est un joyeux capharnaüm,  bourré d’inexactitudes et de propos à l’emporte pièce (on montrera, par exemple, qu’il a mal digéré ses lectures d’Adam Smith) mais dans lequel on retrouve  également le souffle qui fait le charme du personnage ainsi que, par-ci par-là, des  éclairs de pensée économique.

En effet, Todd est un fin lecteur de Krugman,  il lui arrive aussi  d’esquisser quelques pistes intéressantes en  matière de théorie du protectionnisme; mais comme il  les propose un peu sur le mode du jeté là, on prendra le relais pour donner à tout cela un peu plus de forme.

Et puis, les écrits de Todd sont émaillées de contradictions fatales pour son système, que l’on explicitera par sens du devoir car, finalement, que fait ce progressiste dans l’improbable  galère du  « protectionnisme européen« ?

DG

 

Pascal Lamy répond à Emmanuel Todd

Pascal Lamy, Directeur général de l’OMC.

C’est Emmanuel Todd qui va être content et clignoter de plaisir.

Dans une allocution prononcée en avril dernier à l’Ecole d’économie de Paris, Pascal Lamy s’attaque à 6 « illusions » dont seraient victimes les adversaires de la mondialisation, parmi lesquels figure le bouillant démographe.

Lamy conteste l’argument Toddien selon lequel le libre-échange, lorsqu’il est partagé par tous les pays,  se traduit forcément par une anémie de la demande intérieure via la compression des salaires (voir le « modèle allemand »).

Les trois arguments du DG de l’OMC ont leur pertinence: entre 1998 et 2008 l’emploi progresse à vive allure aussi bien en Chine qu’en Occident; 90% des écart de salaires résultent des différentiels internationaux de productivité; le commerce est un jeu à somme positive qui profite à tous les participants. Un argument de fait, donc, plus une posture libérale  de facture « naturaliste » (vertus spontanées de la main invisible).

Oui mais voila, Pascal Lamy n’a peut-être pas suffisamment axé sa réponse sur le terrain qui convenait, c’est-à-dire celui de la macro-économie (E. Todd reprend à son compte une lecture keynésienne des origines de la crise). Dommage. Car il aurait été intéressant de renvoyer dos à dos les deux ‘ennemis complémentaires » que sont d’une part un certain keynésianisme outre-altlantique et, d’autre part, le rigorisme d’outre-Rhin.

Le discours de Lamy contient cependant sa surprise: ne vous laissez  pas impressionner  par  les statistiques des échanges mondiaux de biens et services nous dit-il. La mondialisation est moins avancée que ne le craignent (ou le désirent) les uns et les autres. Pourquoi? Parce que la multiplication des flux d’approvisionnement entre fililales des  multinationales qui s’échangent des biens intermédiaires ou semis finis se traduit par de multiples  franchissement de frontières  qui ne correspondent pas à de la valeur ajoutée supplémentaire (par exemple, 96% de la valeur d’un Ipad exporté depuis la Chine n’a pas été produit dans ce pays).

Pascal Lamy, ou l’art de retourner en sa faveur un phénomène qui inquiète dans beaucoup de pays industrialisés.

D. G