L’idéologie souverainiste à la lumière du trilemme de Rodrik

trilemme

Des intellectuels de premier plan comme Michel Onfray (conteur d’anecdotes sur les philosophes de naguère) ou Jacques Sapir (féru d’économie, de droit et de missiles anti-aériens) conjuguent leurs efforts pour que les souverainistes issus de la gauche et de la droite s’agglomèrent afin de frapper tous ensemble  l’Euro et  la « bourgeoisie cosmopolite ».

Se peut-il que demain la notion de souveraineté fasse frontière entre les citoyens?

Comment ses partisans justifient-ils un tel bouleversement du jeu politique traditionnel?

Le storytelling souverainiste

Il est possible d’illustrer le storytelling souverainiste grâce au « trilemme » de Dani Rodrik.

Dans le triangle ci-dessus, trois objectifs désirables sont disposés à chaque angle: la souveraineté de l’Etat-Nation (faculté de n’être pas agi par une force extérieure), la démocratie (capacité du peuple à faire valoir ses intérêts) et la globalisation (intégration économique et financière des économies nationales).

Comme il n’est pas possible de réaliser les trois objectifs simultanément, chaque côté du triangle représente une configuration envisageable pour peu que l’on renonce  à l’un des trois objectifs précédemment cités: la « camisole de force dorée » (l’Etat est au service des marchés et renonce à poursuivre des objectifs démocratiques tels la lutte contre le chômage ou les inégalités), la démondialisation (l’Etat s’émancipe des influences globalisatrices pour répondre aux besoins populaires), la démocratie fédérale ou mondiale (l’Etat et le Peuple se projettent dans un espace politique plus vaste que la Nation).

Les souverainistes ont un peu la nostalgie de l’âge d’or qui aurait précédé la globalisation, lorsque l’Etat souverain modelait à sa guise les hommes et les représentations collectives et lorsque la démocratie allait à sauts et à gambades dans le petit parc que le Léviathan avait aménagé pour elle à l’abri des eaux froides de la concurrence mondiale.

Depuis qu’on a laissé le capital, les hommes et les marchandises s’affranchir de l’espace national, les souverainiste déplorent l’effacement des frontières entre le dehors et le dedans, mais aussi entre l’homme et la femme (l’horrible « gender » anglo-saxon), entre l’autochtone et l’étranger.

Prétextant qu’il n’est de souveraineté populaire que dans le cadre d’un Etat Nation protégé de la mondialisation,  les souverainistes recommandent de rebrousser chemin et de revenir à  l’époque des Trente Glorieuses, voire, pour les plus romantiques,  au premier Empire référendaire.

Souverainisme et idéologie de la puissance étatique

Le souverainisme repose sur un mythe, celui de l’Etat-Nation grâce auquel, par lequel et pour lequel fonctionnerait la démocratie et qui entretiendrait une relation orageuse avec la mondialisation. Or, de Marx à Elias en passant par Polanyi, on nous enseigne non seulement que ce sont les luttes sociales et les traditions démocratiques qui ont façonné les Etats, mais encore que ces derniers ont toujours eu pour fonction d’adapter les acteurs locaux aux exigences de la concurrence internationale. Demandons au paysan breton déplacé à Paris, au petit boutiquier où à l’ouvrier spécialisé des Trente Glorieuses s’ils n’ont pas senti la main visible de l’Etat gaulliste les diriger là où commandaient les exigences de la compétition mondiale…

La critique du schéma de Rodrik ouvre une perspective intéressante pour s’extraire des préjugés souverainistes.

Les trois scénarii proposés sont ils viables? La démocratie mondiale n’est-elle pas un songe? La « camisole de force dorée » n’implique-t-elle pas un coup d’Etat permanent et de renoncer au suffrage universel? Le retour à la souveraineté nationale intégrale, après 30 ans de globalisation, n’est-il pas qu’un mirage claustrophile?

Fort heureusement, l’histoire nous apprend que ni l’Etat ni mondialisation ne peuvent subsister sans légitimité populaire, qu’ils obtiennent notamment grâce à des dispositifs sociaux qui garantissent une forme de citoyenneté sociale. Par exemple, si la France de 2015 est deux fois plus ouverte aux échanges que celle de 1975, ce n’est pas seulement en raison des progrès de la téléphonie et du moteur à combustion mais aussi parce que le risque d’être pauvre est deux fois plus faible aujourd’hui qu’il y a quarante ans, ce qui permet de rendre acceptable les aléas inhérents à la concurrence mondiale.  Faut-il rappeler qu’à chaque étape de l’intégration dans l’économie mondiale, un pas de plus dans la redistribution des richesses a été franchi? La sortie du XIXième siècle protectionniste, avec ses fractures violentes (ville vs campagne, bourgeois vs prolétaire), l’éducation de masse de la population n’ont-t-elles pas été concomitantes de l’ouverture aux échanges et de la montée en puissance des dépenses sociales? N’est ce pas pour accompagner l’entrée en vigueur du marché commun que l’agence nationale pour l’emploi vit le jour?  Le revenu minimum n’a-t-il pas été instauré en pleine libéralisation des marchés de capitaux?

L’Etat providence est le quatrième larron négligé par Rodrik  qui permet de tenir ensemble, parfois avec beaucoup de difficultés, la souveraineté populaire, nationale et l’intégration mondiale.

La social-xénophobie, pente naturelle du souverainisme

Il est vrai que de nos jours la redistribution et les assurances sociales  peinent à s’extirper des frontières nationales, de sorte que l’Union Européenne n’a toujours pas de compétences en matière d’impôts ou de prestations sociales.

 Or, c’est une tâche qui finira par s’imposer.

Les plus libéraux n’y croient pas car pour eux le marché est à lui seul une norme de justice. Les ordo-libéraux n’y sont pas opposés, mais à condition que l’Etat social fonctionne selon les règles « efficaces » du marché.

Les souverainistes proposent quant à eux des réformes de l’Etat Providence qui visent à assurer sa survie budgétaire dans un cadre conservateur-xénophobe, c’est-à-dire en réservant les prestations sociales aux nationaux qui ne cherchent pas à vivre « aux crochets de la société ».  A ces heureux élus de la « priorité nationale » on offrira le spectacle des étrangers démunis de droits sociaux pour que tous les happy few aient sous les yeux ce qu’il en coûte d’abuser des bienfaits de l’Etat « social ».

C’est donc loin des idéologues de la fermeture et de leurs alter ego libéraux et globalistes qu’il  faut repenser l’Etat social au service d’une démocratie ouverte, c’est-à-dire imaginer des compromis sociaux nationaux et internationaux qui rendent possible la démocratie, légitiment la prétention de l’Etat à exercer son pouvoir sur les individus et redistribuent une part des bénéfices gigantesques de la mondialisation.

Démocratisation, biens publics et redistribution: le cas chinois

Depuis le milieu des années quatre-vingts, les Chinois élisent leurs représentants de village.

Ces élections valent ce qu’elles valent, mais le principe d’un contrôle des représentants locaux par la population est acquis.

Une étude conduite par Monica Martinez-Bravo, Gerard Padro, Nancy Qian et Yang Yao, sur un échantillon de 217 villages dans 29 provinces, tend à démontrer que ces élections ont permis aux habitants de mieux faire entendre leurs préoccupations matérielles.

D’une part, l’offre de services collectifs a nettement progressé (écoles primaires, infrastructures sanitaires, irrigation…).

D’autre part, ces services ont été financés par des taxes locales.

Enfin, les élections ont provoqué une redistribution significative des revenus au profit des habitants les plus modestes, en particulier lors de l’attribution des terres.

Les auteurs se félicitent que l’amorce d’élections démocratiques ait accru la production de biens publics.

Contrairement à certaines craintes, l’implication populaire ne s’est pas traduite pas la dilapidation des fonds publics.

Ce résultat confirme l’intuition de Tocqueville qui, bien que critique vis-à-vis de la démocratie, lui reconnaissait tout de même la vertu d’améliorer  le sort du plus grand nombre.

La révolte des villageois de Wukan, qui ont imposé leurs candidats contre ceux du parti  communiste qu’ils accusaient d’accaparer les terres,  indique que ces élections créent des attentes qui ne peuvent être durablement ignorées.

Le populisme ou la révolte de l’électeur médian

Le XXIième siècle sera-t-il celui du populisme?

D’Amérique Latine en Europe, les discours qui opposent l’homme de la rue aux élites ont le vent en poupe.

D’où vient cette tendance contagieuse à la simplification?

Trois économistes proposent une explication en termes de stratégie électorale rationnelle.

Ils partent d’un paradoxe.

Selon Daron Acemoglu, Georgy Egorov et Konstantin Sonin, le populisme est une politique radicalement redistributive qui reçoit le soutien électoral d’une majorité d’électeurs alors qu’elle nuit au bien-être du plus grand nombre.

Dérapage cognitif?

Non point.

Les auteurs nous invitent à appréhender le populisme comme une réaction de défense du corps électoral dans un contexte de polarisation sociale exacerbée et de corruption du personnel politique.

Les électeurs sont las des fausses promesses et de voir leur élus tomber tout cru dans la main d’une infime oligarchie, une fois l’élection passée.

Echaudés, ils attendent des garanties et sont prêts à en payer le prix.

Redistribuer agressivement les richesses, multiplier les dépenses et les déficits publics, tout cela nuit aux intérêts de l’électeur médian, celui qui fait l’élection.

Mais ce dernier préfère encore cette erreur au règne sans vergogne de l’oligarchie et de la corruption.

Dès lors,  la plupart des candidats, y compris les modérés et les conservateurs, proposent des réformes radicales pour signaler aux électeurs qu’ils ne sont pas corrompus.

Pour résumer, un candidat populiste ne joue pas sur la crédulité du public  afin de tromper son monde, mais vise tout simplement à reconquérir une légitimité démocratique.

Ce travail semble correspondre assez bien à l’Amérique Latine (Chavez au Vénézuela, Correa en Equateur, Kirchners en Argentine, Morales en Bolivie).

Il en va autrement en Europe et aux Etats-Unis, me semble-t-il.

Les institutions démocratiques sont plus solides et les plateformes politiques les plus tonitruantes sont celles qui jouent sur l’envie de ne pas redistribuer les richesses aux plus pauvres.

DG

Chine: la démocratie est-elle au bout du PIB?

Dani Rodrik pose une bonne question dans son blog: un pays peut-il être riche et non démocratique?

En général, richesse économique rime avec bons scores démocratiques.

La Chine fait partie des rares pays autoritaires, de plus d’un million d’habitants et non dépendants des exportations de pétrole, qui dépassent les 5000 dollars par habitant.

Vers où ira la Chine?

A-t-elle un devenir Singapour, Belarus ou bien Jordanie et Tunisie?

DG

En Tunisie, le commerce avant la démocratie

Le lien entre commerce international et démocratie n’est pas spontané.

Alors qu’une part importante de la production mondiale fait l’objet d’exportation, seulement 12% de la population mondiale vivrait dans un pays où les libertés sont pleinement respectées.

Au mieux, les économistes avancent l’idée que le commerce précède, parfois de très  longtemps, la démocratisation politique.

C’est la cas de la Tunisie, à l’image de la Corée du Sud, de Taïwan ou du Chili.

En Tunisie, la libéralisation des échanges s’est effectuée dans le cadre d’une dictature univoque et s’aggravant  dans le temps.

Plongeons nous dans les statistiques.

Entre 1961 et 2004, le taux d’ouverture commercial de la Tunisie a quasiment triplé. Membre fondateur de l’OMC, la Tunisie a été le premier pays méditerranéen à signer un accord d’association avec l’Europe. En 2009, elle se classait  au 17ième rang (sur 50) pour l’accueil des services délocalisés.

En matière de démocratie, les performances étaient plus mêlées.

D’après le « Democracy Index « , la Tunisie se situait au 135ième rang en 2006 et au 144ième en 2010. Le tout sur 167 pays.

 

DG

Parier sur la démocratie

Electrices indiennes.

On trouve sur le site Project Syndicate, une  défense « punchy » des institutions démocratiques par l’économiste Dani Rodrik.

Selon lui, à long terme, les régimes autoritaires se signalent par de piètres performances en termes de croissance économique*.

La croissance autoritaire est un mythe, explique-t-il.

En effet, pour une Chine qui « réussit' » (exception dont Rodrik nuance le succès et doute de la perennité) c’est une ribambelle de dictatures qui ont sombré avec leurs économies, incapables qu’elles sont d’offrir aux agents économiques des institutions de qualité.

L’auteur, qui s’inscrit dans la lignée de Tocqueville ou d’Amartya Sen, oppose la Chine, la Russie et la Turquie à  l’Inde et à l’Afrique du Sud, ces derniers pays jouissant selon lui d’un « capital » démocratique qui ne devrait pas manquer de leur assurer, in fine, une meilleure prospérité.

Le billet vaut également pour les commentaires qu’il n’a pas manquer de susciter (par exemple, à propos du  jugement sur les institutions turques).

DG

Dani Rodrik,The myth of authoritarian growth, Project Syndicate, 09/09/2010.

*Le même point a été traité dans un intéressant post du blog rationalité limitée. L’auteur y manifeste cependant son scepticisme quant à l’automaticité du lien entre croissance et démocratie. Il cite avec raison les travaux de l’économiste Daron Acemoglu qui suggère que durant les premiers stades de la croissance, lorsque le progrès technique procède d’une application et d’une imitation des technologies en provenance de l’extérieur, l’Etat a une carte à jouer  et, le plus souvent prend la forme d’un Etat étendu et autoritaire. En revanche, il semble que dans un second stade, lorsque la croissance repose désormais sur la capacité à ajouter de l’innovation, l’Etat doive transformer son intervention. Il devient plus « animateur » que « développeur », et ceci milite plutôt, in fine, en faveur d’une démocratisation des structures politiques (en même temps, par exemple,  que l’enseignement supérieur se développe).