Délocalisations : un phénomène vraiment marginal?

La presse se fait l’écho d’une étude de l’Insee consacrée aux « Chaînes d’activités mondiales« .

D’après Le Point et Les Echos, l’Insee « tord le cou aux idées reçues » et « relativise l’impact des délocalisations sur le déclin industriel français ».  Et de citer deux statistiques: entre 2009 et 2011, seulement 4,2% des entreprises de plus de 50 salariés ont délocalisé; les emplois perdus (20 000)  ne représentent que 0,3% de l’emploi total.

En réalité, les conclusions et les chiffres de l’Insee sont beaucoup plus nuancés.

Tout d’abord, l’étude porte sur la période 2009-2011, trois années de crise au cours desquelles, comme le précise l’Insee, les entreprises se sont moins développées à l’étranger.

Ensuite, la fréquence des délocalisations est deux à trois plus forte que la moyenne dans le secteur manufacturier (8,8% des entreprises) ainsi que les entreprises qui disposent d’une filiale à l’étranger (12,7% des multinationales).

Enfin, il s’en faudrait de peu pour les entreprises soient indifférentes entre une externalisation d’activité sur le territoire national et à l’étranger. En effet,  sur 100 entreprises qui choisissent d’externaliser une partie de leur production, 40 le font à l’étranger (délocalisation) et 60 sur le territoire national (externalisation simple). L’étude montre qu’en l’absence  de toute résistance des salariés, de doute sur la qualité des produits réimportés ou de barrières administratives,  les délocalisations auraient concerné 7,3% des sociétés implantées France, soit la même proportion que celles qui préfèrent externaliser en France.

A l’évidence, parmi les choix stratégiques de restructuration (faire ou faire faire? sur place ou à l’étranger?), qui ont affecté près de 15% des sociétés entre 2009 et 2011, la délocalisation est devenue une option banale, que les salariés n’ont pas tort de redouter.

Panorama mondial de l’impact macroéconomique des délocalisations

Grâce aux recherches du World Input-Output Database (avril 2012), nous pouvons nous faire une idée plus précise des  dégâts et des opportunités que provoquent les délocalisations à travers le monde depuis le milieu des années quatre-vingt dix.

Dans les pays et groupes de pays indiqués ci-dessus, la variation des revenus globaux (salaires, profits) qui sont tirés de l’activité industrielle  s’explique par le changement de trois variables:

  • Les débouchés intérieurs en produits finis (DOM DEM= demande domestique  nette d’importations);
  • Les débouchés extérieurs en produits finis (FOR DEM=foreign demand);
  • Les débouchés  extérieurs  en produits intermédiaires (OTHER= exportations de produis intermédiaires-importations de produits intermédiaires). Cette variable prend un signe négatif lorsqu’un pays importe  plus de produits intermédiaires qu’il n’en exporte, comme c’est le cas aux Etats-Unis, au Japon et en Europe.

Si l’on compare les équilibres débouchés internes/externes, on repère deux modalités de développement industriel:

  • Priorité à l’exportation: Allemagne, Japon , Royaume-Uni, Italie, France, Etats-Unis, Chine;
  • Priorité au marché intérieur: Union européenne, Russie, Mexique, Inde, Russie. Attention: il ne s’agit pas de protectionnisme, mais uniquement de repérer les pays dont les marchés intérieurs ont offert aux industriels locaux la majorité de leurs débouchés.

Intéressons nous aux délocalisations.  Les importations de biens intermédiaires destinés à fabriquer des produits finis vendus sur les marchés domestiques et étrangers sont  une mesure de l’intensité des délocalisations. On considérera que les délocalisations sont efficaces si elle permettent aux firmes locales de gagner en compétitivité sur le marché extérieur (exporter plus) et/ou intérieur (demande croissante adressée aux firmes locales).

A cette aune, voici, me semble-t-il,  les « perdants » et les « gagnants »:

  • « Gagnants »: l’Union européenne, dont l’industrie, à importation de biens intermédiaires comparable, a beaucoup mieux réagi qu’aux Etats-Unis. L’Allemagne, l’Italie, l’Espagne. Un bémol pour l’Allemagne: la performance spectaculaire des exportations de produits finis  (+ 150 milliards de dollars) ne doit pas faire oublier le déclin de la demande intérieure, qui a fait perdre 75 milliards aux firmes allemandes, ainsi que les pertes d’activité dues aux délocalisations.
  • « Perdants »: les Etats-Unis, pour la raison citée plus haut et surtout le Japon, dont les importations massives de composants étrangers ne lui ont pas permis de mieux résister sur son marché intérieur et d’exporter avec dynamisme.

La France et le Royaume-Uni sont deux cas problématiques.

En France, comme en Espagne ou en Italie, la demande interne et les exportations donnent du grain à moudre aux industriels. Toutefois, compte tenu du niveau élevé des importations de biens intermédiaires, cette performance n’est pas spectaculaire puisque les délocalisations annulent les 2/3 des revenus tirés de l’exportation.

Au Royaume-Uni, les revenus issus de l’activité industrielle n’ont pas progressé alors que les délocalisations sont très faibles.

Dans ces deux pays, que ce soit par leur (relative) inefficacité ou bien leur absence, les délocalisations n’ont pas fait leurs preuves.

L’Allemagne ou la croissance par l’importation

L’économie allemande a réussi à mettre à profit la force des pays émergents.

En effet, sans l’importation, le modèle exportateur allemand ne fonctionnerait pas.

Aujourd’hui,  les investissements (hors construction) et les exportations ont un contenu en importations de plus de 40%  (FMI).

Le plus souvent, il s’agit d’intrants réimportés par des filiales délocalisées à l’est de l’europe.

Ce commerce vertical permet aux firmes allemandes de maîtriser le coût de leurs équipements productifs et d’améliorer leurs marges à prix constant.

Il est intéressant de constater à quel point le modèle de croissance par l’importation est dual.

Les autres postes de dépenses (consommation publique et privée, construction) en sont très largement préservés.

Par exemple, seulement 20% de la consommation privée de biens et services sont importés.

Le dualisme de l’économie allemande pourrait très bien conforter la logique mondialisatrice.

En effet,  il n’est pas utile de mettre les salariés au pain et à l’eau pour freiner les importations et obtenir à tout prix un excédent commercial lorsque ces derniers consomment local à 80%.

Cela ne signifie pas que les salaires allemands explosent, bien au contraire. Mais il n’est pas nécessaire de les baisser brutalement.

De plus, les hauts salaires allemands, relativement au reste du monde, sont justifiés par les économies que l’on réalise en important du capital productif.

Ce modèle est subtil, mais est-il durable?

Tant que les pays émergents ne concurrencent pas l’Allemagne sur ses biens d’équipements et que les salariés tolèrent l’insécurité inévitable d’un modèle voué à l’exportation, tout va bien.

Combien de temps cela durera-t-il?

DG

Le taux d’ouverture est caduc

Contenu en importation des exportations (1995-2005)

Le taux d’ouverture commerciale  mesure la dépendance d’un pays vis-à-vis du commerce extérieur.

La formule la plus simple consiste à diviser la valeur des exportations par le PIB.

En France, le taux est égal à 27% (Insee 2008).

Est-ce à dire que 27% des salaires et des profits proviennent des exportations?

Il faut prendre ses précautions avec cette statistique car elle est faussée par le commerce vertical, c’est-à-dire l’importation de composants et biens intermédiaires incorporés dans les exportations.

En moyenne, 100 euros d’exportations françaises contiennent 72 euros de valeur ajoutée locale et 28 euros de composants et biens intermédiaires étrangers (graphique ci-dessus).

Après correction, le taux d’ouverture réel de notre économie, termes de valeur ajoutée, passe de 27 à 21%.

Un papier suédois attire notre attention sur le biais statistique que provoquent les délocalisations. De son côté, l’OMC a lancé le projet Made in the World pour convertir en valeur ajoutée les chiffres bruts du commerce international.

A l’avenir, il faudrait disposer d’une mesure plurielle et qualitative de la mondialisation, intégrant les effets sur l’innovation, l’intégration des marchés, les inégalités sociales ou bien encore les contacts inter-culturels.

Sinon, l’écart entre la mesure et la perception de la mondialisation ira grandissant.

DG

La géographie au service des délocalisations vers la Chine

Bas salaires, monnaie sous-évaluée et géographie se conjuguent pour expliquer l’attractivité de la Chine aux yeux des multinationales asiatiques et occidentales.

Proche du Japon, de la Corée du Sud ou de Taïwan, la Chine sert de plateforme d’exportation à ces pays pour atteindre les marchés européens ou américains. Réciproquement, l’Occident se délocalise en Chine pour assembler les produits qu’il projette de vendre en Asie.

Ce commerce vertical et triangulaire témoigne du fait que l’atelier du monde importe à proximité pour vendre au loin et importe de loin pour vendre à proximité.

L’étude de la Banque mondiale est  une nouvelle pièce à verser au débat sur la complémentarité entre mondialisation et régionalisation des échanges.

DG

Délocalisations à la française: trop peu, trop fort?

Carlos Goshn visite un site de production en Roumanie

En 2008, le Conseil d’Analyse Economique  soulignait le mauvais rapport coût/avantage des délocalisations françaises dans l’automobile.

D’après ce rapport, les constructeurs allemands ont accru leurs performances en prenant soin de ne délocaliser qu’une partie de leur production et en réimportant les composants fabriqués dans les pays à bas salaires pour les assembler sur leur territoire national.

Cette formule a été le carburant du boom des exportations allemandes.

En France,  nos constructeurs  ont choisi une formule bien plus radicale, brutale socialement et, à ce jour,  sans effet  sur leurs parts de marché :


DG

Les délocalisations créent-elles des profits?

Les délocalisations sont-elles indispensables pour résister à la compétition internationale et sauver les profits?

Il faut se méfier des évidences.

Un chercheur japonais s’est penché sur la profitabilité des iPhone qu’Apple  réimporte aux Etats-Unis depuis de la Chine.

Il a calculé que les frais d’assemblage chinois représentent moins de 4% du prix final et que la marge d’Apple resterait très confortable si les iPhone étaient produits aux Etats-Unis.

D’après Yuqing Xing, une appréciation de 20% de la monnaie chinoise n’accroîtrait les coûts de fabrication que de 0,73%.

Les profits d’Apple viennent essentiellement de sa capacité à échapper à la concurrence et à exercer un pouvoir sur son prix de vente. La marge représentait 64% du prix d’un iPhone en 2009.

Ainsi donc, la  délocalisation d’Apple génère un profit extra, un supplément dont la survie de l’entreprise ne dépend pas, du moins en première analyse.

En lisant cette étude, je pensais aux travaux microéconomiques des post keynésiens (Chamberlin, Robinson), dans lesquels la faiblesse des salaires (par rapport à la productivité) découle du pouvoir de monopole des entreprises.

Et si certaines délocalisations étaient un luxe pour entreprises monopolistiques?

DG