Délocalisations : un phénomène vraiment marginal?

La presse se fait l’écho d’une étude de l’Insee consacrée aux "Chaînes d’activités mondiales".

D’après Le Point et Les Echos, l’Insee "tord le cou aux idées reçues" et "relativise l’impact des délocalisations sur le déclin industriel français".  Et de citer deux statistiques: entre 2009 et 2011, seulement 4,2% des entreprises de plus de 50 salariés ont délocalisé; les emplois perdus (20 000)  ne représentent que 0,3% de l’emploi total.

En réalité, les conclusions et les chiffres de l’Insee sont beaucoup plus nuancés.

Tout d’abord, l’étude porte sur la période 2009-2011, trois années de crise au cours desquelles, comme le précise l’Insee, les entreprises se sont moins développées à l’étranger.

Ensuite, la fréquence des délocalisations est deux à trois plus forte que la moyenne dans le secteur manufacturier (8,8% des entreprises) ainsi que les entreprises qui disposent d’une filiale à l’étranger (12,7% des multinationales).

Enfin, il s’en faudrait de peu pour les entreprises soient indifférentes entre une externalisation d’activité sur le territoire national et à l’étranger. En effet,  sur 100 entreprises qui choisissent d’externaliser une partie de leur production, 40 le font à l’étranger (délocalisation) et 60 sur le territoire national (externalisation simple). L’étude montre qu’en l’absence  de toute résistance des salariés, de doute sur la qualité des produits réimportés ou de barrières administratives,  les délocalisations auraient concerné 7,3% des sociétés implantées France, soit la même proportion que celles qui préfèrent externaliser en France.

A l’évidence, parmi les choix stratégiques de restructuration (faire ou faire faire? sur place ou à l’étranger?), qui ont affecté près de 15% des sociétés entre 2009 et 2011, la délocalisation est devenue une option banale, que les salariés n’ont pas tort de redouter.

Panorama mondial de l’impact macroéconomique des délocalisations

Grâce aux recherches du World Input-Output Database (avril 2012), nous pouvons nous faire une idée plus précise des  dégâts et des opportunités que provoquent les délocalisations à travers le monde depuis le milieu des années quatre-vingt dix.

Dans les pays et groupes de pays indiqués ci-dessus, la variation des revenus globaux (salaires, profits) qui sont tirés de l’activité industrielle  s’explique par le changement de trois variables:

  • Les débouchés intérieurs en produits finis (DOM DEM= demande domestique  nette d’importations);
  • Les débouchés extérieurs en produits finis (FOR DEM=foreign demand);
  • Les débouchés  extérieurs  en produits intermédiaires (OTHER= exportations de produis intermédiaires-importations de produits intermédiaires). Cette variable prend un signe négatif lorsqu’un pays importe  plus de produits intermédiaires qu’il n’en exporte, comme c’est le cas aux Etats-Unis, au Japon et en Europe.

Si l’on compare les équilibres débouchés internes/externes, on repère deux modalités de développement industriel:

  • Priorité à l’exportation: Allemagne, Japon , Royaume-Uni, Italie, France, Etats-Unis, Chine;
  • Priorité au marché intérieur: Union européenne, Russie, Mexique, Inde, Russie. Attention: il ne s’agit pas de protectionnisme, mais uniquement de repérer les pays dont les marchés intérieurs ont offert aux industriels locaux la majorité de leurs débouchés.

Intéressons nous aux délocalisations.  Les importations de biens intermédiaires destinés à fabriquer des produits finis vendus sur les marchés domestiques et étrangers sont  une mesure de l’intensité des délocalisations. On considérera que les délocalisations sont efficaces si elle permettent aux firmes locales de gagner en compétitivité sur le marché extérieur (exporter plus) et/ou intérieur (demande croissante adressée aux firmes locales).

A cette aune, voici, me semble-t-il,  les "perdants" et les "gagnants":

  • "Gagnants": l’Union européenne, dont l’industrie, à importation de biens intermédiaires comparable, a beaucoup mieux réagi qu’aux Etats-Unis. L’Allemagne, l’Italie, l’Espagne. Un bémol pour l’Allemagne: la performance spectaculaire des exportations de produits finis  (+ 150 milliards de dollars) ne doit pas faire oublier le déclin de la demande intérieure, qui a fait perdre 75 milliards aux firmes allemandes, ainsi que les pertes d’activité dues aux délocalisations.
  • "Perdants": les Etats-Unis, pour la raison citée plus haut et surtout le Japon, dont les importations massives de composants étrangers ne lui ont pas permis de mieux résister sur son marché intérieur et d’exporter avec dynamisme.

La France et le Royaume-Uni sont deux cas problématiques.

En France, comme en Espagne ou en Italie, la demande interne et les exportations donnent du grain à moudre aux industriels. Toutefois, compte tenu du niveau élevé des importations de biens intermédiaires, cette performance n’est pas spectaculaire puisque les délocalisations annulent les 2/3 des revenus tirés de l’exportation.

Au Royaume-Uni, les revenus issus de l’activité industrielle n’ont pas progressé alors que les délocalisations sont très faibles.

Dans ces deux pays, que ce soit par leur (relative) inefficacité ou bien leur absence, les délocalisations n’ont pas fait leurs preuves.

L’Allemagne ou la croissance par l’importation

L’économie allemande a réussi à mettre à profit la force des pays émergents.

En effet, sans l’importation, le modèle exportateur allemand ne fonctionnerait pas.

Aujourd’hui,  les investissements (hors construction) et les exportations ont un contenu en importations de plus de 40%  (FMI).

Le plus souvent, il s’agit d’intrants réimportés par des filiales délocalisées à l’est de l’europe.

Ce commerce vertical permet aux firmes allemandes de maîtriser le coût de leurs équipements productifs et d’améliorer leurs marges à prix constant.

Il est intéressant de constater à quel point le modèle de croissance par l’importation est dual.

Les autres postes de dépenses (consommation publique et privée, construction) en sont très largement préservés.

Par exemple, seulement 20% de la consommation privée de biens et services sont importés.

Le dualisme de l’économie allemande pourrait très bien conforter la logique mondialisatrice.

En effet,  il n’est pas utile de mettre les salariés au pain et à l’eau pour freiner les importations et obtenir à tout prix un excédent commercial lorsque ces derniers consomment local à 80%.

Cela ne signifie pas que les salaires allemands explosent, bien au contraire. Mais il n’est pas nécessaire de les baisser brutalement.

De plus, les hauts salaires allemands, relativement au reste du monde, sont justifiés par les économies que l’on réalise en important du capital productif.

Ce modèle est subtil, mais est-il durable?

Tant que les pays émergents ne concurrencent pas l’Allemagne sur ses biens d’équipements et que les salariés tolèrent l’insécurité inévitable d’un modèle voué à l’exportation, tout va bien.

Combien de temps cela durera-t-il?

DG

Le taux d’ouverture est caduc

Contenu en importation des exportations (1995-2005)

Le taux d’ouverture commerciale  mesure la dépendance d’un pays vis-à-vis du commerce extérieur.

La formule la plus simple consiste à diviser la valeur des exportations par le PIB.

En France, le taux est égal à 27% (Insee 2008).

Est-ce à dire que 27% des salaires et des profits proviennent des exportations?

Il faut prendre ses précautions avec cette statistique car elle est faussée par le commerce vertical, c’est-à-dire l’importation de composants et biens intermédiaires incorporés dans les exportations.

En moyenne, 100 euros d’exportations françaises contiennent 72 euros de valeur ajoutée locale et 28 euros de composants et biens intermédiaires étrangers (graphique ci-dessus).

Après correction, le taux d’ouverture réel de notre économie, termes de valeur ajoutée, passe de 27 à 21%.

Un papier suédois attire notre attention sur le biais statistique que provoquent les délocalisations. De son côté, l’OMC a lancé le projet Made in the World pour convertir en valeur ajoutée les chiffres bruts du commerce international.

A l’avenir, il faudrait disposer d’une mesure plurielle et qualitative de la mondialisation, intégrant les effets sur l’innovation, l’intégration des marchés, les inégalités sociales ou bien encore les contacts inter-culturels.

Sinon, l’écart entre la mesure et la perception de la mondialisation ira grandissant.

DG

La géographie au service des délocalisations vers la Chine

Bas salaires, monnaie sous-évaluée et géographie se conjuguent pour expliquer l’attractivité de la Chine aux yeux des multinationales asiatiques et occidentales.

Proche du Japon, de la Corée du Sud ou de Taïwan, la Chine sert de plateforme d’exportation à ces pays pour atteindre les marchés européens ou américains. Réciproquement, l’Occident se délocalise en Chine pour assembler les produits qu’il projette de vendre en Asie.

Ce commerce vertical et triangulaire témoigne du fait que l’atelier du monde importe à proximité pour vendre au loin et importe de loin pour vendre à proximité.

L’étude de la Banque mondiale est  une nouvelle pièce à verser au débat sur la complémentarité entre mondialisation et régionalisation des échanges.

DG

Délocalisations à la française: trop peu, trop fort?

Carlos Goshn visite un site de production en Roumanie

En 2008, le Conseil d’Analyse Economique  soulignait le mauvais rapport coût/avantage des délocalisations françaises dans l’automobile.

D’après ce rapport, les constructeurs allemands ont accru leurs performances en prenant soin de ne délocaliser qu’une partie de leur production et en réimportant les composants fabriqués dans les pays à bas salaires pour les assembler sur leur territoire national.

Cette formule a été le carburant du boom des exportations allemandes.

En France,  nos constructeurs  ont choisi une formule bien plus radicale, brutale socialement et, à ce jour,  sans effet  sur leurs parts de marché :


DG

Les délocalisations créent-elles des profits?

Les délocalisations sont-elles indispensables pour résister à la compétition internationale et sauver les profits?

Il faut se méfier des évidences.

Un chercheur japonais s’est penché sur la profitabilité des iPhone qu’Apple  réimporte aux Etats-Unis depuis de la Chine.

Il a calculé que les frais d’assemblage chinois représentent moins de 4% du prix final et que la marge d’Apple resterait très confortable si les iPhone étaient produits aux Etats-Unis.

D’après Yuqing Xing, une appréciation de 20% de la monnaie chinoise n’accroîtrait les coûts de fabrication que de 0,73%.

Les profits d’Apple viennent essentiellement de sa capacité à échapper à la concurrence et à exercer un pouvoir sur son prix de vente. La marge représentait 64% du prix d’un iPhone en 2009.

Ainsi donc, la  délocalisation d’Apple génère un profit extra, un supplément dont la survie de l’entreprise ne dépend pas, du moins en première analyse.

En lisant cette étude, je pensais aux travaux microéconomiques des post keynésiens (Chamberlin, Robinson), dans lesquels la faiblesse des salaires (par rapport à la productivité) découle du pouvoir de monopole des entreprises.

Et si certaines délocalisations étaient un luxe pour entreprises monopolistiques?

DG

Délocalisation: une opportunité pour le pays d’accueil?

La majorité des économistes ne discutent pas le caractère bénéfique des délocalisations pour les pays hôtes.

En cherchant bien, on repère quelques articles dissonants.

C’est le cas  d’un papier  intitulé Offshoring can’t defy gravity.

Thomas Mayer montre que la spécialisation de l’Inde dans les services informatiques, de télécommunication et de recherche donne à ce pays un avantage comparatif artificiel dans les produits à contenu technologique.

En effet, la "bulle" technologique masque une carence d’investissement éducatif et industriel dans l’ensemble du pays. Se glisser dans la chaîne de valeur des pays industrialisés ne suffit pas.

Ajoutons que l’élévation des salaires réduira l’attractivité de l’Inde.

L’auteur prédit  que l’intensité technologique des exportations indiennes diminuera prochainement et ne repartira pas à la hausse avant….2060.

Dans un article plus théorique (Offshoring in a ricardian world), Andres Rodriguez-Clare montre que la division mondiale du travail est un jeu de dupes.

Comme il n’y a pas de petits profits, les firmes des pays industrialisés préfèrent les délocalisations à l’immigration car cela leur permet de rémunérer le travail à un tarif beaucoup plus bas.

Toutes choses égales par ailleurs, les pays industrialisés creusent leur avance technologique car ils incitent les pays du Sud à se spécialiser dans les segments productifs les plus routiniers et à négliger la recherche et l’innovation.

L’économiste Hervé Boulhol prédit l’appauvrissement des salariés du Sud en raison d’une dégradation des termes de l’échange de leur production. En effet, l’importation de composants à moindre coût élève la productivité du travail au Nord, ce qui accroît l’offre et, au bout du compte,  diminue les prix.

DG

Centres d’appels et patriotisme économique

Laurent Wauquiez, Secrétaire d’Etat à l’emploi, annonce la tenue "d’assises sur les centres d’appels" à la rentrée prochaine, afin de freiner les délocalisations que connait ce secteur.

Cette poussée de fièvre "patriotique" n’a rien de spécifique et touche depuis quelques années les Etats-Unis (voir un ancien billet).

Quand l’Etat tonne à ce point, l’économiste s’interroge:

  • L’emploi national va-t-il s’effrondrant? : l’économiste Olivier Bouba Olga montre qu’entre 2004 et 2008, les effectifs des centres d’appels ont augmenté de 60% en France.
  • Est-ce une priorité? Non: sur 100 emplois délocalisés entre 2003 et 2006, seulement 2,9 appartenaient au secteur des centres d’appels (ERM report 2007, p. 41) contre 11,7 en Europe… et 41 au Royaume-Uni.
  • A-t-on besoin  de mesures gouvernementales pour rapatrier quelques emplois? Pas vraiment: les exemples de relocalisations "spontanées" ne sont pas rares et l’offshoring, vif au début des années 2000, semble avoir atteint un palier d’après les professionnels.

On finirait presque par se demander si les intentions de Mr Wauquiez sont principalement économiques…

D. G

Le backshoring a le vent en poupe

Le backshoring consiste à relocaliser dans le pays d’origine des activités qui avaient été "offshorisées" (voir par exemple le cas du modèle Renault "Trafic" à Sandouville).

Les multinationales américaines sont de plus en plus nombreuses à s’y adonner, fait remarquer William Holstein ("The case for backshoring: why manufacturing operations should return to the United States"), parce qu’elles découvrent peu à peu les retombées négatives des délocalisations.

C’est le cas de NCR (National Cash Register), une entreprise qui fabrique des distributeurs automatiques de billets "high tech" (le client n’a plus à remplir un formulaire lorsqu’il dépose des liquidités ou un chèque).  Ce produit  rencontre un franc succès mais, l’année dernière, l’entreprise a décidé de rapatrier en Caroline du Sud ses sites production  chinois et indiens.

Parmi les raisons qu’avance NCR figurent les économies sur les coûts de transport, la  sécurisation de la propriété intellectuelle mais aussi l’obtention d’externalités positives dont l’entreprise se prive en éloignant ses sites de production .

En effet, la capacité  d’innovation dans un domaine intensif en technologie dépend  de fondements collectifs (baptisés "commons" par Gary Pisano et Willy Shih) et notamment des interactions qu’elle entretient avec ses principaux fournisseurs et clients (JP Morgan Chase ou Bank of America). NCR  a compris qu’elle ne pouvait adapter sa production aux souhaits et suggestions de ses clients qu’en levant le pieds sur les délocalisations.

De plus en plus d’articles anglosaxons, en économie ou en gestion, critiquent le bilan  économique et social de l’offshoring (faible progression des salaires, recul de la compétitivité américaine dans les  biens technologiques) . Nous nous en ferons  l’écho dans ce blog. 

NB: On trouvera quelques références supplémentaires dans l’article de A. Y. Portnoff : "Le retour à l’industrie. Quand l’Europe se réveillera", Futuribles, mai 2010.

 D. G

Délocalisation vs émigration

 

"Le Procès" (1962), Orson Welles.

Voici un intéressant papier, signé par deux économistes de l’Organisation internationale du Travail, qui analyse  les  conditions de travail dans les entreprises de service délocalisées aux Philippines.

La main d’oeuvre de ce pays présente de nombreux avantages pour les firmes occidentales qui y transplantent  de plus en plus leurs centres d’appels: un niveau de rémunération attractif, une excellente maîtrise de l’anglais "sans accent" (contrairement aux indiens, dit-on), un faible taux de syndicalisation et, last but not least, une remarquable ardeur au travail.

Tout irait bien dans le meilleur des mondes si ces entreprises n’étaient pas dans l’obligation de proposer des salaires de plus en plus élevés, qui représentent 2 à 3 fois la rémunération moyenne.

En effet, les salariés philippins sont difficiles à stabiliser et à retenir dans ce genre d’emploi.

Les entreprises sont confrontées à des taux de "turn over" importants (40% dans certains sites) qui s’expliquent tout d’abord par la jeunesse des salariés,  ensuite  par le hiatus que ces derniers  constatent entre leur  niveau de formation élevé et le contenu routinier du travail en centre d’appels (problème auquel s’ajoute la contrainte du travail de nuit) enfin, parce que l’émigration offre des perspectives  souvent plus alléchantes.

Ce papier offre une vision dynamique du salariat impliqué dans les phénomènes d’offshoring et une intéressante confrontation entre migrations et délocalisations (le travail en call center est souvent un préalable à  l’émigration des plus qualifiés)

Il attire aussi l’attention sur la contradiction des économies de services qui prétendent embaucher des salariés qualifiés tout en standardisant à outrance les tâches qu’elles leur demandent d’effectuer, phénomène auquel la mondialisation donne plus de relief.

Miriam Bird, Chritoph Ernst, "Offshoring and employement in the developing world: Business process outsourcing in the Philippines", Employment working paper n°41, OIT, 2009.

 

Protectionnisme anti délocalisation aux Etats-Unis

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Patrick Artus  suggère un peu vite (lire ici son article à propos de "la mondialisation présente") que le phénomène des délocalisations rend les velleités protectionnistes caduques.

Il nous explique que jadis il n’était pas complètement stupide d’appliquer une taxe sur un magnétoscope japonais ou coréen puisque cela donnait un ballon d’oxygène à des producteurs occidentaux qui demeuraient sur place. Or ces derniers ont délocalisé leur activité de sorte que la taxation des importations fabriquées sous pavillon occidental ne provoquerait aujourd’hui qu’une perte de pouvoir d’achat pour le consommateur final.

Soit, mais la réalité politique est encore contradictoire comme le montre Adam Mordecai dans un passionnant papier de 2006 où il recense pas moins de cinq formes de législation "anti-offshoring" aux Etats-Unis:

  • Le "chantage" aux contrats publics: 33 Etats américains stipulent que toute entreprise qui passe contrat avec l’administration locale ne peut fournir tout ou partie de ce service à partir d’un pays étranger (la mesure a été étendue à l’Etat fédéral en 2004).
  • L’obligation de publicité: les entreprises qui délocalisent ont l’obligation de rendre publique ces opérations dans six Etats.
  • Obligation pour tout opérateur d’un centre d’appel qui fournit une prestation auprès d’un résident américain de dévoiler son identité et le lieu géographique d’où il officie (16 Etats).
  • Prohibition du transfert à l’étranger de données et d’informations personnelles sur les clients d’un établissement financier dans 20 Etats.
  • Sanction financière: suppression de subventions et de prêts bonifiés à toute entreprise qui délocalise plus de 100 emplois (Connecticut); obligation de compenser les emplois "déplacés" par des créations nouvelles d’emplois sur place (Washington).

On peut toujours y voir de simples coups d’épée dans l’eau ou, c’est fort probable, une sorte de gesticulation électoraliste mais gageons que l’injonction de P. Artus à "approfondir les avantages comparatifs" n’apportera pas grand soulagement à l’inquiétude de l’opinion publique. Artus, qui n’est pas le dernier à pointer les excès de la mondialisation, devrait anticiper qu’en l’absence d’accompagnement social les populations exigent des services publics qu’ils n’imitent pas le comportement des entreprises privées.

Le libre échangisme gagnerait également à se montrer plus "créatif" que le protectionnisme. Pourquoi ne pas exiger des entreprises publiques qui ont recourt aux délocalisations qu’elles s’illustrent par un partage plus significatif des retombées positives de la mondialisation  soit sous la forme de hausses de salaires soit de prix plus faibles?

Panorama sectoriel des délocalisations

Ce graphique est issu d’une étude réalisée en mai 2008. Il indique le pourcentage d’entreprises manufacturières de plus de 10 salariés qui, entre 2003 et 2005,  ont procédé à une délocalisation (investissement vertical),  une implantation à l’étranger en vue de conquérir un marché (investissement horizontal) ou la combinaison des deux, selon le secteur d’activité. D’après les auteurs les délocalisations ont concerné 5% des entreprises. Cela pourrait sembler marginal mais cette proportion est presque aussi forte que celle des entreprises qui procèdent à des investissements horizontaux (6%) et les délocalisations sont très concentrées sectoriellement (le textile, l’habillement mais aussi l’automobile ainsi que les composants électriques/electroniques). On observe la prédominance des investissements directs horizontaux sur les délocalisations  dans la pharmacie, la parfumerie,  l’édition ou les industries agricoles, ce qui témoigne d’un avantage concurrentiel (encore) solide.

DG

Délocalisations, productivité et immigration

 Le Président de la République vient d’évoquer le projet d’une prime aux entreprises qui relocalisent dans l’hexagone.  Le Ministre chargé de "l’Identité Nationale"  s’ingénie quant à lui à éloigner le maximum d’étrangers "sans papiers" en raison des difficultés du marché du travail. Dans ce concert de pessimisme les économistes qui envisagent la mondialisation sous un autre jour et voient dans les délocalisations comme l’immigration un signe de vitalité industrielle ont bien du mal à se faire entendre. G. Navaretti, G. Bertola et A. Sembenelli font partie de ces individus singuliers.

 Leur  papier  de décembre 2008 (à compléter par ceci) attire  l’attention sur deux phénomènes empiriques:

  •  Les entreprises italiennes qui délocalisent le plus intensément dans les pays à bas salaires un segment de production riche en main d’oeuvre sont  à la fois les plus grandes (en termes de chiffre d’affaires) et les plus productives.
  • Elles préfèrent cette stratégie à l’embauche d’une main d’oeuvre immigrée, ce  qui est  pratiqué plutôt par les firmes les moins efficaces.

On sait que l’exportation  est  réservée à un club restreint de firmes, il en va de même pour  la délocalisation qui est l’apanage de quelques happy few. Cette opération entraine des coûts irréversibles (coûts fixes) qui constituent une barrière à l’entrée pour les firmes les moins efficaces de sorte que la délocalisation d’un segment de production intensif en main d’oeuvre (par exemple l’assemblage) concerne moins d’entreprises qu’on ne le pense. Les auteurs en déduisent que  revitaliser  la productivité des secteurs concurrencés par les importations ne freinera pas les délocalisations bien au contraire et que chercher à freiner l’offshoring poussera les entreprises à embaucher plus de salariés immigrés, du moins tant qu’elles ont à affronter la concurrence des pays émergents.

Risquons un commentaire:  il est fort possible que la politique d"‘immigration choisie" (celle qui sélectionne les salariés étrangers riches en capital humain) débouche sur une accélération des délocalisations puisque tout ce qui accroît la bonne santé des firmes les plus efficaces, et un vivier de salariés qualifiés supplémentaire y contribue, rend la délocalisation plus facile. Les entreprises performantes y gagneraient également en flexilité puisque la progression des ventes consécutive à une délocalisation réussie entraînera une demande nouvelle de salariés qualifés qu’il sera désormais plus aisé de satisfaire.

DG

La France est-elle en retard d’une délocalisation?

Les récentes échauffourées entre la direction de l’équipementier Molex et le personnel qui refuse sa délocalisation ont suscité étonnement et effroi chez quelques observateurs. La France serait-elle en train de découvrir avec retard les aléas de la mondialisation? L’étude d’Agnese et Ricart (2009) permet de faire le point sur l’ampleur des délocalisations dans les principaux pays de l’OCDE. Ils l’analysent sous plusieurs angles: proportion des inputs importés, part de ces achats dans la production totale, contenu en importation de la production industrielle et tertiaire (spécialisation verticale), délocalisations "matérielles " ou de services. Il apparaît que la France suit le mouvement général avec même une accélération depuis 2000.

Quelques chiffres :

 

-En 2005 notre économie importait 16% de ses inputs contre 14% en 1995 (respectivement 13,5 et 19, 2% pour l’Allemagne; 10,6 et 13,5% pour l’ensemble de l’échantillon comprenant 40 pays). On constate que la France rattrape l’Allemagne qui avait pris une forte avance durant la période 1995-2000

-La production industrielle française incorpore 20,3% de composants étrangers contre 16,4% dans les autres pays.

-Ce même taux s’élève à 5,6% dans le cas des services, ce qui correspond à la moyenne mondiale.

On peut penser que le potentiel d’"offshoring" dans les services est plus important dans notre pays puisque le tertiaire y est relativement moins exposé que l’industrie (la spécialisation verticale est quatre fois moins forte dans le tertiaire que dans l’industrie alors qu’ailleurs dans le monde le rapport n’est que de trois) à moins que ce ne soit l’industrie qui délocalise "trop".

DG