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La crise de l’Euro selon « Crashed »

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En août 2007, BNP Paribas gelait ses fonds de placements américains car elle n’était plus en mesure d’établir le prix des actifs qu’ils contenaient. Cet évènement fut l’un des premiers signes de la tempête financière qui se diffusa dans le monde entier et dont l’historien Adam Tooze brosse le tableau dans son livre « Crashed ».

L’auteur s’oppose aux interprétations néolibérales et localistes de la crise. Il réfute notamment l’idée que le vers se serait niché dans la mauvaise gestion des finances publiques ou dans un dysfonctionnement spécifique de l’économie américaine ou européenne. Il incrimine plutôt le fonctionnement de base des banques et des marchés financiers mondiaux. En effet, le temps où le dollar finançait l’économie mondiale et permettait aux Etats-Unis de jouer le rôle de prêteur en dernier ressort auprès des pays insolvables est révolu. Désormais, le dollar n’est plus que le véhicule d’opérations spéculatives et lorsque la FED, urbi et orbi,  prête en urgence c’est pour tenir à bout de bras un oligopole mondial constitué d’une centaine d’établissements bancaires dont le comportement est aussi irresponsable qu’opaque.

Adam Tooze réfute donc l’idée d’une « crise 100% américaine » et il s’amuse à rapporter  le propos de Giulio Tremonti, ancien ministre des Finances du gouvernement de Silvio Berlusconi, qui déclarait que le système bancaire de l’Italie ne serait pas affecté par la crise des subprimes, car ce dernier «ne parle pas anglais»

Pour l’historien,  la crise de la zone euro n’est qu’une « une puissante réplique du séisme qui avait secoué le système financier de l’Atlantique Nord« .

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Pour illustrer l’imbrication de la finance bancaire européenne et américaine, Adam Tooze présente l’évolution de leurs encours réciproques de créances entre 2002 et 2007:

« Les créances bancaires européennes sur les États-Unis sont le principal maillon du système, suivies des créances asiatiques sur l’Europe et des créances américaines sur l’Europe. (…) Ce faisant, le système financier européen finit par fonctionner, selon les termes employés par les analystes de la Fed, comme un « fonds spéculatif mondial », qui emprunte court et prête long. »

Est-ce à dire que l’Europe n’est qu’une simple extension de la zone dollar?

L’auteur ne le pense pas car, même si l’Europe n’a pas pour ambition de supplanter le dollar (elle préfère être un « fonds spéculatif mondial » en dollars plutôt que de contester l’hégémonie du billet vert), ses banques n’en rivalisent pas moins avec les banques d’Outre-Atlantique, au point que la concurrence britannique poussa l’administration Clinton à abolir les dernières règlementations financières issues du New Deal. De plus, il est intéressant d’observer que les Etats-Unis ont accu leur dépendance vis-à-vis de l’Europe puisqu’en 2007 celle-ci recevait 80% de leurs prêts extérieurs, contre 66% en 2002, alors que, de son coté, l’Europe partage plus équitablement ses placements (50% aux Etats-Unis, 50% ailleurs). Il est très important d’avoir ces données à l’esprit, non seulement pour réaliser à quel point les banques européennes (jusqu’à de paisibles caisses régionales allemandes) étaient exposées aux aléas de la finance américaine, mais aussi pour comprendre l’intérêt que les Etats-Unis avaient, on abordera ce point dans un autre billet, à éteindre l’incendie grec…

Justement, intéressons nous aux années qui précèdent la crise de l’Euro.

Adam Tooze juge, qu’à ses début, l’expérience de l’Euro était plutôt positive:

« Durant ses premières années, la nouvelle zone monétaire s’en sort plutôt bien. La croissance européenne s’accélère. Après une première hausse des prix liée à l’adoption de la monnaie unique, l’inflation se stabilise à un niveau modéré. Les marchés de capitaux sont calmes. »
Mais ce calme n’était qu’apparent.
En effet, l’historien rappelle que le Franc et la Lire se sont fondus dans la monnaie unique sur la base d’un taux de change très compétitif par rapport au Deutsche Mark, ce qui a pénalisé les exportations et la croissance allemandes, qui souffraient déjà des retombées de la réunification.
Très logiquement,  la BCE a pratiqué une politique monétaire accomodante pour soutenir l’économie allemande, mais ceci n’a fait qu’alimenter la hausse spectaculaire du crédit privé dans les pays du Sud de la zone Euro sans relancer l’investissement allemand car dès 2003 ce pays prit un tournant austéritaire en raison de la lassitude l’électorat de l’Ouest qui estimait avoir consacré suffisamment de fonds publics au profit de l’ex RDA.
En conséquence, les pays du sud ont acheté plus de produits venant d’Allemagne qu’ils n’ont exporté vers ce pays, ce qui a provoqué des déficits commerciaux cumulatifs. Or, paradoxalement, l’Allemagne n’a pas recyclé ses excédents commerciaux dans les pays européens déficitaires (ou du moins pas directement).
On observe en effet que l’Allemagne a dirigé ses capitaux vers le Benelux, le Royaume-Uni ou l’extérieur de l’UE et que l’Espagne n’a reçu que 20% de capitaux en provenance d’Allemagne (15% dans le cas du Portugal, 10% dans le cas de la Grèce).

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L’auteur en déduit que ce sont surtout les banques françaises, britanniques ou belges qui ont assuré la connection financière entre les Etats-Unis et l’Europe, et entre les pays de la zone euro:

« La France et le Benelux occupent une place essentielle, car ces pays sont des plateformes par lesquelles les fonds entrent dans la zone euro depuis l’extérieur. Les prêteurs des États-Unis et d’ailleurs préfèrent sans aucun doute faire affaire avec des homologues français, néerlandais et belges qui ont pignon sur rue et qui se chargent ensuite de réacheminer les fonds en périphérie de l’Europe. »

Les chapitres que l’auteur consacre à la situation de l’Euro dans les années 1999-2007 donnent l’impression d’une zone monétaire qui a réussi à libéraliser les échanges financiers, mais qui a échoué complètement à prévenir les risques qui en découlaient.

« Le plus grave échec institutionnel n’est pas l’absence d’union budgétaire, mais l’incapacité à gérer une crise bancaire. »

Une anecdote éclaire ce point :

À la fin des années 1990, alors que l’Union monétaire européenne se profile, Larry Summers a la témérité de demander lors d’un colloque international d’experts financiers : « Les Européens ici présents peuvent-ils m’expliquer ce qu’il se passera si une banque espagnole a de gros problèmes ? Quelles sont les responsabilités respectives des autorités de régulation espagnoles, de la banque centrale d’Espagne, de la BCE et de Bruxelles ? » Cette question réduit l’assemblée au silence.

Naviguant sans filet, la zone Euro n’a pas adopté la prudence de la FED qui n’applique pas le même taux d’intérêt aux obligations des différents Etats américains.

Un fédéralisme intempestif poussa même l’UE à lancer le projet d’une Constitution européenne, qui échoua en raison du vote du peuple français.

En réaction à cela,  l’Allemagne remit à l’ordre du jour la gouvernance intergouvernementale, avec les effets dramatiques que l’on sait, et qu’on abordera dans le prochain billet.