Le bilan globalement inégalitaire de la colonisation

Dans un papier intitulé « Income inequality and colonization » (2007), Luis Angeles a découvert l’existence d’une corrélation positive entre la proportion de colons européens installés dans un pays et le degré moyen de concentration des revenus, entre 1947 et 1999.

D’après les estimations de l’auteur, l’effet de la colonisation de peuplement sur la concentration des revenus est considérable:

This value implies that a colony where European settlers constituted 25% of the population would have a Gini coefficient about 10 points higher than one where European settlements were negligible. This is a very large effect, remember that the differences between low inequality countries in Europe and high inequality ones in Latin America or Africa are in the 15–20 Gini points range. The dummy for the “New Europes” is always small and becomes statistically non-significant once several controls are added. This is also in accordance with the description of the colonial experience of these countries.

Les résultats ne semblent pas modifiés par la prise en compte des facteurs climatiques ou la dotation en ressources naturelles. En effet, on pourrait penser qu’un facteur extérieur, comme l’existence d’une richesse naturelle à exploiter, pourrait expliquer la simultanéité d’inégalités fortes et d’une solide présence européenne.

La corrélation mise à jour se comprend aisément: plus la minorité européenne est importante, plus elle concentre entre ses mains les terres ou les ressources minières, au détriment du reste de la population.

Une fois indépendante, l’ancienne colonie reste marquée par les clivages sociaux hérités du passé, notamment parce que les descendants des colons continuent d’occuper le haut de la hiérarchie économique, social et politique.

A ce propos, l’auteur note la singularité de l’Algérie, pays qui ne conserva pas sa minorité européenne à l’issue de la période coloniale.

Du coup, une question ne manque pas de venir à l’esprit: est-ce en raison du départ des français que l’Algérie (DZA, dans le graphique ci-dessus) se distingue par une distribution des revenus relativement peu inégalitaire?

L’auteur, qui ne veut pas être enrôlé parmi les « tiers mondistes », précise que les habitants les plus pauvres des pays à forte présence européenne ne sont pas forcément moins bien lotis que ceux des pays exempts de toute présence coloniale.

Pour émailler d’humour ce sujet tant  controversé, j’ai cru bon de convoquer l’ami Fellag, en ouverture de ce billet.

DG

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L’esclavage en héritage?

Voici de bien intéressants graphiques qui retracent l’évolution du taux de pauvreté et du revenu par habitant dans les pays africains, selon l’intensité avec laquelle ils ont été exposés à l’esclavage (M. Pinkovskiy et X. Sala-i-Martin, 2010)

Résultats:

  • Les deux catégories de pays se distinguent de plus en plus en termes de richesse moyenne (graphique de gauche) mais plus du tout par le taux de pauvreté (graphique de droite: % d’habitants qui vivent avec moins d’un dollar par jour). Le passé esclavagiste ne condamne pas (plus?)les plus pauvres parmi les plus pauvres à le rester.
  • Dans les pays épargnés par l’esclavage, la rupture négative du trend de croissance au cours des années quatre-vingts a eu des effets durables sur l’augmentation du taux de pauvreté.
  • Dans les pays africains les plus pauvres, la pauvreté diminue aussi rapidement ces dernières années qu’au début des années soixante-dix, soit peu après la période des indépendances.

DG

La colonisation passe, les échanges restent

Depuis 1900, 174 pays ont obtenu leur indépendance vis-à-vis des anciennes métropoles coloniales. Dans quelle mesure ces bouleversements politiques ont-ils affecté les flux commerciaux bilatéraux ?

Un papier de Keith Head, Thierry Mayer et John Ries montre que les liaisons commerciales diminuent d’environ 60% au bout 30 ans puis se stabilisent. Ceci est le produit de deux phénomènes à horizon temporel différent : la rupture des arrangements commerciaux imposés aux colonies et l’érosion des réseaux d’affaires ainsi que des institutions communes.

Un résultat attire plus encore l’attention : 60 ans après l’indépendance, les anciennes colonies qui ont obtenu leur émancipation au terme d’un conflit militaire (25% des cas) ne commercent pas moins que les autres avec leur ancienne métropole.

Le graphique ci-dessus retrace cette curieuse convergence de l’intensité des échanges. On observe qu’en cas de séparation amicale, le commerce reste dix années durant supérieur à la période coloniale. En revanche, lorsque l’émancipation est arrachée par les armes, le commerce bilatéral a déjà subi une diminution de moitié, comme si la guerre d’indépendance avait actualisé l’essentiel du déclin à venir.

Par contre, au bout de 60 ans, la trace du conflit semble effacée. Et les auteurs de montrer que l’ensemble des ex colonies et métropoles continuent à échanger plus intensément  entre elles que vis-à-vis des pays tiers.

DG

K.Head, T. Mayer, J. Ries, « The erosion of colonial trade linkages after independence« , janvier 2010.

Histoire coloniale et commerce international

La France a-t-elle une responsabilité dans l’actuelle situation économique de ses anciennes colonies africaines? Certains l’affirment et vont jusqu’à réclamer une indemnisation tandis que d’autres évoquent un «homme africain» qui n’aurait pas su tirer profit des «aspects positifs» de l’héritage colonial.

Pour sortir de ce dialogue de sourd il est utile de lire l’article de José de Sousa et Julie Lochard (2009). On y découvre que les ex colonies françaises sont beaucoup plus isolées du commerce international que les anciennes possessions de la couronne britannique puisque sur la période 1993-2004 les échanges entre les premières et 50 pays de l’OCDE sont 36% inférieurs.

Est-ce la preuve que la colonisation française eut des effets négatifs spécifiques et durables? Pas si sûr, car il faut tenir compte de la causalité inverse : le choix de coloniser telle ou telle région a été influencé par son dynamisme initial. C’est ainsi que la France s’est installée dans les régions les plus isolées et les moins habitées du continent africain, contrairement à l’Angleterre qui préféra se tourner vers les zones avec lesquelles elle commerçait intensément dès le XVIIIième siècle. En tenant compte de ce «biais d’endogénéité» on constate que la puissance commerciale des pays africains est indifférente à l’identité de leur ancienne «métropole».

On imagine que les adversaires de la «repentance»  trouveront là matière à relativiser le bilan de la colonisation puisque, après tout,  le colonisateur anglais n’aurait pas fait mieux à notre place… Ils pourraient également affirmer que les «bénéfices» de la présence française ont été annulés après les indépendances lorsque ces pays ont renoué, pensent-ils, avec leur «léthargie» pré coloniale.

C’est aller un peu vite en besogne car d’autres interprétations sont possibles. La période d’indépendance a peut-être permis de neutraliser les effets négatifs d’un héritage institutionnel français dont certains travaux ont montré qu’il était défavorable au dynamisme économique (le code civil apporterait une protection aux investissements et à la propriété inférieure à celle que procure le droit anglo-saxon selon La Porta (2008)); et dans la mesure où la France a placé la conquête spatiale (objectif politique) devant la recherche de débouchés pour ses industries (objectif économique) on s’interroge sur la teneur de ces « aspects positifs » qu’auraient négligés ou gaspillés les africains une fois devenus indépendants.

Le travail de José de Sousa et Julie Lochard doit être complété (par exemple en analysant la composition sectorielle des échanges commerciaux et pas uniquement leur volume) mais s’il  venait à être confirmé il signifierait que l’histoire de la présence française dans ces territoires, quel que fut son impact, n’exerce plus d’effet spécifique sur leur dynamisme commercial. Nous démentirions enfin le Dictionnaire des Idées Reçues dans lequel Gustave Flaubert écrivit: «Colonies (Nos): S’attrister quand on en parle!».

DG

 

Jose de Sousa, Julie Lochard, « Histoire coloniale et commerce international« , Revue Economique, vol 60, n°3, mai 2009. 

La Porta R., L. de Silanenses, F. Schleifer, 2008, «The Economic Consequencies of Legal Origins» Journal of Economic Literature, 46.