Quand Adam Smith, Karl Marx et Marcel Proust cherchaient un travail

« Durant l’hiver 1862-1863, particulièrement rigoureux, la situation matérielle des Marx, qui n’ont d’autres ressources que ce que leur verse parcimonieusement Engels, demeure critique (…). Karl envisage même de chercher un travail salarié. Il postule à un emploi de bureau aux chemins de fer, mais son écriture (peut-être, ce jour-là, volontairement? ) illisible fait capoter ce projet. Il en est soulagé. Ce sera son unique tentative en la matière. »

Jacques Attali. Karl Marx ou l’esprit du monde (2005).

« Adam Smith, le défenseur du libre échange, était le fils d’un employé des douanes et il se rendit lui-même, deux ans après la première édition de son grand ouvrage « La Richesse des Nations », à Édimbourg comme employé des douanes. Adam Smith obtint ce poste par l’intermédiaire du duc de Buccleuch, qui le lui procura pour le mettre au-dessus des besoins de la vie. Néanmoins il est hors de doute que les obligations que lui imposaient ses fonctions pesèrent lourdement sur l’esprit du grand investigateur. Et pourtant personne n’avait plus besoin de repos qu’Adam Smith, qui avoue lui-même qu’il produisait très-lentement. Il manquait absolument de la facilité de son ami Hume, dont les œuvres furent imprimées la plupart sur le manuscrit original. De fait Adam Smith n’a publié pendant les douze dernières années de sa vie, qu’il a passées à Édimbourg, aucun ouvrage nouveau, bien qu’il eût réuni de nombreux matériaux pour de nouveaux travaux. Il les fit même brûler. C’est un bonheur que ses notes sur sa Theory of moral sentiments, aient déjà été imprimées avant sa mort. Ainsi Adam Smith vivait dans le silence et la retraite à Édimbourg, remplissant consciencieusement ses fonctions, mais perdu pour le monde et ses progrès. Son revenu lui suffit pour acquérir une petite bibliothèque qui fut dispersée entre ses parents après sa mort. »

Arthur de Studnitz (1876).

Pour le plaisir, ajoutons à la rubrique art,  travail et santé l’éphémère carrière de Marcel Proust comme bibliothécaire à la Mazarine:

« En 1895, Proust passa un concours, ouvert afin de suppléer à trois postes vacants, et il fut choisi avec le rang de troisième (et dernier). Pendant les quatre mois qui suivirent, de temps en temps, quand l’envie lui en prenait et quand sa santé semblait lui permettre l’effort, et (ce qui était rare, en effet) quand il n’était pas absent en vacances, il apparaissait pour un brin de causette avec ses collègues occupés mais aimables, et pour feuilleter les livres du Cardinal. Les livres, toutefois, étaient poussiéreux; et lorsqu’il se retrouvait sur le quai Conti, allant à la rencontre de son ami Lucien Daudet, il sortait de sa poche un pulvérisateur afin de combattre les ravages de la journée en aspirant un nuage de vapeur d’eucalyptus. Ses collègues, Paul Marais, spécialiste des incunables, et Alfred Franklin, bibliothécaire en chef, le jugèrent gentil mais tout à fait inutile » (…) En 1899 eut lieu une inspection à la bibliothèque; il parut bizarre que l’un des trois attachés honoraires non rétribués n’eût pas mis les pieds à la bibliothèque depuis de nombreuses années; et le 14 février 1900, Marcel Proust reçut l’ordre catégorique de retourner immédiatement à son travail. Il s’en abstint; le 1er mars, on considéra qu’il avait donné sa démission, et c’est ainsi que s’acheva cette carrière fantomatique de bibliothécaire. »

G. D Painter. Marcel Proust (1992).

Publicités

Adam Smith, l’ami du peuple

Deux citations de l’économiste Carl Menger (1840-1921), relevées par Pierre le Masne, illustrent à quel point le « courant néolibéral »  est en rupture avec le  bon vieux libéralisme des Lumières et combien il est  difficile d’entrer dans un rapport dialectique avec lui:

 « Les théories d’Adam Smith et de ses successeurs sont caractérisées par un libéralisme rationaliste et unilatéral, par une aspiration inconsidérée à combattre ce qui existe, par une volonté pas toujours bien comprise de créer quelque chose de nouveau dans le domaine des institutions politiques, sans souvent la connaissance et l’expérience suffisantes ».C.M (1883).

« Dans tous les cas de conflits d’intérêts entre les pauvres et les riches, entre les forts et les faibles, Adam Smith se situe sans exception du côté de ces derniers. J’emploie le mot « sans exception » de façon bien réfléchie, car il ne se trouve pas un seul endroit dans les oeuvres de Smith où il défend les intérêts des riches et des puissants contre les pauvres et les faibles. » C. M (1891).

Diversité culturelle vs Etat Providence?

Pour l’économiste Alberto Alesina, l’avenir de l’Etat Providence n’est pas rose.

Selon lui, à moins de contenir les flux migratoires ou de réserver les aides sociales aux « autochtones », la légitimité de la redistribution sociale est appelée à régresser, à mesure que les sociétés  perdent en homogénéité culturelle.

Cette réticence à partager les ressources résulte d’un mécanisme simple:  la moindre capacité à se projeter dans autrui, lorsque celui-ci apparaît comme « différent ».

Un tel sentiment, qu’Adam Smith aurait nommé  « manque de sympathie », est aisément exploitable par les populistes et les ultra libéraux cyniques.

Pour comprendre cette fâcheuse tendance à l’entre-soi, il faut se précipiter sur la brillante intervention de Louis Levy-Garboua (en vidéo ici), spécialiste de psychologie économique et d’économie expérimentale.

DG

Libre-échange vs protectionnisme: la guerre de l’audimat

Google Ngram Viewer  est une application qui calcule la fréquence d’apparition de n’importe quel mot dans le corpus des textes  numérisés.

Si l’on tape protectionnisme et libre-échange on obtient le graphe ci-dessous:

On constate que la notion de libre-échange fait son entrée dans les années 1840 et 1850.

L’audimat s’emballe à deux reprises:  1860 ( Accord commercial franco-anglais); 1968 (achèvement de l’union douanière européenne), puis  retombe quelque peu.

Le protectionnisme est beaucoup plus pêchu.

Entre 1880 et 1939,  sa montée paraît inexorable.

Même si la crise des années soixante-dix ne déclenche pas de fièvre protectionniste équivalente à celle de la fin du XIXième siècle ou de l’entre-deux guerres, l’occurrence se stabilise à un niveau élevé.

Toutefois, le libre-échange ne profite pas de la situation. En 2000, on cause autant de protectionnisme qu’en 1900.

Pour résumer: le libre-échange déçoit mais le protectionnisme n’emballe pas non plus les foules. Comme les données s’arrêtent en 2008, nous ne pouvons mesurer l’impact des Todd et autres Sapir.

Et maintenant, faisons la même recherche dans les écrits anglo-saxons.

4 différences avec la France:

  • Le libre-échange domine largement les débats.
  • Depuis 1960, les questions de politique commerciale préoccupent de plus en plus les anglo-saxons. Chez nous, l’intérêt s’amenuise.
  • Le protectionnisme progresse fortement au cours des années 80.
  • Depuis 1980, protectionnisme et libre-échange progressent simultanément, ce qui pourrait signifier que les deux points de vue se confrontent, alors qu’en France, l’un progresse toujours au détriment de l’autre. Dialogue d’un côté, monologues de l’autre, un temps sur la mondialisation heureuse , puis  la démondialisation.

Un dernier pour la route?

Que donne France dans les ouvrages de langue anglaise?

DG

Commerce international et gouvernance

Le commerce international, ce n’est pas uniquement une histoire d’efficience et de gros sous, de nouveaux marchés et d’économie d’échelle.

Comme le notait Adam Smith, il existe des enjeux plus qualitatifs et, en particulier, une affinité entre commerce et bonnes institutions.

Le graphique ci-dessus montre la réalité de ce lien, sans préjuger du sens de la causalité (Uri Dadush, Rachel Espin Odell, 2011).

De manière générale, les pays relativement actifs sur les marchés internationaux de biens et de services ont un bon score en termes de Rule-of-Law Index (Etat de droit, lutte contre la corruption, protection du droit de propriété…).

Tout cela est bel et bon et fonctionne pour la majorité des pays.

Mais comment interpréter la position de la Chine, des Etats-Unis et de l’Allemagne, qui concentrent près de 30% du commerce mondial?

Manifestement, plus le commerce international est polarisé, plus il a tendance à  se déployer hors-sol institutionnel.

Dans le cas de la Chine, on mesure la naïveté qu’il y avait à attendre que la démocratie tombe comme un fruit mur de l’arbre des avantages comparatifs.

DG

Adam Smith et l’impôt volontaire

« Dans une petite république, où le peuple a une confiance entière dans ses magistrats, où il est convaincu que l’impôt est nécessaire aux besoins de l’Etat et croit qu’il sera fidèlement appliqué à se destination, on peut quelquefois s’en reposer, pour le paiement de l’impôt, sur la bonne foi des contribuables. Cette pratique n’est pas particulière aux gens d’Hambourg.

Le canton d’Unterwald en Suisse est fréquemment ravagé par des orages et des inondations, et se trouve exposé par là à des dépenses extraordinaires. Dans ces occasions, le peuple s’assemble, et chacun déclare, dit-on, avec la plus grande sincérité, ce qu’il a de bien, afin d’être taxé en conséquence.

A Zurich, la loi ordonne que, dans le cas de nécessité, chacun sera taxé à proportion de son revenu, dont il est obligé de déclarer le montant sous serment. Ils n’ont pas, à ce qu’on assure, la moindre défiance qu’aucun de leurs concitoyens ait l’intention de les tromper (…). A Hambourg, une telle loi passerait passerait pour la plus dure possible. Des marchands engagés dans des entreprises de commerce hasardeuses tremblent tous à l’idée d’être obligés d’exposer à chaque instant le véritable état de leurs affaires. Ils sentent bien qu’il ne leur arriverait que trop souvent de voir par là leur crédit ruiné et leurs projets avortés. Des gens sages et économes, qui sont étrangers  à tous les projets de ce genre, ne s’imaginent pas avoir besoin d’une pareille réticence ».

Adam Smith, La Richesse des Nations, Livre v, chapitre  II.

Emmanuel Todd et les trois protectionnismes

Emmanuel Todd juge l’approche économique du protectionnisme  à la fois pauvre, sans aucune portée historique et dogmatique.

En réduisant la théorie du protectionnisme à sa simple dimension technique et formelle, les économistes  se déconnecteraient du réel  pour mieux imposer le libre-échange en tant que norme commerciale.

Dans  « L’Illusion économique » (1998), Todd  a l’ambition de soulever d’autres enjeux et nous invite à  explorer les déterminants « subconscients » et politiques du protectionnisme.

Le docte Todd énumère trois formes de protectionnisme.

  • Le « protectionnisme spontané ». Il  est commun à toutes les sociétés en raison des barrières linguistiques*,  mais Todd s’intéresse au type de fermeture  caractéristique des sociétés dites « souches » (Japon, Allemagne, Chine)  dans lesquelles les liens  inter-familiaux inégalitaires et autoritaires nourrissent une forte  conscience nationale »et une tendance à l’entre-soi. Par exemple, au Japon, l’inégalité des relations entre frères et soeurs ainsi que la tendance à l’endogamie (mariage à l’intérieur du groupe) créerait un « bain psychologique » dans lequel le monde des affaires s’organise de lui même pour limiter les influences étrangères au strict indispensable, en l’occurence les matières premières importées.
  • Le protectionnisme « technique ». Il renvoie à la ribambelle des  obstacles explicites et législatifs que les nations mettent en oeuvre pour limiter la concurrence étrangère. Dans  les sociétés « individualistes » (Etats-Unis, Royaume-Uni) où  le modèle familial dominant (libéral-égalitaire) incite spontanément à l’ouverture, les barrières techniques sont la manifestation principale des tendances protectionnistes.
  • Le protectionnisme « intelligent ». Mais qu’est-ce donc? Et bien, il s’agit de la politique commerciale recommandée par Todd afin de « refaire nation », sans entraver l’efficacité économique. Je traiterai ce point plus longuement dans  un prochain billet, mais présentons les grandes lignes de la proposition toddienne. L’auteur préconise l’établissement de barrières commerciales et monétaires au niveau européen tout en maintenant la libre-concurrence à l’intérieur  et en permettant aux étrangers d’investir sur place pour contourner les obstacles qu’ils rencontrent à la frontière. « Intelligent », ce protectionnisme l’est également parce qu’il ne se réduit pas à de simples barrières aux échanges mais est adossé à un projet égalitaire et démocratique.  Ce protectionnisme rapprocherait les consommateurs des producteurs, soulagerait les milieux populaires et les classes moyennes et redonnerait des marges financières aux entreprises européennes. Pour un pays divisé comme la France, entre un centre « individualiste-égalitaire » et une périphérie « souche »**, la proposition d’un protectionnisme « intelligent » semble un bon compromis, selon Todd.

Le plaidoyer protectionniste de Todd est plus subtil que ne laissent penser ses interventions un brin provocantes.

En effet, il dit explicitement qu’un protectionnisme non réfléchi, brutal, entraîneraît une perte de pouvoir d’achat significative dans les pays les plus ouverts, et une dégradation du sort des plus modestes. Pas de protectionnisme sans projet égalitaire donc.

Todd nous explique également que depuis le milieu des années soixante-dix, l’économie française a cessé de croître par importation des technologies venues d’outre atlantique. L’effet rattrapage ayant cessé,  notre pays devrait puiser dans sa singularité les ressorts de sa croissance future. CQFD.

DG

*Son livre a été publié  en 1998. Depuis, la littérature économique sur les effets de distance et de frontière est très abondante. N’oublions pas que l’on rencontre les prémices des modèles commerciaux gravitationnels chez Adam Smith. Signalons, qu’en termes de dévéloppement « autocentré », ve vieil Adam a beaucoup plus insisté sur la division du travail à l’intérieur des Nations plutôt qu’entre elles.

** Etant originaire du Béarn, périphérie où le droit d’aînesse demeure dans les têtes, les analyses de Todd m’ont interpellé.  L’auteur est connu pour ses recherches sur les différentes structures familiales et leur impact sur les préférences individuelles. C’est son apport le plus intéressant me semble-t-il.

Adam Smith et le commerce de surplus

Lorsqu’un économiste mainstream expose les principes fondamentaux de sa discipline, il  commence par  une nouvelle désagréable: les hommes sont voués à la rareté, de sorte que consommer plus d’un produit A, c’est renoncer à un peu du produit B.

Que peut faire l’homme dans cette vallée des larmes?

Il lui reste à employer au mieux ses ressources rares, comme le recommande par exemple la  loi des avantages comparatifs de David Ricardo: un pays à intérêt à concentrer ses facteurs de production dans l’activité qu’il réalise au moindre coût relatif.

Changement de perspective chez  Adam Smith, pour lequel le problème n’est pas tant l’allocation des ressources que la prévention du sous emploi.

Il explique en effet que l’exportation permet de valoriser les ressources inemployées d’un pays:

« Quels que soient les endroits entre lesquels le commerce international prend place,  tous en tirent deux avantages distincts. Il décharge les pays de ce surplus du produit de leur terre et de leur travail pour lequel il n’existe pas de demande chez eux, et ramène en retour quelque chose d’autre pour quoi il existe une demande. Il donne une valeur à ce superflu, en l’échangeant contre quelque chose d’autre, qui puissent satisfaire une partie de leurs besoins, et accroître leurs plaisirs. » RDN, l. IV, chapitre 1.

Ainsi donc,  les exportations ajoutent de l’activité sans retrancher à l’industrie locale, alors que la spécialisation ricardienne entraîne la réduction de la production du bien importé.

On sait bien qu’il existe une catégorie d’économistes plus ou moins « hétérodoxes » qui ne postulent pas le plein emploi des ressources (à titre illustratif, je pense à un débat récent qui opposa Jean Paul Fitoussi à Patrick Artus à propos de la notion de croissance potentielle ).

Mais que  Smith lui même ait pris quelques libertés avec les  prémisses de la science économique n’est pas le moindre de ses attraits.

DG

Pour aller plus loin:

M. Lavoie, L’économie postkeynésienne, La découverte, 2004.

G. Meier, Theorical issues concerning the history of international trade and economic development, Mai 1988.

Michel Norro, Economies africaines, 1998, p. 21 (« Les modèles « vent of surplus« ).

Prochaine ballade smithienne: Les racines institutionnelles de la croissance

Tout en vrac

-« Les dix meilleures raisons de ne pas augmenter l’âge de départ à la retraite« , Ross Einsenbrey, Economic Policy Institute, 24 août 2010. Même si le contexte est américain, à faire lire à Michel Godet.

– « Transport costs and international trade« , A. Behar et A. Venables. ESWP n°488, Oxford, juin 2010. Une revue de la littérature très efficace qui démontre que le monde n’est pas un village et dont on reparlera dans ce blog.

-Une nouvelle bio d’Adam Smith que devraient parcourir les économistes, si l’on en croit J. Buchan du journal The Guardian: « Adam Smith, an enlighted life by Nicholas Phillipson« .

-« L’objet de la science économique« , par le blog Rationalité limitée. Un petit bijou de post.

-S’il n’en reste que quelques uns, et bien ce seront ceux-là: « Manifeste d’économistes atterrés« , publié par l’Association française d’économie politique.

-Un livre: « Géographie économique: l’intégration des régions et des nations », P. Combes, T. Mayer, J-F Thisse, 2008. Le premier chapitre est en ligne sur le site Princeton University (en anglais).

-La chanson du jour (choix arbitrairement générationnel) : « La crise » (1981) par le groupe « Les Civils ».

Spécialisation à tous les étages?

Le blog Expeconomics oppose l’éclectisme du travail de Léonard de Vinci à la logique de spécialisation recommandée par Adam Smith et David Ricardo:

« Tout l’esprit et l’œuvre de Leonardo s’oppose en effet radicalement totalement au principe de division du travail et de spécialisation avancé initialement par Adam Smith, puis par Ricardo, ce principe étant avec l’accroissement des opportunités d’échange une des sources du développement du capitalisme et de notre richesse matérielle.« 

Ce qui est vrai à l’échelle individuelle continue-t-il à s’appliquer au plan collectif?

Chez Smith, il y a un paradoxe: plus les agents économiques sont spécialisés, moins les nations le sont (voir  le  stimulant papier de C. Hidalgo et R. Haussman).

En effet, la division individuelle du travail permet l’éclosion d’une infinité de biens différents, ce qui explique  la complexité de l’offre des pays les plus riches.

Smith insiste à plusieurs reprises sur ce foisonnement comme pour dissuader l’Etat de piloter l’économie (encore et toujours la main invisible), alors que la loi ricardienne des avantages comparatifs plaide pour une spécialisation absolue, ce qui, d’une certaine façon, ouvre la voie à une forme de volontarisme d’Etat.

 

L’enlèvement d’Adam Smith par une bohémienne

A l’âge de quatre ans, Adam Smith fut victime d’un bref enlèvement. Walter Scott mentionne la mésaventure  dans  l’un de ses  livres à succès (« Guy Mannering« ).

On attribue le forfait à une bohémienne (« gypsie »).

Les biographes ont tiré de cet évènement des commentaires grinçants, chacun essayant de comprendre pourquoi la dite bohémienne ne mit pas longtemps à se séparer de l’enfant.

En 1797, Ralph Griffiths parie que « le philosophe qui actuellement éclaire l’Europe aurait pu finir dans la peau du vagabond le moins téméraire et malin de son gang ».

John Rae (1895) s’amuse du piètre gitan qu’aurait pu devenir Adam Smith, tant  l’enfant était malingre et  tant l’adulte  amusait  par son étourderie.

En gros, Adam Smith ne servait à rien.

En termes plus techniques, Helen Smith Bevington (1991) nous explique que le coût d’opportunité d’un tel rapt était trop élevé pour son auteur.

Certains se demandent si le fondateur de l’économie politique ne tira pas de la mésaventure son goût pour la liberté.

Croissance et solde extérieur chez Adam Smith

 

A contre-courant des politiques commerciales de son temps, Adam Smith appelle l’Etat à l’impartialité, c’est-à-dire à ne fixer aucun objectif en termes de solde commercial.

C’est dans le livre IV de la Richesse des Nations qu’il critique l’idée selon laquelle ce qui est bon pour un marchand individuel (qui vend plus qu’il achète) est extrapolable à l’échelle d’un pays.

Un pays est engagé sur la voie de la prospérité dès lors qu’il ne consomme par tout son revenu et qu’il investit son épargne.

« A la vérité, il y a une autre balance dont j’ai déja parlé, qui est très différente de la balance du commerce, et qui occasionne, selon qu’elle se trouve favorable ou défavorable, la prospérité ou la décadence d’une nation. C’est la balance entre le produit annuel et la consommation. Comme on l’a déja observé, si la valeur échangeable du produit annuel excède celle de la consommation annuelle, le capital doit nécessairement grossir annuellement en proportion à cet excédent. Dans ce cas, la société vit sur ses revenus, et ce qu’elle épargne annuellement s’ajoute naturellement à son capital, et s’emploie de manière à faire naître encore un nouveau surcroît dans le produit annuel. Si, au contraire, la valeur échangeable du produit annuel est au dessous de la consommation annuelle, le capital de la société doit dépérir annuellement en proportion de ce déficit. Dans ce cas, la société dépense au-delà de ses revenus, et nécessairement entame son capital. (…).

Un solde commercial négatif  n’appauvrit pas une nation si l’appel à l’épargne extérieure permet d’investir encore plus.

Cette balance de la production et de la consommation diffère totalement de ce qu’on nomme la balance du commerce (…). La balance entre la production et la consommation peut être constamment en faveur d’une nation, quoique ce qu’on appelle la balance du commerce soit, en général, contre elle. Il est possible qu’une nation importe pendant un demi-siècle de suite pour une grande valeur de ce qu’elle exporte (…); les dettes même qu’elle contracte envers les autres nations peuvent aller toujours en grossissant, et cependant, malgré tout cela, pendant la même période, sa richesse réelle, la valeur échangeable du produit annuel de ses terres et de son travail, aller toujours en augmentant dans une production encore plus forte. Pour prouver qu’une telle supposition n’est nullement impossible, il suffit de jeter un oeil sur l’état de nos colonies de l’Amérique  septentrionale et de leur commerce avec la Grande-Bretagne avant l’époque des derniers troubles. » Adam Smith, La Richesse des Nations, Livre IV. Des systèmes d’économie politique.

Un déficit commercial n’est pas nuisible,  s’il provient d’un investissement dynamique. Dans les colonies américaines en plein boom, on importe beaucoup, mais on investit encore plus.

L’important, c’est que suffisamment  d’épargne soit investie sur place pour créer un maximum d’emplois.

Devenir le créancier du monde ne présente aucun  intérêt  économique.

DG


Coloniser l’espace?

Paul Krugman adore la science fiction.

L’un de ses auteurs préférés fait le pari qu’il sera très difficile aux humains d’installer des colonies autonomes sur d’autres planètes. L’explication, nous la devons à Adam Smith,  qui associe étroitement richesse et division du travail.

En effet, la reconstitution d’une économie moderne exigerait l’interaction d’une telle masse d’agents économiques hyper-spécialisés qu’il faudrait acheminer des millions d’êtres humains à travers l’espace (à supposer qu’on ne puisse former et exploiter une main d’oeuvre locale).

Une « terre bis », ce n’est pas demain la veille.

A moins que nos descendants ne deviennent plus sobres en termes de niveau de vie, ce qui est encore une autre histoire…

DG

Adam Smith et l’éducation

 

Les pages qu’Adam Smith consacre aux institutions éducatives nous permettent de découvrir un économiste libéral confronté à une délicate équation: après avoir montré comment l’Etat distord l’offre éducative, il est obligé de constater que le marché, livré à lui même, génère des externalités qui sont nuisibles à la demande privée d’éducation.

Triste spectacle: d’un côté, les institutions publiques proposent des savoirs « corrompus », obsolètes et souvent indigents, d’un autre côté, la vie ordinaires des familles ouvrières les empêche d’utiliser leurs facultés intellectuelles et condamne leurs enfants à la reproduction sociale (Bourdieu n’aurait pas dit mieux).

Pour sortir de l’impasse, Smith radicalise son libéralisme et imagine un interventionnisme public inspiré de la logique concurrentielle, c’est-à-dire incitatif et facilitateur. Pour appuyer ses dires,  il emprunte quelques idées au « modèle » antique gréco-latin (il ne le sait pas, mais il préfigure le néolibéralisme contemporain).

On peut lire également dans ce texte une étude très intéressante sur les particularités du métier d’enseignant et une critique du salariat qui, selon Smith, empêcherait la reconnaissance de toutes les dimensions de ce  métier.

L’enjeu de ce texte n’est rien d’autre que la place respective de l’Etat, du marché et du don dans la formation du capital humain, richesse dont Smith est l’un des premiers théoriciens.

Quand l’Etat défaille…

Adam Smith est assez dur avec le système éducatif anglais et les adjectifs qu’il emploie (« corrompu« , « absurde« …), lui jusqu’ici si posé, sonnent un peu comme un propos intempestif dans un film d’Eric Rohmer.

Pour le dire simplement, les administrations publiques stérilisent l’enseignement parce qu’elles ignorent toutes les dimensions du métier d’enseignant.

Le texte de Smith en décrit trois *:

  • La compétence, produit de longues années d’études (dans le livre I, Smith compare explicitement la formation à un capital dont le résultat en termes de salaires vient récompenser l’investissement initial, de la même façon qu’un capitaliste rentabilise une « machine »). L’enseignant sait des choses.
  • Le talent, le charisme: on l’a ou on l’a pas, c’est bien connu.
  • La bonne volonté de l’enseignant, dimension généreuse dont Smith explique qu’elle suffit à elle seule pour attirer les bonnes grâce des élèves.

L’enseignant est très représentatif de la vision smithienne de l’individu: un mix d’intérêt et de sympathie pour autrui.

Notons que la bonne volonté de l’enseignant est une illustration du mécanisme de l’ « observateur impartial« , c’est-à-dire ce qui nous oblige à tenir compte de l’opinion d’autrui dans nos décisions. Il s’agit d’une sorte de sur-moi qui est d’autant plus à l’oeuvre dans le métier éducatif que maîtres et élèves se font face, et qu’ils coproduisent le cours (idée très avant-gardiste non?).

Et comment l’Etat s’y prend-il pour saccager tout ça?

De quatre façons:

  • Une rémunération désincitative: le salaire (traitement) est basé sur les heures dispensées et non sur la qualité de l’enseignement, ce qui détruit à terme la motivation à bien faire tout travail.
  • Une discipline exagérée qui infantilise les élèves alors qu’ils pourraient d’eux mêmes s’auto-réguler, pourvu que l’enseignant soit de qualité et bienveillant.
  • L’absence de concurrence: Smith s’en prend au monopole des diplômes publics pour être enseignant, aux universités les plus riches qui s’endorment sur leurs lauriers et aux barrières à la mobilité des élèves (la carte scolaire dirait-on aujourd’hui)
  • L’autoritarisme de l’administration éducative, qui ne s’y entend guère sur les questions de pédagogie et, dit Smith, traite les enseignants de façon arbitraire.

Résultat : un enseignant qui n’est pas récompensé pour ces efforts et qui, face aux élèves, doit tout de même dispenser un savoir qui se tient, aura la tentation  de faire cours en lisant un manuel (c’est l’un de ces nombreux passages très psychologiques de la Richesse des Nations qui rendent l’oeuvre attachante).

…le marché ne fait pas mieux

Adam Smith ne cache pas sa nostalgie pour le mode d’éducation des anciens grecs. En ces temps heureux, la Cité mettait des lieux à la disposition des multiples écoles privées et les maîtres rivalisaient de savoir et de charisme, recevant en contre-partie de copieux honoraires de la part de leurs élèves.

Mais tout ceci appartient au passé. Comme on le mentionnait dans un précédent billet, Adam Smith constate que la majorité de la population ouvrière est dans l’incapacité d’offrir à ses enfants une éducation. La contrainte qui s’exerce n’est pas seulement matérielle (financière et temporelle: le temps manque pour que les mères suivent la scolarité des enfants) mais aussi psychologique: les conditions de travail détruisent les capacités et l’envie de se projeter au delà du présent et éloignent les ouvriers de toute vie spéculative (y compris politique, comme le regrette tant Smith).

L’auteur est très inquiet de cette situation car, libéral conséquent, la reproduction sociale lui semble contradictoire avec une saine concurrence. Ce n’est pas  l’offre concurrentielle d’éducation qui est en cause (Smith note par ailleurs le bon fonctionnement des écoles privées artistiques) mais l’effet négatif de la division du travail sur la demande d’éducation.

Les propositions d’Adam Smith

Offre d’éducation peu performante, demande végétative… il faut briser le cercle vicieux. L’Etat va devoir intervenir mais cette fois comme agent facilitateur et incitatif.

Adam encourage les administrations publiques à installer des écoles élementaires accessibles à tous les enfants dans toutes les paroisses. Les maîtres y seraient rémunérés pour une part sous forme de traitement, et pour une autre part sous formes d’honoraires (versés par les familles) conditionnés à leur talent et mérite. On y enseignerait des matières utiles aux futurs ouvriers (géométrie, technique, un peu de littérature) plutôt que le latin et le grec et on ne manquerait pas de susciter chez les enfants un peu d’émulation par le truchement de « petits prix« .

Parce que cet enseignement primaire est simple et intervient très tôt, Smith explique que son coût budgétaire est modeste pour un rendement social fort élevé.

Afin de stimuler l’effort d’éducation, Smith recommande également que l’accès à certaines professions soit conditionné, par la loi, à l’obtention d’un certain niveau scolaire.

L’auteur termine son analyse en décrivant les retombées positives de l’éducation sur le climat politique et social : des foules ignorantes sont sensibles à toutes les démagogies et l’instabilité qui en découlerait est tout autant nuisible à l’Etat qu’à l’économie.

Ah j’allais oublier… Smith dit que l’investissement éducatif est un don entre générations successives : mieux formés, les jeunes auront les moyens (et l’envie) d’assister leurs vieux parents. Une leçon à méditer lorsqu’on est à la recherche du meilleur moyen de financer les retraites de demain…t out en réduisant les effectifs d’enseignants.

D G

*Marcel Henaff, « Salaire, justice et don. Le travail de l’enseignant », Revue du Mauss, n°135, 1er semestre 2010.

Adam Smith et les méfaits de la division du travail

La division du travail doit rendre chaque individu expert dans sa tâche particulière. Point n’est besoin de transmettre les connaissances. L’application à son métier produit l’excellence.

Mais comme la majeure partie des individus sont affectés à des tâches rebutantes, Smith s’inquiète des excès de la division du travail.

La division du travail trouve en elle même ses propres limites.

Poussée à l’extrême, elle dégrade la cognition de la majorité des salariés, ce qui fait le jeu des intérêts mercantiles et monopolistiques qui nuisent à l’extension des marchés.

La division du travail produit une fracture cognitive…

Il suffit de pénétrer avec Smith dans la célèbre manufacture d’épingles pour se rendre compte que la division technique du travail se traduit par une déqualification brutale des salariés.

L’attention de chaque individu est fixée sur des tâches si simples et si répétitives qu’il est à la portée d’un jeune enfant de contribuer au perfectionnement des gestes productifs:

« L’un de ces petits garçons, qui avait envie de jouer avec ses camarades, observa qu’en mettant un cordon au manche de la soupape qui ouvrait cette communication (entre la chaudière et le cylindre d’une machine à feu), et en attachant ce cordon à une autre partie de la machine, cette soupape s’ouvrirait et se fermerait sans lui, et qu’il aurait la liberté de jouer tout à son aise. Ainsi, une des découvertes qui a le plus contribué à perfectionner ces sortes de machines depuis leur invention, est due à un enfant qui ne cherchait qu’à s’épargner de la peine. » (Livre 1, chapitre 1).

Plus loin, Adam Smith s’attarde sur les conséquences délétères des conditions de travail sur la plupart des ouvriers pauvres, c’est-à-dire, souligne-t-il, la masse du peuple.

Autant les chasseurs, agriculteurs ou pasteurs des sociétés anciennes étaient obligés, par la diversité de leurs activités,  d’exercer leur imagination et leur sagacité, autant les ouvriers vivent dans « l’engourdissement« , l’abrutissement et l’ignorance provoqués nécessairement par leur vie « uniforme et sédentaire« .

Tandis que la vie du peuple s’atrophie, une petite minorité profite du théâtre qu’offre la société marchande pour améliorer ses compétences.

De qui s’agit-il? De rentiers? d’ improductifs?…d’économistes?

Non point.  Adam Smith évoque « ceux qu’on nomme les savants ou théoriciens, dont la profession est de ne rien faire, mais de tout observer, et qui, par cette raison se trouvent en état de combiner les forces des choses les plus éloignées et les plus dissemblables » afin de découvrir et de perfectionner les machines et les outils utilisés dans les manufactures.

Anticipant les théories de la croissance endogène, Adam Smith explique de façon assez poétique comment la division du travail déclenche un processus cumulatif d’innovation:

« La multitude d’occupations diverses offre une variété innombrables d’objets à la méditation de ce petit nombre d’hommes qui, n’étant attachés à aucune occupation en particulier, ont le loisir et le goût d’observer les occupations particulières des autres. En contemplant une aussi grande quantité d’objets variés, leur esprit s’exerce nécessairement à faire des combinaisons et des comparaisons sans fin, et leur intelligence en acquiert un degré extraordinaire de sagacité et d’étendue. » (Livre 5, chapitre 1).

Combiner de manière originale ce qui existait déja pour améliorer la production, c’est la définition schumpeterienne de l’innovation.

…dont les industriels profitent au détriment de l’intérêt général

Toutefois, l’extrême parcellisation du travail conduit à une tel effondrement du niveau de qualification moyen que la montée en gamme d’une minorité d’innovateurs n’est plus en mesure de compenser le désastre cognitif général:

« Cependant, à moins que ce petit nombre d’hommes se trouve placé dans des situations absolument particulières, leurs grands talents tout honorables qu’ils sont pour eux-mêmes, contribuent fort peu au bonheur ou au bon gouvernement de la société dont ils sont membres. Malgré les talents relevés de ce petit nombre d’hommes distingués, tous les plus nobles traits du caractère de l’homme peuvent être en grande partie effacés et anéantis dans le corps de la nation« .

Ce « mal » a des retombées inquiétantes sur l’ensemble de la vie sociale.  En effet, les conditions de travail et de vie des ouvriers les empêchent de participer activement au débat public, laissant aux manufacturiers tout loisir d’influencer en coulisse les politiques publiques en leur faveur.

Ces derniers n’ont de cesse d’entraver la concurrence et de réclamer l’aide de l’Etat.

Comme l’écrit Adam Smith, l’intérêt des industriels s’oppose à l’intérêt général.

Pour toutes ces raisons, économiques, sociales et politiques, Adam Smith fait une entorse à la « main invisible » et préconise l’intervention de l’Etat en matière éducative.

Des modalités de cette action, nous parlerons la prochaine fois.

D. G

Adam Smith père tranquille du libéralisme

smith

Adam Smith se méfiait des économistes à système et critiquait aussi bien les interventionnistes que les libéraux intégraux.

C’est ainsi qu’il raille le zèle libéral des physiocrates, ces économistes français conduits par François Quesnay, qu’il qualifie de « médecins spéculatifs » .

Que veulent-ils? : « l’état de plus parfaite liberté« . Pourquoi? : afin d’accéder à  « la plus haute prospérité » et sortir l’économie de cette  « décadence graduelle » à laquelle  « toute violation de la distribution naturelle qu’établirait la plus parfaite liberté » l’amène fatalement.

Smith moque ces économistes qui prétendent détenir la prescription idéale dont « on ne pouvait s’écarter le moins du monde, sans occasionner nécessairement un degré quelconque de maladie ou de dérangement« .

Il affirme, qu’à l’instar d’un individu qui conserve sa santé « même avec des divers régimes que l’on croit fort loin d’être parfaitement salutaires« , une économie peut accéder à un niveau de prospérité raisonnable en dépit d’une imparfaite liberté.

Deux raison à cela:

-L’épreuve des faits: si « une nation ne pouvait prospérer sans la jouissance d’une parfaite liberté et d’une parfaite justice, il n’y a pas au monde une seule nation qui eût jamais pu prospérer ».

-Les vertus de la « main invisible »: « l‘effort naturel que fait sans cesse chaque individu pour améliorer son sort, est un principe de conservation capable de prévenir et de corriger, à beaucoup d’égards, les mauvais effets d’une économie partiale et même, jusqu’à un certain point oppressive« .

Libéral raisonnable, car confiant dans les ressources de la société civile, Smith ne souhaitait pas qu’un Etat, aussi éclairé soit-il, se chargeât de réaliser l’économie de marché la plus « parfaite ».

Une tel manque d’élan constructiviste distingue Adam Smith des libéraux contemporains auxquels il aurait pu tenir les mêmes propos que ceux d’Edouard Berstein, leader de la social-démocratie allemande, face à Rosa Luxembourg: « Le but final n’est rien, le mouvement est tout ».

 D. G

Référence: A. Smith, La Richesse des Nations, Livre IV, Chapitre 9 « Des systèmes agricoles », pp. 293-294

Adam Smith et la fiscalité

Les réflexions d’Adam Smith sur la fiscalité occupent une cinquantaine de pages de la Richesse des Nations.

Veritable encyclopédie de l’impôt à travers le monde, le chapitre 2 du Livre 5 nous transporte de Hambourg à Montauban et de Bohème en Ecosse.

De prime abord, le foisonnement de détails dissuade un peu la lecture mais hormis quelques taxes exotiques sur la salicorne, les chaises à porteur ou les carosses à six chevaux (ancêtres des 4.4), on découvre que les techniques fiscales du XVIIIième n’ont pas grand chose à envier aux notres et que les controverses de l’époque à propos de la justice fiscale ou du consentement à l’impôt conservent une vive actualité.

Après que notre auteur ait montré que la spontanéité et l’opacité des comportements marchands dévrait dissuader l’Etat de s’impliquer dans les affaires économiques, on se demande bien comment  Smith va s’y prendre non seulement pour justifier le principe de l’impôt mais également en préciser le profil idéal. 

Or Smith parvient sans difficultés à concilier une certaine conception de la justice sociale avec le souci des incitations économiques ainsi que le principe de la « main invisible ».

Où l’on apprend que l’impôt est un mal nécessaire

Ne doutons qu’Adam Smith aurait renversé d’effroi sa tasse de thé s’il avait appris que, deux siècles plus tard, le taux moyen de prélèvement obligatoire oscillerait entre 30 et 40% du revenu national.

Depuis son modeste bureau des douanes écossaises le professeur d’économie politique a les yeux tournés vers les possessions anglaises d’amérique du nord. Et là-bas, où tout est neuf, les colons ne contribuent pas aux frais militaires de la couronne britannique et sont presque totalement libérés des impôts.

Hélas, il s’agit d’une exception, et sur le continent européen l’impôt est une incontournable réalité que Smith justifie en trois idées.

  • Tout d’abord, il juge les ressources alternatives ne sont pas à la hauteur des besoins de financement d’un état moderne. C’est le cas des profits qu’il pourrait retirer  du négoce international de l’argent (activité trop incertaine aux yeux de Smith) mais aussi des revenus fonciers que procurent le domaine public (« Les terres du domaine de la couronne de la Grande Bretagne ne rapportent pas actuellement le quart de la rente qu’on pourrait probablement leur faire rendre si elles étaient propriétés particulières. Si ces terres étaient plus étendues (…) et qu’elles fussent mises sous la régie insouciante, dispendieuse et oppressive de ses agents et préposés (…) il serait probable qu’elles seraient encore plus mal régies »). On retrouve là le sourcilleux libéral.
  • « Les sujets d’un Etat doivent contribuer au soutien du gouvernement (…) en proportion du revenu dont ils jouissent sous la protection de l’Etat« . Ceci renvoie à l’existence d’une dette des individus vis-à-vis de l’Etat. En effet, c’est sous la protection du gouvernement, et en vertu de sa « bonne conduite »,  que les agents économiques sont en mesure de déployer leurs industrie. La protection contre les ennemis extérieurs ou la sécurisation du droit de propriété sont des biens publics qui exigent une contribution obligatoire aux yeux de Smith (1).
  •  Smith ajoute que les risques naturels justifient une imposition supplémentaire. Il en va ainsi du financement des digues en Hollande mais aussi de certains cantons suisses « fréquemment ravagés par des orages et des inondations« . Dans ce dernier cas il remarque que les citoyens votent d’eux mêmes l’impôt, ce qui est un exemple intéressant de gestion communautaire et spontanée qui se situe au delà de l’Etat et du marché.

Où l’on nous dit qu’il faut taxer les rentes

La rente est le revenu que procure la propriété terrienne à celui qui en loue l’usage.  Smith recommande de taxer ce bénéfice monopolistique pour des raisons de:

  • justice sociale: la rareté des terres et leur appropriation individuelle procurent à leurs propriétaires une rémunération artificielle et indépendante de tout effort. Par exemple, les propriétaires de terrains situés en ville bénéficient de prix souvent très élévés, qu’ils prennent soin ou pas de leurs biens (Smith a également dans son collimateur quelques hauts fonctionnaires qui ont tout loisir pour s’arroger les plus fortes rémunérations).
  • d’efficacité: la terre est un facteur de production immobile, aisément mesurable et dont il est aisé de retirer une rente excessive, il est donc possible d’en taxer une partie sans créer de distorsions économiques.  A l’inverse, Smith estime que la  taxation des profits du négoce se heurte à l’éventualité d’un exil fiscal des marchands « citoyens du monde » (le propriétaire terrien est seulement « citoyen d’un pays« ). Smith attire également  l’attention sur l’arbitraire qui prévaut lorsque les agents de l’Etat déterminent le niveau de taxation des revenus individuels dont ils ont une connaissance très approximative  (2).

Pour résumer, la taxe foncière est l’impôt le moins « destructif » puisque la rente découle de l’enrichissement général plutôt qu’elle n’y participe (Smith va même jusqu’à louer les bienfaits de l’expropriation des propriétaires terriens qui ne font pas fructifier leurs biens, ce qu’il observe aux Etats-Unis).

On rêve d’un Adam Smith qui débusquerait les rentes modernes.

A ce propos, lisons les recommandations des économistes Jean Paul Fitoussi et Eloi Laurent :

 « La gageure consistera donc pour les gouvernements européens à coopérer pour accroître l’imposition sur le capital, mais aussi à procéder à un transfert de fiscalité vers les bases peu mobiles sans pénaliser l’emploi, notamment la terre, facteur de production le plus ancien désignant aujourd’hui les ressources naturelles et les pollutions » (« L’Europe en 2040 », cité dans Problèmes Economiques, 26 mai 2010).

De la progressivité de l’impôt

Smith marque sa préférence pour des impôts proportionnels (« flat tax » dirait-on aujourd’hui). Il précise, sous forme de maxime, que l’impôt doit être payé « en proportion du revenu » de chacun et  proteste contre les prélèvements qui frappent plus que proportionnellement les pauvres (« la pire de toutes les inégalité » s’exclame-t-il).  

Pour autant, Smith n’est pas fermé à l’idée d’un impôt progressif, à condition qu’il soit indirect (3) et qu’il frappe la richesse ostentatoire.  

C’est pour cela qu’ il approuve la surtaxation d’un bien de luxe précis:  les loyers des habitations les plus luxueuses.

Ecoutons le : « Le luxe et la vanité forment la principale dépense du riche, et un logement vaste et magnifique embellit et étale, de la manière la plus avantageuse, toutes les autres choses du luxe et de vanité qu’il possède. Aussi un impôt sur les loyers tomberait, en général, avec plus de poids sur les riches, et il n’y aurait peut-être rien de déraisonnable que les riches contribuent aux dépenses de l’Etat, non seulement à proportion de leur revenu mais encore de quelque chose au-delà de cette proportion ». (4)

Les privilégiés dont parle Smith constituent d’une infime minorité (« pour un homme très riche il faut qu’il y ait au moins cinq cent pauvres« ). Environnés « d’une foule d’ennemis inconnus » les riches sont les premiers à bénéficier de la surête que procure l’Etat. A ce titre, il est envisageable, nous dit Smith, qu’ils contribuent relativement plus que les autres aux dépenses publiques.

D. G

NB: Le prochain billet smithien portera sur le rôle de l’Etat, la prochaine chronique marxienne sur Marx et les avantages comparatifs.   

 

 

(1) En ce qui concerne les infrastructures de transport à la charge de l’Etat, Smith explique qu’elles sont autofinancées par les droits de péage et autres taxes qui ne constituent pas, de toute façon, des prélévements obligatoires au sens strict puisque ils sont la contrepartie directe d’un service).

(2) Cette situation d’information incertaine qui se traduit par une règle de décision arbitraire épouse la même logique que celle qui fixe la valeur des titres financiers chez Keynes.

(3) Un impôt direct lui paraît inquisitorial, coûteux en bureaucratie et sujet à de fausses déclarations.  L’Etat serait tenté de riposter avec des taxes encore plus élevées afin de compenser les pertes fiscales.

(4) On trouvera dans le chapitre 1 du livre 5 un passage ironique à propos des taxes sur les lourds carosses et autres moyens de locomotion ostentatoires qu’emploient les « riches indolents ». Ces prélèvements sont justes car les pauvres, qui avancent « plus légers »,  endommagent  moins ces infrastructures utiles à  tous.

Quand Marx défendait le libre-échange

Quelques mois avant la parution du « Manifeste du Parti Communiste », Karl Marx écrivit deux discours à propos du libre-échange.

Ces textes témoignent de sa connaissance des théories économiques de l’époque mais aussi de son audace stratégique car Marx y développe une défense du libre-échange en tant que tremplin vers le socialisme.

Deux discours pour le prix d’un

Comme il n’était pas en lui de savoir se gêner, Karl Marx entreprit de porter la contradiction aux économistes libéraux qui se réunirent en Belgique à la fin 1847  pour débattre des vertus respectives du libre-échange et du protectionnisme.

Le « Congrès économique » fut l’un des tous premiers meetings à l’échelle européenne et, hormis des excès regrettables de langage, le compte rendu qu’en donne Engels mérite d’être lu.

Après qu’un orateur ait proféré une défense habile du protectionnisme puis qu’un suivant ait brossé la situation difficile des ouvriers anglais, on s’arrangea pour que Marx ne prit pas la parole de sorte que ce qui aurait pu entrer dans l’histoire comme la « controverse de Bruxelles » s’acheva, au terme d’interminables et insipides discours, par le vote quasi unanime de cette belle résolution : « Le libre-échange est extrêmement bénéfique pour les travailleurs et les libèrera de la détrêsse et de la misère« .

Un peu plus tard, le 9 janvier 1848, Marx put s’exprimer devant ses amis de l’Association démocratique de Bruxelles. Il y prononca un second discours.

En juin on l’expulsa de Belgique.

Le libre-échange comme accélérateur de l’histoire

Karl Marx veut hâter l’écroulement du système capitaliste.

S’il se prononce en faveur du libre échange, c’est parce qu’il souhaite aviver les contradictions du système qu’il combat.

En effet, le commerce exerce deux effets opposés sur les profits.

Côté face, il permet d’augmenter les profits, soit par diminution des salaires, soit par importation de composants et de matières premières à bon marché.

 C’est dans l’oeuvre de Ricardo que Marx trouve son principal argument: la concurrence supplémentaire empêche les salaires réels de décoller du niveau minimum de subsistance et les capitalistes profitent de l’importation  de biens de consommations importés à moindre coût pour rogner sur les salaires nominaux.

Côté pile, l’ouverture aggrave la tendance du capitalisme à trop produire, ce qui  accélère la chûte du taux de profit et  la survenue des crises de surproduction. En effet, la perspective de nouveaux marchés débride l’accumulation du capital et oblige chaque capitaliste à investir plus pour résister à la concurrence.
De ce fait, Marx pense  que les salaires connaitront des variations cycliques plus prononcées, augmentant plus fortement en période de « boom » pour  s’effondrer par la suite.

En conséquence, les pays qui se spécialisent dans l’industrie verront croître une population ouvrière miséreuse, précaire  et prête pour le grand chambard.

Le protectionnisme est devenu une entrave au progrès historique

Marx distingue deux formes de protectionnisme (« deux sectes« ): une version progressive, compatible avec la concurrence internationale (et donc avec la révolution), une version conservatrice:

(…) le système protectionniste n’est qu’un moyen d’établir chez un peuple la grande industrie, c’est-à-dire de le faire dépendre du marché de l’univers, et du moment qu’on dépend du    marché de l’univers on dépend déjà plus ou moins du libre-échange. Outre cela, le système protecteur contribue à développer la libre concurrence dans l’intérieur d’un pays. C’est pourquoi nous    voyons que dans les pays où la bourgeoisie commence à se faire valoir comme classe, en Allemagne, par exemple, elle fait de grands efforts pour avoir des droite protecteurs. Ce sont pour elle des    armes contre la féodalité et contre le gouvernement absolu, c’est pour elle un moyen de concentrer ses forces, de réaliser le libre-échange dans l’intérieur du même pays.

Mais en général, de nos jours, le système protecteur est conservateur, tandis que le système du libre-échange est destructeur. Il dissout les anciennes nationalités et pousse à l’extrême    l’antagonisme entre la bourgeoisie et le prolétariat. En un mot, le système de la liberté commerciale hâte la révolution sociale. C’est seulement dans ce sens révolutionnaire, Messieurs, que je    vote en faveur du libre-échange. »

Le premier protectionnisme est celui que défend Friedrich List. Marx s’y oppose parce qu’il ne goûte guère le fumet de collaboration de classe qui émane de cette politique commerciale, mais son opposition est modérée.

Ce protectionnisme peut jouer ici un positif, puisqu’il renforce la bourgeoisie nationale et contribue au démantèlement du féodalisme.

« Le système protectionniste fut un moyen artificiel de fabriquer des fabricants, d’exproprier des travailleurs indépendants, de convertir en capital les instruments et  conditions matérielles du travail, d’abréger de vive force la transition du mode traditionnel de production au mode moderne ». Le Capital. Chapitre 23, « Genèse du capitalisme industriel ».

Toutefois, Marx affirme que cette séquence historique est révolue.

Il explique que depuis le début du XIXième siècle  l’industrie allemande  vole de ses propres ailes et se développe  grâce aux importations de matières premières  et à ses débouchés extérieurs.

Désormais, les béquilles du protectionnisme sont désormais inutiles.

Marx reprendra cette idée dans d’autres textes montrant que protectionnisme est devenu une entrave au progrès économique:

 « Le protectionnisme est dans le meilleur des cas une vis sans fin et on ne sait jamais quand on en a fini avec lui. Si nous protégeons une branche de l’industrie, nous portons préjudice directement ou indirectement à toutes les autres qui, par conséquent, doivent aussi être protégées » (1888)

Parce qu’il gardait l’espoir que le capitalisme serait débordé par ses contradictions, Marx avait choisi d’entretenir un rapport dialectique au système qu’il combattait.

Plutôt que de  combattre le capitalisme frontalement, Marx voulait en accélérer la décomposition.

Comme il imaginait que le socialisme universel prendrait le relais d’un système à bout de souffle, il fut un compagnon de route  opportuniste de la mondialisation.

D. G

Bibliographie:

Tous les textes cités sont consultables dans « Marx à mesure. Une anthologie commentée des écrits de Marx et d’Engels« , Le cercle des études marxistes. Association culturelle Joseph Jacquemotte.

Karl Marx, « Discours sur le protectionnisme, le libre-échange et la classe ouvrière », Bruxelles, septembre 1847.

Karl Marx, « Discours sur le libre-échange », Bruxelles, janvier 1848. Publié en annexe de « Misère de la philosophie ».

Friedrich Engels, « Le Congrès Economique », The Northen Star, 23/09/1847.

Friedrich Engels, « Sur la question du libre-échange », 1888.

Plus de concurrence bancaire=moins de risque systémique

 

« La multiplication récente des compagnies de banque, dans toutes les parts des royaumes unis, événement qui a si fort alarmé beaucoup de gens, bien loin de diminuer la sûreté du public, ne fait que l’augmenter.(…) En tenant ainsi la circulation (monétaire) divisée en plus de branches différentes, elle fait que la faillite de l’une de ces compagnies, événement qui doit arriver dans le cours ordinaire des choses, devient un accident d’une moins dangereuse conséquence pour le public. » A. Smith (1776), La Richesse des Nations, Livre 2, chapitre 2.

Voici un propos qui a inspiré les déclarations de Richard Fisher, l’un des dirigeants de la FED.

Pourquoi l’Etat adore l’industrie

Ces derniers temps, il est beaucoup question de défense de notre industrie et d’un retour au patriotisme économique.  On parle politique industrielle et subvention à la relocalisation.

Alors qu’il se promenait doucement dans un atelier, Nicolas Sarkozy a confié que les usines, lui, il « trouve ça beau« .

Avec ces mots d’enfant le chef de l’Etat lève le voile sur un ressort profond de l’action publique qu’Adam Smith nous semble avoir saisi dans ce passage de la « Théorie des sentiments moraux » (1759):

« Lorsque le législateur établit des prix ou des récompenses pour la perfection des manufactures de toile ou de draperie, il est moins occupé de ceux qui se serviront de ces marchandises que des fabricants et de leurs ouvriers; la perfection de l’administration, le progrès du commerce et des manufactures sont des objets importants et nobles dont nous aimons à nous occuper, nous nous intéressons à leur avancement: ils font partie du système général du Gouvernement et ils font mouvoir les rouages de la machinerie politique avec plus de facilité et d’harmonie.

Nous prenons plaisir à la perfection d’un système aussi vaste et aussi beau, et nous cherchons à éviter tous les obstacles qui en peuvent déranger l’ordre et l’action.

Les diverses formes de Gouvernement ne sont estimées qu’en proportion du bonheur qu’elles tendent à procurer à ceux qui y sont soumis, c’est tout leur but et leur unique fin.

Cependant, par un certain goût de combinaison, par un certain amour de l’art et de l’invention, nous estimons quelquefois plus le moyen que la fin; nous travaillons à ce qui peut contribuer au bonheur des hommes, plutôt dans l’intention de perfectionner un système, que par un sentiment immédiat de sympathie pour ceux qui doivent en recueillir quelques avantages: aussi a-t-on vu des hommes très occupés de bien public, avoir perdu, à d’autres égard, presque tout sentiment d’humanité; et au contraire, des hommes très humains, n’avoir jamais eu aucun sentiment d’esprit public. »

Adam Smith, Théorie des sentiments moraux, Partie IV, chapitre 1: « De la valeur que l’apparence de l’utilité donne à toutes les productions des arts et de l’influence très étendue de cette espèce de valeur« . Traduction: Madame de Grouchy, Marquise de Condorcet (1830), pp.341-342.