La démondialisation est financière

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L’Euro est plus stable que le SME, mais à quel prix?

La crise qui frappe spécifiquement la zone Euro depuis 2011 n’est pas sans rappeler  celle qui avait chahuté le système monétaire européen en 1992 et 1993.

Comme aujourd’hui, on constatait un important différentiel de compétitivité entre l’Allemagne, l’Espagne et l’Italie (Natixis, 29/11/2012).

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La perte de crédibilité du SME s’était traduite par des attaques spéculatives, une crise de changes, de fortes dévaluations et la  disparition du SME à l’été 1993.

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Aujourd’hui, l’Euro tient bon,  mais au prix d’un effort d’austérité salariale et budgétaire considérable qui porte le doux nom d’ajustement par la demande.

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Le jeu en vaut-il la chandelle?

L’Espagne et l’Italie s’en sortaient-elle mieux grâce aux dévaluations de la période 1993-1995?

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Après tout, la récession de 1992 (modérée il est vrai) ne fut-elle pas absorbée assez rapidement?

Et même si la fin des années 90 n’avait pas permis de retrouver l’élan de la fin des années 80, n’était-ce pas là une situation plus enviable que la décennie perdue à laquelle sont confrontées  l’Italie et l’Espagne?

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Quant au taux de chômage, n’est-il pas supérieur au pic atteint en 1993, même si la tendance est à la décrue, surtout en Espagne?

 Le seul élément qui milite en faveur de l’Euro, ou plus précisément, qui explique pourquoi une sortie à chaud serait très périlleuse est l’état de la balance des paiements de l’Italie et de l’Espagne.

Les financements apportés par l’Euro Système (soldes Targets 2 = prêts entre Banques Centrales) sont de l’ordre de 300 à 400 milliards, soit 6 fois plus que les pertes de réserves de changes que subirent l’Italie et  l’Espagne il y a 20 ans.

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Une explosion de l’Euro s’accompagnerait de dévaluations et de mouvements de capitaux considérables qui auraient un coût économique immédiat sans doute très important.

Ainsi donc, privée de perspectives de croissance favorables au sein l’Euro zone, l’Italie ne peut en sortir sans risquer d’ajouter de la crise à la crise.

L’Euro est plus stable que le SME, et ce n’est pas rien,  mais cette stabilité est une forme de tragédie.

 

 

En Allemagne, la courbe de Phillips trace sa route

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Un intéressant papier de Daniel Gros permet de comprendre le rôle du contexte macroéconomique dans la formation des salaires allemands au début des années 2000.

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La stabilité de la relation taux de chômage-croissance des salaires nominaux (dite « courbe de Phillips ») tend à démontrer que le net ralentissement salarial de la période 2001-2006 est le résultat de la forte hausse du chômage plutôt que la manifestation d’une  volonté politique.

L’auteur semble faire un peu trop confiance à l’autonomie des « forces de marché » (en l’occurrence, excès d’offre de travail=ralentissement des salaires) par rapport aux rapports de force sociaux, mais son élégant graphique est utile pour relativiser l’idée que le modèle allemand a connu une rupture historique  après l’introduction de l’Euro.

 

Allemagne, qu’as tu fait de ton investissement?

Pour quelles raisons le commerce extérieur allemand a-t-il retrouvé des couleurs si éclatantes  entre 2000 et 2007?

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On a tendance à rechercher les causes de ce phénomène dans la qualité des produits et la dégradation du droit social.

Il existe une manière différente d’envisager la question.

Quel que soit le rapport qualité prix des biens exportables,  un pays qui investit moins (à épargne donnée) devient forcément le créancier du reste du monde.

C’est exactement ce que l’on observe en Allemagne.

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 Le taux d’investissement allemand est devenu inférieur au taux de la zone Euro à partir de 2002, suite au recul des investissement en logements résidentiels (depuis 2000) et non résidentiels (à partir de 1995).

Pourquoi ce déclin?

Un papier de Fabian Lindner propose de voir le marasme immobilier comme le contre-coup du boom consécutif à la réunification, qui avait reposé sur l’accroissement de la population (+4 millions d’habitants en Allemagne de l’Ouest, dont 1, 5 millions de demandeurs d’asile) et des politiques fiscales et de crédit très accommodantes.

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Dans les années 2000, la surproduction de logements, l’arrêt des politiques de soutien à la demande, le déclin démographique (et peut-être aussi la forte hausse du chômage entre  2000 et 2005 ) ont eu raison de l’embellie immobilière et fait basculer l’Allemagne dans l’ère de l’épargne abondante puisque sans débouchés intérieurs suffisants.

Dans le même temps, beaucoup de pays de la zone Euro qui allaient devenir les débiteurs de l’Allemagne, connaissaient un regain immobilier spectaculaire.

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Cette discordance temporelle des cycles immobiliers est sans doute la cause essentielle des déséquilibres commerciaux intra-européens…qui ont eu les développements dramatiques que l’on sait.

Cinq foutaises sur l’Euro

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Le 28 février dernier,  l’économiste Jacques Sapir appelait de ses voeux la constitution de « Comités d’action de la révolte sociale » pour abattre simultanément la  » Loi Travail » et l’Euro.

Deux jours plus tard, soit près de 99 ans après les «Thèses d’avril » dans lesquelles Lénine assénait ses derniers coups au Gouvernement Kerenzki, l’éminent Sapir publie ses « Cinq thèses sur l’Euro » qui résument les raisons de son combat métaphysique contre ce qu’il nomme « L’Euro cauchemar ».

Pour l’instant, il semblerait qu’une seule personne ait répondu à cet appel au soulèvement. Il s’agit d’un cavalier,  positionné en Corse.

Il faut bien un début à tout.

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Puisque l’heure est grave, examinons en détail ces « Cinq thèses ».

Thèse N°1

«L’Euro n’est pas une monnaie car elle ne correspond pas à une autorité politique unique et à une volonté politique assise sur une légitimité populaire. »

«L’Euro est un système de changes fixes, qui peut s’apparenter, dans les faits, à l’étalon-or.»

Cette première thèse est intéressante puisqu’elle apporte la démonstration que Jacques Sapir ne connaît pas la nature de l’Euro.

Jacques Sapir écrit que « l’Euro n’est pas une monnaie car elle ne correspond pas à une autorité politique unique et à une volonté politique assise sur une légitimité populaire ».

Or,  dès les premières réflexions sur le notion de souveraineté, il est apparu que la monnaie n’était pas entièrement la chose du Prince et que le droit de battre monnaie n’impliquait pas l’exercice arbitraire de la souveraineté monétaire.  En effet, dans les Six Livres de la République (1576),  Jean Bodin soutient qu’il est dans l’intérêt des Princes européens d’établir une convention pour émettre une monnaie commune, combattre l’inflation et le faux monnayage, ceci afin de que l’Etat conserve la confiance du Peuple, mais aussi pour éviter les guerres auxquelles conduisent les altérations monétaires (Jérôme Blanc).

Ensuite, les Constitutions de la IVième et de la Vième République, qui ont été approuvées par le peuple français, autorisent l’Etat à transférer des éléments de souveraineté dans le cadre de coopérations internationales (Emmanuelle Jouannet).

Quant à l’Euro, il a été ratifié par référendum en 1992 .

Après avoir tenté de délégitimer politiquement l’Euro, Jacques Sapir invente une définition  de l’Euro, qu’il décrit comme « un système de changes fixes, qui peut s’apparenter, dans les faits, à l’étalon-or ».

A nouveau, l’auteur se trompe car un système monétaire international ne se réduit pas à un régime de change.  En l’espèce,  l’Euro est  d’abord une monnaie qui circule entre les banques commerciales et centrales (on parle de monnaie centrale), de sorte que la continuité des paiements est assurée entre les pays de l’Eurozone, comme elle l’est entre la Lozère et l’Ille et Vilaine. L’Euro est un « système des paiements unifié », comme le rappelait le 21 janvier dernier, dans un débat,  un Michel Aglietta agacé par les outrances de Jacques Sapir.

 Le graphique ci-dessous donne à voir cette réalité.

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Les soldes Targets 2 (Trans-European Automated Real-Time Gross Settlement Express Transfer System) désignent le solde des dettes entre les différentes banques centrales des Etats membres.

Avant la crise, les soldes étaient nuls, ce qui implique que les déséquilibres courants intra-européens étaient financés par des entrées de capitaux privés sans que la BCE ait à apporter son écot.

L’ouverture des soldes Targets2 montre que l’Espagne, l’Italie ou la Grèce (ainsi que la France) sont dans l’incapacité de boucler leur balance des paiements en raison du rapatriement de capitaux vers l’Allemagne.

 Si nous basculions dans un système d’étalon-or (ou tout autre régime de changes fixes), ces pays connaîtraient des sorties d’or ou une diminution de leurs réserves de changes et s’exposeraient à des ajustements déflationnistes considérables.

L’existence d’un prêteur en dernier ressort (la BCE) permet de fournir aux pays déficitaires de quoi boucler leur balance des paiements. On peut dire que BCE tient à bout de bras l’Eurozone, qui,  sans ce système des paiements,  aurait explosé.

Thèse n°2

 « L’Euro est un facteur de récession à la fois structurelle et conjoncturelle »

Cette thèse se déploie dans trois gros paragraphes (voir le quadrant ci-dessus) qui contiennent presque autant d’erreurs qu’un livre de Lorant Deutsch.

sap1a)  Euro = récession?  

Les statistiques produites par Jacques Sapir sont incorrectes à bien des égards.

Prenons par exemple ce graphique étrange, qui voudrait nous faire croire que le PIB grec par habitant serait 40% inférieur à son niveau de 1999…

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Mais le festival ne s’arrête pas là.

Le tableau ci-dessous, parfaitement illisible au demeurant, compare un échantillon de 9 pays de la zone Euro à 4 autres, dont les Etats-Unis et le Canada.

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Pourquoi la Finlande et pas l’Irlande? Pourquoi la Suède et pas la Norvège? Pourquoi n’y a t-il pas de moyenne européenne pour les évolutions du PIB/habitant? Pourquoi cette curieuse césure entre les périodes 1999-2007 et 2008-2015. A-t-on cherché à doper les chiffres de la croissance britannique et suédoise dans la dernière période, en faisant démarrer les compteurs non pas en 2007 (dernier pic d’activité avant la récession) , mais un an plus tard?

Bref, tout ceci est catastrophique. Un oeil exercé ne s’y trompe pas, les autres tombent dans le panneau…

Voici de vrais chiffres.

De 1999 à 2011, le PIB par habitant de la zone Euro et des Etats-Unis ont augmenté au même rythme (A. Orphanides)

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La crise qui frappe spécifiquement la zone Euro a démarre en 2012, mais le rebond consécutif à la récession de 2009 est comparable à celui des Etats-Unis.

Voici quelques données  concernant ce  rebond,  tirées de la Base Eurostat.

 

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D’après ces chiffres, en 2011, la zone Euro était dans un meilleur état que le Royaume-Uni:

  • En 2011, 2 ans après la première récession de 2009, le PIB de la zone Euro est 1 point en dessous du niveau de 2008 (pic d’activité précédent).
  • En 2011, 3 ans après le début de la récession au Royaume-Uni, le PIB britannique est 3,2 points en dessous du niveau de 2007 (pic d’activité précédent).

 

b) Euro = sous investissement?

Contrairement  à ce qui est dit dans le document de Mr Sapir, entre 2002 et 2007, l’investissement productif est aussi dynamique dans la zone Euro qu’au Royaume-Uni et ne présente qu’un an de décalage par rapport aux Etats-Unis

 

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c) Euro=impossibilité de dévaluer= impossibilité d’ajuster les balances courantes? 

Jacques Sapir attribue aux différentiels de salaires et de prix la responsabilité principale des déséquilibres des balances courantes intra-zone.

Or, plusieurs travaux ont permis de balayer cette assertion (citons G. Gaulier, V. Vicard et S. Piton). Entre 2001 et 2008, les exportations espagnoles, grecques ou portugaises ont augmenté à un rythme identique ou supérieur à celui des autres pays de la zone Euro. Le déficit extérieur de ces pays s’explique par un excès d’importations lié à un « choc de demande » associé à la diminution des taux d’intérêts qui résultent de l’appartenance à la zone euro.

Dès lors, l’ajustement des balances courantes intra-zone euro aurait exigé non pas une variation du taux de change ou de l’ensemble des salaires, mais l’application d’une politique budgétaire expansive au Nord et restrictive au Sud.

A ce titre, une partie du rééquilibrage des déficits commerciaux intra-européens accumulés entre 1999 et 2007 aurait demandé, non pas le retour aux monnaies nationales et la réévaluation du Mark, mais un transfert budgétaire des pays déficitaires (en surconsommation) vers l’Allemagne (en sous-consommation).

e) Et la France dans tout ça?

L’auteur constate que de 1999 à 2007, le PIB français augmente plus vite qu’en Allemagne (2,1% en moyenne annuelle contre 1,64%).

Un peu gêné par une statistique incompatible avec sa conception catastrophiste de l’Euro, l’auteur se lance dans des explications sans cohérence : d’un côté, il nous explique que l’ensemble de ce surplus de croissance repose sur des exonérations de cotisations sociales …dont il nous dit par ailleurs qu’elles ont seulement servi à compenser les méfaits de l’Euro, d ’un autre côté, il met en avant un effet bénéfique lié à la dépréciation de l’Euro, alors que celle-ci n’intervient qu’entre 1999 et 2002. Comprenne qui pourra…

Thèse n°3

«L’Euro est un facteur de financiarisation de l’économie.»

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Jacques Sapir n’explique pas ce qu’il entend par financiarisation. Débarrassé des bienséances scientifiques il préfère donner libre-cours à ses opinions.

C’est ainsi que nous lisons que la financiarisation, c’est « profondément malsain », qu’elle est le « pivot réel » de l’activité économique et que l’Euro en est le bras armé.

L’auteur va jusqu’à affirmer que l’impossibilité d’affronter la finance à l’intérieur de l’Euro justifie que l’on en sorte. Cet argument d’une parfaite inanité puisque, où que se porte notre regard dans l’OCDE, nul pays extérieur à l’Euro ne développe un modèle de financement alternatif… et tout porte à croire que le souhait d’échapper à la réglementation financière européenne est l’un des motifs du Brexit annoncé.

a) La zone Euro ne manifeste pas de tendance spécifique à la financiarisation

Comme toute monnaie, l’Euro est lié organiquement à la finance (la monnaie est une dette de banque ainsi qu’un actif patrimonial liquide). C’est ce qu’enseigne la théorie keynésienne et il faudrait être un illuminé néoclassique ou un révolutionnaire sympathique pour croire à (ou songer à) la séparation des sphères monétaires et financières.

A partir de là, on doit se demander si l’Euro coïncide ou non avec une emprise spécifique de la sphère financière sur l’économie.

Au plan quantitatif, les données ne signalent aucune atrophie financière: depuis le milieu des années 80, la place des activités financières dans la valeur ajoutée est à la fois stable et relativement faible.  Il en est de même pour la diffusion du crédit et la capitalisation boursière, qui évoluent à l’unisson de la moyenne des pays industrialisés (Cournède, Denk) .

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b) L’Euro monnaie internationale

Jacques Sapir passe sous silence un fait capital: l’Euro est une monnaie internationale.

C’est très dommageable car il n’est pas possible de parler sérieusement des soubresauts de la finance internationale sans remonter à la source, à savoir les « externalités négatives » qu’implique l’hégémonie du dollar (Aglietta).

Deux constats s’imposent:

-L’Euro pèse 2 à 3 fois plus dans les réserves de changes internationales que la somme des 19 anciennes monnaies au milieu des années soixante-dix. L’Euro occupe une place secondaire mais réelle.

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Thèse 4

«L’Euro est une machine de guerre au profit de l’Allemagne. »

Ici, la valeur ajoutée de l’auteur se résume à la formule « machine de guerre ».

Pour le reste, il reprend l’argument de « la monnaie largement dépréciée par rapport à ce que devrait être normalement le taux de change du deutschmark » (de l’ordre de 40%).

a) Les excédents commerciaux allemands ne sont pas une nouveauté

L’histoire de l’humanité ne débute pas le 1er janvier 1999 et la situation que nous connaissons, avec un commerce extérieur allemand resplendissant et un commerce extérieur français en berne est quasiment le décalque de la situation qui prévalait au cours des années 80.

Il est intéressant de rappeler que les dévaluations à répétition du franc au cours des années 80 ne parvinrent pas  à changer la donne.  Un imprévu historique s’en chargea : la chute du mur de Berlin…

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b) Le rôle du hasard historique dans la suprématie allemande

Hannah Arendt dit quelque part que la pensée totalitaire est parfaitement rétive à l’idée que tous les événements n’aient pas une cause unique.

Prétendre que l’Euro est « une machine de guerre » pro allemande est du même acabit.

Prenons par exemple l’argument traditionnel d’après lequel les exportations allemandes, en raison de leur qualité, seraient moins sensibles aux prix. Ce fait est en réalité moins important que l’on ne le croit (A. Benassy-Queré) et il est plus vraisemblable que les exportations allemandes ont bénéficié du décollage imprévu des pays émergents (très demandeurs, jusqu’ici, en biens d’équipements) au cours des années 2000.

Au plan macroéconomique, la faiblesse de la demande allemande ne s’explique pas seulement par la baisse des salaires. Le différentiel des taux d’intérêt réels entre le centre (faible inflation) et la périphérie de l’Europe (forte inflation), provoqué par l’unicité des taux d’intérêt nominaux de la BCE,  a joué un rôle significatif, bien que procyclique et destabilisant.

c) L’Allemagne redistribue les cartes  industrielles à l’extérieur de la zone euro

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L’évolution des avantages comparatifs avant la crise tend à démontrer que 4 puissances industrielles dominaient en Europe (l’Allemagne, l’Italie, l’Irlande et la Finlande). Etre 1995 et 2008, le « transfert » des avantages comparatifs industriels vers ces pays s’est effectué en défaveur de pays n’appartenant pas à la zone Euro (Bulgarie, Suède, Roumanie).

 

Thèse 5

«L’Euro est aujourd’hui un facteur de conflit majeur en Europe. »

Au nom de « la survie de l’Europe » et de « l’esprit de réconciliation des peuples », Jacques Sapir demande la dissolution rapide de l’Euro car, selon lui, des peuples aux intérêts différents ne sauraient être soumis à une discipline monétaire unique sans déclencher de fâcheuses tensions nationalistes.

Venant d’un personnage dont chacun connaît la bienveillance envers l’Allemagne et le militantisme pacifiste, cette thèse fait sourire. Nous étions chez Trissotin, nous voici chez Tarfuffe…

Toutefois, il est vrai qu’un vent mauvais souffle sur le continent européen et que les règles de l’UEM n’y sont pas étrangères.

Pour autant, même si le comportement agressif des instances européennes vis-à-vis de la Grèce (ou plus récemment du Portugal), appuyé par la propagande souverainiste qui sévit dans les régions les plus prospères de l’Eurozone, a provoqué une réaction légitime d’une partie des opinions publiques attachée à « l’esprit européen », faire de l’Euro et de l’UE la cause des tensions entre peuples c’est aller un peu vite en besogne.

En premier lieu, bénéficier de l’UE ou de l’Euro n’empêche pas de vouloir en sortir, et inversement.

Prenons les exemples de l’Angleterre et de l’Espagne.  Au pays du pudding,  il apparaît que les retombées très positives de l’appartenance à l’UE n’ont pas atténué l’euroscepticisme de la population anglaise, savamment entretenu par une presse à sensation. Dans le second cas, malgré les avanies subies par l’Espagne (principal pays déficitaire vis-à-vis de l’Eurozone) et la dureté de la crise économique, ce pays reste attaché à la construction européenne. L’Irlande et le Portugal sont également dans ce cas.

En deuxième lieu, la méfiance vis-à-vis de l’Allemagne est réapparue dès la naissance de l’Euro, non pas en raison de la monnaie unique mais parce que l’avènement de l’UEM était la conséquence, ou plus précisément la contrepartie de l’unification allemande. On pense ici à l’attitude méfiante de François Mitterrand vis-à-vis de la perspective d’une Allemagne reconstitué et déliée de ses engagements européens.

En troisième lieu, les souverainistes font preuve d’un simplisme inverse à celui des européistes quand ils prétendent que le meilleur moyen de concilier des intérêts divergents est d’ériger entre tous les pays qui ne sont pas des clones des pare-feu monétaires et douanier. Chacun chez soi et tout ira pour le mieux en somme.

Or le concert européen, on peut le regretter d’ailleurs, a toujours avancé sur la base d’une coopération/rivalité qui pousse les peuples (plus précisément leurs classes supérieures) à défendre leurs intérêts respectifs au sein d’un jeu de négociations qui relève du mercantilisme intelligent. Par exemple, chacun sait que l’Euro est une coproduction franco-allemande, autour de laquelle de grands intérêts privés et publics, mais aussi des groupes sociaux (classes supérieures, retraités, jeunes qualifiés) se sont joints pour former un bloc hégémonique

Enfin, contrairement à la thèse d’après laquelle l’Allemagne refuserait toute fédéralisation budgétaire par ce que cela menacerait de « détruire son économie », on observe que de nombreux projets sont en cours de réalisation ou sont en débat. On pense ici à l’union bancaire, au projet d’un fond public de stabilisation de la conjoncture ou bien encore à la proposition de financer des investissements par la BCE ou des emprunts publics européens.

Contester le fonctionnement de la zone Euro est légitime, demander sa dissolution n’est pas illicite et, après tout, la recherche internationale n’est pas avare en travaux exploratoires ou critiques inspirés par Keynes, Minsky ou Marx (Lapavitsas, Varoufakis, Marc Lavoie, Sergio Cesaratto…)

Mais propager l’idée que les malheurs du continent résultent de la malfaisance de l’Allemagne ou d’une caste d’apatrides qui dirigeraient illégitimement chaque pays de l’Euro-zone relève de la paresse intellectuelle ou de la propagande.

La critique de l’Euro est une affaire trop sérieuse pour qu’on la laisse aux Europhobes.

Référence

Michel Aglietta; L’avenir de l’Euro, Institut Diderot, 21/01/2016.

Michel Aglietta, La monnaie, la valeur et la règle, Revue de la régulation, 16, Automne 2014

 M. Aglietta, T. Brand, Un new deal pour l’EuropeUn new deal pour l’Europe, Cepii.

 A Benassy-Quere et alii, L’Euro dans la guerre des monnaies, Notes du CAE, 11 janvier 2014. 

J. Blanc,  Les monnaies de la République. Un retour sur les idées monétaires de Jean Bodin, 2006.

Cournède, O. Denk, P. Hoeller, Finance and inclusive growth, OCDE Economic Policy Papers, n° 14, 11 juin 2015

Gaulier et V Vicard, Evolutions des déséquilibres courants dans la zone Euro : choc de compétitivité ou choc de demande ? , Bulletin de la Banque de France, n° 189, 2012

Emmanuelle Jouannet, De la personnalité et de la souveraineté de l’Etat dans la Constitution de 1958. Théorie française de l’Etat et intégration européenne. Paris Sorbonne.

Athanasos Orphanides, The Euro Area crisis : Politics over economics, MIT Sloan research paper, n° 5091-14, juin 2014

Sophie Piton, Déséquilibres des balances courantes en zone Euro : où en est-on ?  L’économie mondiale 2015, OFCE.

Xavier Ragot, Faut-il rembourser la dette ? Débat ENS, 3 mars 2016.

Pourquoi l’Euro fait-il du bien à l’Allemagne et pas à la France?

Le lancement de l’Euro a été une opportunité pour l’industrie allemande, mais constitue (encore) une épreuve pour notre industrie.

Pour s’en convaincre, voyons comment la monnaie unique contrarie les bonnes vieilles habitudes françaises en matière de compétitivité.

Pour notre industrie manufacturière, le « Franc faible » c’était bien, c’était chouette, puisqu’il suffisait de surfer sur la dépréciation tendancielle du Franc pour améliorer la compétitivité coût.

Par exemple, entre 1975 et 2000, la diminution des coûts relatifs français de 20% (Graphique 1) avait été obtenue grâce à la dépréciation du Franc de 20% contre le dollar (Graphique 2).

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Graphique 1

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Graphique 2

L’avènement de l’Euro marque la fin de l’ère des dévaluations/dépréciations .

Privée de son adjuvant monétaire, l’industrie française est priée d’adapter ses salaires et sa productivité à la compétition internationale et de répliquer notamment à la concurrence allemande.

Justement, passons à l’Allemagne.

Contrairement à notre pays, l’Allemagne a toujours été exposée à l’appréciation de sa monnaie contre le dollar (Graphique 3).

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Graphique 3

Pour résister à la cherté de leur monnaie, les firmes allemandes ont développé deux stratégies complémentaires:

  • La recherche systématique d’une forte compétitivité hors coût (qualité, innovation), pour fidéliser le consommateur en dépit du prix élevé qui lui est proposé.
  • La stabilisation de la compétitivité coût, grâce à des efforts périodiques en matière de salaires et de productivité (années 80, fin des années 90) (Graphique 4).

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Graphique 4

Depuis que l’Euro existe et qu’il est globalement stable face au Dollar,  les entreprises allemandes retirent tous les avantages de leur stratégie habituelle (qualité forte, maîtrise des coûts) sans en subir la contrainte (appréciation de la monnaie). Il leur  est plus facile de résister à la concurrence des pays émergents et même d’en tirer partie puisqu’il est possible de vendre une production de haute qualité à un prix plus adapté à ces nouveaux clients (les prix à l’exportation n’augmente plus systématiquement comme à l’époque du Mark fort).

2 bémols, histoire de ne pas trop charger la barque de la monnaie unique:

Il est difficilement imaginable que les entreprises françaises n’aient pas anticipé les contraintes de la monnaie unique et d’un Euro fort. Dans ce contexte, ce serait l’entrée fracassante (et imprévue) de la Chine sur les marchés internationaux qui aurait destabilisé l’industrie française, et non pas l’Euro.

L’avenir n’est pas écrit: avec le ralentissement économiques qui frappe les pays émergents, la moindre incitation des entreprises allemandes à accroître systématiquement la qualité de leur production et les hausses de salaires Outre-Rhin,   il n’est pas interdit de penser que la pression concurrentielle allemande s’apaisera, redonnant ainsi quelques marges à l’industrie française.

 

 

 

22%

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22%, c’est le taux moyen de protection douanière qui prévalait en 1947, au moment des premières négociations commerciales entre pays industrialisés au sein du GATT.

Ce taux, reconstitué par Bown et Irwin,  est très en deçà des mythiques 40% sur lesquels on s’accordait jusqu’ici.

Le travail des deux économistes montre qu’au sortir de la seconde guerre mondiale,  les frontières commerciales étaient moins hermétiques qu’on ne l’imaginait et que le rythme de réduction des barrières tarifaires, entre 1947 et 2014,  fut plus régulier que le proclame la « légende » du GATT.

Jean Bodin et l’euro

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Depuis quelques années, le débat politique européen est le théâtre d’un brouhaha contestataire qui se revendique du « souverainisme ». La France n’y échappe pas,  au point que la Nation qui a investi tant de forces intellectuelles et morales dans le clivage « gauche-droite » voit fleurir des partis, des follicules, des blogs et même des intellectuels qui se réclament du « souverainisme ».

Parmi les voix qui comptent au sein de ce mouvement on trouve l’économiste Jacques Sapir, spécialiste des questions monétaires,  dont le blog (Russeurope) et les interventions audio-visuelles bénéficient d’une audience non négligeable.

On a le droit de critiquer le fonctionnement des institutions européennes, de contester les implications économiques et sociales des Traités et  même de réclamer une rupture, négociée ou non, avec l’Europe telle qu’elle se fait.

 Le problème du « souverainisme » n’est pas qu’il conteste les instances européennes mais qu’il fonctionne comme une idéologie  qui rabat tous les problèmes de notre pays sur l’abandon (supposé) de sa souveraineté.

En idéologue,  Jacques Sapir martèle qu’il n’y aurait ni chômage de masse, ni révoltes en banlieue, ni insécurité, ni GPA-PMA, ni islamisme radical,  si la Nation française retrouvait sa souveraineté face à l’Union Européenne. A l’occasion, il prophétise la « barbarie », la « guerre civile » et « la violence directe » si l’on ne suit pas ses préceptes.

Plus fondamentalement, chez Jacques Sapir, l’esprit de système se manifeste par sa prétention à dire le bon et le vrai en matière de philosophie politique en se plaçant sous l’autorité d’un théoricien  important, Jean Bodin (1529-1596).

Or, nous allons voir qu’entre les idées de Jean Bodin et les allégations de Jacques Sapir, il existe un fossé considérable.

Jacques Sapir, le souverainiste qui ne maîtrise pas le concept de souveraineté

Le Professeur Sapir aime rappeler qu’il s’est donné la peine de lire les six livres des Six Livres de la République de Jean Bodin, l’un des pionniers de la philosophie de la souveraineté.

D’après Jean Bodin, la souveraineté est la faculté éternelle de faire et de défaire la Loi sans rendre de comptes à personne. Par exemple, lorsque Mirabeau défendait le droit de veto absolu du Roi (« Voulez-vous l’anarchie ? Donnez à la France un Roi sans le droit de véto »), il niait la souveraineté de l’Assemblée nationale en ce sens qu’il ruinait son « pouvoir de faire », y compris des erreurs. La souveraineté est toujours plus ou moins « intense » selon qu’elle est concentrée dans les mains d’un Prince ou dispersée entre celles des Parlementaires ou des citoyens, mais la souveraineté disparaît toujours dès qu’il n’existe aucun moyen de se soustraire au droit de véto non suspensif d’une autorité extérieure.

Afin de bien comprendre, prenons un exemple contemporain : la vente des Mistrals à la Russie.

Cet évènement a donné à Jacques Sapir l’occasion de jouer son rôle de statue du grief en fustigeant le gouvernement français et le Président de la République.  Or le refus de vendre ces navires est un acte plus conforme à la souveraineté nationale que  l’omission par le Président Sarkozy d’introduire une clause de sauvegarde, pourtant usuelle dans ce genre de contrats,  qui aurait permis à notre pays de se dédire en cas de force majeure, en l’occurrence suite à l’annexion de la Crimée. Les Russes auraient aimé que la France la boucle, il en est allé autrement.

Le concept de souveraineté tel que défini par Jean Bodin est suffisamment subtil pour permettre à Jacques Sapir d’égarer  ses lecteurs (ou de s’égarer lui-même) en usant d’une définition « à la carte ».

Par exemple, lorsqu’il ferraille avec des « souverainistes de gauche » à la sauce Lordon ou Mélenchon, Sapir conteste leur droit à séparer la souveraineté nationale et la souveraineté populaire, au nom de la conception une et indivisible de la souveraineté que formule Jean Bodin

Mais lorsqu’il argumente contre les « européistes », Jacques Sapir est en contradiction avec Bodin, et pour tout dire, avec la logique la plus élémentaire.

En effet, comment peut-on prétendre d’un côté que le rétablissement de la souveraineté monétaire est une affaire « technique » (utilisation de l’article 16 de la Constitution, application de la Lex monetae qui permet à chaque Etat de choisir sa monnaie et de l’utiliser pour libeller sa dette publique) et d’un autre côté, se lamenter de la disparition ou de la quasi disparition de la souveraineté française ?

Pour le dire plus simplement, puisque la souveraineté est indivisible, soit elle est, soit elle n’est pas.

-Si elle est,  alors elle est entière et les freins ou transferts éventuels de compétences (comme la monnaie) ne sauraient être irréversibles a priori.  Par exemple, lorsque les grands ancêtres ont aboli la Royauté en France, ils ont intensifié une souveraineté nationale qui existait dès 1789, lorsque le Roi se vit attribuer un droit de véto non pas absolu mais suspensif. Quant à l’Europe,  le Traité de Lisbonne codifie dans son article 50 une procédure qui permet à un pays de sortir de l’Union européenne. Il proclame donc que l’Union Européenne est un regroupement de Nations souveraines.

-Si elle n’est pas, il n’est pas possible de la réanimer en trois de coups de cuillère à pot.

Jean Bodin, le théoricien de la souveraineté qui réclamait une union monétaire

Il est instructif de constater que lorsque Jacques Sapir glose sur le « cauchemar de l’Euro » et la nécessité de sa « dissolution rapide », ses références à Bodin sont plus rares.

C’est logique car les conceptions monétaires de l’auteur des Six Livres de la République ont plus de proximité avec celles de Wolfgang Schauble que des théories souverainistes.

Pour Jean Bodin, la compétence monétaire (battre monnaie et en fixer le cours) est un attribut secondaire de la souveraineté de l’Etat où priment les aspects politiques (défense, diplomatie, faire la loi…). Il souligne que la politique monétaire doit être préservée le plus possible des impromptus de l’arbitraire étatique. C’est pourquoi, nous trouvons chez Jean Bodin une réflexion sur la nécessité d’une coopération monétaire dans le cadre d’une monnaie commune dont la valeur en or serait stable.

Jean Bodin justifie sa position d’un point de vue économique et politique.

Il est un farouche adversaire des dévaluations monétaires auxquelles les monarques s’adonnent pour gruger leurs créanciers locaux et étrangers.

Voici comment le théoricien préféré du souverainiste Jacques Sapir pourfendait les méfaits de l’inflation:

« Car si la monnaie, qui doit régler le prix de toutes choses, est muable et incertaine, il n’y a personne qui puisse faire état au vrai de ce qu’il a : les contrats seront incertains, les charges, taxes, gages, pensions, rentes, intérêts et vacations incertaines ; les peines pécuniaires et amendes limitées par les coutumes et ordonnances seront aussi [p. 513] muables et incertaines ; bref, tout l’état de finances et de plusieurs affaires publiques et particulières seront en suspens, chose qui est encore plus à craindre, si les monnaies sont falsifiées par les Princes, qui sont garants et débiteurs de justice à leurs sujets. » La République. Livre 6. Chapitre 3.

A l’évidence, Draghi et Schauble auraient plus de plaisir à signer ce texte que Yanis Varoufakis.

Qui plus est, Jean Bodin insiste sur les conflits militaires ou les tensions diplomatiques qui naissent de la mauvaise gestion financière des Etats et des dévaluations. Il s’alarme du risque d’effondrement de la confiance du public dans le monarque qui, s’il a le droit de commander, a parallèlement le devoir d’aménager un environnement légal et monétaire propice à la bonne conduite des affaires.

En conséquence, Jean Bodin proposait que les Etats européens se dotent d’un système monétaire commun (frappe de monnaies au contenu en métal précieux identique) dans le cadre d’une convention internationale qui interdise les dévaluations, ou du moins les dissuade.

On le voit, l’utilisation de Jean Bodin par Jacques Sapir est fautive, voire absurde,  à bien des égards.

Le souverainisme est à la souveraineté ce que l’autoritarisme est à l’autorité, c’est-à-dire une idéologie, un système qui échoue à poser les bonnes questions et surtout à résister avec efficacité à l’idéologie néolibérale.

Plutôt que de se demander comment revenir à la monnaie nationale, il faudrait mieux identifier le problème européen : pourquoi l’Euro est-il devenu une monnaie étrangère dans certains pays? Comment y remédier ?

Jean Bodin a défini la République comme « un droit gouvernement de plusieurs ménages et de ce qui leur est commun, avec puissance souveraine ».

Un tel régime est impossible à l’échelle européenne mais Bodin était sensible à l’existence d’un bien commun aux Etats européens, notamment grâce à la circulation des hommes, des marchandises, des monnaies et à la lutte contre les dévaluations monétaires.

L’Union Européenne et la zone Euro ont montré qu’elles devenaient un simulacre d’administration d’un bien commun qui existe bel et bien mais n’est pas géré dans l’intérêt de tous. Plutôt que de revenir vers le passé, Jean Bodin nous inviterait à réfléchir à la manière droite de gérer cet espace,  dans le respect des souverainetés.

Pour aller plus loin

Florent Banfi, Sortir de l’Euro : aspects juridiques. Le Taurillon magazine eurocitoyen. 03/05/2014

Jerôme Blanc, Les monnaies de la république. Un retour sur les idées monétaires de Jean Bodin. Cahiers d’économie politique, L’Harmattan, 2005.

Jean Bodin, Les Six Livres de la République, 1576.

Jeanne Chanteur, La loi naturelle et la souveraineté chez Jean Bodin, Publications de l’Ecole française de Rome, Novembre 1987

Le capitalisme global, les migrations et Slavoj Zizek

zizek

Le philosophe Slavoj Zizek a publié un article très intéressant dans la revue progressiste In These Times à propos de la question des migrants. Refusant de restreindre le débat à sa dimension morale, Zizek analyse la place des migrations dans le capitalisme global, le rôle de l’Occident dans l’exode de nombreuses populations du Sud et tente de définir les contours d’une politique d’accueil acceptable pour les populations hôtes.

L’idéologie souverainiste à la lumière du trilemme de Rodrik

trilemme

Des intellectuels de premier plan comme Michel Onfray (conteur d’anecdotes sur les philosophes de naguère) ou Jacques Sapir (féru d’économie, de droit et de missiles anti-aériens) conjuguent leurs efforts pour que les souverainistes issus de la gauche et de la droite s’agglomèrent afin de frapper tous ensemble  l’Euro et  la « bourgeoisie cosmopolite ».

Se peut-il que demain la notion de souveraineté fasse frontière entre les citoyens?

Comment ses partisans justifient-ils un tel bouleversement du jeu politique traditionnel?

Le storytelling souverainiste

Il est possible d’illustrer le storytelling souverainiste grâce au « trilemme » de Dani Rodrik.

Dans le triangle ci-dessus, trois objectifs désirables sont disposés à chaque angle: la souveraineté de l’Etat-Nation (faculté de n’être pas agi par une force extérieure), la démocratie (capacité du peuple à faire valoir ses intérêts) et la globalisation (intégration économique et financière des économies nationales).

Comme il n’est pas possible de réaliser les trois objectifs simultanément, chaque côté du triangle représente une configuration envisageable pour peu que l’on renonce  à l’un des trois objectifs précédemment cités: la « camisole de force dorée » (l’Etat est au service des marchés et renonce à poursuivre des objectifs démocratiques tels la lutte contre le chômage ou les inégalités), la démondialisation (l’Etat s’émancipe des influences globalisatrices pour répondre aux besoins populaires), la démocratie fédérale ou mondiale (l’Etat et le Peuple se projettent dans un espace politique plus vaste que la Nation).

Les souverainistes ont un peu la nostalgie de l’âge d’or qui aurait précédé la globalisation, lorsque l’Etat souverain modelait à sa guise les hommes et les représentations collectives et lorsque la démocratie allait à sauts et à gambades dans le petit parc que le Léviathan avait aménagé pour elle à l’abri des eaux froides de la concurrence mondiale.

Depuis qu’on a laissé le capital, les hommes et les marchandises s’affranchir de l’espace national, les souverainiste déplorent l’effacement des frontières entre le dehors et le dedans, mais aussi entre l’homme et la femme (l’horrible « gender » anglo-saxon), entre l’autochtone et l’étranger.

Prétextant qu’il n’est de souveraineté populaire que dans le cadre d’un Etat Nation protégé de la mondialisation,  les souverainistes recommandent de rebrousser chemin et de revenir à  l’époque des Trente Glorieuses, voire, pour les plus romantiques,  au premier Empire référendaire.

Souverainisme et idéologie de la puissance étatique

Le souverainisme repose sur un mythe, celui de l’Etat-Nation grâce auquel, par lequel et pour lequel fonctionnerait la démocratie et qui entretiendrait une relation orageuse avec la mondialisation. Or, de Marx à Elias en passant par Polanyi, on nous enseigne non seulement que ce sont les luttes sociales et les traditions démocratiques qui ont façonné les Etats, mais encore que ces derniers ont toujours eu pour fonction d’adapter les acteurs locaux aux exigences de la concurrence internationale. Demandons au paysan breton déplacé à Paris, au petit boutiquier où à l’ouvrier spécialisé des Trente Glorieuses s’ils n’ont pas senti la main visible de l’Etat gaulliste les diriger là où commandaient les exigences de la compétition mondiale…

La critique du schéma de Rodrik ouvre une perspective intéressante pour s’extraire des préjugés souverainistes.

Les trois scénarii proposés sont ils viables? La démocratie mondiale n’est-elle pas un songe? La « camisole de force dorée » n’implique-t-elle pas un coup d’Etat permanent et de renoncer au suffrage universel? Le retour à la souveraineté nationale intégrale, après 30 ans de globalisation, n’est-il pas qu’un mirage claustrophile?

Fort heureusement, l’histoire nous apprend que ni l’Etat ni mondialisation ne peuvent subsister sans légitimité populaire, qu’ils obtiennent notamment grâce à des dispositifs sociaux qui garantissent une forme de citoyenneté sociale. Par exemple, si la France de 2015 est deux fois plus ouverte aux échanges que celle de 1975, ce n’est pas seulement en raison des progrès de la téléphonie et du moteur à combustion mais aussi parce que le risque d’être pauvre est deux fois plus faible aujourd’hui qu’il y a quarante ans, ce qui permet de rendre acceptable les aléas inhérents à la concurrence mondiale.  Faut-il rappeler qu’à chaque étape de l’intégration dans l’économie mondiale, un pas de plus dans la redistribution des richesses a été franchi? La sortie du XIXième siècle protectionniste, avec ses fractures violentes (ville vs campagne, bourgeois vs prolétaire), l’éducation de masse de la population n’ont-t-elles pas été concomitantes de l’ouverture aux échanges et de la montée en puissance des dépenses sociales? N’est ce pas pour accompagner l’entrée en vigueur du marché commun que l’agence nationale pour l’emploi vit le jour?  Le revenu minimum n’a-t-il pas été instauré en pleine libéralisation des marchés de capitaux?

L’Etat providence est le quatrième larron négligé par Rodrik  qui permet de tenir ensemble, parfois avec beaucoup de difficultés, la souveraineté populaire, nationale et l’intégration mondiale.

La social-xénophobie, pente naturelle du souverainisme

Il est vrai que de nos jours la redistribution et les assurances sociales  peinent à s’extirper des frontières nationales, de sorte que l’Union Européenne n’a toujours pas de compétences en matière d’impôts ou de prestations sociales.

 Or, c’est une tâche qui finira par s’imposer.

Les plus libéraux n’y croient pas car pour eux le marché est à lui seul une norme de justice. Les ordo-libéraux n’y sont pas opposés, mais à condition que l’Etat social fonctionne selon les règles « efficaces » du marché.

Les souverainistes proposent quant à eux des réformes de l’Etat Providence qui visent à assurer sa survie budgétaire dans un cadre conservateur-xénophobe, c’est-à-dire en réservant les prestations sociales aux nationaux qui ne cherchent pas à vivre « aux crochets de la société ».  A ces heureux élus de la « priorité nationale » on offrira le spectacle des étrangers démunis de droits sociaux pour que tous les happy few aient sous les yeux ce qu’il en coûte d’abuser des bienfaits de l’Etat « social ».

C’est donc loin des idéologues de la fermeture et de leurs alter ego libéraux et globalistes qu’il  faut repenser l’Etat social au service d’une démocratie ouverte, c’est-à-dire imaginer des compromis sociaux nationaux et internationaux qui rendent possible la démocratie, légitiment la prétention de l’Etat à exercer son pouvoir sur les individus et redistribuent une part des bénéfices gigantesques de la mondialisation.

Yanis Varoufakis, européen fervent et marxiste intermittent

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Incontestablement, Yanis Varoufakis est l’économiste de Syriza le plus célèbre.

Yanis Varoufakis a quelque peu bouleversé l’image traditionnelle que l’on se fait d’un ministre des finances et son goût des médias lui a valu quelques déboires.

A qui avons-nous affaire? Espoir des amis de la démocratie européenne ou  star velléitaire?

Honni par les « huissiers de la Troïka » (c’est ainsi qu’il les nomme) et contesté par les souverainistes de gauche (Costas Lapavitsas refuse de le classer à gauche et Frédéric Lordon se dit consterné par son refus d’en finir avec l’Euro),  l’économiste aux chemises bigarrées ne peut qu’intéresser les esprits curieux.

Pour ne pas faciliter la tâche des étiqueteurs, Varoufakis se définit ironiquement comme un « marxiste intermittent » (an erratic marxist).

Afin d’y voir plus clair, je me suis appuyé sur un entretien récent,  publié dans la revue progressiste Ballast.

A long terme, Varoufakis se dit marxiste. 

Yanis Varoufakis n’avance pas dans ce monde mouvant sans une boussole  :  celle-ci se nomme matérialisme historique.

S’il admet que l’oeuvre de Marx « est un formidable guide pour comprendre, par exemple, comment l’innovation technologique entre toujours en conflit avec les relations sociales de production« , il s’oppose à la religion du progrès, à la croyance que l’humanité se dirige à coup sûr vers le mieux, ce qui a conduit beaucoup de marxistes à passer la démocratie par pertes et profits et à justifier les pires excès. A ce titre, l’analyse qu’il propose du néolibéralisme européen n’est pas dénuée d’intérêt.  Dans un registre proche de celui que Podemos développe dans la revue théorique La Circular, Varoufakis interprète le cours du libéralisme européen comme une régression « féodale« , une entreprise de domination et de prédation des Etats les plus puissants sur les plus faibles, en rupture avec le libéralisme anglo-saxon, plus pragmatique, dont il estime qu’il se serait parfaitement accommodé d’un défaut sur la dette grecque.

De Marx, Varoufakis retient également la dénonciation du caractère irrationnel du capitalisme. Il insiste en particulier sur l’incapacité du système à tirer du travail toutes les potentialités qu’il recèle, tant le capital est obsédé par la standardisation et le contrôle d’une ressource de plus en plus collective et immatérielle.

Ajoutons que posséder un bagage intellectuel (et politique) marxiste n’est pas étranger au caractère surréaliste de son affrontement avec les émissaires de la Troïka. En effet, ces derniers se plaignaient sans arrêt de « l’idéologisme grec ». Or, si vous êtes convaincu que les sbires de l’Eurogroupe sont eux-mêmes les jouets  du système irrationnel qu’ils pensent préserver, l’ironie de votre point de vue ne peut qu’irriter l’adversaire.

Enfin, Varoufakis reste fidèle à l’internationalisme marxiste, qui est la marque de fabrique de ce courant politique. Cela ne signifie pas qu’il nie les Nations, mais simplement qu’il ne les fétichise pas. Concrètement, il ne se voile pas la face sur les responsabilités écrasantes qui sont celles de l’oligarchie grecque dans la crise que traverse son pays et l’économiste à moto ne perd pas non plus une occasion de rechercher des alliés à l’étranger.

Plutôt l’Euro que le repli nationaliste

Il ne fait aucun doute que Yanis Varoufakis est un européen convaincu ainsi qu’un défenseur de la monnaie unique, ce qui peut surprendre quand on sait ce que l’Eurogroupe (le « bras armé » des pays membres de la zone Euro) a fait endurer au Ministre grec.

Le positionnement de l’économiste est assez subtil. En effet, s’il s’est opposé à l’instauration de la monnaie unique et ne vante jamais les mérites de l’Euro, Varoufakis s’oppose aux projets de démantèlement de l’Euro ainsi qu’au retour à la drachme pour deux raisons qui ne sont pas forcément cohérentes:

-Politiquement, la fin de l’Euro n’est pas souhaitable.  Varoufakis craint que la fin de l’Euro ne fasse le lit des nationalistes, dont il critique « la tendance à l’isolationnisme et à faire de la monnaie nationale un objectif au lieu d’un instrument« . Renvoyant dos à dos les « fétichiseurs du marché » et du retour providentiel à la drachme, Varoufakis juge souhaitable de transformer l’Europe et indispensable de ne pas aggraver la fragmentation du continent : « Il leur manque [à ses amis de l’Union populaire anti-Euro] ce qui est à mon sens crucial (…) ce besoin infiniment profond, ce sentiment, cette émotion, cette nécessité politique de se coaliser et de s’associer avec le reste de l’Europe« .

-Economiquement, la fin de l’Euro est impossible. Varoufakis considère en effet que l’Euro est irréversible. Cet argument a choqué certains (on pense notamment à Frédéric Lordon), qui le jugent profondément anti-démocratique puisqu’il fermerait la porte à toute volonté de transformation sociale des citoyens au nom d’une fatalité historique. Cette critique n’est pas infondée, mais lorsque Varoufakis explique « qu’une fois que vous avez créé une union monétaire, vous ne pouvez plus revenir en arrière en empruntant le même chemin à l’envers, car ce chemin n’existe plus« , il attire l’attention sur le fait que sortir de l’Euro n’est pas du tout l’équivalent de refuser d’y entrer et que rebrousser chemin impliquerait une fragmentation brutale aux conséquences imprévisibles. Ce n’est qu’à coup de protectionnisme et de dévaluations compétitives que l’on pourrait revenir sur plus de 20 ans d’intégration économique et financière. Varoufakis redoute un scénario catastrophe dont seuls les nationalistes sortiraient gagnants. A cet égard, force est de constater que la littérature souverainiste n’est guère rassurante. On pense par exemple aux opuscules de Jacques Sapir, dont le ton martial (« destruction » de l’Euro, « révolution »  et utilisation de l’ article 16 pendant 6 mois) est inversement proportionnel à la rigueur de la démonstration scientifique.

L’Europe que Varou veut

A court terme, Varoufakis est un keynésien et un habile tacticien dans le nécessaire combat contre la technocratie de l’Eurogroupe.

Ses ennemis ne sont pas l’Europe, mais la crise et l’opacité des modes de décisions européens.

De Keynes, Varoufakis retient l’idée qu’il faut sauver le système capitaliste contre lui-même. En l’occurrence, il n’a cessé d’imaginer et de proposer des solutions qu’il qualifie de « modestes », c’est-à-dire compatibles avec les traités européens, ou du moins qui ne s’y opposent pas explicitement.

C’est ainsi qu’il défend l’idée d’une européanisation partielle des dettes souveraines afin de couper l’herbe sous le pied des spéculateurs et des talibans de l’austérité budgétaire, ou bien qu’il a tenté de mettre en oeuvre dans son pays un système de paiement parallèle (et non pas de crédit) afin de continuer le bras de fer avec l’Allemagne et la BCE.

Cet épisode un peu rocambolesque mérite qu’on s’y arrête car il illustre la méthode et la pensée de Varoufakis.

On le sait, l’objectif des instances de la zone Euro était de piéger le gouvernement grec dans une alternative du type  « la bourse ou la vie« , en l’occurrence « l’accord (non viable) ou dehors« . Varoufakis explique qu’il aurait fallu continuer à jouer la stratégie du « je ne sors pas, poussez-moi dehors!« , c’est-à-dire ne pas croire à cette menace car nul traité ne permet de sortir un pays de la zone Euro, et instaurer un dispositif de monnaie parallèle pour échapper aux contraintes financières savamment orchestrées par la BCE.

Pour des raisons qui ne sont pas toutes indéfendables, Alexis Tsipras a jeté le gant, tombant dans le piège que voulait éviter son intrépide ministre.

Afin de déjouer les contre-mesures varoufakiennes, le Dr Schauble tenta d’orienter les Grecs hors de la zone Euro en jouant de la carotte (proposition d’un Grexit négocié) et du bâton (multiplication des conditions de dernières minutes humiliantes pour gouvernement grec). Dans sa capitulation, qui est indéniable, il faut reconnaître à Alexis Tsipras le courage et le bon sens d’avoir déjoué ce piège ultime.

Sur le long terme, Varoufakis ne cache pas ses idées fédéralistes. Contrairement à l’air du temps, il pense qu’une souveraineté démocratique peut être inventée à l’échelle du continent européen et  ne se résout pas à abandonner le rêve d’une citoyenneté européenne.

Cette profession de foi européenne, qui doit beaucoup à son histoire nationale, familiale et personnelle, n’empêche pas Varoufakis de rechercher des alliés sur toutes les rives de l’échiquier politique européen, à l’exception des « bigots » et des « xénophobes », mais sans exclure certains souverainistes anglais dont il apprécie le fier attachement à la souveraineté parlementaire, toutes choses qui ne manqueront pas de susciter l’ire des révolutionnaires pointilleux et des nationalistes.

La zone Euro a été relativement épargnée par la crise, mais l’austérité l’a prolongée

croissancepotentielle

Le Focus du 13 mars 2015 (Banque de France) apporte un éclairage intéressant sur la sensibilité des Etats-Unis et de la zone Euro à la crise.

Au plus fort de la récession, l’écart entre le PIB potentiel (l’offre maximum de biens et services compatible avec la stabilité des prix) et le PIB observé est deux fois plus important Outre-Atlantique (-6%) que sur le vieux continent (-3%).

Entre 2009 et 2011, la zone Euro se redresse et l’écart de croissance (« le gap ») est en passe de disparaître, alors que les Etats-Unis se situent toujours bien en dessous de leur potentiel.

Les choses changent à partie de 2011. La panique des Etats et des opinions publiques européennes face à la montée de l’endettement public, conjuguée à la propagande anti-dette des populistes droitiers, précipitent l’abandon prématuré des plans de relance. Le résultat est net: en 2013 et 2014, la zone Euro replonge comme en 2009, alors que les Etats-Unis marquent simplement un temps d’arrêt dans la reprise.

D’après cette étude, les deux blocs économiques devraient retrouver un niveau d’activité à peu près « normal » en 2019.

Il est intéressant d’observer que l’Euro n’a pas empêché les économies de la zone de croître au delà de leur PIB potentiel, au cours des périodes 1999-2002 et 2006-2008, alors que les Etats-Unis restaient affaiblis après la récession de 2001.

Yanis Varoufakis s’oppose fermement au nationalisme

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« Je tiens à différer de ceux qui ont imputé la crise de l’Europe « à l’Allemagne » et « aux Allemands ». Je me suis toujours opposé à cela pour deux raisons. Tout d’abord, « les Allemands » ça n’existe pas. Pas plus que « les » Grecs. Ou « les » Français. (…) En 1929, un accident à Wall Street a commencé le processus qui a démantelé la monnaie commune de l’époque – le Gold Standard. En 2008, un autre accident à Wall Street a commencé le processus de fragmentation de la zone euro. À ces deux occasions, les Français se retournèrent contre les Allemands, les Allemands contre les Français, avant que les Français ne se retournent contre les Français, les Grecs contre les Grecs et les Allemands contre les Allemands. À ces deux occasions, dans les années 1930 et maintenant, les seuls bénéficiaires ont été les bigots, les nationalistes, les xénophobes, les misanthropes. L’œuf du serpent n’a pas mis longtemps à éclore dans de telles circonstances.
(…)
Donc, jamais plus de stéréotypes sur les Grecs, les Allemands, les Français, tout le monde. Tendons la main à tous ceux qui veulent refaire de l’Europe un royaume démocratique de prospérité partagée. Chers amis, la diversité et la différence n’ont jamais été le problème de l’Europe. Notre continent a commencé à se réunir avec de nombreuses langues et des cultures différentes, mais il est en train de finir divisé par une monnaie commune. Pourquoi ? Parce que nous laissons nos dirigeants faire quelque chose qui ne peut pas être fait : dépolitiser l’argent, pour faire de Bruxelles, de l’Eurogroupe, de la BCE, des zones franches apolitiques. Quand la politique et l’argent sont dépolitisés ce qui se passe, c’est que la démocratie meurt. »

Extrait du discours prononcé le dimanche 23 août à Frangy-en-Bresse.

L’inquiétante laïcité de Jacques Sapir

colonies francaises 

 

L’économiste Jacques Sapir donne fréquemment son opinion dans les colonnes de son Blog (RussEurope) à propos de la conjoncture politique française.

Tout auréolé de quelques lueurs en philosophie politique, Monsieur Sapir a pris l’habitude de trancher les débats publics du haut de ses conceptions de la Souveraineté et de la Laïcité.

Sans prendre de gants, il s’emploie à tracer une ligne de démarcation infranchissable entre, d’un côté, les dévots du « démontage » de la zone Euro, de la « démondialisation » ou de « l’Ordre démocratique », et de l’autre côté, ceux qu’il nomme péremptoirement les « ennemis ».

Le 25 septembre 2014, à l’occasion de la mort tragique d’Hervé Gourdel, Monsieur Sapir a utilisé sa méthode pour infliger à nos compatriotes musulmans des propos plutôt embarrassants.

Comme tout dogmatique juché sur des principes mal digérés, Monsieur Sapir a pris trois risques : le risque intellectuel de la contradiction, le risque moral de la trahison et le risque politique de l’exclusion.

Contradiction

Très curieusement, Monsieur Sapir désigne l’ensemble de nos compatriotes de confession musulmane de deux façons incompatibles.

D’un côté, il nie qu’une telle communauté existe, à ses yeux comme à ceux de l’Etat, ce qui le pousse à écrire communauté entre guillemets et à entonner un vibrant « il n’y a QUE DES FRANÇAIS ! ».

Mais d ‘un autre côté, il s’adresse à une entité qu’il nomme les musulmans de France (cette fois sans guillemets), reprenant à son compte une terminologie extérieure au principe de laïcité, puisque la République française définit les individus par leur nationalité et non par  leur appartenance religieuse réelle ou supposée.

De façon étrange, Monsieur Sapir demande à tous, et donc également  aux « musulmans de France », de répondre à l’odieux assassinat de Monsieur Gourdel en manifestant  « en tant que Français ». Or, s’il est certain que les musulmans n’ont pas à se repentir de cette mort, ce que Sapir souligne avec justesse, il faut affirmer que nul principe laïque n’oblige un catholique ou musulman à manifester « en tant que Français », en délaissant ses convictions religieuses. De plus, tout un chacun peut prendre position en tant qu’humain, quelle que soit sa nationalité.

Monsieur Sapir fait ici un mésusage de la laïcité car il ne saurait exister de manifestation d’Etat et l’intrusion du public dans la sphère intime de la conscience privée n’est pas une méthode laïque.

Si Monsieur Sapir cherche à convaincre nos compatriotes atteints de xénophobie aigüe d’accepter que des musulmans protestent à leur côté, il peut s’appuyer tout simplement sur la sensibilité de la conscience humaine, dont l’élément religieux est une composante.

La méthode nationaliste de Monsieur Sapir montre ici le bout de son nez.  D’ailleurs, ce va et vient problématique entre une approche essentialiste des musulmans (« musulmans de France ») et une approche assimilationniste (« Tous Français ») a quelque chose de troublant.

Ce malaise fait écho à la définition confuse que l’auteur donne de notre laïcité, puisque Monsieur Sapir prétend que le principe de laïcité est « inscrit dans nos institutions mais plus encore dans notre culture ». J’avoue ma perplexité devant une telle dialectique. Il me semble plus fécond de considérer que la forme française de la laïcité est le résultat d’un compromis politique. Essentialiser le principe de laïcité dans une « culture » (quelle est cette culture ?) risque de justifier toutes les dérives qui visent à repousser sans cesse plus loin la reconnaissance pleine et entière de certaines populations issues de l’immigration. Monsieur Sapir se situe un peu dans cette dérive, lui qui voit des « musulmans de France » les jours pairs, et des « Français » les jours impairs.

Trahison

La laïcité vise à préserver la liberté de conscience. Or, Monsieur Sapir exprime une conception très particulière de la protection des cultes.

D’après lui, c’est aux croyants d’obtenir le respect des autres : « Toute religion, si elle ne veut pas être « stigmatisée » doit se conformer au principe de laïcité ».

Cette phrase, qui pourrait passer pour évidente, est en réalité lourde d’implications. Ces propos exercent une violence symbolique inouïe à l’encontre de nos compatriotes croyants, et en particulier ceux de confession ou de culture musulmane

En effet, on se demande quelle religion « voudrait » être stigmatisée et on s’étonne de l’emploi d’une tournure de phrase dont chacun ressent qu’elle sonne comme un reproche.

D’après Monsieur Sapir, le processus de stigmatisation se situerait à la rencontre de deux volontés, celle du stigmatiseur et celle du stigmatisé qui l’a bien cherché.

Ainsi donc, non content de jeter un voile pudique sur les stigmatisations réelles, Monsieur Sapir valide un « droit à la stigmatisation », affaiblissant par là même la capacité des victimes à se défendre, puisqu’elles devraient apporter la preuve qu’elles ne sont pas responsables de leur sort.

N’est-ce pas ce type de raisonnement qui a freiné la criminalisation du viol en France ?

Exclusion

Reprenons la phrase que nous évoquions plus haut : « Toute religion, si elle ne veut pas être « stigmatisée » doit se conformer au principe de laïcité ».

Mais comment une religion (suivez mon regard…) se met-elle en infraction?

Voici la réponse : on nous nous explique que «  Les religions ne doivent pas, quelles qu’elles soient, envahir l’espace public ».

« Envahir l’espace public »…Voilà une expression forte, qui ne donne pourtant lieu à aucune justification, comme s’il s’agissait d’un fait social significatif ou d’un délit juridiquement valide.

Pourquoi cette notion est-elle écrite sans guillemets, alors qu’on ne s’en prive pas pour évoquer la notion de stigmatisation ?

La laïcité consisterait-elle selon Monsieur Sapir à utiliser l’Etat pour qu’une partie de la population baisse la tête ? On peut craindre une telle interprétation. En effet, cette thématique de « l’invasion », qui vise en premier lieu l’Islam, est une ritournelle qui circule dans certains milieux laïcards xénophobes, ou tout simplement dans les milieux qui n’acceptent pas d’avoir à traiter d’égal à égal avec des descendants de communautés qui étaient autrefois réduites à une condition juridique subalterne.

Implications

Monsieur Sapir développe un activisme militant au service de la constitution d’un « front uni des populistes », dont il suggère que le « Front National-Philippot » ne pourra  être exclu.

A l’heure où une droite à la dérive prend des accents sociaux-nationaliste, tandis qu’une certaine gauche retrouve des accents sociaux-autoritaires, il est important de discerner le jeu de Monsieur Sapir, qui œuvre à l’union de ces deux tendances, car de ce bouillon de culture sortiront les « monstres » dont Antonio Gramsci nous avertit qu’ils surgissent en période de crise.

Pour ma part, je m’emploierai à dénoncer la mauvaise action de Monsieur Sapir, ne serait-ce que pour continuer de recevoir ce genre de réplique aussi divertissante que pathétique.

 colere