La diversité crée 15% du PIB de la France

 

La « diversité », au sens strict, désigne les personnes d’origine étrangère qui résident sur le sol français, c’est-à-dire les immigrés et leurs descendants. Dans un sens plus étendu, la diversité rend compte du métissage de la population résidente, ce qui implique de comptabiliser les ménages dits « mixtes ».

Selon l’Insee, la diversité rassemble un peu plus de 4,5 millions de ménages qui se répartissent comme suit:

  • Ménages immigrés : 2,1 millions
  • Ménages descendants d’immigrés (1ère génération) : 1,25 millions
  • Ménages mixtes (dont un seul conjoint est immigré): 1,17  millions

Pour tenir compte de la profondeur temporelle de l’immigration en France, il convient de tenir compte des descendants d’immigrés de deuxième génération,  qui regroupaient (en 2011), 4,67 millions de personnes.

Je me propose d’estimer la contribution économique de ces personnes à la richesse produite chaque année dans le pays.

Le résultat obtenu est considérable.

La diversité est à l’origine de 15,4% du Produit intérieur brut de la France, soit 300,22 milliards d’euros, ce qui équivaut au PIB de l’Autriche

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La méthodologie qui permet d’aboutir à ce résultat est assez simple. Elle consiste à calculer les revenus que les ménages concernés ont crées.

Au point de départ, nous disposons du montant et de la composition du revenu disponible par catégorie de ménage (Immigrés et descendants d’immigrés en France-Edition 2012).

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Ce tableau est important car il contient des indications sur les revenus directement issus de la production effectuée par les ménages liés à l’immigration. Chacun de ces revenus figure au PIB. Il s’agit de salaires, de revenus du travail indépendant et de revenus du patrimoine (loyers, intérêts…).

Bien sur, il faut retraiter  les données du tableau ci-dessus:

  • Les immigrés reçoivent 5 milliards d’allocation chômage. On les retranchera donc de la colonne salaires et allocations chômage.
  • Les employeurs des immigrés versent 51 milliards au titre des cotisations sociales. Cette estimation découle du comportement moyen des entreprises en France, qui versent 57 centimes de cotisations pour chaque euro de salaire net.

En ce qui concerne la contribution économique des « petits-enfants » d’immigrés, j’ai choisi d’appliquer une règle simple, qui consiste à multiplier leur nombre par le PIB moyen par habitant de notre pays, considérant qu’ils ne se différencient pas du reste de la population au plan économique, du moins, tant qu’une étude ne le démontre pas.

Le chiffre auquel on parvient ici n’est qu’une estimation informelle et non exhaustive, qui ne tient pas compte, par exemple, des résultats économiques des sociétés dont le dirigeant est immigré ou bien encore des profits que les employeurs de salariés immigrés retirent de cette exploitation (a priori, plusieurs dizaines de milliards d’euros…).

Quoiqu’il en soit, si par la plus obscure des providences, un régime identitaire post démocratique venait à chasser toutes les personnes d’origine étrangère, parents, enfants (ainsi que conjoints autochtones), la France perdrait instantanément un sixième de sa richesse annuelle.

Au plan matériel, c’est beaucoup, mais en termes de déchéance morale collective, les dégâts seraient, eux, incalculables.

DG

 

 

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Sortir de l’Euro: un pari risqué pour des gains modestes

 

La dernière livraison de l’External sector report* du Fonds monétaire international était  très attendue par tous ceux qui scrutent avec inquiétude les déséquilibres commerciaux qui marquent les relations internationales actuelles. C’est la raison pour laquelle la sortie de ce rapport le 27 juillet dernier a fait l’objet d’une publicité immédiate dans la presse.

Le FMI nous apprend qu’en raison de certaines caractéristiques structurelles (démographie, revenu/habitant, croissance économique, dépenses publiques…) l’excédent « normal » de la balance courante allemande devrait s’élever à 4,5% de son PIB et non pas 8,5%, comme on l’observe actuellement.

D’après le FMI,  la suprématie commerciale allemande correspondrait à un gain de compétitivité prix de l’ordre de 15% par rapport aux prix mondiaux et de respectivement 23% et 26% par rapport à la France et aux Etats-Unis. C’est tout à fait considérable, mais de là à en conclure que la France devrait sortir de l’Euro pour retrouver une parité monétaire plus conforme à ses intérêts, il y a plus qu’un pas et le FMI ne se risque pas à le franchir.

Essayons tout de même d’imaginer le gain maximum que notre pays retirerait d’un réajustement global des parités.

Le FMI juge que la balance courante de la France devrait être positive (+1,2 % du PIB) et que le déficit actuel équivaut à une carence de compétitivité prix de l’ordre de 11% vis-à-vis du reste du monde entier.  Théoriquement, le manque à gagner commercial s’élèverait à  60 milliards d’euros, soit 2,8% du PIB français, mais cela ne signifie pas qu’une dévaluation de 11%  suffirait à rétablir d’autant nos comptes extérieurs et notre PIB car il faut tenir compte des inconvénients macroéconomiques d’une dévaluation (hausse du coûts des importations, perte de pouvoir d’achat etc….).

Les conclusions d’une étude récente de l’OFCE ** amènent à penser que si la France souhaitait récupérer les 2,8% de PIB évoqués par le FMI elle devrait procéder à une dépréciation monétaire de 20% vis-à-vis de tous ses partenaires commerciaux (y compris ceux de la zone Euro).

Les retombées macroéconomiques d’une dépréciation de 20% sont les suivantes:

  • L’augmentation de l’emploi serait significative mais non durable: +110.000 postes la première année, + 420.000 postes, au total, dans les 3 premières années. Au delà de 3 ans, l’effet positif s’estomperait, les 2/3 des emplois disparaissant dans les 5 années ultérieures. Bien évidemment, dans l’hypothèse où la France se contenterait de déprécier sa monnaie de 10% (afin d’effacer la surévaluation mise à jour par le FMI), l’impact positif sur l’emploi serait divisé par deux.
  • Dans le même temps, on assisterait à un net regain d’inflation: +3,4% la première année, +7,6% sur trois ans.  Le rebond s’amplifierait avec le temps (16% au bout de 8 ans).

Autre mauvaise nouvelle pour les plus germanophobes des partisans de l’abolition de l’Euro: le FMI juge qu’ un réajustement monétaire n’éliminerait pas l’excédent commercial allemand (la moitié subsisterait).

De plus,  l’excédent français attendu serait assez modeste (+1,2% du PIB).

Enfin, aussi bien le travail du FMI que celui de l’OFCE reposent sur l’hypothèse que les monnaies s’ajustent paisiblement, c’est-à-dire sans tourmente financière (fuite des capitaux, hausse des taux d’intérêts…) et sans qu’aucun de nos partenaires ne riposte pour rétablir sa compétitivité. Tout ceci est loin d’être certain…

On le constate, le pari économique que représente la sortie de l’Euro apparaît fort  risqué puisqu’il ne règlerait pas les problèmes de l’économie française et ajouterait probablement de l’incertitude à notre environnement économique.

DG

Références

* 2017 External sector report , FMI. 27/07/2017

** Baisse de l’Euro et désinflation compétitive. Quel pays en profitera le plus? Bruno Ducoudré, Eric Heyer. Revue de l’OFCE. Analyses et prévisions 136 (2014)

Non, la dépense publique n’occupe pas une place excessive dans le PIB français

 

Chaque année, l’inénarrable association des Contribuables Associés agrémente l’actualité d’une ou deux statistiques anti-dépenses publiques dont elle a secret.

La dernière en date est très emblématique. En l’espèce, les Contribuables associés ont proclamé le 24 juillet « jour de libération du contribuable », sous prétexte que, du 01 janvier au 23 juillet, les Français travailleraient pour la « sphère publique », c’est-à-dire pour payer les prélèvements obligatoires qu’ils doivent aux administrations publiques.

Puisque cela fait 24 heures que les Contribuables associés se sentent plus libres, profitons nous aussi de ce moment pour nous libérer de la propagande des Contribuables associés en ouvrant le grand livre de la comptabilité nationale à la page Comptes de la Nation 2016. 

Les Contribuables associés fondent leur savant calcul sur un rapprochement entre le produit intérieur brut de notre pays (richesses nouvelles produites sur un an) et la somme des dépenses qu’effectuent l’Etat central, les collectivités locales et les administrations de sécurité sociale.

L’erreur des Contribuables associés provient de ce qu’ils assimilent tout décaissement public (un nouveau lycée, le salaire d’un prof de mathématiques, une pension de retraite ou une allocation chômage) à une opération qui ajoute quelque chose au Produit intérieur brut (PIB), ce qui leur permet de se rengorger quand ils découvrent que la somme des paiements publics représente » 57% du PIB.

Il s’agit là d’une grave erreur car  une pension retraite redistribue de la richesse entre les ménages mais n’en crée point de nouvelle, contrairement à  la construction d’un lycée ou au salaire du prof de mathématiques, qui entrent dans le PIB respectivement comme investissement et production de service collectif.

Puisque les Contribuables associés nous y incitent, examinons le poids de la sphère publique dans le PIB français et vérifions que la proportion de 57% est une fantaisie médiatique.

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Voici les données de l’INSEE pour l’année 2016:

  • PIB = 2 228,9  milliards 

 

  • PIB de la sphère publique = 602,8 milliards

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Services collectifs individualisables (école, aides au logements, hôpitaux publics…): 343, 6 milliards

+Services collectifs non individualisables (« consommation collective des administrations publiques ») : 183,1 milliards  

+Investissement public (ou « formation brute de capital fixe des administrations publiques ») : 76,1 milliards

L’Etat pèse donc 27% du PIB.

Est-ce excessif?  Absolument pas.

  • Chaque fois que les résidents réalisent 1 euro de PIB, ils versent 27  centimes à ceux qui sont engagés dans la production non marchande. Dès lors, si tous « les Français » du secteur privé  adhéraient aux Contribuables associés, ils ne seraient pas « libérés » le 24 juillet mais dès la mi avril, et encore, à condition de négliger le travail de tous ceux qui produisent, entretiennent ou transportent les fournitures de l’Etat et vis-à-vis desquels la dépense publique constitue un chiffre d’affaires.

 

  • Avec un poids de 602 milliards d’euros, les administrations publiques entretiennent une activité économique qui excède l’investissement privé (FBCF des entreprises et des ménages + variation de stocks) d’environ 190 milliards. Comme ce supplément correspond aux services publics régaliens (qui ne sont pas susceptibles de disparaître à terme), on peut dire que le reste des dépenses publiques permet de protéger le pays contre les conséquences d’une chute brutale de la confiance sur l’investissement des entreprises et des ménages.

 

  • La redistribution des revenus entre ménages, via la protection sociale et la fiscalité, n’est pas payée par « Les Français » puisqu’il s’agit de prélèvements qu’ils se reversent à eux mêmes. Bien sur, les critères d’attribution des prestations sociales  restent très certainement dans la gorge des Contribuables associés, mais il serait moins hypocrite de leur part d’en venir au fait et  d’exposer ce que les malades « coûtent » aux bien portants ou les chômeurs aux actifs occupés,  puis d’apporter la démonstration que la privatisation des assurances sociales serait plus efficace que la préservation de l’Etat social.

 

DG

L’Euro est plus stable que le SME, mais à quel prix?

La crise qui frappe spécifiquement la zone Euro depuis 2011 n’est pas sans rappeler  celle qui avait chahuté le système monétaire européen en 1992 et 1993.

Comme aujourd’hui, on constatait un important différentiel de compétitivité entre l’Allemagne, l’Espagne et l’Italie (Natixis, 29/11/2012).

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La perte de crédibilité du SME s’était traduite par des attaques spéculatives, une crise de changes, de fortes dévaluations et la  disparition du SME à l’été 1993.

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Aujourd’hui, l’Euro tient bon,  mais au prix d’un effort d’austérité salariale et budgétaire considérable qui porte le doux nom d’ajustement par la demande.

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Le jeu en vaut-il la chandelle?

L’Espagne et l’Italie s’en sortaient-elle mieux grâce aux dévaluations de la période 1993-1995?

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Après tout, la récession de 1992 (modérée il est vrai) ne fut-elle pas absorbée assez rapidement?

Et même si la fin des années 90 n’avait pas permis de retrouver l’élan de la fin des années 80, n’était-ce pas là une situation plus enviable que la décennie perdue à laquelle sont confrontées  l’Italie et l’Espagne?

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Quant au taux de chômage, n’est-il pas supérieur au pic atteint en 1993, même si la tendance est à la décrue, surtout en Espagne?

 Le seul élément qui milite en faveur de l’Euro, ou plus précisément, qui explique pourquoi une sortie à chaud serait très périlleuse est l’état de la balance des paiements de l’Italie et de l’Espagne.

Les financements apportés par l’Euro Système (soldes Targets 2 = prêts entre Banques Centrales) sont de l’ordre de 300 à 400 milliards, soit 6 fois plus que les pertes de réserves de changes que subirent l’Italie et  l’Espagne il y a 20 ans.

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Une explosion de l’Euro s’accompagnerait de dévaluations et de mouvements de capitaux considérables qui auraient un coût économique immédiat sans doute très important.

Ainsi donc, privée de perspectives de croissance favorables au sein l’Euro zone, l’Italie ne peut en sortir sans risquer d’ajouter de la crise à la crise.

L’Euro est plus stable que le SME, et ce n’est pas rien,  mais cette stabilité est une forme de tragédie.

 

 

Cinq foutaises sur l’Euro

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Le 28 février dernier,  l’économiste Jacques Sapir appelait de ses voeux la constitution de « Comités d’action de la révolte sociale » pour abattre simultanément la  » Loi Travail » et l’Euro.

Deux jours plus tard, soit près de 99 ans après les «Thèses d’avril » dans lesquelles Lénine assénait ses derniers coups au Gouvernement Kerenzki, l’éminent Sapir publie ses « Cinq thèses sur l’Euro » qui résument les raisons de son combat métaphysique contre ce qu’il nomme « L’Euro cauchemar ».

Pour l’instant, il semblerait qu’une seule personne ait répondu à cet appel au soulèvement. Il s’agit d’un cavalier,  positionné en Corse.

Il faut bien un début à tout.

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Puisque l’heure est grave, examinons en détail ces « Cinq thèses ».

Thèse N°1

«L’Euro n’est pas une monnaie car elle ne correspond pas à une autorité politique unique et à une volonté politique assise sur une légitimité populaire. »

«L’Euro est un système de changes fixes, qui peut s’apparenter, dans les faits, à l’étalon-or.»

Cette première thèse est intéressante puisqu’elle apporte la démonstration que Jacques Sapir ne connaît pas la nature de l’Euro.

Jacques Sapir écrit que « l’Euro n’est pas une monnaie car elle ne correspond pas à une autorité politique unique et à une volonté politique assise sur une légitimité populaire ».

Or,  dès les premières réflexions sur le notion de souveraineté, il est apparu que la monnaie n’était pas entièrement la chose du Prince et que le droit de battre monnaie n’impliquait pas l’exercice arbitraire de la souveraineté monétaire.  En effet, dans les Six Livres de la République (1576),  Jean Bodin soutient qu’il est dans l’intérêt des Princes européens d’établir une convention pour émettre une monnaie commune, combattre l’inflation et le faux monnayage, ceci afin de que l’Etat conserve la confiance du Peuple, mais aussi pour éviter les guerres auxquelles conduisent les altérations monétaires (Jérôme Blanc).

Ensuite, les Constitutions de la IVième et de la Vième République, qui ont été approuvées par le peuple français, autorisent l’Etat à transférer des éléments de souveraineté dans le cadre de coopérations internationales (Emmanuelle Jouannet).

Quant à l’Euro, il a été ratifié par référendum en 1992 .

Après avoir tenté de délégitimer politiquement l’Euro, Jacques Sapir invente une définition  de l’Euro, qu’il décrit comme « un système de changes fixes, qui peut s’apparenter, dans les faits, à l’étalon-or ».

A nouveau, l’auteur se trompe car un système monétaire international ne se réduit pas à un régime de change.  En l’espèce,  l’Euro est  d’abord une monnaie qui circule entre les banques commerciales et centrales (on parle de monnaie centrale), de sorte que la continuité des paiements est assurée entre les pays de l’Eurozone, comme elle l’est entre la Lozère et l’Ille et Vilaine. L’Euro est un « système des paiements unifié », comme le rappelait le 21 janvier dernier, dans un débat,  un Michel Aglietta agacé par les outrances de Jacques Sapir.

 Le graphique ci-dessous donne à voir cette réalité.

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Les soldes Targets 2 (Trans-European Automated Real-Time Gross Settlement Express Transfer System) désignent le solde des dettes entre les différentes banques centrales des Etats membres.

Avant la crise, les soldes étaient nuls, ce qui implique que les déséquilibres courants intra-européens étaient financés par des entrées de capitaux privés sans que la BCE ait à apporter son écot.

L’ouverture des soldes Targets2 montre que l’Espagne, l’Italie ou la Grèce (ainsi que la France) sont dans l’incapacité de boucler leur balance des paiements en raison du rapatriement de capitaux vers l’Allemagne.

 Si nous basculions dans un système d’étalon-or (ou tout autre régime de changes fixes), ces pays connaîtraient des sorties d’or ou une diminution de leurs réserves de changes et s’exposeraient à des ajustements déflationnistes considérables.

L’existence d’un prêteur en dernier ressort (la BCE) permet de fournir aux pays déficitaires de quoi boucler leur balance des paiements. On peut dire que BCE tient à bout de bras l’Eurozone, qui,  sans ce système des paiements,  aurait explosé.

Thèse n°2

 « L’Euro est un facteur de récession à la fois structurelle et conjoncturelle »

Cette thèse se déploie dans trois gros paragraphes (voir le quadrant ci-dessus) qui contiennent presque autant d’erreurs qu’un livre de Lorant Deutsch.

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Les statistiques produites par Jacques Sapir sont incorrectes à bien des égards.

Prenons par exemple ce graphique étrange, qui voudrait nous faire croire que le PIB grec par habitant serait 40% inférieur à son niveau de 1999…

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Mais le festival ne s’arrête pas là.

Le tableau ci-dessous, parfaitement illisible au demeurant, compare un échantillon de 9 pays de la zone Euro à 4 autres, dont les Etats-Unis et le Canada.

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Pourquoi la Finlande et pas l’Irlande? Pourquoi la Suède et pas la Norvège? Pourquoi n’y a t-il pas de moyenne européenne pour les évolutions du PIB/habitant? Pourquoi cette curieuse césure entre les périodes 1999-2007 et 2008-2015. A-t-on cherché à doper les chiffres de la croissance britannique et suédoise dans la dernière période, en faisant démarrer les compteurs non pas en 2007 (dernier pic d’activité avant la récession) , mais un an plus tard?

Bref, tout ceci est catastrophique. Un oeil exercé ne s’y trompe pas, les autres tombent dans le panneau…

Voici de vrais chiffres.

De 1999 à 2011, le PIB par habitant de la zone Euro et des Etats-Unis ont augmenté au même rythme (A. Orphanides)

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La crise qui frappe spécifiquement la zone Euro a démarre en 2012, mais le rebond consécutif à la récession de 2009 est comparable à celui des Etats-Unis.

Voici quelques données  concernant ce  rebond,  tirées de la Base Eurostat.

 

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D’après ces chiffres, en 2011, la zone Euro était dans un meilleur état que le Royaume-Uni:

  • En 2011, 2 ans après la première récession de 2009, le PIB de la zone Euro est 1 point en dessous du niveau de 2008 (pic d’activité précédent).
  • En 2011, 3 ans après le début de la récession au Royaume-Uni, le PIB britannique est 3,2 points en dessous du niveau de 2007 (pic d’activité précédent).

 

b) Euro = sous investissement?

Contrairement  à ce qui est dit dans le document de Mr Sapir, entre 2002 et 2007, l’investissement productif est aussi dynamique dans la zone Euro qu’au Royaume-Uni et ne présente qu’un an de décalage par rapport aux Etats-Unis

 

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c) Euro=impossibilité de dévaluer= impossibilité d’ajuster les balances courantes? 

Jacques Sapir attribue aux différentiels de salaires et de prix la responsabilité principale des déséquilibres des balances courantes intra-zone.

Or, plusieurs travaux ont permis de balayer cette assertion (citons G. Gaulier, V. Vicard et S. Piton). Entre 2001 et 2008, les exportations espagnoles, grecques ou portugaises ont augmenté à un rythme identique ou supérieur à celui des autres pays de la zone Euro. Le déficit extérieur de ces pays s’explique par un excès d’importations lié à un « choc de demande » associé à la diminution des taux d’intérêts qui résultent de l’appartenance à la zone euro.

Dès lors, l’ajustement des balances courantes intra-zone euro aurait exigé non pas une variation du taux de change ou de l’ensemble des salaires, mais l’application d’une politique budgétaire expansive au Nord et restrictive au Sud.

A ce titre, une partie du rééquilibrage des déficits commerciaux intra-européens accumulés entre 1999 et 2007 aurait demandé, non pas le retour aux monnaies nationales et la réévaluation du Mark, mais un transfert budgétaire des pays déficitaires (en surconsommation) vers l’Allemagne (en sous-consommation).

e) Et la France dans tout ça?

L’auteur constate que de 1999 à 2007, le PIB français augmente plus vite qu’en Allemagne (2,1% en moyenne annuelle contre 1,64%).

Un peu gêné par une statistique incompatible avec sa conception catastrophiste de l’Euro, l’auteur se lance dans des explications sans cohérence : d’un côté, il nous explique que l’ensemble de ce surplus de croissance repose sur des exonérations de cotisations sociales …dont il nous dit par ailleurs qu’elles ont seulement servi à compenser les méfaits de l’Euro, d ’un autre côté, il met en avant un effet bénéfique lié à la dépréciation de l’Euro, alors que celle-ci n’intervient qu’entre 1999 et 2002. Comprenne qui pourra…

Thèse n°3

«L’Euro est un facteur de financiarisation de l’économie.»

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Jacques Sapir n’explique pas ce qu’il entend par financiarisation. Débarrassé des bienséances scientifiques il préfère donner libre-cours à ses opinions.

C’est ainsi que nous lisons que la financiarisation, c’est « profondément malsain », qu’elle est le « pivot réel » de l’activité économique et que l’Euro en est le bras armé.

L’auteur va jusqu’à affirmer que l’impossibilité d’affronter la finance à l’intérieur de l’Euro justifie que l’on en sorte. Cet argument d’une parfaite inanité puisque, où que se porte notre regard dans l’OCDE, nul pays extérieur à l’Euro ne développe un modèle de financement alternatif… et tout porte à croire que le souhait d’échapper à la réglementation financière européenne est l’un des motifs du Brexit annoncé.

a) La zone Euro ne manifeste pas de tendance spécifique à la financiarisation

Comme toute monnaie, l’Euro est lié organiquement à la finance (la monnaie est une dette de banque ainsi qu’un actif patrimonial liquide). C’est ce qu’enseigne la théorie keynésienne et il faudrait être un illuminé néoclassique ou un révolutionnaire sympathique pour croire à (ou songer à) la séparation des sphères monétaires et financières.

A partir de là, on doit se demander si l’Euro coïncide ou non avec une emprise spécifique de la sphère financière sur l’économie.

Au plan quantitatif, les données ne signalent aucune atrophie financière: depuis le milieu des années 80, la place des activités financières dans la valeur ajoutée est à la fois stable et relativement faible.  Il en est de même pour la diffusion du crédit et la capitalisation boursière, qui évoluent à l’unisson de la moyenne des pays industrialisés (Cournède, Denk) .

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b) L’Euro monnaie internationale

Jacques Sapir passe sous silence un fait capital: l’Euro est une monnaie internationale.

C’est très dommageable car il n’est pas possible de parler sérieusement des soubresauts de la finance internationale sans remonter à la source, à savoir les « externalités négatives » qu’implique l’hégémonie du dollar (Aglietta).

Deux constats s’imposent:

-L’Euro pèse 2 à 3 fois plus dans les réserves de changes internationales que la somme des 19 anciennes monnaies au milieu des années soixante-dix. L’Euro occupe une place secondaire mais réelle.

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Thèse 4

«L’Euro est une machine de guerre au profit de l’Allemagne. »

Ici, la valeur ajoutée de l’auteur se résume à la formule « machine de guerre ».

Pour le reste, il reprend l’argument de « la monnaie largement dépréciée par rapport à ce que devrait être normalement le taux de change du deutschmark » (de l’ordre de 40%).

a) Les excédents commerciaux allemands ne sont pas une nouveauté

L’histoire de l’humanité ne débute pas le 1er janvier 1999 et la situation que nous connaissons, avec un commerce extérieur allemand resplendissant et un commerce extérieur français en berne est quasiment le décalque de la situation qui prévalait au cours des années 80.

Il est intéressant de rappeler que les dévaluations à répétition du franc au cours des années 80 ne parvinrent pas  à changer la donne.  Un imprévu historique s’en chargea : la chute du mur de Berlin…

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b) Le rôle du hasard historique dans la suprématie allemande

Hannah Arendt dit quelque part que la pensée totalitaire est parfaitement rétive à l’idée que tous les événements n’aient pas une cause unique.

Prétendre que l’Euro est « une machine de guerre » pro allemande est du même acabit.

Prenons par exemple l’argument traditionnel d’après lequel les exportations allemandes, en raison de leur qualité, seraient moins sensibles aux prix. Ce fait est en réalité moins important que l’on ne le croit (A. Benassy-Queré) et il est plus vraisemblable que les exportations allemandes ont bénéficié du décollage imprévu des pays émergents (très demandeurs, jusqu’ici, en biens d’équipements) au cours des années 2000.

Au plan macroéconomique, la faiblesse de la demande allemande ne s’explique pas seulement par la baisse des salaires. Le différentiel des taux d’intérêt réels entre le centre (faible inflation) et la périphérie de l’Europe (forte inflation), provoqué par l’unicité des taux d’intérêt nominaux de la BCE,  a joué un rôle significatif, bien que procyclique et destabilisant.

c) L’Allemagne redistribue les cartes  industrielles à l’extérieur de la zone euro

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L’évolution des avantages comparatifs avant la crise tend à démontrer que 4 puissances industrielles dominaient en Europe (l’Allemagne, l’Italie, l’Irlande et la Finlande). Etre 1995 et 2008, le « transfert » des avantages comparatifs industriels vers ces pays s’est effectué en défaveur de pays n’appartenant pas à la zone Euro (Bulgarie, Suède, Roumanie).

 

Thèse 5

«L’Euro est aujourd’hui un facteur de conflit majeur en Europe. »

Au nom de « la survie de l’Europe » et de « l’esprit de réconciliation des peuples », Jacques Sapir demande la dissolution rapide de l’Euro car, selon lui, des peuples aux intérêts différents ne sauraient être soumis à une discipline monétaire unique sans déclencher de fâcheuses tensions nationalistes.

Venant d’un personnage dont chacun connaît la bienveillance envers l’Allemagne et le militantisme pacifiste, cette thèse fait sourire. Nous étions chez Trissotin, nous voici chez Tarfuffe…

Toutefois, il est vrai qu’un vent mauvais souffle sur le continent européen et que les règles de l’UEM n’y sont pas étrangères.

Pour autant, même si le comportement agressif des instances européennes vis-à-vis de la Grèce (ou plus récemment du Portugal), appuyé par la propagande souverainiste qui sévit dans les régions les plus prospères de l’Eurozone, a provoqué une réaction légitime d’une partie des opinions publiques attachée à « l’esprit européen », faire de l’Euro et de l’UE la cause des tensions entre peuples c’est aller un peu vite en besogne.

En premier lieu, bénéficier de l’UE ou de l’Euro n’empêche pas de vouloir en sortir, et inversement.

Prenons les exemples de l’Angleterre et de l’Espagne.  Au pays du pudding,  il apparaît que les retombées très positives de l’appartenance à l’UE n’ont pas atténué l’euroscepticisme de la population anglaise, savamment entretenu par une presse à sensation. Dans le second cas, malgré les avanies subies par l’Espagne (principal pays déficitaire vis-à-vis de l’Eurozone) et la dureté de la crise économique, ce pays reste attaché à la construction européenne. L’Irlande et le Portugal sont également dans ce cas.

En deuxième lieu, la méfiance vis-à-vis de l’Allemagne est réapparue dès la naissance de l’Euro, non pas en raison de la monnaie unique mais parce que l’avènement de l’UEM était la conséquence, ou plus précisément la contrepartie de l’unification allemande. On pense ici à l’attitude méfiante de François Mitterrand vis-à-vis de la perspective d’une Allemagne reconstitué et déliée de ses engagements européens.

En troisième lieu, les souverainistes font preuve d’un simplisme inverse à celui des européistes quand ils prétendent que le meilleur moyen de concilier des intérêts divergents est d’ériger entre tous les pays qui ne sont pas des clones des pare-feu monétaires et douanier. Chacun chez soi et tout ira pour le mieux en somme.

Or le concert européen, on peut le regretter d’ailleurs, a toujours avancé sur la base d’une coopération/rivalité qui pousse les peuples (plus précisément leurs classes supérieures) à défendre leurs intérêts respectifs au sein d’un jeu de négociations qui relève du mercantilisme intelligent. Par exemple, chacun sait que l’Euro est une coproduction franco-allemande, autour de laquelle de grands intérêts privés et publics, mais aussi des groupes sociaux (classes supérieures, retraités, jeunes qualifiés) se sont joints pour former un bloc hégémonique

Enfin, contrairement à la thèse d’après laquelle l’Allemagne refuserait toute fédéralisation budgétaire par ce que cela menacerait de « détruire son économie », on observe que de nombreux projets sont en cours de réalisation ou sont en débat. On pense ici à l’union bancaire, au projet d’un fond public de stabilisation de la conjoncture ou bien encore à la proposition de financer des investissements par la BCE ou des emprunts publics européens.

Contester le fonctionnement de la zone Euro est légitime, demander sa dissolution n’est pas illicite et, après tout, la recherche internationale n’est pas avare en travaux exploratoires ou critiques inspirés par Keynes, Minsky ou Marx (Lapavitsas, Varoufakis, Marc Lavoie, Sergio Cesaratto…)

Mais propager l’idée que les malheurs du continent résultent de la malfaisance de l’Allemagne ou d’une caste d’apatrides qui dirigeraient illégitimement chaque pays de l’Euro-zone relève de la paresse intellectuelle ou de la propagande.

La critique de l’Euro est une affaire trop sérieuse pour qu’on la laisse aux Europhobes.

Référence

Michel Aglietta; L’avenir de l’Euro, Institut Diderot, 21/01/2016.

Michel Aglietta, La monnaie, la valeur et la règle, Revue de la régulation, 16, Automne 2014

 M. Aglietta, T. Brand, Un new deal pour l’EuropeUn new deal pour l’Europe, Cepii.

 A Benassy-Quere et alii, L’Euro dans la guerre des monnaies, Notes du CAE, 11 janvier 2014. 

J. Blanc,  Les monnaies de la République. Un retour sur les idées monétaires de Jean Bodin, 2006.

Cournède, O. Denk, P. Hoeller, Finance and inclusive growth, OCDE Economic Policy Papers, n° 14, 11 juin 2015

Gaulier et V Vicard, Evolutions des déséquilibres courants dans la zone Euro : choc de compétitivité ou choc de demande ? , Bulletin de la Banque de France, n° 189, 2012

Emmanuelle Jouannet, De la personnalité et de la souveraineté de l’Etat dans la Constitution de 1958. Théorie française de l’Etat et intégration européenne. Paris Sorbonne.

Athanasos Orphanides, The Euro Area crisis : Politics over economics, MIT Sloan research paper, n° 5091-14, juin 2014

Sophie Piton, Déséquilibres des balances courantes en zone Euro : où en est-on ?  L’économie mondiale 2015, OFCE.

Xavier Ragot, Faut-il rembourser la dette ? Débat ENS, 3 mars 2016.

François Morin, la finance globalisée et les tétradollars

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Que faire pour éviter la prochaine catastrophe financière? Tel est le titre de la remarquable conférence donnée par l’économiste toulousain François Morin en mars 2015.

On y trouvera les étapes de la constitution de la finance globalisée, à partir de la disparition du système de Bretton Woods ainsi qu’une description de l’incroyable l’étendue de la finance globalisée, qui nécessite de changer nos unités de compte habituelles et de raisonner en trétadollars (milliers de milliards de dollars). François Morin termine son propos par une réflexion sur les remèdes à apporter à la situation.

A mes yeux, les économistes qui abordent les questions financières avec sérieux, c’est-à-dire avec précision et sans le pathos des jobards complotistes, comptent parmi les meilleurs professionnels.

En écoutant François Morin, deux souvenirs reviennent à ma mémoire. Le premier est la prophétie que l’économiste Alfred Steinherr avait énoncée lors d’un cours consacré au marchés dérivés. C’était en 1993. Au terme de son allocution, il  regarda en l’air et nous prévint que la prochaine apocalypse financière trouverait son origine dans ces marchés hautement opaques et spéculatifs. Et c’est ce qui est arrivé lors de la vaporisation des créances subprimes insérées dans des titres financiers vendus dans le monde entier. C’est bien dans la finance globale que réside le moteur nucléaire du capitalisme et plus particulièrement dans la stratosphérique finance dérivée (marchés à terme, CDO, CDS) dont nous apprenons qu’elle est plus moins contrôlée par 14 banques.

Le second souvenir renvoie à la lecture des pages du Capital dans lesquelles  Marx décrit le rôle paradoxal de la finance, qui de près, semble carnassier et répugnant, puis, d’un peu plus loin, apparaît indispensable à l’essor mondial du capitalisme, et d’un peu plus loin encore, se dévoile sous son vrai jour, c’est-à-dire comme le simulacre d’une mise en commun des richesses que Karl appelait de ses vœux;

D’ailleurs, François Morin termine son exposé en souhaitant l’instauration d’une monnaie commune à l’échelle internationale, reprenant à son compte le projet avorté de Keynes en 1944.

La France qui tombe est celle d’en haut

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Il y a quelques années, la Commission Sen-Stiglitz-Fitoussi réclamait l’élaboration d’indicateurs économiques plus proches du vécu des individus que le traditionnel PIB. Elle critiquait notamment l’absence de prise en compte des disparités sociales et recommandait que l’on construise un agrégat de revenu par habitant qui écarte le dixième le plus riche de la population.

Les données de l’OFCE montrent l’intérêt d’une telle démarche.

Le graphique ci-dessus nous enseigne que le revenu avant impôt des 9 dixièmes de la population française a continué de rattraper celui des grands pays industrialisés (Etats-Unis, Japon, Australie, Italie, Pays-Bas, Canada, Belgique) jusqu’en 1983. Au delà, il stagne ou progresse timidement.

Dit autrement, le pays ne décroche pas. Cependant, la rupture de tendance est sensible puisque la grande masse des Français disposeraient d’un revenu relatif identique à celui des plus riches américains, si le rattrapage des années d’après guerre avait perduré.

Quant aux 10% les plus aisés de la population, leur revenu relatif diminue spectaculairement depuis 1975. La fin des Trente Glorieuses signifie beaucoup pour ces classes, désormais deux fois moins riches que leurs homologues américaines.

Ce relatif déclin explique la frustration que nos élites nourrissent vis-à-vis d’un pays qui n’offre pas les mêmes occasions d’enrichissement que dans le vaste monde. Il est probable qu’une bonne part du reste de la population française, qui aspire à la promotion sociale, les rejoigne dans ce sentiment de malaise.

Aux Etats-Unis, nous observons que les plus riches sont à la fête, mais pour une part, il s’agit d’un rattrapage par rapport au déclin des années soixante dix et les 90% les plus modestes ne sont pas totalement exclus du banquet puisqu’ils ne décrochent plus vis-à-vis des autres pays.

L’Institut Montaigne veut remettre les Français au travail

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Chaque année, une fondation, un think thank ou un institut croit bon de disserter sur le supposé manque d’appétence des Français pour le labeur.

Cette fois-ci, c’est au tour de l’Institut Montaigne de froncer les sourcils et de pointer du doigt le Gaston Lagaffe qu’il voit poindre en chacun de nous.

Absentéisme, congés, jours fériés, RTT, rien n’échappe aux auteurs qui ne digèrent pas que nos salariés à temps complet travaillent 219 heures de moins par an que leurs homologues européens.

D’après le rapportde l’Institut Montaigne, les planqués du boulot ronronnent dans les grandes entreprises et la fonction publique, tandis que les cadres de l’hôtellerie, avec plus de 2000 heures de travail par an, oeuvrent avec le même zèle que la moyenne des salariés en 1950.

La lecture de ce rapport est à la fois ludique et consternante.

En effet, on sourit lorsque l’Institut Montaigne affirme que travailler plus pour le même salaire permet d’accroitre « mécaniquement » le PIB.

De plus, lorsque les auteurs observent que « l’acceptabilité sociale » d’un retour au 40 heures payées 35 exigera un « véritable effort de pédagogie », on clignote de plaisir.

Enfin, on s’émerveille que l’Institut Montaigne sonne le tocsin tout en produisant un graphique (cf ci-dessous) qui nous apprend que les moindres horaires des salariés français à temps complet sont compensés par une durée de travail supérieure chez ceux qui disposent d’un temps partiel.

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Le sentiment de consternation naît de l’irréalisme d’une telle proposition en période de récession, de chômage de masse et de crise de la demande.

Quant aux injonctions des auteurs pour un contrôle assidu du temps de travail dans la fonction publique, elles donnent à penser que notre pays ne perdra pas avant longtemps sa curieuse manie de s’enliser dans des débats aussi mortifères que stupides.

3 ans

Le Reste du Monde (anciennement Ecointerview) fête ses 3 ans.

Un grand merci aux lecteurs et twitteurs qui tolèrent les changements intempestifs de titres ou d’images, ainsi que la coldwave des 80’s.

Un grand merci également à Rexécode et à l’Institut Molinari pour leur contribution involontaire.

Les entretiens d’Arnobe et Pyrète

  • Arnobe:   Mais enfin Pyrète, peux-tu m’expliquer ce que nous allons faire dans cette mondialisation?
  • Pyrète (sortant d’une sieste tardive):  Toi, tu as écouté Montebourg…
  • Arnobe:  Oui. Pour une fois qu’un Ministre dit les choses. Il a raison cet homme, nous dépendons trop des échanges. Qu’ avons nous besoin de tant exporter?
  • Pyrète:   Tu t’échauffes à l’excès cher Arnobe. A moi, il me semble que la France exporte à sa mesure.
  • Arnobe:  Ni plus ni moins?
  • Pyrète:  Ni plus ni moins.
  • Arnobe:  Je suppose qu’un graphique vient à l’appui de ton idée.
  • Pyrète. Tu me connais.

  • Pyrète:  Te rappelles tu l’histoire de Newton, de la Lune et de la pomme?
  • Arnobe:  Oui, la Lune tombe sur la Terre à l’instar de la pomme sur le chef de Newton.  Et alors?
  • Pyrète:  Et bien figure toi qu’il entre de  la gravitation dans le mouvement des marchandises. Tu peux le vérifier avec ce graphique: plus le PIB d’un pays est grand, moins les marchandises s’en échappent et plus le taux d’exportations est bas.
  • Arnobe:  Par la sainte grenade d’Antioche, tu dis vrai Pyrète, mais qu’est ce qui pousse tant de petits pays à exporter plus de 60% de leurs richesses?
  • Pyrète: Vois tu, Arnobe, ce sont les petits pays qui ont le plus intérêt à exportater car les débouchés extérieurs sont sans commune mesure avec leur demande interne.  De plus,  la spécialisation commerciale leur permet de se procurer les ressources naturelles dont ils manquent. Enfin, comme ils représentent une faible part des échanges mondiaux, leurs exportations  suscitent peu de tensions commerciales. Moralité: puisque la France…
  • Arnobe:   … se situe sur la droite de régression, c’est qu’elle exporte autant de richesses que l’exige sa taille économique?
  • Pyrète:  C’est exact.
  • Arnobe:  Très bien,  mais le lien entre PIB et taux d’exportations est fort ténu. Ne vois tu pas la ribambelle de petits pays qui exportent à des degrés extrêmement divers?  J’en déduits que beaucoup d’autres facteurs que la gravité expliquent le taux d’ouverture et qu’il suffirait…
  • Pyrète:…d’une politique adéquate pour que nous déterminions  notre taux d’ouverture?
  • Arnobe:  Je ne te le fais pas dire.
  •  Pyrète:  Je t’accorde qu’il ne s’agit que d’une tendance, pas d’une loi physique. Par exemple, compte tenu de son PIB, l’Allemagne devrait exporter 18% de ses richesses au lieu 30. Pourtant,  tu constates que nul n’exporte moins que la Grèce, en particulier les plus grands.  Une force maintient le taux d’ouverture au dessus d’un seuil incompressible.
  • Arnobe:  …un genre de force centrifuge?
  • Pyrète:  En effet, la relative fixité du taux d’exportations pour l’Espagne, la France, l’Italie, le Royaume-Uni et l’Allemagne signifie que les exportations progressent au même rythme que l’augmentation du PIB. D’un côté, un grand pays à tendance à se concentrer sur son marché intérieur, mais d’un autre côté son vaste marché intérieur permet à ses entreprises de réaliser des économies d’échelles, de gagner en compétitivité et d’exporter plus. Si cette hypothèse est vraie,  nous refermer pénaliserait beaucoup nos entreprises.
  • Arnobe: Certes, mais ce n’est qu’une hypothèse.
  • Pyrète: Oui da.
  • Arnobe: J’ai faim. Te resterait-il un peu de  cet excellent pudding de l’autre soir?
  • Pyrète: Je vois que toi aussi tu es agi par quelque gravitation. C’est par ici, cher ami.

Arnobe et Pyrète sont deux petits personnages qui de temps en temps s’entretiendront de commerce international. L’illustration ci-dessus est tirée d’une représentation de Jacques le Fataliste.

Inception du libéralisme et servitude

Si l’on admet que néolibéralisme est la tentative de construire les conditions juridiques, économiques, éducatives et culturelles d’une concurrence libre et non faussée, un tel  travail sur la société n’est pas sans rappeler la mission dont le héros du film Inception doit s’acquitter: implanter dans l’esprit de l’héritier du fondateur d’une grande multinationale l’idée de dissoudre l’empire de son père.

Rude tâche à l’évidence, puisqu’elle implique de modifier les affects familiaux et certaines idées philosophiques du fils, bref sa vision du monde.

Dans les années soixante, l’économiste suédois Gunnar Myrdal jugeait la « planification de la concurrence », telle que souhaitée par un Friedrich Hayek, parfaitement  illusoire. Il évoquait notamment l’impossibilité de « déséduquer » les individus, ces derniers ayant appris depuis longtemps à orienter les forces du marché dans le sens de leur intérêt :

« Nonobstant les changements technologiques,les agents ont trouvé à leur avantage économique de s’unir, de se regrouper avec d’autres pour pouvoir influencer le marché que ce soit au niveau des entreprises ou des travailleurs. Cette rationalité des agents n’est autre que celle postulée par le libéralisme ; elle s’exprime non seulement dans la recherche de collusion mais plus profondément dans le refus d’accepter les solutions données par les forces aveugles du marché. L’interaction de tous ces facteurs devient un processus cumulatif typique de causalité circulaire si cher à Myrdal et résulte dans la possibilité pour les agents économiques d’influencer les marchés. Nous pouvons dire que les courbes d’offre et de demande ainsi que les prix ont perdu progressivement leurs caractères de conditions données et objectives postulées par la théorie libérale (ce qu’ils n’ont jamais eu totalement dans la réalité) pour devenir des entités politiques. Dans cette vision l’intervention de l’Etat n’est pas responsable de la fin des marchés libres. L’Etat n’a pas le choix, les changements sont irréversibles. Il n’y a pas de retour possible aux marchés libres. Nous ne pouvons rendre les gens moins rationnels et moins sophistiqués. Un retour vers le libéralisme exigerait une « déséducation » de la population. Etant donné cette impossibilité d’un retour en arrière il n’y a eu qu’une seule solution possible, soit accepter la tendance à l’organisation des marchés et prendre des mesures afin de réguler son cours dans l’intérêt public afin que l’ordre et l’équité soient protégés, ce qui a impliqué historiquement la constitution de l’Etat providence ». Jacques Peltier, Hayek et Myrdal: la route de la servitude ou la route de la liberté?

Le rêve mondial de Gunnar

« (…) il faut plaider la cause de l’intégration internationale en des termes positifs, c’est-à-dire ceux qui consistent à poursuivre dans la communauté mondiale élargie les objectifs de l’État-providence national, ce qui ne signifie rien d’autre que la réalisation de nos vieux idéaux de liberté, égalité, fraternité, et non en des termes négatifs qui consistent à vouloir démanteler les politiques par lesquelles, partout dans le monde occidental, les individus ont essayé de réaliser les idéaux à l’intérieur de leur communauté nationale ».

« L’évidence, la voici : Dès lors que l’État-providence national a vu le jour et s’est profondément ancré dans le coeur des gens qui disposent dans les démocraties du monde occidental du pouvoir politique, il n’y a aucune alternative à la désintégration internationale si ce n’est de commencer à procéder, grâce à la coopération internationale et à un compromis mutuel, à la construction d’un État-providence mondial ».

Gunnar Myrdal (Prix Nobel d’économie 1974), Planifier pour développer : de l’État-providence au monde-providence, traduit de l’anglais par R. Baretje, Paris, Éditions ouvrières (1963). in Francis Lalonde, Gunnar Myrdal et la social-démocratie, (1990).

Mondialisation et bonne conscience

« (…) comment va évoluer la mondialisation en cours? Ce qui va se passer dépend bien entendu de l’évolution des idées, qui, comme le dit la sagesse populaire, gouvernent le monde et qui, cette fois c’est Pareto, grand sociologue devant l’éternel, qui nous le dit, transitent par les « élites ».

Les élites du Sud ont répudié l’anticapitalisme qu’elles avaient paru adopter au moment de l’émancipation coloniale. Elles soutiennent, même si c’est de façon assez variable, la mondialisation en cours.

Les élites du Nord font partie du camp des « gagnants ». Elles n’en gardent pas moins bonne conscience; contrairement peut-être à ce qui s’est passé au XIXième siècle, quand la paupérisation ouvrière avait suscité une empathie limitée mais réelle dans plusieurs segments des élites intellectuelles.

Cette bonne conscience d’aujourd’hui s’alimente à trois convictions: premièrement, que l’accroissement des inégalités au Nord est plus que compensé par la réduction des inégalités au niveau mondial; deuxièmement, que les perdants au Nord sont peu nombreux, troisièmement qu’il n’y a pas d’alternative. » 

Roger Guesnerie, « Peut-on domestiquer la mondialisation?« , L’Economie Politique, janvier-février-mars 2012.

Quand Emmanuel Todd souhaitait la désindustrialisation

La désintégration économique par l’industrie

(…) Imaginons que chaque pays développé se lance dans un regain industrialiste frénétique, pour équilibrer ses comptes extérieurs et résister à la concurrence allemande ou japonaise.

Qu’obtient-on à l’échelle mondiale?

Parce que l’industrie est grosse consommatrice de matières premières, c’est évident, on provoque ainsi une hausse générale du prix de ces matières premières sur les marchés mondiaux, et par conséquent un nouveau déséquilibre des balances des paiements, appelant un surcroît d’efforts commerciaux.

La somme des rationalités nationales produit un prodigieux désordre à l’échelle mondiale (…).

Les activités tertiaires sont assez peu rentables sur le plan des exportations. Mais leur coût en matière première est très faible.

La tertiarisation du monde est donc une nécessité à court, moyen et long terme.

Seulement voilà, aucun pays développé ne peut s’engager seul dans cette voie, sous peine d’être défavorisé par rapport à ceux qui collent à la vieille logique industrialiste.

Le retrait du secteur industriel fait perdre des exportations à un seul pays, mais diminue la pression sur les stocks des matières premières mondiales pour l’ensemble des pays.

Il faut donc qu’une action concertée entraîne l’ensemble du monde développé dans le désarmement industriel, Allemagne comprise.

Emmanuel Todd, Le fou et le prolétaire (1979), p. 290.

Ode à la mondialisation, par Emmanuel Todd

« Notre monde est bien sûr en crise, ridicule et inquiétant par bien des aspects. Mais comment refuser de voir les dimensions positives de la transformation actuelle?

L’histoire est contradictoire par nature. Dans les sociétés développées, l’éducation patine, sans régresser, sauf peut-être un temps aux Etats-Unis.

Mais simultanément une mutation technologique rend les communications plus rapides et la vie objectivement plus intéressante.

C’est un monde nouveau qui se constitue.

C’est pourquoi les jeunes en cours d’appauvrissement ne peuvent se contenter d’être bêtement désespérés. Ils ont du mal à se loger et à trouver du travail pour un salaire correct, mais internet, les billets d’avion à bas prix et le téléphone portable définissent quand même un univers élargi par rapport à celui de leurs aînés.

C’est parce que cette contradiction existe qu’il est indispensable de distinguer entre globalisation et mondialisation.

La « globalisation », c’est le mécanisme économique et financier aveugle dont nous ressentons désormais les effets négatifs.

La « mondialisation », c’est quelque chose de beaucoup plus vaste et diffus, une ouverture mentale des cultures de la planète les unes aux autres, et ce concept devrait garder une connotation positive.

Ni la pensée unique ni le national républicanisme ne font clairement cette distinction« .

Emmanuel Todd, Après la démocratie (2008)