Hyperglobalisation et populisme

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L’économiste Dani Rodrik, de l’université américaine de Harvard, vient de publier un papier intitulé Populisme et économie de la mondialisation dans lequel il met en perspective le succès politique des courants populistes, aux Etats-Unis, en Turquie, en Europe ou en Amérique latine.

Le populisme est une idéologie qui cherche à rassembler l’ensemble du « peuple » contre les « élites » et qui s’incarne dans des partis ou des mouvements dirigés par un leader charismatique qui revendique le monopole de la représentation des « gens d’en bas » contre « ceux d’en haut ». Les populistes se divisent en deux familles: les populistes démocratiques (le « peuple » est une « construction sociale de tous les jours ») et les populistes réactionnaires ((le peuple est une éthnie).

Habitués, particulièrement en France, au bon vieux clivage Droite/Gauche, la violence inédite (et pas seulement verbale) des populistes nous surprend et nous inquiète. La remise en cause démagogique de la démocratie représentative, la légitimation des atteintes aux libertés individuelles, la désignation de l’adversaire politique comme un ennemi, tout ceci rappelle forcément le climat des années 30.

Dani Rodrik envisage le populisme comme une réaction face aux excès de la globalisation et en particulier ses effets redistributifs particulièrement violents.

De façon très éclairante, il rappelle l’exemple des populistes américains de la fin du XIXième siècle, qui regroupèrent par delà les clivages géographiques et politiques un grand nombre de paysans propriétaires des Etats du Sud et de l’Ouest, ainsi que des ouvriers des Etats du Nord contre les « élites » industrielles et financières qui tiraient bénéfice de la modernisation économique et de l’Etalon-Or. Après le premier conflit mondial, le populisme connut ses heures de gloires en Europe, mais cette fois-ci, au sein  des classes moyennes appauvries et hostiles aux milieux financiers accusées. Les mouvements fascistes surent capter cette énergie politique et la retourner contre le prolétariat. En Allemagne, où les droits sociaux conquis par la classe ouvrière étaient très étendus, le parti nazi, pourtant largement soutenu par la grande industrie protectionniste et quelques résidus historiques de l’aristocratie,  réussit le tour de force de faire passer le prolétariat social-démocrate pour une classe privilégiée par rapport à la petite bourgeoisie et complice des classes dominantes. Comme chacun le sait, la social-démocratie allemande disposait d’une milice armée très capable de rivaliser avec les meutes nazies, mais la peur d’enfreindre la légalité donna un avantage aux chemises brunes. Comme quoi, il faut (parfois) savoir combattre les populistes sur leur propre terrain.

L’auteur  rappelle que le populisme a tendance à se déployer dans les phases hautes de mondialisation économique et financière, dont il exprime avec fracas les contradictions …avec une probabilité non nulle de victoire politique, comme on l’a vu dans l’entre-deux-guerres.

Le regard que l’économiste porte sur le phénomène populiste s’appuie sur les enseignements de la science économique. Je ne citerai qu’un seul développement théorique. Il concerne les effets ambivalents du libre-échange. D’un côté, l’ouverture commerciale génère des gains économiques. D’un autre côté, elle fait des perdants et de gagnants. On enseigne  cela depuis plus d’un siècle, mais ce qu’on a tendance à oublier c’est que l’essentiel des gains du libre-échange apparaissent dans les premières phases de la libéralisation  des échanges, c’est-à-dire lorsqu’on permet à l’économie de respirer le grand air du marché mondial. Or, à mesure que l’ouverture s’approfondit, les pertes que subissent les groupes sociaux exposés à la concurrence augmentent tandis que les gains en efficacité pour toute l’économie s’épuisent,  de sorte qu’arrive un moment (et nous y sommes, dit l’auteur), où la libéralisation fait plus de dégâts sociaux que de bien à la société.

Ceci explique la contestation de plus en plus massive des accords commerciaux (ALENA, TAFTA..), toutefois, Dani Rodrik note que le populisme anti-commercial est l’apanage des Etats-Unis ou l’Amérique latine, tandis que les populistes européens (surtout ceux de droite) se spécialisent  dans la propagande anti-immigration. D’après l’auteur, ce biais xénophobe est logique. En effet, nous disposons en Europe d’Etats providence suffisamment étendus et solides pour compenser les retombées négatives du libre-échange. Dès lors, les populistes seraient moins enclins à descendre dans la rue ou à voter contre un accord commercial (ce que font tout de même les « populistes de gauche »), et plus enclins à accuser les « minorités » et les immigrés de vivre aux crochets de l’Etat providence. Ici, l’auteur touche juste, car il suffit de décrypter les explications du vote en faveur du Front National ou de Debout la France (et d’une bonne par du vote Les Républicains) pour constater que beaucoup de ces électeurs redoutent que l’immigration ne les prive d’une partie des aides sociales ou se traduisent par une hausse de la fiscalité. Il s’agit là d’un thème récurrent du Front national, entonné sur tous les tons par la dynastie le Pen.

L’auteur oppose le « populisme de gauche », qui privilégie la question économique et sociale, (Sanders, Melenchon, Podemos…) et le « populisme de droite », qui met l’accent sur le culturel, la défense du « peuple enraciné ».

Est-il légitime de parler de « populisme de gauche »?. Je n’en suis pas certain, même si ce concept fait de plus en plus d’adeptes (voir par exemple les écrits de Chantal Mouffe, ou ceux de l’inénarrable Jacques Sapir).

Il me semble périlleux d’entretenir une confusion entre gauche (radicale ou non) et populisme.

Je formule l’hypothèse qu’il existe trois clivages politiques bien distincts:

  • Le clivage gauche/droite. Il s’agit d’un clivage modéré qui oppose deux styles de vies et deux interprétations de la République . La gauche et la droite structurent la vie politique lorsque les classes moyennes sont clivées et que leurs deux composantes cherchent à s’allier avec des groupes sociaux qui se situent au dessus ou au dessous d’elles.  Comme l’enseigne Pierre Bourdieu, la gauche c’est (c’était…) l’alliance politique de l’ouvrier,  de l’instituteur et du cadre supérieur du public (laïques et progressistes) contre l’alliance du petit paysan et ouvrier du tertiaires avec la bourgeoisie et les cadres supérieurs du privé. Pour paraphraser Marx, on dira que la superstructure idéologique est le reflet de la « composition organique du capital » de chaque groupe social: à gauche ceux qui sont relativement plus riches (ou moins pauvres) en capital culturel, à droite, ceux qui sont plus riches (ou moins pauvres) en capital économique.  La gauche et la droite proposent deux interprétations différentes de la République. Pour la gauche, la République c’est la justice, le progrès. Dans le camp d’en face, la République est un gage d’unité nationale et un principe d’ordre social.  La discorde gauche/droite étant une donnée quasi anthropologique de la société française, il n’y a aucune raison de penser qu’elle ne revienne pas à l’ordre du jour.  Toutefois, à certaines époques, un autre clivage surgit et semble subvertir l’ancien.

 

  • Le clivage Elites/populistes. La fracture peuple/élites est radicale puisque transversale. Par delà la gauche et la droite, les élites se regroupent contre le reste de la population (et réciproquement). Ce clivage apparaît lorsque les classes moyennes, destabilisées socialement,  se coalisent pour cherchent l’appui des milieux populaires contre les élites et les fractions du peuple qu’elles jugent complices des élites (étrangers, artistes…). La grille de lecture populiste est très peu élaborée, tristement quantitative, mais elle est efficace. Pour simplifier, les populistes se réclament des « petits » (salariat peu ou pas qualifiés, petits paysans, petite et moyenne bourgeoisie) contre  les « gros » (salariés très qualifiés, haute bourgeoisie financière et industrielle) dont ils vilipendent les privilèges et diabolisent le comportement. Ce ressentiment de classe s’envenime en racisme  lorsque les populistes se présentent comme les représentants du « peuple enraciné » et « normal », par opposition aux « apatrides », aux « riches » et à leur « indécence commune ». Frustrés dans leurs ambitions, les populistes  ont tendance à opprimer à leur tour les groupes sociaux vis-à-vis desquels ils réactivent des mécanismes de domination archaïques. C’est ainsi que le verbiage populiste s’agrémente toujours d’une posture viriliste (c’est le côté le plus grotesque du populisme) ou anti-étrangère.  Même s’il est très légitime de s’inquiéter du populisme, il faut admettre qu’il ne tombe pas du ciel et qu’il ne résulte pas d’une folie collective. Le plus souvent, il apparaît lorsque la mobilité sociale régresse, lorsque les classes moyennes se délitent et ne parviennent plus à nouer des compromis avec les classes dominantes.  Mais le populisme est toujours un échec. A la fois révolutionnaire et conservateur, il résout ses contradictions grâce au césarisme (de Napoléon à Chavez),  au complotisme,  à la xénophobie, ou bien il s’achève dans la farce (Boulangisme, débat télévisé de Marine Le Pen face à Emmanuel Macron). Parfois, le populisme se nie lui même et hisse  au pouvoir (comble de l’aliénation) un démagogue ploutocrate (Trump, Berlusconi), dont il espère qu’il laissera quelques miettes au « peuple » ce qui, bien sur, n’arrive pas. Le populisme est donc transitoire. Il est souvent le prélude à des affrontements de classe moins confus et à la réactivation du clivage gauche/droite. A l’heure actuelle, la « recomposition politique » française est loin d’être achevée et il serait très hasardeux de célébrer la victoire définitive du « bloc bourgeois » macroniste (Stéfano Palombarini, Bruno Amable).  Emmanuel Macron bénéficie de moins en moins des illusions de modernisme et d’équité qu’il a répandues auprès de certains secteurs de la gauche, et son opposition souverainiste se divise sur l’attitude à adopter face à la nouvelle loi travail (le Front national est très lié aux milieux de la PME et de la petite boutique, fort enclins à saper le droit social).
  • Le clivage marxiste. Dani Rodrik ne l’aborde pas.  Or, les populistes tiennent absolument à se distinguer de la gauche radicale (voir ici l’exemple du leader de Podémos Inigo Errejon). Les marxistes, précisons le,  ne sont ni de gauche, ni populistes. Le groupe social qu’ils placent au coeur de leur combat n’est pas la « patrie » ou « les exclus », mais le prolétariat, dont ils construisent l’autonomie politique dans l’objectif de sa disparition, car ne l’oublions pas, les communistes cherchent à subvertir toutes les catégories traditionnelles, de « classe », comme celle de « race » ou de « genre ». Les prolétaires sont un peu la « part maudite » de la société capitaliste. De temps en temps,  elle se rappelle à son bon souvenir (1936, les « OS » en 1968, les grèves de sans-papiers et d’immigrés, catégories qui forment actuellement la moitié du prolétariat en Île de France). Or, pour des raisons objectives et subjectives, le prolétariat ne peut plus occuper dans les combats et l’imaginaire de la gauche radicale la place qui était la sienne jusqu’à la fin des années 60, et qui faisait, par exemple, que l’on menait le combat féministe sur un registre analogue à celui de la lutte des classes (« femmes=classe sexuelle », disait on dans les années 70). Non pas que les producteurs de valeurs aient disparu (il n’y en a jamais eu autant), mais la diversification du salariat et la tertiarisation du travail changent la nature de la conflictualité ainsi que son expression. Jadis, le salariat s’appuyait sur sa concentration numérique pour se confronter à la classe propriétaire. Aujourd’hui, les salariés sont dispersés et, dit-on, « impliqués » dans des tâches qui les amènent à s’auto-discipliner, parce qu’ils ont à rendre des comptes à d’autres salariés, au client, à l’usager ou à un donneur d’ordres. Le contrôle de la production de valeur  s’effectuant de manière moins directe que par le passé, il devient  difficile de faire vivre un sentiment de solidarité de classe, par delà les statuts, les entreprises, les qualifications. Toutefois, le délitement de l’Etat providence, qui avait permis de déprolétariser le salariat est une tendance sur laquelle la gauche radicale peut s’appuyer afin de faire entendre sa partition politique. A long terme, le mieux que puisse faire la gauche radicale est d’oeuvrer à  remettre à flot « la gauche » sur la base d’un nouveau compromis avec les classes supérieures les plus éclairées. En effet, les classes éduquées ne sont pas monolithiques (le mouvement socialiste a toujours recruté en leur sein et la « lutte des places » interne au tiers de la population titulaire d’un diplôme du supérieur est violente). De plus, il est facile de mettre en contradiction les élites éduquées en leur montrant en quoi le néolibéralisme est contradictoire avec certaines des causes auxquelles elles restent attachés (féminisme, anti racisme, écologie). A court terme, il est judicieux pour la gauche radicale  de coopérer avec les populistes progressistes, c’est-à-dire ceux qui sont peu sensibles aux accents chauvins, mercantilistes et autoritaires de l’idéologie national-souverainiste (« ordre à l’intérieur, arbitraire mercantile à l’extérieur »). C’est ce que font beaucoup de militants à l’intérieur de Podemos ou de la France Insoumise, deux formations qui, malgré leurs insuffisances, s’inscrivent dans un imaginaire progressiste et démocratique. Après tout, la mode irritante des nuées de drapeaux tricolores et des tribuns hologrammes n’aura qu’un temps et le moment de la véritable conflictualité politique reviendra bientôt.

DG

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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La musique se démondialise-t-elle?

Grâce à la mondialisation et  à internet allons nous écouter toutes les musiques du monde? Pas vraiment, selon deux études récentes.

Ferreira et Waldfogel (2010) soulignent la prééminence du goût pour la musique nationale ou en provenance de pays proches par la géographie ou la langue. Le bais domestique s’est même fortement accru depuis le milieu des années 80, avec la multiplication des chaînes nationales de télévision musicales et la pression des pouvoirs publics en faveur des productions locales, comme, par exemple,  l’existence de quotas de chansons nationales à la radio.

En 1990, quand les excellents Garçons Bouchers chantent « La lambada on n’aime pas ça », la part de marché intérieure de la musique française est largement inférieure à 50% et ne cesse de diminuer. A partir de 1995, le retour de balancier a été spectaculaire, comme le montre le graphique ci-dessous.

Maria Masood montre qu’il existe un relation non linéaire entre PIB et diversification internationale de la consommation de musique. Au delà d’un certain niveau de richesse nationale, on se montre aussi peu éclectique que dans un pays à faible revenu. Certes, le panier de consommation musicale d’un habitant des pays de l’OCDE contient 3 fois plus de titres étrangers que celui d’un habitant des pays en voie de développement. Mais cet éclectisme est trompeur, puisque nos pays riches ont tendance à concentrer l’essentiel de leurs dépenses en  musique étrangère sur un petit nombre de pays, notamment anglo-saxons.

L’auteur établit un parallèle avec la micro-économie des goûts musicaux, qui montre qu’après une phase d’expérimentation, le touche-à-tout culturel qui a découvert ses préférences en est bien content et s’y tient.

Revenons aux Garçons Bouchers et à leur préférence affichée pour la java. En optant pour une musique populaire bien de chez nous,  raillent-ils le formatage des goûts musicaux au risque de verser dans l’ethno-centrisme? Par forcément, car l’histoire de la java est reliée à celle des migrations internes (Auvergne) et extérieures (Italie), auxquelles s’ajoute un zeste de musique hongroise. Comme quoi, et c’est la limite des indicateurs de diversité musicale qui se contentent de comptabiliser les flux internationaux de produits culturels, les influences culturelles les plus profondes se jouent  subtilement des frontières.

Amis Facebook de tous les pays unissez-vous?

Avec quels pays entretient-on le plus de liens amicaux sur Facebook?

La carte du monde interactive des amitiés Facebookprésentée ici par Flavien Chantrel,  est très intéressante pour identifier l’influence des distances géographiques, des proximités linguistiques et des migrations sur les liens amicaux internationaux.

La France, en raison de son passé colonial, est plus tournée vers l’Afrique du Nord que vers ses voisins européens, hormis les voisins francophones Belges et Suisses (cf ci-dessus). Il est frappant de constater que nous n’entretenons pas beaucoup plus de liens amicaux avec les Espagnols … qu’avec les Japonais.

La carte des liens amicaux de l‘Allemagne (cf ci-dessous) souligne l’influence de l’immigration Turque (11 millions d’émigrés Turcs vivent en Allemagne), la proximité avec l’Autriche,  la Suisse et les Pays-Bas, et l’éloignement amical vis-à-vis des Français (bulle rose la plus proche des Etats-Unis).

Ah l’amitié franco-allemande…

Le pays qui noue des relations Facebook intenses avec la (quasi) totalité des continents est le Brésil (cf ci-dessous).

Ce pays se tourne clairement vers l’Europe, l’Afrique (via la République du Congo)  et le Japon, grâce à l’importante migration brésilienne vers le pays du Soleil Levant.

On pourra vérifier que les autres pays d’Amérique latine, comme le Chili ou le Pérou, ont l’amitié beaucoup plus continentale.

Cette carte interactive, avec ses bulles glissantes,  est assez ludique et instructive, même si les résultats sont plutôt attendus.

Globalisation: la fin de l’état de grâce

Edward Alden publie dans Economix un intéressant billet (Behind the new view of globalization) consacré au nouveau regard que portent les économistes sur la mondialisation.

Il est bien loin le temps de l’optimisme béat.

Une série d’articles établissent un lien entre les échanges internationaux et la chute historique des emplois industriels américains, depuis la fin des années 90. Pour autant, les auteurs ne versent pas dans le protectionnisme. Ils préfèrent mettre en avant le contexte défavorable dans lequel s’effectue le commerce avec les pays émergents (dégradation des infrastructures, défaillances du système éducatif américain…) plutôt que le commerce en soi, comme si la mondialisation avait mis en évidence les faiblesses des Etats-Unis, au lieu de les provoquer.

Ironie de l’histoire: les économistes ont tellement tardé à reconnaître les inconvénients de la globalisation qu’ils se réveillent au moment où le made in USA semble reprendre des couleurs, avec l’amorce d’un processus de relocalisation (backshoring) et de réindustrialisation du pays.

Ce libre-échange dont les Français ne veulent pas

La France est un curieux pays,  qui saute à pieds joints dans la mondialisation tout en vilipendant, plus que les autres nations,  ses méfaits.

Dans « Le grand malentendu – L’idée de libre-échange en France« , l’économiste Antoine Bouët se penche sur ce paradoxe.

Cet ouvrage  est en quelque sorte le manifeste d’un libéral éclairé et atterré. Eclairé, parce que l’auteur nous rappelle que les économistes -les vrais, pas les idéologues façon Minc-n’ont jamais décrit la mondialisation comme un long fleuve tranquille. Atterré, parce qu’il déplore que notre pays se pense comme une  nation menacée par l’ouverture et se perde en débats stériles (sortie de l’Europe, démondialisation…) plutôt que de créer les conditions d’une insertion réussie dans la mondialisation. Pour parler comme naguère, en France,  les conditions subjectives du libre-échange retardent sur les conditions objectives.

Avant que d’explorer les raisons historiques et culturelles de ce hiatus (nostalgie du temps où la France était une grande puissance, se distinguer en s’opposant à la libérale Angleterre, centralisation, passion égalitaire), l’auteur fait passer un mauvais quart d’heure aux intellectuels français protectionnistes, le tout dans une langue assez belle, l’auteur aimant à se placer sous les auspices de Flaubert et de Chateaubriand.

L’auteur souligne les gains du commerce international, démontre  l’égalité entre le taux de protection non tarifaire européen et indien, note la tendance du protectionnisme agricole à déprimer la demande mondiale et conteste l’enrôlement de Keynes, par quelques idéologues de la frontière,  dans  les rangs protectionnistes.

L’ouvrage contient  d’intéressantes réflexions sur le rapport compliqué que la France entretient avec le libéralisme ou encore l’isolement des économistes, dont l’auteur estime qu’ils n’ont plus d’influence significative sur le débat politique.

Minutieusement argumenté, ce texte est une réponse à L »illusion économique, célèbre charge d’Emmanuel Todd à l’encontre des économistes, dont l’auteur s’emploie à débusquer les incohérences.

L’OMC publie sa boîte à outils

L’organisation mondiale du commerce met à disposition du public un « Guide pratique pour l’analyse des politiques commerciales« .

Ce guide a été établi pour contribuer au renforcement de la capacité des pays en développement d’analyser et de mettre en œuvre la politique commerciale.  Il s’adresse aux experts des gouvernements qui participent aux négociations commerciales ainsi qu’aux étudiants et aux chercheurs qui s’intéressent aux questions relatives au commerce.

Des taux d’ouverture aux indicateurs d’avantages comparatifs, en passant par la protection effective et les modèles de simulation de politique commerciale,  l’arsenal  paraît au complet avec, comme toujours, plein de jolis graphiques.

Puisque  la brochure de présentation nous y invite,  piochons dans la boîte à outils.

Expatriation française, flux commerciaux et interaction spatiale

 En 2011, 1,6 millions de Français étaient établis à l’étranger et se déclaraient comme tels.  

 Ce nombre a doublé en l’espace de 15 ans.

Dans   » L’expatriation française, un enjeu géopolitique émergent » (2009), Arnaud Brennetot et Céline Colange  proposent un graphique qui illustre très bien l’influence des échanges commerciaux et de la population du pays d’accueil, pondérée par la distance géographique, sur la répartition spatiale des expatriés.

La variable « interaction spatiale » , placé sur l’axe vertical,  synthétise la double influence positive de la population et de la proximité d’un pays sur les relations qu’il entretient avec la France. On la calcule en divisant la population du pays par la distance entre la capitale de ce dernier et Paris.

Sans surprise, les expatriés français ont tendance à se diriger vers nos grands voisins et partenaires  commerciaux européens.

Comme la majorité d’entre eux quittent la France pour des raisons professionnelles il est logique qu’ils  soient amenés ou incités à se déployer vers les marchés les plus accessibles et les plus vastes.

Cependant, les forces « gravitationnelles » (distance, population et richesse) n’expliquent pas tout.

Les liens culturels, les attaches historiques et le contexte politique jouent un rôle important.

Ces autres facteurs, non exhaustifs, expliquent pourquoi la moitié inférieure du graphique offre le spectacle d’une diaspora française très dispersée.

Sans eux, on ne comprendrait pas pourquoi il s’établit autant de Français à Madagascar et au Liban qu’aux Pays-Bas, pourquoi l’Iran est si absente, alors que  l’Algérie, comme Israël, sont aussi attractifs que l’Italie.

Au sujet de la Suisse, destination préférée de nos compatriotes, ce sera no comment.

Les échanges ne font pas de vieux os

Les théories du commerce international démontrent qui échange avec qui, quoi, quand et pourquoi, mais ne précisent pas pour combien de temps.

Dans les modèles classiques, on appréhende le réseau des échanges comme une mécanique bien huilée qui déplace les bons produits vers les bons pays, en fonction des distances géographiques, des différentiels de  PIB et des écarts de prix relatifs.

 Cette vision majestueuse néglige l’étonnante dynamique  des relations commerciales.

Depuis les travaux de Tibor Besedes et Thomas J. Prusa (2004), nous savons que les liaisons commerciales s’interrompent et bifurquent souvent, soit qu’un pays cesse d’exporter ou d’importer un produit, soit qu’il change de fournisseur ou de client.

Le turnover est tel que la durée de vie médiane des importations américaine est de deux ans.

En Europe, la majorité des importations disparaissent dans les 12 mois.

Curieusement,   la diminution des coûts de déplacement des produits et de l’information n’y change rien: en 1970, comme en 2000, 55 à 60% des importations européennes ne sont pas reconduites l’année suivante.

D’après Marco Fugazza et Ana Cristina Molina (2011), le phénomène affecte particulièrement les pays à faible revenu (DS=Developing South) et émergents (ES=Emerging South), avec 4 à 20% de liaisons commerciales « à durée indéterminée » (>10 ans), contre 32%  au  « Nord ».

Le taux de survie des flux commerciaux est affecté par les caractéristiques des biens et des pays, l’intensité des coûts d’échange internationaux ainsi que les efforts d’innovation.

D’une part, on constate que les biens différenciés, parce qu’ils offrent au vendeur la possibilité de se distinguer et de contourner la concurrence par les prix, s’échangent plus durablement que les biens homogènes, à l’ exception des biens primaires qui procurent un avantage comparatif aux pays du Sud.

Plus le PIB du pays vers lequel on exporte est important,  plus les échanges sont récurrents.

D’autre part, les barrières géographiques ou linguistiques freinent le volume et la durée des échanges, particulièrement pour les pays du Sud. En revanche, pour les pays à haut revenus, partager une frontière commune avec ses partenaires commerciaux ne semble pas accroître la fréquence des échanges à durée indéterminée.

A ce titre, la brièveté des échanges témoigne de la permanence des effets de distance sur le commerce international.

Enfin, quelle que soit la nature du produit, la durée de vie des échanges progresse avec les efforts d’innovation des firmes (Wei Cihh Chen, 2010).

L’impact d’autres variables est plus controversé. Par exemple,  disposer d’un large éventail de produits et de clients stimule-t-il ou non  la durée des échanges? Les auteurs hésitent. Pour certains,  la diversification  multiplie les chances de découvrir un produit adapté au client et permet d’accumuler  un  savoir faire commercial, alors que pour d’autres,  ceci  encourage à explorer d’autres marchés et à prendre de nouveaux risques, ce qui rend les échanges plus volatiles.

L’idée que la majorité des liaisons commerciales se déploient dans l’intermittence est intéressante  et novatrice, même si le rôle de l’incertitude dans les affaires internationales est connu depuis longtemps.

Cette piste de recherche n’est pas sans connections avec les développements récents de l’économie internationale, du côté de  l’hétérogénéité des firmes ou de l’influence des  réseaux migratoires sur la structuration des échanges.

Les enjeux sont importants pour les pays du Sud qui peinent à exporter de nouveaux produits mais aussi pour la France, dont les 2/3 des firmes primo exportatrices cessent cette activité au bout d’un an.

Devant un tel turnover, les gouvernements qui cherchent à développer les exportations à long terme sont incitées à adopter un comportement « conservateur’ en privilégiant  les liaisons commerciales  anciennes.

C’ette attitude est prudente mais elle risque de figer les spécialisations commerciales, la structure géographique des échanges et la concurrence inter-firmes.

DG

Le centre de gravité de l’économie mondiale est en Sibérie

Depuis 2010, la position géographique moyenne de l’activité économique mondiale se situe en Asie.

Des économistes le prédisaient dès le milieu des années 2000. Le Mac Kinsey Global Institute en apporte la confirmation dans un rapport sur l’urbanisation du monde, dont The Economist s’est fait l’écho.

Le mouvement auquel nous assistons est encore plus rapide que celui des années 1940-1950, qui  vit le centre de gravité  franchir une  grande part de l’Océan Atlantique en direction des Etats-Unis

Il avait fallu 950 années pour que le centre de gravité se transporte de Mésopotamie en Amérique du Nord. Le retour vers l’Asie a commencé très timidement à partir des années 1960, avec l’essor du Japon, mais ce sont les  années 2000-2010 qui ont été décisives.

Manège au bord du fleuve Ob (Sibérie)

D’après ces estimations, le point d’équilibre actuel  se situerait en aval du fleuve Ob (Sibérie) et devrait en remonter le cours jusqu’à Novossibirk (2025), en direction de  la Chine.

Une nouvelle fois,  le point d’intersection des forces économiques traverse la Russie et  ne  s’y fixe point.

En 2025, au terme d’une révolution presque parfaite, le centre de gravité se situera non loin de  la position qui était la sienne en 1820,  lorsque démarrait l’ère industrielle.

Le palmarès mondial de l’ouverture des marchés

La Chambre internationale de commerce évalue et compare le degré d’ouverture des économies à l’aide d’un indicateur global qui synthétise quatre séries d’informations:

  • L’ouverture commerciale: part des échanges dans le PIB, importations par habitant, taux de croissance réel des exportations à long terme.
  • La politique commerciale: droit de douane moyen multilatéral, fréquence des « pics tarifaires » (>15%), des droits antisubventions et antidumping,  durée des formalités administratives nécessaires pour procéder à une importation (en jours).
  • L’ouverture aux investissements directs étrangers: flux et stocks d’investissements étrangers rapportés au PIB, jours nécessaires pour qu’un non résident  obtienne l »autorisation d’investir dans le pays.
  • La dotation en  infrastructures de transport et de communication (ex: taux d’équipement des ménages en téléphonie ou internet; qualité du réseau routier).

Les deux premiers groupes de critères comptent respectivement pour 35%  du score final. Les deux autres pèsent chacun 15% . La note maximum est de 6.

Dans le joli tableau bleuté ci-dessus, nous observons que les petits pays aisés (Hong-Kong, Singapour ou  les Pays-Bas) ouvrent le bal, loin devant les  » poids lourds » du km2 et de la démographie (Inde, Chine ou Brésil) et les pays pauvres (Soudan, Ethiopie). Rien de bien surprenant: une économie de faible dimension est spontanément plus spécialisée et dépendante des marchés extérieurs qu’une économie vaste et populeuse.

En milieu de classement, on retrouve les grands pays européens comme le Royaume-Uni, l’Espagne ou l’Italie. La France et  l’Allemagne sont du lot, avec  une nette avance pour nos voisins d’outre-Rhin: l’ Allemagne est le plus ouvert des grands pays.

Entrons maintenant dans le détail de l’indicateur d’ouverture.

Avec un score de 3,9 (3,2 en moyenne dans les pays du G20), la France semble un pays relativement ouvert. Cependant, il faut distinguer l’ouverture marchande, au sens strict,  des scores en matière de politique commerciale et d’infrastructures de transport et de communication. En effet, malgré de très bon résultats dans ces derniers domaines (4,9 pour les infrastructures, contre 3,9 ailleurs dans le G20), l’ouverture commerciale de la France est modérée (2,5 contre 3,2 dans le G20), tout simplement parce que l ‘économie française est suffisamment grande pour ne pas avoir à  importer et exporter aussi intensément que les Pays-Bas ou l’Irlande.

Pays de taille moyenne, la France n’en a pas fini de chercher le juste équilibre entre son marché intérieur et le vent du grand large.

On constate la relative fermeture du Brésil, de la Russie, de l’Inde, de la Chine et de l’Argentine.

Parmi ces émergents, les uns sont aussi peu ouverts aux échanges commerciaux que les Etats-Unis. Pour le vaste Brésil, c’est compréhensible, mais le cas de l’Argentine témoigne d’une introversion commerciale spécifique.

Pour d’autres, comme la Chine et le Brésil, ce sont les entrées d’investissements étrangers qui font l’objet d’un frein relatif (1,9 en Chine, contre 3,3 en moyenne dans le G20), à l’inverse du Mexique ou de la Russie.

Eurovision et affinités culturelles

L’ Eurovision n’est pas seulement l’occasion d’écouter des chansons étranges. C’est également un révélateur des affinités qu’entretiennent, ou non, les pays.

Gabriel Felbermayr et Farid Toubal (2007) ont analysé le résultat des votes  entre 1975 et 2003.

Ils montrent que les pays proches au plan linguistique, voire  religieux, ou qui entretiennent d’intenses flux migratoires, ont tendance à se soutenir au moment du suffrage.

La première ligne du tableau ci-dessus indique que Chypre accorde à la Grèce 7,41 points de plus que la moyenne, tandis que la Grèce offre à Chypre 6,26 points en bonus.

Les pays nordiques se serrent les coudes (Islande/Suède; Danemark/Suède) au détriment  des pays latins (Danemark/ Espagne et Yougoslavie), qui leur renvoient cordialement l’ascenseur (Espagne/Suède; Italie/Suède).

Les affinités asymétriques existent. Dans la série « je t’aime, moi non plus »,  les jurys finlandais offrent 3,1 points aux chansons italiennes, alors que les jurys italiens sous-évaluent de 0,77 points les chansons finlandaises.

La France règle encore ses comptes avec l’Angleterre (-0,86 point), mais cette dernière affiche une certaine neutralité à l’endroit des chansons hexagonales (+0,18 points).

On note que l’intensité des sous notations est généralement  inférieure à celle des engouements.

Moralité: quand on aime, on ne compte pas et l’indifférence est plus forte que l’animosité.

DG

Panorama international de la diversité linguistique

L‘indice Greenberg de diversité linguistique mesure la probabilité que deux individus pris au hasard parlent une langue maternelle différente (1, si personne n’a la même langue maternelle, 0 dans le cas inverse; voir  ici les données complètes par pays).

Comme le note The Economist, les pays homogènes sont assez rares (Corée du Nord, Cuba…).

Parmi les pays occidentaux, le Danemark  s’oppose de la Belgique, tandis que la France se classe à équidistance de l’Allemagne et de l’Espagne.

On constate une  opposition entre les pays riches en langues mais parlées par peu d’individus (Brésil, Chili) et ceux dont les minorités linguistiques forment des groupes importants (Inde, Gabon).

En France, il existe plus de groupes linguistiques qu’en Espagne, mais ils sont quelque peu dilués dans la population.

De manière générale, le degré de fragmentation linguistique diminue avec le revenu par habitant.  Selon Paul de Grauwe (Language diversity and economic development, 2006), une augmentation du PIB moyen de 1% fait diminuer l’indicateur de diversité de 0,11 point.

Le degré de richesse étant lié à la division du travail et au recul des obstacles aux échanges,  il existerait une tendance au déclin du nombre de langues.

DG

La mondialisation commerciale est portée par l’investissement

D’après les calculs de Matthieu Bussière, Fabio Ghironi et Giulia Sestieri (données 2005), sur 100 euros d’équipements productifs achetés dans 18 pays industrialisés, 32 euros correspondent à des équipements ou des composants importés.

En Suède et en Belgique, ce taux excède 50%. C’est dire si la croissance de ces pays est intimement liée à la mondialisation.

Hormis la Finlande et la Corée du Sud, le contenu en importation des exportations et de consommation privée est inférieur à celui de l’investissement. Il est marginal en ce qui concerne les dépenses publiques.

La France se situe dans la moyenne, sauf pour l’investissement, légèrement plus « local » qu’ailleurs.

DG

L’économie internationale selon Turgot

« Comparer entre elles les productions de la nature et des arts dans les différents climats; connaître la valeur de ces productions ou, en d’autres termes, leur rapport avec les besoins et les richesses des nationaux et des étrangers; les frais de transport variés suivant la nature des denrées et la diversité des routes, les impôts multipliés auxquels elles sont assujetties, etc., etc.; en un mot, embrasser dans toute son étendue et suivre dans ses révolutions continuelles l’état des productions naturelles, de l’industrie, de la population, des richesses, des finances, des besoins et des caprices mêmes de la mode chez toutes les nations que le commerce réunit, pour appuyer sur l’étude approfondie de tous ces détails des spéculations lucratives, c’est étudier le commerce en négociant, ce n’est encore qu’une partie de la science du commerce.

Mais découvrir les causes et les effets cachés de cette multitude de révolutions et leurs variations continuelles; remonter aux ressorts simples dont l’action, toujours combinée et quelquefois déguisée par les circonstances locales, dirige toutes les opérations du commerce; reconnaître ces lois uniques et primitives, fondées sur la nature même, par lesquelles toutes les valeurs existant dans le commerce se balancent entre elles et se fixent à une valeur déterminée, comme les corps abandonnés à leur propre pesanteur s’arrangent d’eux-mêmes suivant l’ordre de leur gravité spécifique; saisir ces rapports compliqués par lesquels le commerce s’enchaîne avec toutes les branches de l’économie politique; apercevoir la dépendance récripoque du commerce et de l’agriculture, l’influence de l’un et de l’autre sur les richesses, sur la population et sur la force des Etats, leur liaison intime avec les lois, les moeurs et toutes les opérations du gouvernement, surtout avec la dispensation des finances; peser les secours que le commerce reçoit de la marine militaire et ceux qu’il lui rend, le changement qu’il produit dans les intérêts respectifs des Etats et le poids qu’il met dans la balance politique; enfin démêler, dans  les hasards des événements et dans les principes d’administration adoptés par les différentes nations de l’Europe, les véritables causes de leurs progrès ou de leur décadence dans le commerce, c’est l’envisager en philosophe et en homme d’Etat. »

Anne Robert Jacques Turgot (1727-1781), « Eloge de Gournay » (1759).

Le taux d’ouverture commerciale de la France est-il bidon?

Chez les protectionnistes, la dernière idée à la mode consiste à prétendre que la politique de fermeture ne serait pas une catastrophe…puisque que le protectionnisme existerait déjà (Causeur 17/01/12).

Cette sorte d’idée nous arrive d’un article qui est paru dans le Monde Diplomatique.

D’après ce journal, l’indicateur que l’on utilise pour mesurer le degré d’ouverture de l’économie française surestimerait la part de valeur ajoutée qui fait l’objet d’une exportation.

En effet,  au numérateur du ratio d’ouverture (exportations/PIB) se trouve un chiffre d’affaires (ce que les non résidents nous achètent) et non pas une valeur ajoutée (excédent des ventes sur les consommations intermédiaires nécessaires à leur production), alors qu’au dénominateur, nous n’avons pas un chiffre d’affaires mais une somme de valeurs ajoutées.

A partir de là, comme les exportations ne contiennent que 25% de valeur ajoutée, le taux d’ouverture officiel quadruplerait la réalité de notre dépendance vis-à-vis de l’extérieur.

Il conviendrait de le diviser par 4, pour le ramener de 26 à 6,5%.

Tout ce raisonnement est erroné.

On ne mélange pas du tout les torchons et les serviettes en divisant les exportations par le PIB, car dans les deux cas, il s’agit de valeurs ajoutées.

Prenons l’exemple d’une élégante cloche à reblochon, toute en porcelaine cuite à 1400 degrés et vendue 20 euros à l’exportation.

En tant que produit final, destiné à combler le besoin d’hygiène du client précautionneux, la dite cloche contient tout ce qu’elle doit contenir, c’est-à-dire la somme des valeurs ajoutées réalisées par tous les acteurs qui ont contribué à sa production et à sa vente, de l’extracteur d’argile au négociant de cloches.

C’est la magie de la macroéconomie: prenez la valeur de la production par le bon bout, c’est-à-dire quand elle est prête à la consommation, et vous obtenez une mesure du PIB.

Le PIB n’est lui même que la somme des ventes de produits finals.

En soi, le taux d’ouverture officiel de l’économie française (26% du PIB est exporté) n’est pas une arnaque.

En revanche, il ne distingue pas entre la valeur ajoutée produite en France et celle qui vient d’ailleurs.

Considérez que si l’argile est importé d’Italie, la valeur des cloches contient  une part de valeur ajoutée transalpine.

Ainsi donc, si le taux d’ouverture réel de l’économie française est à revoir, ce n’est pas en raison de je ne sais quel protectionnisme, mais tout au contraire, parce qu’on s’approvisionne de plus en plus auprès de fournisseurs non résidents en biens intermédiaires, sans parler des simples opérations de réexportations.

Voilà pourquoi le Monde Diplomatique devrait prendre un peu plus son temps avant de crier victoire contre les petits économistes précis

DG.

Libéralisme et citronnade

Dani Rodrik conteste l’héritage intellectuel ambigu et l’aveuglement de Milton Friedman.

Le pape du libéralisme, on le sait,  s’émerveillait que tout un monde de division du travail tînt dans un simple crayon.

Adam Smith éprouvait le même vertige devant une tête d’épingle.

Rodrik défend l’économie mixte au moyen d’une image culinaire:

« Les marchés sont l’essence de l’économie de marché, au même titre que le citron est l’essence du jus de citron. En lui-même il est pratiquement imbuvable. Pour faire un bon jus de citron, il faut ajouter de l’eau et du sucre. Mais s’il on en met trop, le résultat ne sera pas satisfaisant. Il ne faut pas pour autant refuser l’eau et le sucre, mais trouver les bonnes proportions. Il en est de même avec l’Etat »

Trop de jus de citron, et vous obtiendrez l’amer breuvage néolibéral.

A la fin de son texte (traduit ici), Rodrik rappelle que la plupart des crayons vendus dans le monde sont produits en Chine avec le soutien actif de l’Etat.

DG

Les frontières n’ont pas disparu…so what?

 

Excellent article d’Hervé Boulhol sur la persistance des effets frontière dans le commerce international.

C’est entendu, le monde n’est pas plat, mais cela suffit-il pour réfuter le concept de mondialisation, c’est-à-dire d’intégration économique?

Il est vrai qu’un pays continue à subir un handicap lorsqu’il exporte ses produits au loin.  Mais quelle que soit l’ampleur des coûts de transport, l’économie se modifie à mesure que le taux d’exportation de la production  progresse.

La mondialisation contemporaine va bien au delà de l’interdépendance lorsqu’elle redistribue les segments de production dans le cadre d’une division technique du travail  à échelle continentale ou planétaire.

Quand les biens intermédiaires et autres composants franchissent les frontières, et que ces dernières traversent la manufacture d’épingles chère à Adam Smith, alors on peut dire que l’extension du travail collectif franchit une nouvelle étape.

DG

Le taux d’ouverture est caduc

Contenu en importation des exportations (1995-2005)

Le taux d’ouverture commerciale  mesure la dépendance d’un pays vis-à-vis du commerce extérieur.

La formule la plus simple consiste à diviser la valeur des exportations par le PIB.

En France, le taux est égal à 27% (Insee 2008).

Est-ce à dire que 27% des salaires et des profits proviennent des exportations?

Il faut prendre ses précautions avec cette statistique car elle est faussée par le commerce vertical, c’est-à-dire l’importation de composants et biens intermédiaires incorporés dans les exportations.

En moyenne, 100 euros d’exportations françaises contiennent 72 euros de valeur ajoutée locale et 28 euros de composants et biens intermédiaires étrangers (graphique ci-dessus).

Après correction, le taux d’ouverture réel de notre économie, termes de valeur ajoutée, passe de 27 à 21%.

Un papier suédois attire notre attention sur le biais statistique que provoquent les délocalisations. De son côté, l’OMC a lancé le projet Made in the World pour convertir en valeur ajoutée les chiffres bruts du commerce international.

A l’avenir, il faudrait disposer d’une mesure plurielle et qualitative de la mondialisation, intégrant les effets sur l’innovation, l’intégration des marchés, les inégalités sociales ou bien encore les contacts inter-culturels.

Sinon, l’écart entre la mesure et la perception de la mondialisation ira grandissant.

DG

La géographie au service des délocalisations vers la Chine

Bas salaires, monnaie sous-évaluée et géographie se conjuguent pour expliquer l’attractivité de la Chine aux yeux des multinationales asiatiques et occidentales.

Proche du Japon, de la Corée du Sud ou de Taïwan, la Chine sert de plateforme d’exportation à ces pays pour atteindre les marchés européens ou américains. Réciproquement, l’Occident se délocalise en Chine pour assembler les produits qu’il projette de vendre en Asie.

Ce commerce vertical et triangulaire témoigne du fait que l’atelier du monde importe à proximité pour vendre au loin et importe de loin pour vendre à proximité.

L’étude de la Banque mondiale est  une nouvelle pièce à verser au débat sur la complémentarité entre mondialisation et régionalisation des échanges.

DG