Les trois souverainismes

trone de fer

L’élection présidentielle française a été marquée par l’approfondissement du clivage entre les partisans et les adversaires de la mondialisation. Ceci amène à s’interroger sur la cohésion des groupes qui se réclament du souverainisme. Comme on va le voir, le souverainisme est pluriel et se répartit en trois courants qui ne sont pas forcément compatibles.

Avant cela, arrêtons nous sur la notion de souveraineté. Dans son acception courante, la souveraineté renvoie à deux choses: autorité politique conférée au peuple et autonomie de l’entité fédérée (Alain Dieckhoff, La Nation dans tous ses Etats).  Le souverainisme est une idéologie qui absolutise son objet, soit du côté de la souveraineté populaire, en rejetant les corps intermédiaires et en valorisant le dialogue direct entre le peuple et un chef suprême, soit du côté de la souveraineté nationale, en confondant autonomie et indépendance nationale. Le souverainisme n’est rien d’autre que le nom moderne du nationalisme.

Voyons en les trois tendances.

  • Le souverainisme libérateur. Il s’agit du souverainisme « originel ». « Souverainisme » est un néologisme qui est apparu au Canada à la fin des années soixante, plus exactement au Québec, en substitution aux termes « séparatisme », « nationalisme » ou « indépendantisme », jugés trop clivants. Cette précaution langagière ne doit pas faire perdre de vue l’objectif du souverainisme qui est l’indépendance territoriale, politique et économique contre la sujétion, l’exploitation ou le coup de force international.  C’est pourquoi ce souverainisme  s’exprime à travers les mouvements de libération nationale (Irlande du Nord, Kurdistan, Palestine..) ou le contrôle de ressources indispensables à la puissance de l’Etat Nation (Nasser et le canal de Suez, Allende et cuivre chilien, Mohammad Mossadegh et le pétrole iranien…). Au regard du droit international, le souverainisme de libération est difficilement contestable.  C’est pourquoi les autres formes de souverainisme déploient beaucoup d’efforts pour persuader l’opinion publique qu’elles relèvent de cette catégorie. Il est intéressant d’observer que c’est en référence à l’Unidad Popular de Salvador Allende que des députés  grecs dissidents de Syriza fondèrent en 2015 le mouvement « Unité populaire » dans le but d’engager une sortie de la zone euro. On se souvient que pendant 17 mois la Banque Centrale Européenne avait limité les possibilités de refinancement des banques commerciales grecques, alors que l’incertitude quant au résultat des négociations entre le gouvernement grec et la Troïka poussait nombre de ménages à se précipiter pour retirer leur argent des banques. De facto, ce « coup de force »  privait la Grèce de sa monnaie puisqu’elle transformait l’Euro en monnaie étrangère. Dans ce contexte, le projet de revenir à la Drachme est devenu une alternative à l’austérité sans fin imposée par les créanciers de la Grèce. De la Grèce aux péripéties du CETA, la tendance autoritaire du néolibéralisme semble donner raison à l’historien Eric Hosbawn, qui écrivait en conclusion de l’Age des Extrêmes « De plus en plus cependant, les gouvernements contournent à la fois l’électorat et ses assemblées représentatives, ou tout au moins prennent leurs décisions avant de mettre au défi de revenir sur le fait accompli, comptant alors sur l’instabilité, les divisions ou l’inertie de l’opinion publique« .

 

  • Le souverainisme exclusif.   Les souverainistes exclusifs sont les amoureux jaloux de la souveraineté. Ils récusent tout transfert de compétence étatique au profit d’une instance supra nationale et tout exercice conjoint de la souveraineté. A leurs yeux, une coopération internationale durable est une forfaiture, voire même un attentat contre la nature. Du retrait des Etats-Unis de l’accord climat à la revendication d’une sortie dévaluation de l’euro en passant par la campagne récurrente du Front National pour le rapatriement des fonds que la France affecte à l’UE (1), les « exclusivistes » occupent le devant de la scène médiatique.  La plupart du temps, cette conception de la souveraineté et des relations internationales est opportuniste (Karl Polanyi parlait à ce propos de souveraineté anarchique) mais elle s’avère particulièrement dommageable lorsqu’elle retarde l’action concertée à l’encontre de certaines externalités.  Dans le domaine climatique, le plus grave n’est pas que beaucoup de souverainistes versent dans le climatoscepticisme mais qu’ils soient incapables de penser qu’une maîtrise réciproque des comportements polluants constitue une forme supérieure de maîtrise de son destin et donc de souveraineté. Pourtant, toutes les demandes souverainistes ne sont pas dénuées de légitimité. Il est parfois juste que des Nations défendent certains traits institutionnels ou culturels contre le risque d’uniformisation. On pense ici, par exemple, à l’attachement des Britanniques aux prérogatives de leur Parlement ou aux moyens particuliers que se donne la France pour lutter contre les sectes, ce qui témoigne d’une conception exigeante de la laïcité. La plupart du temps, les arguments souverainistes sont démagogiques et fort contestables mais le souverainisme exclusif trouve un terrain favorable dans les périodes de crise d’hégémonie, comme c’est actuellement  le cas avec le déclin relatif des Etats-Unis,  ou bien lorsque les velléités d’uniformisation institutionnelle relèvent du pur rapport de force et s’exercent au détriment des petits pays. Le traitement de la Grèce par l’Allemagne est de ce point de vue un cas d’école.

 

  • Le souverainisme autoritaire.  Le souverainisme autoritaire est une idéologie qui réduit la souveraineté à l’exercice de la violence et de la guerre et justifie l’instauration de régimes qui ne respectent pas l’Etat de droit (2).  Opposé au parlementarisme « bavard » et à tout ce qui, à ses yeux, contrarie la « verticalité » du pouvoir, le souverainisme autoritaire a trouvé une caution scientifique dans la pensée du juriste allemand Carl Schmitt. Elaborée sous la République de Weimar, avant de  s’épanouir dans les premières années du régime hitlérien, cette pensée  confond politique et pouvoir et exalte les périodes d’exception (guerre, subversion) qui renforcent l’homogénéité du peuple et permettent au « souverain » de désigner à discrétion « l’ennemi substantiel » à frapper (3). Le souverainisme autoritaire tend à naturaliser le pouvoir de commandement qui, dit-on,  prolongerait le comportement des animaux qui répondent à l’hostilité  de leur environnement en se regroupant autour d’un chef.  Le souverainisme autoritaire recrute dans les rangs de la droite alternative (pensons au décret « anti-musulman » de Donald Trump) mais aussi dans certains milieux d’extrême gauche « pro Poutine ». Certes, la radicalisation du néolibéralisme européen, qui s’embarrasse peu de la démocratie, n’est pas sans rapport avec l’audience du souverainisme illibéral. Mais ce souverainisme n’a ni pour méthode ni pour objectif la défense des personnes et de la démocratie. A quelques encablures du fascisme, dont il reprend  le culte du conflit, de l’héroïsme et du communautarisme national face à l’individualisme libéral, il s’agit d’un courant politique autoritaire dont il ne faut pas sous estimer la dangerosité.

DG

 

(1) Les milieux souverainistes en font des tonnes avec le solde net négatif des transferts entre la France et l’Union européenne. Ce réductionnisme comptable n’emporte pas l’adhésion car il confond  retombées économiques de l’UE  et ticket d’entrée »dans l’Union.
(2) Il ne faut pas confondre l’Etat de droit (normes qui limitent la puissance de l’Etat) et l’état de droit (état de société opposé à l’état de nature). 
(3) Yves Charles Zarka a montré dans l’article « Le Mythe contre la raison: Carl Schmitt ou la triple trahison de Hobbes » (in « Carl Schmitt ou le mythe du politique » PUF, 2009) que  la définition schmittienne de la souveraineté travestit la pensée de Bodin et de Hobbes dont il prétend s’inspirer On parviendrait  probablement aux mêmes conclusions en confrontant Schmitt à Rousseau.

 

 

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