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L’augmentation des inégalités est-elle une fatalité?

 

 

 

Depuis 30 ans, la hausse des inégalités de revenus à l’intérieur des pays de l’OCDE parait inexorable et la plupart des discours politiques et académiques qui prennent acte de la fracturation des classes moyennes n’annoncent rien de bon pour les années à venir.

Cependant,  si l’on s’intéresse à l’évolution des inégalités « spontanées », à savoir  les inégalités préalables à l’intervention correctrice du système socio-fiscal, le constat n’est plus du tout le même (cf ci-dessous).

 

 

Concentration des revenus (indice de Gini) avant redistribution (1980-2017)

 

Il est très clair qu’entre 1976 et 1995, les inégalités de revenus primaires (revenus qui découlent directement de l’activité économique) ont augmenté fortement.

Les raisons de ce phénomène sont multiples:  désyndicalisation, de la disparition des bastions du mouvement ouvrier (métallurgistes, mineurs….), du chômage, de la segmentation du marché du travail, du progrès technique, ouverture aux échanges avec les nouveaux pays industrialisés…

Or,  depuis 1995, la concentration des revenus qui résulte des rapports de force « spontanés » du marché tend à se stabiliser .

Pour aller plus dans les détails,  on peut distinguer deux types de pays:

  • Les pays dont le niveau d’inégalité se rapproche progressivement du niveau d’inégalité assez élevé, mais plutôt sable,  qui existe en Allemagne ( coefficient de Gini égal à 0,5) : France, UK (depuis la fin des années 80), Italie.
  • Les pays qui étaient relativement égalitaires il y a 40 ans et qui ont rejoint les autres pays après être passés par une phase d’explosion des inégalités. C’est le cas de la Pologne en transition vers l’économie de marché, mais aussi des Etats-Unis avec l’effondrement du mouvement syndical dans les années 80. Dans les deux cas, les inégalités régressent depuis 25 ans.

Ces évolutions appellent quelques commentaires.

Curieusement,  l’essentiel du creusement des inégalités s’est effectué avant la période de « globalisation », soit antérieurement à la démultiplication des échanges commerciaux et financiers, l’instauration de l’Organisation mondiale du commerce ou de l’Euro et avant l’entrée de la Chine dans la compétition mondiale. On est en droit de se demander si la globalisation n’est pas un bouc émissaire et s’il ne faudrait pas réévaluer le rôle d’autres facteurs, comme le progrès technique.

Depuis le milieu des années 90,  tout se passe comme si l’effritement structurel des classes moyennes avait atteint un palier, ce qui signifie, peut-être,  que la hausse actuelle des inégalités résulte d’un choix politique.  En effet, lorsque les inégalités qui résultent directement de la production ne se creusent plus, la poursuite du mouvement inégalitaire emprunte un chemin plus politique, via la remise en cause la progressivité de l’impôt ou le transfert de la fiscalité qui pèse sur la capital sur l’impôt sur la consommation. Pour aller plus loin dans la concentration des revenus, il faut inverser la logique de la redistribution socio-fiscale. C’est sans doute pour cette raison qu’on assiste en France à la constitution d’un « bloc bourgeois, c’est-à-dire, pour reprendre l’analyse des économistes Bruno Amable et Stéphano Palombarini, l’alliance politique des couches sociales moyennes et supérieures dans le cadre d’un mouvement « ni droite, ni gauche »  qui permet à ces milieux de passer outre les compromis sociaux que la logique gauche/droite imposait entre les plus aisés et les plus modestes de chaque camp.

Ainsi donc, prophétiser l’inexorabilité du mouvement inégalitaire est très imprudent; non seulement parce que la société résiste à cette évolution (progrès éducatif, défense des salariés précaires, diminution des écarts salariaux hommes/femmes…), mais aussi parce que les lois fiscales anti-redistributives qui creusent les inégalités ne sont pas plus spontanées ou éternelles que les coalitions politiques qui les mettent en oeuvre.

 

L’effort de solidarité des plus riches a doublé depuis 1990

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Source : Inégalités. La révolte des oubliés. Le Un. n°229. A partir des données de Bozio et alii (2018)

 

La société française a traversé les années 1990 et 2000 sans connaître une explosion des inégalités de revenus. Ce résultat, elle le doit à son système socio-fiscal qui fait reposer l’essentiel de la solidarité sur les 10% les plus riches, comme le montre le graphique ci-dessus.

Imaginons que les plus riches n’aient aucun compte à rendre à l’Etat. Dans ce cas, ils conserveraient l’intégralité de leurs revenus spontanés (ou primaires), soit 32% des revenus totaux distribués en France en 2018. Or, la part effective qui revient aux plus riches n’est que de 28%. La différence alimente le budget des administrations publiques et permet de soutenir le niveau de vie des plus modestes. En l’occurrence, le transfert de ressources permet d’élever de 5 points la part du revenu disponible des 50% les plus pauvres dans le revenu national, qui passe de 22 à 27%. Bilan de l’opération: les 10% les plus riches contribuent à 80% de l’effort de solidarité (4 points sur les 5 points qui font l’objet d’une redistribution), le reste est à la charge des « classes moyennes » (ici, les 40% qui n’appartiennent ni aux 10% les plus riches, ni aux 50% les plus pauvres).

La « dette sociale » dont s’acquittent les plus aisés n’est donc pas anodine. Elle ampute de 12,5% la « part du gâteau » qui leur reviendrait si on ne modifiait pas les inégalités du marché, et améliore de 18% celle des plus pauvres.

On note que depuis 1990, la différence entre le revenu potentiel et le revenu effectif des plus riches ne cesse de se creuser, non seulement parce que les besoins des plus pauvres augmentent, mais aussi en raison des conséquences de la crise financière sur les revenus productifs des plus riches. L’observation des données  montre qu’en 1990 les plus riches ne contribuaient qu’à la moitié de la solidarité envers les plus modestes, ce qui représentait, pour les premiers,  un effort d’à peine 5%, contre 12,5% actuellement.

A la lumière de ces chiffres, on s’explique mieux la frustration relative des individus les plus riches, surtout par rapport à leurs homologues anglo-saxons. Dès lors, il est tentant pour ces classes de se rapprocher des classes moyennes pour les convaincre « d’alléger le fardeau » de la solidarité et revoir à la baisse les aides dont bénéficient les plus modestes. C’était tout le sens de la campagne électorale du Président Emmanuel Macron et la nature paradoxale du « progrès » qu’attendent les soutiens les plus actifs du mouvement En Marche.

La contribution des 10% les plus riches à l’effort de solidarité est-elle excessive? Pas vraiment. Certes, un effort significatif et rapide leur a été imposé dans une période de crise financière qui a affecté notablement certains de leurs revenus. Toutefois, ces années de vaches maigres ont succédé à une période (1995-2007) au cours de laquelle l’effort de solidarité supplémentaire qu’exigeait l’appauvrissement des plus modestes reposa exclusivement sur les classes moyennes. Or, il est logique que l’Etat sollicite de façon disproportionnée les plus aisés puisque leur revenu est environ trois fois supérieur à celui des classes intermédiaires. A moins de laisser tomber les plus modestes ou de grignoter encore plus les modestes bénéfices que les classes moyennes retirent de la répartition socio-fiscale (44% du revenu total après impôt revient aux 40% de « moyens »), on ne voit pas comment les classes aisées auraient pu échapper à leur devoir civique.

En 2018, l’Etat prélèvera 5 milliards sur les ménages les moins riches pour les redistribuer aux plus riches

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A force d’entendre que Macron est le Président des riches, on a envie d’en avoir le coeur net.

Le Gouvernement nous explique qu’en supprimant des dispositions fiscales qui font mauvais effet dans la vitrine de l’attractivité (ISF, Exit tax etc…) il pense à l’intérêt général.

L’avenir dira si ce pari en valait la chandelle…

En attendant, si on est un peu taquin, on note que la totalité des nouveaux efforts socio-fiscaux que l’on réclame aux ménages les moins riches (5 milliards) sont affectés au bon plaisir des 20% les plus riches.

DG

Sources :

L’essentiel des données sont tirées des deux articles ci-dessous:

  • Décodeurs 05/05/2018. Les mesures de la 1ère année d’Emmanuel Macron avantagent-elles vraiment les plus riches?
  • OFCE Janvier 2018 . Budget 2018. Pas d’austérité, mais des inégalités. Le chiffrage des mesures socio-fiscales prévues pour 2018 figure dans le tableau récapitulatif de la page 6. Le graphique 4 de la page 11 montre que les ménages les plus riches restitueront environ un tiers des fonds qu’ils recevront en raison de la suppression de l’ISF, de la taxe d’habitation et de la flat tax, soit 1/3 de 6,2 milliards.

Pour la réforme de l’IS en 2018 et la répartition de la fiscalité écologique entre ménages et entreprises:

  • Les Echos . Comment le taux d’impôt sur les sociétés va être ramené à 25% d’ici 2022.
  • BFM Business 23/11/2017 . Ce que la hausse de la fiscalité écologique va coûter aux ménages.

Transport ferroviaire: le mythe des bienfaits de la concurrence

Une nouvelle fois, la passion réformatrice de l’Etat conduit le réseau ferroviaire au bord de la paralysie.

Mal motivée, imposée à la hussarde, donnant l’impression de nier la spécificité et l’excellence du modèle ferroviaire français, la réforme gouvernementale témoigne d’un amateurisme et d’une arrogance technocratique dont le pays a décidément bien du mal à s’extraire.

Alors que s’engage un conflit social majeur, et qu’un rouleau compresseur médiatique commence à s’abattre sur l’opinion publique,  il est utile de tordre le cou à quelques idées reçues concernant la performance du transport ferroviaire français.

Il est faux de présenter la SNCF comme un dinosaure de la planification quinquennale.

Notre service public de transport ferroviaire des voyageurs offre des prestations attractives et de qualité pour un coût budgétaire assez maîtrisé, ce que nombre de pays européens  peuvent nous envier.

  • En France, le rail se développe deux fois plus vite que dans l’Union européenne

Depuis 2000, la part du rail dans l’ensemble des transports terrestres de voyageurs est passée de 8,7% à 10,1% [1], ce qui correspond à une augmentation relative de 16%.

Ailleurs en Europe, la part de marché du rail ne progresse que de 7% et reste inférieure à celle qu’on observe en France (7,7%)

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Comparons cette situation avec celle de trois pays qui ont ouvert leur marché à la concurrence: le Royaume-Uni et l’Allemagne en 1994, l’Italie en 2003.

Dans chacun de ces pays, le rail est moins populaire qu’en France.

Seul le ferroviaire britannique a tendance à rattraper la part de marché française, ce qui s’explique en partie parce que le rail y occupait au départ une part de marché très faible (4%).

Ailleurs, le rail libéralisé plafonne et sa part de marché ne décolle pas par rapport à l’année 2000.

  • Les tarifs ferroviaires français sont raisonnables 

 

Une étude du voyagiste allemand Eurogo a montré que se déplacer en train ne coutait pas beaucoup plus cher en France (17,59 euros pour 100 kilomètres) que de prendre un bus en Suisse (16,33 euros) [2].

En effet, bien que jouissant d’un monopole légal dans le domaine du transport ferroviaire des voyageurs, la SNCF ne dispose pas toujours d’un monopole lorsque ceux-ci ont la possibilité d’arbitrer entre le rail,  le bus, voire l’avion.

Moins onéreux que le train britannique, néerlandais ou suisse, le prix du ferroviaire hexagonal doit compter avec la forte pression concurrentielle du transport aéronautique ainsi que du bus, qui sont parmi les moins chers d’Europe.ferro5

Contrairement à ce qu’on imagine, la discipline des prix règne plus en France que dans nombre de pays qui glissent sans retenue sur les rails de la libéralisation.

Un rapport récent de la Commission européenne en fait le constat [3] : l’évolution de l’indice des prix à la consommation ferroviaire, relativement à celui des autres modes de transport, a très peu augmenté en France, relativement à l’ Allemagne, l’Autriche, le Royaume-Uni ou l’Italie, entre 2005 et 2014.

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Certes, le prix du déplacement en train se situe dans la moyenne haute des prix européens (5ième place en 2016) mais il faut aussi tenir compte d’une variable importante : la qualité du service.

  • La SNCF: un service performant pour l’usager mais aussi pour le contribuable

D’après l’étude annuelle du Boston Consulting Group, la France détient le 7ième transport ferroviaire le plus performant d’Europe [4].

Le point fort du rail français réside dans la qualité du service (ponctualité, rapidité, tarifs), qui le place nettement au dessus des performances britanniques, néerlandaises, allemandes ou autrichiennes.

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Il est vrai que la performance relative de la SNCF est en baisse depuis 2012 (l’indice passe de 6,2 à 6), en raison d’une dégradation de la sécurité concentrée sur les années 2016-2017.

Les problèmes de ponctualité et d’annulation de trains existent au quotidien, mais une juste mise en perspective exige de comparer ce qui est comparable. Par exemple, la ponctualité des TGV français est significativement inférieure à celle des TGV japonais et espagnols, mais elle est supérieure à celle des TGV allemands et italiens, qui, comme chez nous, et à la différence des TGV japonais et espagnols, circulent à la fois sur un réseau dédié et classique, ce qui multiplie les risques d’incidents [5].

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Le contribuable français en a-t-il pour ses impôts?

Oui. Si l’on rapporte la performance des systèmes ferroviaires aux dépenses qui sont engagées pour leur entretien et leur modernisation (investissements, subventions, coût de la dette…), on constante que l’entreprise française est plutôt bien placée.

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Certes, l’Allemagne fait un peu mieux avec moins de moyens, mais à moyens identiques ou inférieurs, la France fait mieux que le Royaume-Uni, la Norvège ou la Belgique. A performance identique, la SNCF est beaucoup moins couteuse que ses homologues autrichiens.

Certes, il est difficile de défendre le modèle français de service public dans une marché européen de plus en plus libéralisé, surtout lorsque la SNCF concurrence d’autres opérateurs étrangers sur leur propre sol.

Mais cela implique-t-il qu’on doive basculer dans un régime concurrentiel et faire disparaître la spécificité du statut de cheminot? Ce n’est pas certain car parmi les systèmes ferroviaires les plus efficients, on compte deux systèmes non concurrentiels (en Suisse et en Finlande) et le passage à la régulation concurrentielle en Italie et au Royaume-Uni ne s’est pas accompagné de performances supérieures à celles de la France.

On le voit, même si la SNCF conserve une marge d’amélioration, le monopole légal dont elle dispose ne l’empêche pas d’offrir à la population les avantages de la concurrence en termes de prix, de qualité et de performance, sans ses inconvénients, en termes de moins disant social et de délitement du sentiment d’appartenance à la collectivité.

 

Sources:

[1] ARAFER  (2016) Le marché français du transport ferroviaire de voyageurs.  p. 14. La part de marché du rail est évaluée en passagers kilomètre.

[2] La Tribune (05-09-2016) Voyager en France coûte-t-il plus cher qu’ailleurs en Europe?

[3] Commission européenne (2016), 5ième rapport sur le suivi de l’évolution du marché ferroviaire. p. 10

[4] BCG . The 2017 European Railway Performance Index

[5] AQST, Autorité de la qualité des service dans les transports. Rapport 2016

Sans les augmentations automatiques, le SMIC vaudrait aujourd’hui 424 euros

Le Gouvernement vient d’annoncer une concertation afin de modifier la formule de revalorisation du salaire minimum qui est en place depuis l’instauration du SMIC en janvier 1970.

Cette décision fait suite à la publication du rapport du « groupe d’experts » présidé par l’économiste Gilbert Cette qui recommande de ne plus accorder aux titulaires du SMIC la revalorisation automatique égale à 50% du gain de pouvoir d’achat  du salaire ouvrier et employé.

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Le projet gouvernement a, c’est évident,  des enjeux matériels mais il ne faut pas en négliger la dimension politique.

En effet, le « groupe d’experts » envisage dans un premier temps de supprimer toute clause d’augmentation légale du SMIC, laissant le soin au Gouvernement d’accorder un « coup de pouce » si cela lui chante.

Dans un second temps, les « experts » jugent plus raisonnables de supprimer la revalorisation automatique (au delà de l’indexation sur les prix), ce qui revient à faire disparaître une règle d’équité que l’Etat suivait depuis 1970 et que rappelle l’extrait ci-dessous du site du Ministère du Travail: le SMIC revalorisé permet à tous de « participer au développement économique de la Nation ».

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Mais venons en aux aspects purement monétaires et demandons nous où en serait le SMIC si l’Etat avait appliqué depuis 1970 les recommandations du groupe des « experts ».

En 2011, Gilbert Cette (qui préside le groupe d’experts) a publié  une intéressante étude qui décompose l’augmentation nominale du SMIC sur la période 1970-2010.

 

De 1970 à  2010, la hausse nominale du SMIC se décompose en trois éléments [1]

  • 60% : indexation du SMIC sur l’inflation

 

  • 24%:  « coups de pouce »  à l’initiative du Gouvernement

 

  • 16%: revalorisations automatiques calculées sur la hausse du salaire ouvrier

Sachant que le SMIC brut nominal de 1970 équivalait à 90 euros (contre 1480 euros aujourd’hui), on en déduit que

  • le SMIC  tomberait  à 1146 euros en l’absence des coups de pouce qui sont intervenus depuis 1970. Ceci reviendrait à une perte de 334 euros [2].

 

  • Si on avait appliqué depuis 1970 la préconisation la plus dure du « groupe des experts » (pas d’indexation sur les prix et pas de revalorisation automatique) le SMIC français tomberait au niveau du SMIC estonien. En effet, dans ce cas de figure, le SMIC n’aurait progressé qu’au gré des « coups de pouce », soit + 334 euros depuis 1970), ce qui porterait donc le salaire minimum en 2017 à… 424 euros.

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  • le montant du SMIC mensuel serait de 1188 euros si la règle de revalorisation automatique que le Gouvernement envisage de supprimer n’avait pas été appliquée depuis 1970,  ce qui reviendrait à une perte de 292 euros [2].

 

On le voit, l’enjeu politique de la réforme du SMIC est considérable et on peut véritablement parler de réforme Hartz à la française.

Tout d’abord, il s’agit d’une gifle aux syndicats les plus progressistes, car en donnant à penser que l’indexation du SMIC sur le salaire ouvrier et employé a procuré jusqu’à 292 euros « de trop » aux bénéficiaires du salaire minimum, le Gouvernement adresse une fin de non recevoir brutale aux organisations syndicales qui vont jusqu’à réclamer 400 euros d’augmentation.

Ensuite, cette réforme donne à penser que les hausses des bas salaires depuis 20 ans sont illégitimes. En effet, sans revalorisation automatique, le SMIC vaudrait aujourd’hui 1188 euros, soit un montant équivalent à sa valeur au début des années 2000. Si le Gouvernement voulait faire passer aux salariés le message que le modèle à suivre, pour les faibles rémunérations, est celui que nous observons en Allemagne, il ne s’y prendrait pas autrement.

Reste à savoir si l’opinion approuvera le retour de notre pays à la situation sociale qui prévalait avant les accords de Grenelles et de Varennes en 1968, quand les entreprises (et les salariés les plus aisés) n’avaient pas pour responsabilité de partager les fruits du développement économique avec les salariés les plus humbles.

D. Gouaux

[1] Les pourcentages sont déduits des conclusions de l’étude de Gilbert Cette. « Les effets des hausses du smic sur le salaire moyen » , Economie et Statistique, numéro 448-449, 2011, page 8.

« Sur l’ensemble de la période 1970-2010, l’augmentation
nominale du Smic a été d’environ 7,2 % par an. Avec une contribution
annuelle moyenne d’environ 4,6 points de pourcentage,
l’indexation sur les prix représente
plus de 60 % de cette évolution, la contribution
annuelle moyenne des gains de pouvoir d’achat
étant d’environ 2,5 points de pourcentage par
an, soit un peu moins de 40 % du total de l’évolution
nominale. Au sein de ces gains de pouvoir
d’achat, l’indexation sur la moitié des gains du
pouvoir d’achat du SHBO et les coups de pouce
ont une contribution annuelle moyenne respective
d’environ 1,0 et 1,5 points de pourcentage,
soit 40 % et 60 % des revalorisations réelles ».

 

[2] Allez, un peu de math.

-Hausse du SMIC en valeur absolue entre 1970 et 2017=1480-90=1390 euros. Part qui provient des « coups de pouce »= 334 euros (24% de 1390). Le SMIC 2017 amputé des « coups de pouce » vaudrait donc 1480-334=1146 euros. NB: on ne tient pas compte ici du coup de pouce de 2012: +0,6%.

-Hausse du SMIC entre 1970 et 2017 sans revalorisation automatique et indexation sur les prix= 334 euros. En effet, dans ce cas, seuls les « coups de pouce » joueraient leur rôle. NB. Ceci est un calcul théorique. En pratique, une augmentation du SMIC aussi modeste et aléatoire aurait provoqué certainement des conflits sociaux majeurs, puisque en rupture avec les accords de Grenelles. A ce propos, on est curieux de savoir de quelle étrange façon le Président Emmanuel Macron projette de célébrer Mai 68….

-De 1970 à 2010, les revalorisations automatiques ont représenté 16% de la hausse totale du SMIC, soit 222 euros (16% de 1390). Comme le SMIC valait 1338 euros en 2010, on en déduit qu’il a augmenté de 142 euros entre 2010 et 2017. Quelle part de cette hausse revient aux revalorisations automatiques? Pour simplifier le calcul, ne tenons pas compte du coup de pouce de 2012, qui ne représente  que 5% de la hausse de cette période.  Dès lors, en appliquant à la période 2010-2017 la clé de répartition que Gilbert Cette (cf note [1])  observe entre 2000 et 2010 (50% de l’augmentation du SMIC hors coup de pouce proviennent de la revalorisation automatique et 50% de l’indexation sur les prix), il suit que les revalorisations ont apporté 71 euros (50% de 142 euros). Au total, les revalorisations ont contribué à la hausse du SMIC à hauteur de 292 euros.

 

Le graphique bidon de Marine Le Pen sur l’Euro

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Le charlatanisme frontiste a ceci d’amusant que plus il se donne des airs scientifiques, plus la propagande se voit…

Lors du « Grand Débat » qui a opposé cinq candidats à l’élection présidentielle, Marine Le Pen a  brandi un graphique amusant, censé démontrer que l’Euro a « saccagé » l’industrie française, au bénéfice de l’Allemagne.

Le graphique amusant retrace l’évolution de la production industrielle depuis 1974. Il est exprimé en base 100 2001, ce qui signifie qu’à cette date de référence, la production industrielle des quatre pays mentionnés (Allemagne, France, Espagne, Italie) a pour  valeur 100.

A la lecture du graphique amusant on ne peut que croire Marine Le Pen. Oui, vraiment, il saute aux yeux qu’entre le 31 décembre 2000 et le 1er janvier 2001 il s’est passé un truc qui a permis à l’Allemagne d’écraser l’industrie des autres pays, et ce truc, on nous le donne à voir en gros sur le graphique amusant, c’est l’Euro.

Or, le graphique amusant est  grossièrement trompeur, et c’est dans cet objectif qu’il a été réalisé.

Le charlatanisme de ce graphique repose sur trois trucages:

  • Premier trucage: on démarre les compteurs en 2001 alors que, vis-à-vis de l’Allemagne, la France ne dévalue plus depuis 1987 et que la période 2001-2016 est marquée par une crise d’ampleur mondiale et des erreurs de politique macroéconomique  en Europe à partir de 2011. De plus, on fait comme si le ralentissement économique général observable en 2001 était du seulement à l’Euro, alors que, dans la foulée de l’explosion de la bulle internet, c’est tout le monde industrialisé qui attrape un coup de froid.
  • Deuxième trucage : on passe sous silence l’inflexion du début des années 90, sans laquelle on ne comprend rien ni à la situation française (la production industrielle fait du quasi surplace depuis cette époque), ni à la situation de l’Allemagne, qui a du affronter les conséquences de la réunification.

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  • Troisième trucage, on restreint le panel à quatre pays de la zone Euro, sans prendre soin de l’étendre à des pays hors zone Euro.

Et maintenant, amusons nous à reconstituer des graphiques dignes de ce nom.

Voici le profil de la production manufacturière française et allemande depuis 1956 en prenant pour année de référence l’année 2009, de manière à repérer le comportement des deux économies depuis la crise.

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On observe que du traité de Rome à 2007, l’industrie française multiplie sa production par 4, soit au même rythme que l’industrie allemande.

C’est en 2008 que l’Allemagne connait un pic statistique qui la différencie de la France et prolonge une accélération qui débute en 2003.

Après 2009, la France peine à redémarrer, ce qui pose le problème du plan de relance français et de la coordination des politiques économiques à l’intérieur de la zone euro.

Grâce aux données de la Federal Reserve Bank of Saint Louis,  intégrons quatre pays que le FN ne cesse de citer en exemple parce qu’ils n’appartiennent pas à l’Eurozone: la Suède, le Japon, le Royaume-Uni et la Norvège.

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Deux constats s’imposent :

  • Avant la crise (2001-2008): le rythme de croissance de la production industrielle Allemande est  remarquable, mais il n’est pas très éloigné de celui du Japon et de la Suède, qui pourtant ne disposent pas de l’Euro. Quant à la production industrielle française, elle évolue comme au Japon ou en Angleterre.
  • Après la crise: bien que disposant de leur monnaie nationale, l’Angleterre ne réussit pas mieux que la France, quant à la Norvège, elle se porte aussi mal que l’Espagne. Au Japon et en Suède, la production industrielle végète. Certes, l’Allemagne se remet mieux que les autres, mais elle peine à retrouver sa production initiale: il n’y a pas de franche reprise.

Les nationalistes du Front National peuvent s’amuser autant qu’ils le souhaitent à faire du Traité de Rome, du Marché Unique ou de l’introduction de l’euro des dates fatidiques de l’Histoire économique française, mais le graphique de Marine Le Pen ne démontre pas que les heures fastes de l’industrie allemande résultent des malheurs de l’industrie française.

Pas d’état de grâce économique pour le Brexit

 

Les statistiques de la comptabilité nationale britannique montrent que les 100 premiers jours qui ont suivi le vote en faveur du Brexit n’ont pas renforcé l’économie du Royaume-Uni.

La croissance du troisième trimestre 2016, qui  ressort à 0,5%,  est inférieure à celle du deuxième trimestre (0,7%) et repose essentiellement sur le dynamisme du secteur des services, avec une performance remarquable de l’audiovisuel et des entrées de cinéma (+16%), sans lesquelles la croissance globale n’aurait été que  de 0,4%.

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Ailleurs dans l’économie, tout recule, qu’il s’agisse de la production manufacturière (-1%), de l’agriculture (-0,7%) ou de la construction (-1,4%).

Quant au commerce extérieur, on ne peut pas vraiment dire qu’il bénéficie d’un rebond puisque de juillet à août, les volumes de biens importés ont augmenté de 7,2%, tandis que les exportations ne progressaient  que de 0,3%. On note que le déficit commercial du Royaume-Uni vis-à-vis de l’UE continue de se creuser, avec une diminution des exportations anglaises vers le continent de l’ordre de 0,6%.

Certes, il est encore bien trop tôt pour évaluer les effets de la dépréciation de la Livre (il faut pour cela attendre encore de six à douze mois), mais, à l’évidence,  après des mois de campagne électorale et une victoire franche, les partisans du Brexit ne bénéficient d’aucun « état de grâce » économique.

L’impossible programme économique du FN

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Le Front National est un parti populiste à tonalité sociale et  xénophobe dont les idées sont, plus ou moins, partagées par un gros tiers de l’électorat français. Comme il est fort probable que ce mouvement soit présent au second tour de la prochaine élection présidentielle, il est logique qu’il élabore un projet économique digne de ce nom.

A court terme, le FN se réclame d’un keynésianisme radical, à base de protectionnisme monétaire, commercial et migratoire ou de nationalisation du système bancaire.

Pour mieux faire accepter ce programme décoiffant,    le Front National l’habille de quelques avis d’experts, voire de Prix Nobel, rejette sur les « élites hors sol » et l’Union européenne l’accusation de dogmatisme et se fixe à long terme des objectifs  parfaitement compatibles avec la doxa économique, tels que le toilettage de la fiscalité du capital, l’élimination du déficit public structurel ou l’allongement de la durée du temps de travail.

Sur la forme, le programme économique du Front National est assez habile, mais  sur le fond, il se heurte à plusieurs impasses et contradictions.

La feuille de route du FN provoquera une rupture avec le reste du monde

Les deux mesures phares qu’annonce le Front National, à savoir la dévaluation du Franc et la taxation de toutes les importations, infligeraient aux acteurs économiques non résidents des pertes de l’ordre de 295 milliards d’euros .

En voici le détail:

235 milliards: auto-réduction par la France de la dette publique que détiennent les non résidents. A l’heure actuelle,   85% de la dette française qui sont détenus par les non résidents sont libellés en contrat de droit Français, de sorte qu’un retour à l’ancienne monnaie nationale impliquerait que les remboursements s’effectuent en Franc et non plus en Euro. Dès lors, si  le Franc ressuscité se dépréciait de 20% par rapport à l’Euro (scénario probable, nous dit le FN),  les investisseurs non résidents enregistreraient une perte d’un cinquième sur les 1178 milliards de créances qu’ils détiennent, soit 235 milliards.

20 milliards : taxes douanières  prélevées sur toutes nos importations. Le FN prévoit d’instaurer une « contribution sociale sur l’importation » de 3% qu’il souhaite affecter au financement d’un allègement de cotisations sociales destiné à relever les salaires nets les plus bas de 200 euros. Que dire de ce projet alambiqué? On félicitera le Front d’inventer un modèle de protection sociale inédit,  financé par les importations, mais il n’est pas certain que les Français pensent qu’il soit cohérent d’étendre l’assiette du financement de la sécurité sociale aux importations tout en cherchant à les réduire par le biais d’un « protectionnisme intelligent ». Et si cette usine à gaz venait à fonctionner,  le patronat ne manquerait pas d’arguer de ce financement tiers pour se montrer moins généreux dans les  négociations salariales.

40 milliards: revenus prélevés sur le reste du monde suite à la dévaluation du FrancCette estimation provient d’une étude de l’OFCE, qui évalue l’impact d’une amélioration de notre compétitivité-prix de 20% vis-à-vis de tous nos partenaires commerciaux. Les auteurs parient sur un gain pour la France, en 3 ans, de près de 2 points de PIB, soit environ 40 milliards.

Le mouvement frontiste passe sous silence les conséquences  externes de son programme économique et préfère insister sur ses retombées mirifiques pour notre pays. Or, il n’est pas du tout certain que la sortie de l’Euro et le protectionnisme monétaire soient la panacée.

La sortie-dévaluation de l’Euro n’aura vraisemblablement pas  les retombées positives que le Front National espère

En premier lieu, quitter l’Euro obligerait la France à combler par ses propres moyens une déperdition de capitaux  d’un minimum de 50 milliards, ce qui correspond à la position débitrice moyenne de notre pays vis-à-vis de l’Eurosystème depuis le début de la crise financière (balances targets 2).

En second lieu, l’étude de l’OFCE citée plus haut prédit que si la France gagnait 20% de compétitivité-prix par rapport à tous ses partenaires, il en résulterait 428 000 emplois supplémentaires. Ceci n’est pas négligeable, mais ces créations sont prévues sur  3 ans (elles chutent rapidement au delà) et on fait  l’hypothèse (peu réaliste) que nos voisins commerciaux ne déprécieront pas à leur tour leur monnaie.

En troisième lieu, la sortie de l’Euro pourrait avoir des retombées négatives sur l’endettement du secteur privé libellé en devises étrangères et ce n’est pas la « position 7 » du programme sur l’Euro qui nous rassure puisqu’elle stipule qu’une  « taxation exceptionnelle des actifs extérieurs libellés en euro détenus par les banques sera établie pour compenser les coûts pour l’Etat de sa dette résiduelle en euro ». 

Enfin, après 30 ans de désinflation, de mobilité internationale des capitaux et de monnaie forte, le capital s’est dirigé vers le secteur abrité de la concurrence étrangère, en particulier l’immobilier. De ce fait, il est à craindre qu’une rupture avec l’environnement financier international provoque un coup de massue sur la valorisation de l’immobilier, ce pilier du patrimoine des Français.

Les discriminations à l’encontre des étrangers sont incohérentes et contre-productives

Le  FN semble avoir renoncé à la stratégie d’exclusivité nationale prisée par Jean-Marie Le Pen. Il lui préfère désormais la « préférence nationale », c’est-à-dire l’obligation pour pôle emploi de proposer, à compétences égales, une offre d’emploi à un national plutôt qu’à un étranger.

Cependant, la proposition d’expulser tout étranger au chômage depuis plus de 3 mois, alors que la durée moyenne du chômage est actuellement de 14 mois, ressemble fort à une discrimination pure et simple qui nous renseigne sur le but réel du Front National: réduire les statistiques du chômage par simple expulsion des étrangers.

Quelles que soient les précautions langagières dont s’entoure le Front National, le traitement qu’il souhaite réserver aux salariés et aux chômeurs étrangers est parfaitement incohérent avec la perspective qu’il se donne de rétablir le plein emploi en sortant de l’Euro et en pratiquant un « protectionnisme intelligent ». En effet, puisque ce mouvement affirme détenir la clé de l’emploi pour tous, pourquoi en exclut-il  quelques centaines de milliers d’étrangers? Pour ne pas apparaître comme trop xénophobe, le Front brandit un argument budgétaire et prétend que le « coût de l’immigration » s’élèverait à 70 milliards d’euros.  Bien évidemment, aucune étude économique sérieuse ne valide cette estimation farfelue et inquiétante qui va jusqu’à comptabiliser la scolarisation des descendants d’immigrés comme une charge. L’argument frontiste tombe d’ailleurs de lui même puisque l’auteur de l’étude farfelue estime que la réduction du solde migratoire annuel à 10 000 personnes ne « rapporterait » pas plus de 100 millions d’euros

Reste l’idée selon laquelle les étrangers prendraient le travail des natifs.

Ce préjugé classique n’a jamais résisté à l’analyse. En effet, soit les actifs étrangers occupent des fonctions complémentaires des natifs (45% des ouvriers non qualifiés d’Ile de France sont des immigrés) et il n’est ni souhaitable,  ni possible, de les évincer de la production. Soit, il s’agit d’actifs qui concurrencent les natifs, et dans ce cas, les discriminations légales dont ils seraient victimes provoqueraient une dégradation de la condition salariale qui affecterait tout le monde, y compris les natifs.

Bien sûr, ces idées malthusiennes ne tombent pas du ciel.  Dans un contexte de stagnation du volume total d’heures de travail, il n’est pas absurde de réfléchir à une meilleure répartition du travail. Mais se focaliser sur les étrangers est sans objet  car il s’agit de personnes relativement surexposés au chômage (et ce d’autant plus qu’ils sont diplômés) qui subissent par ailleurs les formes d’emplois les plus précaires et  les temps partiels les plus contraints.  Si le FN veut absolument envisager une forme de « partage du travail », il gagnerait à se concentrer sur la contestation de la réforme des retraites, dont nous savons qu’elle a contribué fortement à la montée récente du chômage dans notre pays.

Tel qu’il est, le programme économique du Front National est parfaitement inapplicable et parce qu’il ne ferait qu’ajouter de la crise à la crise, son échec pousserait inévitablement le Front National à entrer dans une surenchère dont nous devinons aisément les développements mortifères.

A terme, pour tenir ses objectifs et compenser la réaction brutale de notre environnement à l’encontre de notre pays, le FN serait contraint de déployer un plan d’expulsion massive des personnes d’origine étrangère et d’éviction des femmes du marché du travail, ce qui est inconcevable dans une société démocratique.

Denis Gouaux

Nimby à Rome

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Le sénat examina ensuite, sur le rapport d’Aruntius et d’Atéius, si, afin de prévenir les débordements du Tibre, on donnerait un autre écoulement aux rivières et aux lacs qui le grossissent. On entendit les députations des municipes et des colonies. Les Florentins demandaient en grâce que le Clanis ne fût pas détourné de son lit pour être rejeté dans l’Arno, ce qui causerait leur ruine. Ceux d’Intéramna parlèrent dans le même sens: « On allait, disaient-ils ruiner les plus fertiles campagnes de l’Italie, si l’on ne renonçait pas au projet de diviser le Nar en petits ruisseaux qui formeraient autant d’étangs. » Ceux de Réate ne se taisaient pas sur le danger de fermer l’issue par où le lac Vélin se décharge dans le Nar: il se précipiterait dans les plaines environnantes. « La nature avait très sagement pourvu aux intérêts des mortels, en marquant aux rivières leurs rives et leurs cours, le commencement et la fin de leur cours. Quelque respect aussi était dû à la religion des ancêtres, chez qui les fleuves de la patrie avaient un culte, des bois sacrés, des autels; le Tibre lui-même, déshérité du tribut des ondes voisines, s’indignerait de couler moins glorieux. » Les prières des colonies, ou la difficulté des travaux, ou enfin la superstition, firent prévaloir l’avis de Pinson, qui conseillait de ne rien changer. Tacite. Annales. Livre I, LXXIX.

Le FMI apôtre de l’équilibrisme budgétaire

« En raison des risques accrus de dégradation de l’économie mondiale, les pouvoirs publics doivent, une fois de plus, prendre des mesures difficiles qui leur permettront de poursuivre l’assainissement des finances publiques, en évitant de priver outre mesure de concours budgétaires une économie dont la reprise est encore fragile. Alors que la plupart des pays émergents et à faible revenu peuvent se permettre de marquer un temps d’arrêt dans leurs efforts d’ajustement en attendant de meilleures perspectives de croissance, de nombreux pays avancés n’ont pas ce luxe. Si la situation financière le permet, l’ajustement doit se faire à un rythme qui correspond à l’état de l’économie. Pour mieux intégrer les facteurs cycliques, les autorités doivent se concentrer sur des objectifs structurels ou corrigés des variations conjoncturelles. Si la croissance est décevante, la première ligne de défense doit être la politique monétaire et le libre jeu des stabilisateurs budgétaires automatiques. Si la croissance chute nettement en deçà des projections actuelles des Perspectives de l’économie mondiale, les pays ayant une certaine latitude doivent freiner l’ajustement prévu en 2013 et au-delà. Mais la prudence à court terme ne doit pas servir de prétexte pour freiner ou retarder l’assainissement des finances publiques à moyen terme, qui demeure une exigence fondamentale pour la croissance. Même les pays ayant des positions budgétaires relativement confortables devraient conserver une marge de manoeuvre suffisante pour être en mesure de parer à des chocs futurs. » FMI, Moniteur des finances publiques, octobre 2012.

Eric Hobsbawm (1917-2012)

« J’ai conservé un souvenir précis d’un long tête à tête avec lui il y a un certain nombre d’années à Londres. Il m’avait invité à déjeuner à son club à Saint-James (était-ce l’Atheneum ?). Entre des évocations aussi chaleureuses de Lénine et de Billie Holiday, il se pencha vers moi pour m’indiquer, d’une mine de comploteur, un discret personnage enfoncé dans un fauteuil en vieux cuir, caché derrière son journal : »C’est Jim Callaghan, notre ancien premier ministre… » fit-il d’une voix faussement admirative. Puis il se leva pour répondre à la question d’un membre du club. Alors un autre, assis derrière nous, se pencha vers moi : »Ce qu’il ne vous dit pas, c’est qu’il était son conseiller spécial… ». Et lorsqu’Eric Hobsbwam revint à table, il me lanca aussitôt : « Ne croyez pas les rumeurs ! » . Pierre Assouline (03/03/2009).

Un panorama des oeuvres d’Eric Hosbawm est disponible ici.

Le plan européen d’investissement devrait compenser les plans nationaux d’austérité

Faut-il considérer l‘initiative de croissance européenne comme une goutte d’eau dans l’océan?

Les 28 et 29 juin, les chefs d’Etats et de gouvernements de l’UE des 27,  réunis à Bruxelles, ont décidé d’affecter 1% du PIB européen (120 milliards d’euros) aux investissements et aux grands travaux.

Pour Elie Cohen, le compte n’y est pas. L’économiste juge que l’étalement de ce plan sur cinq ans apportera, au mieux, 0,2 points d’activité supplémentaire par an, alors que pour la seule année 2013,  l’austérité budgétaire priverait l’économie française d’1,5 points de PIB.

Le Centre d’Analyse Stratégique, en sa note d’analyse n°287,  se montre plus optimiste.

Il souligne qu’en l’absence du plan européen, l’investissement public reculerait d’un point de PIB, entre 2010 et 2013, du fait  de la multiplication  des plans d’austérité (cf graphique ci-dessus). Cette baisse est comparable à celle qui avait lieu au moment de la préparation de la monnaie unique (1992-1999).

Bien que modeste, l’initiative européenne vient compenser la diminution des investissements publics que pratiquent les Etats  pour satisfaire  les exigences des marchés financiers, au risque de pénaliser leur croissance potentielle.

Tout ceci est bienvenue, même si la « sanctuarisation » des investissements publics, dans le cadre du Pacte de Stabilité et de Croissance, aurait été le meilleur moyen de préserver le financement des infrastructures collectives.

Le trilemme de Madrid

« L’Espagne est sur la bonne voie » Angela Merkel (06/09/12)

A défaut de se joindre aux cortèges madrilènes, on peut tenter de les mettre en perspective. L’Etat espagnol est aux prises avec le trilemme de Rodrikthéorie d’après laquelle  l’approfondissement de l’intégration économique financière d’un ensemble d’Etats Nations exige, un jour ou l’autre,  de sacrifier  la souveraineté ou la démocratie. Dans le cas présent, l’Etat espagnol résiste  à la protestation populaire anti-austérité tout en renâclant à sa « mise sous tutelle » par l’UE, le FMI et la BCE.  Si l’on ne veut pas que les Etats deviennent des coquilles vides triple A, ou que les peuples s’enivrent de nationalisme morbide, on serait bien inspiré d’accélérer le chantier de l’Europe fédérale et démocratique. Sur ces questions, la lecture du texte « Mondialisation et démocratie » (Jean-Marc Siroën) est vivement conseillée.

450

450, c’est le nombre d’abonnés au compte Twitter de ce blog. De notre côté, nous suivons 302 comptes.

Je caressais l’idée d’établir un profil type de nos followers, mais l’entreprise n’est pas simple car les 2/3 ne se définissent pas explicitement ou échappent aux catégorisations usuelles.

Parmi les plus récents d’entre-eux, figurent  Benoît-Pie 3XIV  (« gitan à passeport français« ), un « ti gosse de riche qui s’est cogné la tête » (ebelanger2), un « fonctionnaire qui aime désespérément Jean Jacques Rousseau » ‘(MFP!), ainsi qu’un « simple moucheron autour de la lampe » (C…).

Puisque ce blog cause d’économie internationale, il n’est pas surprenant qu’il soit suivi, de près ou de loin, par une trentaine d’étudiants (économie, sociologie, histoire, science politique..), autant de journalistes économiques (Rue89, Le Monde, RFI Allemagne, Les Echos, Courrier International…),  une quinzaine d’enseignants en économie ou sciences économiques et sociales, ainsi que des spécialistes financiers, des urbanistes, des géographes et un bouquet d’expatriés (Inde, Canada, Vietnam, Italie, Brésil…). Une mention spéciale à Nicolas Kayser-Bril,  journaliste de données, qui de temps en temps trouve son bonheur dans ce blog.

Off course, les blogueurs en économie sont présents, avec Olivier Bouba-Olga, Alexandre Delaigue (Econoclaste), Aston Lockheed (à découvrir de toute urgence), Prépa Eco Carnot, TécoSES blog, Le monde est à nousCaptain Economics, mais aussi l’Apses (Galy Marjorie), Economie et Société, Tendances Eco, Blogizmo et DébatEco.

Xavier Molénat (Revue Sciences Humaines) et Denis Colombi (blog Une heure de peine) représentent, fort bien, la sociologie.

Les auteurs des blogs et Scoop it Le café du matin à Paris, Internet World, Bully Pulpit, et j’en oublie, sont de la partie

Because nous abordons des sujets sensibles, comme le protectionnisme ou les questions migratoires, il est normal qu’on retrouve plusieurs sensibilités de pensée. Côté pile, on compte des libéraux fervents mais éclairés (Aymeric Pontier, qui nous suit depuis le début,  ou Sébastien R).  Côté face, campent un keynésien Lordoniste (jmyg), un adversaire du monde de la finance (Boursicotueur) et l’excellent Débat sur le Libre-Echange.

Il faut signaler quelques militants politiques ou sympathisants, de tous les horizons de la gauche et de l’écologie (citons Parti de Gauche 32 Carrés Rouges (Québec) ou DomGrEEn77176 :   écolo-anarchiste libre penseur et humaniste, écolo-résistant. De plus en plus bouddhiste), mais aussi quelques souverainistes ou gaullistes sociaux. Il y eut bien un ou deux twittos d’extrême droite, mais ces oiseaux là ont compris qu’ils n’étaient pas à  bonne adresse.

Le mot de la fin à C Denocq, qui a mis en exergue la définition exigeante que le philosophe Gilles Deleuze donnait de la gauche: « Etre de gauche, c’est d’abord penser le monde, puis son pays, puis ses proches, puis soi. Etre de droite, c’est l’inverse« .

DG

Conflictualité au travail: la France au même rang que l’Afrique du Sud

Le secteur minier sud-africain est agité par des conflits sociaux qui ont pris un tour dramatique avec la mort de 34 mineurs au cours d’une fusillade avec la police.

Les victimes travaillaient pour le groupe Lonmin, une entreprise qui extrait 12% du platine mondial et refuse d’accorder aux grévistes ce qu’ils réclament, à savoir  le triplement de leur rémunération mensuelle  (environ 550 dollars), ce qui  reviendrait à aligner leur salaire sur la rémunération moyenne du pays.

 Un tel degré de conflictualité  est-il  exceptionnel dans le monde?

D’après le classement 2010-2011 du Forum économique mondial,  la palme de la discorde revient au Vénézuela, tandis qu’à  l’opposé extrême figurent  Singapour, la Suisse et la Norvège. L ‘Afrique du Sud est le 5ième pays le plus conflictuel du monde, à égalité avec la Mauritanie,  l’Uruguay et… la France.

Comment? Notre pays n’est-il pas sorti du temps des fusillades, comme celle de Fourmies?

L’enquête ne procède pas d’un comptage des jours de grèves ou d’usines occupées, mais simplement  d’un sondage réalisé auprès  d’une centaine d’employeurs de chaque pays, auxquels on a demandé de caractériser sur une échelle de 1 à 7 le degré de coopération qui leur parait régner entre eux-mêmes et leurs salariés.

Le résultat en dit long sur le ressentiment ahurissant qu’une partie des employeurs français éprouvent vis-à-vis de leurs collaborateurs ou de leurs représentants, dont l’économiste Thomas Philippon pense qu’il puise son origine dans le climat  d’antagonisme que  l’Etat installa en  adoptant une attitude hostile face à l’émergence du mouvement syndical au cours du XIXième siècle.

Comment peut-on être Rom?

Au cours de son histoire, l’Europe a excellé dans l’art de fabriquer des minorités transnationales privées méticuleusement de leurs droits.

En lisant les propos qu’un député de l’UMP vient de tenir sur les Roms, on se  dit que certains aimeraient bien que l’Histoire  repasse les plats:

« A droite, le député Philippe Meunier, secrétaire national UMP aux libertés publiques, a assuré samedi que le président François Hollande devait «exiger une renégociation des traités européens», pour«permettre l’expulsion de Roumains sans ressources». »Libération (11/08/2012).

La revanche de l’espadrille

La production française de sandales à semelle de chanvre semblait vouée à disparaître, tant les importations asiatiques dominent le marché et tant ce produit  pâtit d’une image un peu ringarde, sauf pour Gaston Lagaffe bien sûr.

A son âge d’or (années 20/30), l’espadrille pyrénéenne s’écoulait à près de 8 millions d’exemplaires.

Aujourd’hui, la production locale oscille péniblement entre 700 000 et 1 millions de paires.

Or ne voilà-t-il pas que le « made in France », retoiletté par de jeunes créateurs, connaît un vif succès en Chine ou au Japon.

 Les designers français d‘Art of Soule espèrent produire 1 million d’unités d’ici 3 ans, essentiellement pour l’exportation.

Devant l’afflux des commandes, une grande usine devrait ouvrir à Mauléon (Pays Basque), haut lieu de la production locale.

 La revanche de l’espadrille est bien tardive, mais elle ne tombe pas du ciel.

En effet, les entrepreneurs de Mauléon ont une carte à jouer en Chine, car ce marché en pleine expansion capte désormais 9% des importations mondiales de biens et services, contre 16% en Europe ou aux Etats-Unis (Françoise Lemoine, Deniz Unal, CEPII).

Quand HSBC écrivait le scénario de la fermeture de PSA Aulnay

Dans un rapport consacré à la situation des constructeurs automobiles européens (octobre 2011), HSBC confirmait le projet de fermeture de l’usine PSA d’Aulnay, qui circulait dans la presse dès le moins de septembre 2011.

Afin de limiter la contestation syndicale, HSBC conseillait à PSA  d’attendre la fin de  l’élection présidentielle et de justifier sa décision en annonçant de  mauvais résultats financiers.