Archives pour la catégorie Chroniques marxiennes

Dette et exploitation sont les deux moteurs du capitalisme américain

Le capitalisme américain continue de dominer le monde alors que l’efficacité de ses méthodes de production décline depuis 20 ans. Le maintien d’un haut niveau de rentabilité actionnariale s’acquiert au prix d’un endettement qui finance les 2/3 du besoin en capital productif et d’une baisse spectaculaire de la part des salaires dans la valeur ajoutée.

Ce constat découle de l’observation des ratios usuels qu’on utilise pour évaluer le rendement du capital financier et économique.

Mais avant cela, un rapide détour théorique s’impose.

Dans une économie capitaliste, la possession des moyens inanimés de production fait l’objet d’un monopole par une classe qui, le plus souvent, délègue la marche et la supervision des entreprises à des managers rémunérés. Les propriétaires des outils de production évaluent le rendement de leurs capitaux financiers par comparaison entre le résultat de l’activité productive et la valeur des fonds propres dont ils dotent les entreprises.

On formalise ce calcul grâce au concept de rentabilité financière, dont la décomposition mathématique fait intervenir 3 ratios :

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  • Taux de marge nette : profit après impôts et charges d’intérêts par dollar de chiffre d’affaires.
  • Rotation de l’actif: approximation de la productivité apparente du capital productif (à taux d’intégration de la production constant)
  • Coefficient d’endettement: Mais qu’est-ce que le coefficient d’endettement a à voir avec la rentabilité financière? C’est très simple : moins l’actif économique exige de fonds propres, parce qu’on développe l’endettement, plus les actionnaires reçoive de profit par dollar investi. Actif économique/Capitaux propres= (Capitaux propres+Dette)/Capitaux propres= 1+ Dette/Capitaux propres

La multiplication l’efficacité du capital donne un ratio très intéressant (marge/actifs productifs), qui désigne le Taux de profit économique des entreprises, soit le profit que rend chaque dollar investi dans un actif productif. Ce taux intéresse l’entrepreneur, bien évidemment, mais aussi les établissements de crédits qui y trouvent un information quant à la viabilité de l’entreprise.

Les graphiques ci-dessous illustrent l’évolution des ratios mentionnés plus haut, aux Etats-Unis depuis 1964 (source ici).

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Taux de marge nette, rendement par action, rotation des actifs et levier financier aux Etats-Unis entre 1963 et 2014 (The inverstor’s field guide, Juillet 2014)

Après avoir analysé l’évolution de la rentabilité financière sur toute la période, on décomposera celle-ci en trois sous-périodes significatives.

1964-2014 : la profitabilité financière augmente grâce à la dette

La rentabilité financière a globalement progressé de 30%, et cela en dépit d’une moindre efficacité économique du capital.  Le capitalisme américain apparaît solide du point de vue de l’actionnaire, mais c’est au prix de l’exploitation par les Etats-Unis d’une position financière hégémonique qui leur permet de s’endetter avec une relative insouciance.

  • Variation du taux de profit financier= +30%

= Variation de la marge nette (0%)+ Variation  de l’efficacité du capital (-20%) + Variation de « l’effet de levier » ou coefficient d’endettement (+ 50%).

  • Variation relative du taux de profit économique= -20%

=Variation de la marge nette (0%)+ Variation de l’efficacité du capital (-20%)

Période 1 (1964-1980): Le crépuscule de l’âge d’or

Au cours de cette première sous-période, le taux de profit économique augmente malgré la diminution du taux de marge. Ceci est rendu possible par l’amélioration de l’efficacité du capital.

De plus, la forte hausse de l’endettement procure aux propriétaires un rendement financier supérieur au rendement économique.

  •  Variation  du taux de profit financier= + 35%

=Variation de l’effet de levier (+ 25%) + Variation de l’efficacité du capital (+ 25%) +Variation de la marge nette (-15%)

  • Variation  du taux de profit économique= +10%

Période 2 (1980-2001): la crise marxiste

L’entrée des Etats-Unis dans l’ère néolibérale à partir de la fin des années soixante-dix s’effectue dans un contexte d’effondrement du rendement du capital financier en raison de l’extinction simultanée des deux moteurs du taux de profit : l’efficacité du capital et le taux de marge nette.

Certes, la marge brute augmente (une offensive conservatrice contre les syndicats ca sert à ça…) mais comme l’endettement augmente dans un contexte désinflationniste et de taux d’intérêt réels élevés (cf graphique ci-dessous) ceci finit par déborder la hausse de la marge brute.

  •  Variation relative du taux de profit financier= -80%

= Variation relative de l’effet de levier (+ 20%)+ variation de la marge nette (75%) + Variation relative de l’efficacité du capital (-25%)

  •  Variation relative du taux de profit économique= -100%

 

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A partir de 1995,  la situation se stabilise. L’efficacité du capital cesse de diminuer, ce qui autorise les entreprises à réinvestir sans crainte de dégrader leur taux de profit économique, du moins jusqu’à ce qu’une crise classique de surracumulation survienne en 2000.

Période 3 (2001-2014): sortie de crise et crise de sortie de crise 

Après le trou d’air de 2001, le rendement financier se rétablit promptement:

  • Variation du taux de profit financier+340%

=Variation relative de l’effet de levier (0%)+Variation relative de la marge nette (+ 350%) + Variation relative de l’efficacité du capital (+10%)

Trois causes rendent possible cette évolution : l’austérité salariale, qui permet aux marges de retrouver leur niveau de 1968; la baisse des taxes sur les bénéfices et le coup d’arrêt à l’érosion de l’efficacité productive du capital.

Ces deux phénomènes expliquent le rebond du taux de profit économique:

  • Variation relative du taux de profit économique : +360%

La récession de 2009, qui trouve son origine dans les contradictions de l’hégémonie financière américaine, semble surmontée.

Cependant, la préservation des rendements financiers alors que l’efficacité productive ne décolle pas, repose sur une déformation du partage de la valeur ajoutée qui ne saurait se prolonger indéfiniment.

 

 

La France est l’homme malade du capitalisme européen

 

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Pourquoi le Medef n’est-il jamais content?

Pourquoi le programme quinquennal d’Emmanuel Macron est-il une liste longue comme le bras de mesures destinées à favoriser les entreprises et les « premiers de cordée »?

La raison est simple: le capitalisme français est le moins rentable d’Europe.

5,4%: tel est le taux de profit actuel des entreprises du secteur non financier qui résident sur le sol français, contre 12,5% en Allemagne, 12,8% au Royaume-Uni, 8,8% en Suède ou encore 9,7% en Autriche.

Comment obtient-on ces chiffres?

Il suffit de collecter sur le site OECD.stat [1] les données qui permettent de calculer le taux de profit en appliquant le bon vieux ratio que propose Karl Marx dans le Capital [2]:

Taux de profit=Profit net/ Capital total avancé

Avec

  • Profit net = Excédent net d’exploitation =Excédent brut d’exploitation – consommation de capital fixe (amortissements)

  et

  • Capital total avancé =consommations intermédiaires + consommation en capital fixe+ salaires

Autre manière de formuler : capital total avancé= capital détruit intégralement ou partiellement pour produire une marchandise (« capital constant« [3]) + capital variable (valeur de la force ouvrière : les salaires)

Les résultats obtenus sont éloquents…

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Comment expliquer la contre performance des entreprises françaises?

Très probablement parce que la main d’oeuvre française est encore protégée par un droit social efficace, ce qui se traduit en langage marxiste par un taux d’exploitation de la main d’oeuvre assez faible.  Rappelons que le taux d’exploitation (ou « taux de plus-value ») désigne ce que chaque euro investi dans la masse  salariale rapporte en profit net, ce qui correspond au ratio profit net/ salaires [4].

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On voit bien que la France est nettement surpassée par ses partenaires européens, en particulier par l’Allemagne et les pays de l’Est.

Une dernière pour la route: en 1999, le taux d’exploitation des entreprises allemandes était de 34,8%, contre 26% en France. Entre 1999 et 2017, l’écart franco-allemand a été multiplié par trois (41,4 vs 18,2%) et le taux français a chuté de 30%

A la vue de ces données, on ne peut qu’anticiper la poursuite de la litanie des « réformes » néolibérales, qui visent à comprimer le coût du travail pour regagner des « marges de compétitivité », qu’il s’agisse de diminuer les « charges » sociales des entreprises, de relever la durée du travail (à salaire égal) ou de flexibiliser le droit du licenciement.

Bien sur, le rétablissement du taux de profit ne passe pas obligatoirement par un mauvais quart d’heure social, (quid de l’innovation, de l’amélioration du climat social dans les entreprises ou des économies d’énergie? ). Mais de tout cela, on n’entend guère parler…

150 ans après sa publication, le Capital n’a pas pris une ride.

 

Denis Gouaux

Notes

[1] Les données sont tirées du site http://stats.oecd.org/   onglet :  Annual national accounts , puis ligne 14A dans Detailed non financial sector accounts). Les données sont exprimées en monnaie courante, ce qui correspond aux exigences du taux de profit marxiste.

Voici ce que l’on obtient, dans le cas de la France.

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Application: Taux de profit 2016= (365008-228064)/(1533258+228064+749791)=0,054

[2] Une légende tenace, que l’on retrouve dans une multitude de manuels ou de travaux d’économistes marxistes, stipule  que Marx calculerait le taux de profit en rapportant le profit à la totalité du capital fixe investi dans l’entreprise. Or, Marx est très clair sur ce point: seul compte le capital matériel consommé, c’est à dire celui qui a été détruit ou transformé et , de ce fait, a transmis sa valeur aux marchandises qu’il permet de réaliser. Cela comprend l’usure du capital fixe (sur la période choisie pour estimer le taux de profit) ainsi que les consommations intermédiaires (matières premières détruites dans le procès de production ou intégrées dans le produit final).  On lit dans le chapitre 9 du Livre I : « Sous le nom de capital constant avancé pour la production de la valeur nous ne comprenons jamais que la valeur des moyens consommés dans le cours de la production« . Marx précise que si l’on voulait compter la valeur totale des équipements (machines, bâtiments…), il faudrait la compter doublement, « du côté de la valeur avancée et du côté du produit obtenu« .

[3] Marx explique la distinction capital variable/capital constant dans le du Livre I du Capital. Le capital variable (salaires) est variable car il ajoute de la valeur aux instruments de production qu’il utilise; le capital constant (consommations productives) est dit constant car il ne fait que transmettre sa valeur au produit final.

[4]  Petit rappel d’économie marxiste: le taux d’exploitation apparaît en décomposant l’expression du taux de profit

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Si les entreprises françaises ne parviennent pas à dégager beaucoup de profit c’est parce que le numérateur de l’expression développée du taux de profit (profit net/salaires), dit aussi « taux d’exploitation de la main d’oeuvre » est inférieur de moitié au taux européen (38%s

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le BigMac ne nourrit plus son homme

De nombreux salariés de McDonalds sont en grève aux Etats-Unis. Relativement inédit, le mouvement pose la question des bas salaires dans ce pays.

La situation est plutôt pathétique. D’un côté,  nous avons des salariés très mal payés, qui, selon le New York Times, ont un pouvoir d’achat équivalent à celui des années 50.  D’un autre côté, nous avons des employeurs et des analystes raffinés (Forbes) qui prédisent le remplacement des hommes par des équipements informatiques ou des robots, si les revendications aboutissent.

En exigeant le doublement de leur rémunération (15 dollars de l’heure contre 7, 25 actuellement), les employés de McDonalds demandent-ils la Lune?

Une intéressante étude sur les conditions de rémunération qui prévalent dans cette entreprise (Ashenfelter 2012) vient à propos.

Elle nous apprend que, depuis 10 ans, le plus tranquillement du monde, McDonalds paupérise ses salariés américains

Plus précisément, le graphique ci-dessous (The Economist) montre que le nombre de Big Macs qu’il est possible de s’acheter aux Etats-Unis en travaillant une heure chez McDonalds (Big Macs per hours worked) a diminué de près de 20% entre 2000 et 2011.

A l’argument « si-vous-augmentez-les-salaires-les-prix-vont-augmenter », l’étude répond que cela fait belle lurette que les salaires ne suivent plus le prix du BigMac.

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Pour les économistes, ce phénomène traduit une hausse du prix réel du hamburger, c’est-à-dire du temps de travail nécessaire pour se l’acheter.

A l’heure actuelle, il faut travailler 25 minutes dans un McDo américain pour s’offrir un BigMac.

Les méthodes de travail étant hautement standardisées, on pourrait s’attendre à ce que le prix réel d’un Big Mac soit assez proche à travers le monde.

Il n’en est rien: le prix réel du hamburger est 4 à 8 fois plus élevé en Afrique du Sud ou en Inde, par rapport aux Etats-Unis.

La confection d’un hamburger prend-elle huit fois plus de temps à New Delhi qu’à New York?

A l’évidence, non. Ainsi donc, non contente de réduire le pouvoir d’achat de ses salariés aux Etats-Unis, la multinationale McDonalds profite à plein des écarts de développement en faisant réaliser un service identique à des salariés dont elle différencie les rémunérations en fonction du contexte local.

Un jour, peut être proche, les salariés américains de McDonalds seront remplacés par des machines.

A moyen terme, ce serait une bonne chose pour l’économie, mais que nous devions  attendre pour cela que les employeurs n’aient plus les mains libres pour dégrader les conditions de vie de leurs salariés, parce que ces derniers ont fini par se rebiffer, en dit long sur la nature profonde du système.

Capital is back

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Dans leur papier intitulé Capital is back: wealth income ratios in rich countries 1870-2010, Thomas Piketty et Gabriel Zuckman montrent que la valeur des patrimoines privés (matériels et financiers), relativement au revenu national des grands pays industrialisés, est en train de retrouver la confortable position qui était la sienne avant le premier conflit mondial.

Sous l’effet des largesses fiscales, des bulles financières  et du ralentissement du taux de croissance économique, le capital retrouve une prééminence qu’il avait perdu entre 1914 et 1950.

Comme le montre le graphique ci-dessus, extrait de l’article des auteurs, la France n’est pas en reste.  Encore un petit effort, et le pays disposera d’une richesse privée plus de 6 fois supérieures à sa production annuelle, comme aux riches heures de la fin du XIXième siècle.

Les auteurs en tirent un enseignement: si la globalisation, via la concurrence fiscale, empêche les Etats de prélever plus de ressources sur le capital pour réduire les inégalités, alors la contestation des oligarchies et de la globalisation s’accentuera.

Dans le même ordre d’idée, on lira avec intérêt le papier de Paul Krugman (Sympathy for the Luddites), dans lequel le Prix Nobel s’inquiète de la persistance du chômage et préconise l’instauration d’un revenu garanti financé sur les revenus du capital:

« So what is the answer? If the picture I’ve drawn is at all right, the only way we could have anything resembling a middle-class society — a society in which ordinary citizens have a reasonable assurance of maintaining a decent life as long as they work hard and play by the rules — would be by having a strong social safety net, one that guarantees not just health care but a minimum income, too. And with an ever-rising share of income going to capital rather than labor, that safety net would have to be paid for to an important extent via taxes on profits and/or investment income ».

« Comment l’ordre mondial actuel engendre une pauvreté extrême et massive »

Parcourant L’Idée de justice, ouvrage d’Amartya Sen, je découvre le nom d’un philosophe allemand, Thomas Pogge, qui figure, dit l’auteur,  à l’avant-scène du combat planétaire pour les droits humains. On trouvera sur le site Raison-Publique.fr un article de Pogge, intitulé Droits de l’homme et pauvreté dans le monde (2010), qui nous changera du néoconservatisme et du social-compassionnalisme ambiants.

Syndicalisme et mondialisation

Quand le développement de l’industrie aura atteint son apogée et que sur le marché mondial commencera pour le capital la phase descendante, la lutte syndicale deviendra difficile : parce que les conjonctures objectives du marché seront défavorables à la force de travail, la demande de force de travail augmentant plus lentement et l’offre plus rapidement, que ce n’est le cas aujourd’hui ; parce que le capital lui-même, pour se dédommager des pertes subies sur le marché mondial, s’efforcera de réduire la part du produit revenant aux ouvriers.  (…) L’ Angleterre nous offre déjà l’exemple de ce qu’est le début du deuxième stade du mouvement syndical. À ce stade la lutte se réduit nécessairement de plus en plus à la simple défense des droits acquis, et même celle-ci devient de plus en plus difficile.  Rosa Luxembourg, Réforme sociale ou révolution ? (1899)

Le sens du mot « économie »

« C’est comme une anesthésie progressive : on pourrait se lover dans la torpeur du néant et voir passer les mois — les années peut-être, pourquoi pas ? Avec toujours les mêmes échanges de mots, les gestes habituels, l’attente du casse-croûte du matin, puis l’attente de la cantine, puis l’attente du casse-croûte de l’après-midi, puis l’attente de cinq heures du soir. De compte à rebours en compte à rebours, la Journée finit toujours par passer. Quand on a supporté le choc du début, le vrai péril est là. L’engourdissement. Oublier jusqu’aux raisons de sa propre présence ici. Se satisfaire de ce miracle : survivre. S’habituer. On s’habitue à tout, paraît-il. Se laisser couler dans la masse. Amortir les chocs. Eviter les à-coups, prendre garde à tout ce qui dérange. Négocier avec sa fatigue. Chercher refuge dans une sous-vie. La tentation…

On se concentre sur les petites choses. Un détail infime occupe une matinée. Y aura-t-il du poisson à la cantine ? Ou du poulet en sauce ? Jamais autant qu’à l’usine je n’avais perçu avec autant d’acuité le sens du mot “ économie ”. Economie de gestes ; Economie de paroles. Economie de désirs. Cette mesure intime de la quantité finie d’énergie que chacun porte en lui, et que l’usine pompe, et qu’il faut maintenant compter si l’on veut en retenir une minuscule fraction, ne pas être complètement vidé. Tiens, à la pause de trois heures, j’irai donner un journal à Sadok et discuter de ce qui se passe chez Gravier. Et puis, non. Aujourd’hui, je suis trop fatigué. L’escalier à descendre, un autre à monter, le retour en se pressant. Un autre jour. Ou à la sortie. Cet après-midi, je ne me sens pas capable de dilapider mes dix minutes de pause.

D’autres, assis autour de moi, le regard vide, font-ils le même calcul : aller au bout de l’atelier parler à Untel ou lui emprunter une cigarette ? aller chercher une limonade au distributeur automatique du deuxième étage ? On soupèse. Economie. Citroën mesure à la seconde près les gestes qu’il nous extorque. Nous mesurons au mouvement près notre fatigue.

Comment aurais-je pu imaginer que l’on pût me voler une minute, et que ce vol me blesserait aussi douloureusement que la plus sordide des escroqueries ? Lorsque la chaîne repart brutale, perfide, après neuf minutes de pause seulement, les hurlements jaillissent de tous les coins de l’atelier : “ Holà, c’est pas l’heure ! Encore une minute ! … Salauds ! ” Des cris, des caoutchoucs qui volent en tous sens les conversations interrompues, les groupes qui s’égaillent en hâte. Mais la minute est volée, tout le monde reprend, personne ne veut couler, se trouver décalé, empoisonné pendant une demi-heure à retrouver sa place normale. Pourtant, elle nous manque, cette minute. Elle nous fait mal. Mal au mot interrompu. Mal au sandwich inachevé. Mal à la question restée sans réponse. Une minute. On nous a volé une minute. C’est celle-là précisément qui nous aurait reposés, et elle est perdue à jamais. Parfois, quand même, leur mauvais coup ne marche pas : trop de fatigue, trop d’humiliation. Cette minute-là, ils ne l’auront pas, nous ne nous la laisserons pas voler : au lieu de retomber, le vacarme de la colère s’enfle, tout l’atelier bourdonne. Ça hurle de plus en plus, et trois ou quatre audacieux finissent par courir au début de la chaîne, coupent le courant, font arrêter à nouveau. Les chefs accourent, s’agitent pour la forme, brandissent leur montre. Le temps de la discussion, la minute contestée s’est écoulée, en douce. Cette fois, c’est nous qui l’avons eu ! La chaîne repart sans contestation. Nous avons défendu notre temps de pause, nous nous sentons tellement mieux reposés ! Petite victoire. Il y a même des sourires sur la chaîne ». Robert Linhart, L’Etabli (1978).

Illusion de l’économie, économie de l’illusion

« Les économistes ont une singulière manière de procéder. Il n’y a pour eux que deux sortes d’institutions, celle de l’art et celles de la nature. Les institutions de la féodalité sont des institutions artificielles, celles de la bourgeoisie sont des institutions naturelles. Ils ressemblent en ceci aux théologiens qui, eux aussi, établissent deux sortes de religions. Toute religion qui n’est pas la leur est une invention des hommes, tandis que leur propre religion est une émanation de Dieu. Ainsi il y a eu de l’histoire, maintenant il n’y en a plus. »

Karl Marx,  Misère de la philosophie (1847) in Le Capital, Livre I, note 32.

Panorama des salaires minima du groupe PSA

Dans son rapport financier 2011, le Groupe PSA  affiche son ambition sociale et dit placer  « l’humain au coeur de la performance ».

Pour illustrer sa bonne volonté, PSA compare le salaire minimum  qui prévaut dans ses filiales à celui que pratiquent les pays concernés.

Le tableau ci-dessus nous apprend qu’un salarié français reçoit au moins 28% de plus que le Smic, tandis qu’en Chine,  un salarié est assuré de percevoir 2,13 fois le smic local.

Je présume qu’il n’est pas habituel qu’une multinationale divulgue l’éventail des rémunérations qu’elle propose à ses salariés, mais tout à son envie de montrer patte blanche, le Groupe PSA délivre un message qui ne colle pas avec celui qui accompagne ses projets récents de restructuration.

En effet, PSA présente toujours le coût du travail dans une économie mondialisée comme une donnée naturelle, un fait climatique indépendant de la volonté des hommes.

Or, PSA n’est pas une entreprise quelconque, ballottée par la houle du vaste marché mondial, mais une multinationale qui dispose d’une marge de manoeuvre pour optimiser ses salaires, comme le prix des transactions inter-filiales.

Lorsque PSA n’accorde à ses salariés autrichiens et anglais que le minimum syndical (100% du salaire plancher légal) et concède aux salariés brésiliens deux fois le salaire minimum local, PSA n’exprime rien d’autre que la nature politique du salaire, en France comme ailleurs.

A trop se défendre contre le reproche de négliger sa main d’oeuvre, la multinationale montre qu’elle n’est pas sans influence sur la loi d’airain des salaires, d’après laquelle les rémunérations se fixeraient à l’intersection de l’offre et de la demande mondiale de travail.

On aimerait placer tous les salaires ci-dessus sur une échelle parallèle à celle des productivités internationales, afin d’enrichir notre connaissance des avantages comparatifs et d’évaluer jusqu’à quel point PSA place la performance au coeur de l’humain.

L’intérêt privé voit avec les pieds

En 1842, les nombreux vols de bois auxquels conduit le paupérisme rural en Allemagne incitent le journaliste Karl Marx à s’intéresser à l’économie.

Dans ce passage, corrosif mais sociologique, l’auteur invite à ne pas confondre intérêt général et intérêt particulier:

« L’âme étriquée, endurcie, stupide et égoïste de l’intérêt ne voit qu’un point, celui où elle est lésée, tout comme l’homme rustre, parce qu’un passant lui a marché sur ses pieds, tient cette créature pour la plus infâme et la plus abjecte qui soit au monde. Cet homme fait de ses pieds les yeux qui lui permettent de voir et de juger ; il fait du seul point où le passant est en contact avec lui, le point unique où l’être de cet homme est en contact avec le monde. Or, un homme peut fort bien me marcher sur les pieds sans, pour cela, cesser d’être un homme honnête, voire excellent. Vous ne devez pas plus juger les hommes avec vos pieds qu’avec les yeux de votre intérêt privé. L’intérêt privé fait de la seule sphère où un homme se heurte à  un autre dans un conflit, la sphère vitale de cet homme. L’intérêt privé fait de la loi un chasseur de rats qui veut détruire la vermine, car, n’étant pas un spécialiste de sciences naturelles, il ne voit dans les rats que de la vermine. Mais l’Etat doit voir dans un malfaiteur forestier plus que celui qui commet un méfait contre le bois, plus qu’un ennemi du bois. Chacun de ses citoyens ne dépend-il pas de lui par mille nerfs vitaux et peut-il couper tous ces nerfs sous prétexte que ce citoyen-là a lui-même coupé un seul nerf de son propre chef ? L’Etat doit donc également voir dans chaque malfaiteur forestier un homme, un membre vivant dont les veines transportent son propre sang, un soldat capable de défendre la patrie, un témoin dont la voix doit valoir devant le tribunal, un membre de la commune qui doit revêtir des fonctions publiques, un père de famille dont l’existence est sacrée, et, par-dessus tout, un citoyen. L’Etat ne doit pas exclure à  la légère un de ses membres de toutes ces attributions, car, en faisant d’un citoyen un criminel, l’Etat s’ampute chaque fois lui-même« . Karl Marx, Rheinische Zeitung, n°303, 30 octobre 1842.

Le Robinson économique

« Dans son article relatif au livre de Karl Menger, Böhm-Bawerk admet que les « sujets économiques » de la nouvelle école ne sont rien d’autre que des atomes de la société. La nouvelle école a pour tâche de « destituer les méthodes historiques et organiques en tant que méthodes souveraines d’investigation des sciences sociales et de réinstaurer la méthode atomistique. Ici le point de départ de l’analyse n’est pas tel membre particulier d’une société donnée, dans ses rapports sociaux avec ses semblables, mais « l’atome » isolé, le Robinson économique. C’est dans cet esprit que Böhm-Bawerk choisit ses exemples pour exposer ses vues. « Un homme se trouve près d’une source d’où jaillit en abondance une excellente eau potable » (…). Puis il fait défiler: un voyageur dans le désert, un agriculteur isolé du monde entier, un colon « dans sa cabane isolée au milieu de la forêt vierge », etc. On trouve chez Karl Menger des exemples du même genre: « Les habitants d’une forêt vierge », « les habitants d’une oasis », « un individu atteint de myopie sur une île déserte », « un agriculteur travaillant isolément’, etc ».

Nicolas Boukharine, L’économie politique du rentier-Critique de l’économie marginaliste, 1914.

La mondialisation n’est pas un fétiche

Fétichiser la mondialisation, c’est la concevoir comme un un fait de nature, c’est ne pas distinguer les rapports sociaux derrière la circulation des capitaux et des marchandises, c’est lui prêter un comportement humain, se sacrifier pour elle mais aussi la fuir en fétichisant la Nation ou le local.

Voici l’extrait d’un entretien paru en 2011 sur le site de l’Iresmo (Institut de Recherche, d’Etude et de Formation sur le Syndicalisme et les Mouvements sociaux), dans lequel le sociologue Alain Bihr  tente de  remettre la mondialisation sur ses pieds:

On présente souvent la mondialisation de l’économie comme un phénomène récent. Cela vous semble-t-il exact ? Quel est l’enjeu d’une telle analyse ?

A.B : En fait la « mondialisation » de l’économie ne date pas de ces dernières décennies. Dans l’introduction générale d’une œuvre en cours, dont le premier volet est paru sous le titre La préhistoire du capital (Editions Page 2, Lausanne, 2006), j’ai rappelé (car la littérature historique sur la question est déjà abondante) que la  « mondialisation » débute à la fin du XVe siècle, avec l’expansion commerciale et coloniale de l’Europe occidentale qu’inaugurent ce qu’on nomme habituellement « les grandes découvertes ». Processus qui va permettre de parachever en Europe occidentale la formation des rapports capitalistes de production dans le mouvement même par lequel elle va se subordonner les Amériques, l’Afrique et, dans une moindre mesure, l’Asie, en les constituant en périphéries de son développement. Autrement dit, la « mondialisation » n’est pas le point d’arrivée du capitalisme, mais bien son point de départ, ce n’en pas le résultat mais la condition de possibilité qu’il n’a fait, depuis lors, qu’étendre et approfondir tout en en modifiant bien évidemment les formes. Ainsi, la formation des Etats-nations et la constitution d’un système mondial des Etats-nations, à partir du XVIIe siècle et jusqu’au cours du XXe siècle, sont-elles intégralement le fruit de cette « mondialisation ». C’est la méconnaissance de ce fait qui crée l’illusion que la « mondialisation » ne débuterait que dans les années 1970-1980 lorsque s’amorce la transnationalisation du capitalisme, alors que ce n’en est tout au plus qu’une nouvelle période.

(…) Une deuxième transformation importante me paraît constituée par l’actuelle transnationalisation du capitalisme qui tend à intégrer de plus en plus les Etats-nations, anciens ou plus récents, dans des systèmes continentaux d’Etats. Dans la mesure où l’Etat, certes produit de la lutte des classes, rétroagit nécessairement sur les classes en lutte (différemment de l’une à l’autre) et participe donc aussi à la production et à la reproduction des classes sociales, c’est désormais à ce niveau, celui des systèmes continentaux d’Etats, que les rapports de classes et les classes sociales elles-mêmes se définissent et se constituent et qu’il convient par conséquent de les analyser et non plus au niveau des Etats-nations pris isolément. Mais le passage d’un niveau à l’autre, du national au transnational, est inégalement accompli entre les classes : la bourgeoisie possède manifestement quelques longueurs d’avance sur toutes les autres classes dans un mouvement dont elle a pris l’initiative et qu’elle a su conduire dans le sens de ses intérêts sous le couvert et par l’intermédiaire des politiques néolibérales. Elle ne serait pas la classe dominante sans cela ! Quant au prolétariat, notamment au centre du système capitaliste mondial, par le biais de ses organisations notamment syndicales, il reste encore par trop attaché à et prisonnier du cadre national. En continuant à s’y maintenir et à y circonscrire ses luttes, il se condamne à l’impuissance.

Une conférence tonique et limpide d’Alain Bihr à propos du « Fétichisme dans le Capital », est disponible ici.

Libéralisme ou démocratie

« Le pivot du modèle libéral n’est pas l’’autodétermination démocratique des citoyens rassemblés pour délibérer, mais l’’imposition des normes de l’’État de droit à une société fondée sur l’’économie, censée assurer l’’intérêt commun conçu comme étant essentiellement apolitique, en satisfaisant les attentes de bonheur des particuliers qui participent activement à la production.» Jürgen Habermas. Droit et Démocratie (1997).

Les Apple Stores paupérisent leurs salariés

Aux Etats-Unis, les vendeurs d’Apple perçoivent un salaire  très en deçà de leur productivité. En moyenne, ces employés sont payés 25 000 dollars par an, soit 12,02 dollars de l’heure, un taux horaire qui dépasse d’un dollar  le seuil de pauvreté salarial américain.

Constatant que le chiffre d’affaires par employé s’élève à 473 000 dollars, le New York Times s’étonne qu’Apple paie si mal ses collaborateurs. Un tel décalage n’est pas sans rappeler l’étude du Cepremap qui souligne  « l’hyperproductivité » des salariés de la grande distribution ou des centres d’appels. Cela se vérifie pour Apple, puisqu’en France, un Apple Store génère 30 000 euros au m2 par an, soit deux fois plus qu’un hypermarché classique.

Aux Etats-Unis, les magasins Apple obtiennent un chiffre d’affaires par unité de surface 20 fois supérieur à la moyenne des autres commerces. Bien sur, pour évaluer correctement la part des revenus qui revient aux salariés d’Apple il faut s’intéresser au partage de la valeur ajoutée produite. De ce côté, Apple se débouille bien:

-en 2007, un Ipod vendu 300 dollars procure  80 dollars de profits à Apple. 30 dollars reviennent à la distribution.

-Une étude plus récente  montre que l’entreprise collecte 30% de la valeur d’un Ipad, soit deux fois plus que la part attribuée aux frais de distribution.

Beaucoup des emplois en question sont occupés par des jeunes diplômés qui n’ont pas trouvé mieux, surtout en temps de crise. Pourtant, ils contestent de plus en plus leurs conditions de travail, aux Etats-Unis, en Europe et ailleurs.

Vive la nouvelle économie.

Marx 2.0

« This idea of labour being hidden in things, and the value of things arising from the labour congealed inside them, is an unexpectedly powerful explanatory tool in the digital world. Take Facebook. Part of its success comes from the fact that people feel that they and their children are safe spending time there, that it is a place you go to interact with other people but is not fundamentally risky or sleazy in the way new technologies are often perceived to be – that VHS, for instance, was when it was launched on the market. But the perception that Facebook is, maybe the best word would be ‘hygienic’, is sustained by tens of thousands of hours of badly paid labour on the part of the people in the developing world who work for companies hired to scan for offensive images and who are, according to the one Moroccan man who went on the record to complain about it, paid a dollar an hour for doing so. That’s a perfect example of surplus value: huge amounts of poorly paid menial work creating the hygienic image of a company which, when it launches on the stock market later this year, hopes to be worth $100 billion.

When you start looking for this mechanism at work in the contemporary world you see it everywhere, often in the form of surplus value being created by you, the customer or client of a company. Online check-in and bag drop at airports, for example. Online check-in is a process which should genuinely increase the efficiency of the airport experience, thereby costing you less time: time you can spend doing other things, some of them economically useful to you. But what the airlines do is employ so few people to supervise the bag drop-off that there’s no time-saving at all for the customer. When you look, you see that because airlines have to employ more people to supervise the non-online-checked-in customers – otherwise the planes wouldn’t leave on time – the non-checked-in queues move far more quickly. They’re transferring their inefficiency to the customer, but what they’re also doing is transferring the labour to you and accumulating the surplus value themselves. It happens over and over again. Every time you deal with a phone menu or interactive voicemail service, you’re donating your surplus value to the people you’re dealing with. Marx’s model is constantly asking us to see the labour encoded in the things and transactions all around us. »

John Lanchester. Marx at 193 (avril 2012).

Une science remarquable

L’économie politique est une science remarquable. Les difficultés et les désaccords y commencent dès le premier pas, dès qu’on se pose cette question très élémentaire : Quel est au juste l’objet de cette science ?

Le simple ouvrier, qui n’a qu’une idée tout à fait vague de ce que l’économie politique enseigne, attribuera son incertitude à l’insuffisance de sa propre culture générale. En l’occurrence, cependant, il partage en un sens son infortune avec beaucoup de savants et d’intellectuels qui écrivent de volumineux ouvrages et donnent dans les universités des cours à la jeunesse étudiante sur l’économie politique.

Aussi incroyable que cela puisse paraître, c’est pourtant un fait que la plupart des spécialistes d’économie politique n’ont qu’une notion très confuse du véritable objet de leur savoir. (…)

Rosa Luxembourg, Introduction à l’économie politique (1925).

Carlos Ghosn moins généreux que Henry Ford

Le PDG de Renault, Carlos Ghosn, a annoncé son intention de vendre des automobiles « ultra low cost » aux pays émergents. Il a fait cette déclaration à Tanger le 10 février dernier, le jour où il inaugurait l’usine d’où sortiront les monospace Renault à bas coût.

Au Maroc, la main d’oeuvre de Renault bénéficiera de « salaires ajustés à une production low cost« , c’est-à-dire le salaire minimum local, fixé à 240 euros par mois.

A ce taux, un ouvrier tangérois devra travailler plus d’un an pour se procurer une automobile premier prix (3000 euros) et plus de quatre ans s’il veut acquérir le monospace Lodgy qu’il produit lui même.

Comme nous sommes loin de l’époque où Henri Ford payait ses ouvriers 120 dollars par mois, ce qui leur permettait, en 1914,  d’acquérir  la fameuse « Ford T » en trois mois de labeur.

Soyons juste, Renault offre des extra à ses ouvriers:

Au chapitre des bonus : la cantine gratuite, la complémentaire santé en plus du régime obligatoire, le transport en minibus, une ristourne d’au moins 9% sur l’achat d’une voiture et des conditions de crédit auto facilitées.

Toutefois, on aurait pu s’attendre à plus de générosité de la part du constructeur automobile.

En effet, il y a un siècle, une Ford T sortait des chaînes de montage toutes les 90 minutes. A Tanger, on produira un véhicule toutes les deux minutes.

DG

Nathalie Arthaud, internationale for ever

Poursuivons notre tour d’horizon électoral, sur le thème de l’économie internationale,  avec Lutte Ouvrière (LO),  dont la candidate à l’élection présidentielle est Nathalie Arthaud.

Grâce à un tweet de Protectionnisme, je découvre un texte limpide et vibrant de l’organisation trotskyste qui condamne le protectionnisme et la démondialisation, dans la plus fidèle tradition marxiste.

Dans mes jeunes années, j’aurais signé ce texte sans hésiter. Je n’aurai donc pas la main lourde avec les ultimes représentants de la (belle) tradition internationaliste.

Cependant, livrons nous à notre tour à un exercice de fidélité, mais à base de droit d’inventaire et de dépassement.

LO condamne le protectionnisme au nom de deux idées:

  • Le progrès économique: « Aujourd’hui, alors que l’économie est cent fois plus mondialisée qu’elle ne l’était à l’époque de Marx, il est inepte et réactionnaire de proposer un repli national« .
  • Le progrès moral de l’humanité: « comme pour les socialistes au début du XXe siècle, c’est aussi pour nous un progrès si l’industrie se développe en Chine, en Inde ou au Vietnam. Parce que cela renforce et élargit la classe ouvrière, et que ces prolétaires sont des alliés futurs des travailleurs de France, des États-Unis ou d’ailleurs » (…) « Nous fondons nos espoirs d’une société meilleure dans la lutte internationale des travailleurs et c’est la perspective dans laquelle nous nous plaçons« .

Tout cela est bel et bon, mais comme disait le vieux Lénine, faire de la politique c’est apporter des solutions pratiques à des problèmes pratiques.

Or, sur les deux plans, LO s’égare.

  • A l’époque de Marx, le rapprochement des économies s’effectuait par le truchement d’une réduction massive des coûts de transports (navires à vapeur, réseaux ferrovaires). La révolution des moyens de locomotion était si impressionnante qu’il fallut deux guerres mondiales pour mettre un terme à la première mondialisation car le protectionnisme de la fin du XIXième ne ralentit même pas les échanges commerciaux. A l’heure actuelle, rien de tel. Les gains de productivité dans les transports sont inférieurs à ceux que l’on peut observer ailleurs dans l’économie. De nos jours, la mondialisation repose beaucoup plus sur des décisions de politique économique (accords de libre-échange bilatéraux ou multilatéraux, libéralisation des activité de réseaux). De ce fait, le choix n’est pas entre l’autarcie et le grand marché mondial, mais entre plus ou moins de commerce international. Questionner le libre-échange est légitime et ne doit pas effrayer les amis du monde.
  • Paradoxalement, les deux vagues de mondialisation ont séparé les peuples. Prenez  deux terriens au hasard et cherchez l’origine de leurs écarts de revenu. En 1820, l’essentiel des différences s’expliquait par l’appartenance de classe. Deux siècles plus tard, c’est le lieux de naissance qui compte et qu’on le veuille ou non, un ouvrier du Doubs n’a pas forcément les mêmes intérêts immédiats que celui de Shangaï.

Alors que faire? comme disait l’autre.

Et bien, il faut sortir du faux dilemme libre-échange/protectionnisme en proposant un renouvellement de l’Etat Providence, chose dont Marx ne voulait pas à l’intérieur des frontières, et dont LO ne veut pas plus entre pays.

Réfléchir à de plus justes échanges internationaux, à des compensations et à des réglementations revient à étendre la notion de protection sociale.

Les nationalistes refuseront cette perspective puisque pour eux le protectionnisme est une fin en soi  ou un simple instrument de riposte commerciale. Les libre-échangistes cyniques n’en voudront pas non plus, puisque pour eux, la mondialisation sert à démoraliser Billancourt.

LO a raison de vouloir préserver la division internationale du travail et d’y voir les prémisses d’une humanité plus consciente d’elle même. Mais sans règles du jeu, ici et maintenant,  le pire pourrait naître de la concurrence injuste et toujours faussée.

DG