Cinq idées de Marx qui justifient un anniversaire

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Karl Marx est né jour pour jour il y a 200 ans.

Les hommages affluent du monde entier, mais pas pour les mêmes raisons.

Les pays émergents célèbrent le jeune Marx, et particulièrement l’auteur du Manifeste du Parti communiste (1848) qui prédisait l’extension de la modernité capitaliste à toute la planète. Au moment où la Chine retrouve le rang économique qui était le sien à l’époque du Manifeste, Marx est vu comme le prophète d’une revanche annoncée.

Dans les pays riches, on s’intéresse beaucoup plus au « dernier » Marx. On met à l’honneur le Livre I du Capital qui contient une description saisissante des cycles de l’argent et de la marchandise. On revisite également ses réflexions et ses engagements militants contre  le colonialisme et le racisme, qui le conduisirent non loin de certaines approches contemporaines dite de genre ou post-coloniales.

A l’heure où les conceptions les plus réactionnaires (sexisme, eugénisme, racisme culturel…) reviennent en force et où la social-démocratie ne se donne même plus la peine de le lire (Piketty), la radicalité de Marx est toujours une ressource.

Illustrons sa pertinence à partir de cinq idées-force.

  • Le mode de production capitaliste est inséparable du commerce et de la finance

Marx aborde le capitalisme financier dans le livre III du Capital.  Il  rejette fermement la thèse apologétique d’après laquelle le capital commercial et financier dériveraient de la production, alors qu’ils résultent uniquement de la forme capitaliste du mode de production, dont la base essentielle est la circulation des marchandises et de l’argent.

En effet, avant que le capital ne s’empare de la production, la fortune monétaire se concentraient dans les mains de commerçants ou de banquiers. Dès lors que le mode de production devient capitaliste, le commerçant ou le banquier ne sont plus les acteurs par excellence du capital, ils se voient dépouillés de leur autonomie et de leur prédominance antérieures. La marchandise et l’argent sont au service de la production capitaliste qui n’est crée que pour être vendue sur un marché à un prix supérieur au coût de production en capital constant et variable.

Comme le précise Marx, « si à la veille de l’avènement du capitalisme, le commerce domine l’industrie, dans la société moderne, c’est l’inverse qui se produit » . La production domine le commerce au sens où le capitalisme doit par nécessité produire à une échelle constamment élargie, de sorte que le producteur devient marchand et produit directement pour le commerce de gros.

Le mode de production capitaliste exerce également des effets d’entrainements sur le système de crédit et sur la monnaie, par exemple en incitant à la spécialisation des capitalistes bancaires. En retour, le secteur financier permet de réduire les frais de transactions, d’accéder à un marché centralisé du capital (Bourses) et  pousse les actionnaires à confier le travail de direction et de surveillance des opérations productives à des managers.

En 1916, Lénine approfondira la thèse du bloc organique capital industriel-marchand-financier  et développera dans l‘Impérialisme, stade suprême du capitalisme l’idée selon laquelle les monopoles financiers (de nature bancaire)  et industriels ont fusionné et sont dirigés par une oligarchie financière.

Pour Marx comme pour Lénine, le renversement du capitalisme conduira à la suppression des sphères commerciales et  financières telles que nous les connaissons. On ne peut conserver le capitalisme sans la finance, ni supprimer la finance sans supprimer le capitalisme.

  • Le capitalisme repose sur une idéologie qui plonge les capitalistes dans l’illusion

Marx qualifie le profit de rejeton imaginaire du capital total avancé (Livre III, Coût et profit). Cette expression traduit l’illusion démiurgique dans laquelle les propriétaires tombent volontiers lorsqu’ils déduisent du fait qu’il avancent les fonds en capital constant(équipements productifs, matières premières) et variable (salaires qui permettent d’acheter la force ouvrière), l’idée que le capital est seul créateur de richesse.

Certes, les capitalistes savent bien que des hommes peinent à la tâche, mais comme ce travail est devenu une catégorie du capital qui a vocation a être valorisé et que le fruit du travail ouvrier est la propriété des capitalistes, ces derniers s’imaginent que le profit résulte du seul facteur capital. Il en découle une tendance à traiter la main d’oeuvre comme de la matière inerte à rationaliser: on économise sur les salaires comme si on économisait sur des matières premières ou du capital fixe….sans concevoir que seul le travail humain est créateur de richesse. Cette illusion du capital vis-à-vis de lui même accentue la tendance à l’accumulation indéfinie, quitte à détruire la santé des travailleurs…et à faire chuter le taux de profit.

  • Sans la baisse tendancielle du taux de profit, il n’est pas possible de comprendre la dynamique du capitalisme

Marx a consacré une part importante du Capital à démontrer que le rendement du capital total ne résisterait pas à l’éviction des hommes de la production.

Marx n’a de cesse d’expliquer que le seul facteur de production qui coûte est le capital (ce travail mort) et que les entreprises sont dans l’obligation de multiplier les moyens d’en diminuer le prix ou d’en économiser l’usage, que ce soit grâce aux économies d’échelle, au progrès technique,  aux délocalisations… ou au  recyclage des déchets de la production.

Il existe trois manières d’interpréter la thèse de la baisse tendancielle du taux de profit.

-La première manière, fort mauvaise, consiste à espérer que le taux de profit va baisser, puis à attendre l’auto-destruction automatique du système. Marx lui même, à travers ses propres calculs, n’a jamais observé cette tendance, mais constaté une stabilité sur trente ans.

-La deuxième manière consiste à pousser le système dans ses ultimes retranchements pour accélérer sa fin. C’est ce que Marx entreprit lorsqu’il afficha en 1848  son soutien au libre-échange, non pas parce que le BFMTV de l’époque lui avait claironné l’idée, mais tout simplement pour accentuer la mauvaise pente du capitalisme à la surproduction, à l’exploitation du travail et à la concentration des entreprises. Dans les décennies suivantes, Marx se montra plus prudent. Il prit notamment position en faveur du mouvement indépendantiste irlandais et préconisa de protéger l’économie irlandaise de la concurrence britannique derrière des tarifs douaniers.

-La troisième manière  consiste à conserver l’idée de Marx selon laquelle seul le travail humain produit des richesses et à en tirer une clé d’interprétation des mouvements d’accélération ou de décélération du système. Par exemple, il n’est pas possible de comprendre la forte décennie de croissance de l’économie américaine au cours des années 90 sans avoir à l’esprit le rôle des contre-tendances à la baisse du taux de profit: importations de composants industriels à moindre coût, développement des marchés financiers, innovations, hausse de la durée du temps de travail…

  • Si le partage du travail n’existait pas, le capitalisme l’inventerait

Les milieux conservateurs sont très rétifs à l’idée d’un partage volontariste du temps de travail pour lutter contre le chômage. Les plus chagrins vont même jusqu’à regretter que les salariés travaillent moins longtemps au nom de la valeur morale et éducative du travail.

L’une des thèses les plus intéressante de Marx consiste à montrer que le capitalisme pratique lui même un partage assez brutal du travail, avec d’un côté, des salariés en hyperactivité, et d’un autre côté, une armée de réserve au chômage ou bien en sous-emploi.

Le schéma ci-dessous illustre la raisonnement de Marx à ce sujet.

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Contrairement à l’opinion courante, Marx n’explique pas le chômage par la présence d’un excès de main d’oeuvre qui résulterait de la hausse de la natalité ou de l’immigration. En effet, à ses yeux, l’offre de travail a tendance à se régler sur la demande et ce sont les lois internes de la production capitaliste, sans cesse renouvelant les techniques de production et cherchant à limiter les frais salariaux, qui entraînent la stagnation du volume horaire global de travail. Grosso modo, Marx considère que la production augmente au rythme de la productivité horaire du travail, de sorte que l’intensification de l’exploitation de la main d’oeuvre (via la hausse de la durée du temps de travail, ou la course à la productivité) est l’explication de la permanence du sous emploi et du chômage…qui à son tour réagit sur les salariés occupés en les incitant à accepter leurs mauvaises conditions de travail.

  • Le capitalisme a un genre

L’observation des conditions apocalyptiques dans lesquelles le capitalisme industriel s’est développé en Angleterre et en Allemagne conduit Marx à repérer l’influence des stéréotypes de genre préexistant au capitalisme.

En effet, quand ils embauchent des ouvriers, les capitalistes recrutent des chefs de famille auxquels ils versent de quoi entretenir leur force de travail mais aussi leur famille. Quand l’emploi de machines permet d’employer de la main d’oeuvre sans grande force musculaire,  le caractère conservateur de la norme salariale facilite l’emploi de femmes et de mineurs (quatre journées de travail ont remplacé une seule et leur prix a baissé en proportion de l’excès de surtravail de quatre sur le travail d’un seul) et transforme l’ouvrier, qui cherche à améliorer un peu l’ordinaire, en « marchand d’esclaves » qui vend « femme et enfants« . (Le Capital,  I, 15,3).

Ainsi donc, l’exploitation capitaliste a tiré profit de la famille traditionnelle et même accentué son autoritarisme.

Au cours de recherches ultérieures, et sous l’influence d’Engels, Marx sera amené à conclure que le capitalisme industriel a besoin de pousser jusqu’à la caricature les rôles sociaux liés au genre, assignant notamment aux femmes des tâches productives qui reconduisent des préjugés qui étaient beaucoup moins prégnants dans les sociétés anciennes.

Appelant de ses voeux une diminution drastique du temps de travail, la salarisation des femmes à égalité de conditions avec les hommes, la généralisation de l’enseignement technique et rejetant l’hypocrisie et la rigidité des normes familiales bourgeoises, Marx ne séparait pas l’émancipation économique de l’émancipation des stéréotypes de « race » ou de genre.

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Dette et exploitation sont les deux moteurs du capitalisme américain

Le capitalisme américain continue de dominer le monde alors que l’efficacité de ses méthodes de production décline depuis 20 ans. Le maintien d’un haut niveau de rentabilité actionnariale s’acquiert au prix d’un endettement qui finance les 2/3 du besoin en capital productif et d’une baisse spectaculaire de la part des salaires dans la valeur ajoutée.

Ce constat découle de l’observation des ratios usuels qu’on utilise pour évaluer le rendement du capital financier et économique.

Mais avant cela, un rapide détour théorique s’impose.

Dans une économie capitaliste, la possession des moyens inanimés de production fait l’objet d’un monopole par une classe qui, le plus souvent, délègue la marche et la supervision des entreprises à des managers rémunérés. Les propriétaires des outils de production évaluent le rendement de leurs capitaux financiers par comparaison entre le résultat de l’activité productive et la valeur des fonds propres dont ils dotent les entreprises.

On formalise ce calcul grâce au concept de rentabilité financière, dont la décomposition mathématique fait intervenir 3 ratios :

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  • Taux de marge nette : profit après impôts et charges d’intérêts par dollar de chiffre d’affaires.
  • Rotation de l’actif: approximation de la productivité apparente du capital productif (à taux d’intégration de la production constant)
  • Coefficient d’endettement: Mais qu’est-ce que le coefficient d’endettement a à voir avec la rentabilité financière? C’est très simple : moins l’actif économique exige de fonds propres, parce qu’on développe l’endettement, plus les actionnaires reçoive de profit par dollar investi. Actif économique/Capitaux propres= (Capitaux propres+Dette)/Capitaux propres= 1+ Dette/Capitaux propres

La multiplication l’efficacité du capital donne un ratio très intéressant (marge/actifs productifs), qui désigne le Taux de profit économique des entreprises, soit le profit que rend chaque dollar investi dans un actif productif. Ce taux intéresse l’entrepreneur, bien évidemment, mais aussi les établissements de crédits qui y trouvent un information quant à la viabilité de l’entreprise.

Les graphiques ci-dessous illustrent l’évolution des ratios mentionnés plus haut, aux Etats-Unis depuis 1964 (source ici).

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Taux de marge nette, rendement par action, rotation des actifs et levier financier aux Etats-Unis entre 1963 et 2014 (The inverstor’s field guide, Juillet 2014)

Après avoir analysé l’évolution de la rentabilité financière sur toute la période, on décomposera celle-ci en trois sous-périodes significatives.

1964-2014 : la profitabilité financière augmente grâce à la dette

La rentabilité financière a globalement progressé de 30%, et cela en dépit d’une moindre efficacité économique du capital.  Le capitalisme américain apparaît solide du point de vue de l’actionnaire, mais c’est au prix de l’exploitation par les Etats-Unis d’une position financière hégémonique qui leur permet de s’endetter avec une relative insouciance.

  • Variation du taux de profit financier= +30%

= Variation de la marge nette (0%)+ Variation  de l’efficacité du capital (-20%) + Variation de « l’effet de levier » ou coefficient d’endettement (+ 50%).

  • Variation relative du taux de profit économique= -20%

=Variation de la marge nette (0%)+ Variation de l’efficacité du capital (-20%)

Période 1 (1964-1980): Le crépuscule de l’âge d’or

Au cours de cette première sous-période, le taux de profit économique augmente malgré la diminution du taux de marge. Ceci est rendu possible par l’amélioration de l’efficacité du capital.

De plus, la forte hausse de l’endettement procure aux propriétaires un rendement financier supérieur au rendement économique.

  •  Variation  du taux de profit financier= + 35%

=Variation de l’effet de levier (+ 25%) + Variation de l’efficacité du capital (+ 25%) +Variation de la marge nette (-15%)

  • Variation  du taux de profit économique= +10%

Période 2 (1980-2001): la crise marxiste

L’entrée des Etats-Unis dans l’ère néolibérale à partir de la fin des années soixante-dix s’effectue dans un contexte d’effondrement du rendement du capital financier en raison de l’extinction simultanée des deux moteurs du taux de profit : l’efficacité du capital et le taux de marge nette.

Certes, la marge brute augmente (une offensive conservatrice contre les syndicats ca sert à ça…) mais comme l’endettement augmente dans un contexte désinflationniste et de taux d’intérêt réels élevés (cf graphique ci-dessous) ceci finit par déborder la hausse de la marge brute.

  •  Variation relative du taux de profit financier= -80%

= Variation relative de l’effet de levier (+ 20%)+ variation de la marge nette (75%) + Variation relative de l’efficacité du capital (-25%)

  •  Variation relative du taux de profit économique= -100%

 

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A partir de 1995,  la situation se stabilise. L’efficacité du capital cesse de diminuer, ce qui autorise les entreprises à réinvestir sans crainte de dégrader leur taux de profit économique, du moins jusqu’à ce qu’une crise classique de surracumulation survienne en 2000.

Période 3 (2001-2014): sortie de crise et crise de sortie de crise 

Après le trou d’air de 2001, le rendement financier se rétablit promptement:

  • Variation du taux de profit financier+340%

=Variation relative de l’effet de levier (0%)+Variation relative de la marge nette (+ 350%) + Variation relative de l’efficacité du capital (+10%)

Trois causes rendent possible cette évolution : l’austérité salariale, qui permet aux marges de retrouver leur niveau de 1968; la baisse des taxes sur les bénéfices et le coup d’arrêt à l’érosion de l’efficacité productive du capital.

Ces deux phénomènes expliquent le rebond du taux de profit économique:

  • Variation relative du taux de profit économique : +360%

La récession de 2009, qui trouve son origine dans les contradictions de l’hégémonie financière américaine, semble surmontée.

Cependant, la préservation des rendements financiers alors que l’efficacité productive ne décolle pas, repose sur une déformation du partage de la valeur ajoutée qui ne saurait se prolonger indéfiniment.

 

 

Les mauvaises blagues de Natixis sur le capitalisme et sur Marx

Le service de recherche économique de Natixis dirigé par Patrick Artus a pour fonction immédiate de produire de jolis graphiques et pour horizon politique de désespérer Billancourt.

Habituellement, il poursuit ce second objectif en répétant que les salaires et les « charges sociales » sont trop élevés pour la qualité du travail effectué et que nous finirons tous comme en Grèce.

De temps en temps, « Natixis recherche » se déguise en brochure de la France insoumise et prétend que si l’hiver arrive c’est parce que, parfois, la dynamique du capitalisme est implacable et que c’est ainsi. C’est ce qui vient de se passer le 2 février avec la livraison N°130 de la revue Flash Economie intitulée  » La dynamique du capitalisme est aujourd’hui bien celle qu’avait prévue Marx ».

Je me propose ici de présenter la thèse de Natixis et d’en montrer les contradictions vis-à-vis d’elle même, de la théorie marxiste et de la réalité.

  • La thèse de Natixis: le capitalisme d’aujourd’hui est inefficace, donc il se réfugie dans la violence sociale et la spéculation

Natixis prétend que les capitalistes des pays de l’OCDE freinent les salaires et spéculent allègrement sur les marchés boursiers ou immobiliers pour compenser la baisse de l’efficacité économique du capital.

Le schéma ci-dessous résume la narration de Natixis.

 

natixis1

  • Natixis prétend que le capitalisme s’essouffle…et montre graphiquement le contraire

Natixis nous dit que le capitalisme périclite et, curieusement, produit des graphiques qui contredisent sa thèse.

Cela saute aux yeux lorsqu’on observe l’évolution de la productivité globale des facteurs de production (PGF), qui mesure l’efficacité de la combinaison productive (produire plus avec moins de capital et de travail) et celle de la productivité du capital.

PGF1

Pour que le taux de profit diminue, il faudrait que la PGF décline. Or ce n’est pas le cas depuis 20 ans (+15%).

 

Par ailleurs,  Natixis prétend observer une baisse de la productivité du capital, tout en proposant un graphique (1b) qui exprime l’inverse.

natixis2

En effet, le ratio capital/PIB (l’inverse de la productivité du capital) est identique en 2017 en 2007 et en 1997. Il n’existe donc pas, sur la période considérée, de tendance à l’essoufflement de l’efficacité productive des entreprises. C’est la raison pour laquelle, la forte baisse des années 2009 et 2010, bien qu’elle mette six ans pour être résorbée, n’est que conjoncturelle.

La stabilité de l’efficacité du capital apparaît ailleurs dans l’article, de manière implicite, lorsque l’on compare les graphiques 2 et 3.

natixis3

natixis4.PNG

Les deux graphiques présentent l’évolution du profit non distribué des entreprises rapporté à deux choses différentes.

Dans le graphique 2, on rapporte le profit au capital engagé dans la production (c’est le « rendement du capital productif »). Dans le graphique 3, on le rapporte à la production (on parle de « taux de marge »).

Ne constatez vous pas que ces deux courbes se superposent exactement?

Ce phénomène découle de la stabilité de l’efficacité du capital, car si la production et le capital ne progressaient pas au même rythme, il n’y aurait aucune raison pour que le rendement du capital productif et le taux de marge soient synchrone.

  • Le capitalisme se porte bien et ses « excès » sont inexcusables

Le bricolage théorique de Natixis  est saisissant:

-Affirmer que le capitalisme est malade, pour une raison dont on nous montre par la suite, à l’aide d’un graphique,  qu’elle n’existe pas, tout en expliquant que finalement, le taux de profit a augmenté de 30% entre 1996 et 2018 (graphique 2).

-Prétendre que le taux de profit baisserait sans austérité salariale (quitte à culpabiliser les salariés…) alors que l’enjeu est pour les entreprises de s’assurer que leur profitabilité continue d’augmenter au même rythme.

-Présenter la financiarisation du capitalisme comme un produit de sa crise récente, alors qu’il s’agit d’une caractéristique structurelle qui pousse à ce que les entreprises génèrent un taux de profit en croissance.

Sortons de ce méli-mélo pour approcher de la réalité des faits :

-Le taux de profit continue d’augmenter, et l’efficacité de la combinaison productive en reste un moteur essentiel.

-Si les capitalistes sont implacables avec le salariat, c’est parce que dans une économie de plus en plus dérégulée tous les coups sont permis et que les syndicats sont durablement affaiblis.

Par cet article, Natixis a rendu un bien mauvais service à l’économie politique et à l’édification de ses lecteurs.

Si Natixis respectait ses propres données, cette organisation délivrerait un message bien différent : oui, les capitalistes ont les moyens de modifier certaines pratiques dans le domaine de la redistribution des richesses ou de la spéculation financière, non les salariés ne se tireraient pas une balle dans le pieds en se mobilisant pour de plus justes conditions de travail, car la dynamique actuelle du capitalisme n’excuse pas les coups inutiles  qui sont portés au droit social dans tous les pays de l’OCDE.

DG

 

 

La France est l’homme malade du capitalisme européen

 

capital8

Pourquoi le Medef n’est-il jamais content?

Pourquoi le programme quinquennal d’Emmanuel Macron est-il une liste longue comme le bras de mesures destinées à favoriser les entreprises et les « premiers de cordée »?

La raison est simple: le capitalisme français est le moins rentable d’Europe.

5,4%: tel est le taux de profit actuel des entreprises du secteur non financier qui résident sur le sol français, contre 12,5% en Allemagne, 12,8% au Royaume-Uni, 8,8% en Suède ou encore 9,7% en Autriche.

Comment obtient-on ces chiffres?

Il suffit de collecter sur le site OECD.stat [1] les données qui permettent de calculer le taux de profit en appliquant le bon vieux ratio que propose Karl Marx dans le Capital [2]:

Taux de profit=Profit net/ Capital total avancé

Avec

  • Profit net = Excédent net d’exploitation =Excédent brut d’exploitation – consommation de capital fixe (amortissements)

  et

  • Capital total avancé =consommations intermédiaires + consommation en capital fixe+ salaires

Autre manière de formuler : capital total avancé= capital détruit intégralement ou partiellement pour produire une marchandise (« capital constant« [3]) + capital variable (valeur de la force ouvrière : les salaires)

Les résultats obtenus sont éloquents…

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Comment expliquer la contre performance des entreprises françaises?

Très probablement parce que la main d’oeuvre française est encore protégée par un droit social efficace, ce qui se traduit en langage marxiste par un taux d’exploitation de la main d’oeuvre assez faible.  Rappelons que le taux d’exploitation (ou « taux de plus-value ») désigne ce que chaque euro investi dans la masse  salariale rapporte en profit net, ce qui correspond au ratio profit net/ salaires [4].

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On voit bien que la France est nettement surpassée par ses partenaires européens, en particulier par l’Allemagne et les pays de l’Est.

Une dernière pour la route: en 1999, le taux d’exploitation des entreprises allemandes était de 34,8%, contre 26% en France. Entre 1999 et 2017, l’écart franco-allemand a été multiplié par trois (41,4 vs 18,2%) et le taux français a chuté de 30%

A la vue de ces données, on ne peut qu’anticiper la poursuite de la litanie des « réformes » néolibérales, qui visent à comprimer le coût du travail pour regagner des « marges de compétitivité », qu’il s’agisse de diminuer les « charges » sociales des entreprises, de relever la durée du travail (à salaire égal) ou de flexibiliser le droit du licenciement.

Bien sur, le rétablissement du taux de profit ne passe pas obligatoirement par un mauvais quart d’heure social, (quid de l’innovation, de l’amélioration du climat social dans les entreprises ou des économies d’énergie? ). Mais de tout cela, on n’entend guère parler…

150 ans après sa publication, le Capital n’a pas pris une ride.

 

Denis Gouaux

Notes

[1] Les données sont tirées du site http://stats.oecd.org/   onglet :  Annual national accounts , puis ligne 14A dans Detailed non financial sector accounts). Les données sont exprimées en monnaie courante, ce qui correspond aux exigences du taux de profit marxiste.

Voici ce que l’on obtient, dans le cas de la France.

capital13

Application: Taux de profit 2016= (365008-228064)/(1533258+228064+749791)=0,054

[2] Une légende tenace, que l’on retrouve dans une multitude de manuels ou de travaux d’économistes marxistes, stipule  que Marx calculerait le taux de profit en rapportant le profit à la totalité du capital fixe investi dans l’entreprise. Or, Marx est très clair sur ce point: seul compte le capital matériel consommé, c’est à dire celui qui a été détruit ou transformé et , de ce fait, a transmis sa valeur aux marchandises qu’il permet de réaliser. Cela comprend l’usure du capital fixe (sur la période choisie pour estimer le taux de profit) ainsi que les consommations intermédiaires (matières premières détruites dans le procès de production ou intégrées dans le produit final).  On lit dans le chapitre 9 du Livre I : « Sous le nom de capital constant avancé pour la production de la valeur nous ne comprenons jamais que la valeur des moyens consommés dans le cours de la production« . Marx précise que si l’on voulait compter la valeur totale des équipements (machines, bâtiments…), il faudrait la compter doublement, « du côté de la valeur avancée et du côté du produit obtenu« .

[3] Marx explique la distinction capital variable/capital constant dans le du Livre I du Capital. Le capital variable (salaires) est variable car il ajoute de la valeur aux instruments de production qu’il utilise; le capital constant (consommations productives) est dit constant car il ne fait que transmettre sa valeur au produit final.

[4]  Petit rappel d’économie marxiste: le taux d’exploitation apparaît en décomposant l’expression du taux de profit

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Si les entreprises françaises ne parviennent pas à dégager beaucoup de profit c’est parce que le numérateur de l’expression développée du taux de profit (profit net/salaires), dit aussi « taux d’exploitation de la main d’oeuvre » est inférieur de moitié au taux européen (38%s

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Marx et la finance prophète

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« L’institution des sociétés par action représente la négation de l'industrie capitaliste privée sur la base même du système capitaliste et détruit l'industrie privée dans la mesure où elle s'étend et envahit de nouveaux secteurs de la production. Au demeurant, le crédit permet au capitaliste individuel, ou à celui qui se fait passer comme tel, de disposer de manière absolue, dans certaines limites, du capital et de la propriété appartenant à autrui, donc du travail d'autrui. (…) Ici disparaissent toutes les normes, toutes les justifications encore plus ou moins valables dans le cadre de la production capitaliste: c'est la propriété sociale, non la sienne, que le marchand en gros risque en spéculant. Non moins absurde paraît désormais l'affirmation selon laquelle le capital tire son origine de l'épargne, puisque le spéculateur exige précisément que d'autres économisent pour lui.(…).

Par sa nature ambivalente, le système de crédit tend, d'une part, à développer l'élément moteur de la production capitaliste-l'enrichissement par l'exploitation du travail d'autrui-pour l'ériger en un pur et colossal système de jeux et de tripotages, et à restreindre toujours davantage le petit nombre de ceux qui exploitent la richesse sociale; d'autre part, à constituer la forme de transition vers un nouveau mode de production. C'est précisément cette ambivalence qui confère aux principaux porte-parole du crédit, de Law jusqu'à Isaac Pereire, ce caractère plaisamment hybride d'escrocs et de prophètes."

K. Marx. Le Capital. Livre III. Le rôle du crédit dans la production capitaliste.

Marx contre le protectionnisme bourgeois

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« Le bourgeois dit : sur le plan intérieur, la théorie des valeurs d’échange conservera naturellement toute sa validité ; la majorité de la nation restera une simple « valeur d’échange », une « marchandise », une marchandise qui doit elle-même chercher preneur, qui n’est pas vendue mais se vend elle-même. Vis-à-vis de vous autres, prolétaires, et même entre nous, nous nous considérons mutuellement comme des valeurs d’échange, et la loi du trafic universel demeure valable. Mais à l’égard des autres nations, nous devons suspendre la loi. En tant que nation, nous ne pouvons pas nous vendre à d’autres. Du fait que la majorité des nations, « sans souci » des « conditions politiques des nations », est livrée aux lois du commerce, cette proposition n’a d’autre sens que celui-ci : nous autres, bourgeois allemands, nous ne voulons pas être exploités par le bourgeois anglais comme vous autres, prolétaires allemands, êtes exploités par nous, et comme nous nous exploitons à notre tour mutuellement. Nous ne voulons pas nous mettre à la merci de ces mêmes lois des valeurs d’échange auxquelles nous vous livrons. Nous ne voulons plus reconnaître à l’extérieur les lois économiques que nous reconnaissons à l’intérieur.

Que veut donc le philistin allemand ? À l’intérieur, il veut être un bourgeois, un exploiteur, mais il refuse d’être exploité par rapport à l’extérieur. Par rapport à l’extérieur, il se pose orgueilleusement en « nation » et affirme : je ne me soumets pas aux lois de la concurrence, cela est contraire à ma dignité nationale ; comme nation, je suis un être au-dessus du trafic sordide.

La nationalité du travailleur n’est pas française, anglaise, allemande, elle est le travail, le libre esclavage, le trafic de soi-même. Son gouvernement n’est pas français, anglais, allemand, c’est le capital. L’air qu’il respire chez lui n’est pas l’air français, anglais, allemand, c’est l’air des usines. Le sol qui lui appartient n’est pas le sol français, anglais, allemand, c’est quelques pieds sous la terre.

A l’intérieur, l’argent est la patrie de l’industriel. Et le philistin allemand veut que les lois de la concurrence, de la valeur d’échange, du commerce, perdent leur puissance aux barrières de son pays ? Il ne veut accepter la puissance de la société bourgeoise que dans la mesure où il y va de son intérêt, de l’intérêt de sa classe ? Il ne veut pas se sacrifier à une puissance à laquelle il veut en sacrifier d’autres, et se sacrifie lui-même dans son propre pays ? Il veut se montrer et être traité à l’extérieur comme un être différent de ce qu’il est et fait lui-même à l’intérieur ? Il veut maintenir la cause et supprimer une de ses conséquences ?

Nous lui prouverons que le trafic de soi-même à l’intérieur entraîne nécessairement le trafic à l’extérieur ; que l’on ne peut éviter que la concurrence, qui au-dedans est sa force, ne devienne au-dehors sa faiblesse ; que l’Etat qu’il soumet au-dedans à la société bourgeoise ne peut le préserver au-dehors de l’action de la société bourgeoise.

Pris individuellement, le bourgeois lutte contre les autres, mais en tant que classe, les bourgeois ont un intérêt commun, et cette solidarité, que l’on voit se tourner au-dedans contre le prolétariat, se tourne au-dehors contre les bourgeois des autres nations. C’est ce que le bourgeois appelle sa nationalité. […]

La tyrannie industrielle exercée par l’Angleterre sur le monde est le règne de l’industrie sur le monde. L’Angleterre nous domine parce que l’industrie nous domine. Nous ne pouvons nous libérer de l’Angleterre au-dehors qu’en nous libérant de l’industrie au-dedans. Nous ne pouvons anéantir sa domination et sa concurrence qu’en vainquant la concurrence à l’intérieur de nos frontières. L’Angleterre exerce sa puissance sur nous, parce que nous avons érigé l’industrie en puissance au-dessus de nous. […]

L’économie politique d’aujourd’hui part de l’état social de la concurrence. Le travail libre, c’est-à-dire l’esclavage indirect, celui qui se met en vente soi-même, en est le principe. Ses premiers axiomes sont la division du travail et la machine. Celles-ci ne peuvent cependant atteindre leur plus haut déploiement que dans les fabriques, ainsi que l’économie politique le reconnaît elle-même. L’économie politique actuelle part donc des fabriques, son principe créateur. Elle présuppose les conditions sociales présentes. Elle n’a donc pas besoin de s’étendre longuement sur la force manufacturière.

Si l’Ecole n’a pas donné un « développement scientifique » à la théorie des forces productives à côté de la théorie des valeurs d’échange et distincte d’elle, c’est parce qu’une telle séparation est une abstraction arbitraire, parce qu’elle est impossible et qu’elle doit se borner à des généralités, à des phrases. […]

Pour détruire l’éclat mystique qui transfigure la « force productive », il suffit de consulter la première statistique venue. Il y est question de force hydraulique, de force de la vapeur, de force humaine, de force de chevaux. Ce sont toutes des « forces productives ». Quelle grande estime pour l’homme que de le faire figurer comme « force » à côté du cheval, de la vapeur, de l’eau ! Dans le système actuel, si un dos rond, une luxation des os, un développement et un renforcement exclusifs de certains muscles, etc., te rendent plus productif (plus apte au travail), ton dos rond, ta luxation des membres, ton mouvement musculaire uniforme sont une force productive. Quand ton inintelligence est plus productive que ta féconde activité intellectuelle, ton inintelligence est une force productive, etc. Quand la monotonie d’une occupation te rend plus apte à cette même occupation, la monotonie est une force productive.

En vérité, le bourgeois, l’industriel tient-il à ce que l’ouvrier développe toutes ses facultés, qu’il mette en action sa capacité productive, qu’il ait lui-même une activité humaine, et pratique ainsi en même temps l’humain tout court ? […]

Belle appréciation de l’homme, qui rabaisse ce dernier au point d’en faire une « force » qui produit la richesse. Le bourgeois voit dans le prolétaire non l’homme, mais la force qui produit la richesse, force qu’il peut ensuite comparer à d’autres forces productives, à l’animal, à la machine, et selon que la comparaison lui est défavorable, la force détenue par un homme devra céder sa place à la force détenue par un animal ou une machine, l’homme jouissant alors toujours de l’honneur de figurer comme « force productive ».

Si je qualifie l’homme de « valeur d’échange », j’ai déjà énoncé que les conditions sociales l’ont transformé en une « chose ». Si je le traite de « force productive », je mets à la place du sujet réel un autre sujet, je lui substitue une autre personne : il existe désormais comme cause de la richesse, sans plus.

Toute la société humaine n’est plus qu’une machine pour créer la richesse. La cause n’est en aucune façon plus noble que l’effet. L’effet n’est plus que la cause ouvertement proclamée.

List raisonne comme s’il ne se souciait que des forces productives pour elles-mêmes, abstraction faite des vilaines valeurs d’échange.

Nous sommes éclairés sur la nature des « forces productives » actuelles par le simple fait que, dans la situation présente, la force productive ne consiste pas seulement à rendre le travail de l’homme plus efficace et à rendre les forces de la nature ou les forces sociales plus productives ; elle consiste tout autant dans le fait de rendre le travail moins cher ou moins productif pour le travailleur. La force productive est donc d’emblée déterminée par la valeur d’échange. » K. M (1845).

La gauche française change, pas les inégalités

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De temps en temps, L’OCDE s’intéresse aux inégalités sociales.

Tiré d’une étude récente, le graphique ci-dessus retrace l’évolution de la part des 1% les ménages les plus riches dans le revenu global avant impôts, parmi les pays industrialisés entre 1981 et 2012.

A priori, rien de bien nouveau: on voit les États-Unis et la Grande Bretagne tourner le dos aux classes moyennes et populaires, tandis que les Pays-Bas et le Danemark résistent à la vague inégalitaire.

Le cas français est original.

En 1981, notre société était médaille de bronze de l’inégalité, ex æquo avec l’Espagne, derrière l’Allemagne et la Suisse. C’était le temps jadis, celui où les États-Unis étaient plus égalitaires que le pays de Victor Hugo, où les socialistes parlaient de « changer la vie » dans leurs congrès et planchaient sur l’impôt sur la fortune, dans leurs ministères.

31 ans plus tard, la société française n’a point pourfendu les inégalités.

Cependant, il aura suffi qu’il échappe à l’intense polarisation des revenus qui a touché les autres nations (la France passe du 3ieme au 12ieme rang), pour que notre pays range son drapeau égalitaire.

Désormais les socialistes parlent de  » redressement dans la justice » dans leurs congrès et planchent sur la suppression de la prime pour l’emploi, dans leurs ministères.

A défaut de combattre les inégalités, nous exportons nos meilleurs experts dans ce domaine, tel Thomas Piketty, que l’on s’arrache aux États-Unis.

Comble de l’ironie, alors que la gauche française s’entiche du « socialisme de l’offre » , l’OCDEnous apprend que l’enrichissement des 1% les plus riches aux États-Unis s’est accompagné d’une augmentation moins forte du niveau de vie qu’en France, pour les 99% restant.

Marx et le fantasme du capitalisme

L’erreur fondamentale de Marx a été de conclure sur la base de ces avancées, à la possibilité d’un nouvel ordre social supérieur (le Communisme), d’un ordre qui non seulement maintiendrait, mais aussi réaliserait la spirale productive perpétuellement en excès, laquelle, dans le capitalisme, en raison de sa contradiction ou de son obstacle constitutif, est continuellement déjouée par les crises économiques socialement destructrices (…) Marx n’a pas compris que l’obstacle ou l’antagonisme intrinsèque – la « condition d’impossibilité » du plein déploiement des forces productives – était simultanément sa « condition de possibilité » (…) C’est ainsi qu’en un sens les critiques du Communisme étaient fondées à dénoncer le caractère impossible et fantasmatique du communisme marxiste. Mais en un sens seulement, car ils n’ont pas vu combien le communisme marxiste, cette idée d’une société fondée sur une pure productivité extérieure à la structure du Capital, était un  fantasme constitutif du capitalisme lui même : sa transgression  essentielle sous sa forme la plus pure.  Cela aura été un fantasme idéologique au sens le plus strict que celui de maintenir l’idée d’une productivité générée par le capitalisme, mais débarrassée des « obstacles » et des antagonismes qui étaient – comme la triste expérience du « capitalisme réellement existant » le démontre – le seul cadre possible pour qu’existe matériellement et réellement  une société fondée sur la productivité exponentielle permanente.

Slavoj Zizek, Fragile absolu, in Zizek, Marxisme et psychanalyse (Ronan de Calan et Raoul Moati), PUF, 2012.

L’impérialisme, stade infantile du capitalisme

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Dans Pour en finir avec le concept d’impérialisme, Alain Bihr propose une relecture critique des thèses de Rosa Luxembourg et de Lénine à propos de l’économie mondiale au début du XXième siècle.

On sait que Lénine concevait l’impérialisme, avec son cortège de violences, de pillages des ressources naturelles et de monopoles protectionnistes,  comme le stade suprême du capitalisme. Alain Bihr n’y voit qu’un stade inférieur du capitalisme mondial, destiné à être dépassé via la décolonisation et la fragmentation internationale des processus productifs.

Dans un style très clair, l’auteur renoue avec l’approche de Marx, qui ne réduisait pas l’économie mondiale à l’horizon vers lequel s’exportent marchandises et capitaux excédentaires, mais plutôt comme la condition, et la limite,  de la production du capital, dans le cadre de la division internationale du travail.

 

Baisse tendancielle du taux de salaire aux Etats-Unis?

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Business Insider (07/08/2013) attire l’attention sur le déclin de la part des salaires dans le PIB américain.

Tombée à 44% du PIB, la part des salaires  a perdu 10 points en 40 ans.

On observe que les deux récessions des années 70 et de 2000 ont entraîné à chaque fois un retournement brutal en défaveur des salariés.  D’où la nécessité d’endetter les ménages afin qu’ils continuent à consommer…avec les conséquences que l’on sait.

Cette tendance, qui semble inexorable,  traduit-elle une difficulté structurelle du capitalisme américain?

Le dernier survey que l’OCDE a consacré à ce pays, sur lequel on reviendra dans un prochain billet, souligne le ralentissement de l’innovation et de la productivité globale des facteurs.

Dans ce contexte, le taux de profit  ne se maintiendrait qu’au prix d’une stagnation des salaires, hormis les très hautes rémunérations qui continuent de défrayer la chronique.

Le BigMac ne nourrit plus son homme

De nombreux salariés de McDonalds sont en grève aux Etats-Unis. Relativement inédit, le mouvement pose la question des bas salaires dans ce pays.

La situation est plutôt pathétique. D’un côté,  nous avons des salariés très mal payés, qui, selon le New York Times, ont un pouvoir d’achat équivalent à celui des années 50.  D’un autre côté, nous avons des employeurs et des analystes raffinés (Forbes) qui prédisent le remplacement des hommes par des équipements informatiques ou des robots, si les revendications aboutissent.

En exigeant le doublement de leur rémunération (15 dollars de l’heure contre 7, 25 actuellement), les employés de McDonalds demandent-ils la Lune?

Une intéressante étude sur les conditions de rémunération qui prévalent dans cette entreprise (Ashenfelter 2012) vient à propos.

Elle nous apprend que, depuis 10 ans, le plus tranquillement du monde, McDonalds paupérise ses salariés américains

Plus précisément, le graphique ci-dessous (The Economist) montre que le nombre de Big Macs qu’il est possible de s’acheter aux Etats-Unis en travaillant une heure chez McDonalds (Big Macs per hours worked) a diminué de près de 20% entre 2000 et 2011.

A l’argument « si-vous-augmentez-les-salaires-les-prix-vont-augmenter », l’étude répond que cela fait belle lurette que les salaires ne suivent plus le prix du BigMac.

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Pour les économistes, ce phénomène traduit une hausse du prix réel du hamburger, c’est-à-dire du temps de travail nécessaire pour se l’acheter.

A l’heure actuelle, il faut travailler 25 minutes dans un McDo américain pour s’offrir un BigMac.

Les méthodes de travail étant hautement standardisées, on pourrait s’attendre à ce que le prix réel d’un Big Mac soit assez proche à travers le monde.

Il n’en est rien: le prix réel du hamburger est 4 à 8 fois plus élevé en Afrique du Sud ou en Inde, par rapport aux Etats-Unis.

La confection d’un hamburger prend-elle huit fois plus de temps à New Delhi qu’à New York?

A l’évidence, non. Ainsi donc, non contente de réduire le pouvoir d’achat de ses salariés aux Etats-Unis, la multinationale McDonalds profite à plein des écarts de développement en faisant réaliser un service identique à des salariés dont elle différencie les rémunérations en fonction du contexte local.

Un jour, peut être proche, les salariés américains de McDonalds seront remplacés par des machines.

A moyen terme, ce serait une bonne chose pour l’économie, mais que nous devions  attendre pour cela que les employeurs n’aient plus les mains libres pour dégrader les conditions de vie de leurs salariés, parce que ces derniers ont fini par se rebiffer, en dit long sur la nature profonde du système.

Capital is back

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Dans leur papier intitulé Capital is back: wealth income ratios in rich countries 1870-2010, Thomas Piketty et Gabriel Zuckman montrent que la valeur des patrimoines privés (matériels et financiers), relativement au revenu national des grands pays industrialisés, est en train de retrouver la confortable position qui était la sienne avant le premier conflit mondial.

Sous l’effet des largesses fiscales, des bulles financières  et du ralentissement du taux de croissance économique, le capital retrouve une prééminence qu’il avait perdu entre 1914 et 1950.

Comme le montre le graphique ci-dessus, extrait de l’article des auteurs, la France n’est pas en reste.  Encore un petit effort, et le pays disposera d’une richesse privée plus de 6 fois supérieures à sa production annuelle, comme aux riches heures de la fin du XIXième siècle.

Les auteurs en tirent un enseignement: si la globalisation, via la concurrence fiscale, empêche les Etats de prélever plus de ressources sur le capital pour réduire les inégalités, alors la contestation des oligarchies et de la globalisation s’accentuera.

Dans le même ordre d’idée, on lira avec intérêt le papier de Paul Krugman (Sympathy for the Luddites), dans lequel le Prix Nobel s’inquiète de la persistance du chômage et préconise l’instauration d’un revenu garanti financé sur les revenus du capital:

« So what is the answer? If the picture I’ve drawn is at all right, the only way we could have anything resembling a middle-class society — a society in which ordinary citizens have a reasonable assurance of maintaining a decent life as long as they work hard and play by the rules — would be by having a strong social safety net, one that guarantees not just health care but a minimum income, too. And with an ever-rising share of income going to capital rather than labor, that safety net would have to be paid for to an important extent via taxes on profits and/or investment income ».

« Comment l’ordre mondial actuel engendre une pauvreté extrême et massive »

Parcourant L’Idée de justice, ouvrage d’Amartya Sen, je découvre le nom d’un philosophe allemand, Thomas Pogge, qui figure, dit l’auteur,  à l’avant-scène du combat planétaire pour les droits humains. On trouvera sur le site Raison-Publique.fr un article de Pogge, intitulé Droits de l’homme et pauvreté dans le monde (2010), qui nous changera du néoconservatisme et du social-compassionnalisme ambiants.

Syndicalisme et mondialisation

Quand le développement de l’industrie aura atteint son apogée et que sur le marché mondial commencera pour le capital la phase descendante, la lutte syndicale deviendra difficile : parce que les conjonctures objectives du marché seront défavorables à la force de travail, la demande de force de travail augmentant plus lentement et l’offre plus rapidement, que ce n’est le cas aujourd’hui ; parce que le capital lui-même, pour se dédommager des pertes subies sur le marché mondial, s’efforcera de réduire la part du produit revenant aux ouvriers.  (…) L’ Angleterre nous offre déjà l’exemple de ce qu’est le début du deuxième stade du mouvement syndical. À ce stade la lutte se réduit nécessairement de plus en plus à la simple défense des droits acquis, et même celle-ci devient de plus en plus difficile.  Rosa Luxembourg, Réforme sociale ou révolution ? (1899)

Le sens du mot « économie »

« C’est comme une anesthésie progressive : on pourrait se lover dans la torpeur du néant et voir passer les mois — les années peut-être, pourquoi pas ? Avec toujours les mêmes échanges de mots, les gestes habituels, l’attente du casse-croûte du matin, puis l’attente de la cantine, puis l’attente du casse-croûte de l’après-midi, puis l’attente de cinq heures du soir. De compte à rebours en compte à rebours, la Journée finit toujours par passer. Quand on a supporté le choc du début, le vrai péril est là. L’engourdissement. Oublier jusqu’aux raisons de sa propre présence ici. Se satisfaire de ce miracle : survivre. S’habituer. On s’habitue à tout, paraît-il. Se laisser couler dans la masse. Amortir les chocs. Eviter les à-coups, prendre garde à tout ce qui dérange. Négocier avec sa fatigue. Chercher refuge dans une sous-vie. La tentation…

On se concentre sur les petites choses. Un détail infime occupe une matinée. Y aura-t-il du poisson à la cantine ? Ou du poulet en sauce ? Jamais autant qu’à l’usine je n’avais perçu avec autant d’acuité le sens du mot “ économie ”. Economie de gestes ; Economie de paroles. Economie de désirs. Cette mesure intime de la quantité finie d’énergie que chacun porte en lui, et que l’usine pompe, et qu’il faut maintenant compter si l’on veut en retenir une minuscule fraction, ne pas être complètement vidé. Tiens, à la pause de trois heures, j’irai donner un journal à Sadok et discuter de ce qui se passe chez Gravier. Et puis, non. Aujourd’hui, je suis trop fatigué. L’escalier à descendre, un autre à monter, le retour en se pressant. Un autre jour. Ou à la sortie. Cet après-midi, je ne me sens pas capable de dilapider mes dix minutes de pause.

D’autres, assis autour de moi, le regard vide, font-ils le même calcul : aller au bout de l’atelier parler à Untel ou lui emprunter une cigarette ? aller chercher une limonade au distributeur automatique du deuxième étage ? On soupèse. Economie. Citroën mesure à la seconde près les gestes qu’il nous extorque. Nous mesurons au mouvement près notre fatigue.

Comment aurais-je pu imaginer que l’on pût me voler une minute, et que ce vol me blesserait aussi douloureusement que la plus sordide des escroqueries ? Lorsque la chaîne repart brutale, perfide, après neuf minutes de pause seulement, les hurlements jaillissent de tous les coins de l’atelier : “ Holà, c’est pas l’heure ! Encore une minute ! … Salauds ! ” Des cris, des caoutchoucs qui volent en tous sens les conversations interrompues, les groupes qui s’égaillent en hâte. Mais la minute est volée, tout le monde reprend, personne ne veut couler, se trouver décalé, empoisonné pendant une demi-heure à retrouver sa place normale. Pourtant, elle nous manque, cette minute. Elle nous fait mal. Mal au mot interrompu. Mal au sandwich inachevé. Mal à la question restée sans réponse. Une minute. On nous a volé une minute. C’est celle-là précisément qui nous aurait reposés, et elle est perdue à jamais. Parfois, quand même, leur mauvais coup ne marche pas : trop de fatigue, trop d’humiliation. Cette minute-là, ils ne l’auront pas, nous ne nous la laisserons pas voler : au lieu de retomber, le vacarme de la colère s’enfle, tout l’atelier bourdonne. Ça hurle de plus en plus, et trois ou quatre audacieux finissent par courir au début de la chaîne, coupent le courant, font arrêter à nouveau. Les chefs accourent, s’agitent pour la forme, brandissent leur montre. Le temps de la discussion, la minute contestée s’est écoulée, en douce. Cette fois, c’est nous qui l’avons eu ! La chaîne repart sans contestation. Nous avons défendu notre temps de pause, nous nous sentons tellement mieux reposés ! Petite victoire. Il y a même des sourires sur la chaîne ». Robert Linhart, L’Etabli (1978).

Quand Adam Smith, Karl Marx et Marcel Proust cherchaient un travail

« Durant l’hiver 1862-1863, particulièrement rigoureux, la situation matérielle des Marx, qui n’ont d’autres ressources que ce que leur verse parcimonieusement Engels, demeure critique (…). Karl envisage même de chercher un travail salarié. Il postule à un emploi de bureau aux chemins de fer, mais son écriture (peut-être, ce jour-là, volontairement? ) illisible fait capoter ce projet. Il en est soulagé. Ce sera son unique tentative en la matière. »

Jacques Attali. Karl Marx ou l’esprit du monde (2005).

« Adam Smith, le défenseur du libre échange, était le fils d’un employé des douanes et il se rendit lui-même, deux ans après la première édition de son grand ouvrage « La Richesse des Nations », à Édimbourg comme employé des douanes. Adam Smith obtint ce poste par l’intermédiaire du duc de Buccleuch, qui le lui procura pour le mettre au-dessus des besoins de la vie. Néanmoins il est hors de doute que les obligations que lui imposaient ses fonctions pesèrent lourdement sur l’esprit du grand investigateur. Et pourtant personne n’avait plus besoin de repos qu’Adam Smith, qui avoue lui-même qu’il produisait très-lentement. Il manquait absolument de la facilité de son ami Hume, dont les œuvres furent imprimées la plupart sur le manuscrit original. De fait Adam Smith n’a publié pendant les douze dernières années de sa vie, qu’il a passées à Édimbourg, aucun ouvrage nouveau, bien qu’il eût réuni de nombreux matériaux pour de nouveaux travaux. Il les fit même brûler. C’est un bonheur que ses notes sur sa Theory of moral sentiments, aient déjà été imprimées avant sa mort. Ainsi Adam Smith vivait dans le silence et la retraite à Édimbourg, remplissant consciencieusement ses fonctions, mais perdu pour le monde et ses progrès. Son revenu lui suffit pour acquérir une petite bibliothèque qui fut dispersée entre ses parents après sa mort. »

Arthur de Studnitz (1876).

Pour le plaisir, ajoutons à la rubrique art,  travail et santé l’éphémère carrière de Marcel Proust comme bibliothécaire à la Mazarine:

« En 1895, Proust passa un concours, ouvert afin de suppléer à trois postes vacants, et il fut choisi avec le rang de troisième (et dernier). Pendant les quatre mois qui suivirent, de temps en temps, quand l’envie lui en prenait et quand sa santé semblait lui permettre l’effort, et (ce qui était rare, en effet) quand il n’était pas absent en vacances, il apparaissait pour un brin de causette avec ses collègues occupés mais aimables, et pour feuilleter les livres du Cardinal. Les livres, toutefois, étaient poussiéreux; et lorsqu’il se retrouvait sur le quai Conti, allant à la rencontre de son ami Lucien Daudet, il sortait de sa poche un pulvérisateur afin de combattre les ravages de la journée en aspirant un nuage de vapeur d’eucalyptus. Ses collègues, Paul Marais, spécialiste des incunables, et Alfred Franklin, bibliothécaire en chef, le jugèrent gentil mais tout à fait inutile » (…) En 1899 eut lieu une inspection à la bibliothèque; il parut bizarre que l’un des trois attachés honoraires non rétribués n’eût pas mis les pieds à la bibliothèque depuis de nombreuses années; et le 14 février 1900, Marcel Proust reçut l’ordre catégorique de retourner immédiatement à son travail. Il s’en abstint; le 1er mars, on considéra qu’il avait donné sa démission, et c’est ainsi que s’acheva cette carrière fantomatique de bibliothécaire. »

G. D Painter. Marcel Proust (1992).

La globalisation selon Rosa

« Mais existe-t-il en réalité quelque chose qui soit l’économie d’un peuple ? C’est ce que nous devons nous demander. Les peuples ont-ils donc chacun leur propre vie économique particulière et close sur elle-même ? L’expression d’ « économie nationale » est employée avec une particulière prédilection en Allemagne; tournons donc nos regards vers l’Allemagne.

Les mains des ouvrières et ouvriers allemands produisent chaque année dans l’agriculture et l’industrie une énorme quantité de biens de consommation de toutes sortes. Tous ces biens sont-ils produits pour la propre consommation de la population du Reich allemand ? Nous savons qu’une partie très importante et chaque année plus grande des produits allemands est exportée pour d’autres peuples, vers d’autres pays et d’autres continents. Les produits sidérurgiques allemands vont vers divers pays voisins d’Europe et aussi vers l’Amérique du Sud et l’Australie : le cuir et les objets en cuir vont vers tous les États européens; les objets en verre, le sucre, les gants vont vers l’Angleterre; les fourrures vers la France, l’Angleterre, l’Autriche-Hongrie; le colorant alizarine vers l’Angleterre, les États-Unis, l’Inde; des scories servant d’engrais aux Pays-Bas, à l’Autriche-Hongrie; le coke va vers la France; la houille vers l’Autriche, la Belgique, les Pays Bas, la Suisse; les câbles électriques vers l’Angleterre, la Suède, la Belgique; les jouets vers les États-Unis; la bière allemande, l’indigo, l’aniline et d’autres colorants à base de goudron, les médicaments allemands, la cellulose, les objets en or, les bas, les étoffes et vêtements de laine et de coton, les rails de chemin de fer sont expédiés dans presque tous les pays commerçants du monde.

Mais inversement, le travail du peuple allemand dépend à chaque étape, dans sa consommation quotidienne, des produits de pays et de peuples étrangers. Notre pain est fait avec des céréales russes, notre viande provient du bétail hongrois, danois, russe; le riz que nous consommons vient des Indes orientales ou d’Amérique du Nord; le tabac, des Indes néerlandaises ou du Brésil; nous recevons notre cacao d’Afrique occidentale, le poivre, de l’Inde, le saindoux, des États-Unis. le thé, de la Chine, les fruits, d’Italie, d’Espagne et des États-Unis, le café, du Brésil, d’Amérique centrale ou des Indes néerlandaises; les extraits de viande nous proviennent d’Uruguay, les œufs de Russie, de Hongrie et de Bulgarie; les cigares de Cuba, les montres de Suisse, les vins mousseux de France, les peaux d’Argentine, le duvet de Chine, la soie d’Italie et de France, le lin et le chanvre de Russie, le coton des États-Unis, des Indes, d’Égypte, la laine fine d’Angleterre; le jute des Indes; le malt d’Autriche-Hongrie; la graine de lin d’Argentine; certaines sortes de houille d’Angleterre; la lignite d’Autriche; le salpêtre du Chili; le bois de Quebracho; pour son tannin, d’Argentine; les bois de construction de Russie; les fibres pour la vannerie, du Portugal; le cuivre des États-Unis; l’étain de Londres, des Indes néerlandaises; le zinc d’Australie; l’aluminium d’Autriche-Hongrie et du Canada; l’amiante du Canada; l’asphalte et le marbre d’Italie; les pavés de Suède; le plomb de Belgique, des États-Unis, d’Australie; le graphite de Ceylan; la chaux d’Amérique et d’Algérie; l’iode du Chili, etc. »

Rosa Luxembourg , Introduction à l’économie politique (1925)