La France est l’homme malade du capitalisme européen

 

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Pourquoi le Medef n’est-il jamais content?

Pourquoi le programme quinquennal d’Emmanuel Macron est-il une liste longue comme le bras de mesures destinées à favoriser les entreprises et les « premiers de cordée »?

La raison est simple: le capitalisme français est le moins rentable d’Europe.

5,4%: tel est le taux de profit actuel des entreprises du secteur non financier qui résident sur le sol français, contre 12,5% en Allemagne, 12,8% au Royaume-Uni, 8,8% en Suède ou encore 9,7% en Autriche.

Comment obtient-on ces chiffres?

Il suffit de collecter sur le site OECD.stat [1] les données qui permettent de calculer le taux de profit en appliquant le bon vieux ratio que propose Karl Marx dans le Capital [2]:

Taux de profit=Profit net/ Capital total avancé

Avec

  • Profit net = Excédent net d’exploitation =Excédent brut d’exploitation – consommation de capital fixe (amortissements)

  et

  • Capital total avancé =consommations intermédiaires + consommation en capital fixe+ salaires

Autre manière de formuler : capital total avancé= capital détruit intégralement ou partiellement pour produire une marchandise (« capital constant« [3]) + capital variable (valeur de la force ouvrière : les salaires)

Les résultats obtenus sont éloquents…

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Comment expliquer la contre performance des entreprises françaises?

Très probablement parce que la main d’oeuvre française est encore protégée par un droit social efficace, ce qui se traduit en langage marxiste par un taux d’exploitation de la main d’oeuvre assez faible.  Rappelons que le taux d’exploitation (ou « taux de plus-value ») désigne ce que chaque euro investi dans la masse  salariale rapporte en profit net, ce qui correspond au ratio profit net/ salaires [4].

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On voit bien que la France est nettement surpassée par ses partenaires européens, en particulier par l’Allemagne et les pays de l’Est.

Une dernière pour la route: en 1999, le taux d’exploitation des entreprises allemandes était de 34,8%, contre 26% en France. Entre 1999 et 2017, l’écart franco-allemand a été multiplié par trois (41,4 vs 18,2%) et le taux français a chuté de 30%

A la vue de ces données, on ne peut qu’anticiper la poursuite de la litanie des « réformes » néolibérales, qui visent à comprimer le coût du travail pour regagner des « marges de compétitivité », qu’il s’agisse de diminuer les « charges » sociales des entreprises, de relever la durée du travail (à salaire égal) ou de flexibiliser le droit du licenciement.

Bien sur, le rétablissement du taux de profit ne passe pas obligatoirement par un mauvais quart d’heure social, (quid de l’innovation, de l’amélioration du climat social dans les entreprises ou des économies d’énergie? ). Mais de tout cela, on n’entend guère parler…

150 ans après sa publication, le Capital n’a pas pris une ride.

 

Denis Gouaux

Notes

[1] Les données sont tirées du site http://stats.oecd.org/   onglet :  Annual national accounts , puis ligne 14A dans Detailed non financial sector accounts). Les données sont exprimées en monnaie courante, ce qui correspond aux exigences du taux de profit marxiste.

Voici ce que l’on obtient, dans le cas de la France.

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Application: Taux de profit 2016= (365008-228064)/(1533258+228064+749791)=0,054

[2] Une légende tenace, que l’on retrouve dans une multitude de manuels ou de travaux d’économistes marxistes, stipule  que Marx calculerait le taux de profit en rapportant le profit à la totalité du capital fixe investi dans l’entreprise. Or, Marx est très clair sur ce point: seul compte le capital matériel consommé, c’est à dire celui qui a été détruit ou transformé et , de ce fait, a transmis sa valeur aux marchandises qu’il permet de réaliser. Cela comprend l’usure du capital fixe (sur la période choisie pour estimer le taux de profit) ainsi que les consommations intermédiaires (matières premières détruites dans le procès de production ou intégrées dans le produit final).  On lit dans le chapitre 9 du Livre I : « Sous le nom de capital constant avancé pour la production de la valeur nous ne comprenons jamais que la valeur des moyens consommés dans le cours de la production« . Marx précise que si l’on voulait compter la valeur totale des équipements (machines, bâtiments…), il faudrait la compter doublement, « du côté de la valeur avancée et du côté du produit obtenu« .

[3] Marx explique la distinction capital variable/capital constant dans le du Livre I du Capital. Le capital variable (salaires) est variable car il ajoute de la valeur aux instruments de production qu’il utilise; le capital constant (consommations productives) est dit constant car il ne fait que transmettre sa valeur au produit final.

[4]  Petit rappel d’économie marxiste: le taux d’exploitation apparaît en décomposant l’expression du taux de profit

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Si les entreprises françaises ne parviennent pas à dégager beaucoup de profit c’est parce que le numérateur de l’expression développée du taux de profit (profit net/salaires), dit aussi « taux d’exploitation de la main d’oeuvre » est inférieur de moitié au taux européen (38%s

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Marx et la finance prophète

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« L’institution des sociétés par action représente la négation de l'industrie capitaliste privée sur la base même du système capitaliste et détruit l'industrie privée dans la mesure où elle s'étend et envahit de nouveaux secteurs de la production. Au demeurant, le crédit permet au capitaliste individuel, ou à celui qui se fait passer comme tel, de disposer de manière absolue, dans certaines limites, du capital et de la propriété appartenant à autrui, donc du travail d'autrui. (…) Ici disparaissent toutes les normes, toutes les justifications encore plus ou moins valables dans le cadre de la production capitaliste: c'est la propriété sociale, non la sienne, que le marchand en gros risque en spéculant. Non moins absurde paraît désormais l'affirmation selon laquelle le capital tire son origine de l'épargne, puisque le spéculateur exige précisément que d'autres économisent pour lui.(…).

Par sa nature ambivalente, le système de crédit tend, d'une part, à développer l'élément moteur de la production capitaliste-l'enrichissement par l'exploitation du travail d'autrui-pour l'ériger en un pur et colossal système de jeux et de tripotages, et à restreindre toujours davantage le petit nombre de ceux qui exploitent la richesse sociale; d'autre part, à constituer la forme de transition vers un nouveau mode de production. C'est précisément cette ambivalence qui confère aux principaux porte-parole du crédit, de Law jusqu'à Isaac Pereire, ce caractère plaisamment hybride d'escrocs et de prophètes."

K. Marx. Le Capital. Livre III. Le rôle du crédit dans la production capitaliste.

Marx contre le protectionnisme bourgeois

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« Le bourgeois dit : sur le plan intérieur, la théorie des valeurs d’échange conservera naturellement toute sa validité ; la majorité de la nation restera une simple « valeur d’échange », une « marchandise », une marchandise qui doit elle-même chercher preneur, qui n’est pas vendue mais se vend elle-même. Vis-à-vis de vous autres, prolétaires, et même entre nous, nous nous considérons mutuellement comme des valeurs d’échange, et la loi du trafic universel demeure valable. Mais à l’égard des autres nations, nous devons suspendre la loi. En tant que nation, nous ne pouvons pas nous vendre à d’autres. Du fait que la majorité des nations, « sans souci » des « conditions politiques des nations », est livrée aux lois du commerce, cette proposition n’a d’autre sens que celui-ci : nous autres, bourgeois allemands, nous ne voulons pas être exploités par le bourgeois anglais comme vous autres, prolétaires allemands, êtes exploités par nous, et comme nous nous exploitons à notre tour mutuellement. Nous ne voulons pas nous mettre à la merci de ces mêmes lois des valeurs d’échange auxquelles nous vous livrons. Nous ne voulons plus reconnaître à l’extérieur les lois économiques que nous reconnaissons à l’intérieur.

Que veut donc le philistin allemand ? À l’intérieur, il veut être un bourgeois, un exploiteur, mais il refuse d’être exploité par rapport à l’extérieur. Par rapport à l’extérieur, il se pose orgueilleusement en « nation » et affirme : je ne me soumets pas aux lois de la concurrence, cela est contraire à ma dignité nationale ; comme nation, je suis un être au-dessus du trafic sordide.

La nationalité du travailleur n’est pas française, anglaise, allemande, elle est le travail, le libre esclavage, le trafic de soi-même. Son gouvernement n’est pas français, anglais, allemand, c’est le capital. L’air qu’il respire chez lui n’est pas l’air français, anglais, allemand, c’est l’air des usines. Le sol qui lui appartient n’est pas le sol français, anglais, allemand, c’est quelques pieds sous la terre.

A l’intérieur, l’argent est la patrie de l’industriel. Et le philistin allemand veut que les lois de la concurrence, de la valeur d’échange, du commerce, perdent leur puissance aux barrières de son pays ? Il ne veut accepter la puissance de la société bourgeoise que dans la mesure où il y va de son intérêt, de l’intérêt de sa classe ? Il ne veut pas se sacrifier à une puissance à laquelle il veut en sacrifier d’autres, et se sacrifie lui-même dans son propre pays ? Il veut se montrer et être traité à l’extérieur comme un être différent de ce qu’il est et fait lui-même à l’intérieur ? Il veut maintenir la cause et supprimer une de ses conséquences ?

Nous lui prouverons que le trafic de soi-même à l’intérieur entraîne nécessairement le trafic à l’extérieur ; que l’on ne peut éviter que la concurrence, qui au-dedans est sa force, ne devienne au-dehors sa faiblesse ; que l’Etat qu’il soumet au-dedans à la société bourgeoise ne peut le préserver au-dehors de l’action de la société bourgeoise.

Pris individuellement, le bourgeois lutte contre les autres, mais en tant que classe, les bourgeois ont un intérêt commun, et cette solidarité, que l’on voit se tourner au-dedans contre le prolétariat, se tourne au-dehors contre les bourgeois des autres nations. C’est ce que le bourgeois appelle sa nationalité. […]

La tyrannie industrielle exercée par l’Angleterre sur le monde est le règne de l’industrie sur le monde. L’Angleterre nous domine parce que l’industrie nous domine. Nous ne pouvons nous libérer de l’Angleterre au-dehors qu’en nous libérant de l’industrie au-dedans. Nous ne pouvons anéantir sa domination et sa concurrence qu’en vainquant la concurrence à l’intérieur de nos frontières. L’Angleterre exerce sa puissance sur nous, parce que nous avons érigé l’industrie en puissance au-dessus de nous. […]

L’économie politique d’aujourd’hui part de l’état social de la concurrence. Le travail libre, c’est-à-dire l’esclavage indirect, celui qui se met en vente soi-même, en est le principe. Ses premiers axiomes sont la division du travail et la machine. Celles-ci ne peuvent cependant atteindre leur plus haut déploiement que dans les fabriques, ainsi que l’économie politique le reconnaît elle-même. L’économie politique actuelle part donc des fabriques, son principe créateur. Elle présuppose les conditions sociales présentes. Elle n’a donc pas besoin de s’étendre longuement sur la force manufacturière.

Si l’Ecole n’a pas donné un « développement scientifique » à la théorie des forces productives à côté de la théorie des valeurs d’échange et distincte d’elle, c’est parce qu’une telle séparation est une abstraction arbitraire, parce qu’elle est impossible et qu’elle doit se borner à des généralités, à des phrases. […]

Pour détruire l’éclat mystique qui transfigure la « force productive », il suffit de consulter la première statistique venue. Il y est question de force hydraulique, de force de la vapeur, de force humaine, de force de chevaux. Ce sont toutes des « forces productives ». Quelle grande estime pour l’homme que de le faire figurer comme « force » à côté du cheval, de la vapeur, de l’eau ! Dans le système actuel, si un dos rond, une luxation des os, un développement et un renforcement exclusifs de certains muscles, etc., te rendent plus productif (plus apte au travail), ton dos rond, ta luxation des membres, ton mouvement musculaire uniforme sont une force productive. Quand ton inintelligence est plus productive que ta féconde activité intellectuelle, ton inintelligence est une force productive, etc. Quand la monotonie d’une occupation te rend plus apte à cette même occupation, la monotonie est une force productive.

En vérité, le bourgeois, l’industriel tient-il à ce que l’ouvrier développe toutes ses facultés, qu’il mette en action sa capacité productive, qu’il ait lui-même une activité humaine, et pratique ainsi en même temps l’humain tout court ? […]

Belle appréciation de l’homme, qui rabaisse ce dernier au point d’en faire une « force » qui produit la richesse. Le bourgeois voit dans le prolétaire non l’homme, mais la force qui produit la richesse, force qu’il peut ensuite comparer à d’autres forces productives, à l’animal, à la machine, et selon que la comparaison lui est défavorable, la force détenue par un homme devra céder sa place à la force détenue par un animal ou une machine, l’homme jouissant alors toujours de l’honneur de figurer comme « force productive ».

Si je qualifie l’homme de « valeur d’échange », j’ai déjà énoncé que les conditions sociales l’ont transformé en une « chose ». Si je le traite de « force productive », je mets à la place du sujet réel un autre sujet, je lui substitue une autre personne : il existe désormais comme cause de la richesse, sans plus.

Toute la société humaine n’est plus qu’une machine pour créer la richesse. La cause n’est en aucune façon plus noble que l’effet. L’effet n’est plus que la cause ouvertement proclamée.

List raisonne comme s’il ne se souciait que des forces productives pour elles-mêmes, abstraction faite des vilaines valeurs d’échange.

Nous sommes éclairés sur la nature des « forces productives » actuelles par le simple fait que, dans la situation présente, la force productive ne consiste pas seulement à rendre le travail de l’homme plus efficace et à rendre les forces de la nature ou les forces sociales plus productives ; elle consiste tout autant dans le fait de rendre le travail moins cher ou moins productif pour le travailleur. La force productive est donc d’emblée déterminée par la valeur d’échange. » K. M (1845).

La gauche française change, pas les inégalités

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De temps en temps, L’OCDE s’intéresse aux inégalités sociales.

Tiré d’une étude récente, le graphique ci-dessus retrace l’évolution de la part des 1% les ménages les plus riches dans le revenu global avant impôts, parmi les pays industrialisés entre 1981 et 2012.

A priori, rien de bien nouveau: on voit les États-Unis et la Grande Bretagne tourner le dos aux classes moyennes et populaires, tandis que les Pays-Bas et le Danemark résistent à la vague inégalitaire.

Le cas français est original.

En 1981, notre société était médaille de bronze de l’inégalité, ex æquo avec l’Espagne, derrière l’Allemagne et la Suisse. C’était le temps jadis, celui où les États-Unis étaient plus égalitaires que le pays de Victor Hugo, où les socialistes parlaient de « changer la vie » dans leurs congrès et planchaient sur l’impôt sur la fortune, dans leurs ministères.

31 ans plus tard, la société française n’a point pourfendu les inégalités.

Cependant, il aura suffi qu’il échappe à l’intense polarisation des revenus qui a touché les autres nations (la France passe du 3ieme au 12ieme rang), pour que notre pays range son drapeau égalitaire.

Désormais les socialistes parlent de  » redressement dans la justice » dans leurs congrès et planchent sur la suppression de la prime pour l’emploi, dans leurs ministères.

A défaut de combattre les inégalités, nous exportons nos meilleurs experts dans ce domaine, tel Thomas Piketty, que l’on s’arrache aux États-Unis.

Comble de l’ironie, alors que la gauche française s’entiche du « socialisme de l’offre » , l’OCDEnous apprend que l’enrichissement des 1% les plus riches aux États-Unis s’est accompagné d’une augmentation moins forte du niveau de vie qu’en France, pour les 99% restant.

Marx et le fantasme du capitalisme

L’erreur fondamentale de Marx a été de conclure sur la base de ces avancées, à la possibilité d’un nouvel ordre social supérieur (le Communisme), d’un ordre qui non seulement maintiendrait, mais aussi réaliserait la spirale productive perpétuellement en excès, laquelle, dans le capitalisme, en raison de sa contradiction ou de son obstacle constitutif, est continuellement déjouée par les crises économiques socialement destructrices (…) Marx n’a pas compris que l’obstacle ou l’antagonisme intrinsèque – la « condition d’impossibilité » du plein déploiement des forces productives – était simultanément sa « condition de possibilité » (…) C’est ainsi qu’en un sens les critiques du Communisme étaient fondées à dénoncer le caractère impossible et fantasmatique du communisme marxiste. Mais en un sens seulement, car ils n’ont pas vu combien le communisme marxiste, cette idée d’une société fondée sur une pure productivité extérieure à la structure du Capital, était un  fantasme constitutif du capitalisme lui même : sa transgression  essentielle sous sa forme la plus pure.  Cela aura été un fantasme idéologique au sens le plus strict que celui de maintenir l’idée d’une productivité générée par le capitalisme, mais débarrassée des « obstacles » et des antagonismes qui étaient – comme la triste expérience du « capitalisme réellement existant » le démontre – le seul cadre possible pour qu’existe matériellement et réellement  une société fondée sur la productivité exponentielle permanente.

Slavoj Zizek, Fragile absolu, in Zizek, Marxisme et psychanalyse (Ronan de Calan et Raoul Moati), PUF, 2012.

L’impérialisme, stade infantile du capitalisme

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Dans Pour en finir avec le concept d’impérialisme, Alain Bihr propose une relecture critique des thèses de Rosa Luxembourg et de Lénine à propos de l’économie mondiale au début du XXième siècle.

On sait que Lénine concevait l’impérialisme, avec son cortège de violences, de pillages des ressources naturelles et de monopoles protectionnistes,  comme le stade suprême du capitalisme. Alain Bihr n’y voit qu’un stade inférieur du capitalisme mondial, destiné à être dépassé via la décolonisation et la fragmentation internationale des processus productifs.

Dans un style très clair, l’auteur renoue avec l’approche de Marx, qui ne réduisait pas l’économie mondiale à l’horizon vers lequel s’exportent marchandises et capitaux excédentaires, mais plutôt comme la condition, et la limite,  de la production du capital, dans le cadre de la division internationale du travail.

 

Baisse tendancielle du taux de salaire aux Etats-Unis?

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Business Insider (07/08/2013) attire l’attention sur le déclin de la part des salaires dans le PIB américain.

Tombée à 44% du PIB, la part des salaires  a perdu 10 points en 40 ans.

On observe que les deux récessions des années 70 et de 2000 ont entraîné à chaque fois un retournement brutal en défaveur des salariés.  D’où la nécessité d’endetter les ménages afin qu’ils continuent à consommer…avec les conséquences que l’on sait.

Cette tendance, qui semble inexorable,  traduit-elle une difficulté structurelle du capitalisme américain?

Le dernier survey que l’OCDE a consacré à ce pays, sur lequel on reviendra dans un prochain billet, souligne le ralentissement de l’innovation et de la productivité globale des facteurs.

Dans ce contexte, le taux de profit  ne se maintiendrait qu’au prix d’une stagnation des salaires, hormis les très hautes rémunérations qui continuent de défrayer la chronique.

Le BigMac ne nourrit plus son homme

De nombreux salariés de McDonalds sont en grève aux Etats-Unis. Relativement inédit, le mouvement pose la question des bas salaires dans ce pays.

La situation est plutôt pathétique. D’un côté,  nous avons des salariés très mal payés, qui, selon le New York Times, ont un pouvoir d’achat équivalent à celui des années 50.  D’un autre côté, nous avons des employeurs et des analystes raffinés (Forbes) qui prédisent le remplacement des hommes par des équipements informatiques ou des robots, si les revendications aboutissent.

En exigeant le doublement de leur rémunération (15 dollars de l’heure contre 7, 25 actuellement), les employés de McDonalds demandent-ils la Lune?

Une intéressante étude sur les conditions de rémunération qui prévalent dans cette entreprise (Ashenfelter 2012) vient à propos.

Elle nous apprend que, depuis 10 ans, le plus tranquillement du monde, McDonalds paupérise ses salariés américains

Plus précisément, le graphique ci-dessous (The Economist) montre que le nombre de Big Macs qu’il est possible de s’acheter aux Etats-Unis en travaillant une heure chez McDonalds (Big Macs per hours worked) a diminué de près de 20% entre 2000 et 2011.

A l’argument « si-vous-augmentez-les-salaires-les-prix-vont-augmenter », l’étude répond que cela fait belle lurette que les salaires ne suivent plus le prix du BigMac.

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Pour les économistes, ce phénomène traduit une hausse du prix réel du hamburger, c’est-à-dire du temps de travail nécessaire pour se l’acheter.

A l’heure actuelle, il faut travailler 25 minutes dans un McDo américain pour s’offrir un BigMac.

Les méthodes de travail étant hautement standardisées, on pourrait s’attendre à ce que le prix réel d’un Big Mac soit assez proche à travers le monde.

Il n’en est rien: le prix réel du hamburger est 4 à 8 fois plus élevé en Afrique du Sud ou en Inde, par rapport aux Etats-Unis.

La confection d’un hamburger prend-elle huit fois plus de temps à New Delhi qu’à New York?

A l’évidence, non. Ainsi donc, non contente de réduire le pouvoir d’achat de ses salariés aux Etats-Unis, la multinationale McDonalds profite à plein des écarts de développement en faisant réaliser un service identique à des salariés dont elle différencie les rémunérations en fonction du contexte local.

Un jour, peut être proche, les salariés américains de McDonalds seront remplacés par des machines.

A moyen terme, ce serait une bonne chose pour l’économie, mais que nous devions  attendre pour cela que les employeurs n’aient plus les mains libres pour dégrader les conditions de vie de leurs salariés, parce que ces derniers ont fini par se rebiffer, en dit long sur la nature profonde du système.

Capital is back

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Dans leur papier intitulé Capital is back: wealth income ratios in rich countries 1870-2010, Thomas Piketty et Gabriel Zuckman montrent que la valeur des patrimoines privés (matériels et financiers), relativement au revenu national des grands pays industrialisés, est en train de retrouver la confortable position qui était la sienne avant le premier conflit mondial.

Sous l’effet des largesses fiscales, des bulles financières  et du ralentissement du taux de croissance économique, le capital retrouve une prééminence qu’il avait perdu entre 1914 et 1950.

Comme le montre le graphique ci-dessus, extrait de l’article des auteurs, la France n’est pas en reste.  Encore un petit effort, et le pays disposera d’une richesse privée plus de 6 fois supérieures à sa production annuelle, comme aux riches heures de la fin du XIXième siècle.

Les auteurs en tirent un enseignement: si la globalisation, via la concurrence fiscale, empêche les Etats de prélever plus de ressources sur le capital pour réduire les inégalités, alors la contestation des oligarchies et de la globalisation s’accentuera.

Dans le même ordre d’idée, on lira avec intérêt le papier de Paul Krugman (Sympathy for the Luddites), dans lequel le Prix Nobel s’inquiète de la persistance du chômage et préconise l’instauration d’un revenu garanti financé sur les revenus du capital:

« So what is the answer? If the picture I’ve drawn is at all right, the only way we could have anything resembling a middle-class society — a society in which ordinary citizens have a reasonable assurance of maintaining a decent life as long as they work hard and play by the rules — would be by having a strong social safety net, one that guarantees not just health care but a minimum income, too. And with an ever-rising share of income going to capital rather than labor, that safety net would have to be paid for to an important extent via taxes on profits and/or investment income ».

« Comment l’ordre mondial actuel engendre une pauvreté extrême et massive »

Parcourant L’Idée de justice, ouvrage d’Amartya Sen, je découvre le nom d’un philosophe allemand, Thomas Pogge, qui figure, dit l’auteur,  à l’avant-scène du combat planétaire pour les droits humains. On trouvera sur le site Raison-Publique.fr un article de Pogge, intitulé Droits de l’homme et pauvreté dans le monde (2010), qui nous changera du néoconservatisme et du social-compassionnalisme ambiants.

Syndicalisme et mondialisation

Quand le développement de l’industrie aura atteint son apogée et que sur le marché mondial commencera pour le capital la phase descendante, la lutte syndicale deviendra difficile : parce que les conjonctures objectives du marché seront défavorables à la force de travail, la demande de force de travail augmentant plus lentement et l’offre plus rapidement, que ce n’est le cas aujourd’hui ; parce que le capital lui-même, pour se dédommager des pertes subies sur le marché mondial, s’efforcera de réduire la part du produit revenant aux ouvriers.  (…) L’ Angleterre nous offre déjà l’exemple de ce qu’est le début du deuxième stade du mouvement syndical. À ce stade la lutte se réduit nécessairement de plus en plus à la simple défense des droits acquis, et même celle-ci devient de plus en plus difficile.  Rosa Luxembourg, Réforme sociale ou révolution ? (1899)

Le sens du mot « économie »

« C’est comme une anesthésie progressive : on pourrait se lover dans la torpeur du néant et voir passer les mois — les années peut-être, pourquoi pas ? Avec toujours les mêmes échanges de mots, les gestes habituels, l’attente du casse-croûte du matin, puis l’attente de la cantine, puis l’attente du casse-croûte de l’après-midi, puis l’attente de cinq heures du soir. De compte à rebours en compte à rebours, la Journée finit toujours par passer. Quand on a supporté le choc du début, le vrai péril est là. L’engourdissement. Oublier jusqu’aux raisons de sa propre présence ici. Se satisfaire de ce miracle : survivre. S’habituer. On s’habitue à tout, paraît-il. Se laisser couler dans la masse. Amortir les chocs. Eviter les à-coups, prendre garde à tout ce qui dérange. Négocier avec sa fatigue. Chercher refuge dans une sous-vie. La tentation…

On se concentre sur les petites choses. Un détail infime occupe une matinée. Y aura-t-il du poisson à la cantine ? Ou du poulet en sauce ? Jamais autant qu’à l’usine je n’avais perçu avec autant d’acuité le sens du mot “ économie ”. Economie de gestes ; Economie de paroles. Economie de désirs. Cette mesure intime de la quantité finie d’énergie que chacun porte en lui, et que l’usine pompe, et qu’il faut maintenant compter si l’on veut en retenir une minuscule fraction, ne pas être complètement vidé. Tiens, à la pause de trois heures, j’irai donner un journal à Sadok et discuter de ce qui se passe chez Gravier. Et puis, non. Aujourd’hui, je suis trop fatigué. L’escalier à descendre, un autre à monter, le retour en se pressant. Un autre jour. Ou à la sortie. Cet après-midi, je ne me sens pas capable de dilapider mes dix minutes de pause.

D’autres, assis autour de moi, le regard vide, font-ils le même calcul : aller au bout de l’atelier parler à Untel ou lui emprunter une cigarette ? aller chercher une limonade au distributeur automatique du deuxième étage ? On soupèse. Economie. Citroën mesure à la seconde près les gestes qu’il nous extorque. Nous mesurons au mouvement près notre fatigue.

Comment aurais-je pu imaginer que l’on pût me voler une minute, et que ce vol me blesserait aussi douloureusement que la plus sordide des escroqueries ? Lorsque la chaîne repart brutale, perfide, après neuf minutes de pause seulement, les hurlements jaillissent de tous les coins de l’atelier : “ Holà, c’est pas l’heure ! Encore une minute ! … Salauds ! ” Des cris, des caoutchoucs qui volent en tous sens les conversations interrompues, les groupes qui s’égaillent en hâte. Mais la minute est volée, tout le monde reprend, personne ne veut couler, se trouver décalé, empoisonné pendant une demi-heure à retrouver sa place normale. Pourtant, elle nous manque, cette minute. Elle nous fait mal. Mal au mot interrompu. Mal au sandwich inachevé. Mal à la question restée sans réponse. Une minute. On nous a volé une minute. C’est celle-là précisément qui nous aurait reposés, et elle est perdue à jamais. Parfois, quand même, leur mauvais coup ne marche pas : trop de fatigue, trop d’humiliation. Cette minute-là, ils ne l’auront pas, nous ne nous la laisserons pas voler : au lieu de retomber, le vacarme de la colère s’enfle, tout l’atelier bourdonne. Ça hurle de plus en plus, et trois ou quatre audacieux finissent par courir au début de la chaîne, coupent le courant, font arrêter à nouveau. Les chefs accourent, s’agitent pour la forme, brandissent leur montre. Le temps de la discussion, la minute contestée s’est écoulée, en douce. Cette fois, c’est nous qui l’avons eu ! La chaîne repart sans contestation. Nous avons défendu notre temps de pause, nous nous sentons tellement mieux reposés ! Petite victoire. Il y a même des sourires sur la chaîne ». Robert Linhart, L’Etabli (1978).

Quand Adam Smith, Karl Marx et Marcel Proust cherchaient un travail

« Durant l’hiver 1862-1863, particulièrement rigoureux, la situation matérielle des Marx, qui n’ont d’autres ressources que ce que leur verse parcimonieusement Engels, demeure critique (…). Karl envisage même de chercher un travail salarié. Il postule à un emploi de bureau aux chemins de fer, mais son écriture (peut-être, ce jour-là, volontairement? ) illisible fait capoter ce projet. Il en est soulagé. Ce sera son unique tentative en la matière. »

Jacques Attali. Karl Marx ou l’esprit du monde (2005).

« Adam Smith, le défenseur du libre échange, était le fils d’un employé des douanes et il se rendit lui-même, deux ans après la première édition de son grand ouvrage « La Richesse des Nations », à Édimbourg comme employé des douanes. Adam Smith obtint ce poste par l’intermédiaire du duc de Buccleuch, qui le lui procura pour le mettre au-dessus des besoins de la vie. Néanmoins il est hors de doute que les obligations que lui imposaient ses fonctions pesèrent lourdement sur l’esprit du grand investigateur. Et pourtant personne n’avait plus besoin de repos qu’Adam Smith, qui avoue lui-même qu’il produisait très-lentement. Il manquait absolument de la facilité de son ami Hume, dont les œuvres furent imprimées la plupart sur le manuscrit original. De fait Adam Smith n’a publié pendant les douze dernières années de sa vie, qu’il a passées à Édimbourg, aucun ouvrage nouveau, bien qu’il eût réuni de nombreux matériaux pour de nouveaux travaux. Il les fit même brûler. C’est un bonheur que ses notes sur sa Theory of moral sentiments, aient déjà été imprimées avant sa mort. Ainsi Adam Smith vivait dans le silence et la retraite à Édimbourg, remplissant consciencieusement ses fonctions, mais perdu pour le monde et ses progrès. Son revenu lui suffit pour acquérir une petite bibliothèque qui fut dispersée entre ses parents après sa mort. »

Arthur de Studnitz (1876).

Pour le plaisir, ajoutons à la rubrique art,  travail et santé l’éphémère carrière de Marcel Proust comme bibliothécaire à la Mazarine:

« En 1895, Proust passa un concours, ouvert afin de suppléer à trois postes vacants, et il fut choisi avec le rang de troisième (et dernier). Pendant les quatre mois qui suivirent, de temps en temps, quand l’envie lui en prenait et quand sa santé semblait lui permettre l’effort, et (ce qui était rare, en effet) quand il n’était pas absent en vacances, il apparaissait pour un brin de causette avec ses collègues occupés mais aimables, et pour feuilleter les livres du Cardinal. Les livres, toutefois, étaient poussiéreux; et lorsqu’il se retrouvait sur le quai Conti, allant à la rencontre de son ami Lucien Daudet, il sortait de sa poche un pulvérisateur afin de combattre les ravages de la journée en aspirant un nuage de vapeur d’eucalyptus. Ses collègues, Paul Marais, spécialiste des incunables, et Alfred Franklin, bibliothécaire en chef, le jugèrent gentil mais tout à fait inutile » (…) En 1899 eut lieu une inspection à la bibliothèque; il parut bizarre que l’un des trois attachés honoraires non rétribués n’eût pas mis les pieds à la bibliothèque depuis de nombreuses années; et le 14 février 1900, Marcel Proust reçut l’ordre catégorique de retourner immédiatement à son travail. Il s’en abstint; le 1er mars, on considéra qu’il avait donné sa démission, et c’est ainsi que s’acheva cette carrière fantomatique de bibliothécaire. »

G. D Painter. Marcel Proust (1992).

La globalisation selon Rosa

« Mais existe-t-il en réalité quelque chose qui soit l’économie d’un peuple ? C’est ce que nous devons nous demander. Les peuples ont-ils donc chacun leur propre vie économique particulière et close sur elle-même ? L’expression d’ « économie nationale » est employée avec une particulière prédilection en Allemagne; tournons donc nos regards vers l’Allemagne.

Les mains des ouvrières et ouvriers allemands produisent chaque année dans l’agriculture et l’industrie une énorme quantité de biens de consommation de toutes sortes. Tous ces biens sont-ils produits pour la propre consommation de la population du Reich allemand ? Nous savons qu’une partie très importante et chaque année plus grande des produits allemands est exportée pour d’autres peuples, vers d’autres pays et d’autres continents. Les produits sidérurgiques allemands vont vers divers pays voisins d’Europe et aussi vers l’Amérique du Sud et l’Australie : le cuir et les objets en cuir vont vers tous les États européens; les objets en verre, le sucre, les gants vont vers l’Angleterre; les fourrures vers la France, l’Angleterre, l’Autriche-Hongrie; le colorant alizarine vers l’Angleterre, les États-Unis, l’Inde; des scories servant d’engrais aux Pays-Bas, à l’Autriche-Hongrie; le coke va vers la France; la houille vers l’Autriche, la Belgique, les Pays Bas, la Suisse; les câbles électriques vers l’Angleterre, la Suède, la Belgique; les jouets vers les États-Unis; la bière allemande, l’indigo, l’aniline et d’autres colorants à base de goudron, les médicaments allemands, la cellulose, les objets en or, les bas, les étoffes et vêtements de laine et de coton, les rails de chemin de fer sont expédiés dans presque tous les pays commerçants du monde.

Mais inversement, le travail du peuple allemand dépend à chaque étape, dans sa consommation quotidienne, des produits de pays et de peuples étrangers. Notre pain est fait avec des céréales russes, notre viande provient du bétail hongrois, danois, russe; le riz que nous consommons vient des Indes orientales ou d’Amérique du Nord; le tabac, des Indes néerlandaises ou du Brésil; nous recevons notre cacao d’Afrique occidentale, le poivre, de l’Inde, le saindoux, des États-Unis. le thé, de la Chine, les fruits, d’Italie, d’Espagne et des États-Unis, le café, du Brésil, d’Amérique centrale ou des Indes néerlandaises; les extraits de viande nous proviennent d’Uruguay, les œufs de Russie, de Hongrie et de Bulgarie; les cigares de Cuba, les montres de Suisse, les vins mousseux de France, les peaux d’Argentine, le duvet de Chine, la soie d’Italie et de France, le lin et le chanvre de Russie, le coton des États-Unis, des Indes, d’Égypte, la laine fine d’Angleterre; le jute des Indes; le malt d’Autriche-Hongrie; la graine de lin d’Argentine; certaines sortes de houille d’Angleterre; la lignite d’Autriche; le salpêtre du Chili; le bois de Quebracho; pour son tannin, d’Argentine; les bois de construction de Russie; les fibres pour la vannerie, du Portugal; le cuivre des États-Unis; l’étain de Londres, des Indes néerlandaises; le zinc d’Australie; l’aluminium d’Autriche-Hongrie et du Canada; l’amiante du Canada; l’asphalte et le marbre d’Italie; les pavés de Suède; le plomb de Belgique, des États-Unis, d’Australie; le graphite de Ceylan; la chaux d’Amérique et d’Algérie; l’iode du Chili, etc. »

Rosa Luxembourg , Introduction à l’économie politique (1925)

Illusion de l’économie, économie de l’illusion

« Les économistes ont une singulière manière de procéder. Il n’y a pour eux que deux sortes d’institutions, celle de l’art et celles de la nature. Les institutions de la féodalité sont des institutions artificielles, celles de la bourgeoisie sont des institutions naturelles. Ils ressemblent en ceci aux théologiens qui, eux aussi, établissent deux sortes de religions. Toute religion qui n’est pas la leur est une invention des hommes, tandis que leur propre religion est une émanation de Dieu. Ainsi il y a eu de l’histoire, maintenant il n’y en a plus. »

Karl Marx,  Misère de la philosophie (1847) in Le Capital, Livre I, note 32.

Panorama des salaires minima du groupe PSA

Dans son rapport financier 2011, le Groupe PSA  affiche son ambition sociale et dit placer  « l’humain au coeur de la performance ».

Pour illustrer sa bonne volonté, PSA compare le salaire minimum  qui prévaut dans ses filiales à celui que pratiquent les pays concernés.

Le tableau ci-dessus nous apprend qu’un salarié français reçoit au moins 28% de plus que le Smic, tandis qu’en Chine,  un salarié est assuré de percevoir 2,13 fois le smic local.

Je présume qu’il n’est pas habituel qu’une multinationale divulgue l’éventail des rémunérations qu’elle propose à ses salariés, mais tout à son envie de montrer patte blanche, le Groupe PSA délivre un message qui ne colle pas avec celui qui accompagne ses projets récents de restructuration.

En effet, PSA présente toujours le coût du travail dans une économie mondialisée comme une donnée naturelle, un fait climatique indépendant de la volonté des hommes.

Or, PSA n’est pas une entreprise quelconque, ballottée par la houle du vaste marché mondial, mais une multinationale qui dispose d’une marge de manoeuvre pour optimiser ses salaires, comme le prix des transactions inter-filiales.

Lorsque PSA n’accorde à ses salariés autrichiens et anglais que le minimum syndical (100% du salaire plancher légal) et concède aux salariés brésiliens deux fois le salaire minimum local, PSA n’exprime rien d’autre que la nature politique du salaire, en France comme ailleurs.

A trop se défendre contre le reproche de négliger sa main d’oeuvre, la multinationale montre qu’elle n’est pas sans influence sur la loi d’airain des salaires, d’après laquelle les rémunérations se fixeraient à l’intersection de l’offre et de la demande mondiale de travail.

On aimerait placer tous les salaires ci-dessus sur une échelle parallèle à celle des productivités internationales, afin d’enrichir notre connaissance des avantages comparatifs et d’évaluer jusqu’à quel point PSA place la performance au coeur de l’humain.

L’intérêt privé voit avec les pieds

En 1842, les nombreux vols de bois auxquels conduit le paupérisme rural en Allemagne incitent le journaliste Karl Marx à s’intéresser à l’économie.

Dans ce passage, corrosif mais sociologique, l’auteur invite à ne pas confondre intérêt général et intérêt particulier:

« L’âme étriquée, endurcie, stupide et égoïste de l’intérêt ne voit qu’un point, celui où elle est lésée, tout comme l’homme rustre, parce qu’un passant lui a marché sur ses pieds, tient cette créature pour la plus infâme et la plus abjecte qui soit au monde. Cet homme fait de ses pieds les yeux qui lui permettent de voir et de juger ; il fait du seul point où le passant est en contact avec lui, le point unique où l’être de cet homme est en contact avec le monde. Or, un homme peut fort bien me marcher sur les pieds sans, pour cela, cesser d’être un homme honnête, voire excellent. Vous ne devez pas plus juger les hommes avec vos pieds qu’avec les yeux de votre intérêt privé. L’intérêt privé fait de la seule sphère où un homme se heurte à  un autre dans un conflit, la sphère vitale de cet homme. L’intérêt privé fait de la loi un chasseur de rats qui veut détruire la vermine, car, n’étant pas un spécialiste de sciences naturelles, il ne voit dans les rats que de la vermine. Mais l’Etat doit voir dans un malfaiteur forestier plus que celui qui commet un méfait contre le bois, plus qu’un ennemi du bois. Chacun de ses citoyens ne dépend-il pas de lui par mille nerfs vitaux et peut-il couper tous ces nerfs sous prétexte que ce citoyen-là a lui-même coupé un seul nerf de son propre chef ? L’Etat doit donc également voir dans chaque malfaiteur forestier un homme, un membre vivant dont les veines transportent son propre sang, un soldat capable de défendre la patrie, un témoin dont la voix doit valoir devant le tribunal, un membre de la commune qui doit revêtir des fonctions publiques, un père de famille dont l’existence est sacrée, et, par-dessus tout, un citoyen. L’Etat ne doit pas exclure à  la légère un de ses membres de toutes ces attributions, car, en faisant d’un citoyen un criminel, l’Etat s’ampute chaque fois lui-même« . Karl Marx, Rheinische Zeitung, n°303, 30 octobre 1842.