Economie politique de l’anti-keynésianisme

Peinture murale à la gloire de F. Roosevelt (1934)

Peinture murale à la gloire de F. Roosevelt (1934)

Pourquoi les milieux d’affaires s’opposent-ils par principe à la relance par la dépense publique, ainsi qu’à la réalisation du plein emploi?

Le retour à la prospérité ne bénéficierait-il pas aux entrepreneurs?  Les profits ne gagneraient-ils point  à ce qu’un peu d’inflation ne rogne les salaires?

Et bien non. Aujourd’hui, comme dans les années 30, le monde des affaires et de la rente oppose un véto catégorique au keynésianisme traditionnel.

Pour éclairer ce mystère, Paul Krugman a eu la chouette idée d’exhumer un texte de 1943, rédigé par l’économiste polonais Michal Kalecki et intitulé Political aspects of full employment.

Voici, selon Kalecki, les trois raisons qui motivent l’anti-keynésianisme:

  1. La fin du laisser-faire met un terme au pouvoir d’intimidation des milieux d’affaires. En effet, un Etat qui ne prend jamais la responsabilité de stimuler l’activité économique est toujours dans la main des entreprises, qui n’ont de cesse d’invoquer la nécessité d’entretenir un bon climat de confiance pour conserver ou étendre leur liberté d’action.
  2. L’accroissement de la dépense publique  élève le risque d’intrusion de l’Etat dans certaines activités jusqu’ici privées.
  3. Le plein-emploi risque de renforcer le pouvoir de négociation des syndicats et de remettre en cause la discipline imposée à la main d’oeuvre.

Kalecki observe que seules les politiques relance initiées par les régimes fascistes et nazi ont obtenu l’agrément des milieux d’affaires, d’une part, parce que la dépense publique était concentrée sur l’armement, d’autre part, parce que l’ordre et la discipline au travail étaient garanties par "l’ordre nouveau".

Keynes et la semaine de 15 heures

"Pendant longtemps encore, le vieil Adam sera toujours si fort en nous que chaque personne aura besoin d’effectuer un certain travail afin de lui donner satisfaction.

Trop heureux d’avoir encore de petites tâches, obligations et routines, nous ferons par nous-mêmes beaucoup plus de choses que ce n’est généralement le cas aujourd’hui chez les riches.

Mais, au-delà, nous nous efforcerons de faire des tartines de beurre en faisant des tranches de pain aussi fines que possible, et la quantité de travail qu’il sera encore nécessaire de faire, nous nous arrangerons pour que le plus grand nombre d’entre nous en ait sa part.

Trois heures de travail chaque jour par roulement ou une semaine de quinze heures peuvent ajourner le problème pour un bon moment.

En effet, trois heures par jour font une ration suffisante pour assouvir le vieil Adam chez la plupart d’entre nous!"

 J. M. Keynes, Perspectives  économiques pour nos petits-enfants (1930)

Bible, rigueur et austérité

Dans cette nouvelle récession qui démarre, il ne nous manquait  plus que les religieux.

Voici une "simple explication" de la crise européenne, proposée par un prédicateur américain, mi-Bernard Tapie, mi-Jim Carrey, qui tire  des déboires de l’euro l’enseignement que s’endetter c’est mal (Grèce, Espagne, Italie), tandis que vivre de son pécule c’est bien (Allemagne).

A mettre en parallèle avec les propos de Paul Krugman, qui nous avertit des dangers du conservatisme financier en Europe, lubie d’autant plus redoutable qu’elle repose sur une foi étrange:

Une partie du problème réside dans le fait que les politiques allemands ont passé les deux dernières années à affirmer aux électeurs quelque chose de faux – à savoir que la crise est entièrement de la faute des gouvernements irresponsables du sud de l’Europe. Ici en Espagne – qui est aujourd’hui l’épicentre de la crise – le gouvernement avait en fait une faible dette et des excédents budgétaires à la veille de la crise ; si le pays est en crise aujourd’hui, c’est le résultat d’une gigantesque bulle immobilière que toutes les banques européennes, y compris les Allemands, et dans une large mesure, ont aidé à faire grossir. Mais aujourd’hui, cette histoire fausse barre la route d’une quelconque solution viable.

Cependant, les électeurs mal informés ne sont pas le seul problème ; même l’élite pensante européenne doit encore se confronter à la réalité. Lire les derniers rapports émanant des institutions européennes "expertes" en la matière, comme celui publié la semaine dernière par la Bank for International Settlements, c’est avoir l’impression d’entrer dans un univers parallèle, dans lequel ni les leçons enseignées par l’histoire ni les lois arithmétiques ne s’appliquent – un univers dans lequel l’austérité fonctionnerait si seulement tout le monde gardait la foi, et dans lequel chacun peut réduire ses dépenses en même temps sans créer une dépression. P. Krugman. L’Europe et la grande illusion.

Krugman préfère l’Euro au chaos

En théorie, l’Euro est  une erreur, mais en pratique, il est préférable (et possible) de le sauvegarder.

Voilà ce qu’explique Paul Krugman, dans "La revanche de la zone monétaire optimale", un article où il rend hommage  au concept de Robert Mundell  pour mieux flétrir la désinvolture des bâtisseurs de l’Europe.

Au fond, Krugman répète ce que les économistes  disent depuis longtemps: en l’absence de mobilité inter-européenne du travail et d’intégration budgétaire, le projet de monnaie unique était prématuré.

Pire, en permettant la libre  circulation  des capitaux, la monnaie unique a  provoqué un afflux de capitaux vers les pays  périphériques (Espagne, Grèce, Irlande…), avec les effets destabilisants que l’on sait sur le crédit immobilier et le niveau général des prix dans ces pays.

Pour autant, Krugman ne souhaite pas l’éclatement de l’euro, car même si la monnaie unique est une entreprise périlleuse,  mieux vaut ne pas en rajouter dans la déstabilisation financière et risquer l’effondrement du projet politique européen:

(…) a euro breakup would be hugely disruptive, and exact high “transition” costs. Still, the enduring cost of a euro breakup would be that it would amount to a huge defeat for the broader European project I described at the start of this talk – a project that has done the world a vast amount of good, and one that no citizen of the world should want to see fail

Pour sortir l’europe monétaire de l’ornière, Krugman préconise un "saut fédéral" , ainsi que deux entorses au dogme monétariste:

  • Instituer un mécanisme fédéral d’assurance des dépôts bancaires et de sauvetage des institutions financières, de sorte que les pertes localisées dans un seul pays ne pèsent plus uniquement sur les finances publiques de celui-ci.
  • Permettre à la  BCE  de prêter, en dernier ressort, aux Etats européens, afin que  les marchés retrouvent un plus peu de confiance dans la capacité des Etats à faire face à leurs échéances.
  • Relever l’objectif d’inflation, de manière à ce que les pays périphériques soient moins incités à comprimer leurs salaires pour restaurer leur compétitivité coût.

Le Prix Nobel reconnait volontiers que de telles réformes sont difficiles à mettre en oeuvre, mais comme le note le journaliste polonais Piotr Buras, le modèle allemand de construction européenne place l’Allemagne elle même dans l’impasse (faible croissance, pauvreté, effritement de l’état providence, endettement des municipalités).

Peut-être Krugman rêve-t-il, mais au moins a-t-il le bon goût de ne pas s’abandonner au pessimisme astrologique qui pousse un Jacques Sapir à  courir de médias en médias pour annoncer un "cataclysme", quelque part entre  2012 et 2015.

Dans une veine similaire, Georges Soros propose la constitution d’un fonds européen, financé par l’émission de bonds communs, qui rachèterait une part de la dette des Etats en difficulté.

DG

Krugman voit rouge

Depuis que la RTBF traduit les chroniques de Paul Krugman, je vois mieux les raisons pour lesquelles il se fait tout plein d’amis aux Etats-Unis.

Dans le billet intitulé "Ces euro-romantiques cruels et ennuyeux", Krugman s’en prend à l’austère dogmatisme des technocrates made in BCE.

Ils représentent assurément une race de romantiques particulièrement ennuyeuse, s’exprimant dans une prose ampoulée plutôt qu’en vers", écrit le Prix Nobel.

Un peu dans le même esprit, la vague d’austérité budgétaire qui se répand en Europe,  fait dire à Xavier Timbeau (OFCE) que  plus rien ne s’oppose à la nuit.

Dans Nous, les 99 pour cent, Krugman envoie par dessus bord l’idée selon laquelle les  rémunérations extrêmes des gros bonnets de l’industrie et de la finance seraient tant soit peu fondées sur un zeste de mérite.

Comme l’a formulé récemment le directeur pour la stabilité financière de la Bank of England, des rendements supposés élevés avant la crise ont simplement reflété une prise de risque accrue - des risques encourus la plupart du temps non par les financiers de haut vol mais plutôt par des investisseurs naïfs ou bien par les contribuables, qui ont fini par payer les pots cassés quand tout s’est écroulé. Comme il le fait également remarquer avec hargne  : " Si la prise de risques était une activité à valeur ajoutée, ceux qui jouent à la roulette Russe contribueraient au bien-être mondial de façon disproportionnée ".

DG

Oligarques, combien de divisions?

Le mouvement des indignés a déclenché aux Etats-Unis une virulente surenchère anti-oligarchique.

C’est à qui débusquera la minorité de profiteurs la plus infime possible.

1%, 0,1%?

Dans ce combat, le Prix Nobel d’économie Paul Krugman est en pointe.

Statistiques à l’appui, il montre que les 2/3 des revenus reçus par les 1% les plus riches sont allés à un millième de la population.

Décidément, les Etats-Unis sont un pays formidable où l’on trouve toujours quelqu’un de plus riche que soi.

Krugman devrait pourtant se méfier de telles statistiques.

En effet, réduire à peu de chose le nombre des oligarques est certainement très efficace pour énerver les foules mais beaucoup moins pour remplir les caisses de l’Etat, s’il lui vient la bonne idée de taxer  les plus riches.

Pour avoir une vue plus complète des inégalités monétaires, il faut passer de la concentration des revenus (flux) à celle des patrimoines (stocks).

Une étude de Sylvia Allegretto (mars 2001) permet d’y voir plus clair.

Depuis 1983, la portion du patrimoine global (financier, immobilier…) qui revient aux 5% les plus riches est passée de 56,1 à 63,5%.

Moralité: les privilégiés sont 50 fois plus nombreux que ne le prétend Paul Krugman.

Ce sont principalement les classes moyennes qui ont vu leur situation se dégrader depuis 25 ans.

Quant aux 20% les plus pauvres, dont le patrimoine net est négatif puisque leurs dettes sont supérieures à leurs actifs, ils n’étaient pas mieux lotis en 2007 qu’en 1962.

Par contre, ces derniers sont les grands perdants de la récession de 2009.

DG

Le dollar plie, mais ne rompt pas

Paul Krugman relativise les craintes que nourrissent certains américains vis-à-vis de la baisse du dollar:

  • La dépréciation actuelle a ramené la valeur du dollar à son niveau de 2007.
  • 24 ans de dépréciation n’ont fait qu’annuler l’appréciation des années 1979-1985.
  • La baisse du dollar a ses bons côtés: entre 1982 et 2007, le taux de chômage a été divisé par trois.
Ajoutons que la dépréciation du taux de change réel depuis 1985 signifie que l’économie américaine n’a pas été submergée par des importations à bas prix. En effet, dans le graphique ci-dessus,  P.K n’utilise pas le taux de conversion du dollar en devises étrangères (taux de change nominal) mais le taux de conversion des biens américains en biens étrangers (taux de change réel): plus ce taux est bas, plus le prix des produits américains est compétitif.
DG

La trappe à liquidités absorbera le tsunami

 

Joli billet de Paul Krugman qui ne pense pas que l’endettement attendu d’un Japon sinistré provoquera l’envolée des taux d’intérêt sur les marchés obligataires:

I’m terrified about the possible loss of life; nervous about the disruption of world production; not worried at all about the impact of Japanese borrowing on world bond markets.

En effet, plus fort que le tsunami, il y a  la trappe à liquidités.

P.K  propose un graphique pour illustrer cette situation limite dans laquelle, par crainte de l’avenir, les agents se réfugient dans la liquidité et forment une épargne excessive quelle que soit la valeur (positive) du taux d’intérêt réel

Comme la réduction des taux d’intérêt (y compris à zéro) ne résout pas le problème, on gagne à ce que la dépense publique se substitue à l’investissement privé.

Dans ce scénario idéal pour la relance budgétaire, on n’a pas à redouter que le déficit public accroisse les taux d’intérêt.

DG

 

Ca chauffe pour les prix alimentaires

Forces at work (The Feelies, 1980)

Paul Krugman considère que le réchauffement climatique a déclenché les forces qui expliquent la baisse de la production en Ukraine et en Russie (canicule et incendies) et la hausse du prix mondial du blé:

The usual suspects will, of course, go wild over suggestions that global warming has something to do with the food crisis; those who insist that Ben Bernanke has blood on his hands tend to be more or less the same people who insist that the scientific consensus on climate reflects a vast leftist conspiracy.

But the evidence does, in fact, suggest that what we’re getting now is a first taste of the disruption, economic and political, that we’ll face in a warming world. And given our failure to act on greenhouse gases, there will be much more, and much worse, to come.

En septembre 2008, l‘OCDE avait expliqué qu’il serait judicieux d’étudier de plus près le lien entre la baisse de la production et des rendements et le changement climatique.

DG

Tell me why

Lu dans une bio de Paul Krugman:

"Né en 1953, Paul Krugman a grandi dans la banlieue new-yorkaise, obtenu une licence de Yale, puis un doctorat du Massachussets Institute of Technology (MITI). D’abord attiré par l’histoire, il s’est vite intéressé à l’économie, car, dit-il, si l’histoire permet de savoir comment et quand se produisent les évènements, l’économie permet de comprendre pourquoi."

 

Passe la crise à ton voisin?

Paul Krugman fait sa Cassandre.

Il prédit la répétition de crise la financière, mais cette fois au Sud, à l’issue d’un transfert des risques accumulés au Nord.

Voici son scénario :

  • Le Nord exporte ses bulles spéculatives: Au Nord, la croissance reste décevante et les capitaux internationaux affluent vers les pays émergents, ce qui provoque l’appréciation de leurs monnaies (on l’observe actuellement pour le real brésilien) et l’inversion du solde des balances courantes: au Nord les excédents, au Sud les déficits. Les  flux financiers Nord/Sud nourrissent la spéculation immobilière et financière dans les  pays émergents.
  • Le Sud importe la trappe à liquidités. Les autorités monétaires des pays émergents combattent le ralentissement d’activité (dû à l’appréciation de leur monnaie) en diminuant fortement les taux d’intérêt. Lorsque ceux-ci sont suffisamment bas, l’investissement ne réagit plus  aux variations du coût de l’argent (la préférence pour la liquidité devient absolue lorsque la monnaie a le même rendement que des titres à risque).

Suspendons le "bouclier fiscal"

"Je sais très bien que le pacte de stabilité est stupide"  déclarait Romano Prodi en  2002, redoutant que l’austérité budgétaire en période de récession n’enfonce plus encore la zone euro dans la crise.

Désormais que cette "stupidité" est  à l’ordre du jour, comment maîtriser les comptes publics sans trop pénaliser l’activité économique?

D’après Joseph Stiglitz et Paul Krugman, il ne faut  pas réduire les dépenses publiques mais accroître la fiscalité.

Chacun à sa façon, les deux Prix Nobel expliquent pourquoi il serait judicieux de taxer plus fortement les  ménages très favorisés, ce que le "bouclier" fiscal n’autorise plus en France:

  • L’argument de Joseph Stiglitz est keynésien:  si l’Etat prélève un euro sur le revenu des ménages, cela  diminue (en moyenne) l’épargne de 15 centimes et la consommation de 85 centimes. Comme les plus aisés épargnent beaucoup, il est possible de les taxer sans trop nuire à la consommation et à l’activité économique. En revanche, chaque euro de dépense publique en moins ampute immédiatement et  du même montant la dépense globale du pays.
  • Paul Krugman s’appuie sur une version corrigée de la théorie du revenu permanent ( Milton Friedman) d’après laquelle les ménages sont supposés utiliser leur épargne pour stabiliser leur consommation au cours du temps. Ainsi, les plus aisés ont la capacité de réduire leur épargne et même de puiser dans leur patrimoine en cas de hausse d’impôt. A l’inverse, les plus modestes ont une consommation beaucoup plus instable. Ils vivent "au fil de l’eau" et toute variation du revenu courant se répercute sur leur dépense.

La  "stupidité" du bouclier fiscal réside dans le fait qu’il  interdit de prélever de nouvelles taxes sur la partie de la population  qui consomme relativement peu et de façon stable.

Cerise sur le gateau, en ayant la théorie du revenu permanent à l’esprit,  le Gouvernement pourrait s’offrir le luxe d’augmenter les impôts des plus riches sans trop se dédire. En effet, pour que  la consommation ne dégringole pas trop, il suffit d’annoncer une hausse d’impôt temporaire, par exemple en suspendant  le " bouclier fiscal"  jusqu’au retour de la croissance.

A défaut,  l’Etat n’a pas d’autre choix que de tailler dans ses dépenses, au risque de ralentir l’activité économique.

D G

Chroniques krugmaniennes

Chaque samedi, nous vous proposons un résumé de la semaine du blog de l’économiste américain Paul Krugman.

Cette semaine, Paul Krugman aura été un bon petit soldat keynésien, doublé d’un démocrate de choc.

Tout d’abord, il n’a pas manqué de se réjouir à l’annonce d’un nouveau plan de relance de 50 milliards de dollars centré sur les infrastructures publiques.

En plus de l’effet macroéconomique de ces dépenses (le multiplicateur keynésien d’investissement), Krugman met en avant un bénéfice microéconomique: il vaut mieux que l’Etat dépense de l’argent pour produire les biens publics (routes, ponts etc…) dont l’économie américaine manque cruellement, et que le marché ne fournirait pas en quantité suffisante,  plutôt que de distribuer du pouvoir d’achat sous forme de baisses d’impôts. Ce à quoi l’économiste du FMI Olivier Blanchard rétorque qu’il serait plus judicieux d’affecter des fonds à destination des jeunes et des chômeurs de longue durée.

En mémoire de 11 septembre 2001, Krugman rappelle que les Républicains avaient cyniquement profité de l’évènement pour voter de nouveaux allègements de charges en faveur des entreprises. Au moins l’Administration n’a-t-elle pas répété cette erreur: "Nine eleven:" a day of infamy followed by years of infamy", écrit-il, rageur.

Cela fait des mois que le Prix Nobel réclame une plan de relance supplémentaire (voir ici). Car contrairement à ce que les républicains prétendent, Krugman affirme que l’Etat américain s’est montré moins dépensier que celui de "la sage Allemagne" (cf le graphique ci-dessus, à compléter avec l’évolution de la part des dépenses publiques dans le PIB potentiel des Etats-Unis).

Selon Krugman, la timidité avec laquelle on a combattu la crise dans son pays se paie très cher en termes de chômage.

Dans le même ordre d’idée, il moque l’OCDE qui recommande à la FED de relever ses taux d’intérêts pour maîtriser les anticipations d’inflation alors que les marchés ne demandent rien du tout (la prime de risque sur les bons d’Etat a été divisée par deux).

N’écoutons pas  les marchés uniquement lorsque cela nous arrange, ironise Krugman…

L’économiste se penche sur le pays qui symboliserait l’échec de la relance keynésienne: le Japon.

En réalité, dit-il, rien n’aurait pu contrebalancer les retombées négatives de la démographie de ce pays: depuis 1992,  la richesse relative du Japon (PIB Japon/PIB Etats-Unis) a chuté dans une proportion identique à celle de son potentiel relatif de main d’oeuvre (64% de la population est en âge de travailler contre 67% aux Etats-Unis).

Dans ce contexte, les relances volontaristes mises en oeuvre ont tout juste permis d’éviter le pire.

A cela, on objectera la causalité inverse: et si le marasme économique japonais avait accéléré le vieillissement démographique?.

Terminons sur une chanson.

Il y a de plus en plus de musique sur le blog de Paul.

Un brin nostalgique (les Who**, Fred Astaire, Marylin Monroe, Eric Clapton), Krugman met en ligne une ancienne chanson (totalement loufoque) à la gloire des femmes qui remplacèrent les hommes dans les usines au cours de la seconde guerre mondiale ("Rosie the riveter")

C’est supposé remonter le moral, mais Krugman suggère-t-il qu’il faudrait une "bonne guerre" pour sortir de la crise?

A moins qu’il s’agisse là d’un bras d’honneur subliminal adressé aux anti-Obama (oui oui, regardez bien le début de la vidéo).

DG

*La chanson des Who ("Its not enough") permet à Krugman d’illustrer l’engrenage endettement-déflation au cours duquel on ne finit jamais de rembourser ses dettes pour la simple raison que l’effort de restriction des dépenses entraine la baisse des prix et accroit le coût réel de l’endettement.

 

Coloniser l’espace?

Paul Krugman adore la science fiction.

L’un de ses auteurs préférés fait le pari qu’il sera très difficile aux humains d’installer des colonies autonomes sur d’autres planètes. L’explication, nous la devons à Adam Smith,  qui associe étroitement richesse et division du travail.

En effet, la reconstitution d’une économie moderne exigerait l’interaction d’une telle masse d’agents économiques hyper-spécialisés qu’il faudrait acheminer des millions d’êtres humains à travers l’espace (à supposer qu’on ne puisse former et exploiter une main d’oeuvre locale).

Une "terre bis", ce n’est pas demain la veille.

A moins que nos descendants ne deviennent plus sobres en termes de niveau de vie, ce qui est encore une autre histoire…

DG

Plans d’austérité européens et monnaie unique

Les plans de rigueur se multiplient sur le continent européen. 

Imaginons que ces tours de vis budgétaires s’effectuent en l’absence de monnaie unique (dans ce cas, chacun des 16 pays qui composent la zone euro retrouve sa monnaie nationale et laisse sa valeur flotter au gré des marchés).

Le bon vieux modèle macroéconomique "Mundell-Fleming" prédit  des dépréciations monétaires en cascade, comme aux riches heures des années trente. Par contagion, l’ensemble des économies européennes s’enfonceraient encore plus dans le marasme économique.

Pourquoi? parce qu’un pays qui diminue sa dépense globale en  restreignant les dépenses publiques provoque une diminution des taux d’intérêt, une sortie nette de capitaux et, en changes flexibles,  une dépréciation de sa monnaie (dans le graphique ci-dessus, c’est-ce qui se passe lorsque la droite IS glisse vers la gauche).

Pour les mêmes raisons, Paul Krugman (qui m’a mis la puce à l’oreille) exprime  son inquiétude quant à l’impact des restrictions budgétaires européennes sur l’économie américaine via la remontée du dollar: "The global transmission of european austérity").

D. G

Méchants spéculateurs et trappe à liquidité

Le blog Econoclaste a déclenché une vive réaction des internautes avec son billet "Imbécile chasse aux spéculateurs" dans lequel il prétend que la "spéculation" sur les titres de dette grecs trouve sa raison d’être non pas dans pas "l’avidité" des agioteurs mais dans la désinvolture finançière du gouvernement de ce pays.

Il est juste de dire que la spéculation ne tombe pas d’un ciel occupé par des esprits malfaisaints, mais ne passe-t-on pas d’un moralisme à l’autre?

Parions que la "créativité budgétaire" des autorités grecques  constitue  moins la cause de la tourmente financière qu’un simple prétexte.

Demandons nous si l’incapacité de l’Europe à coordonner les plans de relance ne nourrit pas le phénomène et, afin de  nous  en convaincre, chaussons un instant les lunettes du bon vieux Keynes.

En effet,  lorsque les taux d’intérêts sont très bas, les investisseurs anticipent leur rebond et, par conséquent,  la diminution du cours des titres obligataires.

Comme la rémunération des actifs financiers est nulle et que les emprunts d’Etat laissent présager une perte, la monnaie devient la forme d’épargne la plus prisée.

Continuer à injecter des liquidités dans l’économie ne sert pas à grand chose, puisque tout un chacun la conserve par devers soi. C’est la situation de "trappe à liquidités".

On pourrait en sortir par la relance budgétaire ou la dépréciation de l’euro. Mais Madame Merkel n’en veut pas.

Dans ce contexte, la spéculation se renforce, car on est à l’affût des bonnes occasions qui se présenteront sur les obligations et l’on gagne même à jouer ces titres à la baisse, c’est-à-dire acheter demain un titre bon marché pour le revendre au prix actuel, dans le cadre d’une vente à terme négociée à l’avance.

Madame Merkel s’agite contre les méchants spéculateurs en interdisant  les opérations de vente à terme sur les titres obligataires.

N’est-il pas absurde de faire semblant de combattre un phénomène qu’on entretient?

 

D. G

 

"Trade theory 3.0"

"Trade Theory 3.0" | 18 février 2010


« C’est une évidence les firmes sont hétérogènes » disait récemment Blogagéco dans deux articles remarquables (ici et ). Cette recrudescence des publications de commerce international utilisant des modèles de concurrence monopolistique est évidentes et elle a valu un commentaire off de P. Krugman à P. Neary  que ce dernier reprend en titre de son dernier article : « Two and Half Theories of Trade ». Paul Krugman a « toujours dit qu’il y a deux théories et demi du commerce international ».

A côté des deux paradigmes dominants que sont la théorie des avantages comparatifs basée sur la concurrence pure et parfaite et la théorie de la différenciation des produits et des rendements d’échelle croissant basés sur la concurrence monopolistique subsiste difficilement la théorie du commerce international en oligopole.

Ainsi pour (re)donner du poids aux théories oligopolistiques du commerce international P. Neary explique que l’enjeu repose sur la modélisation de l’entrée et de la sortie endogène des firmes sans supprimer les interactions entre elles et propose trois pistes de recherche ou « tout reste à faire » (les industries hétérogènes, les oligopoles naturels et les firmes superstars).

Alors aidons Neary à développer cette « Cendrillon » de notre discipline pour que la théorie du commerce passe de la version 2.5 à la version 3.0.  
“Two-and-a-half theories of trade,” The World Economy, 33:1, January 2010, 1-19.

PC

Krugman contre le fétichisme du libre-échange

Krugman appelle les économistes à plus de retenue lorsqu’ils argumentent en faveur du libre-échange. Il cite une étude d’ Eichengreen et Irwin , dont nous avions parlé ici-même le 5/11 qui nous apprend que le protectionnisme des années trente fut moins une cause de la crise que sa conséquence (à ce titre on imagine la réaction de PRK à cette vidéo  ). 

Eichengreen et Irwin voient dans l’attachement excessif de certains pays à l’étalon-or la raison qui les conduisit à devenir protectionnistes après 1929. Ceux qui ont choisi de laisser filer leur monnaie pour soutenir leur croissance ont obtenu quant à eux un degré de liberté supplémentaire qui a dispensé d’avoir à fermer leurs frontières(notons que ces dernières ont tout de même pratiqué une forme monétaire de protectionnisme). 

Continuons la discussion. Puisque le protectionnisme de cette époque a été la conséquence d’erreurs de politiques macroéconomiques ceci devrait priver ses partisans les plus zélés d’un argument d’autorité puisque leur recommandation relève, au mieux, d’un "second choix".

Remarquons au passage que cette étude contredit la thèse que Karl Polanyi défendait dans "La Grande Transformation": le renoncement à l’étalon-or aurait provoqué la destruction du régime de libre-échange au cours l’entre-deux guerres. Eichengreen et Irwin prétendent à l’inverse que c’est l’"intégrisme monétaire" qui, appliqué en période de crise, aurait transformé l’étalon-or en fossoyeur du libre commerce.