Economie politique de l’anti-keynésianisme

Peinture murale à la gloire de F. Roosevelt (1934)
Peinture murale à la gloire de F. Roosevelt (1934)

Pourquoi les milieux d’affaires s’opposent-ils par principe à la relance par la dépense publique, ainsi qu’à la réalisation du plein emploi?

Le retour à la prospérité ne bénéficierait-il pas aux entrepreneurs?  Les profits ne gagneraient-ils point  à ce qu’un peu d’inflation ne rogne les salaires?

Et bien non. Aujourd’hui, comme dans les années 30, le monde des affaires et de la rente oppose un véto catégorique au keynésianisme traditionnel.

Pour éclairer ce mystère, Paul Krugman a eu la chouette idée d’exhumer un texte de 1943, rédigé par l’économiste polonais Michal Kalecki et intitulé Political aspects of full employment.

Voici, selon Kalecki, les trois raisons qui motivent l’anti-keynésianisme:

  1. La fin du laisser-faire met un terme au pouvoir d’intimidation des milieux d’affaires. En effet, un Etat qui ne prend jamais la responsabilité de stimuler l’activité économique est toujours dans la main des entreprises, qui n’ont de cesse d’invoquer la nécessité d’entretenir un bon climat de confiance pour conserver ou étendre leur liberté d’action.
  2. L’accroissement de la dépense publique  élève le risque d’intrusion de l’Etat dans certaines activités jusqu’ici privées.
  3. Le plein-emploi risque de renforcer le pouvoir de négociation des syndicats et de remettre en cause la discipline imposée à la main d’oeuvre.

Kalecki observe que seules les politiques relance initiées par les régimes fascistes et nazi ont obtenu l’agrément des milieux d’affaires, d’une part, parce que la dépense publique était concentrée sur l’armement, d’autre part, parce que l’ordre et la discipline au travail étaient garanties par « l’ordre nouveau ».

Keynes et la semaine de 15 heures

« Pendant longtemps encore, le vieil Adam sera toujours si fort en nous que chaque personne aura besoin d’effectuer un certain travail afin de lui donner satisfaction.

Trop heureux d’avoir encore de petites tâches, obligations et routines, nous ferons par nous-mêmes beaucoup plus de choses que ce n’est généralement le cas aujourd’hui chez les riches.

Mais, au-delà, nous nous efforcerons de faire des tartines de beurre en faisant des tranches de pain aussi fines que possible, et la quantité de travail qu’il sera encore nécessaire de faire, nous nous arrangerons pour que le plus grand nombre d’entre nous en ait sa part.

Trois heures de travail chaque jour par roulement ou une semaine de quinze heures peuvent ajourner le problème pour un bon moment.

En effet, trois heures par jour font une ration suffisante pour assouvir le vieil Adam chez la plupart d’entre nous! »

 J. M. Keynes, Perspectives  économiques pour nos petits-enfants (1930)

Bible, rigueur et austérité

Dans cette nouvelle récession qui démarre, il ne nous manquait  plus que les religieux.

Voici une « simple explication » de la crise européenne, proposée par un prédicateur américain, mi-Bernard Tapie, mi-Jim Carrey, qui tire  des déboires de l’euro l’enseignement que s’endetter c’est mal (Grèce, Espagne, Italie), tandis que vivre de son pécule c’est bien (Allemagne).

A mettre en parallèle avec les propos de Paul Krugman, qui nous avertit des dangers du conservatisme financier en Europe, lubie d’autant plus redoutable qu’elle repose sur une foi étrange:

Une partie du problème réside dans le fait que les politiques allemands ont passé les deux dernières années à affirmer aux électeurs quelque chose de faux – à savoir que la crise est entièrement de la faute des gouvernements irresponsables du sud de l’Europe. Ici en Espagne – qui est aujourd’hui l’épicentre de la crise – le gouvernement avait en fait une faible dette et des excédents budgétaires à la veille de la crise ; si le pays est en crise aujourd’hui, c’est le résultat d’une gigantesque bulle immobilière que toutes les banques européennes, y compris les Allemands, et dans une large mesure, ont aidé à faire grossir. Mais aujourd’hui, cette histoire fausse barre la route d’une quelconque solution viable.

Cependant, les électeurs mal informés ne sont pas le seul problème ; même l’élite pensante européenne doit encore se confronter à la réalité. Lire les derniers rapports émanant des institutions européennes « expertes » en la matière, comme celui publié la semaine dernière par la Bank for International Settlements, c’est avoir l’impression d’entrer dans un univers parallèle, dans lequel ni les leçons enseignées par l’histoire ni les lois arithmétiques ne s’appliquent – un univers dans lequel l’austérité fonctionnerait si seulement tout le monde gardait la foi, et dans lequel chacun peut réduire ses dépenses en même temps sans créer une dépression. P. Krugman. L’Europe et la grande illusion.

Krugman préfère l’Euro au chaos

En théorie, l’Euro est  une erreur, mais en pratique, il est préférable (et possible) de le sauvegarder.

Voilà ce qu’explique Paul Krugman, dans « La revanche de la zone monétaire optimale« , un article où il rend hommage  au concept de Robert Mundell  pour mieux flétrir la désinvolture des bâtisseurs de l’Europe.

Au fond, Krugman répète ce que les économistes  disent depuis longtemps: en l’absence de mobilité inter-européenne du travail et d’intégration budgétaire, le projet de monnaie unique était prématuré.

Pire, en permettant la libre  circulation  des capitaux, la monnaie unique a  provoqué un afflux de capitaux vers les pays  périphériques (Espagne, Grèce, Irlande…), avec les effets destabilisants que l’on sait sur le crédit immobilier et le niveau général des prix dans ces pays.

Pour autant, Krugman ne souhaite pas l’éclatement de l’euro, car même si la monnaie unique est une entreprise périlleuse,  mieux vaut ne pas en rajouter dans la déstabilisation financière et risquer l’effondrement du projet politique européen:

(…) a euro breakup would be hugely disruptive, and exact high “transition” costs. Still, the enduring cost of a euro breakup would be that it would amount to a huge defeat for the broader European project I described at the start of this talk – a project that has done the world a vast amount of good, and one that no citizen of the world should want to see fail

Pour sortir l’europe monétaire de l’ornière, Krugman préconise un « saut fédéral » , ainsi que deux entorses au dogme monétariste:

  • Instituer un mécanisme fédéral d’assurance des dépôts bancaires et de sauvetage des institutions financières, de sorte que les pertes localisées dans un seul pays ne pèsent plus uniquement sur les finances publiques de celui-ci.
  • Permettre à la  BCE  de prêter, en dernier ressort, aux Etats européens, afin que  les marchés retrouvent un plus peu de confiance dans la capacité des Etats à faire face à leurs échéances.
  • Relever l’objectif d’inflation, de manière à ce que les pays périphériques soient moins incités à comprimer leurs salaires pour restaurer leur compétitivité coût.

Le Prix Nobel reconnait volontiers que de telles réformes sont difficiles à mettre en oeuvre, mais comme le note le journaliste polonais Piotr Buras, le modèle allemand de construction européenne place l’Allemagne elle même dans l’impasse (faible croissance, pauvreté, effritement de l’état providence, endettement des municipalités).

Peut-être Krugman rêve-t-il, mais au moins a-t-il le bon goût de ne pas s’abandonner au pessimisme astrologique qui pousse un Jacques Sapir à  courir de médias en médias pour annoncer un « cataclysme », quelque part entre  2012 et 2015.

Dans une veine similaire, Georges Soros propose la constitution d’un fonds européen, financé par l’émission de bonds communs, qui rachèterait une part de la dette des Etats en difficulté.

DG

Krugman voit rouge

Depuis que la RTBF traduit les chroniques de Paul Krugman, je vois mieux les raisons pour lesquelles il se fait tout plein d’amis aux Etats-Unis.

Dans le billet intitulé « Ces euro-romantiques cruels et ennuyeux« , Krugman s’en prend à l’austère dogmatisme des technocrates made in BCE.

 » Ils représentent assurément une race de romantiques particulièrement ennuyeuse, s’exprimant dans une prose ampoulée plutôt qu’en vers« , écrit le Prix Nobel.

Un peu dans le même esprit, la vague d’austérité budgétaire qui se répand en Europe,  fait dire à Xavier Timbeau (OFCE) que  plus rien ne s’oppose à la nuit.

Dans Nous, les 99 pour cent, Krugman envoie par dessus bord l’idée selon laquelle les  rémunérations extrêmes des gros bonnets de l’industrie et de la finance seraient tant soit peu fondées sur un zeste de mérite.

Comme l’a formulé récemment le directeur pour la stabilité financière de la Bank of England, des rendements supposés élevés avant la crise ont simplement reflété une prise de risque accrue – des risques encourus la plupart du temps non par les financiers de haut vol mais plutôt par des investisseurs naïfs ou bien par les contribuables, qui ont fini par payer les pots cassés quand tout s’est écroulé. Comme il le fait également remarquer avec hargne  :  » Si la prise de risques était une activité à valeur ajoutée, ceux qui jouent à la roulette Russe contribueraient au bien-être mondial de façon disproportionnée « .

DG

Oligarques, combien de divisions?

Le mouvement des indignés a déclenché aux Etats-Unis une virulente surenchère anti-oligarchique.

C’est à qui débusquera la minorité de profiteurs la plus infime possible.

1%, 0,1%?

Dans ce combat, le Prix Nobel d’économie Paul Krugman est en pointe.

Statistiques à l’appui, il montre que les 2/3 des revenus reçus par les 1% les plus riches sont allés à un millième de la population.

Décidément, les Etats-Unis sont un pays formidable où l’on trouve toujours quelqu’un de plus riche que soi.

Krugman devrait pourtant se méfier de telles statistiques.

En effet, réduire à peu de chose le nombre des oligarques est certainement très efficace pour énerver les foules mais beaucoup moins pour remplir les caisses de l’Etat, s’il lui vient la bonne idée de taxer  les plus riches.

Pour avoir une vue plus complète des inégalités monétaires, il faut passer de la concentration des revenus (flux) à celle des patrimoines (stocks).

Une étude de Sylvia Allegretto (mars 2001) permet d’y voir plus clair.

Depuis 1983, la portion du patrimoine global (financier, immobilier…) qui revient aux 5% les plus riches est passée de 56,1 à 63,5%.

Moralité: les privilégiés sont 50 fois plus nombreux que ne le prétend Paul Krugman.

Ce sont principalement les classes moyennes qui ont vu leur situation se dégrader depuis 25 ans.

Quant aux 20% les plus pauvres, dont le patrimoine net est négatif puisque leurs dettes sont supérieures à leurs actifs, ils n’étaient pas mieux lotis en 2007 qu’en 1962.

Par contre, ces derniers sont les grands perdants de la récession de 2009.

DG