Le libéralisme, c’est la fête au village

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« Si les mécanismes de marché sont un dispositif assez adéquat pour prendre des décisions sociales sur des sujets sans grande importance, comme la bonne combinaison des couleurs de robes, la longueur des jupes ou les goûts des crèmes glacées, on ne peut et on ne doit pas s’en remettre à ces mécanismes pour des décisions fondamentales et lourdes de conséquences comme la répartition des revenus, le maintien de la stabilité économique, le développement des investissements, l’éducation et la formation des jeunes gens. »

« (…) la synthèse néoclassique insiste sur l’équilibre et les tendances « équilibrantes », tandis que la théorie de Keynes s’intéresse aux affaires faites par les banquiers et les hommes d’affaires de Wall Street. La synthèse néoclassique ignore la nature capitaliste de l’économie, une réalité que la théorie de Keynes ne perd pas de vue un seul instant. »

« L’apport walrassien à la synthèse néoclassique commence par une discussion consacrée à une économie de troc abstraite, du type de celle que l’on peut trouver dans une fête de village ».

Hyman P. Minsky. « Stabiliser une économie instable » (1986). Chapitre 5. Les petits matins/Institut Veblen (2015)

 

Economie politique de l’anti-keynésianisme

Peinture murale à la gloire de F. Roosevelt (1934)
Peinture murale à la gloire de F. Roosevelt (1934)

Pourquoi les milieux d’affaires s’opposent-ils par principe à la relance par la dépense publique, ainsi qu’à la réalisation du plein emploi?

Le retour à la prospérité ne bénéficierait-il pas aux entrepreneurs?  Les profits ne gagneraient-ils point  à ce qu’un peu d’inflation ne rogne les salaires?

Et bien non. Aujourd’hui, comme dans les années 30, le monde des affaires et de la rente oppose un véto catégorique au keynésianisme traditionnel.

Pour éclairer ce mystère, Paul Krugman a eu la chouette idée d’exhumer un texte de 1943, rédigé par l’économiste polonais Michal Kalecki et intitulé Political aspects of full employment.

Voici, selon Kalecki, les trois raisons qui motivent l’anti-keynésianisme:

  1. La fin du laisser-faire met un terme au pouvoir d’intimidation des milieux d’affaires. En effet, un Etat qui ne prend jamais la responsabilité de stimuler l’activité économique est toujours dans la main des entreprises, qui n’ont de cesse d’invoquer la nécessité d’entretenir un bon climat de confiance pour conserver ou étendre leur liberté d’action.
  2. L’accroissement de la dépense publique  élève le risque d’intrusion de l’Etat dans certaines activités jusqu’ici privées.
  3. Le plein-emploi risque de renforcer le pouvoir de négociation des syndicats et de remettre en cause la discipline imposée à la main d’oeuvre.

Kalecki observe que seules les politiques relance initiées par les régimes fascistes et nazi ont obtenu l’agrément des milieux d’affaires, d’une part, parce que la dépense publique était concentrée sur l’armement, d’autre part, parce que l’ordre et la discipline au travail étaient garanties par « l’ordre nouveau ».

La crise selon Keynes

« Pourquoi les travailleurs et l’outillage demeurent-ils inemployés? Parce que les industriels ne comptent pas pouvoir vendre sans perte ce qu’ils produiraient s’ils les employaient. (…)  Comment se peut-il donc que le coût total de la production des affaires dans le monde soit autre que le produit total de la vente ? D’où vient l’inégalité ? Je crois connaître la réponse. Mais elle est trop compliquée et a un caractère trop peu familier pour le public pour que je puisse la fournir ici d’une façon satisfaisante. Il faut donc me résigner à ne donner que quelques indications.

Prenons, tout d’abord, les articles de consommation qui sont à vendre sur le marché. De quoi dépendent les bénéfices ou les pertes du producteur sur de pareils articles ? Le coût total de la production qui correspond au total de ce que gagne la collectivité, si on l’examine à un autre point de vue, se partage en deux parties dont l’une représente le coût de production d’articles de consommation, et l’autre le coût de la production d’articles de fabrication. Les revenus du public qui correspondent aussi au total de ce que gagne la collectivité se partagent aussi en une part qui sert à acquérir les articles de consommation et une part destinée à l’épargne. Or si la première part est plus considérable que la seconde, les producteurs d’articles de consommation perdront de l’argent; car le produit de leur vente qui équivaut aux dépenses du public pour ces produits de consommation sera moins élevé (comme l’indique la moindre réflexion) que ce que leur a coûté la production de ces articles. Si par contre, la seconde part est plus considérable que la première, alors les producteurs d’articles de consommation réaliseront des profits exceptionnels. Il s’ensuit que les bénéfices des producteurs d’articles de consommation ne peuvent se retrouver que si le public dépense une plus grande part de ses revenus pour de pareils articles (au détriment de l’épargne) ou si la production fait une plus large part aux articles de fabrication, ce qui restreint la production des articles de consommation. Mais on ne fabriquera pas d’articles servant à l’équipement national sur une plus large échelle, à moins que les producteurs de ces articles ne fassent des bénéfices. Ce qui nous amène à notre seconde question. De quoi dépendent les bénéfices des producteurs d’articles de fabrication ? Ils dépendent du public. Ils dépendent de la préférence de celui-ci à garder ses économies sous une forme liquide (de l’argent ou des valeurs équivalentes) plutôt qu’à s’en servir pour acheter des articles de fabrication ou des produits analogues. Si le public boude, alors le producteur des articles d’exploitation perdra de l’argent; il fabriquera moins d’articles de fabrication, et il en résultera, pour les raisons exposées plus haut, également des pertes pour le producteur d’articles de consommation. En d’autres termes, toutes les classes de producteurs perdront de l’argent et un chômage général se produira. À ce point, on aura parcouru un cercle vicieux et tant d’actions et de réactions auront contribué à tout faire empirer jusqu’à ce qu’il se passe quelque chose qui amène un revirement! C’est là un tableau par trop simpliste d’un phénomène des plus compliqués. Mais je crois qu’il contient l’essentiel de la vérité.  » J. M Keynes, La grande débâcle de 1930.

Olivier Delamarche ou la Cassandre pré-keynésienne

Olivier Delamarche est le chroniqueur économique le plus drôle que je connaisse.

Le pessimisme en bandoulière, il râle sur BFM, préside « Platinium Gestion« , cite Sénèque (« C’est pendant l’orage que l’on connaît le pilote« ) et pousse à l’occasion un « on nous prend pour des cons » , ou « ce sont des abrutis« .

Avec lui, aujourd’hui est toujours mieux que demain et le pire est toujours sûr.

Au bout d’un moment, le comique de répétition finit par agir, mais Delamarche cesse de faire rire quand il nous livre le fond de sa pensée.

Bienvenue dans le monde étroit du populisme rentier.

Dans un entretien du 30 mai dernier (vidéo ci-dessous), il regrette que l’on n’ait pas osé « sortir » de l’Euro  les « gus qui viennent pleurer » , à savoir  les Grecs et quelques autres.

Anxieux des remous de l’Histoire, il se lamente des conséquences du Printemps Arabe.

Demeuré au stade pré-keynésien de la pensée, il nous explique que les Etats auraient dû « laisser faire » et ne pas chercher à éviter la récession qu’ils auraient provoquée en encourageant l’endettement excessif  des ménages.

En 1929, on nous expliquait  déjà que les Etats devaient veiller à l’équilibre de leurs comptes et ne pas dépenser à la place des ménages et des entreprises pris de panique par l’effondrement de la finance.

Cela conduisit de nombreux pays à placer leur production excédentaire sur les marchés internationaux et à déclencher une guerre protectionniste.

On connaît la suite.

Tonton protectionniste?

En jetant un oeil sur le site des « Rencontres Déconnomiques » d’Aix en Provence, organisées les 6 et 8 juillet en riposte aux Rencontres économiques,  je découvre l’improbable conférence du journaliste François Ruffin qui enrage que la gauche française n’ait plus la volonté de s’isoler du commerce mondial, condition indispensable à ses yeux pour mener à bien des expériences progressistes.

Appuyant sa démonstration à l’aide d’un exemple tiré de l’histoire, Ruffin exhume la proposition n°20 du programme électoral de François Mitterrand en 1981.

Il en extrait une phrase choc : « D’ici 1990, la part du commerce extérieur dans le PIB sera ramenée en dessous de 20% », qui prouverait que les socialistes cuvée 1981 étaient acquis à la cause protectionniste.

Dubitatif, je me suis penché sur les 110 propositions du candidat Mitterrand.

Voici l’exact libellé de la proposition n°20:

20 – Le franc sera défendu contre les manœuvres spéculatives. Le développement industriel et agricole et les économies d’énergie rendront la croissance moins tributaire des importations. D’ici 1990, la part du commerce extérieur dans le PIB sera ramenée en-dessous de 20 %.

Comme on peut le constater, la proposition socialiste n°20 est fort éloignée du protectionnisme tonitruant (« notre dernière arme »)  à la mode Ruffin.

En effet, la réduction de la part des importations dans le PIB n’était ni le moyen ni la condition de la réussite de la gauche,  mais le résultat d’un programme plus général de redressement économique à base de nationalisations et de subventions aux énergies non fossiles.

De surcroît, en consultant le grand livre de la comptabilité nationale, on s’aperçoit que les importations représentaient 23,94% du PIB en 1981, ce qui n’est pas très éloigné de l’objectif de 20%.

Comme rupture avec l’ordre existant, on fait mieux.

Certes, il y eut une petite guéguerre avec le Japon, en 1982, à propos des magnétoscopes. Mais elle fit pschitt.

En réalité, les socialistes de l’époque s’inspiraient  plus de Keynes que de List.

Dans son texte « De l’autosuffisance nationale » (commenté ici dans un ancien billet) Keynes appelait de ses voeux un développement plus auto-centré, non seulement pour apaiser les tensions commerciales et militaires entre pays riches, mais aussi  parce qu’il le concevait comme le point d’arrivée du vaste plan de dépenses publiques qu’il souhaitait mettre en oeuvre, à base de routes supplémentaires, d’écoles, de musées et d’embellissement des villes, toutes choses produites et consommées localement.

Rien à voir avec le protectionnisme pétaradant et agressif de certains.

De l’austérité, de l’austérité, encore de l’austérité?

Historiquement, on réduit la dette avec la croissance, jamais avec la seule austérité. Or, l’Europe n’a pas de stratégie de croissance. Le marché du travail a certes été assoupli dans certains pays, mais il faut cinq à dix ans pour que cela ait un impact sur l’activité économique », note Pierre-Olivier Beffy, chef économiste chez Exane (Le Monde).

Patrick Artus, qui a chaussé ses lunettes keynésiennes,  nous explique en quoi la baisse des salaires est coûteuse au plan économique.

Le choc négatif qui suit  la diminution des salaires nominaux est à double détente:

  • diminution de la demande des ménages, car tant que les prix ne bougent pas, la baisse des salaires nominaux entraîne dans chute celle des salaires  réels.
  • diminution de l’investissement, suite à la hausse des taux d’intérêt réels consécutive au déclin des prix.

 Dans le cas de l’Allemagne, quatre années (2000-2004) auront été nécessaires pour atteindre l’objectif de compétitivité, au prix d’une rude austérité pour la population.

Pour ce qui est de la France, Artus ne souhaite ni la sortie de l’euro, ni la potion amère sur les salaires. Il préconise plutôt la baisse des charges mais aussi le soutien à  l’innovation, ceci afin de relancer les gains de productivité.

Un atterré nommé Domar

« Si toutes les personnes et organisations qui travaillent, étudient, écrivent des articles, font des discours, s’inquiètent et passent des nuits blanches par peur de la dette pouvaient l’oublier pendant un certain temps et déplacer ne serait-ce que la moitié de leurs efforts pour essayer de trouver un moyen d’atteindre la croissance, leur contribution au bénéfice et au bien être de l’humanité, ainsi que la solution au problème de la dette, serait incalculable. » Evsey David Domar. The « Burden of the debt » an national income (1944).

Keynes et Hayek sur le ring

Non sans malice, un étudiant m’a conseillé cette vidéo dans laquelle Keynes et Hayek se disputent le leadership de la science économique au cours d’un combat de boxe dont Keynes sort miraculeusement vainqueur.

Finalement, la bagarre oppose deux idéalismes, avec d’un côté la croyance dans l’ordre spontané et d’un autre, le « keynésianisme hydraulique« , pour  lequel aucune crise ne saurait résister à une bonne relance budgétaire.

La caricature de Keynes en mécano n’est pas sans fondement, du moins si l’on pense à la plupart de ses adeptes actuels.

Une autre vidéo est disponible sur le blog Captain Economics.

DG

Who are you Mr Keynes?

France Culture a commis une émission  sympathique sur la vie et l’oeuvre de Keynes.

Pour l’anecdote, on apprend que l’économiste passait ses matinées au lit, tenait une comptabilité de ses conquêtes et faisait de la moto.

Pour mieux cerner le personnage, qui occupe une place singulière dans la galaxie libérale, ne pas rater la conférence de Gilles Dostaler, retranscrite dans la revue Idées (n°157, septembre 2009).

Faites le plein emploi, pas la guerre commerciale

(…) si les nations pouvaient apprendre à maintenir le plein emploi au moyen de leur seule politique intérieure (et aussi, faut-il ajouter, si elles pouvaient atteindre un équilibre démographique), il ne devrait pas y avoir de force économique propre à dresser les intérêts des divers pays les uns contre les autres. Il y aurait encore place pour la division internationale du travail et pour l’octroi de prêts à l’étranger en des conditions appropriées. Mais aucun pays n’aurait plus un motif puissant d’imposer ses produits aux autres pays et de refuser les leurs, comme ils le font aujourd’hui, non parce que cette politique est nécessaire pour leur permettre de payer ce qu’ils désirent acheter à l’étranger, mais parce qu’ils cherchent ouvertement à rompre l’équilibre des paiements de manière à rendre leurs balances commerciales créditrices. Le commerce international cesserait d’être ce qu’il est, c’est-à-dire un expédient désespéré pour préserver l’emploi intérieur des pays en stimulant les ventes et en restreignant les achats au-dehors; moyen qui lorsqu’il réussit, ne fait que transférer le problème du chômage au pays le moins avancé dans la lutte. Il deviendrait un échange de marchandises et de services réalisé librement et sans obstacle, en des conditions comportant des avantages réciproques.

J. M.  Keynes, Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la  monnaie.

Keynes l’européen

La semaine dernière, le brillant Emmanuel Todd nous expliquait sur les ondes que des abîmes d’anthropologie séparaient les allemands des français et autres espagnols.

Voici ce qu’en 1919, Keynes répliquait à ceux des européens qui se dressaient orgueilleusement sur leur petit tas national:

Pour celui qui a passé à Paris la plus grande partie des six mois qui ont suivi l’armistice, une visite à Londres, de temps à autre, était une étonnante expérience. L’Angleterre est toujours restée hors d’Europe. Elle ne remarque pas les agitations silencieuses de l’Europe. L’Europe est à côté d’elle et l’Angleterre n’est pas un morceau de sa chair, un membre de son  corps. Mais l’Europe forme un bloc compact : France, Allemagne, Italie, Autriche, Hollande, Russie, Roumanie et Pologne respirent à l’unisson. Leur structure, leur civilisation sont foncièrement une. Ensemble ces pays ont prospéré, ensemble ils ont été jetés dans une guerre en dehors de laquelle nous sommes économiquement restés (comme l’Amérique, mais à un moindre degré), malgré nos sacrifices et nos secours énormes ; ensemble ils peuvent succomber. C’est là que se trouve la signification destructive de la paix de Paris. si, à la fin de la guerre civile européenne, la France et l’Italie victorieuses abusent de leur pouvoir momentané pour détruire l’Allemagne et l’Autriche-Hongrie à présent abattues, elles appellent aussi leur propre destruction, par suite des liens cachés intellectuels et économiques qui les attachent d’une façon si forte et si inextricable à leurs victimes.

J.M Keynes, Les conséquences économiques de la paix (1919).

Le paradoxe de la compétitivité

Eric Chaney constate que  les parts de marché des exportations espagnoles et italiennes n’ont pas décliné,  alors  que leur compétitivité-prix n’a cessé de se  dégrader depuis dix ans.

Dans son article, l’auteur rappelle que des exportations plus chères ne sont pas moins compétitives, lorsque la production monte en gamme.

Filippo Di Mauro et Benjamin Mandel vont dans le même sens.

Leur étude indique que les pays les plus compétitifs sont aussi les plus chers.

Ces économistes viennent de redécouvrir le paradoxe de Kaldor, ou paradoxe des coûts, formulé en 1978.

DG

Le retour des contrôles de capitaux?

Depuis trois ans, de nombreux pays émergents ont pris des mesures afin de contre-carrer l’entrée massive de capitaux fluctuants dans leur économie.

Toute la panoplie des contrôles aux frontières a été utilisée par le Chili, la Corée du Sud, l’Indonésie, le Brésil ou la Colombie pour freiner les emprunts étrangers de leur secteur privé et empêcher l’appréciation de leur monnaie.

Aujourd’hui, beaucoup d’économistes soutiennent ces interventions, qu’il s’agisse des économistes atterrés (c’est leur proposition n°2 pour réformer la finance internationale) ou des 250 signataires d’un appel auprès de  l’administration américaine. Ces derniers ont été rejoints par quelques représentants du courant libéral.

Le revirement d’un  Jadish Bagwathi,  opposé aux contrôles des capitaux lors de la crise asiatique de 1997,  et celui du FMI, qui légitime pour le première fois des interventions ponctuelles et modérées, fait dire à Dani Rodrick que nous vivons la fin d’une époque (en cherchant bien, on découvre que dès 1999 un économiste de l’OMC hésitait à  assimiler le protectionnisme financier aux obstacles à l’échange de produits).

Ne rêvons pas.

Nous assistons seulement à la timide dépénalisation des contrôles de capitaux, tolérés tant qu’ils  sont ponctuels.

Au mieux,  le FMI proposera-t-il d’encadrer ces pratiques de plus en plus fréquentes. Il dit y réfléchir, mais cela les légitimerait.

Plus fondamentalement, les économistes du FMI voient dans la forte appréciation de certaines monnaies du Sud une sorte de dégât collatéral provoqué, entre autres,  par le mercantilisme chinois.

Soucieuse de préserver sa compétitivité, la Chine empêcherait la réévaluation de sa monnaie, laissant à d’autres pays le soin de s’ajuster à l’afflux de capitaux en provenance des pays industrialisés.

Comme au FMI, on ne veut pas faire le deuil d’un fonctionnement plus libre du marché des changes, il n’est pas question d’encenser le moindre contrôle qui, selon cette optique libérale, nous éloignerait encore plus de la solution.

DG

Le protectionnisme civilisateur de Keynes

Je me sens donc plus proche de ceux qui souhaitent diminuer l’imbrication des économies nationales que de ceux qui voudraient l’accroître. Les idées, le savoir, la science, l’hospitalité, le voyage, doivent par nature être internationaux. Mais produisons chez nous chaque fois que c’est raisonnablement et pratiquement possible, et surtout faisons en sorte que la finance soit nationale.

Ces quelques lignes sont parues en 1933 dans un texte intitulé De l’autosuffisance nationale où Keynes explique que la relocalisation des flux économiques présente plus d’avantages que d’inconvénients.

Convaincu que le libre-échangisme ne constitue plus le seul mode d’organisation concevable de la société mondiale, Keynes ne manque pas non plus de dire sa consternation devant les expériences autarciques et totalitaires de son temps.

Faire du protectionnisme une politique de civilisation, tel était le défi du grand économiste en 1933.

Quand un libre-échangiste trouve son chemin de Damas

Le vocabulaire qu’il emploie (« doctrine », « vérités fondamentales », « morale ») montre que les postulats libéraux auxquels il s’arrache relèvent de l’idéologie, si ce n’est de la foi.

Comme la plupart des Anglais, j’ai été élevé dans le respect du libre-échange, considéré non seulement comme une doctrine économique qu’aucune personne rationnelle et instruite ne saurait mettre en doute, mais presque comme une composante de la morale

Keynes pensait que l’interdépendance économique était un facteur de paix. Sa désillusion est grande:

De toute façon, l’internationalisme économique n’a pas réussi à éviter la guerre, et si ses défenseurs répondent qu’il n’a pas vraiment eu sa chance, son succès ayant toujours été incomplet, on peut raisonnablement avancer qu’une réussite plus achevée est fort improbable dans les années qui viennent.

La mondialisation n’est plus synonyme de croissance


Keynes juge que l’internationalisation ne contribue plus à lenrichissement rapide du monde et se résume  à une concurrence stérile.

Deux raisons à cela: la domination de la  spéculation financière et la similitude des  économies.

Au cours du XIXième siècle,  des millions de migrants étaient partis peupler des pays neufs, emportant leur savoir faire et  drainant les investissements productifs du monde entier. Ce n’est plus le cas. La spéculation l’emporte désormais sur l’entreprise.

A une époque où de nouveaux continents se peuplaient par une émigration massive, il était normal que les hommes emportent avec eux dans les mondes nouveaux les fruits matériels de la technique du monde ancien, représentant l’épargne accumulée de ceux qui les envoyaient. L’investissement de l’épargne britannique allait permettre aux ingénieurs britanniques d’installer les voies ferrées et le matériel roulant qui transporteraient des émigrants britanniques vers de nouvelles terres et de nouveaux pâturages, et une partie des produits reviendrait légitimement à ceux dont la frugalité avait produit cette épargne. Cet internationalisme économique ne ressemble en rien à la participation prise par un spéculateur de Chicago dans une entreprise allemande, ou à celle d’une vieille fille anglaise dans les investissements de la municipalité de Rio de Janeiro.

Keynes estime que le commerce international devient superflu.  La convergence économique des nations les rend de plus en plus autonomes tandis que  la consommation se porte de plus en plus sur les biens et services non échangeables au plan international:

L’expérience prouve chaque jour un peu plus que beaucoup de processus modernes de production de masse peuvent être maîtrisés dans la plupart des pays et sous presque tous les climats avec une efficacité comparable. De plus, à mesure que la richesse s’accroît, le logement, les services à la personne et les équipements locaux, qui ne peuvent pas faire l’objet d’un commerce international, prennent une part de plus en plus importante dans l’économie nationale, au détriment des produits de base et des objets manufacturés.

« La République sociale idéale du futur »


Keynes prend acte d’un changement général d’attitude face au capitalisme libéral hérité du XIXième siècle :

Le capitalisme international et néanmoins individualiste, décadent mais dominant depuis la fin de la guerre, n’est pas une réussite. Il n’est ni intelligent, ni beau, ni juste, ni vertueux, et il ne tient pas ses promesses. En bref, nous ne l’aimons pas et nous commençons à le mépriser. Mais quand nous nous demandons par quoi le remplacer, nous sommes extrêmement perplexes.

Keynes formule des propositions que les altermondialistes actuels signeraient des deux mains: relance de la construction de logements, aides à l’agriculture locale, défense l’environnement ou encore emploi des chômeurs à l’embellissement de nos villes:

Si j’étais au pouvoir, aujourd’hui, j’entreprendrais avec détermination de doter nos grandes villes de tous les équipements artistiques et culturels susceptibles de répondre aux attentes individuelles les plus ambitieuses des citoyens de chacune de ces villes. Je suis convaincu que ce que nous savons créer, nous en avons les moyens, et que l’argent ainsi dépensé sera non seulement plus utile que n’importe quelle allocation de chômage, mais qu’il rendra inutiles ces allocations. Parce qu’avec ce que nous avons dépensé pour les chômeurs en Angleterre depuis la guerre nous aurions pu faire de nos villes les plus magnifiques réalisations humaines du monde.

Comment réaliser ce programme?

En contrôlant les mouvements internationaux de capitaux, afin de maintenir  les taux d’intérêt proches de zéro:

(…) la transformation de la société à laquelle irait ma préférence demanderait que le taux d’intérêt baisse jusqu’à disparaître dans les trente prochaines années. Mais ce n’est pas près d’arriver, dans un système où ce taux, une fois pris en compte le risque et les autres facteurs, a tendance à s’uniformiser à un niveau mondial sous l’effet du jeu normal des forces financières.

Keynes est incertain sur les moyens à utiliser pour « démondialiser » des économies. Le protectionnisme à l’ancienne (droits de douane, quotas) lui semble un peu brutal. Il craint les envolées nationalistes et populistes. Il déclare ne pas souhaiter un échec des négociations tarifaires internationales.

Reste la voie indirecte qui consiste à développer le secteur abrité de la concurrence étrangère et à relancer l’économie  via le déficit public, la dévaluation et la politique monétaire.

Pour conclure

Compte tenu des progrès de la science économique et des aspects contemporains de la mondialisation, ce texte a vieilli. Par exemple, Keynes n’avait pas anticipé les potentialités d’échanges entre pays similaires mis en évidence dans les théories récentes du commerce international. Il n’imaginait pas l’industrialisation de l’Asie et aurait été très étonné par la démultiplication des flux internationaux de composants industriels. En 1933, Keynes renouait avec la thèse de l’état stationnaire, chère à John Stuart Mill.

Pourtant, ce texte révèle une attitude intellectuelle intéressante, assez semblable à celle d’Alexis de Tocqueville. Tous les deux n’étaient pas acclimatés aux mutations sociales de leur temps, mais ils ont eu la force de revoir leurs croyances initiales pour  être utiles à leurs contemporains.

Il reste également une description grinçante du totalitarisme, vu comme une  nuisance sonore

Les délicates circonvolutions du cerveau ont été pétrifiées. Le son assourdissant du mégaphone remplace les souples inflexions de la voix humaine. Les idioties de la propagande stupéfient même les oiseaux et les bestiaux.

DG

 

 

Le taux d’ouverture des pays riches va-t-il diminuer?

Cette question ne relève pas d’un scénario catastrophe mais  d’une « loi » économique » fort sérieuse: la tendance à la « décroissance relative des échanges internationaux », suggérée par l’économiste Werner Sombart (1863-1941) .

Selon W. Sombart, la tertiarisation des économies s’opposerait à l’internationalisme économique. Cette idée fut reprise par John Maynard Keynes en 1933 dans son texte De l’autosuffisance nationale.

La baisse atendancielle du taux d’ouverture au commerce extérieur

Voici l’énoncé qui figure dans l’excellent Dictionnaire des lois, effets et principes économiques (1979):

« A mesure que se développent les divers pays exportateurs et importateurs, leurs orientation vers un accroissement de la part des services par rapport aux biens intangibles freinerait l’essor du commerce international« .

Ainsi donc, la tendance des services à être consommés sur leur lieu de production aboutirait à réduire la propension moyenne à importer.

Le moins que l’on puisse dire est que l’extraordinaire croissance des échanges internationaux depuis 1945 a fait tomber cette loi dans l’oubli.

Qui plus est, la majorité des économistes s’accordent pour établir un lien  positif  entre taux d’ouverture et PIB par habitant.

Seulement voilà, des études récentes nous obligent à revisiter la « loi de Werner Sombart ».

Des résultats récents qui intriguent

Une diminution des taux d’ouverture en trompe l’oeil

Grâce aux investigations de Simon Guttman et Anthony Richards, nous pouvons vérifier que la diminution du taux d’ouverture avec le PIB/habitant  est une illusion statistique.

Cette erreur est bien connue dans la littérature (voir ici). Elle provient d’une « déformation » de la structure des prix entre les produits échangeables et non échangeables qui affecte soit le numérateur du taux d’ouverture (montant des exportations ou des importations), soit son dénominateur (montant du PIB).

  • L’effet numérateur: à mesure qu’un pays s’enrichit, il enregistre des gains de productivité qui se concentrent dans le secteur exposé à la concurrence étrangère. Le plus souvent, il s’agit des biens industriels. A mesure que leur prix relatif diminue le numérateur du taux d’ouverture a tendance à baisser. On croit observer une fermeture de l’économie, alors que la concurrence étrangère est plus intense!
  • L’effet dénominateur: un pays qui s’enrichit grâce à une meilleure productivité offre de meilleurs salaires à sa population, mais comme la productivité des services est peu dynamique,  leur prix relatif augmente, ce qui amplifie  artificiellement la valeur du PIB  et réduit le taux d’ouverture.

Lorsqu’on neutralise la  variation de prix des services, on constate que l’impact du PIB moyen sur le taux d’ouverture disparaît, ou n’est quasiment plus perceptible.

Il n’existe donc pas de « loi d’airain »  en matière de mondialisation (dans un sens comme dans l’autre) et, par chance, une société peut moduler son  degré d’ouverture en jouant sur le taux de protection commerciale ou bien la qualité de ses infrastructures et de ses institutions.

DG

Pour aller plus loin: A guide to measures of trade openess, H. L. David (2007).

Deux économistes américains atterrés

La réticence des autorités américaines à combattre le sous-emploi plonge certains  économistes dans la perplexité, si ce n’est la colère.

Dans un billet intitulé « La retraite de la politique macroéconomique« , Bradford DeLong se désole du paradoxe suivant: à la différence des années trente,  on sait identifier les causes de la crise, on dispose des outils monétaires et budgétaires adéquats pour en combattre les effets, le « lobby métallique » (étalon-or) n’existe plus,  le suffrage est universel; et malgré  tout cela, rien n’est tenté pour ramener le taux de chômage en dessous de 10%.

Paul Krugman est abasourdi par le « manque de conviction » d’une administration américaine qui  en est à s’interroger  sur la nature exacte du chômage (est-ce du conjoncturel, du structurel?).

Par contraste,  le « non-agir » européen est beaucoup moins frustrant, tellement il était prévisible.

DG

L’économie des Toambapiks ou le retour de la loi de Kalecki

L’économie des Toambapiks est un petit livre qui s’emploie à vulgariser les idées du  keynésianisme le plus radical,  à la manière d’un conte philosophique. Clair et amusant, l’ouvrage constitue un excellent exercice intellectuel et une salutaire vision des déboires de l’économie mondiale.

Un économiste libéral sur une île fantastique

Il était une fois, quelque part dans l’océan pacifique,  une économie qui  fonctionne selon les règles de la concurrence pure et parfaite. Comme de bien entendu, ce monde est parfaitement optimal  mais, en l’absence de monnaie, d’accumulation du capital et d’une production diversifiée, on finit par s’y ennuyer ferme et la population aspire à du neuf.

L’économiste Jim Happystone est envoyé par le MIT chez les Toambapiks afin de leur proposer un bouquet de réformes libérales destinées à combler leurs attentes.

Au début tout va bien, mais le pays connaît par la suite une série de déséquilibres auxquels les manuels n’ont pas préparé l’économiste : disparition des profits, inflation, chômage, sous-investissement, inégalités, spéculation et endettement généralisé.

Pour comprendre la situation et choisir le bon remède, Jim doit abandonner ses certitudes néoclassiques. Il prend conscience qu’il faut donner la priorité à la demande et suivre  la mystérieuse « loi de Kalecki ».

Où l’on apprend que les profits naissent des dépenses d’investissement

La loi de Kalecki détermine l’origine des profits macroéconomiques et nous dit que les capitalistes gagnent ce qu’ils dépensent, tandis  que les travailleurs dépensent ce qu’ils gagnent.

En voici une explication.

Supposons que les salariés dépensent l’intégralité de leur rémunération. A partir de là, si les entreprise cessent d’investir, leurs profits disparaissent automatiquement puisque leurs uniques recettes (qui proviennent de la consommation des salariés) sont  l’exacte contrepartie des salaires qu’elles versent à leur personnel.

Moralité: les capitalistes tirent leur profit du fait que les salariés ne consomment pas les biens d’investissement qu’ils produisent.

Suffit-il de relancer l’investissement pour doper les profits?

Encore faut-il que les entreprises de coordonnent, ce qui n’est pas chose aisée dans un système décentralisé de production où chacune a intérêt à jouer les passager clandestin en comptant sur les dépenses des autres.

Un capitalisme sans accumulation de capital

Le dernier chapitre du livre décrit le basculement de l’île dans une forme de « capitalisme financier ».

Désormais, plutôt que d’investir, les entreprises privilégient la distribution de  dividendes. Il s’en suit  un nouveau flux de recettes, puisque les dividendes sont consommés.

Dans cette modalité régressive du système, l’économie prospère (un temps) sur fond d’inégalités sociales et de spéculation.

La loi de Kalecki en économie ouverte

Le livre néglige le fait qu’à côté de l’investissement et des dividendes, il existe une autre source de profits: l’excédent commercial.

Explication: les clients étrangers paient les entreprises nationales à partir de salaires qu’elles ne leur ont pas versés.

On comprend, grâce la version complète de la loi de Kalecki, que le protectionnisme est une tentation chronique du système… à laquelles on préférera la relance coordonnée des investissements.

DG