L’Euro améliore le niveau de vie des Français de 749 euros. So what?

 

Où en serions-nous si nous n’avions pas adhéré à la monnaie unique?

Trois économistes de l’Université néerlandaise de Tilburg viennent de publier un travail qui répond à cette question et contredit certaines idées reçues

Le tableau ci-dessous résume les principales conclusions des auteurs

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  • Si la France n’avait pas adhéré à l’Euro, ses habitants seraient un peu moins riches. Ils perdraient en moyenne de 749 euros, ce qui signifie que l’Euro améliore le pouvoir d’achat de 2,19%.
  • Sur la période 1997-2014, l’Allemagne est le pays qui bénéficie le moins de l’Euro (+470 euros), contrairement à l’Autriche, aux Pays-Bas ou à l’Irlande, qu’on peut qualifier de « grands gagnants » de la monnaie unique.
  • Les retombées de l’Euro sur l’Allemagne ont été bouleversées par la crise. Avant 2008, l’Euro aurait légèrement pesé sur le revenu des Allemands (-0,79%). Depuis 2008, il bénéficie largement à l’Allemagne.
  • Jusqu’à la crise, l’Euro aurait contribué à resserrer les écarts de niveaux vie entre les pays du « Nord » et ceux du « Sud », à l’exception de l’Italie, dont le niveau de vie progressait à peine (+0,33%).
  • Depuis la crise, l’Euro se traduit par un appauvrissement très significatif de la Grèce, du Portugal, de l’ Espagne et de l’Italie. Dans le cas italien, le phénomène est si prononcé que si ce pays avait conservé la Lire, il disposerait actuellement d’un revenu annuel moyen additionnel de 1170 euros, ce qui est assez significatif.

Avant de commenter ces résultats, un mot sur la méthodologie des auteurs.  Pour repérer l’influence du passage à la monnaie unique sur le revenu par habitant des pays membres, les auteurs comparent chacun des 11 pays « fondateurs » de l’Euro  à une sorte d’alter ego composite (constitué d’un panel de pays extérieurs à l’Euro) dont les ressorts de la croissance (37 indicateurs qui vont de la natalité, à l’investissement en passant par l’inflation) ont évolué dans la décennie précédant l’adhésion à l’Euro (1986-1997) à l’identique de ceux du pays membre.  Pour prendre un image sportive, c’est comme si l’on comparait la performance d’un coureur qui arbore un maillot Euro avec celle d’un coureur de qualité similaire,  qui arbore un autre maillot mais a bénéficié d’un entraînement (ou d’un dopage) identique. Si le coureur au maillot Euro franchit plus vite la ligne d’arrivée, on en déduit que son maillot a agi comme une potion magique.  On doit cette méthodologie à deux économistes espagnols qui ont estimé grâce à elle l’impact du conflit basque-espagnol  et de la réunification allemande.

Les conclusions de cette étude confirment les enseignements de la théorie des « zones monétaires optimales ». En effet, on constate très clairement que les bénéfices de la monnaie unique vont en priorité aux pays les plus ouverts aux échanges commerciaux (Pays-Bas, Irlande), ceux dont les prix sont largement déterminés par les marchés internationaux. Dans cette logique, les auteurs mettent en évidence deux variables propices à minimiser les coûts de la fixité du taux de change: la flexibilité de l’emploi et l’immigration. A ce titre, il est permis de penser que la moindre performance de l’Italie (avant 2008), relativement à la France, s’explique partiellement par le moindre recours de ce pays à la main d’oeuvre immigrée ainsi qu’à sa plus grande rigidité en termes de protection de l’emploi. Résultat: en situation de déficit de « compétitivité », on assiste à un douloureux ajustement interne, via la chute de la demande et des prix, parce que l’ajustement externe, via la dévaluation, est impossible.

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Mais le résultat le plus surprenant auquel parviennent les auteurs est l’appauvrissement des Allemands occasionné par l’Euro entre 1999 et 2008.

L’étude n’apporte pas d’explication à ce phénomène, et c’est bien dommage.

Sans doute touche-t-on là une des limites de l’article, à savoir son manque d’éclairage macroéconomique et politique. En effet, la monnaie unique ce n’est pas seulement un grain de sable en moins dans les rouages du commerce international sensé ouvrir les portes du paradis concurrentiel et de l’efficience. C’est également un volet conjoncturel (le Pacte de Stabilité) qui prive les économies d’un pilotage macroéconomique judicieux et c’est aussi une économie politique, des rapports de forces qui drainent les gains de l’intégration monétaire et financière vers certains secteurs de la société au détriment d’autres.

Dans le cas de l’Allemagne, chacun se souvient qu’au début des années 2000, ce pays faisait figure d’homme malade de l’Europe en raison du contre-coup de la réunification (chute des investissements, perte de compétitivité) mais aussi du plan d’austérité budgétaire imposé par les règles européennes. Par la suite, les réformes néolibérales (dites Hartz) ont plongé une partie du salariat allemand dans la précarité (sauf le salariat du secteur exportateur, largement protégé), ce qui pesé sur le revenu et la consommation. De ce point de vue, les débuts de l’Euro ont été une mauvaise nouvelle pour un grand nombre de ménages allemands, « sacrifiés » sur l’autel de la recomposition des marges industrielles, du moins jusqu’au moment où la reprise du commerce extérieur, via les commandes des pays émergents, permette de relever les prix à l’exportation et la rentabilité, et donc d’atténuer l’austérité salariale.

Quant à la France, le problème n’est pas qu’elle ait peu gagné à entrer dans l’Euro mais le fait que la monnaie unique lui ait été si peu bénéfique au cours de la crise.

Le tableau suivant indique la situation de la France si notre pays n’avait pas été membre de l’UEM en 2008.
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Sans l’Euro, la France serait sortie plus pauvre de la crise, mais de très peu (313 euros par habitant).

Cela pose deux problèmes. D’une part, on est en droit d’émettre l’hypothèse que l’Euro place notre pays dans une situation peu enviable, avec d’un côté, tous ses partenaires commerciaux d’Europe du Sud qui sont plongés dans la crise, et d’un autre côté, tous ses partenaires du « Nord » (sauf la Finlande) qui bénéficient plus fortement de l’Euro que nous. Cet environnement n’est pas porteur pour l’économie française et pénalise la reprise.

D’autre part, bien que l’Euro ne soit pas la catastrophe que l’on croit, la modicité des gains économiques qu’il procure ne permet pas de contrebalancer la défaillance des conditions subjectives du projet européen, à savoir, la disparition de perspectives sociales et le raidissement non démocratique des instances européennes. Dit autrement: on ne tombe pas amoureux de l’Europe pour 749 euros par an, surtout si c’est au prix d’une désolation économique chez la plupart de nos voisins.

Or, quand on prend la peine d’interroger les Européens, ils disent qu’ils sontfavorables, y compris en Allemagne, à des politiques coopératives destinées à relancer la croissance européenne.

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Il est vrai qu’impressionnés par la propagande néolibérale et nationaliste (qui a pour point commun l’incapacité de penser que l’Europe puisse être autre chose de plus qu’une simple association), les partis politiques européens ne relaient pas ces aspirations coopératives.

Et c’est ainsi qu’on gâche les dividendes de la monnaie unique… et qu’il faudra malheureusement en passer par une nouvelle crise (sans doute en Italie), pour conformer le pilotage économique de l’Euro à l’intérêt général européen.

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Hyperglobalisation et populisme

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L’économiste Dani Rodrik, de l’université américaine de Harvard, vient de publier un papier intitulé Populisme et économie de la mondialisation dans lequel il met en perspective le succès politique des courants populistes, aux Etats-Unis, en Turquie, en Europe ou en Amérique latine.

Le populisme est une idéologie qui cherche à rassembler l’ensemble du « peuple » contre les « élites » et qui s’incarne dans des partis ou des mouvements dirigés par un leader charismatique qui revendique le monopole de la représentation des « gens d’en bas » contre « ceux d’en haut ». Les populistes se divisent en deux familles: les populistes démocratiques (le « peuple » est une « construction sociale de tous les jours ») et les populistes réactionnaires ((le peuple est une éthnie).

Habitués, particulièrement en France, au bon vieux clivage Droite/Gauche, la violence inédite (et pas seulement verbale) des populistes nous surprend et nous inquiète. La remise en cause démagogique de la démocratie représentative, la légitimation des atteintes aux libertés individuelles, la désignation de l’adversaire politique comme un ennemi, tout ceci rappelle forcément le climat des années 30.

Dani Rodrik envisage le populisme comme une réaction face aux excès de la globalisation et en particulier ses effets redistributifs particulièrement violents.

De façon très éclairante, il rappelle l’exemple des populistes américains de la fin du XIXième siècle, qui regroupèrent par delà les clivages géographiques et politiques un grand nombre de paysans propriétaires des Etats du Sud et de l’Ouest, ainsi que des ouvriers des Etats du Nord contre les « élites » industrielles et financières qui tiraient bénéfice de la modernisation économique et de l’Etalon-Or. Après le premier conflit mondial, le populisme connut ses heures de gloires en Europe, mais cette fois-ci, au sein  des classes moyennes appauvries et hostiles aux milieux financiers accusées. Les mouvements fascistes surent capter cette énergie politique et la retourner contre le prolétariat. En Allemagne, où les droits sociaux conquis par la classe ouvrière étaient très étendus, le parti nazi, pourtant largement soutenu par la grande industrie protectionniste et quelques résidus historiques de l’aristocratie,  réussit le tour de force de faire passer le prolétariat social-démocrate pour une classe privilégiée par rapport à la petite bourgeoisie et complice des classes dominantes. Comme chacun le sait, la social-démocratie allemande disposait d’une milice armée très capable de rivaliser avec les meutes nazies, mais la peur d’enfreindre la légalité donna un avantage aux chemises brunes. Comme quoi, il faut (parfois) savoir combattre les populistes sur leur propre terrain.

L’auteur  rappelle que le populisme a tendance à se déployer dans les phases hautes de mondialisation économique et financière, dont il exprime avec fracas les contradictions …avec une probabilité non nulle de victoire politique, comme on l’a vu dans l’entre-deux-guerres.

Le regard que l’économiste porte sur le phénomène populiste s’appuie sur les enseignements de la science économique. Je ne citerai qu’un seul développement théorique. Il concerne les effets ambivalents du libre-échange. D’un côté, l’ouverture commerciale génère des gains économiques. D’un autre côté, elle fait des perdants et de gagnants. On enseigne  cela depuis plus d’un siècle, mais ce qu’on a tendance à oublier c’est que l’essentiel des gains du libre-échange apparaissent dans les premières phases de la libéralisation  des échanges, c’est-à-dire lorsqu’on permet à l’économie de respirer le grand air du marché mondial. Or, à mesure que l’ouverture s’approfondit, les pertes que subissent les groupes sociaux exposés à la concurrence augmentent tandis que les gains en efficacité pour toute l’économie s’épuisent,  de sorte qu’arrive un moment (et nous y sommes, dit l’auteur), où la libéralisation fait plus de dégâts sociaux que de bien à la société.

Ceci explique la contestation de plus en plus massive des accords commerciaux (ALENA, TAFTA..), toutefois, Dani Rodrik note que le populisme anti-commercial est l’apanage des Etats-Unis ou l’Amérique latine, tandis que les populistes européens (surtout ceux de droite) se spécialisent  dans la propagande anti-immigration. D’après l’auteur, ce biais xénophobe est logique. En effet, nous disposons en Europe d’Etats providence suffisamment étendus et solides pour compenser les retombées négatives du libre-échange. Dès lors, les populistes seraient moins enclins à descendre dans la rue ou à voter contre un accord commercial (ce que font tout de même les « populistes de gauche »), et plus enclins à accuser les « minorités » et les immigrés de vivre aux crochets de l’Etat providence. Ici, l’auteur touche juste, car il suffit de décrypter les explications du vote en faveur du Front National ou de Debout la France (et d’une bonne par du vote Les Républicains) pour constater que beaucoup de ces électeurs redoutent que l’immigration ne les prive d’une partie des aides sociales ou se traduisent par une hausse de la fiscalité. Il s’agit là d’un thème récurrent du Front national, entonné sur tous les tons par la dynastie le Pen.

L’auteur oppose le « populisme de gauche », qui privilégie la question économique et sociale, (Sanders, Melenchon, Podemos…) et le « populisme de droite », qui met l’accent sur le culturel, la défense du « peuple enraciné ».

Est-il légitime de parler de « populisme de gauche »?. Je n’en suis pas certain, même si ce concept fait de plus en plus d’adeptes (voir par exemple les écrits de Chantal Mouffe, ou ceux de l’inénarrable Jacques Sapir).

Il me semble périlleux d’entretenir une confusion entre gauche (radicale ou non) et populisme.

Je formule l’hypothèse qu’il existe trois clivages politiques bien distincts:

  • Le clivage gauche/droite. Il s’agit d’un clivage modéré qui oppose deux styles de vies et deux interprétations de la République . La gauche et la droite structurent la vie politique lorsque les classes moyennes sont clivées et que leurs deux composantes cherchent à s’allier avec des groupes sociaux qui se situent au dessus ou au dessous d’elles.  Comme l’enseigne Pierre Bourdieu, la gauche c’est (c’était…) l’alliance politique de l’ouvrier,  de l’instituteur et du cadre supérieur du public (laïques et progressistes) contre l’alliance du petit paysan et ouvrier du tertiaires avec la bourgeoisie et les cadres supérieurs du privé. Pour paraphraser Marx, on dira que la superstructure idéologique est le reflet de la « composition organique du capital » de chaque groupe social: à gauche ceux qui sont relativement plus riches (ou moins pauvres) en capital culturel, à droite, ceux qui sont plus riches (ou moins pauvres) en capital économique.  La gauche et la droite proposent deux interprétations différentes de la République. Pour la gauche, la République c’est la justice, le progrès. Dans le camp d’en face, la République est un gage d’unité nationale et un principe d’ordre social.  La discorde gauche/droite étant une donnée quasi anthropologique de la société française, il n’y a aucune raison de penser qu’elle ne revienne pas à l’ordre du jour.  Toutefois, à certaines époques, un autre clivage surgit et semble subvertir l’ancien.

 

  • Le clivage Elites/populistes. La fracture peuple/élites est radicale puisque transversale. Par delà la gauche et la droite, les élites se regroupent contre le reste de la population (et réciproquement). Ce clivage apparaît lorsque les classes moyennes, destabilisées socialement,  se coalisent pour cherchent l’appui des milieux populaires contre les élites et les fractions du peuple qu’elles jugent complices des élites (étrangers, artistes…). La grille de lecture populiste est très peu élaborée, tristement quantitative, mais elle est efficace. Pour simplifier, les populistes se réclament des « petits » (salariat peu ou pas qualifiés, petits paysans, petite et moyenne bourgeoisie) contre  les « gros » (salariés très qualifiés, haute bourgeoisie financière et industrielle) dont ils vilipendent les privilèges et diabolisent le comportement. Ce ressentiment de classe s’envenime en racisme  lorsque les populistes se présentent comme les représentants du « peuple enraciné » et « normal », par opposition aux « apatrides », aux « riches » et à leur « indécence commune ». Frustrés dans leurs ambitions, les populistes  ont tendance à opprimer à leur tour les groupes sociaux vis-à-vis desquels ils réactivent des mécanismes de domination archaïques. C’est ainsi que le verbiage populiste s’agrémente toujours d’une posture viriliste (c’est le côté le plus grotesque du populisme) ou anti-étrangère.  Même s’il est très légitime de s’inquiéter du populisme, il faut admettre qu’il ne tombe pas du ciel et qu’il ne résulte pas d’une folie collective. Le plus souvent, il apparaît lorsque la mobilité sociale régresse, lorsque les classes moyennes se délitent et ne parviennent plus à nouer des compromis avec les classes dominantes.  Mais le populisme est toujours un échec. A la fois révolutionnaire et conservateur, il résout ses contradictions grâce au césarisme (de Napoléon à Chavez),  au complotisme,  à la xénophobie, ou bien il s’achève dans la farce (Boulangisme, débat télévisé de Marine Le Pen face à Emmanuel Macron). Parfois, le populisme se nie lui même et hisse  au pouvoir (comble de l’aliénation) un démagogue ploutocrate (Trump, Berlusconi), dont il espère qu’il laissera quelques miettes au « peuple » ce qui, bien sur, n’arrive pas. Le populisme est donc transitoire. Il est souvent le prélude à des affrontements de classe moins confus et à la réactivation du clivage gauche/droite. A l’heure actuelle, la « recomposition politique » française est loin d’être achevée et il serait très hasardeux de célébrer la victoire définitive du « bloc bourgeois » macroniste (Stéfano Palombarini, Bruno Amable).  Emmanuel Macron bénéficie de moins en moins des illusions de modernisme et d’équité qu’il a répandues auprès de certains secteurs de la gauche, et son opposition souverainiste se divise sur l’attitude à adopter face à la nouvelle loi travail (le Front national est très lié aux milieux de la PME et de la petite boutique, fort enclins à saper le droit social).
  • Le clivage marxiste. Dani Rodrik ne l’aborde pas.  Or, les populistes tiennent absolument à se distinguer de la gauche radicale (voir ici l’exemple du leader de Podémos Inigo Errejon). Les marxistes, précisons le,  ne sont ni de gauche, ni populistes. Le groupe social qu’ils placent au coeur de leur combat n’est pas la « patrie » ou « les exclus », mais le prolétariat, dont ils construisent l’autonomie politique dans l’objectif de sa disparition, car ne l’oublions pas, les communistes cherchent à subvertir toutes les catégories traditionnelles, de « classe », comme celle de « race » ou de « genre ». Les prolétaires sont un peu la « part maudite » de la société capitaliste. De temps en temps,  elle se rappelle à son bon souvenir (1936, les « OS » en 1968, les grèves de sans-papiers et d’immigrés, catégories qui forment actuellement la moitié du prolétariat en Île de France). Or, pour des raisons objectives et subjectives, le prolétariat ne peut plus occuper dans les combats et l’imaginaire de la gauche radicale la place qui était la sienne jusqu’à la fin des années 60, et qui faisait, par exemple, que l’on menait le combat féministe sur un registre analogue à celui de la lutte des classes (« femmes=classe sexuelle », disait on dans les années 70). Non pas que les producteurs de valeurs aient disparu (il n’y en a jamais eu autant), mais la diversification du salariat et la tertiarisation du travail changent la nature de la conflictualité ainsi que son expression. Jadis, le salariat s’appuyait sur sa concentration numérique pour se confronter à la classe propriétaire. Aujourd’hui, les salariés sont dispersés et, dit-on, « impliqués » dans des tâches qui les amènent à s’auto-discipliner, parce qu’ils ont à rendre des comptes à d’autres salariés, au client, à l’usager ou à un donneur d’ordres. Le contrôle de la production de valeur  s’effectuant de manière moins directe que par le passé, il devient  difficile de faire vivre un sentiment de solidarité de classe, par delà les statuts, les entreprises, les qualifications. Toutefois, le délitement de l’Etat providence, qui avait permis de déprolétariser le salariat est une tendance sur laquelle la gauche radicale peut s’appuyer afin de faire entendre sa partition politique. A long terme, le mieux que puisse faire la gauche radicale est d’oeuvrer à  remettre à flot « la gauche » sur la base d’un nouveau compromis avec les classes supérieures les plus éclairées. En effet, les classes éduquées ne sont pas monolithiques (le mouvement socialiste a toujours recruté en leur sein et la « lutte des places » interne au tiers de la population titulaire d’un diplôme du supérieur est violente). De plus, il est facile de mettre en contradiction les élites éduquées en leur montrant en quoi le néolibéralisme est contradictoire avec certaines des causes auxquelles elles restent attachés (féminisme, anti racisme, écologie). A court terme, il est judicieux pour la gauche radicale  de coopérer avec les populistes progressistes, c’est-à-dire ceux qui sont peu sensibles aux accents chauvins, mercantilistes et autoritaires de l’idéologie national-souverainiste (« ordre à l’intérieur, arbitraire mercantile à l’extérieur »). C’est ce que font beaucoup de militants à l’intérieur de Podemos ou de la France Insoumise, deux formations qui, malgré leurs insuffisances, s’inscrivent dans un imaginaire progressiste et démocratique. Après tout, la mode irritante des nuées de drapeaux tricolores et des tribuns hologrammes n’aura qu’un temps et le moment de la véritable conflictualité politique reviendra bientôt.

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Allemagne, qu’as tu fait de ton investissement?

Pour quelles raisons le commerce extérieur allemand a-t-il retrouvé des couleurs si éclatantes  entre 2000 et 2007?

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On a tendance à rechercher les causes de ce phénomène dans la qualité des produits et la dégradation du droit social.

Il existe une manière différente d’envisager la question.

Quel que soit le rapport qualité prix des biens exportables,  un pays qui investit moins (à épargne donnée) devient forcément le créancier du reste du monde.

C’est exactement ce que l’on observe en Allemagne.

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 Le taux d’investissement allemand est devenu inférieur au taux de la zone Euro à partir de 2002, suite au recul des investissement en logements résidentiels (depuis 2000) et non résidentiels (à partir de 1995).

Pourquoi ce déclin?

Un papier de Fabian Lindner propose de voir le marasme immobilier comme le contre-coup du boom consécutif à la réunification, qui avait reposé sur l’accroissement de la population (+4 millions d’habitants en Allemagne de l’Ouest, dont 1, 5 millions de demandeurs d’asile) et des politiques fiscales et de crédit très accommodantes.

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Dans les années 2000, la surproduction de logements, l’arrêt des politiques de soutien à la demande, le déclin démographique (et peut-être aussi la forte hausse du chômage entre  2000 et 2005 ) ont eu raison de l’embellie immobilière et fait basculer l’Allemagne dans l’ère de l’épargne abondante puisque sans débouchés intérieurs suffisants.

Dans le même temps, beaucoup de pays de la zone Euro qui allaient devenir les débiteurs de l’Allemagne, connaissaient un regain immobilier spectaculaire.

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Cette discordance temporelle des cycles immobiliers est sans doute la cause essentielle des déséquilibres commerciaux intra-européens…qui ont eu les développements dramatiques que l’on sait.

La qualité des exportations françaises vers l’Europe surpasse celle de l’Allemagne

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D’après les estimations de Hylke Vanderbussche, la qualité du « made in France » vendu sur le marché européen se situerait au dessus du niveau allemand et à proximité de l’excellence des pays nordiques.

Ceci expliquerait pourquoi, en moyenne, les produits industriels français disposent en Europe d’une part de marché de 12%, contre 20% pour l’Allemagne.

En effet, les produits de haute qualité sont destinés à être vendus sur des niches étroites, plutôt qu’à une vaste échelle.

Depuis 2007, la qualité des exportations françaises se maintient, tandis que celle de l’Allemagne, de la Belgique ou du Royaume-Uni s’érode.

Réformer en période de crise, est-ce bien raisonnable?

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Au cours de la récession de 2009, on a redécouvert les vertus stabilisatrices de l’Etat providence, avec ses instruments de solidarité et d’assurance sociale qui injectent spontanément du pouvoir d’achat dans l’économie quelle que soit la conjoncture. En revanche, on n’a pas pris conscience des bienfaits macroéconomiques que procurent, en période de crise, les multiples rigidités qui entravent la concurrence pure et parfaite sur les marchés des produits et des facteurs.

C’est à cela que nous invite Gautti Eggertsson, économiste néo-keynésien, dans un papier qui montre que les réformes néolibérales, plutôt que de rétablir la confiance, enfoncent l’économie qui traverse une récession.

En effet, lorsque la politique monétaire conventionnelle est utilisée à plein régime, la banque centrale n’a plus de munitions pour contrecarrer les effets positifs de la déflation sur le taux d’intérêt réel: si les acteurs anticipent une baisse du niveau général des prix de 2% et que le taux d’intérêt nominal est nul, alors le taux d’intérêt réel est égal à 2% et il augmentera à mesure que l’anticipation de déflation s’accentue.

Dans ce contexte, toutes ces « vilaines choses » qui maintiennent les prix au dessus de leur niveau de marché, ici un monopole sur le marché des produits, là une rigidité sur le marché du travail, tout ceci agit comme un filet de sécurité anti-déflation qui préserve l’économie d’une élévation des taux d’intérêt réels.

A l’inverse, déréguler les conditions d’embauche et de licenciements, comme on le voit en France ou en Italie, ou bien encore réduire le coût du travail ou la TVA, toutes ces « jolies choses » qui sont bénéfiques à la croissance sur le long terme parce qu’elles tendent à réduire les coûts de production et de transaction, tout cela plombe immédiatement l’économie en accentuant les risques de déflation et de récession.

Les keynésiens enseignent que l’économie n’est pas une science mais un art. Espérons que les zélés de la réforme accèdent à ce niveau de sagesse, et qu’ils parviennent à moduler leur quête de l’optimum par l’art du timing.

Le revenu mondial se moyennise-t-il?

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Envisageons le monde comme un seul pays et étudions comment les habitants de la planète se répartissent les fruits de la croissance.

D’après les estimations de Branko Milanovic, entre 1998 et 2008, la distribution mondiale des revenus serait devenue plus égalitaire.

Le graphique ci- dessus montre que les 40% d’individus qui se situent autour du revenu médian (50ieme centile) ont bénéficié d’une progression substantielle de leur revenu réel (+60%).

Cependant, les 1% les plus riches s’en sortent aussi bien, le 5% les plus pauvres sont beaucoup moins servis (+17%) et, surtout, les « classes moyennes supérieures » sont aux abonnées absentes : pas ou peu de grain à moudre pour les terriens qui gagnent entre 10 et 60 dollars par jour, ce qui correspond grosso modo aux classes populaires et moyennes des pays industrialisés.

Au total, les « gagnants » de la période récente sont à la fois la masse des habitants des pays émergents ainsi que la tête d’épingle de la hiérarchie sociale des pays riches (« les 1% »), comme l’indique le graphique illustrant la distribution des revenus aux États-Unis.

Plutôt que de parler de moyennisation du revenu mondial, ce qui donne à penser qu’un vaste groupe central absorbe les plus pauvres et les plus riches, il serait plus approprié d’évoquer une fracture à l’intérieur des classes moyennes mondiales ainsi qu’une échappée des plus riches parmi les plus riches, pendant que les plus pauvres de la planète font du surplace.

La Chine est l’atelier du monde, l’Allemagne est celui de l’Europe

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L’édition 2013 du Global Manufacturing Competitiveness Index montre combien la Chine et l’Allemagne, premières parmi les 10 grandes nations exportatrices (à gauche sur le graphique), dominent les exportations mondiales de biens manufacturés.

La Chine exporte en premier lieu des biens riches en qualifications et en technologies. Il ne faut pas s’en étonner, puisque ce pays accueille nombre d’entreprises européennes ou japonaises qui réexportent depuis ce territoire des biens conçus dans leur pays d’origine.

On note que la Chine partage assez équitablement ses exportations entre l’Asie, les Etats-Unis et l’Europe. Ce n’est pas le cas de l’Allemagne, qui dirige massivement ses exportations vers ses voisins européens, au point que l’Europe achète plus de biens riches en travail auprès de l’Allemagne que de l’Empire du Milieu.

Débat sur la répartition: les classes populaires sont de retour

La focalisation des médias sur le sort des « classes moyennes » et des 1% les plus riches énerve le débat sur la répartition du revenu plutôt qu’elle ne l’éclaire et le structure.

Une étude du Centre pour le développement global vient à propos.

Elle fait apparaître deux tendances, communes à la plupart des pays:

  • La part des 10% les plus aisés dans le revenu global est généralement une fonction inverse de celle qui revient aux 40% les plus pauvres. Dit plus sobrement: quand les « riches » sont à la fête, les « pauvres » trinquent.
  • La part qui revient au groupe central est à la fois stable et équitable puisque 50% du revenu global vont aux 50% de la population qui ne sont ni « riches » ni « pauvres ».

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Comme le montre le graphique ci-dessus, il faut vraiment que le dixième le plus aisé rafle la mise pour que les classes moyennes et populaires y perdent simultanément. Bien des pays d’Amérique latine sont dans cette configuration, tels le Brésil, le Chili ou le Honduras.

A propos du Chili, le même auteur montre à quel point la dictature néolibérale du général Pinochet fut une période exceptionnelle, non pas en termes de PIB par habitant (voir Econoclaste), mais du point de vue des 10% les plus riches.

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En situant l’affrontement entre les 10% les plus aisés et les 40% les plus modestes, l’étude élargit le champ des bénéficiaires de la domination sociale à d’autres groupes que les éternels banquiers et autres traders de service; elle désigne également les  groupes sociaux les plus menacés, qui ne sauraient se limiter aux exclus ou s’étendre à la catégorie  floue des « classes moyennes ».

Classement IDH 2012: la France manque toujours d’éducation

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La France occupe la 20ième place au classement mondial de l’indicateur de développement humain (IDH), ce qui la situe dans la moyenne supérieure des pays à développement très élevé.

L’IDH est un indicateur qui propose une vision plurielle des facteurs nécessaires à l’autonomie individuelle:  l’espérance de vie, le revenu par habitant et le niveau éducatif.

Cet indicateur synthétique rend justice à la « qualité de vie » française:

  • Notre pays figure au 8ième rang en termes d’espérance de vie à la naissance (81,7 ans).
  • Grâce aux services de santé et d’éducation, la France distance 9 pays en termes d’IDH, alors que ces derniers sont plus avancés au plan économique (Royaume-Uni, Finlande, Luxembourg, Lichtenstein, Brunei, Qatar, Koweit, Emirats Arabes, Andorre).
  •  Seuls 4 pays parviennent à distancer la France en compensant leur moindre développement éducatif ou sanitaire par une plus forte production de revenus (Belgique, Autriche, Hong-Kong, Singapour).
  • Au total, le classement IDH fait gagner 4 places à la France, par rapport au classement en termes de revenu.

Tout ceci est très positif,  mais d’autres pays industrialisés font beaucoup mieux, comme l’Allemagne, qui gagne 10 places, ou bien encore l’Australie et l’Irlande, qui remontent respectivement de 15 et 19 places.

De plus, 5 pays, bien que moins prospères que la France,  affichent un meilleur IDH: la Nouvelle Zélande, l’Irlande, la Corée du Sud, l’Islande et Israël.

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Pour améliorer la situation, le PNUD suggère une piste: l’éducation.

Et c’est vrai que depuis 1980, la composante éducation de l’IDH est celle qui a le plus progressé (cf graphique ci-dessus), ce qui se traduit par une élévation très significative de la durée des études.

Pourtant,  notre pays est encore en retrait, comparativement à l’Allemagne ou aux pays nordiques.

L’avance allemande se traduit par une durée moyenne de scolarisation (mean years of schooling) plus forte, chez les adultes de plus de 25 ans (+ 1,6 années).

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Le graphique ci-dessus montre que les efforts allemands en termes éducatifs ont été plus soutenus et plus constants qu’en France, au point de rattraper le trend de l’espérance de vie dans ce pays, ce qui n’a pas été le cas chez nous.

Bien sur, on peut se consoler en notant que la durée attendue de scolarisation pour les enfants d’âge scolaire (expected  years of schooling) est identique dans les deux pays.

Pour rattraper l’Allemagne, suffira-t-il d’attendre le renouvellement des générations?

Pas sur. En effet,  l’effort budgétaire de la France en faveur de l’éducation (5,1% du PIB) reste inférieur à la moyenne des pays à IDH très élevé (5,9%), et l’écart s’est creusé au cours des dix dernières années.

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Qui plus est, les inégalités scolaires sont vives en France, de sorte que l’IDH corrigé des inégalités  diminue beaucoup plus qu’en Allemagne (cf tableau ci-dessus) .

La France a fait bien des progrès, mais elle a encore du pain sur la planche pour avancer sur la voie de la démocratisation scolaire et d’un développement plus réel.

La démographie a protégé l’Allemagne d’un choc de chômage en 2009

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Comment se fait-il que le taux de chômage allemand ait été si peu sensible à la crise?

Alors qu’en 2009, le taux de chômage moyen des pays de l’OCDE grimpait de 2,2 points,  il ne progressait de 0,2 point en Allemagne.

Sans nier la qualité du dialogue social dans ce pays, qui a permis de sauver des emplois grâce à la diminution temporaire des horaires de travail, il ne faut pas oublier le rôle positif joué par la démographie.

En effet, d’après les estimations de l’OCDE, si la population en âge de travailler (15-64 ans) avait augmenté à l’instar des autres pays industrialisés, plutôt que de régresser de -0,5%,  le taux de chômage aurait augmenté de 1,2 points, soit 6 fois plus rapidement que la réalité.

Deux autres effets, toujours d’après l’OCDE,  expliqueraient la tendance des entreprises allemandes à préserver leurs effectifs en période de récession:

  • les entreprises préfèrent conserver leur personnel pour éviter d’être confrontées, ultérieurement, à une pénurie de jeunes se présentant sur le marché du travail,
  • les syndicats opposeraient une résistance plus farouche que par le passé aux licenciements parce que le report de l’âge en retraite ne permet plus de réduire les effectifs de « seniors » pour préserver l’emploi  des salariés plus jeunes.

Au total, directement ou indirectement, la démographie serait une cause majeure du « miracle allemand » lors de la récession de 2009.

140 ans de mondialisation

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Pour retracer l’histoire de la mondialisation commerciale depuis 1870, Subramanian et Kessler (2013) proposent le graphique ci-dessus.

La logique est simple:  chaque point sur une courbe représente  un taux d’ouverture qui nous indique le poids des exportations de marchandises et/ou de services dans le PIB mondial.

Ex: en 2009, les exportations de biens et services représentaient 30% du PIB mondial.

On va s’intéresser au commerce  de marchandises, non seulement parce qu’il court sur toute la période, mais aussi parce que les auteurs vont au delà des chiffres bruts et estiment les flux d’exportations  nets (value added, dans le graphique). En effet, il est souhaitable d’exprimer la valeur des exportations de marchandises dans la même langue que le PIB mondial, c’est-à-dire en termes de valeur ajoutée, ce qui implique de retirer de la valeur brute des exportations  les consommations intermédiaires utilisées dans le processus de fabrication.

Commençons par les exportations brutes de marchandises.

3 pics de mondialisation apparaissent:

  • 1913: les échanges mondiaux de marchandises représentent 16% du PIB mondial.  Suite à la crise des années trente et aux deux conflits mondiaux, le taux d’ouverture retrouve ce niveau en 1974 (reglobalization).
  • 1980: 18% du PIB mondial.
  • 2008: 27% du PIB mondial. En 2010,  les échanges de marchandises pèsent 3 fois  qu’en 1870.

Passons aux exportations nettes de marchandises (en valeur ajoutée)

  • En termes de valeur ajoutée, les échanges de marchandises ne pèsent pas beaucoup en plus 2010  qu’en 1980 et 1913.
  • Plus l’histoire avance, plus le taux d’ouverture commercial exprimé en valeur ajoutée tend à s’écarter du taux d’ouverture exprimée en exportations brutes. En 2008, l’écart est de plus de 10 points. Ceci résulte de la fragmentation internationale des opérations de production, qui conduit à multiplier les flux de composants, enregistrés autant de fois qu’ils franchissent une frontière.

Echanges de services

  • Par eux mêmes, les services circulent beaucoup moins que les marchandises, puisque les exportations tertiaires ne représentent que 6% du PIB mondial en 2010. Leur mondialisation reste tributaire de celle des marchandises qui incorporent nombre de compétences tertiaires.
  • En revanche, parce que les services incorporent relativement peu de consommation intermédiaires, ils contribuent à  amplifier la dynamique des flux commerciaux exprimés en valeur ajoutée.

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L’article, d’une grande richesse, permet de zoomer sur les degré d’ouverture sectoriels (cf ci-dessus).

  • En 2010, 47% de la valeur ajoutée industrielle et agricole mondiale font l’objet d’une exportation, contre 33% en 1975.
  • L’internationalisation des services a progressé, mais reste modeste: 16% de la valeur ajoutée de ce secteur circulent à travers le monde, contre 9% en 1975.

Un regret: l’utilisation du terme « hyperglobalisation » pour désigner la période actuelle.

A trop sacrifier trop à la mode journalistique on ne prend pas en compte les limites de la mondialisation, relativement à celle du XIXième siècle, en particulier la moindre importance des  flux migratoires.

La servification de l’industrie

Evolution des emplois en lien avec la production finale de biens manufacturés
Evolution des emplois en lien avec la production finale de biens manufacturés

Bien loin de disparaître, l’industrie européenne se transforme et se tertiarise.

Voici l’état des lieux en 2008 (Timmer, Los, Stehrer, de Vries, 2013):

  • 50 millions d’emplois européens sont liés à la production finale de biens manufacturés.
  • Parmi ces emplois, seuls 25,5 millions sont purement industriels.
  • 24,5 millions d’emplois oeuvrent à la production industrielle en fournissant des services support (finance, recherche, transport…) et des biens agricoles.
  • Depuis 1995, la désindustrialisation au sens strict concerne 3 millions d’emplois manufacturiers. Les pertes sont quasi générales, à l’exception de l’Espagne, de la Grèce, de la Pologne, de la Tchéquie, de la Hongrie et de la Slovaquie. En France, 423 000 emplois manufacturiers ont disparu.
  • La désindustrialisation au sens large concerne seulement 1,8 millions d’emplois. En effet,  le recul de l’emploi industriel s’accompagne de créations massives d’emplois  dans le tertiaire (3,5 millions) et de la disparition de 2,3 millions d’emplois dans l’agriculture.
  • En France, les créations d’emplois dans les services en liens avec l’industrie (+360 000 postes) ne sont pas beaucoup moins nombreuses que les pertes d’emplois industriels (-423 000).

Moralité: l’industrie pèse deux fois plus qu’on ne le pense dans l’emploi total et les  restructurations, au profit des branches intensives en technologies, sont compensées par des gains d’emplois dans le secteur tertiaire au service de l’industrie.

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Les grands perdants sont les salariés peu qualifiés, dont le nombre chute de 6 millions et qui n’ont pas d’autre possibilité que de chercher un emploi dans le secteur tertiaire non lié aux entreprises industrielles.

Capital is back

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Dans leur papier intitulé Capital is back: wealth income ratios in rich countries 1870-2010, Thomas Piketty et Gabriel Zuckman montrent que la valeur des patrimoines privés (matériels et financiers), relativement au revenu national des grands pays industrialisés, est en train de retrouver la confortable position qui était la sienne avant le premier conflit mondial.

Sous l’effet des largesses fiscales, des bulles financières  et du ralentissement du taux de croissance économique, le capital retrouve une prééminence qu’il avait perdu entre 1914 et 1950.

Comme le montre le graphique ci-dessus, extrait de l’article des auteurs, la France n’est pas en reste.  Encore un petit effort, et le pays disposera d’une richesse privée plus de 6 fois supérieures à sa production annuelle, comme aux riches heures de la fin du XIXième siècle.

Les auteurs en tirent un enseignement: si la globalisation, via la concurrence fiscale, empêche les Etats de prélever plus de ressources sur le capital pour réduire les inégalités, alors la contestation des oligarchies et de la globalisation s’accentuera.

Dans le même ordre d’idée, on lira avec intérêt le papier de Paul Krugman (Sympathy for the Luddites), dans lequel le Prix Nobel s’inquiète de la persistance du chômage et préconise l’instauration d’un revenu garanti financé sur les revenus du capital:

« So what is the answer? If the picture I’ve drawn is at all right, the only way we could have anything resembling a middle-class society — a society in which ordinary citizens have a reasonable assurance of maintaining a decent life as long as they work hard and play by the rules — would be by having a strong social safety net, one that guarantees not just health care but a minimum income, too. And with an ever-rising share of income going to capital rather than labor, that safety net would have to be paid for to an important extent via taxes on profits and/or investment income ».

Macroéconomie des déficits extérieurs français et allemand

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Pourquoi le solde des paiements courants se dégrade t-il en France depuis 10 ans, à l’inverse du solde allemand?

Une note de la Société Générale nous invite à regarder au delà des sempiternelles polémiques (35 heures, coût du pétrole blablabla) et à considérer les choses sous l’angle macroéconomique.

Plus exactement, si la France est importatrice nette de produits c’est parce que l’épargne nationale ne couvre pas les besoins en investissements.

Or, deux besoins de financement se sont creusés: celui des administrations publiques et celui des entreprises.

Du premier, que les médias se plaisent à décrire, on sait à peu près tout. Il n’en va pas de même du second.

En effet, l’article nous apprend qu’en 2008, le taux d’investissement des entreprises a atteint son plus haut niveau depuis 1974. Dans le même temps, l’épargne entreprises françaises est restée assez stable et le taux de marge demeure supérieur de 5 points au plancher de 1982.

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Notons qu’en France, toute la dépense interne a augmenté  plus vite que le PIB (investissement, dépenses publiques et consommation privée).

Notre pays a fait le choix de préserver le revenu disponible des ménages (en particulier grâce aux baisses d’impôts), mais l’épargne qui en  a résulté n’a pas comblé les besoins financiers  des entreprises et des administrations publiques.

Certains sont tentés de copier le modèle allemand.  Or dans ce pays, la capacité de financement globale résulte moins du sacrifice de la consommation des ménages, qui a progressé très légèrement moins  que le PIB, que de l’effondrement de l’investissement intérieur, dix fois moins dynamique qu’en France.

Pour s’attaquer aux déficits extérieurs, ce qui est l’obsession du moment, il ne semble pas y avoir d’autres solutions que d’élever les impôts et de diminuer les dépenses sociales, au risque de déstabiliser la consommation, pilier de la croissance de notre pays…

On aurait pu imaginer un autre scénario, via une réforme fiscale ambitieuse (réhabilitation de l’impôt progressif, fiscalité écologique), un meilleur choix des investissements,  ainsi qu’une discussion sur la place des dividendes dans la valeur ajoutée.

Délocalisations : un phénomène vraiment marginal?

La presse se fait l’écho d’une étude de l’Insee consacrée aux « Chaînes d’activités mondiales« .

D’après Le Point et Les Echos, l’Insee « tord le cou aux idées reçues » et « relativise l’impact des délocalisations sur le déclin industriel français ».  Et de citer deux statistiques: entre 2009 et 2011, seulement 4,2% des entreprises de plus de 50 salariés ont délocalisé; les emplois perdus (20 000)  ne représentent que 0,3% de l’emploi total.

En réalité, les conclusions et les chiffres de l’Insee sont beaucoup plus nuancés.

Tout d’abord, l’étude porte sur la période 2009-2011, trois années de crise au cours desquelles, comme le précise l’Insee, les entreprises se sont moins développées à l’étranger.

Ensuite, la fréquence des délocalisations est deux à trois plus forte que la moyenne dans le secteur manufacturier (8,8% des entreprises) ainsi que les entreprises qui disposent d’une filiale à l’étranger (12,7% des multinationales).

Enfin, il s’en faudrait de peu pour les entreprises soient indifférentes entre une externalisation d’activité sur le territoire national et à l’étranger. En effet,  sur 100 entreprises qui choisissent d’externaliser une partie de leur production, 40 le font à l’étranger (délocalisation) et 60 sur le territoire national (externalisation simple). L’étude montre qu’en l’absence  de toute résistance des salariés, de doute sur la qualité des produits réimportés ou de barrières administratives,  les délocalisations auraient concerné 7,3% des sociétés implantées France, soit la même proportion que celles qui préfèrent externaliser en France.

A l’évidence, parmi les choix stratégiques de restructuration (faire ou faire faire? sur place ou à l’étranger?), qui ont affecté près de 15% des sociétés entre 2009 et 2011, la délocalisation est devenue une option banale, que les salariés n’ont pas tort de redouter.

Panorama des inégalités de patrimoine dans la zone euro

Tandis que la perspective d’un « choc de transparence » sur les patrimoines fait grimacer notre personnel politique, la Banque Centrale Européenne publie une étude  qui rappelle l’extrême concentration des patrimoines à l’intérieur de la zone Euro.

Ce travail résulte d’une enquête menée sur un échantillon de 62 000 ménages, dont le patrimoine est exprimé en valeur nette, soit après déduction de l’endettement.

Le graphique ci-dessous signale un écart très significatif entre le patrimoine médian (109 200 euros) et le patrimoine moyen (230 800 euros), que seuls 20% des ménages sont en mesure de dépasser.

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Comparativement à celui des revenus, « l’escalier » des patrimoines  conduit bien plus haut…mais les marches sont de plus en plus rudes, ce qui témoigne du caractère exponentiel des inégalités de richesse.

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Les courbes de Lorenz confirment la sur-concentration des patrimoines, relativement à celle des revenus et des dépenses de consommation.

En effet,  les 20% des ménages les plus aisés possèdent 67% du patrimoine net, perçoivent 47% des revenus, mais n’effectuent que 38% des dépenses de consommation.

L’argent fait des petits, mais tout un chacun n’a qu’un seul estomac.

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Entrons un peu plus dans les détails, avec les deux tableaux suivants, qui chiffrent les inégalités de patrimoine selon les caractéristiques de ménages ainsi que les pays.

On observe tout d’abord que le patrimoine net médian des ménages dépourvus de propriété immobilière (« renters ») est 26 fois plus faible que celui des ménages propriétaires exempts de prêts hypothécaires (9 100 euros vs 241 200 euros). Pour information, le patrimoine médian des locataires français s’élève à 7 000 euros, contre 238 000 euros pour les propriétaires de leur logement.

De plus, sans surprise, le revenu exerce une influence très significative sur le niveau de patrimoine.

Enfin, il existe des inégalités « fractales », telles  que les écarts de patrimoine parmi les 20% les plus aisés creusent de façon spectaculaire l’écart entre le patrimoine médian (506 200 euros) et moyen (780 700 euros) de cette catégorie privilégiée de la population.

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Qui sont les européens les plus riches?

L’étude livre une donnée qui a ému  le journal allemand De Standarrd: les Allemands seraient les plus pauvres d’Europe.

En effet, hormis les Luxembourgeois, les Maltais et les Chypriotes, ce sont les Belges, les Espagnols et les Autrichiens qui ouvrent le bal.

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En termes de richesse moyenne, les Allemands  (195 200 euros) se retrouvent à la neuvième position, juste derrière les Français (233 400 euros). En revanche,  le patrimoine médian des Allemands atteint péniblement 51 400 euros… soit la moitié de la richesse médiane en Grèce ou en France.

Les clés de cette énigme résideraient dans le faible taux d’accès des Allemands à la propriété (44% des ménages contre 60% ailleurs en Europe et 72% en Grèce), une préférence pour les placements liquides et peu rémunérateurs, le vieillissement démographique (diminution de la taille des ménages), ainsi que le haut niveau de logements sociaux et la politique fiscale.

Une propagande populiste et chauvine tend à utiliser ces données pour renforcer le ressentiment des Allemands vis-à-vis des pays du sud de l’Europe. Or, comme on le voit, ce sont les inégalités internes à l’Allemagne, et certaines caractéristiques comportementales, qui expliquent la pauvreté relative des ménages allemands en capital.

Les 1% et les autres

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L’économiste Emmanuel Saez poursuit son exploration des inégalités  aux Etats-Unis.

D’après ses estimations, il semble que la concentration des revenus n’évolue guère.

Comme aux riches heures des années 1920, les 1% des ménages les plus riches récoltent 20% du revenu national.

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Un vieil adage conservateur stipule qu’une économie doit croître, avant d’en redistribuer les bénéfices.

Aux Etats-Unis, on est loin du compte:  entre 2009 et 2011, le revenu moyen des 1% les plus riches a progressé de 11,2%, tandis que celui des 99% reculait de 0,4%. D’après les données ci-dessus, il semble que seule une forte activité (ex: expansion des années 1993-2000) permette aux 99% de récupérer la majorité des gains de la croissance.

Les coûts cachés de l’hyperexportation chinoise

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Le haut niveau d’extraversion de l’économie chinoise s’incarne dans une multitude d’entreprises au profil atypique,  tournées quasi entièrement vers la conquête des marchés extérieurs.

Le graphique ci-dessus est édifiant:  33% des entreprises chinoises exportent plus de 90% de leur production, contre 1,9% des entreprises françaises.

Fabrice Defever et Alejandro Riano ont exploré l’univers de ces exportateurs purs.

Leur très intéressant papier montre que ces entreprises, souvent à capitaux étrangers,  bénéficient du soutien  des autorités, qui leur accordent ici une subvention, là une  exemption de droit de douane sur les inputs importés, ou bien un accès préférentiel aux terrains ou aux logements.

Or, l’exportation à marche forcée n’est pas forcément un bien, nous expliquent  les auteurs.

En effet, poussée à l’extrême, la mondialisation rejoint le protectionnisme dans ses effets négatifs sur la productivité et la concurrence.  C’est ainsi que les exportateurs purs sont moins productifs que les firmes qui exportent avec modération et qui ne bénéficient pas des largesses de l’Etat. Qui plus est,  détourner  la production vers l’exportation limite la concurrence sur le marché intérieur et permet à des entreprises peu productives de survivre. D’après les auteurs, l’excès d’exportation représenterait un coût économique équivalent  à 3% du revenu réel chinois.

Dans ce contexte, les auteurs nuancent les effets positifs de la  libéralisation commerciale depuis l’adhésion de la Chine à l’OMC.