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L’impossible programme économique du FN

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Le Front National est un parti populiste à tonalité sociale et  xénophobe dont les idées sont, plus ou moins, partagées par un gros tiers de l’électorat français. Comme il est fort probable que ce mouvement soit présent au second tour de la prochaine élection présidentielle, il est logique qu’il élabore un projet économique digne de ce nom.

A court terme, le FN se réclame d’un keynésianisme radical, à base de protectionnisme monétaire, commercial et migratoire ou de nationalisation du système bancaire.

Pour mieux faire accepter ce programme décoiffant,    le Front National l’habille de quelques avis d’experts, voire de Prix Nobel, rejette sur les « élites hors sol » et l’Union européenne l’accusation de dogmatisme et se fixe à long terme des objectifs  parfaitement compatibles avec la doxa économique, tels que le toilettage de la fiscalité du capital, l’élimination du déficit public structurel ou l’allongement de la durée du temps de travail.

Sur la forme, le programme économique du Front National est assez habile, mais  sur le fond, il se heurte à plusieurs impasses et contradictions.

La feuille de route du FN provoquera une rupture avec le reste du monde

Les deux mesures phares qu’annonce le Front National, à savoir la dévaluation du Franc et la taxation de toutes les importations, infligeraient aux acteurs économiques non résidents des pertes de l’ordre de 295 milliards d’euros .

En voici le détail:

235 milliards: auto-réduction par la France de la dette publique que détiennent les non résidents. A l’heure actuelle,   85% de la dette française qui sont détenus par les non résidents sont libellés en contrat de droit Français, de sorte qu’un retour à l’ancienne monnaie nationale impliquerait que les remboursements s’effectuent en Franc et non plus en Euro. Dès lors, si  le Franc ressuscité se dépréciait de 20% par rapport à l’Euro (scénario probable, nous dit le FN),  les investisseurs non résidents enregistreraient une perte d’un cinquième sur les 1178 milliards de créances qu’ils détiennent, soit 235 milliards.

20 milliards : taxes douanières  prélevées sur toutes nos importations. Le FN prévoit d’instaurer une « contribution sociale sur l’importation » de 3% qu’il souhaite affecter au financement d’un allègement de cotisations sociales destiné à relever les salaires nets les plus bas de 200 euros. Que dire de ce projet alambiqué? On félicitera le Front d’inventer un modèle de protection sociale inédit,  financé par les importations, mais il n’est pas certain que les Français pensent qu’il soit cohérent d’étendre l’assiette du financement de la sécurité sociale aux importations tout en cherchant à les réduire par le biais d’un « protectionnisme intelligent ». Et si cette usine à gaz venait à fonctionner,  le patronat ne manquerait pas d’arguer de ce financement tiers pour se montrer moins généreux dans les  négociations salariales.

40 milliards: revenus prélevés sur le reste du monde suite à la dévaluation du FrancCette estimation provient d’une étude de l’OFCE, qui évalue l’impact d’une amélioration de notre compétitivité-prix de 20% vis-à-vis de tous nos partenaires commerciaux. Les auteurs parient sur un gain pour la France, en 3 ans, de près de 2 points de PIB, soit environ 40 milliards.

Le mouvement frontiste passe sous silence les conséquences  externes de son programme économique et préfère insister sur ses retombées mirifiques pour notre pays. Or, il n’est pas du tout certain que la sortie de l’Euro et le protectionnisme monétaire soient la panacée.

La sortie-dévaluation de l’Euro n’aura vraisemblablement pas  les retombées positives que le Front National espère

En premier lieu, quitter l’Euro obligerait la France à combler par ses propres moyens une déperdition de capitaux  d’un minimum de 50 milliards, ce qui correspond à la position débitrice moyenne de notre pays vis-à-vis de l’Eurosystème depuis le début de la crise financière (balances targets 2).

En second lieu, l’étude de l’OFCE citée plus haut prédit que si la France gagnait 20% de compétitivité-prix par rapport à tous ses partenaires, il en résulterait 428 000 emplois supplémentaires. Ceci n’est pas négligeable, mais ces créations sont prévues sur  3 ans (elles chutent rapidement au delà) et on fait  l’hypothèse (peu réaliste) que nos voisins commerciaux ne déprécieront pas à leur tour leur monnaie.

En troisième lieu, la sortie de l’Euro pourrait avoir des retombées négatives sur l’endettement du secteur privé libellé en devises étrangères et ce n’est pas la « position 7 » du programme sur l’Euro qui nous rassure puisqu’elle stipule qu’une  « taxation exceptionnelle des actifs extérieurs libellés en euro détenus par les banques sera établie pour compenser les coûts pour l’Etat de sa dette résiduelle en euro ». 

Enfin, après 30 ans de désinflation, de mobilité internationale des capitaux et de monnaie forte, le capital s’est dirigé vers le secteur abrité de la concurrence étrangère, en particulier l’immobilier. De ce fait, il est à craindre qu’une rupture avec l’environnement financier international provoque un coup de massue sur la valorisation de l’immobilier, ce pilier du patrimoine des Français.

Les discriminations à l’encontre des étrangers sont incohérentes et contre-productives

Le  FN semble avoir renoncé à la stratégie d’exclusivité nationale prisée par Jean-Marie Le Pen. Il lui préfère désormais la « préférence nationale », c’est-à-dire l’obligation pour pôle emploi de proposer, à compétences égales, une offre d’emploi à un national plutôt qu’à un étranger.

Cependant, la proposition d’expulser tout étranger au chômage depuis plus de 3 mois, alors que la durée moyenne du chômage est actuellement de 14 mois, ressemble fort à une discrimination pure et simple qui nous renseigne sur le but réel du Front National: réduire les statistiques du chômage par simple expulsion des étrangers.

Quelles que soient les précautions langagières dont s’entoure le Front National, le traitement qu’il souhaite réserver aux salariés et aux chômeurs étrangers est parfaitement incohérent avec la perspective qu’il se donne de rétablir le plein emploi en sortant de l’Euro et en pratiquant un « protectionnisme intelligent ». En effet, puisque ce mouvement affirme détenir la clé de l’emploi pour tous, pourquoi en exclut-il  quelques centaines de milliers d’étrangers? Pour ne pas apparaître comme trop xénophobe, le Front brandit un argument budgétaire et prétend que le « coût de l’immigration » s’élèverait à 70 milliards d’euros.  Bien évidemment, aucune étude économique sérieuse ne valide cette estimation farfelue et inquiétante qui va jusqu’à comptabiliser la scolarisation des descendants d’immigrés comme une charge. L’argument frontiste tombe d’ailleurs de lui même puisque l’auteur de l’étude farfelue estime que la réduction du solde migratoire annuel à 10 000 personnes ne « rapporterait » pas plus de 100 millions d’euros

Reste l’idée selon laquelle les étrangers prendraient le travail des natifs.

Ce préjugé classique n’a jamais résisté à l’analyse. En effet, soit les actifs étrangers occupent des fonctions complémentaires des natifs (45% des ouvriers non qualifiés d’Ile de France sont des immigrés) et il n’est ni souhaitable,  ni possible, de les évincer de la production. Soit, il s’agit d’actifs qui concurrencent les natifs, et dans ce cas, les discriminations légales dont ils seraient victimes provoqueraient une dégradation de la condition salariale qui affecterait tout le monde, y compris les natifs.

Bien sûr, ces idées malthusiennes ne tombent pas du ciel.  Dans un contexte de stagnation du volume total d’heures de travail, il n’est pas absurde de réfléchir à une meilleure répartition du travail. Mais se focaliser sur les étrangers est sans objet  car il s’agit de personnes relativement surexposés au chômage (et ce d’autant plus qu’ils sont diplômés) qui subissent par ailleurs les formes d’emplois les plus précaires et  les temps partiels les plus contraints.  Si le FN veut absolument envisager une forme de « partage du travail », il gagnerait à se concentrer sur la contestation de la réforme des retraites, dont nous savons qu’elle a contribué fortement à la montée récente du chômage dans notre pays.

Tel qu’il est, le programme économique du Front National est parfaitement inapplicable et parce qu’il ne ferait qu’ajouter de la crise à la crise, son échec pousserait inévitablement le Front National à entrer dans une surenchère dont nous devinons aisément les développements mortifères.

A terme, pour tenir ses objectifs et compenser la réaction brutale de notre environnement à l’encontre de notre pays, le FN serait contraint de déployer un plan d’expulsion massive des personnes d’origine étrangère et d’éviction des femmes du marché du travail, ce qui est inconcevable dans une société démocratique.

Denis Gouaux

Nuit Debout, au delà de l’Etat et du Marché

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Structure conçue par les « Archi-debout » pour abriter une commission sur la place de la République

 

Après des semaines de pétition, de manifestations et de blocage de lycées, le soutien de l’opinion publique au mouvement social contre la « Loi Travail » progresse encore, au point que les 3/4 des Français se déclarent opposés à la dite réforme.

Alors que des violences policières sans précédent depuis les années 70 et 80 ont poussé des parents d’élèves à protester collectivement et obligé les étudiants du Havre à réclamer la protection des dockers en grève de leur ville, on voit circuler sur les réseaux sociaux des images accablantes qui déstabilisent certains syndicats de police au point qu’ils appellent  à manifester contre « la stigmatisation » des forces de l’ordre.

Dans cette ambiance de fin de règne, des milliers de personnes se pressent sur les places pour s’écouter et s’y faire entendre.

Nuit Debout traduit la volonté de se re-dignifier (« on vaut mieux que ça ») face à un pouvoir économico-politique qui n’a pas d’autre horizon que la gestion des individus et des populations, et ne se soucie guère des personnes.

 Les cités éphémères qui s’édifient ont des airs de démocraties antiques, avec l’attribution strictement égalitaire du temps de parole, la préservation jalouse de la liberté politique de chacun, l’aspiration à limiter les écarts de revenus de 1 à 4 (clin d’oeil à la République de Platon), la distribution de repas, le choix d’exclure certains (les racistes), mais aussi l’appel à toutes les bonnes volontés et à toutes les compétences pour fonder une cité idéale, et bien sur, la fête, avec ses danses et ses concerts en plein air.

Puisque le pouvoir auquel se heurtent ces militants du bien public n’est que le rouage local d’un système plus vaste,  Nuit Debout annonce des orages d’une plus grande ampleur, à l’échelle de tout le continent européen.

Comme leurs glorieux ancêtres de la Commune de Paris,  ces précurseurs de la laïcité, de l’Etat social et de bien d’autres choses encore,  la Nuit Debout est aux prises avec les deux formes de brutalité politique que charrie la mondialisation sans contrôle, à savoir l’autoritarisme financier et l’autoritarisme identitaire.

Souhaitons bon vent à ce vaisseau démocratique et bariolé, dont chaque passager aspire à faire partie de l’équipage et qui expérimente la vie au delà de l’Etat et du Marché.

Profit, compétitivité et emploi en Allemagne

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La position dominante de l’économie allemande sur le continent européen a tendance à nous faire oublier que ce pays est traversé, comme tous les autres, par des conflits d’intérêts, et que si ce pays  maintient un tel niveau de compétitivité il le doit moins au  ciel libre et non faussé  de la concurrence qu’à une économie politique.

Le graphique ci-dessus, tiré d’un rapport de la Deutsche Bundesbank (janvier 2016) retrace l’évolution d’une batterie d’indicateurs de compétitivité, dont un concerne les coûts salariaux (« unit labor costs ») et cinq autres les prix.  Par exemple: depuis 1996, l’Allemagne a réduit de 20% ses prix à l’exportation, relativement à 37 de ses partenaires commerciaux. Comme la marge relative des entreprises dépend de l’évolution comparée  des prix et coût, nous pouvons déduire de ce graphique quelques hypothèses comportementales intéressantes.

Trois faits retiennent l’attention:

  • Quel que soit l’indicateur de compétitivité retenu, l’Allemagne a engrangé l’essentiel de ses gains de compétitivité prix avant 2001, soit avant le lancement de l’Euro comme monnaie fiduciaire.
  • Compétitivité prix  et coût ont globalement tendance à évoluer dans la même direction (comparer « unit labour costs » et « gdp déflators »).
  •  Lorsque la compétitivité prix se stabilise ou diminue, les coûts salariaux ne s’adaptent pas immédiatement (2000-2002; 2005-2008).

 

Traduisons ces faits en termes plus politiques, c’est-à-dire du point de vue de la répartition de la valeur ajoutée entre le capital et le travail.

  • 1996-2001: la perspective d’une intensification de la concurrence intra-européenne consécutive au lancement de la monnaie unique pousse les entreprises allemandes à mener une offensive en termes de prix et à profiter de la dépréciation du mark et de l’Euro pour accroître leur part de marché. Résultat: la compétitivité prix progresse au détriment  des salaires, de sorte que les marges relatives des entreprises allemandes sont stables.
  • Une fois dans l’Euro, l’Allemagne est  confrontée à des défis nouveaux: explosion des exportations chinoises, chômage massif (10% de la population active), déficits publics à résorber avec impossibilité de dévaluer sa monnaie nationale et, qui plus est, la contrainte concurrentielle qui découle de l’appréciation de l’Euro.  Résultat: entre 2001 et 2008, l’offensive du côté de la compétitivité prix fait une pause, mais  les entreprises allemande, qui maîtrisent plus leurs salaires que les prix mondiaux,  en profitent pour accroître leurs marges relatives.  En effet, à partir de 2003, l’Allemagne rétablit sa compétitivité par le biais des délocalisations (gain en termes de productivité du travail) et de réformes du droit social votées dans un contexte de chômage de masse favorable au patronat.

 

Résumons nous: la capacité des entreprises allemandes à préserver leurs profits est remarquable

  • Quand les entreprises allemandes passent à l’offensive commerciale, elles prennent soin de préserver leurs marges et pour cela font reposer tout l’effort sur leurs salariés.
  • Quand il est plus difficile d’améliorer la compétitivité prix, ou qu’elle diminue,   les entreprises voient tout de même leurs marges relatives augmenter ou rester stables car elles en demandent encore plus à leurs salariés.

En apparence, les grands perdants de cette histoire sont les salariés allemands, dont les efforts et les sacrifices, qui avaient permis de satisfaire le consommateur mondial avant 2001 en leur offrant des prix relativement plus attractifs, n’ont pas été récompensés après 2001, à moins de démontrer, et c’est loin d’être improbable,  que les marges emmagasinées par les employeurs allemands servent à consolider la compétitivité hors coût et hors prix, c’est-à-dire l’innovation et la qualité des produits, ce qui est favorable à la préservation de l’emploi sur le long terme et explique l’assentiment des salariés allemands au modèle économique de leur pays.

L’Euro est plus stable que le SME, mais à quel prix?

La crise qui frappe spécifiquement la zone Euro depuis 2011 n’est pas sans rappeler  celle qui avait chahuté le système monétaire européen en 1992 et 1993.

Comme aujourd’hui, on constatait un important différentiel de compétitivité entre l’Allemagne, l’Espagne et l’Italie (Natixis, 29/11/2012).

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La perte de crédibilité du SME s’était traduite par des attaques spéculatives, une crise de changes, de fortes dévaluations et la  disparition du SME à l’été 1993.

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Aujourd’hui, l’Euro tient bon,  mais au prix d’un effort d’austérité salariale et budgétaire considérable qui porte le doux nom d’ajustement par la demande.

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Le jeu en vaut-il la chandelle?

L’Espagne et l’Italie s’en sortaient-elle mieux grâce aux dévaluations de la période 1993-1995?

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Après tout, la récession de 1992 (modérée il est vrai) ne fut-elle pas absorbée assez rapidement?

Et même si la fin des années 90 n’avait pas permis de retrouver l’élan de la fin des années 80, n’était-ce pas là une situation plus enviable que la décennie perdue à laquelle sont confrontées  l’Italie et l’Espagne?

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Quant au taux de chômage, n’est-il pas supérieur au pic atteint en 1993, même si la tendance est à la décrue, surtout en Espagne?

 Le seul élément qui milite en faveur de l’Euro, ou plus précisément, qui explique pourquoi une sortie à chaud serait très périlleuse est l’état de la balance des paiements de l’Italie et de l’Espagne.

Les financements apportés par l’Euro Système (soldes Targets 2 = prêts entre Banques Centrales) sont de l’ordre de 300 à 400 milliards, soit 6 fois plus que les pertes de réserves de changes que subirent l’Italie et  l’Espagne il y a 20 ans.

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Une explosion de l’Euro s’accompagnerait de dévaluations et de mouvements de capitaux considérables qui auraient un coût économique immédiat sans doute très important.

Ainsi donc, privée de perspectives de croissance favorables au sein l’Euro zone, l’Italie ne peut en sortir sans risquer d’ajouter de la crise à la crise.

L’Euro est plus stable que le SME, et ce n’est pas rien,  mais cette stabilité est une forme de tragédie.

 

 

En Allemagne, la courbe de Phillips trace sa route

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Un intéressant papier de Daniel Gros permet de comprendre le rôle du contexte macroéconomique dans la formation des salaires allemands au début des années 2000.

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La stabilité de la relation taux de chômage-croissance des salaires nominaux (dite « courbe de Phillips ») tend à démontrer que le net ralentissement salarial de la période 2001-2006 est le résultat de la forte hausse du chômage plutôt que la manifestation d’une  volonté politique.

L’auteur semble faire un peu trop confiance à l’autonomie des « forces de marché » (en l’occurrence, excès d’offre de travail=ralentissement des salaires) par rapport aux rapports de force sociaux, mais son élégant graphique est utile pour relativiser l’idée que le modèle allemand a connu une rupture historique  après l’introduction de l’Euro.

 

Allemagne, qu’as tu fait de ton investissement?

Pour quelles raisons le commerce extérieur allemand a-t-il retrouvé des couleurs si éclatantes  entre 2000 et 2007?

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On a tendance à rechercher les causes de ce phénomène dans la qualité des produits et la dégradation du droit social.

Il existe une manière différente d’envisager la question.

Quel que soit le rapport qualité prix des biens exportables,  un pays qui investit moins (à épargne donnée) devient forcément le créancier du reste du monde.

C’est exactement ce que l’on observe en Allemagne.

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 Le taux d’investissement allemand est devenu inférieur au taux de la zone Euro à partir de 2002, suite au recul des investissement en logements résidentiels (depuis 2000) et non résidentiels (à partir de 1995).

Pourquoi ce déclin?

Un papier de Fabian Lindner propose de voir le marasme immobilier comme le contre-coup du boom consécutif à la réunification, qui avait reposé sur l’accroissement de la population (+4 millions d’habitants en Allemagne de l’Ouest, dont 1, 5 millions de demandeurs d’asile) et des politiques fiscales et de crédit très accommodantes.

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Dans les années 2000, la surproduction de logements, l’arrêt des politiques de soutien à la demande, le déclin démographique (et peut-être aussi la forte hausse du chômage entre  2000 et 2005 ) ont eu raison de l’embellie immobilière et fait basculer l’Allemagne dans l’ère de l’épargne abondante puisque sans débouchés intérieurs suffisants.

Dans le même temps, beaucoup de pays de la zone Euro qui allaient devenir les débiteurs de l’Allemagne, connaissaient un regain immobilier spectaculaire.

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Cette discordance temporelle des cycles immobiliers est sans doute la cause essentielle des déséquilibres commerciaux intra-européens…qui ont eu les développements dramatiques que l’on sait.

Cinq foutaises sur l’Euro

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Le 28 février dernier,  l’économiste Jacques Sapir appelait de ses voeux la constitution de « Comités d’action de la révolte sociale » pour abattre simultanément la  » Loi Travail » et l’Euro.

Deux jours plus tard, soit près de 99 ans après les «Thèses d’avril » dans lesquelles Lénine assénait ses derniers coups au Gouvernement Kerenzki, l’éminent Sapir publie ses « Cinq thèses sur l’Euro » qui résument les raisons de son combat métaphysique contre ce qu’il nomme « L’Euro cauchemar ».

Pour l’instant, il semblerait qu’une seule personne ait répondu à cet appel au soulèvement. Il s’agit d’un cavalier,  positionné en Corse.

Il faut un début à tout.

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Puisque l’heure est grave, examinons en détail ces « Cinq thèses ».

Thèse N°1

«L’Euro n’est pas une monnaie car elle ne correspond pas à une autorité politique unique et à une volonté politique assise sur une légitimité populaire. »

«L’Euro est un système de changes fixes, qui peut s’apparenter, dans les faits, à l’étalon-or.»

Cette première thèse est intéressante car elle apporte la démonstration que celui qui prétend pourfendre l’Euro n’en connaît pas très bien la nature exacte.

Jacques Sapir écrit que « l’Euro n’est pas une monnaie car elle ne correspond pas à une autorité politique unique et à une volonté politique assise sur une légitimité populaire ». Mais n’est-il pas plus conforme à la théorie économique (on pense ici à la réflexion de l’école de la régulation sur la monnaie), ainsi qu’à la grammaire,  d’écrire que « L’Euro n’est pas une monnaie complète car il ne correspond pas à une autorité et à une volonté politique assise sur une légitimité populaire »?

Cette première thèse prétend qu’une monnaie fédérale ne peut ni ne doit exister. Et pour enfoncer le clou, l’Euro se voit retiré son statut de monnaie…jusqu’à ce qu’un amusant lapsus sur le genre de l’Euro ne le rétablisse dans ses droits ( « L’Euro n’est pas une monnaie car elle  ne correspond pas à une autorité politique unique »).

Si l’on suit la pensée Jacques Sapir, que l’on peut résumer par « Un peuple, un Etat, une monnaie »,  l’Euro est une fausse monnaie et tous les gouvernements élus depuis 1993 sont des usurpateurs.

Cette thèse ne tient pas la route un quart de seconde.

Tout d’abord,  dès les premières réflexions sur le notion de souveraineté, il est apparu que la monnaie ne pouvait pas être entièrement la chose du Prince et que le droit de battre monnaie n’impliquait pas l’exercice arbitraire de la souveraineté monétaire.  Dans les Six Livres de la République (1576),  Jean Bodin soutient qu’il est dans l’intérêt des Princes européens d’établir une convention pour émettre une monnaie commune, combattre l’inflation et le faux monnayage, ceci afin de que l’Etat conserve la confiance du Peuple, mais aussi pour éviter les guerres auxquelles conduisent les altérations monétaires (Jérôme Blanc).

Ensuite, les Constitutions de la IVième et de la Vième République, qui ont été approuvées par le peuple français, autorisent l’Etat à transférer des éléments de souveraineté dans le cadre de coopérations internationales (Emmanuelle Jouannet).

Quant à l’Euro, il a été ratifié par référendum en 1992 .

Après avoir tenté de délégitimer politiquement l’Euro, Jacques Sapir invente une définition économique de l’Euro, qu’il décrit comme « un système de changes fixes, qui peut s’apparenter, dans les faits, à l’étalon-or ».

A nouveau, l’auteur se trompe lourdement, car un système monétaire international ne se réduit pas à un régime de change.  En l’espèce,  l’Euro est  d’abord une monnaie qui circule entre les banques commerciales et centrales (on parle de monnaie centrale), de sorte que la continuité des paiements est assurée entre les pays de l’Eurozone, comme elle l’est entre la Lozère et l’Ille et Vilaine. L’Euro est un « système des paiements unifié », comme le rappelait le 21 janvier dernier, dans un débat,  un Michel Aglietta agacé par les outrances de Jacques Sapir.

 Le graphique ci-dessous donne à voir cette réalité.

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Les soldes Targets 2 (Trans-European Automated Real-Time Gross Settlement Express Transfer System) désignent le solde des dettes entre les différentes banques centrales des Etats membres.

Avant la crise, les soldes étaient nuls, ce qui implique que les déséquilibres courants intra-européens étaient financés par des entrées de capitaux privés sans que la BCE ait à apporter son écot.

L’ouverture des soldes Targets2 montre que l’Espagne, l’Italie ou la Grèce (ainsi que la France) sont dans l’incapacité de boucler leur balance des paiements en raison du rapatriement de capitaux vers l’Allemagne.

 Si nous basculions dans un système d’étalon-or (ou tout autre régime de changes fixes), ces pays connaîtraient des sorties d’or ou une diminution de leurs réserves de changes et s’exposeraient à des ajustements déflationnistes considérables.

L’existence d’un prêteur en dernier ressort (la BCE) permet de fournir aux pays déficitaires de quoi boucler leur balance des paiements. On peut dire que BCE tient à bout de bras l’Eurozone, qui,  sans ce système des paiements,  aurait explosé.

Thèse n°2

 « L’Euro est un facteur de récession à la fois structurelle et conjoncturelle »

Cette thèse se déploie dans trois gros paragraphes (voir le quadrant ci-dessus) qui contiennent presque autant d’erreurs qu’un livre de Lorant Deutsch.

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Les statistiques produites par Jacques Sapir sont incorrectes à bien des égards.

Par exemple, le graphique ci-dessous tend à faire croire que le PIB par habitant de la Grèce serait 60% inférieur à son niveau de 1999.

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Or ceci est totalement fantaisiste. En réalité les Grecs disposent d’un PIB moyen égal à celui de 1999 (graphique ci-dessous, réalisé par Philippe Waechter)

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Mais le festival ne s’arrête pas là.

Le tableau ci-dessous, parfaitement illisible au demeurant, compare un échantillon de 9 pays de la zone Euro à 4 autres, dont les Etats-Unis et le Canada.

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Pourquoi la Finlande et pas l’Irlande? Pourquoi la Suède et pas la Norvège? Pourquoi n’y a t-il pas de moyenne européenne pour les évolutions du PIB/habitant? Pourquoi cette curieuse césure entre les périodes 1999-2007 et 2008-2015. A-t-on cherché à doper les chiffres de la croissance britannique et suédoise dans la dernière période, en faisant démarrer les compteurs non pas en 2007 (dernier pic d’activité avant la récession) , mais un an plus tard?

Bref, tout ceci est catastrophique. Un oeil exercé ne s’y trompe pas, les autres tombent dans le panneau…

Voici de vrais chiffres.

De 1999 à 2011, le PIB par habitant de la zone Euro et des Etats-Unis ont augmenté au même rythme (A. Orphanides)

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La crise qui frappe spécifiquement la zone Euro a démarre en 2012, mais le rebond consécutif à la récession de 2009 est comparable à celui des Etats-Unis.

Voici quelques données  concernant ce  rebond,  tirées de la Base Eurostat.

 

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D’après ces chiffres, en 2011, la zone Euro était dans un meilleur état que le Royaume-Uni:

  • En 2011, 2 ans après la première récession de 2009, le PIB de la zone Euro est 1 point en dessous du niveau de 2008 (pic d’activité précédent).
  • En 2011, 3 ans après le début de la récession au Royaume-Uni, le PIB britannique est 3,2 points en dessous du niveau de 2007 (pic d’activité précédent).

 

b) Euro = sous investissement?

Contrairement  à ce qui est dit dans le document de Mr Sapir, entre 2002 et 2007, l’investissement productif est aussi dynamique dans la zone Euro qu’au Royaume-Uni et ne présente qu’un an de décalage par rapport aux Etats-Unis

 

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c) Euro=impossibilité de dévaluer= impossibilité d’ajuster les balances courantes? 

Jacques Sapir attribue aux différentiels de salaires et de prix la responsabilité principale des déséquilibres des balances courantes intra-zone.

Or, plusieurs travaux ont permis de balayer cette assertion (citons G. Gaulier, V. Vicard et S. Piton). Entre 2001 et 2008, les exportations espagnoles, grecques ou portugaises ont augmenté à un rythme identique ou supérieur à celui des autres pays de la zone Euro. Le déficit extérieur de ces pays s’explique par un excès d’importations lié à un « choc de demande » associé à la diminution des taux d’intérêts qui résultent de l’appartenance à la zone euro.

Dès lors, l’ajustement des balances courantes intra-zone euro aurait exigé non pas une variation du taux de change ou de l’ensemble des salaires, mais l’application d’une politique budgétaire expansive au Nord et restrictive au Sud.

A ce titre, une partie du rééquilibrage des déficits commerciaux intra-européens accumulés entre 1999 et 2007 aurait demandé, non pas le retour aux monnaies nationales et la réévaluation du Mark, mais un transfert budgétaire des pays déficitaires (en surconsommation) vers l’Allemagne (en sous-consommation).

e) Et la France dans tout ça?

L’auteur constate que de 1999 à 2007, le PIB français augmente plus vite qu’en Allemagne (2,1% en moyenne annuelle contre 1,64%).

Un peu gêné par une statistique incompatible avec sa conception catastrophiste de l’Euro, l’auteur se lance dans des explications sans cohérence : d’un côté, il nous explique que l’ensemble de ce surplus de croissance repose sur des exonérations de cotisations sociales …dont il nous dit par ailleurs qu’elles ont seulement servi à compenser les méfaits de l’Euro, d ’un autre côté, il met en avant un effet bénéfique lié à la dépréciation de l’Euro, alors que celle-ci n’intervient qu’entre 1999 et 2002. Comprenne qui pourra…

Thèse n°3

«L’Euro est un facteur de financiarisation de l’économie.»

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Jacques Sapir n’explique pas ce qu’il entend par financiarisation. Débarrassé des bienséances scientifiques il préfère donner libre-cours à ses opinions.

C’est ainsi que nous lisons que la financiarisation, c’est « profondément malsain », qu’elle est le « pivot réel » de l’activité économique et que l’Euro en est le bras armé.

L’auteur va jusqu’à affirmer que l’impossibilité d’affronter la finance à l’intérieur de l’Euro justifie que l’on en sorte. Cet argument d’une parfaite inanité puisque, où que se porte notre regard dans l’OCDE, nul pays extérieur à l’Euro ne développe un modèle de financement alternatif… et tout porte à croire que le souhait d’échapper à la réglementation financière européenne est l’un des motifs du Brexit annoncé.

a) La zone Euro ne manifeste pas de tendance spécifique à la financiarisation

Comme toute monnaie, l’Euro est lié organiquement à la finance (la monnaie est une dette de banque ainsi qu’un actif patrimonial liquide). C’est ce qu’enseigne la théorie keynésienne et il faudrait être un illuminé néoclassique ou un révolutionnaire sympathique pour croire à (ou songer à) la séparation des sphères monétaires et financières.

A partir de là, on doit se demander si l’Euro coïncide ou non avec une emprise spécifique de la sphère financière sur l’économie.

Au plan quantitatif, les données ne signalent aucune atrophie financière: depuis le milieu des années 80, la place des activités financières dans la valeur ajoutée est à la fois stable et relativement faible.  Il en est de même pour la diffusion du crédit et la capitalisation boursière, qui évoluent à l’unisson de la moyenne des pays industrialisés (Cournède, Denk) .

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b) L’Euro n’est pas forcément le bras armé de la finance

Jacques Sapir passe sous silence un fait capital: l’Euro est une monnaie internationale.

C’est très dommageable car il n’est pas possible de parler sérieusement des soubresauts de la finance internationale sans remonter à la source, à savoir les « externalités négatives » qu’implique l’hégémonie du dollar (Aglietta).

Deux constats s’imposent:

-L’Euro pèse 2 à 3 fois plus dans les réserves de changes internationales que la somme des 19 anciennes monnaies au milieu des années soixante-dix. L’Euro occupe une place secondaire mais réelle.

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-La BCE est réticente à acheter des dollars et à les conserver dans ses réserves (seulement 250 milliards de dollars contre plus de 3000 en Chine)

Ces faits impliquent que l’existence de l’Euro et la gouvernance de la BCE  jouent un rôle stabilisateur dans les relations financières internationales puisque la BCE n’inonde pas  le monde d’Euros (comme le fait la FED avec le dollar) et ne s’empresse pas d’acheter les dollars qui circulent en excès dans le monde du fait  de l’endettement américain.

Enfin, sous la pression de la crise, la BCE a été poussée (avec retard, il est vrai) à se lancer dans une stratégie d’extension de son bilan et à  diminuer ses taux d’intérêt de sorte que le prix de l’argent à long terme est désormais inférieur au taux croissance.  Voudrait-on mettre en œuvre « l’euthanasie du rentier » qu’on ne s’y prendrait pas autrement (Xavier Ragot).

Thèse 4

«L’Euro est une machine de guerre au profit de l’Allemagne. »

Ici, la valeur ajoutée de l’auteur se résume à la formule « machine de guerre ».

Pour le reste, il reprend l’argument de « la monnaie largement dépréciée par rapport à ce que devrait être normalement le taux de change du deutschmark » (de l’ordre de 40%).

a) Les excédents commerciaux allemands ne sont pas une nouveauté

L’histoire de l’humanité ne débute pas le 1er janvier 1999 et la situation que nous connaissons, avec un commerce extérieur allemand resplendissant et un commerce extérieur français en berne est quasiment le décalque de la situation qui prévalait au cours des années 80.

Il est intéressant de rappeler que les dévaluations à répétition du franc au cours des années 80 ne parvinrent pas  à changer la donne.  Un imprévu historique s’en chargea : la chute du mur de Berlin…

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b) Le rôle du hasard historique dans la suprématie allemande

Hannah Arendt dit quelque part que la pensée totalitaire est parfaitement rétive à l’idée que tous les événements n’aient pas une cause unique.

Prétendre que l’Euro est « une machine de guerre » pro allemande est du même acabit.

Prenons par exemple l’argument traditionnel d’après lequel les exportations allemandes, en raison de leur qualité, seraient moins sensibles aux prix. Ce fait est en réalité moins important que l’on ne le croit (A. Benassy-Queré) et il est plus vraisemblable que les exportations allemandes ont bénéficié du décollage imprévu des pays émergents (très demandeurs, jusqu’ici, en biens d’équipements) au cours des années 2000.

Au plan macroéconomique, la faiblesse de la demande allemande ne s’explique pas seulement par la baisse des salaires. Le différentiel des taux d’intérêt réels entre le centre (faible inflation) et la périphérie de l’Europe (forte inflation), provoqué par l’unicité des taux d’intérêt nominaux de la BCE,  a joué un rôle significatif, bien que procyclique et destabilisant.

c) L’Allemagne redistribue les cartes  industrielles à l’extérieur de la zone euro

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L’évolution des avantages comparatifs avant la crise tend à démontrer que 4 puissances industrielles dominaient en Europe (l’Allemagne, l’Italie, l’Irlande et la Finlande). Etre 1995 et 2008, le « transfert » des avantages comparatifs industriels vers ces pays s’est effectué en défaveur de pays n’appartenant pas à la zone Euro (Bulgarie, Suède, Roumanie).

 

Thèse 5

«L’Euro est aujourd’hui un facteur de conflit majeur en Europe. »

Au nom de « la survie de l’Europe » et de « l’esprit de réconciliation des peuples », Jacques Sapir demande la dissolution rapide de l’Euro car, selon lui, des peuples aux intérêts différents ne sauraient être soumis à une discipline monétaire unique sans déclencher de fâcheuses tensions nationalistes.

Venant d’un personnage dont chacun connaît la bienveillance envers l’Allemagne et le militantisme pacifiste, cette thèse fait sourire. Nous étions chez Trissotin, nous voici chez Tarfuffe…

Toutefois, il est vrai qu’un vent mauvais souffle sur le continent européen et que les règles de l’UEM n’y sont pas étrangères.

Pour autant, même si le comportement agressif des instances européennes vis-à-vis de la Grèce (ou plus récemment du Portugal), appuyé par la propagande souverainiste qui sévit dans les régions les plus prospères de l’Eurozone, a provoqué une réaction légitime d’une partie des opinions publiques attachée à « l’esprit européen », faire de l’Euro et de l’UE la cause des tensions entre peuples c’est aller un peu vite en besogne.

En premier lieu, bénéficier de l’UE ou de l’Euro n’empêche pas de vouloir en sortir, et inversement.

Prenons les exemples de l’Angleterre et de l’Espagne.  Au pays du pudding,  il apparaît que les retombées très positives de l’appartenance à l’UE n’ont pas atténué l’euroscepticisme de la population anglaise, savamment entretenu par une presse à sensation. Dans le second cas, malgré les avanies subies par l’Espagne (principal pays déficitaire vis-à-vis de l’Eurozone) et la dureté de la crise économique, ce pays reste attaché à la construction européenne. L’Irlande et le Portugal sont également dans ce cas.

En deuxième lieu, la méfiance vis-à-vis de l’Allemagne est réapparue dès la naissance de l’Euro, non pas en raison de la monnaie unique mais parce que l’avènement de l’UEM était la conséquence, ou plus précisément la contrepartie de l’unification allemande. On pense ici à l’attitude méfiante de François Mitterrand vis-à-vis de la perspective d’une Allemagne reconstitué et déliée de ses engagements européens.

En troisième lieu, les souverainistes font preuve d’un simplisme inverse à celui des européistes quand ilsprétendent que le meilleur moyen de concilier des intérêts divergents est d’ériger entre tous les pays qui ne sont pas des clones des pare-feu monétaires et douanier. Chacun chez soi et tout ira pour le mieux en somme.

Or le concert européen, on peut le regretter d’ailleurs, a toujours avancé sur la base d’une coopération/rivalité qui pousse les peuples (plus précisément leurs classes supérieures) à défendre leurs intérêts respectifs au sein d’un jeu de négociations qui relève du mercantilisme intelligent. Par exemple, chacun sait que l’Euro est une coproduction franco-allemande, autour de laquelle de grands intérêts privés et publics, mais aussi des groupes sociaux (classes supérieures, retraités, jeunes qualifiés) se sont joints pour former un bloc hégémonique

Enfin, contrairement à la thèse d’après laquelle l’Allemagne refuserait toute fédéralisation budgétaire par ce que cela menacerait de « détruire son économie », on observe que de nombreux projets sont en cours de réalisation ou sont en débat. On pense ici à l’union bancaire, au projet d’un fond public de stabilisation de la conjoncture ou bien encore à la proposition de financer des investissements par la BCE ou des emprunts publics européens.

Contester le fonctionnement de la zone Euro est légitime, demander sa dissolution n’est pas illicite et, après tout, la recherche internationale n’est pas avare en travaux exploratoires ou critiques inspirés par Keynes, Minsky ou Marx (Lapavitsas, Varoufakis, Marc Lavoie, Sergio Cesaratto…)

Mais propager l’idée que les malheurs du continent résultent de la malfaisance de l’Allemagne ou d’une caste d’apatrides qui dirigeraient illégitimement chaque pays de l’Euro-zone relève de la paresse intellectuelle ou de la propagande.

La critique de l’Euro est une affaire trop sérieuse pour qu’on la laisse aux Europhobes.

Référence

Michel Aglietta; L’avenir de l’Euro, Institut Diderot, 21/01/2016.

Michel Aglietta, La monnaie, la valeur et la règle, Revue de la régulation, 16, Automne 2014

 M. Aglietta, T. Brand, Un new deal pour l’EuropeUn new deal pour l’Europe, Cepii.

 A Benassy-Quere et alii, L’Euro dans la guerre des monnaies, Notes du CAE, 11 janvier 2014. 

J. Blanc,  Les monnaies de la République. Un retour sur les idées monétaires de Jean Bodin, 2006.

Cournède, O. Denk, P. Hoeller, Finance and inclusive growth, OCDE Economic Policy Papers, n° 14, 11 juin 2015

Gaulier et V Vicard, Evolutions des déséquilibres courants dans la zone Euro : choc de compétitivité ou choc de demande ? , Bulletin de la Banque de France, n° 189, 2012

Emmanuelle Jouannet, De la personnalité et de la souveraineté de l’Etat dans la Constitution de 1958. Théorie française de l’Etat et intégration européenne. Paris Sorbonne.

Athanasos Orphanides, The Euro Area crisis : Politics over economics, MIT Sloan research paper, n° 5091-14, juin 2014

Sophie Piton, Déséquilibres des balances courantes en zone Euro : où en est-on ?  L’économie mondiale 2015, OFCE.

Xavier Ragot, Faut-il rembourser la dette ? Débat ENS, 3 mars 2016.

Pourquoi l’Euro fait-il du bien à l’Allemagne et pas à la France?

Le lancement de l’Euro a été une opportunité pour l’industrie allemande, mais constitue (encore) une épreuve pour notre industrie.

Pour s’en convaincre, voyons comment la monnaie unique contrarie les bonnes vieilles habitudes françaises en matière de compétitivité.

Pour notre industrie manufacturière, le « Franc faible » c’était bien, c’était chouette, puisqu’il suffisait de surfer sur la dépréciation tendancielle du Franc pour améliorer la compétitivité coût.

Par exemple, entre 1975 et 2000, la diminution des coûts relatifs français de 20% (Graphique 1) avait été obtenue grâce à la dépréciation du Franc de 20% contre le dollar (Graphique 2).

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Graphique 1

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Graphique 2

L’avènement de l’Euro marque la fin de l’ère des dévaluations/dépréciations .

Privée de son adjuvant monétaire, l’industrie française est priée d’adapter ses salaires et sa productivité à la compétition internationale et de répliquer notamment à la concurrence allemande.

Justement, passons à l’Allemagne.

Contrairement à notre pays, l’Allemagne a toujours été exposée à l’appréciation de sa monnaie contre le dollar (Graphique 3).

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Graphique 3

Pour résister à la cherté de leur monnaie, les firmes allemandes ont développé deux stratégies complémentaires:

  • La recherche systématique d’une forte compétitivité hors coût (qualité, innovation), pour fidéliser le consommateur en dépit du prix élevé qui lui est proposé.
  • La stabilisation de la compétitivité coût, grâce à des efforts périodiques en matière de salaires et de productivité (années 80, fin des années 90) (Graphique 4).

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Graphique 4

Depuis que l’Euro existe et qu’il est globalement stable face au Dollar,  les entreprises allemandes retirent tous les avantages de leur stratégie habituelle (qualité forte, maîtrise des coûts) sans en subir la contrainte (appréciation de la monnaie). Il leur  est plus facile de résister à la concurrence des pays émergents et même d’en tirer partie puisqu’il est possible de vendre une production de haute qualité à un prix plus adapté à ces nouveaux clients (les prix à l’exportation n’augmente plus systématiquement comme à l’époque du Mark fort).

2 bémols, histoire de ne pas trop charger la barque de la monnaie unique:

Il est difficilement imaginable que les entreprises françaises n’aient pas anticipé les contraintes de la monnaie unique et d’un Euro fort. Dans ce contexte, ce serait l’entrée fracassante (et imprévue) de la Chine sur les marchés internationaux qui aurait destabilisé l’industrie française, et non pas l’Euro.

L’avenir n’est pas écrit: avec le ralentissement économiques qui frappe les pays émergents, la moindre incitation des entreprises allemandes à accroître systématiquement la qualité de leur production et les hausses de salaires Outre-Rhin,   il n’est pas interdit de penser que la pression concurrentielle allemande s’apaisera, redonnant ainsi quelques marges à l’industrie française.

 

 

 

22%

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22%, c’est le taux moyen de protection douanière qui prévalait en 1947, au moment des premières négociations commerciales entre pays industrialisés au sein du GATT.

Ce taux, reconstitué par Bown et Irwin,  est très en deçà des mythiques 40% sur lesquels on s’accordait jusqu’ici.

Le travail des deux économistes montre qu’au sortir de la seconde guerre mondiale,  les frontières commerciales étaient moins hermétiques qu’on ne l’imaginait et que le rythme de réduction des barrières tarifaires, entre 1947 et 2014,  fut plus régulier que le proclame la « légende » du GATT.

Jean Bodin et l’euro

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Depuis quelques années, le débat politique européen est le théâtre d’un brouhaha contestataire qui se revendique du « souverainisme ». La France n’y échappe pas,  au point que la Nation qui a investi tant de forces intellectuelles et morales dans le clivage « gauche-droite » voit fleurir des partis, des follicules, des blogs et même des intellectuels qui se réclament du « souverainisme ».

Parmi les voix qui comptent au sein de ce mouvement on trouve l’économiste Jacques Sapir, spécialiste des questions monétaires,  dont le blog (Russeurope) et les interventions audio-visuelles bénéficient d’une audience non négligeable.

On a le droit de critiquer le fonctionnement des institutions européennes, de contester les implications économiques et sociales des Traités et  même de réclamer une rupture, négociée ou non, avec l’Europe telle qu’elle se fait.

 Le problème du « souverainisme » n’est pas qu’il conteste les instances européennes mais qu’il fonctionne comme une idéologie  qui rabat tous les problèmes de notre pays sur l’abandon (supposé) de sa souveraineté.

En idéologue,  Jacques Sapir martèle qu’il n’y aurait ni chômage de masse, ni révoltes en banlieue, ni insécurité, ni GPA-PMA, ni islamisme radical,  si la Nation française retrouvait sa souveraineté face à l’Union Européenne. A l’occasion, il prophétise la « barbarie », la « guerre civile » et « la violence directe » si l’on ne suit pas ses préceptes.

Plus fondamentalement, chez Jacques Sapir, l’esprit de système se manifeste par sa prétention à dire le bon et le vrai en matière de philosophie politique en se plaçant sous l’autorité d’un théoricien  important, Jean Bodin (1529-1596).

Or, nous allons voir qu’entre les idées de Jean Bodin et les allégations de Jacques Sapir, il existe un fossé considérable.

Jacques Sapir, le souverainiste qui ne maîtrise pas le concept de souveraineté

Le Professeur Sapir aime rappeler qu’il s’est donné la peine de lire les six livres des Six Livres de la République de Jean Bodin, l’un des pionniers de la philosophie de la souveraineté.

D’après Jean Bodin, la souveraineté est la faculté éternelle de faire et de défaire la Loi sans rendre de comptes à personne. Par exemple, lorsque Mirabeau défendait le droit de veto absolu du Roi (« Voulez-vous l’anarchie ? Donnez à la France un Roi sans le droit de véto »), il niait la souveraineté de l’Assemblée nationale en ce sens qu’il ruinait son « pouvoir de faire », y compris des erreurs. La souveraineté est toujours plus ou moins « intense » selon qu’elle est concentrée dans les mains d’un Prince ou dispersée entre celles des Parlementaires ou des citoyens, mais la souveraineté disparaît toujours dès qu’il n’existe aucun moyen de se soustraire au droit de véto non suspensif d’une autorité extérieure.

Afin de bien comprendre, prenons un exemple contemporain : la vente des Mistrals à la Russie.

Cet évènement a donné à Jacques Sapir l’occasion de jouer son rôle de statue du grief en fustigeant le gouvernement français et le Président de la République.  Or le refus de vendre ces navires est un acte plus conforme à la souveraineté nationale que  l’omission par le Président Sarkozy d’introduire une clause de sauvegarde, pourtant usuelle dans ce genre de contrats,  qui aurait permis à notre pays de se dédire en cas de force majeure, en l’occurrence suite à l’annexion de la Crimée. Les Russes auraient aimé que la France la boucle, il en est allé autrement.

Le concept de souveraineté tel que défini par Jean Bodin est suffisamment subtil pour permettre à Jacques Sapir d’égarer  ses lecteurs (ou de s’égarer lui-même) en usant d’une définition « à la carte ».

Par exemple, lorsqu’il ferraille avec des « souverainistes de gauche » à la sauce Lordon ou Mélenchon, Sapir conteste leur droit à séparer la souveraineté nationale et la souveraineté populaire, au nom de la conception une et indivisible de la souveraineté que formule Jean Bodin

Mais lorsqu’il argumente contre les « européistes », Jacques Sapir est en contradiction avec Bodin, et pour tout dire, avec la logique la plus élémentaire.

En effet, comment peut-on prétendre d’un côté que le rétablissement de la souveraineté monétaire est une affaire « technique » (utilisation de l’article 16 de la Constitution, application de la Lex monetae qui permet à chaque Etat de choisir sa monnaie et de l’utiliser pour libeller sa dette publique) et d’un autre côté, se lamenter de la disparition ou de la quasi disparition de la souveraineté française ?

Pour le dire plus simplement, puisque la souveraineté est indivisible, soit elle est, soit elle n’est pas.

-Si elle est,  alors elle est entière et les freins ou transferts éventuels de compétences (comme la monnaie) ne sauraient être irréversibles a priori.  Par exemple, lorsque les grands ancêtres ont aboli la Royauté en France, ils ont intensifié une souveraineté nationale qui existait dès 1789, lorsque le Roi se vit attribuer un droit de véto non pas absolu mais suspensif. Quant à l’Europe,  le Traité de Lisbonne codifie dans son article 50 une procédure qui permet à un pays de sortir de l’Union européenne. Il proclame donc que l’Union Européenne est un regroupement de Nations souveraines.

-Si elle n’est pas, il n’est pas possible de la réanimer en trois de coups de cuillère à pot.

Jean Bodin, le théoricien de la souveraineté qui réclamait une union monétaire

Il est instructif de constater que lorsque Jacques Sapir glose sur le « cauchemar de l’Euro » et la nécessité de sa « dissolution rapide », ses références à Bodin sont plus rares.

C’est logique car les conceptions monétaires de l’auteur des Six Livres de la République ont plus de proximité avec celles de Wolfgang Schauble que des théories souverainistes.

Pour Jean Bodin, la compétence monétaire (battre monnaie et en fixer le cours) est un attribut secondaire de la souveraineté de l’Etat où priment les aspects politiques (défense, diplomatie, faire la loi…). Il souligne que la politique monétaire doit être préservée le plus possible des impromptus de l’arbitraire étatique. C’est pourquoi, nous trouvons chez Jean Bodin une réflexion sur la nécessité d’une coopération monétaire dans le cadre d’une monnaie commune dont la valeur en or serait stable.

Jean Bodin justifie sa position d’un point de vue économique et politique.

Il est un farouche adversaire des dévaluations monétaires auxquelles les monarques s’adonnent pour gruger leurs créanciers locaux et étrangers.

Voici comment le théoricien préféré du souverainiste Jacques Sapir pourfendait les méfaits de l’inflation:

« Car si la monnaie, qui doit régler le prix de toutes choses, est muable et incertaine, il n’y a personne qui puisse faire état au vrai de ce qu’il a : les contrats seront incertains, les charges, taxes, gages, pensions, rentes, intérêts et vacations incertaines ; les peines pécuniaires et amendes limitées par les coutumes et ordonnances seront aussi [p. 513] muables et incertaines ; bref, tout l’état de finances et de plusieurs affaires publiques et particulières seront en suspens, chose qui est encore plus à craindre, si les monnaies sont falsifiées par les Princes, qui sont garants et débiteurs de justice à leurs sujets. » La République. Livre 6. Chapitre 3.

A l’évidence, Draghi et Schauble auraient plus de plaisir à signer ce texte que Yanis Varoufakis.

Qui plus est, Jean Bodin insiste sur les conflits militaires ou les tensions diplomatiques qui naissent de la mauvaise gestion financière des Etats et des dévaluations. Il s’alarme du risque d’effondrement de la confiance du public dans le monarque qui, s’il a le droit de commander, a parallèlement le devoir d’aménager un environnement légal et monétaire propice à la bonne conduite des affaires.

En conséquence, Jean Bodin proposait que les Etats européens se dotent d’un système monétaire commun (frappe de monnaies au contenu en métal précieux identique) dans le cadre d’une convention internationale qui interdise les dévaluations, ou du moins les dissuade.

On le voit, l’utilisation de Jean Bodin par Jacques Sapir est fautive, voire absurde,  à bien des égards.

Le souverainisme est à la souveraineté ce que l’autoritarisme est à l’autorité, c’est-à-dire une idéologie, un système qui échoue à poser les bonnes questions et surtout à résister avec efficacité à l’idéologie néolibérale.

Plutôt que de se demander comment revenir à la monnaie nationale, il faudrait mieux identifier le problème européen : pourquoi l’Euro est-il devenu une monnaie étrangère dans certains pays? Comment y remédier ?

Jean Bodin a défini la République comme « un droit gouvernement de plusieurs ménages et de ce qui leur est commun, avec puissance souveraine ».

Un tel régime est impossible à l’échelle européenne mais Bodin était sensible à l’existence d’un bien commun aux Etats européens, notamment grâce à la circulation des hommes, des marchandises, des monnaies et à la lutte contre les dévaluations monétaires.

L’Union Européenne et la zone Euro ont montré qu’elles devenaient un simulacre d’administration d’un bien commun qui existe bel et bien mais n’est pas géré dans l’intérêt de tous. Plutôt que de revenir vers le passé, Jean Bodin nous inviterait à réfléchir à la manière droite de gérer cet espace,  dans le respect des souverainetés.

Pour aller plus loin

Florent Banfi, Sortir de l’Euro : aspects juridiques. Le Taurillon magazine eurocitoyen. 03/05/2014

Jerôme Blanc, Les monnaies de la république. Un retour sur les idées monétaires de Jean Bodin. Cahiers d’économie politique, L’Harmattan, 2005.

Jean Bodin, Les Six Livres de la République, 1576.

Jeanne Chanteur, La loi naturelle et la souveraineté chez Jean Bodin, Publications de l’Ecole française de Rome, Novembre 1987

Le capitalisme global, les migrations et Slavoj Zizek

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Le philosophe Slavoj Zizek a publié un article très intéressant dans la revue progressiste In These Times à propos de la question des migrants. Refusant de restreindre le débat à sa dimension morale, Zizek analyse la place des migrations dans le capitalisme global, le rôle de l’Occident dans l’exode de nombreuses populations du Sud et tente de définir les contours d’une politique d’accueil acceptable pour les populations hôtes.

L’idéologie souverainiste à la lumière du trilemme de Rodrik

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Des intellectuels de premier plan comme Michel Onfray (conteur d’anecdotes sur les philosophes de naguère) ou Jacques Sapir (féru d’économie, de droit et de missiles anti-aériens) conjuguent leurs efforts pour que les souverainistes issus de la gauche et de la droite s’agglomèrent afin de frapper tous ensemble  l’Euro et  la « bourgeoisie cosmopolite ».

Se peut-il que demain la notion de souveraineté fasse frontière entre les citoyens?

Comment ses partisans justifient-ils un tel bouleversement du jeu politique traditionnel?

Le storytelling souverainiste

Il est possible d’illustrer le storytelling souverainiste grâce au « trilemme » de Dani Rodrik.

Dans le triangle ci-dessus, trois objectifs désirables sont disposés à chaque angle: la souveraineté de l’Etat-Nation (faculté de n’être pas agi par une force extérieure), la démocratie (capacité du peuple à faire valoir ses intérêts) et la globalisation (intégration économique et financière des économies nationales).

Comme il n’est pas possible de réaliser les trois objectifs simultanément, chaque côté du triangle représente une configuration envisageable pour peu que l’on renonce  à l’un des trois objectifs précédemment cités: la « camisole de force dorée » (l’Etat est au service des marchés et renonce à poursuivre des objectifs démocratiques tels la lutte contre le chômage ou les inégalités), la démondialisation (l’Etat s’émancipe des influences globalisatrices pour répondre aux besoins populaires), la démocratie fédérale ou mondiale (l’Etat et le Peuple se projettent dans un espace politique plus vaste que la Nation).

Les souverainistes ont un peu la nostalgie de l’âge d’or qui aurait précédé la globalisation, lorsque l’Etat souverain modelait à sa guise les hommes et les représentations collectives et lorsque la démocratie allait à sauts et à gambades dans le petit parc que le Léviathan avait aménagé pour elle à l’abri des eaux froides de la concurrence mondiale.

Depuis qu’on a laissé le capital, les hommes et les marchandises s’affranchir de l’espace national, les souverainiste déplorent l’effacement des frontières entre le dehors et le dedans, mais aussi entre l’homme et la femme (l’horrible « gender » anglo-saxon), entre l’autochtone et l’étranger.

Prétextant qu’il n’est de souveraineté populaire que dans le cadre d’un Etat Nation protégé de la mondialisation,  les souverainistes recommandent de rebrousser chemin et de revenir à  l’époque des Trente Glorieuses, voire, pour les plus romantiques,  au premier Empire référendaire.

Souverainisme et idéologie de la puissance étatique

Le souverainisme repose sur un mythe, celui de l’Etat-Nation grâce auquel, par lequel et pour lequel fonctionnerait la démocratie et qui entretiendrait une relation orageuse avec la mondialisation. Or, de Marx à Elias en passant par Polanyi, on nous enseigne non seulement que ce sont les luttes sociales et les traditions démocratiques qui ont façonné les Etats, mais encore que ces derniers ont toujours eu pour fonction d’adapter les acteurs locaux aux exigences de la concurrence internationale. Demandons au paysan breton déplacé à Paris, au petit boutiquier où à l’ouvrier spécialisé des Trente Glorieuses s’ils n’ont pas senti la main visible de l’Etat gaulliste les diriger là où commandaient les exigences de la compétition mondiale…

La critique du schéma de Rodrik ouvre une perspective intéressante pour s’extraire des préjugés souverainistes.

Les trois scénarii proposés sont ils viables? La démocratie mondiale n’est-elle pas un songe? La « camisole de force dorée » n’implique-t-elle pas un coup d’Etat permanent et de renoncer au suffrage universel? Le retour à la souveraineté nationale intégrale, après 30 ans de globalisation, n’est-il pas qu’un mirage claustrophile?

Fort heureusement, l’histoire nous apprend que ni l’Etat ni mondialisation ne peuvent subsister sans légitimité populaire, qu’ils obtiennent notamment grâce à des dispositifs sociaux qui garantissent une forme de citoyenneté sociale. Par exemple, si la France de 2015 est deux fois plus ouverte aux échanges que celle de 1975, ce n’est pas seulement en raison des progrès de la téléphonie et du moteur à combustion mais aussi parce que le risque d’être pauvre est deux fois plus faible aujourd’hui qu’il y a quarante ans, ce qui permet de rendre acceptable les aléas inhérents à la concurrence mondiale.  Faut-il rappeler qu’à chaque étape de l’intégration dans l’économie mondiale, un pas de plus dans la redistribution des richesses a été franchi? La sortie du XIXième siècle protectionniste, avec ses fractures violentes (ville vs campagne, bourgeois vs prolétaire), l’éducation de masse de la population n’ont-t-elles pas été concomitantes de l’ouverture aux échanges et de la montée en puissance des dépenses sociales? N’est ce pas pour accompagner l’entrée en vigueur du marché commun que l’agence nationale pour l’emploi vit le jour?  Le revenu minimum n’a-t-il pas été instauré en pleine libéralisation des marchés de capitaux?

L’Etat providence est le quatrième larron négligé par Rodrik  qui permet de tenir ensemble, parfois avec beaucoup de difficultés, la souveraineté populaire, nationale et l’intégration mondiale.

La social-xénophobie, pente naturelle du souverainisme

Il est vrai que de nos jours la redistribution et les assurances sociales  peinent à s’extirper des frontières nationales, de sorte que l’Union Européenne n’a toujours pas de compétences en matière d’impôts ou de prestations sociales.

 Or, c’est une tâche qui finira par s’imposer.

Les plus libéraux n’y croient pas car pour eux le marché est à lui seul une norme de justice. Les ordo-libéraux n’y sont pas opposés, mais à condition que l’Etat social fonctionne selon les règles « efficaces » du marché.

Les souverainistes proposent quant à eux des réformes de l’Etat Providence qui visent à assurer sa survie budgétaire dans un cadre conservateur-xénophobe, c’est-à-dire en réservant les prestations sociales aux nationaux qui ne cherchent pas à vivre « aux crochets de la société ».  A ces heureux élus de la « priorité nationale » on offrira le spectacle des étrangers démunis de droits sociaux pour que tous les happy few aient sous les yeux ce qu’il en coûte d’abuser des bienfaits de l’Etat « social ».

C’est donc loin des idéologues de la fermeture et de leurs alter ego libéraux et globalistes qu’il  faut repenser l’Etat social au service d’une démocratie ouverte, c’est-à-dire imaginer des compromis sociaux nationaux et internationaux qui rendent possible la démocratie, légitiment la prétention de l’Etat à exercer son pouvoir sur les individus et redistribuent une part des bénéfices gigantesques de la mondialisation.

Yanis Varoufakis, européen fervent et marxiste intermittent

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Incontestablement, Yanis Varoufakis est l’économiste de Syriza le plus célèbre.

Yanis Varoufakis a quelque peu bouleversé l’image traditionnelle que l’on se fait d’un ministre des finances et son goût des médias lui a valu quelques déboires.

A qui avons-nous affaire? Espoir des amis de la démocratie européenne ou  star velléitaire?

Honni par les « huissiers de la Troïka » (c’est ainsi qu’il les nomme) et contesté par les souverainistes de gauche (Costas Lapavitsas refuse de le classer à gauche et Frédéric Lordon se dit consterné par son refus d’en finir avec l’Euro),  l’économiste aux chemises bigarrées ne peut qu’intéresser les esprits curieux.

Pour ne pas faciliter la tâche des étiqueteurs, Varoufakis se définit ironiquement comme un « marxiste intermittent » (an erratic marxist).

Afin d’y voir plus clair, je me suis appuyé sur un entretien récent,  publié dans la revue progressiste Ballast.

A long terme, Varoufakis se dit marxiste. 

Yanis Varoufakis n’avance pas dans ce monde mouvant sans une boussole  :  celle-ci se nomme matérialisme historique.

S’il admet que l’oeuvre de Marx « est un formidable guide pour comprendre, par exemple, comment l’innovation technologique entre toujours en conflit avec les relations sociales de production« , il s’oppose à la religion du progrès, à la croyance que l’humanité se dirige à coup sûr vers le mieux, ce qui a conduit beaucoup de marxistes à passer la démocratie par pertes et profits et à justifier les pires excès. A ce titre, l’analyse qu’il propose du néolibéralisme européen n’est pas dénuée d’intérêt.  Dans un registre proche de celui que Podemos développe dans la revue théorique La Circular, Varoufakis interprète le cours du libéralisme européen comme une régression « féodale« , une entreprise de domination et de prédation des Etats les plus puissants sur les plus faibles, en rupture avec le libéralisme anglo-saxon, plus pragmatique, dont il estime qu’il se serait parfaitement accommodé d’un défaut sur la dette grecque.

De Marx, Varoufakis retient également la dénonciation du caractère irrationnel du capitalisme. Il insiste en particulier sur l’incapacité du système à tirer du travail toutes les potentialités qu’il recèle, tant le capital est obsédé par la standardisation et le contrôle d’une ressource de plus en plus collective et immatérielle.

Ajoutons que posséder un bagage intellectuel (et politique) marxiste n’est pas étranger au caractère surréaliste de son affrontement avec les émissaires de la Troïka. En effet, ces derniers se plaignaient sans arrêt de « l’idéologisme grec ». Or, si vous êtes convaincu que les sbires de l’Eurogroupe sont eux-mêmes les jouets  du système irrationnel qu’ils pensent préserver, l’ironie de votre point de vue ne peut qu’irriter l’adversaire.

Enfin, Varoufakis reste fidèle à l’internationalisme marxiste, qui est la marque de fabrique de ce courant politique. Cela ne signifie pas qu’il nie les Nations, mais simplement qu’il ne les fétichise pas. Concrètement, il ne se voile pas la face sur les responsabilités écrasantes qui sont celles de l’oligarchie grecque dans la crise que traverse son pays et l’économiste à moto ne perd pas non plus une occasion de rechercher des alliés à l’étranger.

Plutôt l’Euro que le repli nationaliste

Il ne fait aucun doute que Yanis Varoufakis est un européen convaincu ainsi qu’un défenseur de la monnaie unique, ce qui peut surprendre quand on sait ce que l’Eurogroupe (le « bras armé » des pays membres de la zone Euro) a fait endurer au Ministre grec.

Le positionnement de l’économiste est assez subtil. En effet, s’il s’est opposé à l’instauration de la monnaie unique et ne vante jamais les mérites de l’Euro, Varoufakis s’oppose aux projets de démantèlement de l’Euro ainsi qu’au retour à la drachme pour deux raisons qui ne sont pas forcément cohérentes:

-Politiquement, la fin de l’Euro n’est pas souhaitable.  Varoufakis craint que la fin de l’Euro ne fasse le lit des nationalistes, dont il critique « la tendance à l’isolationnisme et à faire de la monnaie nationale un objectif au lieu d’un instrument« . Renvoyant dos à dos les « fétichiseurs du marché » et du retour providentiel à la drachme, Varoufakis juge souhaitable de transformer l’Europe et indispensable de ne pas aggraver la fragmentation du continent : « Il leur manque [à ses amis de l’Union populaire anti-Euro] ce qui est à mon sens crucial (…) ce besoin infiniment profond, ce sentiment, cette émotion, cette nécessité politique de se coaliser et de s’associer avec le reste de l’Europe« .

-Economiquement, la fin de l’Euro est impossible. Varoufakis considère en effet que l’Euro est irréversible. Cet argument a choqué certains (on pense notamment à Frédéric Lordon), qui le jugent profondément anti-démocratique puisqu’il fermerait la porte à toute volonté de transformation sociale des citoyens au nom d’une fatalité historique. Cette critique n’est pas infondée, mais lorsque Varoufakis explique « qu’une fois que vous avez créé une union monétaire, vous ne pouvez plus revenir en arrière en empruntant le même chemin à l’envers, car ce chemin n’existe plus« , il attire l’attention sur le fait que sortir de l’Euro n’est pas du tout l’équivalent de refuser d’y entrer et que rebrousser chemin impliquerait une fragmentation brutale aux conséquences imprévisibles. Ce n’est qu’à coup de protectionnisme et de dévaluations compétitives que l’on pourrait revenir sur plus de 20 ans d’intégration économique et financière. Varoufakis redoute un scénario catastrophe dont seuls les nationalistes sortiraient gagnants. A cet égard, force est de constater que la littérature souverainiste n’est guère rassurante. On pense par exemple aux opuscules de Jacques Sapir, dont le ton martial (« destruction » de l’Euro, « révolution »  et utilisation de l’ article 16 pendant 6 mois) est inversement proportionnel à la rigueur de la démonstration scientifique.

L’Europe que Varou veut

A court terme, Varoufakis est un keynésien et un habile tacticien dans le nécessaire combat contre la technocratie de l’Eurogroupe.

Ses ennemis ne sont pas l’Europe, mais la crise et l’opacité des modes de décisions européens.

De Keynes, Varoufakis retient l’idée qu’il faut sauver le système capitaliste contre lui-même. En l’occurrence, il n’a cessé d’imaginer et de proposer des solutions qu’il qualifie de « modestes », c’est-à-dire compatibles avec les traités européens, ou du moins qui ne s’y opposent pas explicitement.

C’est ainsi qu’il défend l’idée d’une européanisation partielle des dettes souveraines afin de couper l’herbe sous le pied des spéculateurs et des talibans de l’austérité budgétaire, ou bien qu’il a tenté de mettre en oeuvre dans son pays un système de paiement parallèle (et non pas de crédit) afin de continuer le bras de fer avec l’Allemagne et la BCE.

Cet épisode un peu rocambolesque mérite qu’on s’y arrête car il illustre la méthode et la pensée de Varoufakis.

On le sait, l’objectif des instances de la zone Euro était de piéger le gouvernement grec dans une alternative du type  « la bourse ou la vie« , en l’occurrence « l’accord (non viable) ou dehors« . Varoufakis explique qu’il aurait fallu continuer à jouer la stratégie du « je ne sors pas, poussez-moi dehors!« , c’est-à-dire ne pas croire à cette menace car nul traité ne permet de sortir un pays de la zone Euro, et instaurer un dispositif de monnaie parallèle pour échapper aux contraintes financières savamment orchestrées par la BCE.

Pour des raisons qui ne sont pas toutes indéfendables, Alexis Tsipras a jeté le gant, tombant dans le piège que voulait éviter son intrépide ministre.

Afin de déjouer les contre-mesures varoufakiennes, le Dr Schauble tenta d’orienter les Grecs hors de la zone Euro en jouant de la carotte (proposition d’un Grexit négocié) et du bâton (multiplication des conditions de dernières minutes humiliantes pour gouvernement grec). Dans sa capitulation, qui est indéniable, il faut reconnaître à Alexis Tsipras le courage et le bon sens d’avoir déjoué ce piège ultime.

Sur le long terme, Varoufakis ne cache pas ses idées fédéralistes. Contrairement à l’air du temps, il pense qu’une souveraineté démocratique peut être inventée à l’échelle du continent européen et  ne se résout pas à abandonner le rêve d’une citoyenneté européenne.

Cette profession de foi européenne, qui doit beaucoup à son histoire nationale, familiale et personnelle, n’empêche pas Varoufakis de rechercher des alliés sur toutes les rives de l’échiquier politique européen, à l’exception des « bigots » et des « xénophobes », mais sans exclure certains souverainistes anglais dont il apprécie le fier attachement à la souveraineté parlementaire, toutes choses qui ne manqueront pas de susciter l’ire des révolutionnaires pointilleux et des nationalistes.