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En 2015, les multinationales françaises ont transféré 32 milliards de profits dans les paradis fiscaux

Alors que la concurrence fiscale fait rage, la littérature économique manque de données sur les transferts de profits auxquels se livrent les firmes multinationales en direction des paradis fiscaux. L’étude de Thomas Torslov, Ludvig Wier et Gabriel Zucman procure une vision d’ensemble de ce phénomène.  D’après leurs estimations, les multinationales transfèreraient 40% de leurs profits dans un paradis fiscal,  soit un peu plus de 600 milliards de dollars en 2015.

 

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Pour ces multinationales, le jeu en vaut la chandelle car à chaque dollar de taxe qu’elles acquittent  dans un paradis fiscal, elles en économisent cinq dans leur pays d’origine.

La migration fiscale est si importante qu’en dépit de taux d’imposition dérisoires (de l’ordre de 5%), les paradis fiscaux engrangent plus de revenus fiscaux (en % du revenu national des pays concernés) que les Etats-Unis et les pays de l’Union européenne…

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En l’absence d’évasion fiscale, les recettes du fisc français prélevées sur les entreprises augmenteraient de 21%, soit autant que la Hongrie et l’Islande, plus les Etats-Unis (14%) et moins que l’Allemagne (28%).

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Outre les paradis fiscaux dont on a l’habitude d’entendre le nom (Singapour, Chypre, Malte, Luxembourg…), il faut noter le poids considérable de l’Irlande qui reçoit un sixième des profits « manquants » dans le monde, mais aussi celui de la Belgique et des Pays-Bas, qui à eux deux accueillent autant de profits voyageurs que la Suisse.

Les auteurs obtiennent ces résultats à partir des données qu’ils collectent dans les comptes nationaux des plus grandes économies et d’une trentaine de paradis fiscaux. Ceci leur permet d’évaluer la profitabilité des filiales installées dans un paradis fiscal. Par exemple, les auteurs découvrent qu’une firme étrangère installée en Irlande ne déclare qu’un dollar de salaire pour 8 dollars de profits imposables, ce qui revient à un taux de marge de l’ordre de 90%, contre 25% pour les firmes locales. En corrigeant ce surprofit de la part qui résulte d’investissements en capitaux tangibles, susceptibles d’améliorer la performance des entreprises étrangères, on parvient à estimer le profit qui résulte uniquement de l’opportunisme fiscal.

 

L’augmentation des inégalités est-elle une fatalité?

 

 

 

Depuis 30 ans, la hausse des inégalités de revenus à l’intérieur des pays de l’OCDE parait inexorable et la plupart des discours politiques et académiques qui prennent acte de la fracturation des classes moyennes n’annoncent rien de bon pour les années à venir.

Cependant,  si l’on s’intéresse à l’évolution des inégalités « spontanées », à savoir  les inégalités préalables à l’intervention correctrice du système socio-fiscal, le constat n’est plus du tout le même (cf ci-dessous).

 

 

Concentration des revenus (indice de Gini) avant redistribution (1980-2017)

 

Il est très clair qu’entre 1976 et 1995, les inégalités de revenus primaires (revenus qui découlent directement de l’activité économique) ont augmenté fortement.

Les raisons de ce phénomène sont multiples:  désyndicalisation, de la disparition des bastions du mouvement ouvrier (métallurgistes, mineurs….), du chômage, de la segmentation du marché du travail, du progrès technique, ouverture aux échanges avec les nouveaux pays industrialisés…

Or,  depuis 1995, la concentration des revenus qui résulte des rapports de force « spontanés » du marché tend à se stabiliser .

Pour aller plus dans les détails,  on peut distinguer deux types de pays:

  • Les pays dont le niveau d’inégalité se rapproche progressivement du niveau d’inégalité assez élevé, mais plutôt sable,  qui existe en Allemagne ( coefficient de Gini égal à 0,5) : France, UK (depuis la fin des années 80), Italie.
  • Les pays qui étaient relativement égalitaires il y a 40 ans et qui ont rejoint les autres pays après être passés par une phase d’explosion des inégalités. C’est le cas de la Pologne en transition vers l’économie de marché, mais aussi des Etats-Unis avec l’effondrement du mouvement syndical dans les années 80. Dans les deux cas, les inégalités régressent depuis 25 ans.

Ces évolutions appellent quelques commentaires.

Curieusement,  l’essentiel du creusement des inégalités s’est effectué avant la période de « globalisation », soit antérieurement à la démultiplication des échanges commerciaux et financiers, l’instauration de l’Organisation mondiale du commerce ou de l’Euro et avant l’entrée de la Chine dans la compétition mondiale. On est en droit de se demander si la globalisation n’est pas un bouc émissaire et s’il ne faudrait pas réévaluer le rôle d’autres facteurs, comme le progrès technique.

Depuis le milieu des années 90,  tout se passe comme si l’effritement structurel des classes moyennes avait atteint un palier, ce qui signifie, peut-être,  que la hausse actuelle des inégalités résulte d’un choix politique.  En effet, lorsque les inégalités qui résultent directement de la production ne se creusent plus, la poursuite du mouvement inégalitaire emprunte un chemin plus politique, via la remise en cause la progressivité de l’impôt ou le transfert de la fiscalité qui pèse sur la capital sur l’impôt sur la consommation. Pour aller plus loin dans la concentration des revenus, il faut inverser la logique de la redistribution socio-fiscale. C’est sans doute pour cette raison qu’on assiste en France à la constitution d’un « bloc bourgeois, c’est-à-dire, pour reprendre l’analyse des économistes Bruno Amable et Stéphano Palombarini, l’alliance politique des couches sociales moyennes et supérieures dans le cadre d’un mouvement « ni droite, ni gauche »  qui permet à ces milieux de passer outre les compromis sociaux que la logique gauche/droite imposait entre les plus aisés et les plus modestes de chaque camp.

Ainsi donc, prophétiser l’inexorabilité du mouvement inégalitaire est très imprudent; non seulement parce que la société résiste à cette évolution (progrès éducatif, défense des salariés précaires, diminution des écarts salariaux hommes/femmes…), mais aussi parce que les lois fiscales anti-redistributives qui creusent les inégalités ne sont pas plus spontanées ou éternelles que les coalitions politiques qui les mettent en oeuvre.

 

L’effort de solidarité des plus riches a doublé depuis 1990

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Source : Inégalités. La révolte des oubliés. Le Un. n°229. A partir des données de Bozio et alii (2018)

 

La société française a traversé les années 1990 et 2000 sans connaître une explosion des inégalités de revenus. Ce résultat, elle le doit à son système socio-fiscal qui fait reposer l’essentiel de la solidarité sur les 10% les plus riches, comme le montre le graphique ci-dessus.

Imaginons que les plus riches n’aient aucun compte à rendre à l’Etat. Dans ce cas, ils conserveraient l’intégralité de leurs revenus spontanés (ou primaires), soit 32% des revenus totaux distribués en France en 2018. Or, la part effective qui revient aux plus riches n’est que de 28%. La différence alimente le budget des administrations publiques et permet de soutenir le niveau de vie des plus modestes. En l’occurrence, le transfert de ressources permet d’élever de 5 points la part du revenu disponible des 50% les plus pauvres dans le revenu national, qui passe de 22 à 27%. Bilan de l’opération: les 10% les plus riches contribuent à 80% de l’effort de solidarité (4 points sur les 5 points qui font l’objet d’une redistribution), le reste est à la charge des « classes moyennes » (ici, les 40% qui n’appartiennent ni aux 10% les plus riches, ni aux 50% les plus pauvres).

La « dette sociale » dont s’acquittent les plus aisés n’est donc pas anodine. Elle ampute de 12,5% la « part du gâteau » qui leur reviendrait si on ne modifiait pas les inégalités du marché, et améliore de 18% celle des plus pauvres.

On note que depuis 1990, la différence entre le revenu potentiel et le revenu effectif des plus riches ne cesse de se creuser, non seulement parce que les besoins des plus pauvres augmentent, mais aussi en raison des conséquences de la crise financière sur les revenus productifs des plus riches. L’observation des données  montre qu’en 1990 les plus riches ne contribuaient qu’à la moitié de la solidarité envers les plus modestes, ce qui représentait, pour les premiers,  un effort d’à peine 5%, contre 12,5% actuellement.

A la lumière de ces chiffres, on s’explique mieux la frustration relative des individus les plus riches, surtout par rapport à leurs homologues anglo-saxons. Dès lors, il est tentant pour ces classes de se rapprocher des classes moyennes pour les convaincre « d’alléger le fardeau » de la solidarité et revoir à la baisse les aides dont bénéficient les plus modestes. C’était tout le sens de la campagne électorale du Président Emmanuel Macron et la nature paradoxale du « progrès » qu’attendent les soutiens les plus actifs du mouvement En Marche.

La contribution des 10% les plus riches à l’effort de solidarité est-elle excessive? Pas vraiment. Certes, un effort significatif et rapide leur a été imposé dans une période de crise financière qui a affecté notablement certains de leurs revenus. Toutefois, ces années de vaches maigres ont succédé à une période (1995-2007) au cours de laquelle l’effort de solidarité supplémentaire qu’exigeait l’appauvrissement des plus modestes reposa exclusivement sur les classes moyennes. Or, il est logique que l’Etat sollicite de façon disproportionnée les plus aisés puisque leur revenu est environ trois fois supérieur à celui des classes intermédiaires. A moins de laisser tomber les plus modestes ou de grignoter encore plus les modestes bénéfices que les classes moyennes retirent de la répartition socio-fiscale (44% du revenu total après impôt revient aux 40% de « moyens »), on ne voit pas comment les classes aisées auraient pu échapper à leur devoir civique.

La crise de l’Euro selon « Crashed »

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En août 2007, BNP Paribas gelait ses fonds de placements américains car elle n’était plus en mesure d’établir le prix des actifs qu’ils contenaient. Cet évènement fut l’un des premiers signes de la tempête financière qui se diffusa dans le monde entier et dont l’historien Adam Tooze brosse le tableau dans son livre « Crashed ».

L’auteur s’oppose aux interprétations néolibérales et localistes de la crise. Il réfute notamment l’idée que le vers se serait niché dans la mauvaise gestion des finances publiques ou dans un dysfonctionnement spécifique de l’économie américaine ou européenne. Il incrimine plutôt le fonctionnement de base des banques et des marchés financiers mondiaux. En effet, le temps où le dollar finançait l’économie mondiale et permettait aux Etats-Unis de jouer le rôle de prêteur en dernier ressort auprès des pays insolvables est révolu. Désormais, le dollar n’est plus que le véhicule d’opérations spéculatives et lorsque la FED, urbi et orbi,  prête en urgence c’est pour tenir à bout de bras un oligopole mondial constitué d’une centaine d’établissements bancaires dont le comportement est aussi irresponsable qu’opaque.

Adam Tooze réfute donc l’idée d’une « crise 100% américaine » et il s’amuse à rapporter  le propos de Giulio Tremonti, ancien ministre des Finances du gouvernement de Silvio Berlusconi, qui déclarait que le système bancaire de l’Italie ne serait pas affecté par la crise des subprimes, car ce dernier «ne parle pas anglais»

Pour l’historien,  la crise de la zone euro n’est qu’une « une puissante réplique du séisme qui avait secoué le système financier de l’Atlantique Nord« .

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Pour illustrer l’imbrication de la finance bancaire européenne et américaine, Adam Tooze présente l’évolution de leurs encours réciproques de créances entre 2002 et 2007:

« Les créances bancaires européennes sur les États-Unis sont le principal maillon du système, suivies des créances asiatiques sur l’Europe et des créances américaines sur l’Europe. (…) Ce faisant, le système financier européen finit par fonctionner, selon les termes employés par les analystes de la Fed, comme un « fonds spéculatif mondial », qui emprunte court et prête long. »

Est-ce à dire que l’Europe n’est qu’une simple extension de la zone dollar?

L’auteur ne le pense pas car, même si l’Europe n’a pas pour ambition de supplanter le dollar (elle préfère être un « fonds spéculatif mondial » en dollars plutôt que de contester l’hégémonie du billet vert), ses banques n’en rivalisent pas moins avec les banques d’Outre-Atlantique, au point que la concurrence britannique poussa l’administration Clinton à abolir les dernières règlementations financières issues du New Deal. De plus, il est intéressant d’observer que les Etats-Unis ont accu leur dépendance vis-à-vis de l’Europe puisqu’en 2007 celle-ci recevait 80% de leurs prêts extérieurs, contre 66% en 2002, alors que, de son coté, l’Europe partage plus équitablement ses placements (50% aux Etats-Unis, 50% ailleurs). Il est très important d’avoir ces données à l’esprit, non seulement pour réaliser à quel point les banques européennes (jusqu’à de paisibles caisses régionales allemandes) étaient exposées aux aléas de la finance américaine, mais aussi pour comprendre l’intérêt que les Etats-Unis avaient, on abordera ce point dans un autre billet, à éteindre l’incendie grec…

Justement, intéressons nous aux années qui précèdent la crise de l’Euro.

Adam Tooze juge, qu’à ses début, l’expérience de l’Euro était plutôt positive:

« Durant ses premières années, la nouvelle zone monétaire s’en sort plutôt bien. La croissance européenne s’accélère. Après une première hausse des prix liée à l’adoption de la monnaie unique, l’inflation se stabilise à un niveau modéré. Les marchés de capitaux sont calmes. »
Mais ce calme n’était qu’apparent.
En effet, l’historien rappelle que le Franc et la Lire se sont fondus dans la monnaie unique sur la base d’un taux de change très compétitif par rapport au Deutsche Mark, ce qui a pénalisé les exportations et la croissance allemandes, qui souffraient déjà des retombées de la réunification.
Très logiquement,  la BCE a pratiqué une politique monétaire accomodante pour soutenir l’économie allemande, mais ceci n’a fait qu’alimenter la hausse spectaculaire du crédit privé dans les pays du Sud de la zone Euro sans relancer l’investissement allemand car dès 2003 ce pays prit un tournant austéritaire en raison de la lassitude l’électorat de l’Ouest qui estimait avoir consacré suffisamment de fonds publics au profit de l’ex RDA.
En conséquence, les pays du sud ont acheté plus de produits venant d’Allemagne qu’ils n’ont exporté vers ce pays, ce qui a provoqué des déficits commerciaux cumulatifs. Or, paradoxalement, l’Allemagne n’a pas recyclé ses excédents commerciaux dans les pays européens déficitaires (ou du moins pas directement).
On observe en effet que l’Allemagne a dirigé ses capitaux vers le Benelux, le Royaume-Uni ou l’extérieur de l’UE et que l’Espagne n’a reçu que 20% de capitaux en provenance d’Allemagne (15% dans le cas du Portugal, 10% dans le cas de la Grèce).

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L’auteur en déduit que ce sont surtout les banques françaises, britanniques ou belges qui ont assuré la connection financière entre les Etats-Unis et l’Europe, et entre les pays de la zone euro:

« La France et le Benelux occupent une place essentielle, car ces pays sont des plateformes par lesquelles les fonds entrent dans la zone euro depuis l’extérieur. Les prêteurs des États-Unis et d’ailleurs préfèrent sans aucun doute faire affaire avec des homologues français, néerlandais et belges qui ont pignon sur rue et qui se chargent ensuite de réacheminer les fonds en périphérie de l’Europe. »

Les chapitres que l’auteur consacre à la situation de l’Euro dans les années 1999-2007 donnent l’impression d’une zone monétaire qui a réussi à libéraliser les échanges financiers, mais qui a échoué complètement à prévenir les risques qui en découlaient.

« Le plus grave échec institutionnel n’est pas l’absence d’union budgétaire, mais l’incapacité à gérer une crise bancaire. »

Une anecdote éclaire ce point :

À la fin des années 1990, alors que l’Union monétaire européenne se profile, Larry Summers a la témérité de demander lors d’un colloque international d’experts financiers : « Les Européens ici présents peuvent-ils m’expliquer ce qu’il se passera si une banque espagnole a de gros problèmes ? Quelles sont les responsabilités respectives des autorités de régulation espagnoles, de la banque centrale d’Espagne, de la BCE et de Bruxelles ? » Cette question réduit l’assemblée au silence.

Naviguant sans filet, la zone Euro n’a pas adopté la prudence de la FED qui n’applique pas le même taux d’intérêt aux obligations des différents Etats américains.

Un fédéralisme intempestif poussa même l’UE à lancer le projet d’une Constitution européenne, qui échoua en raison du vote du peuple français.

En réaction à cela,  l’Allemagne remit à l’ordre du jour la gouvernance intergouvernementale, avec les effets dramatiques que l’on sait, et qu’on abordera dans le prochain billet.

Les évolutions du patrimoine extérieur de la France depuis 1998

La balance des paiements et la position nette extérieure sont deux outils de la comptabilité nationale que le public méconnait souvent et qui, il faut bien l’admettre,  rebutent un peu à cause de leur aridité. Pourtant, ces documents nous offrent une perspective globale sur les interdépendances réelles, monétaires et financières entre un pays et son environnement (« le reste du monde »), ce qui n’est pas sans intérêt à l’ère de la « mondialisation ».  Dans le schéma ci-dessous, pour la nécessité de la pédagogie, je propose une synthèse qui choquera très légèrement les puristes mais qui, espérons le, permettra au lecteur non spécialisé de goûter aux joies de l’approche macroéconomique en termes de circuit.

Partons des données 1998. Cette année là, la comptabilité du patrimoine extérieur net nous montre les trois domaines dans lesquels les avoirs de la France étaient supérieurs à ses engagements. Graphiquement, la flèche sortante en direction du reste du monde illustre la sortie de capitaux qui était la contrepartie de l’acquisition de trois catégories d’actifs:

  • 45 milliards de créances nettes sur le reste du monde (la France prêtait 45 milliards de plus qu’elle n’empruntait)
  • 60 milliards de réserves en devises
  • 160 milliards sous forme de participations durables nettes dans des activités économiques à l’étranger (investissements directs à l’étrangers).

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Pour financer ces acquisitions, la France a cédé au reste du monde des actions et des obligations (« titres de portefeuille »), à hauteur de 120 milliards nets. Elle a aussi cédé des « actifs réels », en recyclant les excédents commerciaux en biens et services et de revenus accumulés au cours des années précédentes.  Ainsi, en 1998, la qualité du made in France et de la signature de l’Etat étaient les deux jambes sur lesquelles notre pays s’appuyaient pour acquérir des entreprises hollandaises ou des titres de dette publique espagnole.

Examinons la situation en 2017.

Trois constats s’imposent:

  • L’augmentation spectaculaire des stocks d’actifs échangés (plus de 1000 milliards contre 265 milliards en 1998) et notamment la multiplication par 7 des ventes de titres de portefeuille au reste du monde.
  • La « bancarisation macroéconomique » de la France: en effet, comme une banque, notre pays emprunte à faible coût, sous forme de dettes et de ventes de titres de portefeuille, pour  « prêter » à long terme, et à meilleur rendement,  sous la forme d’investissements directs étrangers.
  • Les entrées de capitaux étrangers sont si massives qu’elles excèdent les sorties sous forme d’acquisitions de devises et d’investissements directs, de sorte que le reliquat sert à financer nos importants déficits commerciaux en marchandises et en services.

On le voit,  vingt ans d’intense mobilité des capitaux et des marchandises, renforcée par notre participation à l’Euro, ont financiarisé profondément nos relations extérieures, au point que la France dispose d’un avantage comparatif considérable dans ce secteur… au détriment, peut-être, de son industrie.

Toutefois, si à l’avenir les échanges internationaux d’actifs étaient appelés à stagner, il pourrait être intéressant de jouer sur leur composition afin de réduire les déficits courants. En effet, toutes choses égales par ailleurs, une hausse des investissements français à l’étrangers s’accompagnerait d’une baisse de nos déficits extérieurs. Comme quoi, même à l’ère de la crise la mondialisation, on n’en a pas fini avec les interdépendances.

Trump réforme l’ALENA: sous le social, le mercantilisme

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Une réforme significative de l’Accord nord-américain de libre-échange est en cours, sous la pression du Président américain Donald Trump. L’accord bilatéral conclu entre les Etats-Unis et le Mexique représente une victoire politique indéniable pour Trump, puisqu’il lui permet de donner une coloration sociale à une stratégie mercantiliste qui consiste à sanctionner les pays d’Asie, et européens, qui alimentent le marché automobile nord-américain via le Mexique. Les syndicats américains, bien que prudents quant aux modalités d’application du texte, y sont relativement favorables et, même si le raisonnement est un peu simpliste, la perte de 300 000 emplois automobiles en vingt-ans aux Etats-Unis est d’autant plus mal ressentie que dans le même temps, le Mexique a gagné 300.000 emplois dans le même secteur d’activité.

L’accord prévoit une augmentation de 13 points du seuil de contenu local ( porté à 75%) en dessous duquel un produit du secteur automobile est considéré comme extérieur à la zone de libre-échange Mexique-Etats-Unis, et donc taxé. De plus (et la première mesure vient sanctionner ceux qui tenteraient d’échapper à la seconde en délocalisant leur production hors ALENA), l’accord oblige le Mexique à respecter une « clause salariale » inédite: tout produit automobile exporté vers les Etats-Unis devra incorporer au moins 40% de composants fabriqués avec de la main d’oeuvre payée au moins 16 dollars de l’heure, ce qui évince les producteurs asiatiques et contraindrait, théoriquement,  les entreprises européennes ou américaines installées au Mexique de s’approvisionner aux Etats-Unis.

Pour parvenir à l’objectif fixé, il faudrait soit que la moitié de la production des maquiladoras s’installe aux Etats-Unis (peu probable, car cela pèserait sur la compétitivité des exportations américaines), soit évincer près de la moitié des composants asiatiques. En effet, comme 28,3% de la valeur d’une automobile importée depuis le Mexique sont constitués de composants fabriqués dans des pays à hauts salaires (Etats-Unis 18%, Canada 2%, Europe 8,3%), satisfaire le seuil de 40% exige de récupérer 12 points dont on peut parier qu’ils reposeront sur les firmes asiatiques, qui fournissent 29% du contenu des automobiles importées depuis le Mexique, contre 13% en 1995.

Si l’on applique cet accord,  le consommateur d’automobiles américaines sera le grand perdant et, plus souterrainement, fixer des seuils de contenu local plus restrictifs, avec un marché captif de 40% pour les pays à hauts salaires, est une source de collusion potentielle entre firmes, ce qui permettrait le partage d’une rente extra entre tous les pays.

Pour ne pas trop choquer l’opinion publique, Trump met en avant le caractère social de l’accord (clause salariale). Or, il y a fort à craindre que l’accord ne soit pas contraignant pour le Mexique, qui n’a pas du tout pris l’engagement  de multiplier par 5 le salaire moyen de ses ouvriers… mais devra soit acheter plus de composants américains et donc régresser dans la hiérarchie de la chaîne de valeur (vive l’impérialisme…), soit accueillir moins de concurrents non américains.

On le voit, Trump  ne cherche pas du tout à en finir avec l’extraversion de l’industrie automobile américaine mais à s’accaparer encore plus les zones de bas salaires mexicaines, tout en ménageant habilement les syndicats.

En 2018, l’Etat prélèvera 5 milliards sur les ménages les moins riches pour les redistribuer aux plus riches

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A force d’entendre que Macron est le Président des riches, on a envie d’en avoir le coeur net.

Le Gouvernement nous explique qu’en supprimant des dispositions fiscales qui font mauvais effet dans la vitrine de l’attractivité (ISF, Exit tax etc…) il pense à l’intérêt général.

L’avenir dira si ce pari en valait la chandelle…

En attendant, si on est un peu taquin, on note que la totalité des nouveaux efforts socio-fiscaux que l’on réclame aux ménages les moins riches (5 milliards) sont affectés au bon plaisir des 20% les plus riches.

DG

Sources :

L’essentiel des données sont tirées des deux articles ci-dessous:

  • Décodeurs 05/05/2018. Les mesures de la 1ère année d’Emmanuel Macron avantagent-elles vraiment les plus riches?
  • OFCE Janvier 2018 . Budget 2018. Pas d’austérité, mais des inégalités. Le chiffrage des mesures socio-fiscales prévues pour 2018 figure dans le tableau récapitulatif de la page 6. Le graphique 4 de la page 11 montre que les ménages les plus riches restitueront environ un tiers des fonds qu’ils recevront en raison de la suppression de l’ISF, de la taxe d’habitation et de la flat tax, soit 1/3 de 6,2 milliards.

Pour la réforme de l’IS en 2018 et la répartition de la fiscalité écologique entre ménages et entreprises:

  • Les Echos . Comment le taux d’impôt sur les sociétés va être ramené à 25% d’ici 2022.
  • BFM Business 23/11/2017 . Ce que la hausse de la fiscalité écologique va coûter aux ménages.

Transport ferroviaire: le mythe des bienfaits de la concurrence

Une nouvelle fois, la passion réformatrice de l’Etat conduit le réseau ferroviaire au bord de la paralysie.

Mal motivée, imposée à la hussarde, donnant l’impression de nier la spécificité et l’excellence du modèle ferroviaire français, la réforme gouvernementale témoigne d’un amateurisme et d’une arrogance technocratique dont le pays a décidément bien du mal à s’extraire.

Alors que s’engage un conflit social majeur, et qu’un rouleau compresseur médiatique commence à s’abattre sur l’opinion publique,  il est utile de tordre le cou à quelques idées reçues concernant la performance du transport ferroviaire français.

Il est faux de présenter la SNCF comme un dinosaure de la planification quinquennale.

Notre service public de transport ferroviaire des voyageurs offre des prestations attractives et de qualité pour un coût budgétaire assez maîtrisé, ce que nombre de pays européens  peuvent nous envier.

  • En France, le rail se développe deux fois plus vite que dans l’Union européenne

Depuis 2000, la part du rail dans l’ensemble des transports terrestres de voyageurs est passée de 8,7% à 10,1% [1], ce qui correspond à une augmentation relative de 16%.

Ailleurs en Europe, la part de marché du rail ne progresse que de 7% et reste inférieure à celle qu’on observe en France (7,7%)

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Comparons cette situation avec celle de trois pays qui ont ouvert leur marché à la concurrence: le Royaume-Uni et l’Allemagne en 1994, l’Italie en 2003.

Dans chacun de ces pays, le rail est moins populaire qu’en France.

Seul le ferroviaire britannique a tendance à rattraper la part de marché française, ce qui s’explique en partie parce que le rail y occupait au départ une part de marché très faible (4%).

Ailleurs, le rail libéralisé plafonne et sa part de marché ne décolle pas par rapport à l’année 2000.

  • Les tarifs ferroviaires français sont raisonnables 

 

Une étude du voyagiste allemand Eurogo a montré que se déplacer en train ne coutait pas beaucoup plus cher en France (17,59 euros pour 100 kilomètres) que de prendre un bus en Suisse (16,33 euros) [2].

En effet, bien que jouissant d’un monopole légal dans le domaine du transport ferroviaire des voyageurs, la SNCF ne dispose pas toujours d’un monopole lorsque ceux-ci ont la possibilité d’arbitrer entre le rail,  le bus, voire l’avion.

Moins onéreux que le train britannique, néerlandais ou suisse, le prix du ferroviaire hexagonal doit compter avec la forte pression concurrentielle du transport aéronautique ainsi que du bus, qui sont parmi les moins chers d’Europe.ferro5

Contrairement à ce qu’on imagine, la discipline des prix règne plus en France que dans nombre de pays qui glissent sans retenue sur les rails de la libéralisation.

Un rapport récent de la Commission européenne en fait le constat [3] : l’évolution de l’indice des prix à la consommation ferroviaire, relativement à celui des autres modes de transport, a très peu augmenté en France, relativement à l’ Allemagne, l’Autriche, le Royaume-Uni ou l’Italie, entre 2005 et 2014.

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Certes, le prix du déplacement en train se situe dans la moyenne haute des prix européens (5ième place en 2016) mais il faut aussi tenir compte d’une variable importante : la qualité du service.

  • La SNCF: un service performant pour l’usager mais aussi pour le contribuable

D’après l’étude annuelle du Boston Consulting Group, la France détient le 7ième transport ferroviaire le plus performant d’Europe [4].

Le point fort du rail français réside dans la qualité du service (ponctualité, rapidité, tarifs), qui le place nettement au dessus des performances britanniques, néerlandaises, allemandes ou autrichiennes.

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Il est vrai que la performance relative de la SNCF est en baisse depuis 2012 (l’indice passe de 6,2 à 6), en raison d’une dégradation de la sécurité concentrée sur les années 2016-2017.

Les problèmes de ponctualité et d’annulation de trains existent au quotidien, mais une juste mise en perspective exige de comparer ce qui est comparable. Par exemple, la ponctualité des TGV français est significativement inférieure à celle des TGV japonais et espagnols, mais elle est supérieure à celle des TGV allemands et italiens, qui, comme chez nous, et à la différence des TGV japonais et espagnols, circulent à la fois sur un réseau dédié et classique, ce qui multiplie les risques d’incidents [5].

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Le contribuable français en a-t-il pour ses impôts?

Oui. Si l’on rapporte la performance des systèmes ferroviaires aux dépenses qui sont engagées pour leur entretien et leur modernisation (investissements, subventions, coût de la dette…), on constante que l’entreprise française est plutôt bien placée.

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Certes, l’Allemagne fait un peu mieux avec moins de moyens, mais à moyens identiques ou inférieurs, la France fait mieux que le Royaume-Uni, la Norvège ou la Belgique. A performance identique, la SNCF est beaucoup moins couteuse que ses homologues autrichiens.

Certes, il est difficile de défendre le modèle français de service public dans une marché européen de plus en plus libéralisé, surtout lorsque la SNCF concurrence d’autres opérateurs étrangers sur leur propre sol.

Mais cela implique-t-il qu’on doive basculer dans un régime concurrentiel et faire disparaître la spécificité du statut de cheminot? Ce n’est pas certain car parmi les systèmes ferroviaires les plus efficients, on compte deux systèmes non concurrentiels (en Suisse et en Finlande) et le passage à la régulation concurrentielle en Italie et au Royaume-Uni ne s’est pas accompagné de performances supérieures à celles de la France.

On le voit, même si la SNCF conserve une marge d’amélioration, le monopole légal dont elle dispose ne l’empêche pas d’offrir à la population les avantages de la concurrence en termes de prix, de qualité et de performance, sans ses inconvénients, en termes de moins disant social et de délitement du sentiment d’appartenance à la collectivité.

 

Sources:

[1] ARAFER  (2016) Le marché français du transport ferroviaire de voyageurs.  p. 14. La part de marché du rail est évaluée en passagers kilomètre.

[2] La Tribune (05-09-2016) Voyager en France coûte-t-il plus cher qu’ailleurs en Europe?

[3] Commission européenne (2016), 5ième rapport sur le suivi de l’évolution du marché ferroviaire. p. 10

[4] BCG . The 2017 European Railway Performance Index

[5] AQST, Autorité de la qualité des service dans les transports. Rapport 2016

Dette et exploitation sont les deux moteurs du capitalisme américain

Le capitalisme américain continue de dominer le monde alors que l’efficacité de ses méthodes de production décline depuis 20 ans. Le maintien d’un haut niveau de rentabilité actionnariale s’acquiert au prix d’un endettement qui finance les 2/3 du besoin en capital productif et d’une baisse spectaculaire de la part des salaires dans la valeur ajoutée.

Ce constat découle de l’observation des ratios usuels qu’on utilise pour évaluer le rendement du capital financier et économique.

Mais avant cela, un rapide détour théorique s’impose.

Dans une économie capitaliste, la possession des moyens inanimés de production fait l’objet d’un monopole par une classe qui, le plus souvent, délègue la marche et la supervision des entreprises à des managers rémunérés. Les propriétaires des outils de production évaluent le rendement de leurs capitaux financiers par comparaison entre le résultat de l’activité productive et la valeur des fonds propres dont ils dotent les entreprises.

On formalise ce calcul grâce au concept de rentabilité financière, dont la décomposition mathématique fait intervenir 3 ratios :

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  • Taux de marge nette : profit après impôts et charges d’intérêts par dollar de chiffre d’affaires.
  • Rotation de l’actif: approximation de la productivité apparente du capital productif (à taux d’intégration de la production constant)
  • Coefficient d’endettement: Mais qu’est-ce que le coefficient d’endettement a à voir avec la rentabilité financière? C’est très simple : moins l’actif économique exige de fonds propres, parce qu’on développe l’endettement, plus les actionnaires reçoive de profit par dollar investi. Actif économique/Capitaux propres= (Capitaux propres+Dette)/Capitaux propres= 1+ Dette/Capitaux propres

La multiplication l’efficacité du capital donne un ratio très intéressant (marge/actifs productifs), qui désigne le Taux de profit économique des entreprises, soit le profit que rend chaque dollar investi dans un actif productif. Ce taux intéresse l’entrepreneur, bien évidemment, mais aussi les établissements de crédits qui y trouvent un information quant à la viabilité de l’entreprise.

Les graphiques ci-dessous illustrent l’évolution des ratios mentionnés plus haut, aux Etats-Unis depuis 1964 (source ici).

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Taux de marge nette, rendement par action, rotation des actifs et levier financier aux Etats-Unis entre 1963 et 2014 (The inverstor’s field guide, Juillet 2014)

Après avoir analysé l’évolution de la rentabilité financière sur toute la période, on décomposera celle-ci en trois sous-périodes significatives.

1964-2014 : la profitabilité financière augmente grâce à la dette

La rentabilité financière a globalement progressé de 30%, et cela en dépit d’une moindre efficacité économique du capital.  Le capitalisme américain apparaît solide du point de vue de l’actionnaire, mais c’est au prix de l’exploitation par les Etats-Unis d’une position financière hégémonique qui leur permet de s’endetter avec une relative insouciance.

  • Variation du taux de profit financier= +30%

= Variation de la marge nette (0%)+ Variation  de l’efficacité du capital (-20%) + Variation de « l’effet de levier » ou coefficient d’endettement (+ 50%).

  • Variation relative du taux de profit économique= -20%

=Variation de la marge nette (0%)+ Variation de l’efficacité du capital (-20%)

Période 1 (1964-1980): Le crépuscule de l’âge d’or

Au cours de cette première sous-période, le taux de profit économique augmente malgré la diminution du taux de marge. Ceci est rendu possible par l’amélioration de l’efficacité du capital.

De plus, la forte hausse de l’endettement procure aux propriétaires un rendement financier supérieur au rendement économique.

  •  Variation  du taux de profit financier= + 35%

=Variation de l’effet de levier (+ 25%) + Variation de l’efficacité du capital (+ 25%) +Variation de la marge nette (-15%)

  • Variation  du taux de profit économique= +10%

Période 2 (1980-2001): la crise marxiste

L’entrée des Etats-Unis dans l’ère néolibérale à partir de la fin des années soixante-dix s’effectue dans un contexte d’effondrement du rendement du capital financier en raison de l’extinction simultanée des deux moteurs du taux de profit : l’efficacité du capital et le taux de marge nette.

Certes, la marge brute augmente (une offensive conservatrice contre les syndicats ca sert à ça…) mais comme l’endettement augmente dans un contexte désinflationniste et de taux d’intérêt réels élevés (cf graphique ci-dessous) ceci finit par déborder la hausse de la marge brute.

  •  Variation relative du taux de profit financier= -80%

= Variation relative de l’effet de levier (+ 20%)+ variation de la marge nette (75%) + Variation relative de l’efficacité du capital (-25%)

  •  Variation relative du taux de profit économique= -100%

 

prof2

A partir de 1995,  la situation se stabilise. L’efficacité du capital cesse de diminuer, ce qui autorise les entreprises à réinvestir sans crainte de dégrader leur taux de profit économique, du moins jusqu’à ce qu’une crise classique de surracumulation survienne en 2000.

Période 3 (2001-2014): sortie de crise et crise de sortie de crise 

Après le trou d’air de 2001, le rendement financier se rétablit promptement:

  • Variation du taux de profit financier+340%

=Variation relative de l’effet de levier (0%)+Variation relative de la marge nette (+ 350%) + Variation relative de l’efficacité du capital (+10%)

Trois causes rendent possible cette évolution : l’austérité salariale, qui permet aux marges de retrouver leur niveau de 1968; la baisse des taxes sur les bénéfices et le coup d’arrêt à l’érosion de l’efficacité productive du capital.

Ces deux phénomènes expliquent le rebond du taux de profit économique:

  • Variation relative du taux de profit économique : +360%

La récession de 2009, qui trouve son origine dans les contradictions de l’hégémonie financière américaine, semble surmontée.

Cependant, la préservation des rendements financiers alors que l’efficacité productive ne décolle pas, repose sur une déformation du partage de la valeur ajoutée qui ne saurait se prolonger indéfiniment.

 

 

Les mauvaises blagues de Natixis sur le capitalisme et sur Marx

Le service de recherche économique de Natixis dirigé par Patrick Artus a pour fonction immédiate de produire de jolis graphiques et pour horizon politique de désespérer Billancourt.

Habituellement, il poursuit ce second objectif en répétant que les salaires et les « charges sociales » sont trop élevés pour la qualité du travail effectué et que nous finirons tous comme en Grèce.

De temps en temps, « Natixis recherche » se déguise en brochure de la France insoumise et prétend que si l’hiver arrive c’est parce que, parfois, la dynamique du capitalisme est implacable et que c’est ainsi. C’est ce qui vient de se passer le 2 février avec la livraison N°130 de la revue Flash Economie intitulée  » La dynamique du capitalisme est aujourd’hui bien celle qu’avait prévue Marx ».

Je me propose ici de présenter la thèse de Natixis et d’en montrer les contradictions vis-à-vis d’elle même, de la théorie marxiste et de la réalité.

  • La thèse de Natixis: le capitalisme d’aujourd’hui est inefficace, donc il se réfugie dans la violence sociale et la spéculation

Natixis prétend que les capitalistes des pays de l’OCDE freinent les salaires et spéculent allègrement sur les marchés boursiers ou immobiliers pour compenser la baisse de l’efficacité économique du capital.

Le schéma ci-dessous résume la narration de Natixis.

 

natixis1

  • Natixis prétend que le capitalisme s’essouffle…et montre graphiquement le contraire

Natixis nous dit que le capitalisme périclite et, curieusement, produit des graphiques qui contredisent sa thèse.

Cela saute aux yeux lorsqu’on observe l’évolution de la productivité globale des facteurs de production (PGF), qui mesure l’efficacité de la combinaison productive (produire plus avec moins de capital et de travail) et celle de la productivité du capital.

PGF1

Pour que le taux de profit diminue, il faudrait que la PGF décline. Or ce n’est pas le cas depuis 20 ans (+15%).

 

Par ailleurs,  Natixis prétend observer une baisse de la productivité du capital, tout en proposant un graphique (1b) qui exprime l’inverse.

natixis2

En effet, le ratio capital/PIB (l’inverse de la productivité du capital) est identique en 2017 en 2007 et en 1997. Il n’existe donc pas, sur la période considérée, de tendance à l’essoufflement de l’efficacité productive des entreprises. C’est la raison pour laquelle, la forte baisse des années 2009 et 2010, bien qu’elle mette six ans pour être résorbée, n’est que conjoncturelle.

La stabilité de l’efficacité du capital apparaît ailleurs dans l’article, de manière implicite, lorsque l’on compare les graphiques 2 et 3.

natixis3

natixis4.PNG

Les deux graphiques présentent l’évolution du profit non distribué des entreprises rapporté à deux choses différentes.

Dans le graphique 2, on rapporte le profit au capital engagé dans la production (c’est le « rendement du capital productif »). Dans le graphique 3, on le rapporte à la production (on parle de « taux de marge »).

Ne constatez vous pas que ces deux courbes se superposent exactement?

Ce phénomène découle de la stabilité de l’efficacité du capital, car si la production et le capital ne progressaient pas au même rythme, il n’y aurait aucune raison pour que le rendement du capital productif et le taux de marge soient synchrone.

  • Le capitalisme se porte bien et ses « excès » sont inexcusables

Le bricolage théorique de Natixis  est saisissant:

-Affirmer que le capitalisme est malade, pour une raison dont on nous montre par la suite, à l’aide d’un graphique,  qu’elle n’existe pas, tout en expliquant que finalement, le taux de profit a augmenté de 30% entre 1996 et 2018 (graphique 2).

-Prétendre que le taux de profit baisserait sans austérité salariale (quitte à culpabiliser les salariés…) alors que l’enjeu est pour les entreprises de s’assurer que leur profitabilité continue d’augmenter au même rythme.

-Présenter la financiarisation du capitalisme comme un produit de sa crise récente, alors qu’il s’agit d’une caractéristique structurelle qui pousse à ce que les entreprises génèrent un taux de profit en croissance.

Sortons de ce méli-mélo pour approcher de la réalité des faits :

-Le taux de profit continue d’augmenter, et l’efficacité de la combinaison productive en reste un moteur essentiel.

-Si les capitalistes sont implacables avec le salariat, c’est parce que dans une économie de plus en plus dérégulée tous les coups sont permis et que les syndicats sont durablement affaiblis.

Par cet article, Natixis a rendu un bien mauvais service à l’économie politique et à l’édification de ses lecteurs.

Si Natixis respectait ses propres données, cette organisation délivrerait un message bien différent : oui, les capitalistes ont les moyens de modifier certaines pratiques dans le domaine de la redistribution des richesses ou de la spéculation financière, non les salariés ne se tireraient pas une balle dans le pieds en se mobilisant pour de plus justes conditions de travail, car la dynamique actuelle du capitalisme n’excuse pas les coups inutiles  qui sont portés au droit social dans tous les pays de l’OCDE.

DG

 

 

En France, la fiche de paie n’est pas l’ennemie de la compétitivité

 

Une nation qui s’engage dans la mondialisation commerciale et financière, a fortiori quand elle y occupe un rang privilégié, impose toujours un ordre public économique et social assez strict à sa population.

C’est le cas en France depuis l’avènement de la Vième République d’inspiration ordolibérale (Etat fort+marché) et c’est aussi le cas en Allemagne depuis le congrès de Bad Godesberg (1959)  à partir duquel la social-démocratie allemande a cessé d’être un mouvement de transformation sociale.

Bien sur, la peur des mouvements sociaux n’a jamais totalement disparu en France, mais il ne s’agit vraiment plus que d’un affect, un tantinet folklorique, qui survit à son objet.

En effet,  si l’on excepte les évènements de mai-juin 1968, très vite étouffés par la vague menace d’un coup de force militaire, la disciplinarisation du salariat français a été (et reste) exemplaire.

Cette assertion est aisément vérifiable. Il suffit d’observer un indicateur classique de compétitivité, à savoir l’évolution du coût salarial français par unité de production manufacturière relativement au coût salarial de nos partenaires commerciaux (courbe rouge dans le graphique ci-dessous).

On constate que les coûts français oscillent autour d’un niveau (noté 1 sur le graphique) vers lequel ils retournent en cas de surévaluation (1980-1984) ou de sous-évaluation (2000-2004), de sorte qu’actuellement les salariés français sont autant compétitifs qu’au début des années 1970.

Notons que depuis que l’Allemagne a engagé une stratégie compétitive assez agressive (descente de la courbe bleue depuis 2001), la compétitivité française n’a  diminué ni vis-à-vis de ce pays, ni vis-à-vis de la moyenne de nos partenaires commerciaux.

Cependant, pour savoir si une production remplit le « cahier des charges » qu’impose la participation au marché mondial, il faut s’intéresser à sa profitabilité et pour cela il faut tenir compte de l’ensemble des coûts de production, ce qui implique d’aller au delà du « coût du travail ».

Deux économistes (Collignon et Esposito) viennent de réaliser une étude importante à ce sujet.

Leur travail montre que le salaire moyen français est à peine supérieur au « salaire d’équilibre »qui est le plafond théorique au delà duquel le taux de profit des entreprises françaises devient inférieur au taux de profit moyen de la zone euro.

Dans un continent où la sous évaluation des salaires peut aller jusqu’à 35% (Pologne) et la surévaluation jusqu’à 37% (Grèce), la situation française (+2%) ne présente aucune difficulté majeure et elle succède à une phase de sous évaluation salariale tout au long des années 1999-2007.

                                       Ecart des salaires par rapport au salaire d’équilibre (en%)

ecartsalaires

Source : Stephan Collignon, Piero Esposito, Measuring european competitiveness at the sectoral level. ETUI. Décembre 2017

Les auteurs montrent qu’en France une hausse salariale de 10% s’accompagne d’une hausse de l’intensité capitalistique de l’ordre de 9% (« remplacement de l’homme par la machine »), ce qui accroît la productivité du travail et compense le surcoût salarial de départ. En revanche, les auteurs notent une stabilité de l’efficacité du capital en France depuis le milieu des années 2000, ce qui pose le problème, par exemple, du taux d’innovation dans notre pays.

Pour se faire une idée plus précise de la compétitivité salariale française, il est intéressant de compléter les données globales par des zooms sectoriels.

 

 

 

La comparaison entre l’évolution du salaire moyen manufacturier (courbe en trait plein) et le salaire maximum compatible avec un taux de profit égal à la moyenne manufacturière en Europe (pointillés noirs) montre que depuis la fin des années 90 le salaire manufacturier moyen a augmenté très raisonnablement.

La faible surévaluation actuelle est la conséquence temporaire de la crise et il est permis de se demander pour quelle raison la décennie précédente de sous évaluation salariale n’avait pas été mise à profit pour innover plus et alléger le coût du capital…

Une analyse plus fine montre que les salaires français sont compétitifs dans les métaux, le textile et la chimie, tandis que des problèmes apparaissent dans l’électronique, la pharmacie et les machines.

Dans le secteur tertiaire,  on observe que les salaires sont largement compétitifs dans la santé et les télécommunications, tandis que le secteur financier affiche des rémunérations qui semblent peser sur la profitabilité du secteur.

 

Dans cette étude très complète qui couvre l’ensemble des pays européens, les auteurs abordent le cas grec et l’expérience tragique de l’austérité salariale qui a conduit à une situation absurde où plus les salaires baissent, plus la demande adressée aux entreprises et la productivité du capital baissent…de sorte que moins on paie les salariés, plus ils coûtent cher aux entreprises.

On le voit, à condition de se munir d’indicateurs de compétitivité adéquats et d’étendre la notion de coût de production au delà du seul facteur travail, il est possible de relativiser le sempiternel discours néolibéral (en réalité néocapitaliste) qui tend à culpabiliser l’ensemble de la force de travail, quitte à faire basculer toute une économie, comme on l’a vu en Grèce, dans la crise.

 

 

Sans les augmentations automatiques, le SMIC vaudrait aujourd’hui 424 euros

Le Gouvernement vient d’annoncer une concertation afin de modifier la formule de revalorisation du salaire minimum qui est en place depuis l’instauration du SMIC en janvier 1970.

Cette décision fait suite à la publication du rapport du « groupe d’experts » présidé par l’économiste Gilbert Cette qui recommande de ne plus accorder aux titulaires du SMIC la revalorisation automatique égale à 50% du gain de pouvoir d’achat  du salaire ouvrier et employé.

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Le projet gouvernement a, c’est évident,  des enjeux matériels mais il ne faut pas en négliger la dimension politique.

En effet, le « groupe d’experts » envisage dans un premier temps de supprimer toute clause d’augmentation légale du SMIC, laissant le soin au Gouvernement d’accorder un « coup de pouce » si cela lui chante.

Dans un second temps, les « experts » jugent plus raisonnables de supprimer la revalorisation automatique (au delà de l’indexation sur les prix), ce qui revient à faire disparaître une règle d’équité que l’Etat suivait depuis 1970 et que rappelle l’extrait ci-dessous du site du Ministère du Travail: le SMIC revalorisé permet à tous de « participer au développement économique de la Nation ».

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Mais venons en aux aspects purement monétaires et demandons nous où en serait le SMIC si l’Etat avait appliqué depuis 1970 les recommandations du groupe des « experts ».

En 2011, Gilbert Cette (qui préside le groupe d’experts) a publié  une intéressante étude qui décompose l’augmentation nominale du SMIC sur la période 1970-2010.

 

De 1970 à  2010, la hausse nominale du SMIC se décompose en trois éléments [1]

  • 60% : indexation du SMIC sur l’inflation

 

  • 24%:  « coups de pouce »  à l’initiative du Gouvernement

 

  • 16%: revalorisations automatiques calculées sur la hausse du salaire ouvrier

Sachant que le SMIC brut nominal de 1970 équivalait à 90 euros (contre 1480 euros aujourd’hui), on en déduit que

  • le SMIC  tomberait  à 1146 euros en l’absence des coups de pouce qui sont intervenus depuis 1970. Ceci reviendrait à une perte de 334 euros [2].

 

  • Si on avait appliqué depuis 1970 la préconisation la plus dure du « groupe des experts » (pas d’indexation sur les prix et pas de revalorisation automatique) le SMIC français tomberait au niveau du SMIC estonien. En effet, dans ce cas de figure, le SMIC n’aurait progressé qu’au gré des « coups de pouce », soit + 334 euros depuis 1970), ce qui porterait donc le salaire minimum en 2017 à… 424 euros.

reval4

  • le montant du SMIC mensuel serait de 1188 euros si la règle de revalorisation automatique que le Gouvernement envisage de supprimer n’avait pas été appliquée depuis 1970,  ce qui reviendrait à une perte de 292 euros [2].

 

On le voit, l’enjeu politique de la réforme du SMIC est considérable et on peut véritablement parler de réforme Hartz à la française.

Tout d’abord, il s’agit d’une gifle aux syndicats les plus progressistes, car en donnant à penser que l’indexation du SMIC sur le salaire ouvrier et employé a procuré jusqu’à 292 euros « de trop » aux bénéficiaires du salaire minimum, le Gouvernement adresse une fin de non recevoir brutale aux organisations syndicales qui vont jusqu’à réclamer 400 euros d’augmentation.

Ensuite, cette réforme donne à penser que les hausses des bas salaires depuis 20 ans sont illégitimes. En effet, sans revalorisation automatique, le SMIC vaudrait aujourd’hui 1188 euros, soit un montant équivalent à sa valeur au début des années 2000. Si le Gouvernement voulait faire passer aux salariés le message que le modèle à suivre, pour les faibles rémunérations, est celui que nous observons en Allemagne, il ne s’y prendrait pas autrement.

Reste à savoir si l’opinion approuvera le retour de notre pays à la situation sociale qui prévalait avant les accords de Grenelles et de Varennes en 1968, quand les entreprises (et les salariés les plus aisés) n’avaient pas pour responsabilité de partager les fruits du développement économique avec les salariés les plus humbles.

D. Gouaux

[1] Les pourcentages sont déduits des conclusions de l’étude de Gilbert Cette. « Les effets des hausses du smic sur le salaire moyen » , Economie et Statistique, numéro 448-449, 2011, page 8.

« Sur l’ensemble de la période 1970-2010, l’augmentation
nominale du Smic a été d’environ 7,2 % par an. Avec une contribution
annuelle moyenne d’environ 4,6 points de pourcentage,
l’indexation sur les prix représente
plus de 60 % de cette évolution, la contribution
annuelle moyenne des gains de pouvoir d’achat
étant d’environ 2,5 points de pourcentage par
an, soit un peu moins de 40 % du total de l’évolution
nominale. Au sein de ces gains de pouvoir
d’achat, l’indexation sur la moitié des gains du
pouvoir d’achat du SHBO et les coups de pouce
ont une contribution annuelle moyenne respective
d’environ 1,0 et 1,5 points de pourcentage,
soit 40 % et 60 % des revalorisations réelles ».

 

[2] Allez, un peu de math.

-Hausse du SMIC en valeur absolue entre 1970 et 2017=1480-90=1390 euros. Part qui provient des « coups de pouce »= 334 euros (24% de 1390). Le SMIC 2017 amputé des « coups de pouce » vaudrait donc 1480-334=1146 euros. NB: on ne tient pas compte ici du coup de pouce de 2012: +0,6%.

-Hausse du SMIC entre 1970 et 2017 sans revalorisation automatique et indexation sur les prix= 334 euros. En effet, dans ce cas, seuls les « coups de pouce » joueraient leur rôle. NB. Ceci est un calcul théorique. En pratique, une augmentation du SMIC aussi modeste et aléatoire aurait provoqué certainement des conflits sociaux majeurs, puisque en rupture avec les accords de Grenelles. A ce propos, on est curieux de savoir de quelle étrange façon le Président Emmanuel Macron projette de célébrer Mai 68….

-De 1970 à 2010, les revalorisations automatiques ont représenté 16% de la hausse totale du SMIC, soit 222 euros (16% de 1390). Comme le SMIC valait 1338 euros en 2010, on en déduit qu’il a augmenté de 142 euros entre 2010 et 2017. Quelle part de cette hausse revient aux revalorisations automatiques? Pour simplifier le calcul, ne tenons pas compte du coup de pouce de 2012, qui ne représente  que 5% de la hausse de cette période.  Dès lors, en appliquant à la période 2010-2017 la clé de répartition que Gilbert Cette (cf note [1])  observe entre 2000 et 2010 (50% de l’augmentation du SMIC hors coup de pouce proviennent de la revalorisation automatique et 50% de l’indexation sur les prix), il suit que les revalorisations ont apporté 71 euros (50% de 142 euros). Au total, les revalorisations ont contribué à la hausse du SMIC à hauteur de 292 euros.

 

La France est l’homme malade du capitalisme européen

 

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Pourquoi le Medef n’est-il jamais content?

Pourquoi le programme quinquennal d’Emmanuel Macron est-il une liste longue comme le bras de mesures destinées à favoriser les entreprises et les « premiers de cordée »?

La raison est simple: le capitalisme français est le moins rentable d’Europe.

5,4%: tel est le taux de profit actuel des entreprises du secteur non financier qui résident sur le sol français, contre 12,5% en Allemagne, 12,8% au Royaume-Uni, 8,8% en Suède ou encore 9,7% en Autriche.

Comment obtient-on ces chiffres?

Il suffit de collecter sur le site OECD.stat [1] les données qui permettent de calculer le taux de profit en appliquant le bon vieux ratio que propose Karl Marx dans le Capital [2]:

Taux de profit=Profit net/ Capital total avancé

Avec

  • Profit net = Excédent net d’exploitation =Excédent brut d’exploitation – consommation de capital fixe (amortissements)

  et

  • Capital total avancé =consommations intermédiaires + consommation en capital fixe+ salaires

Autre manière de formuler : capital total avancé= capital détruit intégralement ou partiellement pour produire une marchandise (« capital constant« [3]) + capital variable (valeur de la force ouvrière : les salaires)

Les résultats obtenus sont éloquents…

capital9

 

Comment expliquer la contre performance des entreprises françaises?

Très probablement parce que la main d’oeuvre française est encore protégée par un droit social efficace, ce qui se traduit en langage marxiste par un taux d’exploitation de la main d’oeuvre assez faible.  Rappelons que le taux d’exploitation (ou « taux de plus-value ») désigne ce que chaque euro investi dans la masse  salariale rapporte en profit net, ce qui correspond au ratio profit net/ salaires [4].

capital11

 

On voit bien que la France est nettement surpassée par ses partenaires européens, en particulier par l’Allemagne et les pays de l’Est.

Une dernière pour la route: en 1999, le taux d’exploitation des entreprises allemandes était de 34,8%, contre 26% en France. Entre 1999 et 2017, l’écart franco-allemand a été multiplié par trois (41,4 vs 18,2%) et le taux français a chuté de 30%

A la vue de ces données, on ne peut qu’anticiper la poursuite de la litanie des « réformes » néolibérales, qui visent à comprimer le coût du travail pour regagner des « marges de compétitivité », qu’il s’agisse de diminuer les « charges » sociales des entreprises, de relever la durée du travail (à salaire égal) ou de flexibiliser le droit du licenciement.

Bien sur, le rétablissement du taux de profit ne passe pas obligatoirement par un mauvais quart d’heure social, (quid de l’innovation, de l’amélioration du climat social dans les entreprises ou des économies d’énergie? ). Mais de tout cela, on n’entend guère parler…

150 ans après sa publication, le Capital n’a pas pris une ride.

 

Denis Gouaux

Notes

[1] Les données sont tirées du site http://stats.oecd.org/   onglet :  Annual national accounts , puis ligne 14A dans Detailed non financial sector accounts). Les données sont exprimées en monnaie courante, ce qui correspond aux exigences du taux de profit marxiste.

Voici ce que l’on obtient, dans le cas de la France.

capital13

Application: Taux de profit 2016= (365008-228064)/(1533258+228064+749791)=0,054

[2] Une légende tenace, que l’on retrouve dans une multitude de manuels ou de travaux d’économistes marxistes, stipule  que Marx calculerait le taux de profit en rapportant le profit à la totalité du capital fixe investi dans l’entreprise. Or, Marx est très clair sur ce point: seul compte le capital matériel consommé, c’est à dire celui qui a été détruit ou transformé et , de ce fait, a transmis sa valeur aux marchandises qu’il permet de réaliser. Cela comprend l’usure du capital fixe (sur la période choisie pour estimer le taux de profit) ainsi que les consommations intermédiaires (matières premières détruites dans le procès de production ou intégrées dans le produit final).  On lit dans le chapitre 9 du Livre I : « Sous le nom de capital constant avancé pour la production de la valeur nous ne comprenons jamais que la valeur des moyens consommés dans le cours de la production« . Marx précise que si l’on voulait compter la valeur totale des équipements (machines, bâtiments…), il faudrait la compter doublement, « du côté de la valeur avancée et du côté du produit obtenu« .

[3] Marx explique la distinction capital variable/capital constant dans le du Livre I du Capital. Le capital variable (salaires) est variable car il ajoute de la valeur aux instruments de production qu’il utilise; le capital constant (consommations productives) est dit constant car il ne fait que transmettre sa valeur au produit final.

[4]  Petit rappel d’économie marxiste: le taux d’exploitation apparaît en décomposant l’expression du taux de profit

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Si les entreprises françaises ne parviennent pas à dégager beaucoup de profit c’est parce que le numérateur de l’expression développée du taux de profit (profit net/salaires), dit aussi « taux d’exploitation de la main d’oeuvre » est inférieur de moitié au taux européen (38%s

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

L’Euro améliore le niveau de vie des Français de 749 euros. So what?

 

Où en serions-nous si nous n’avions pas adhéré à la monnaie unique?

Trois économistes de l’Université néerlandaise de Tilburg viennent de publier un travail qui répond à cette question et contredit certaines idées reçues

Le tableau ci-dessous résume les principales conclusions des auteurs

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  • Si la France n’avait pas adhéré à l’Euro, ses habitants seraient un peu moins riches. Ils perdraient en moyenne de 749 euros, ce qui signifie que l’Euro améliore le pouvoir d’achat de 2,19%.
  • Sur la période 1997-2014, l’Allemagne est le pays qui bénéficie le moins de l’Euro (+470 euros), contrairement à l’Autriche, aux Pays-Bas ou à l’Irlande, qu’on peut qualifier de « grands gagnants » de la monnaie unique.
  • Les retombées de l’Euro sur l’Allemagne ont été bouleversées par la crise. Avant 2008, l’Euro aurait légèrement pesé sur le revenu des Allemands (-0,79%). Depuis 2008, il bénéficie largement à l’Allemagne.
  • Jusqu’à la crise, l’Euro aurait contribué à resserrer les écarts de niveaux vie entre les pays du « Nord » et ceux du « Sud », à l’exception de l’Italie, dont le niveau de vie progressait à peine (+0,33%).
  • Depuis la crise, l’Euro se traduit par un appauvrissement très significatif de la Grèce, du Portugal, de l’ Espagne et de l’Italie. Dans le cas italien, le phénomène est si prononcé que si ce pays avait conservé la Lire, il disposerait actuellement d’un revenu annuel moyen additionnel de 1170 euros, ce qui est assez significatif.

Avant de commenter ces résultats, un mot sur la méthodologie des auteurs.  Pour repérer l’influence du passage à la monnaie unique sur le revenu par habitant des pays membres, les auteurs comparent chacun des 11 pays « fondateurs » de l’Euro  à une sorte d’alter ego composite (constitué d’un panel de pays extérieurs à l’Euro) dont les ressorts de la croissance (37 indicateurs qui vont de la natalité, à l’investissement en passant par l’inflation) ont évolué dans la décennie précédant l’adhésion à l’Euro (1986-1997) à l’identique de ceux du pays membre.  Pour prendre un image sportive, c’est comme si l’on comparait la performance d’un coureur qui arbore un maillot Euro avec celle d’un coureur de qualité similaire,  qui arbore un autre maillot mais a bénéficié d’un entraînement (ou d’un dopage) identique. Si le coureur au maillot Euro franchit plus vite la ligne d’arrivée, on en déduit que son maillot a agi comme une potion magique.  On doit cette méthodologie à deux économistes espagnols qui ont estimé grâce à elle l’impact du conflit basque-espagnol  et de la réunification allemande.

Les conclusions de cette étude confirment les enseignements de la théorie des « zones monétaires optimales ». En effet, on constate très clairement que les bénéfices de la monnaie unique vont en priorité aux pays les plus ouverts aux échanges commerciaux (Pays-Bas, Irlande), ceux dont les prix sont largement déterminés par les marchés internationaux. Dans cette logique, les auteurs mettent en évidence deux variables propices à minimiser les coûts de la fixité du taux de change: la flexibilité de l’emploi et l’immigration. A ce titre, il est permis de penser que la moindre performance de l’Italie (avant 2008), relativement à la France, s’explique partiellement par le moindre recours de ce pays à la main d’oeuvre immigrée ainsi qu’à sa plus grande rigidité en termes de protection de l’emploi. Résultat: en situation de déficit de « compétitivité », on assiste à un douloureux ajustement interne, via la chute de la demande et des prix, parce que l’ajustement externe, via la dévaluation, est impossible.

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Mais le résultat le plus surprenant auquel parviennent les auteurs est l’appauvrissement des Allemands occasionné par l’Euro entre 1999 et 2008.

L’étude n’apporte pas d’explication à ce phénomène, et c’est bien dommage.

Sans doute touche-t-on là une des limites de l’article, à savoir son manque d’éclairage macroéconomique et politique. En effet, la monnaie unique ce n’est pas seulement un grain de sable en moins dans les rouages du commerce international sensé ouvrir les portes du paradis concurrentiel et de l’efficience. C’est également un volet conjoncturel (le Pacte de Stabilité) qui prive les économies d’un pilotage macroéconomique judicieux et c’est aussi une économie politique, des rapports de forces qui drainent les gains de l’intégration monétaire et financière vers certains secteurs de la société au détriment d’autres.

Dans le cas de l’Allemagne, chacun se souvient qu’au début des années 2000, ce pays faisait figure d’homme malade de l’Europe en raison du contre-coup de la réunification (chute des investissements, perte de compétitivité) mais aussi du plan d’austérité budgétaire imposé par les règles européennes. Par la suite, les réformes néolibérales (dites Hartz) ont plongé une partie du salariat allemand dans la précarité (sauf le salariat du secteur exportateur, largement protégé), ce qui pesé sur le revenu et la consommation. De ce point de vue, les débuts de l’Euro ont été une mauvaise nouvelle pour un grand nombre de ménages allemands, « sacrifiés » sur l’autel de la recomposition des marges industrielles, du moins jusqu’au moment où la reprise du commerce extérieur, via les commandes des pays émergents, permette de relever les prix à l’exportation et la rentabilité, et donc d’atténuer l’austérité salariale.

Quant à la France, le problème n’est pas qu’elle ait peu gagné à entrer dans l’Euro mais le fait que la monnaie unique lui ait été si peu bénéfique au cours de la crise.

Le tableau suivant indique la situation de la France si notre pays n’avait pas été membre de l’UEM en 2008.
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Sans l’Euro, la France serait sortie plus pauvre de la crise, mais de très peu (313 euros par habitant).

Cela pose deux problèmes. D’une part, on est en droit d’émettre l’hypothèse que l’Euro place notre pays dans une situation peu enviable, avec d’un côté, tous ses partenaires commerciaux d’Europe du Sud qui sont plongés dans la crise, et d’un autre côté, tous ses partenaires du « Nord » (sauf la Finlande) qui bénéficient plus fortement de l’Euro que nous. Cet environnement n’est pas porteur pour l’économie française et pénalise la reprise.

D’autre part, bien que l’Euro ne soit pas la catastrophe que l’on croit, la modicité des gains économiques qu’il procure ne permet pas de contrebalancer la défaillance des conditions subjectives du projet européen, à savoir, la disparition de perspectives sociales et le raidissement non démocratique des instances européennes. Dit autrement: on ne tombe pas amoureux de l’Europe pour 749 euros par an, surtout si c’est au prix d’une désolation économique chez la plupart de nos voisins.

Or, quand on prend la peine d’interroger les Européens, ils disent qu’ils sontfavorables, y compris en Allemagne, à des politiques coopératives destinées à relancer la croissance européenne.

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Il est vrai qu’impressionnés par la propagande néolibérale et nationaliste (qui a pour point commun l’incapacité de penser que l’Europe puisse être autre chose de plus qu’une simple association), les partis politiques européens ne relaient pas ces aspirations coopératives.

Et c’est ainsi qu’on gâche les dividendes de la monnaie unique… et qu’il faudra malheureusement en passer par une nouvelle crise (sans doute en Italie), pour conformer le pilotage économique de l’Euro à l’intérêt général européen.

L’investissement est la principale source de profit des entreprises françaises

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Bien des légendes urbaines circulent à propos de l’origine des profits du capitalisme français.  Pour certains, nous serions entrés dans une forme de capitalisme consumériste qui repose essentiellement sur la pulsion d’achat et la consommation ostentatoire des classes supérieures. Pour d’autres, plus romantiques, les profits découleraient du risque entrepreneurial dans le cadre d’une économie marchande. A ces derniers, s’opposent avec violence ceux qui définissent le profit comme le travail gratuit des salariés que leur extorquent les capitalistes. Les opinions de tout ce joli monde agrémentent le débat politique et les diners en ville, mais elles ne font que cela.

Abordons le sujet sous un angle un peu plus sérieux, c’est-à-dire macroéconomique et circuitiste.

J’emprunte la méthodologie qui va suivre à l’économiste néo-marxiste Michal Kalecki, figure importante du courant post-keynésien.

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L’adage Kaleckien (« Les travailleurs dépensent ce qu’ils gagnent et les capitalistes gagnent ce qu’ils dépensent ») est contre-intuitif mais sa logique repose sur l’idée, fort simple, que les dépenses des uns sont les revenus des autres.

Dès lors, le profit cumulé de toutes les entreprises s’explique de quatre façons:

  • La « surconsommation » des salariés: lorsque ceux ci dépensent sur le marché plus que les entreprises ne leur versent de salaires.
  • L’investissement privé: les entreprises du secteur producteur de bien en capital réalisent des profits lorsque les autres entreprises (auxquelles elles ne versent par définition de salaire) leur achètent des bien en capital.
  • L’investissement public: les dépenses en capital des administrations publiques constituent un profit pour les entreprises qui répondent à ces commandes
  • L’excédent commercial: exporter, c’est vendre un produit à un non résident qu’on ne salarie pas (profit pur), importer, c’est perdre du profit auprès des entreprises non résidentes. Et oui, l’enjeu du solde commercial n’est pas un enjeu symbolique, mais une féroce bagarre à propos du partage international du profit.

Au total, la classe capitaliste retire son profit non pas de l’exploitation de la force de travail sur le lieu de travail, mais des ventes qu’elle effectue sans avoir à verser de salaire en compensation (pour plus de détails, voir le post consacré à l’excellent ouvrage de Laurent Cordonnier, L’économie des Toambapiks) .

Voyons ce que cela donne pour la France en 2016.

  • 86% des profits résultent des investissements privés et publics.
  • 18% des profits proviennent de la consommation excédentaires des salariés.
  • 7,6% du profit national est capté par les entreprises non résidentes, qui nous vendent plus que nous leur achetons, d’où les divers plans de baisses de charges qui visent à compenser ce manque à gagner.

Le capitalisme français repose donc sur…l’accumulation du capital et non sur  la consommation tout azimut ou l’écrasement des salaires.

Il suit de ce résultat un conséquence importante: comme en période de crise les capitalistes avancent tout freins serrés et accumulent des liquidités plutôt que d’investir (ce qui est rationnel à l’échelle individuelle), il revient à l’Etat de les aider à mieux se coordonner et à investir plus et collectivement.

Hyperglobalisation et populisme

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L’économiste Dani Rodrik, de l’université américaine de Harvard, vient de publier un papier intitulé Populisme et économie de la mondialisation dans lequel il met en perspective le succès politique des courants populistes, aux Etats-Unis, en Turquie, en Europe ou en Amérique latine.

Le populisme est une idéologie qui cherche à rassembler l’ensemble du « peuple » contre les « élites » et qui s’incarne dans des partis ou des mouvements dirigés par un leader charismatique qui revendique le monopole de la représentation des « gens d’en bas » contre « ceux d’en haut ». Les populistes se divisent en deux familles: les populistes démocratiques (le « peuple » est une « construction sociale de tous les jours ») et les populistes réactionnaires ((le peuple est une éthnie).

Habitués, particulièrement en France, au bon vieux clivage Droite/Gauche, la violence inédite (et pas seulement verbale) des populistes nous surprend et nous inquiète. La remise en cause démagogique de la démocratie représentative, la légitimation des atteintes aux libertés individuelles, la désignation de l’adversaire politique comme un ennemi, tout ceci rappelle forcément le climat des années 30.

Dani Rodrik envisage le populisme comme une réaction face aux excès de la globalisation et en particulier ses effets redistributifs particulièrement violents.

De façon très éclairante, il rappelle l’exemple des populistes américains de la fin du XIXième siècle, qui regroupèrent par delà les clivages géographiques et politiques un grand nombre de paysans propriétaires des Etats du Sud et de l’Ouest, ainsi que des ouvriers des Etats du Nord contre les « élites » industrielles et financières qui tiraient bénéfice de la modernisation économique et de l’Etalon-Or. Après le premier conflit mondial, le populisme connut ses heures de gloires en Europe, mais cette fois-ci, au sein  des classes moyennes appauvries et hostiles aux milieux financiers accusées. Les mouvements fascistes surent capter cette énergie politique et la retourner contre le prolétariat. En Allemagne, où les droits sociaux conquis par la classe ouvrière étaient très étendus, le parti nazi, pourtant largement soutenu par la grande industrie protectionniste et quelques résidus historiques de l’aristocratie,  réussit le tour de force de faire passer le prolétariat social-démocrate pour une classe privilégiée par rapport à la petite bourgeoisie et complice des classes dominantes. Comme chacun le sait, la social-démocratie allemande disposait d’une milice armée très capable de rivaliser avec les meutes nazies, mais la peur d’enfreindre la légalité donna un avantage aux chemises brunes. Comme quoi, il faut (parfois) savoir combattre les populistes sur leur propre terrain.

L’auteur  rappelle que le populisme a tendance à se déployer dans les phases hautes de mondialisation économique et financière, dont il exprime avec fracas les contradictions …avec une probabilité non nulle de victoire politique, comme on l’a vu dans l’entre-deux-guerres.

Le regard que l’économiste porte sur le phénomène populiste s’appuie sur les enseignements de la science économique. Je ne citerai qu’un seul développement théorique. Il concerne les effets ambivalents du libre-échange. D’un côté, l’ouverture commerciale génère des gains économiques. D’un autre côté, elle fait des perdants et de gagnants. On enseigne  cela depuis plus d’un siècle, mais ce qu’on a tendance à oublier c’est que l’essentiel des gains du libre-échange apparaissent dans les premières phases de la libéralisation  des échanges, c’est-à-dire lorsqu’on permet à l’économie de respirer le grand air du marché mondial. Or, à mesure que l’ouverture s’approfondit, les pertes que subissent les groupes sociaux exposés à la concurrence augmentent tandis que les gains en efficacité pour toute l’économie s’épuisent,  de sorte qu’arrive un moment (et nous y sommes, dit l’auteur), où la libéralisation fait plus de dégâts sociaux que de bien à la société.

Ceci explique la contestation de plus en plus massive des accords commerciaux (ALENA, TAFTA..), toutefois, Dani Rodrik note que le populisme anti-commercial est l’apanage des Etats-Unis ou l’Amérique latine, tandis que les populistes européens (surtout ceux de droite) se spécialisent  dans la propagande anti-immigration. D’après l’auteur, ce biais xénophobe est logique. En effet, nous disposons en Europe d’Etats providence suffisamment étendus et solides pour compenser les retombées négatives du libre-échange. Dès lors, les populistes seraient moins enclins à descendre dans la rue ou à voter contre un accord commercial (ce que font tout de même les « populistes de gauche »), et plus enclins à accuser les « minorités » et les immigrés de vivre aux crochets de l’Etat providence. Ici, l’auteur touche juste, car il suffit de décrypter les explications du vote en faveur du Front National ou de Debout la France (et d’une bonne par du vote Les Républicains) pour constater que beaucoup de ces électeurs redoutent que l’immigration ne les prive d’une partie des aides sociales ou se traduisent par une hausse de la fiscalité. Il s’agit là d’un thème récurrent du Front national, entonné sur tous les tons par la dynastie le Pen.

L’auteur oppose le « populisme de gauche », qui privilégie la question économique et sociale, (Sanders, Melenchon, Podemos…) et le « populisme de droite », qui met l’accent sur le culturel, la défense du « peuple enraciné ».

Est-il légitime de parler de « populisme de gauche »?. Je n’en suis pas certain, même si ce concept fait de plus en plus d’adeptes (voir par exemple les écrits de Chantal Mouffe, ou ceux de l’inénarrable Jacques Sapir).

Il me semble périlleux d’entretenir une confusion entre gauche (radicale ou non) et populisme.

Je formule l’hypothèse qu’il existe trois clivages politiques bien distincts:

  • Le clivage gauche/droite. Il s’agit d’un clivage modéré qui oppose deux styles de vies et deux interprétations de la République . La gauche et la droite structurent la vie politique lorsque les classes moyennes sont clivées et que leurs deux composantes cherchent à s’allier avec des groupes sociaux qui se situent au dessus ou au dessous d’elles.  Comme l’enseigne Pierre Bourdieu, la gauche c’est (c’était…) l’alliance politique de l’ouvrier,  de l’instituteur et du cadre supérieur du public (laïques et progressistes) contre l’alliance du petit paysan et ouvrier du tertiaires avec la bourgeoisie et les cadres supérieurs du privé. Pour paraphraser Marx, on dira que la superstructure idéologique est le reflet de la « composition organique du capital » de chaque groupe social: à gauche ceux qui sont relativement plus riches (ou moins pauvres) en capital culturel, à droite, ceux qui sont plus riches (ou moins pauvres) en capital économique.  La gauche et la droite proposent deux interprétations différentes de la République. Pour la gauche, la République c’est la justice, le progrès. Dans le camp d’en face, la République est un gage d’unité nationale et un principe d’ordre social.  La discorde gauche/droite étant une donnée quasi anthropologique de la société française, il n’y a aucune raison de penser qu’elle ne revienne pas à l’ordre du jour.  Toutefois, à certaines époques, un autre clivage surgit et semble subvertir l’ancien.

 

  • Le clivage Elites/populistes. La fracture peuple/élites est radicale puisque transversale. Par delà la gauche et la droite, les élites se regroupent contre le reste de la population (et réciproquement). Ce clivage apparaît lorsque les classes moyennes, destabilisées socialement,  se coalisent pour cherchent l’appui des milieux populaires contre les élites et les fractions du peuple qu’elles jugent complices des élites (étrangers, artistes…). La grille de lecture populiste est très peu élaborée, tristement quantitative, mais elle est efficace. Pour simplifier, les populistes se réclament des « petits » (salariat peu ou pas qualifiés, petits paysans, petite et moyenne bourgeoisie) contre  les « gros » (salariés très qualifiés, haute bourgeoisie financière et industrielle) dont ils vilipendent les privilèges et diabolisent le comportement. Ce ressentiment de classe s’envenime en racisme  lorsque les populistes se présentent comme les représentants du « peuple enraciné » et « normal », par opposition aux « apatrides », aux « riches » et à leur « indécence commune ». Frustrés dans leurs ambitions, les populistes  ont tendance à opprimer à leur tour les groupes sociaux vis-à-vis desquels ils réactivent des mécanismes de domination archaïques. C’est ainsi que le verbiage populiste s’agrémente toujours d’une posture viriliste (c’est le côté le plus grotesque du populisme) ou anti-étrangère.  Même s’il est très légitime de s’inquiéter du populisme, il faut admettre qu’il ne tombe pas du ciel et qu’il ne résulte pas d’une folie collective. Le plus souvent, il apparaît lorsque la mobilité sociale régresse, lorsque les classes moyennes se délitent et ne parviennent plus à nouer des compromis avec les classes dominantes.  Mais le populisme est toujours un échec. A la fois révolutionnaire et conservateur, il résout ses contradictions grâce au césarisme (de Napoléon à Chavez),  au complotisme,  à la xénophobie, ou bien il s’achève dans la farce (Boulangisme, débat télévisé de Marine Le Pen face à Emmanuel Macron). Parfois, le populisme se nie lui même et hisse  au pouvoir (comble de l’aliénation) un démagogue ploutocrate (Trump, Berlusconi), dont il espère qu’il laissera quelques miettes au « peuple » ce qui, bien sur, n’arrive pas. Le populisme est donc transitoire. Il est souvent le prélude à des affrontements de classe moins confus et à la réactivation du clivage gauche/droite. A l’heure actuelle, la « recomposition politique » française est loin d’être achevée et il serait très hasardeux de célébrer la victoire définitive du « bloc bourgeois » macroniste (Stéfano Palombarini, Bruno Amable).  Emmanuel Macron bénéficie de moins en moins des illusions de modernisme et d’équité qu’il a répandues auprès de certains secteurs de la gauche, et son opposition souverainiste se divise sur l’attitude à adopter face à la nouvelle loi travail (le Front national est très lié aux milieux de la PME et de la petite boutique, fort enclins à saper le droit social).
  • Le clivage marxiste. Dani Rodrik ne l’aborde pas.  Or, les populistes tiennent absolument à se distinguer de la gauche radicale (voir ici l’exemple du leader de Podémos Inigo Errejon). Les marxistes, précisons le,  ne sont ni de gauche, ni populistes. Le groupe social qu’ils placent au coeur de leur combat n’est pas la « patrie » ou « les exclus », mais le prolétariat, dont ils construisent l’autonomie politique dans l’objectif de sa disparition, car ne l’oublions pas, les communistes cherchent à subvertir toutes les catégories traditionnelles, de « classe », comme celle de « race » ou de « genre ». Les prolétaires sont un peu la « part maudite » de la société capitaliste. De temps en temps,  elle se rappelle à son bon souvenir (1936, les « OS » en 1968, les grèves de sans-papiers et d’immigrés, catégories qui forment actuellement la moitié du prolétariat en Île de France). Or, pour des raisons objectives et subjectives, le prolétariat ne peut plus occuper dans les combats et l’imaginaire de la gauche radicale la place qui était la sienne jusqu’à la fin des années 60, et qui faisait, par exemple, que l’on menait le combat féministe sur un registre analogue à celui de la lutte des classes (« femmes=classe sexuelle », disait on dans les années 70). Non pas que les producteurs de valeurs aient disparu (il n’y en a jamais eu autant), mais la diversification du salariat et la tertiarisation du travail changent la nature de la conflictualité ainsi que son expression. Jadis, le salariat s’appuyait sur sa concentration numérique pour se confronter à la classe propriétaire. Aujourd’hui, les salariés sont dispersés et, dit-on, « impliqués » dans des tâches qui les amènent à s’auto-discipliner, parce qu’ils ont à rendre des comptes à d’autres salariés, au client, à l’usager ou à un donneur d’ordres. Le contrôle de la production de valeur  s’effectuant de manière moins directe que par le passé, il devient  difficile de faire vivre un sentiment de solidarité de classe, par delà les statuts, les entreprises, les qualifications. Toutefois, le délitement de l’Etat providence, qui avait permis de déprolétariser le salariat est une tendance sur laquelle la gauche radicale peut s’appuyer afin de faire entendre sa partition politique. A long terme, le mieux que puisse faire la gauche radicale est d’oeuvrer à  remettre à flot « la gauche » sur la base d’un nouveau compromis avec les classes supérieures les plus éclairées. En effet, les classes éduquées ne sont pas monolithiques (le mouvement socialiste a toujours recruté en leur sein et la « lutte des places » interne au tiers de la population titulaire d’un diplôme du supérieur est violente). De plus, il est facile de mettre en contradiction les élites éduquées en leur montrant en quoi le néolibéralisme est contradictoire avec certaines des causes auxquelles elles restent attachés (féminisme, anti racisme, écologie). A court terme, il est judicieux pour la gauche radicale  de coopérer avec les populistes progressistes, c’est-à-dire ceux qui sont peu sensibles aux accents chauvins, mercantilistes et autoritaires de l’idéologie national-souverainiste (« ordre à l’intérieur, arbitraire mercantile à l’extérieur »). C’est ce que font beaucoup de militants à l’intérieur de Podemos ou de la France Insoumise, deux formations qui, malgré leurs insuffisances, s’inscrivent dans un imaginaire progressiste et démocratique. Après tout, la mode irritante des nuées de drapeaux tricolores et des tribuns hologrammes n’aura qu’un temps et le moment de la véritable conflictualité politique reviendra bientôt.

DG

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La diversité crée 15% du PIB de la France

 

La « diversité », au sens strict, désigne les personnes d’origine étrangère qui résident sur le sol français, c’est-à-dire les immigrés et leurs descendants. Dans un sens plus étendu, la diversité rend compte du métissage de la population résidente, ce qui implique de comptabiliser les ménages dits « mixtes ».

Selon l’Insee, la diversité rassemble un peu plus de 4,5 millions de ménages qui se répartissent comme suit:

  • Ménages immigrés : 2,1 millions
  • Ménages descendants d’immigrés (1ère génération) : 1,25 millions
  • Ménages mixtes (dont un seul conjoint est immigré): 1,17  millions

Pour tenir compte de la profondeur temporelle de l’immigration en France, il convient de tenir compte des descendants d’immigrés de deuxième génération,  qui regroupaient (en 2011), 4,67 millions de personnes.

Je me propose d’estimer la contribution économique de ces personnes à la richesse produite chaque année dans le pays.

Le résultat obtenu est considérable.

La diversité est à l’origine de 15,4% du Produit intérieur brut de la France, soit 300,22 milliards d’euros, ce qui équivaut au PIB de l’Autriche

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La méthodologie qui permet d’aboutir à ce résultat est assez simple. Elle consiste à calculer les revenus que les ménages concernés ont crées.

Au point de départ, nous disposons du montant et de la composition du revenu disponible par catégorie de ménage (Immigrés et descendants d’immigrés en France-Edition 2012).

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Ce tableau est important car il contient des indications sur les revenus directement issus de la production effectuée par les ménages liés à l’immigration. Chacun de ces revenus figure au PIB. Il s’agit de salaires, de revenus du travail indépendant et de revenus du patrimoine (loyers, intérêts…).

Bien sur, il faut retraiter  les données du tableau ci-dessus:

  • Les immigrés reçoivent 5 milliards d’allocation chômage. On les retranchera donc de la colonne salaires et allocations chômage.
  • Les employeurs des immigrés versent 51 milliards au titre des cotisations sociales. Cette estimation découle du comportement moyen des entreprises en France, qui versent 57 centimes de cotisations pour chaque euro de salaire net.

En ce qui concerne la contribution économique des « petits-enfants » d’immigrés, j’ai choisi d’appliquer une règle simple, qui consiste à multiplier leur nombre par le PIB moyen par habitant de notre pays, considérant qu’ils ne se différencient pas du reste de la population au plan économique, du moins, tant qu’une étude ne le démontre pas.

Le chiffre auquel on parvient ici n’est qu’une estimation informelle et non exhaustive, qui ne tient pas compte, par exemple, des résultats économiques des sociétés dont le dirigeant est immigré ou bien encore des profits que les employeurs de salariés immigrés retirent de cette exploitation (a priori, plusieurs dizaines de milliards d’euros…).

Quoiqu’il en soit, si par la plus obscure des providences, un régime identitaire post démocratique venait à chasser toutes les personnes d’origine étrangère, parents, enfants (ainsi que conjoints autochtones), la France perdrait instantanément un sixième de sa richesse annuelle.

Au plan matériel, c’est beaucoup, mais en termes de déchéance morale collective, les dégâts seraient, eux, incalculables.

DG

 

 

Sortir de l’Euro: un pari risqué pour des gains modestes

 

La dernière livraison de l’External sector report* du Fonds monétaire international était  très attendue par tous ceux qui scrutent avec inquiétude les déséquilibres commerciaux qui marquent les relations internationales actuelles. C’est la raison pour laquelle la sortie de ce rapport le 27 juillet dernier a fait l’objet d’une publicité immédiate dans la presse.

Le FMI nous apprend qu’en raison de certaines caractéristiques structurelles (démographie, revenu/habitant, croissance économique, dépenses publiques…) l’excédent « normal » de la balance courante allemande devrait s’élever à 4,5% de son PIB et non pas 8,5%, comme on l’observe actuellement.

D’après le FMI,  la suprématie commerciale allemande correspondrait à un gain de compétitivité prix de l’ordre de 15% par rapport aux prix mondiaux et de respectivement 23% et 26% par rapport à la France et aux Etats-Unis. C’est tout à fait considérable, mais de là à en conclure que la France devrait sortir de l’Euro pour retrouver une parité monétaire plus conforme à ses intérêts, il y a plus qu’un pas et le FMI ne se risque pas à le franchir.

Essayons tout de même d’imaginer le gain maximum que notre pays retirerait d’un réajustement global des parités.

Le FMI juge que la balance courante de la France devrait être positive (+1,2 % du PIB) et que le déficit actuel équivaut à une carence de compétitivité prix de l’ordre de 11% vis-à-vis du reste du monde entier.  Théoriquement, le manque à gagner commercial s’élèverait à  60 milliards d’euros, soit 2,8% du PIB français, mais cela ne signifie pas qu’une dévaluation de 11%  suffirait à rétablir d’autant nos comptes extérieurs et notre PIB car il faut tenir compte des inconvénients macroéconomiques d’une dévaluation (hausse du coûts des importations, perte de pouvoir d’achat etc….).

Les conclusions d’une étude récente de l’OFCE ** amènent à penser que si la France souhaitait récupérer les 2,8% de PIB évoqués par le FMI elle devrait procéder à une dépréciation monétaire de 20% vis-à-vis de tous ses partenaires commerciaux (y compris ceux de la zone Euro).

Les retombées macroéconomiques d’une dépréciation de 20% sont les suivantes:

  • L’augmentation de l’emploi serait significative mais non durable: +110.000 postes la première année, + 420.000 postes, au total, dans les 3 premières années. Au delà de 3 ans, l’effet positif s’estomperait, les 2/3 des emplois disparaissant dans les 5 années ultérieures. Bien évidemment, dans l’hypothèse où la France se contenterait de déprécier sa monnaie de 10% (afin d’effacer la surévaluation mise à jour par le FMI), l’impact positif sur l’emploi serait divisé par deux.
  • Dans le même temps, on assisterait à un net regain d’inflation: +3,4% la première année, +7,6% sur trois ans.  Le rebond s’amplifierait avec le temps (16% au bout de 8 ans).

Autre mauvaise nouvelle pour les plus germanophobes des partisans de l’abolition de l’Euro: le FMI juge qu’ un réajustement monétaire n’éliminerait pas l’excédent commercial allemand (la moitié subsisterait).

De plus,  l’excédent français attendu serait assez modeste (+1,2% du PIB).

Enfin, aussi bien le travail du FMI que celui de l’OFCE reposent sur l’hypothèse que les monnaies s’ajustent paisiblement, c’est-à-dire sans tourmente financière (fuite des capitaux, hausse des taux d’intérêts…) et sans qu’aucun de nos partenaires ne riposte pour rétablir sa compétitivité. Tout ceci est loin d’être certain…

On le constate, le pari économique que représente la sortie de l’Euro apparaît fort  risqué puisqu’il ne règlerait pas les problèmes de l’économie française et ajouterait probablement de l’incertitude à notre environnement économique.

DG

Références

* 2017 External sector report , FMI. 27/07/2017

** Baisse de l’Euro et désinflation compétitive. Quel pays en profitera le plus? Bruno Ducoudré, Eric Heyer. Revue de l’OFCE. Analyses et prévisions 136 (2014)

Non, la dépense publique n’occupe pas une place excessive dans le PIB français

 

Chaque année, l’inénarrable association des Contribuables Associés agrémente l’actualité d’une ou deux statistiques anti-dépenses publiques dont elle a secret.

La dernière en date est très emblématique. En l’espèce, les Contribuables associés ont proclamé le 24 juillet « jour de libération du contribuable », sous prétexte que, du 01 janvier au 23 juillet, les Français travailleraient pour la « sphère publique », c’est-à-dire pour payer les prélèvements obligatoires qu’ils doivent aux administrations publiques.

Puisque cela fait 24 heures que les Contribuables associés se sentent plus libres, profitons nous aussi de ce moment pour nous libérer de la propagande des Contribuables associés en ouvrant le grand livre de la comptabilité nationale à la page Comptes de la Nation 2016. 

Les Contribuables associés fondent leur savant calcul sur un rapprochement entre le produit intérieur brut de notre pays (richesses nouvelles produites sur un an) et la somme des dépenses qu’effectuent l’Etat central, les collectivités locales et les administrations de sécurité sociale.

L’erreur des Contribuables associés provient de ce qu’ils assimilent tout décaissement public (un nouveau lycée, le salaire d’un prof de mathématiques, une pension de retraite ou une allocation chômage) à une opération qui ajoute quelque chose au Produit intérieur brut (PIB), ce qui leur permet de se rengorger quand ils découvrent que la somme des paiements publics représente » 57% du PIB.

Il s’agit là d’une grave erreur car  une pension retraite redistribue de la richesse entre les ménages mais n’en crée point de nouvelle, contrairement à  la construction d’un lycée ou au salaire du prof de mathématiques, qui entrent dans le PIB respectivement comme investissement et production de service collectif.

Puisque les Contribuables associés nous y incitent, examinons le poids de la sphère publique dans le PIB français et vérifions que la proportion de 57% est une fantaisie médiatique.

contribuables associés 2017

Voici les données de l’INSEE pour l’année 2016:

  • PIB = 2 228,9  milliards 

 

  • PIB de la sphère publique = 602,8 milliards

Soit

Services collectifs individualisables (école, aides au logements, hôpitaux publics…): 343, 6 milliards

+Services collectifs non individualisables (« consommation collective des administrations publiques ») : 183,1 milliards  

+Investissement public (ou « formation brute de capital fixe des administrations publiques ») : 76,1 milliards

L’Etat pèse donc 27% du PIB.

Est-ce excessif?  Absolument pas.

  • Chaque fois que les résidents réalisent 1 euro de PIB, ils versent 27  centimes à ceux qui sont engagés dans la production non marchande. Dès lors, si tous « les Français » du secteur privé  adhéraient aux Contribuables associés, ils ne seraient pas « libérés » le 24 juillet mais dès la mi avril, et encore, à condition de négliger le travail de tous ceux qui produisent, entretiennent ou transportent les fournitures de l’Etat et vis-à-vis desquels la dépense publique constitue un chiffre d’affaires.

 

  • Avec un poids de 602 milliards d’euros, les administrations publiques entretiennent une activité économique qui excède l’investissement privé (FBCF des entreprises et des ménages + variation de stocks) d’environ 190 milliards. Comme ce supplément correspond aux services publics régaliens (qui ne sont pas susceptibles de disparaître à terme), on peut dire que le reste des dépenses publiques permet de protéger le pays contre les conséquences d’une chute brutale de la confiance sur l’investissement des entreprises et des ménages.

 

  • La redistribution des revenus entre ménages, via la protection sociale et la fiscalité, n’est pas payée par « Les Français » puisqu’il s’agit de prélèvements qu’ils se reversent à eux mêmes. Bien sur, les critères d’attribution des prestations sociales  restent très certainement dans la gorge des Contribuables associés, mais il serait moins hypocrite de leur part d’en venir au fait et  d’exposer ce que les malades « coûtent » aux bien portants ou les chômeurs aux actifs occupés,  puis d’apporter la démonstration que la privatisation des assurances sociales serait plus efficace que la préservation de l’Etat social.

 

DG

Le graphique bidon de Marine Le Pen sur l’Euro

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Le charlatanisme frontiste a ceci d’amusant que plus il se donne des airs scientifiques, plus la propagande se voit…

Lors du « Grand Débat » qui a opposé cinq candidats à l’élection présidentielle, Marine Le Pen a  brandi un graphique amusant, censé démontrer que l’Euro a « saccagé » l’industrie française, au bénéfice de l’Allemagne.

Le graphique amusant retrace l’évolution de la production industrielle depuis 1974. Il est exprimé en base 100 2001, ce qui signifie qu’à cette date de référence, la production industrielle des quatre pays mentionnés (Allemagne, France, Espagne, Italie) a pour  valeur 100.

A la lecture du graphique amusant on ne peut que croire Marine Le Pen. Oui, vraiment, il saute aux yeux qu’entre le 31 décembre 2000 et le 1er janvier 2001 il s’est passé un truc qui a permis à l’Allemagne d’écraser l’industrie des autres pays, et ce truc, on nous le donne à voir en gros sur le graphique amusant, c’est l’Euro.

Or, le graphique amusant est  grossièrement trompeur, et c’est dans cet objectif qu’il a été réalisé.

Le charlatanisme de ce graphique repose sur trois trucages:

  • Premier trucage: on démarre les compteurs en 2001 alors que, vis-à-vis de l’Allemagne, la France ne dévalue plus depuis 1987 et que la période 2001-2016 est marquée par une crise d’ampleur mondiale et des erreurs de politique macroéconomique  en Europe à partir de 2011. De plus, on fait comme si le ralentissement économique général observable en 2001 était du seulement à l’Euro, alors que, dans la foulée de l’explosion de la bulle internet, c’est tout le monde industrialisé qui attrape un coup de froid.
  • Deuxième trucage : on passe sous silence l’inflexion du début des années 90, sans laquelle on ne comprend rien ni à la situation française (la production industrielle fait du quasi surplace depuis cette époque), ni à la situation de l’Allemagne, qui a du affronter les conséquences de la réunification.

1991

  • Troisième trucage, on restreint le panel à quatre pays de la zone Euro, sans prendre soin de l’étendre à des pays hors zone Euro.

Et maintenant, amusons nous à reconstituer des graphiques dignes de ce nom.

Voici le profil de la production manufacturière française et allemande depuis 1956 en prenant pour année de référence l’année 2009, de manière à repérer le comportement des deux économies depuis la crise.

19562015industrie

On observe que du traité de Rome à 2007, l’industrie française multiplie sa production par 4, soit au même rythme que l’industrie allemande.

C’est en 2008 que l’Allemagne connait un pic statistique qui la différencie de la France et prolonge une accélération qui débute en 2003.

Après 2009, la France peine à redémarrer, ce qui pose le problème du plan de relance français et de la coordination des politiques économiques à l’intérieur de la zone euro.

Grâce aux données de la Federal Reserve Bank of Saint Louis,  intégrons quatre pays que le FN ne cesse de citer en exemple parce qu’ils n’appartiennent pas à l’Eurozone: la Suède, le Japon, le Royaume-Uni et la Norvège.

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Deux constats s’imposent :

  • Avant la crise (2001-2008): le rythme de croissance de la production industrielle Allemande est  remarquable, mais il n’est pas très éloigné de celui du Japon et de la Suède, qui pourtant ne disposent pas de l’Euro. Quant à la production industrielle française, elle évolue comme au Japon ou en Angleterre.
  • Après la crise: bien que disposant de leur monnaie nationale, l’Angleterre ne réussit pas mieux que la France, quant à la Norvège, elle se porte aussi mal que l’Espagne. Au Japon et en Suède, la production industrielle végète. Certes, l’Allemagne se remet mieux que les autres, mais elle peine à retrouver sa production initiale: il n’y a pas de franche reprise.

Les nationalistes du Front National peuvent s’amuser autant qu’ils le souhaitent à faire du Traité de Rome, du Marché Unique ou de l’introduction de l’euro des dates fatidiques de l’Histoire économique française, mais le graphique de Marine Le Pen ne démontre pas que les heures fastes de l’industrie allemande résultent des malheurs de l’industrie française.