L’Euro est-il la cause nécessaire et suffisante des déséquilibres commerciaux intra-européens?

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Il existe un lien évident entre la crise de l’Euro est les déséquilibres extérieurs qui se sont creusés entre les membres de l’union monétaire.

Pour la plupart des observateurs cette situation ne tombe pas du ciel mais résulte des contradictions internes de la monnaie unique.

Sur ce sujet, deux écoles de pensée s’expriment:

-Pour les uns, les pays européens ensoleillés ont profité de la monnaie unique et des bas taux d’intérêt auxquels elle donnait accès pour dépenser à tout va, tandis que l’Europe polaire produisaient vaillamment de vrais produits avec du vrai travail.

-Pour les autres, c’est l’Europe polaire qui a profité du désarmement douanier et monétaire des pays du Sud pour y déverser ses produits, tout en lui reprochant son manque de productivité et d’appétence pour le labeur bien fait.

Avec ces deux bouts d’idées, vous pouvez faire des kilomètres de littérature un peu ennuyeuse mais facile à comprendre par tous ceux qui espèrent que la crise grecque sera réglée à leur retour de plage.

J’ai  cherché assez longtemps des données qui permettraient d’envisager le problème différemment.

Les voici, tirées d’une étude mainstream, mais bon.

Nous y découvrons l’évolution des déficits commerciaux intra-européens selon que les pays appartiennent ou non à la zone Euro.

On observe que les déséquilibres commerciaux internes à la zone Euro (courbe bleue) ont retrouvé depuis quelques années une intensité aussi élevée que dans la décennie d’après-guerre, avec un pic qui correspond au lancement de la monnaie unique..

Or, une analyse plus soutenue montre deux faits intéressants:

-La hausse des déséquilibres commerciaux internes à l’Euro zone a démarré dans les années quatre-vingt, soit quinze ans après que les pays extérieurs à l’Euro aient pris le même chemin (courbe rouge)

-Depuis la fin des années 90, les déséquilibres commerciaux se creusent dans tout le continent européen et les pays extérieurs à l’Euro entretiennent des déséquilibres réciproques similaires à ceux de l’Union monétaire.

L’Euro est-il une condition nécessaire au creusement des déficits commerciaux?  un simple facilitateur?, ou bien avons nous sous les yeux le résultat d’un mouvement plus vaste, qui dépasse le cadre de l’Union monétaire, peut-être lié à la globalisation commerciale et financière?

De retour de plage, je n’ai pas la réponse.

John Milios, le marxiste pro européen de Syriza

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John Milios enseigne la politique économique et l’histoire de la pensée économique à l’Université nationale technique d’Athènes. Membre du comité central de Syriza, il fut le principal conseiller économique d’Alexis Tsipras jusqu’à ce que, au mois de mars dernier, un désaccord de fond le conduise à quitter ce poste. John Milios est marxiste, du moins c’est ainsi qu’il se présente. Pour des esprits français, habitués à badiner avec la chose politique, « l’idéologisme » des économistes de Syriza a quelque chose de heurtant. Mais il ne faut pas perdre de vue que la génération des dirigeants de Syriza  s’est éveillée à la politique sous la dictature des Colonels, tandis que nous votions sagement Pompidou et Giscard.

Dans un entretien récent, John Milios explique les raisons de sa rupture avec la ligne d’Alexis Tsipras. Amer, l’économiste juge que référendum grec au sujet de l’austérité fut une erreur doublée d’un lâche calcul. En effet, il a le sentiment que Tsipras cherchait à légitimer son revirement austéritaire sur la base d’une victoire étriquée du NON  annoncée par les sondages. Or, contre toute attente, le NON l’emporta brillamment, ce qui rendit le revirement de Syriza d’autant plus dévastateur pour le moral des forces de gauche.  Milios enrage que le Gouvernement grec n’ait pas voté immédiatement des lois anti-corruption et de justice fiscale, puis engagé un bras de fer déterminé avec la Troïka. Il déplore également l’absence de volonté politique pour promouvoir de nouveaux rapports sociaux de production (coopératives, monnaies parallèles).

On l’aura compris, Milios juge sévèrement son Gouvernement. Toutefois, il se tient à distance des partisans du Grexit et conserve une ligne internationaliste, fidèle en cela aux enseignements les plus élémentaires du marxisme.

Pour qui souhaite s’intéresser aux thèses de John Milios, je recommanderais deux papiers (en anglais):

-Un article écrit avec Dimitris P. Sotiropoulos : « Crisis of Greece or crisis of the euro ? A view from the european periphery, Journal of Balkan and Near Eastern Sudi (September 2010).

-Un article cosigné avec Ch Laskos et Euclides Tsakalotos, « Communist dilemmas on the Greek Euro Crisis: to Exit or not to Exit?

Ces deux papiers ont le mérite de développer une approche de la crise du capitalisme européen alternative à la  Doxa libérale et à sa pseudo critique souverainiste.

En général, les souverainistes reprennent à leur compte la fable monétariste qui nous raconte que les pays ensoleillés de l’Europe sont en déficit parce qu’ils manquent de compétitivité  (taux de change réel surévalué). Ces génies assortissent leur propos d’un schéma Centre-Périphérie de facture assez grossière, d’après lequel la méchante Allemagne exploiterait la Grèce, l’Espagne, l’Italie ou le Portugal, qui ne pourraient se développer qu’en quittant la zone Euro. On retrouve là l’abrutissant mode de pensée nationaliste qui consiste à projeter le schéma de la lutte des classes dans l’arène des relations inter-étatiques, tout en la niant à l’intérieur de chaque pays.

Il n’est pas difficile à John Milios d’écarter d’un revers de main cette sous littérature économico-politique.

Il lui suffit tout d’abord de rappeler que le système de l’Euro est contradictoire. Avant d’entrer en crise, il produisait  une croissance bien plus satisfaisante dans le sud de l’Europe que dans son centre: le PIB grec a augmenté de +124% en Grèce entre 1995 et 2008 contre 17,8% en Allemagne. L’explication du dynamisme au Sud est simple : intégrer ces pays à forte inflation et à forte perspectives de croissance dans un cadre monétaire unique a créé un appel d’air pour les capitaux du centre de l’Europe, ce qui a permis le développement rapide du crédit à l’investissement et à la consommation. Pour le dire clairement, les pays européens dominants intègrent dans l’Euro les pays moins avancés lorsque cela les arrange, puis les en expulsent lorsque les bulles spéculatives éclatent.

Ensuite, Milios nous invite à inverser la causalité traditionnelle : ce n’est pas l’inflation et les hausses de salaires qui ont amoindri la compétitivité de la Grèce ou de l’Espagne, mais le surplus de la balance des capitaux financiers qui a provoqué la hausse de la demande interne, puis celle des importations, des salaires et de l’inflation.

Enfin, l’auteur s’inspire du concept de « chaîne impérialiste globale » (Lénine) pour contester les fantasmagories nationalistes qui voient dans la lutte des Nations le moteur de l’Histoire et appellent les salariés de chaque pays à se soumettre aux intérêts de leur bourgeoisie respective.

En réalité, ce qui unit les bourgeoisies grecques, allemandes et italiennes est plus fort que ce qui les sépare. Leur intérêt collectif est de renoncer au protectionnisme et aux monnaies nationales non seulement pour éliminer les entreprises les moins rentables mais pour imposer également une discipline aux salariés de chaque pays, ces derniers recevant en compensation de l’austérité salariale un accès plus aisé au crédit. L’Euro n’est ni un projet allemand, ni le produit d’une petite caste maléfique et irrationnelle. C’est tout simplement la meilleure option pour les capitalistes européens.

Dans ce contexte, Milios estime que les salariés grecs doivent mener une lutte sur deux fronts :

-combattre les intérêts de leur propre bourgeoisie en instituant une véritable réforme fiscale et en promouvant de nouvelles méthodes de production (autogestion, coopératives)

-chercher des alliances en Europe auprès des salariés des pays du Centre

La sortie de l’Euro peut être une option de dernière instance, mais elle ne saurait être ni un préalable ni une solution magique. Milios redoute que le rejet par principe de l’Euro, accompagné de slogans simplistes assimilant l’Allemagne de Merkel à l’occupation nazie, ne fasse le jeu des nationalistes, dont les intérêts sont étrangers à ceux du salariat. Dans sa perspective authentiquement socialiste, Milios appelle à rejeter l’austérité et à engager immédiatement un processus de transformation sociale.

Lapavitsas, le radical du Grexit

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Il est des gens qui trépignent de briser l’Euro car ils conçoivent les relations internationales comme un jeu à somme nulle où le dindon de la farce est celui qui ne dévalue pas le premier. D’autres caressent l’espoir du « bon Euro »,  l’Euro d’un continent social et durable, l’Euro de l’emploi, de la justice et du bio. Enfin, il y a les croyants de l’austérité, ceux qui dépulpent le présent pour gagner la terre promise où coulent le miel concurrentiel et le lait de la compétitivité.

Peu d’individus ont l’audace de penser hors de ces trois modalités de la Doxa.

L’économiste grec Costas Lapavitsas, universitaire londonien d’obédience keynésiano-marxiste, est de ceux-là.

Connu dans les milieux intellectuels d’extrême gauche pour ses travaux consacrés à la monnaie et à la finance, Costas Lapavitsas n’a jamais caché son opposition radicale à l’Euro, qu’il décline avec talent dans de nombreux articles de presse, en particulier ceux que publie régulièrement le journal progressiste The Guardian.

Avec ses faux airs de De Niro, ce tonique parlementaire a lancé le 17 juillet dernier un appel vibrant pour que le Gouvernement grec respecte ses engagements électoraux et réplique au diktat « néocolonial » de l’Eurogroupe  par la répudiation de la dette grecque, la hausse des salaires, la nationalisation des banques et la sortie de la zone Euro.

Voici un abrégé de ses thèses principales, suivi de quelques liens pour aller plus loin.

  1. L’Euro est le maillon faible du capitalisme financiarisé

L’Europe monétaire et financière s’inscrit dans le contexte mondial et historique du capitalisme parvenu à son 4ième âge, celui de la financiarisation, après l’âge concurrentiel (milieu XIXième), l’âge impérialiste (fin XIXième-1945) et l’âge « keynésien ».

Le règne de la finance s’est imposé à partir des années 1970, dans un contexte de croissance lente, de désordres monétaires et d’internationalisation de la production.

En écho (critique) aux écrits de Rudolf Hilferding (1910), de Lénine (1916), ou ceux de Toni Négri sur l’Empire (2002),  Lapavitsas tire le portrait du Moloch capitaliste en quelques faits stylisés:

Explosion des profits financiers. Les profits des institutions bancaires et financières ne constituent pas un prélèvement parasitaire sur les profits industriels car ils trouvent leur origine dans les retombées asymétriques du progrès technique (baisse plus rapide des coûts de transaction financiers que des coûts de production de biens et services), la stratégie des grandes entreprises à la recherche de placements lucratifs pour leurs capitaux excédentaires, le recentrage des banques sur les ménages, ce qui permet « l’exploitation directe » de ces derniers via les crédits à la consommation ou aux études, et offre aux banques l’occasion de jouer le rôle de médiateurs dans l’achat d’actifs mobiliers destinés à financer la retraite de leurs clients.

Inversion des flux financiers mondiaux : l’expansion et l’instabilité des flux de capitaux a obligé les pays émergents à accumuler d’importantes réserves de change (épargne de précaution) réinvesties dans les pays les plus riches, notamment les Etats-Unis. Vladimir, Léon et Rosa n’en auraient pas cru leurs yeux : désormais, ce sont les pays pauvres qui financent les pays riches.

Institutionnalisation des politiques économiques « pro-capital », notamment par le biais de  banques centrales indépendantes qui s’abritent derrière la confiance que le public place en elles pour mener des politiques favorables aux grands milieux d’affaires.

Idéologie néolibérale, qui justifie l’utilisation de l’Etat pour protéger et étendre les marchés, par exemple en privatisant des services collectifs.

Et l’Euro dans tout ça ?

Tout d’abord, l’Euro n’est pas une chose mais un rapport social, et en l’occurrence, nous explique Lapavitsas, un outil au service des classes et des Etats dominants en Europe.

Pour l’auteur, l’Euro est une entreprise assez grandiose, un projet de monnaie mondiale qui a été voulu par les grandes banques et multinationales européennes afin de les aider dans la compétition internationale.

Comme toutes les monnaies, l’Euro condense les rapports sociaux et dans le cas présent, sa gouvernance témoigne d’un biais considérable en faveur des classes aisées. Toute la machinerie institutionnelle qui soutient l’Euro va dans le même sens : indépendance de la banque centrale, priorité à la lutte contre l’inflation sur le chômage, promotion de la concurrence libre et non faussée, Pacte de Stabilité et de croissance.

Pourquoi un tel système institutionnel ? La réponse est simple : à la différence du dollar, qui émane d’une Nation puissante, l’Euro a été créée par une coalition d’Etats petits et moyens. De ce fait, la monnaie unique a besoin de s’appuyer sur un système institutionnel fédéral non soumis au contrôle populaire, dont le pouvoir de contrainte est d’autant plus fort qu’il faut pallier la fragmentation politique de l’Eurozone.

Or, l’Euro est un désastre à la hauteur des espoirs qui l’ont fondé. Véritable maillon faible du capitalisme mondial, la zone euro affiche des taux de croissance du PIB et de la productivité du travail médiocres et semble affectée bien plus fortement par les conséquences de la crise des subprimes que les Etats-Unis eux-mêmes.

La raison profonde de la crise structurelle de l’euro réside dans la politique mercantiliste de l’Allemagne qui use de l’Euro comme d’un instrument pour dominer l’industrie européenne et notamment empêcher la France de dévaluer pour contrer sa politique salariale et fiscale agressive. Alors que les accords de Bretton Woods avaient conduit à la diffusion mondiale de l’inflation américaine, l’Euro provoque la généralisation de la déflation salariale et permet à l’Allemagne d’exporter son chômage.

  1. La Grèce est le maillon faible de l’Euro

Pour Lapavitsas, il ne fait aucun doute que la Grèce n’aurait jamais dû entrer dans l’UEM.

L’auteur a développé son argumentaire économique dans une étude publiée avec Heiner Flassbeck par l’Institut Rosa Luxemburg en 2013.

Résumons : l’Euro ne peut que détruire l’économie grecque car celle-ci est le reflet inversé de l’économie allemande, pour l’intérêt de laquelle l’Euro a été bâti.

D’une part, l’Euro amplifie la divergence structurelle gréco-allemande en termes de coûts : tandis que les coûts salariaux allemands stagnaient voire diminuaient, ils sur-augmentaient côté hellène en raison de l’afflux de capitaux provoqués par l’accession de ce pays à la monnaie unique et cela sans possibilité de réajustement des coûts relatifs au moyen d’une dévaluation.

D’autre part, lorsque l’ajustement des dépenses internes et des coûts s’est effectué, leurs effets ont été d’autant plus dramatiques que les faiblesses structurelles de la Grèce (bas taux d’exportation +large déficit extérieur) ne laissaient aucune voie de secours à ce pays : les politiques de rigueur aberrantes imposées l’UE ont piégé la Grèce dans la récession (« le permafrost », dit l’auteur) puisque nul débouché extérieur n’est venu compenser l’affaissement des débouchés internes, comme ce fut par exemple le cas en Irlande.

Pour l’auteur, l’incompatibilité entre ces deux économies se double d’une atteinte au « sentiment européen » puisque les salariés allemands, déjà essorés par leurs bas salaires, n’ont aucune envie d’aider au rétablissement des comptes de l’Etat grec, et il est de la plus haute importance pour l’Allemagne de rétablir le fonctionnement « normal » de l’UEM, soit en évacuant de force la Grèce, soit en la modelant à son image.

  1. L’européanisme est le maillon faible de la Gauche

Comment expliquer que des partis, des Gouvernements et tant d’électeurs de Gauche soutiennent l’Euro contre vents et marées?

Pourquoi Syriza n’a-t-il pas travaillé sur un « plan B » de sortie de l’UEM, ne serait-ce que pour mieux négocier avec les créanciers de la Grèce ?

Pour Lapavitsas, la réponse est idéologique : la Gauche est victime d’une maladie qui empire de jour en jour : l’européanisme, c’est-à-dire l’idéologie de l’Europe.

Il s’agit ni plus ni moins que d’un poison qui paralyse la Gauche en lui faisant croire qu’elle a intérêt à sauver l’union monétaire et qu’elle peut transformer le plomb en or (le mythe de l’autre Europe). L’européanisme rend la Gauche sourde aux revendications immédiates de l’électorat populaire et aliène les pays de la périphérie de l’Europe (dont la Grèce) à une « grande fiction » née dans les pays dominants et qui ne que leurs intérêts.

L’européanisme est une maladie tenace, car il s’agit de l’idéal de substitution auquel la Gauche s’accroche depuis qu’elle a tourné le dos au socialisme.

L’européanisme repose sur un internationalisme naïf, l’illusion que l’Euro et l’UE sont les prémisses d’une entité transcendant les différences politiques, sociales et culturelles, non seulement souhaitable pour tous mais aussi possible à mettre en œuvre. L’auteur rejette le mythe du « peuple européen » comme une fiction appauvrissante,  négatrice de la grande diversité culturelle européenne. Il y voit une chimère suffisamment inquiétante pour que prospèrent les partis d’extrême droite.

Que faire ?

Pour l’auteur, il est urgent de déconstruire l’Euro et de lui substituer un mécanisme de changes fixes et ajustables accompagné de contrôles des capitaux.

A brève échéance, il ne cache pas que le Grexit imposera une nouvelle récession à son pays, mais l’économie devrait rebondir au bout de trois à six mois et renouer avec un rythme rapide de croissance. Pour minimiser les coûts du Grexit, il préconise la nationalisation du secteur bancaire et une dévaluation modérée.

Lapavitsas insiste sur l’urgence d’une action pour sauver l’économie grecque et l’esprit de solidarité européen. Il exhorte la Gauche à regarder la vérité en face et à admettre qu’aucune politique alternative au néolibéralisme, y compris le keynésianisme modéré de Syriza ou de Podemos n’est compatible avec l’Euro.

A la différence de Karl Marx, qui rejetait le rêve hugolien des Etats-Unis d’Europe comme une diversion qui détournait les révolutionnaires de la prise du pouvoir dans chaque Etat nation, Lapavitsas flétrit l’Européanisme en tant qu’il ruine l’idée même de changement social et condamne tous les salariés européens, allemands ou non, à la stagnation.

To break austerity, Greece must break from Euro. The Guardian, 2 mars 2015.

A left strategy for europe reply to Michel Husson, International Viewpoint, 13 april 2011

Finance and globalisation. Toward a political economy approach.

Financial systems and capital markets. An alternative view. 1997

The systemic crisis of the Euro. Rosa Luxemburg Stiftung. 2013

 

L’économie selon Syriza

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La Grèce est devenue le fort Alamo du keynésianisme contre les assauts du libéralisme made in zone Euro.

Dans cet affrontement, sont engagés plusieurs économistes membres ou compagnons de route de Syriza.

En dépit de son blouson et de son casque de moto, Yanis Varoufakis ne doit pas faire oublier les intéressantes contributions de Costas Lapavitsas, Georges Stathakis ou John Milios.

A l’occasion de quelques posts estivaux, on présentera les idées de ces économistes à propos du fonctionnement de l’Union monétaire, du capitalisme financier et des remèdes à la crise grecque.

A (très) bientôt.

La dette publique est une affaire qui roule

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Inexact par ce qu’il dit, faux par ce qu’il ne dit pas et fautif par ce qu’il sous entend, le graphique ci-dessus court les rues du net, charriant toutes les démagogies de l’anti-dette publique, celles des rentiers alarmés, des antikeynésiens rabougris et de tous les extrêmes réunis.

L’inexactitude réside dans ce qu’on veut nous faire croire qu’il aurait existé un âge d’or de la dette publique, un temps de lait et de miel où l’Etat portait sur ses épaules une dette exempte de charges d’intérêt. Pour trier le bon grain de l’ivraie, on a oté du stock d’endettement constaté en fin de période (2012) tous les intérêts qui ont été versés à partir d’une date choisie dans le passé (ici, 1978). Mais pouquoi retenir 1978 et pas 1975, date à laquelle le déficit public atteignait le seuil des 3% du PIB? Pourquoi pas 1936 ou 1871? On nous dit que les données sur les charges d’intérêt manquent, mais c’est pas exact, il est possible de remonter jusqu’en 1950 ( (A.Gubian, 1991). Mais peu importe, puisque le stock de dette de l’année 1978 est également un résultat de la sédimentation d’intéréts hérités de l’histoire. En soi, ce genre de graphique est plutôt absurde, puisqu’il n’a ni début ni fin. Tout au plus indique-t-il la valeur de la dette publique de 2012 à une date du passé.

Pour faire sensation, on nous suggère que l’Etat serait presque quitte de sa dette envers les marchés financiers parce que les intérêts versés accumulés représentent les 2/3 de la dette actuelle. Or, ce qu’on oublie de dire, c’est que l’Etat a remboursé tous ces intérêts à crédit. En effet, le graphique est faux dans ce qu’il ne dit pas. Deux éléments manquent à l’appel. First of all, on fait comme si, de 1978 à 2012, le chanteur de Ti Amo (tube de l’époque) avait vieilli de concert avec l’Etat. Or ce dernier a toujours le même âge puisque son horizon temporel illimité lui permet d’emprunter sans jamais avoir à rembourser sa dette. Sans jeu de mot, on dira que la dette est une affaire qui roule puisque, par période de sept ans, l’Etat rembourse sa dette en rempruntant. Dans sa demi-bétise, le graphique nous montre le résultat de ce processus: en effet, de 1978 à 2012, l’Etat a été en mesure de conserver un niveau de « dette hors cumul d’intérêts » assez stable. Pour y parvenir, l’Etat a usé de son éternelle jeunesse, qui l’a autorisé a réemprunter plusieurs fois sa dette en 34 ans. Or il faut avoir à l’esprit ces multiples réemprunts pour aprécier le poids paradoxal des intéréts, d’un côté pour les relativiser et d’un autre côté pour en mesurer le caractère endémique. En effet, puisque l’Etat a le privilège de pouvoir s’endetter afin de rembourser ses échéances (intérêts compris), il est logique que les intérets s’accumulent avec le temps. Le second oubli réside dans l’absence de prise en compte de la dynamique macroéconomique de la dette. Si le lecteur en a le temps, il lira dans cette étude que près de la moitié de l’augmentation des charges d’intérêt depuis 1978 provient d’un « effet boule de neige »: la dette a augmenté plus vite que le PIB lorsque le taux d’intérêt était supérieur au taux de croissance. Hormis cet effet, que l’on a pris soin d’oter du graphique pour faire sensation, la dette serait restée, entre 1990 et 2006, dans une proportion assez stable du PIB.

Enfin, le graphique est fautif par ce qu’il sous entend. En effet, la propagande anti dette publique, menée par quelques paléo libéraux nostalgiques de l’étalon or et par quelques paléo marxistes, plus ennemis de  » l’Argent qui dort  » que du capitalisme, se nourrit de ce genre de graphe. A sa lecture, les esprits embrumés se diront que l’Etat ne doit pas rembourser une dette dont il aurait déjà déboursé l’équivalent via les intérets qu’il paie depuis des décennies. Les plus inquiets redoutent que les créanciers de l’Etat viennent puiser dans leur bas de laine afin d’y trouver de quoi rembourser sa dette. Or cela n’arrivera pas, puisque, répétons le en coeur, l’Etat ne rembourse jamais sa dette. Quant aux autres, ils s’affligent de ce que l’Etat est dans la main de la finance. Dans tous les cas,on hystérise la nature de relation Etat-finance. Pour les uns, l’épargnant serait placé sous la coupe de l’Etat banqueroutier, tandis que pour les autres, l’Etat serait dans la main des financiers. Fort heureusement, tous ces penseurs font fausse route. Les plus droitiers ne voient guère que la dette publique est une affaire qui roule aussi pour les ménages vieillissant, ainsi que les investisseurs privés, auxquels elle fournit une occasion de placement à moindre risque. Quant à ceux qui se prétendent de gauche, ils ne voient pas que l’Etat entretient un rapport de dépendance relative vis-à-vis de la finance qui s’illustre d’un côté par la croissance des actifs publics, parallèle à la montée des emprunts financiers, et d’un autre côté, par la faculté qu’a l’Etat d’entrainer la finance dans une sorte de jeu à la Ponzi dont il est permis de goûter le potentiel révolutionnaire.