Les affabulation souverainistes sur le coût d’un fédéralisme budgétaire européen

 

ouzoDepuis quelques mois, les milieux de l’europhobie bruissent d’une étrange rumeur d’après laquelle l’Allemagne n’aurait aucun intérêt à approfondir l’union monétaire par crainte d’avoir à financer des transferts fédéraux ruineux au profit de l’Europe du Sud.

Un chiffre ébouriffant circule: 232 milliards d’Euros (9% du PIB allemand). Voilà ce que  l’Allemagne devrait verser chaque année pendant 10 ans pour que la Grèce, le Portugal, l’Espagne et l’Italie mettent à niveau leur compétitivité.

Munis de cette statistique apocalyptique, les croyants du Franc ressuscité  essaient de convaincre l’opinion publique que  l’Allemagne préfèrera toujours le statu quo.

Un rapide examen montre que ces chiffres aberrants proviennent de Jacques Sapir, l’économiste et expert en armement russe, compagnon de route du souverainisme.

La fausseté de l’argumentation sapirienne se décline en deux temps:

-Fallace théorique: la théorie économique conditionne le fonctionnement harmonieux d’une union monétaire à l’existence de mécanismes de transferts fédéraux qui visent non pas à niveler les structures économiques mais à aplanir les différentiels de conjonctures. A ce sujet, une étude du Trésor (« Un budget pour la zone Euro« ), parue en octobre 2013, montre qu’un budget de l’ordre de 200 milliards d’Euros (2% du PIB de la zone Euro) serait suffisant pour enclencher une participation de tous les pays à la stabilisation des dettes publiques.  La méthode ne consisterait pas à assommer le contribuable mais à centraliser une part de la fiscalité sur les bénéfices et des dépenses chômage existantes pour soulager les finances des Etats exposés à la récession et retirer un peu de grain à moudre à ceux qui passent entre les gouttes. Ce système aurait l’avantage de transférer au plan fédéral une partie des dettes nées de la crise et de soulager les pays les plus exposés à la pression des marchés financiers. Le cas échéant, l’Allemagne pourrait bénéficier de ce mécanisme en cas de croissance insuffisante, comme cela se vit au début des années 2000. Payé par tous les Etats et destiné à tous, ce mécanisme assurantiel pourrait absorber 20% d’un choc de demande. Des options plus ambitieuses sont envisageables, soit en mutualisant plus de ressources et de dépenses, soit en partageant celles qui sont les plus sensibles à la conjoncture. On comprend que Monsieur Sapir préfère passer sous silence ces projets conformes à la théorie économique la plus élémentaire, car si cela aboutissait à ce que l’Europe prenne en charge une partie des aides sociales, la propagande souverainiste sur « l’Euro des riches » s’effondrerait comme un soufflet.

-Entourloupe mathématique. Il y a quelque chose d’amusant dans le tour de passe-passe qui autorise Jacques Sapir à chiffrer le coût net du fédéralisme pour l’Allemagne (et elle seule, ce qui n’est pas très fédéral convenons en) à quelques 2000 milliards d’euros. Dans un premier temps, on calcule les sommes nécessaires pour que les pays du Sud de la zone Euro récupèrent le retard accumulé en matière de recherche et développement au cours des 10 ans qui ont suivi le lancement de l’Euro (1999-2010). Dans un second temps, on double la mise parce qu’on nous dit que ces pays doivent suivre le rythme des autres dans les dix années suivantes. Dans un troisième temps, on rajoute quelques dizaines de milliards en invoquant de nécessaires mises à niveau du capital humain et de la demande intérieure. Au total, Monsieur Sapir nous explique que le fédéralisme budgétaire impliquerait que la Grèce reçoivent annuellement (et pendant 10 ans)  14% de son PIB, essentiellement de la part du contribuable allemand. Pour justifier ce fabliau, il faut que la méthodologie emprunte  elle même au merveilleux: méconnaissance de la notion de zone monétaire optimale (les transferts budgétaires doivent stabiliser la conjoncture et non pas niveler les structures économiques), simplisme causal (budgets de recherche et développement à l’allemande=productivité allemande?, phobie de l’Euro ( pourquoi démarrer les compteurs en 1999, alors que la productivité industrielle grecque a baissé bien avant l’Euro et non depuis?), conception magique de la politique budgétaire (comment imaginer que les  » économies du Sud » deviennent des  » économies du Nord » en deux quinquennats sapiriens?).

Ainsi donc, parce que les besoins de la cause souverainiste exigent  un chiffre-slogan pour faire entrer dans le crâne des gens la perspective d’un effondrement de la monnaie unique, on  tripatouille les données, on met sous le tapis la théorie économique et l’on caresse dans le sens du poil l’électorat conservateur et nationaliste qui redoute moins la crise que d’avoir à  « payer-pour-les-Grecs » , électorat stupide et borné avec l’appui duquel les dirigeants allemands et français ont entraîné, ou laissé entraînér, l’Europe dans la crise.

Les approximations souverainistes sur le coût de l’Euro pour la France

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 En mai 2015, Monsieur Jacques Sapir a publié un article intitulé « Sortir de l’Euro ».  Je reproduis  ci-dessous le début du document en y insérant des commentaires afin que le lecteur puisse se faire une idée sur la façon dont l’économiste devenu militant souverainiste s’arrange avec les faits et les concepts.

« La question de la sortie de l’Euro a une dimension technique. Mais, elle a pris une dimension politique. On sait que de nombreux français [Ils sont très nombreux : 71% des Français rejettent une sortie de l’Euro (cf IFOP mai 2015 Les Français et l’Europe 10 ans après le TCE ] en particulier chez les plus de 50 ans, sont hostiles à cette solution car ils craignent d’en supporter le coût [Caricatural. Les 50-64 ans sont autant favorables à l’Euro que le reste de la population (70%), ce sont les + de 65 ans (81%) qui témoignent d’une aversion particulière  contre le retour à une monnaie nationale]. Les + de 65 ans ne pensent pas qu’à eux mais aussi à leurs enfants et petits-enfants, d’ailleurs 73% des 18-24 ans sont favorables à l’Euro]. L’opinion publique est actuellement convaincue que l’Euro représente bien un obstacle à la croissance et au développement du pays mais elle est hostile à une sortie, en raison de cette inquiétude exploitée par une presse faisant assaut de prédictions catastrophistes [Le complot de la presse ? En réalité les Français sont meilleurs dialecticiens que l’exalté Sapir: ils critiquent les politiques d’austérité mais ne souhaitent pas jeter l’Euro avec l’eau du bain ]. C’est pourquoi cette question doit être abordée publiquement. D’un part, il convient de commencer un travail de pédagogie [On craint le pire…] pour convaincre de la faisabilité d’une telle sortie. D’autre part il faut aussi éviter de se trouver enfermé dans ce que l’on peut appeler « l’option grecque » : un refus de l’austérité et un refus d’une sortie de l’Euro. Ces deux propositions sont en réalité contradictoires [CQFD]. Mais, elles présentent pour tout gouvernement qui accepterait de se situer dans cette alternative le risque de se dédire sur les deux terrains [Dans une tribune de 2011, Monsieur Sapir nous expliquait le contraire].

  1. Le constat.

Il est donc [donc numéro 1] important de pouvoir avoir un débat sur la question de l’Euro en dehors de tout contexte catastrophiste. C’est une nécessité pour la démocratie, mais c’est aussi une nécessité pour que l’option d’une sortie ne soit pas bloquée par avance par de fausses prédictions. Lors de la réunion publique que j’ai eue le 6 mai avec Xavier Ragot [Vidéo ici, où l’on constate que Xavier Ragot (OFCE) domine largement le débat face à un Jacques Sapir flou et anecdotique], un certain nombre de thèmes ont pu être abordés et des convergences sont apparues sur plusieurs de ces thèmes. Ces thèmes portent à la fois sur le bilan [Avec les aspects positifs de l’Euro?] que l’on peut tirer de l’Euro, mais aussi sur les perspectives de sa sortie.

  1. Il convient de rappeler tout d’abord ce que l’Euro a coûté à l’économie française 1].
    1. L’Euro est directement responsable [Euro=outil monétaire ?UE ?BCE ? politiques budgétaires ?] de 30% du chômage actuel, en raison de l’effet de freinage qu’il a exercé sur la demande et sur l’activité de la France, depuis la seconde moitié des années 1990. Le chiffre de 30% a été avancé par Ragot, sur la base des calculs de l’OFCE. [Contre Vérité. Xavier Ragot n’évoque pas le coût de l’Euro mais  l’impact de la modération salariale allemande sur l’emploi français. Selon lui, la concurrence allemande expliquerait 30% du chômage actuel. Mais rien ne dit qu’une sortie de l’Euro permettrait, in fine, de résorber ces pertes et l’avenir nous dira si l’avance de l’Allemagne en termes de compétitivité-coût reste identique. Pour éviter que le lecteur ne se rende compte de la supercherie, Monsieur Sapir ne mentionne pas dans sa bibliographie la référence du travail de Xavier Ragot. La voici: France et Allemagne : une histoire du désajustement européen, avec Mathilde Le Moigne, Document de travail OFCE, 2015-17. Ajoutons que si la baisse des salaires allemands était à classer parmi les méfaits de l’Euro, et cela depuis le milieu des années 90, on ne voit pas pourquoi la hausse des salaires allemands consécutive à la réunification ne serait pas comptabilisée en tant qu’ aspect positif. Enfin si, on voit bien pourquoi]. Il est plus que probable que l’on puisse l’étendre non seulement aux demandeurs d’emplois de la catégorie A mais aussi à ceux des autres catégories [Traduction : si la proportion du chômage « directement » expliquée par l’Euro pouvait atteindre d’emblée 50%, ce serait top].
    2. L’Euro est indirectement responsable, par le biais des politiques d’austérité qui ont été imposées depuis 2011 pour ramener la compétitivité de l’économie française au niveau de l’Allemagne sans procéder à une dépréciation monétaire, d’environ 20% du chômage actuel [2 [La cata continue. L’auteur cite une étude de Natixis qui ne contient aucun chiffrage du coût en emplois de l’Euro]. Ici encore cette estimation a été validée par Xavier Ragot [Cet « ici encore » n’a pas lieu d’être puisque c’est Xavier Ragot  qui chiffre les conséquences des politiques d’austérité sur l’emploi à 20% du chômage français]. Mais, les effets de l’Euro ne s’arrêtent pas là [Ah bon ?]
    3. L’Euro est aussi responsable, dans le long terme, d’une accélération du processus de désindustrialisation de la France, dont le coût (hors les effets de (a) et (b)), en termes de restriction de la demande par baisse relative des salaires due à la place des services dans l’économie, peut-être estimé à 15% du chômage [Quelle est la source de cette estimation?]. On mesure que cette désindustrialisation s’est accélérée dès le début des années 1990, soit à partir du traité de Maastricht et de la nécessité pour la France de se « qualifier » pour l’Euro. Il convient donc [donc numéro 2] de comprendre que les effets négatifs de l’Euro se sont fait sentir avant sa création officielle (1999), par le cadre macroéconomique qu’il a imposé et qu’il légitime [Partial. L’auteur ne mentionne pas que la monnaie unique a aussi permis de réduire les taux d’intérêt français, ce qui a redonné un bol d’oxygène à la croissance à la fin des années 90]. Il n’est pas évidemment le seul responsable de cette désindustrialisation, mais il a incontestablement accéléré le phénomène [Pas très clair tout cela…]. On peut donc [donc numéro 3] lui imputer de 5% à 10% du chômage lié à la baisse de la demande solvable résultant du transfert d’emplois industriels vers des emplois de service [Absence de source pour justifier cette estimation].

C’est donc [ donc numéro 4] au total de 60% à 65% du chômage qui est causé – directement ou indirectement – par l’Euro [Faux. L’étude de Xavier Ragot n’évoque principalement que le coût de la concurrence allemande, à laquelle il est possible de répondre sans sortir de l’Euro. Calculer le coût pour notre pays de la concurrence allemande est une chose, estimer les effets d’une dévaluation pour y porter remède est une autre chose. Or, Monsieur Sapir préfère détourner une étude sérieuse plutôt que de démontrer par lui même et à l’aide d’une modélisation parfaitement transparente qu’un retour au Franc dévalué de 20 ou 30% serait le meilleur moyen pour revenir au plein emploi]. Ceci est confirmé par des études plus anciennes qui insistent sur la dimension dépressive de l’Euro » [3][L’étude mentionnée ne dit pas que le chômage français résulte majoritairement de l’Euro, d’ailleurs elle n’avance aucune donnée à ce propos](…)

[1] Sapir J., Faut-il sortir de l’Euro ?, Le Seuil, Paris, 2012.

[2] Artus P. « France : il faudrait pouvoir faire baisser tout le nominal », Flash-Economie, Natixis, n°206, 13 mars 2014.

[3] Bibow J., « Global Imbalances, Bretton Woods II and Euroland’s Role in All This », in J. Bibow et A. Terzi (dir.), Euroland and the World Economy: Global Player or Global Drag?, New York (N. Y.), Palgrave Macmillan, 2007

Laïcité post-coloniale et souverainisme

colonies francaises 

 

L’économiste Jacques Sapir donne fréquemment son opinion dans les colonnes de son Blog (RussEurope) à propos de la conjoncture politique française.

Tout auréolé de quelques lueurs en philosophie politique, Monsieur Sapir a pris l’habitude de trancher les débats publics du haut de ses conceptions de la Souveraineté et de la Laïcité.

Sans prendre de gants, il s’emploie à tracer une ligne de démarcation infranchissable entre, d’un côté, les dévots du « démontage » de la zone Euro, de la « démondialisation » ou de « l’Ordre démocratique », et de l’autre côté, ceux qu’il nomme péremptoirement les « ennemis ».

Le 25 septembre 2014, à l’occasion de la mort tragique d’Hervé Gourdel, Monsieur Sapir a utilisé sa méthode pour infliger à nos compatriotes musulmans des propos plutôt embarrassants.

Comme tout dogmatique juché sur des principes mal digérés, Monsieur Sapir a pris trois risques : le risque intellectuel de la contradiction, le risque moral de la trahison et le risque politique de l’exclusion.

Contradiction

Très curieusement, Monsieur Sapir désigne l’ensemble de nos compatriotes de confession musulmane de deux façons incompatibles.

D’un côté, il nie qu’une telle communauté existe, à ses yeux comme à ceux de l’Etat, ce qui le pousse à écrire communauté entre guillemets et à entonner un vibrant « il n’y a QUE DES FRANÇAIS ! ».

Mais d ‘un autre côté, il s’adresse à une entité qu’il nomme les musulmans de France (cette fois sans guillemets), reprenant à son compte une terminologie extérieure au principe de laïcité, puisque la République française définit les individus par leur nationalité et non par  leur appartenance religieuse réelle ou supposée.

De façon étrange, Monsieur Sapir demande à tous, et donc également  aux « musulmans de France », de répondre à l’odieux assassinat de Monsieur Gourdel en manifestant  « en tant que Français ». Or, s’il est certain que les musulmans n’ont pas à se repentir de cette mort, ce que Sapir souligne avec justesse, il faut affirmer que nul principe laïque n’oblige un catholique ou musulman à manifester « en tant que Français », en délaissant ses convictions religieuses. De plus, tout un chacun peut prendre position en tant qu’humain, quelle que soit sa nationalité.

Monsieur Sapir fait ici un mésusage de la laïcité car il ne saurait exister de manifestation d’Etat et l’intrusion du public dans la sphère intime de la conscience privée n’est pas une méthode laïque.

Si Monsieur Sapir cherche à convaincre nos compatriotes atteints de xénophobie aigüe d’accepter que des musulmans protestent à leur côté, il peut s’appuyer tout simplement sur la sensibilité de la conscience humaine, dont l’élément religieux est une composante.

La méthode nationaliste de Monsieur Sapir montre ici le bout de son nez.  D’ailleurs, ce va et vient problématique entre une approche essentialiste des musulmans (« musulmans de France ») et une approche assimilationniste (« Tous Français ») a quelque chose de troublant.

Ce malaise fait écho à la définition confuse que l’auteur donne de notre laïcité, puisque Monsieur Sapir prétend que le principe de laïcité est « inscrit dans nos institutions mais plus encore dans notre culture ». J’avoue ma perplexité devant une telle dialectique. Il me semble plus fécond de considérer que la forme française de la laïcité est le résultat d’un compromis politique. Essentialiser le principe de laïcité dans une « culture » (quelle est cette culture ?) risque de justifier toutes les dérives qui visent à repousser sans cesse plus loin la reconnaissance pleine et entière de certaines populations issues de l’immigration. Monsieur Sapir se situe un peu dans cette dérive, lui qui voit des « musulmans de France » les jours pairs, et des « Français » les jours impairs.

Trahison

La laïcité vise à préserver la liberté de conscience. Or, Monsieur Sapir exprime une conception très particulière de la protection des cultes.

D’après lui, c’est aux croyants d’obtenir le respect des autres : « Toute religion, si elle ne veut pas être « stigmatisée » doit se conformer au principe de laïcité ».

Cette phrase, qui pourrait passer pour évidente, est en réalité lourde d’implications. Ces propos exercent une violence symbolique inouïe à l’encontre de nos compatriotes croyants, et en particulier ceux de confession ou de culture musulmane

En effet, on se demande quelle religion « voudrait » être stigmatisée et on s’étonne de l’emploi d’une tournure de phrase dont chacun ressent qu’elle sonne comme un reproche.

D’après Monsieur Sapir, le processus de stigmatisation se situerait à la rencontre de deux volontés, celle du stigmatiseur et celle du stigmatisé qui l’a bien cherché.

Ainsi donc, non content de jeter un voile pudique sur les stigmatisations réelles, Monsieur Sapir valide un « droit à la stigmatisation », affaiblissant par là même la capacité des victimes à se défendre, puisqu’elles devraient apporter la preuve qu’elles ne sont pas responsables de leur sort.

N’est-ce pas ce type de raisonnement qui a freiné la criminalisation du viol en France ?

Exclusion

Reprenons la phrase que nous évoquions plus haut : « Toute religion, si elle ne veut pas être « stigmatisée » doit se conformer au principe de laïcité ».

Mais comment une religion (suivez mon regard…) se met-elle en infraction?

Voici la réponse : on nous nous explique que «  Les religions ne doivent pas, quelles qu’elles soient, envahir l’espace public ».

« Envahir l’espace public »…Voilà une expression forte, qui ne donne pourtant lieu à aucune justification, comme s’il s’agissait d’un fait social significatif ou d’un délit juridiquement valide.

Pourquoi cette notion est-elle écrite sans guillemets, alors qu’on ne s’en prive pas pour évoquer la notion de stigmatisation ?

La laïcité consisterait-elle selon Monsieur Sapir à utiliser l’Etat pour qu’une partie de la population baisse la tête ? On peut craindre une telle interprétation. En effet, cette thématique de « l’invasion », qui vise en premier lieu l’Islam, est une ritournelle qui circule dans certains milieux laïcards xénophobes, ou tout simplement dans les milieux qui n’acceptent pas d’avoir à traiter d’égal à égal avec des descendants de communautés qui étaient autrefois réduites à une condition juridique subalterne.

Implications

Monsieur Sapir développe un activisme militant au service de la constitution d’un « front uni des populistes », dont il suggère que le « Front National-Philippot » ne pourra  être exclu.

A l’heure où une droite à la dérive prend des accents sociaux-nationaliste, tandis qu’une certaine gauche retrouve des accents sociaux-autoritaires, il est important de discerner le jeu de Monsieur Sapir, qui œuvre à l’union de ces deux tendances, car de ce bouillon de culture sortiront les « monstres » dont Antonio Gramsci nous avertit qu’ils surgissent en période de crise.

Pour ma part, je m’emploierai à dénoncer la mauvaise action de Monsieur Sapir, ne serait-ce que pour continuer de recevoir ce genre de réplique aussi divertissante que pathétique.

 colere

François Morin, la finance globalisée et les tétradollars

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Que faire pour éviter la prochaine catastrophe financière? Tel est le titre de la remarquable conférence donnée par l’économiste toulousain François Morin en mars 2015.

On y trouvera les étapes de la constitution de la finance globalisée, à partir de la disparition du système de Bretton Woods ainsi qu’une description de l’incroyable l’étendue de la finance globalisée, qui nécessite de changer nos unités de compte habituelles et de raisonner en trétadollars (milliers de milliards de dollars). François Morin termine son propos par une réflexion sur les remèdes à apporter à la situation.

A mes yeux, les économistes qui abordent les questions financières avec sérieux, c’est-à-dire avec précision et sans le pathos des jobards complotistes, comptent parmi les meilleurs professionnels.

En écoutant François Morin, deux souvenirs reviennent à ma mémoire. Le premier est la prophétie que l’économiste Alfred Steinherr avait énoncée lors d’un cours consacré au marchés dérivés. C’était en 1993. Au terme de son allocution, il  regarda en l’air et nous prévint que la prochaine apocalypse financière trouverait son origine dans ces marchés hautement opaques et spéculatifs. Et c’est ce qui est arrivé lors de la vaporisation des créances subprimes insérées dans des titres financiers vendus dans le monde entier. C’est bien dans la finance globale que réside le moteur nucléaire du capitalisme et plus particulièrement dans la stratosphérique finance dérivée (marchés à terme, CDO, CDS) dont nous apprenons qu’elle est plus moins contrôlée par 14 banques.

Le second souvenir renvoie à la lecture des pages du Capital dans lesquelles  Marx décrit le rôle paradoxal de la finance, qui de près, semble carnassier et répugnant, puis, d’un peu plus loin, apparaît indispensable à l’essor mondial du capitalisme, et d’un peu plus loin encore, se dévoile sous son vrai jour, c’est-à-dire comme le simulacre d’une mise en commun des richesses que Karl appelait de ses vœux;

D’ailleurs, François Morin termine son exposé en souhaitant l’instauration d’une monnaie commune à l’échelle internationale, reprenant à son compte le projet avorté de Keynes en 1944.

L’Euro est-il la cause nécessaire et suffisante des déséquilibres commerciaux intra-européens?

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Il existe un lien évident entre la crise de l’Euro est les déséquilibres extérieurs qui se sont creusés entre les membres de l’union monétaire.

Pour la plupart des observateurs cette situation ne tombe pas du ciel mais résulte des contradictions internes de la monnaie unique.

Sur ce sujet, deux écoles de pensée s’expriment:

-Pour les uns, les pays européens ensoleillés ont profité de la monnaie unique et des bas taux d’intérêt auxquels elle donnait accès pour dépenser à tout va, tandis que l’Europe polaire produisaient vaillamment de vrais produits avec du vrai travail.

-Pour les autres, c’est l’Europe polaire qui a profité du désarmement douanier et monétaire des pays du Sud pour y déverser ses produits, tout en lui reprochant son manque de productivité et d’appétence pour le labeur bien fait.

Avec ces deux bouts d’idées, vous pouvez faire des kilomètres de littérature un peu ennuyeuse mais facile à comprendre par tous ceux qui espèrent que la crise grecque sera réglée à leur retour de plage.

J’ai  cherché assez longtemps des données qui permettraient d’envisager le problème différemment.

Les voici, tirées d’une étude mainstream, mais bon.

Nous y découvrons l’évolution des déficits commerciaux intra-européens selon que les pays appartiennent ou non à la zone Euro.

On observe que les déséquilibres commerciaux internes à la zone Euro (courbe bleue) ont retrouvé depuis quelques années une intensité aussi élevée que dans la décennie d’après-guerre, avec un pic qui correspond au lancement de la monnaie unique..

Or, une analyse plus soutenue montre deux faits intéressants:

-La hausse des déséquilibres commerciaux internes à l’Euro zone a démarré dans les années quatre-vingt, soit quinze ans après que les pays extérieurs à l’Euro aient pris le même chemin (courbe rouge)

-Depuis la fin des années 90, les déséquilibres commerciaux se creusent dans tout le continent européen et les pays extérieurs à l’Euro entretiennent des déséquilibres réciproques similaires à ceux de l’Union monétaire.

L’Euro est-il une condition nécessaire au creusement des déficits commerciaux?  un simple facilitateur?, ou bien avons nous sous les yeux le résultat d’un mouvement plus vaste, qui dépasse le cadre de l’Union monétaire, peut-être lié à la globalisation commerciale et financière?

De retour de plage, je n’ai pas la réponse.

John Milios, le marxiste pro européen de Syriza

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John Milios enseigne la politique économique et l’histoire de la pensée économique à l’Université nationale technique d’Athènes. Membre du comité central de Syriza, il fut le principal conseiller économique d’Alexis Tsipras jusqu’à ce que, au mois de mars dernier, un désaccord de fond le conduise à quitter ce poste. John Milios est marxiste, du moins c’est ainsi qu’il se présente. Pour des esprits français, habitués à badiner avec la chose politique, « l’idéologisme » des économistes de Syriza a quelque chose de heurtant. Mais il ne faut pas perdre de vue que la génération des dirigeants de Syriza  s’est éveillée à la politique sous la dictature des Colonels, tandis que nous votions sagement Pompidou et Giscard.

Dans un entretien récent, John Milios explique les raisons de sa rupture avec la ligne d’Alexis Tsipras. Amer, l’économiste juge que référendum grec au sujet de l’austérité fut une erreur doublée d’un lâche calcul. En effet, il a le sentiment que Tsipras cherchait à légitimer son revirement austéritaire sur la base d’une victoire étriquée du NON  annoncée par les sondages. Or, contre toute attente, le NON l’emporta brillamment, ce qui rendit le revirement de Syriza d’autant plus dévastateur pour le moral des forces de gauche.  Milios enrage que le Gouvernement grec n’ait pas voté immédiatement des lois anti-corruption et de justice fiscale, puis engagé un bras de fer déterminé avec la Troïka. Il déplore également l’absence de volonté politique pour promouvoir de nouveaux rapports sociaux de production (coopératives, monnaies parallèles).

On l’aura compris, Milios juge sévèrement son Gouvernement. Toutefois, il se tient à distance des partisans du Grexit et conserve une ligne internationaliste, fidèle en cela aux enseignements les plus élémentaires du marxisme.

Pour qui souhaite s’intéresser aux thèses de John Milios, je recommanderais deux papiers (en anglais):

-Un article écrit avec Dimitris P. Sotiropoulos : « Crisis of Greece or crisis of the euro ? A view from the european periphery, Journal of Balkan and Near Eastern Sudi (September 2010).

-Un article cosigné avec Ch Laskos et Euclides Tsakalotos, « Communist dilemmas on the Greek Euro Crisis: to Exit or not to Exit?

Ces deux papiers ont le mérite de développer une approche de la crise du capitalisme européen alternative à la  Doxa libérale et à sa pseudo critique souverainiste.

En général, les souverainistes reprennent à leur compte la fable monétariste qui nous raconte que les pays ensoleillés de l’Europe sont en déficit parce qu’ils manquent de compétitivité  (taux de change réel surévalué). Ces génies assortissent leur propos d’un schéma Centre-Périphérie de facture assez grossière, d’après lequel la méchante Allemagne exploiterait la Grèce, l’Espagne, l’Italie ou le Portugal, qui ne pourraient se développer qu’en quittant la zone Euro. On retrouve là l’abrutissant mode de pensée nationaliste qui consiste à projeter le schéma de la lutte des classes dans l’arène des relations inter-étatiques, tout en la niant à l’intérieur de chaque pays.

Il n’est pas difficile à John Milios d’écarter d’un revers de main cette sous littérature économico-politique.

Il lui suffit tout d’abord de rappeler que le système de l’Euro est contradictoire. Avant d’entrer en crise, il produisait  une croissance bien plus satisfaisante dans le sud de l’Europe que dans son centre: le PIB grec a augmenté de +124% en Grèce entre 1995 et 2008 contre 17,8% en Allemagne. L’explication du dynamisme au Sud est simple : intégrer ces pays à forte inflation et à forte perspectives de croissance dans un cadre monétaire unique a créé un appel d’air pour les capitaux du centre de l’Europe, ce qui a permis le développement rapide du crédit à l’investissement et à la consommation. Pour le dire clairement, les pays européens dominants intègrent dans l’Euro les pays moins avancés lorsque cela les arrange, puis les en expulsent lorsque les bulles spéculatives éclatent.

Ensuite, Milios nous invite à inverser la causalité traditionnelle : ce n’est pas l’inflation et les hausses de salaires qui ont amoindri la compétitivité de la Grèce ou de l’Espagne, mais le surplus de la balance des capitaux financiers qui a provoqué la hausse de la demande interne, puis celle des importations, des salaires et de l’inflation.

Enfin, l’auteur s’inspire du concept de « chaîne impérialiste globale » (Lénine) pour contester les fantasmagories nationalistes qui voient dans la lutte des Nations le moteur de l’Histoire et appellent les salariés de chaque pays à se soumettre aux intérêts de leur bourgeoisie respective.

En réalité, ce qui unit les bourgeoisies grecques, allemandes et italiennes est plus fort que ce qui les sépare. Leur intérêt collectif est de renoncer au protectionnisme et aux monnaies nationales non seulement pour éliminer les entreprises les moins rentables mais pour imposer également une discipline aux salariés de chaque pays, ces derniers recevant en compensation de l’austérité salariale un accès plus aisé au crédit. L’Euro n’est ni un projet allemand, ni le produit d’une petite caste maléfique et irrationnelle. C’est tout simplement la meilleure option pour les capitalistes européens.

Dans ce contexte, Milios estime que les salariés grecs doivent mener une lutte sur deux fronts :

-combattre les intérêts de leur propre bourgeoisie en instituant une véritable réforme fiscale et en promouvant de nouvelles méthodes de production (autogestion, coopératives)

-chercher des alliances en Europe auprès des salariés des pays du Centre

La sortie de l’Euro peut être une option de dernière instance, mais elle ne saurait être ni un préalable ni une solution magique. Milios redoute que le rejet par principe de l’Euro, accompagné de slogans simplistes assimilant l’Allemagne de Merkel à l’occupation nazie, ne fasse le jeu des nationalistes, dont les intérêts sont étrangers à ceux du salariat. Dans sa perspective authentiquement socialiste, Milios appelle à rejeter l’austérité et à engager immédiatement un processus de transformation sociale.