Pourquoi l’Euro fait-il du bien à l’Allemagne et pas à la France?

Le lancement de l’Euro a été une opportunité pour l’industrie allemande, mais constitue (encore) une épreuve pour notre industrie.

Pour s’en convaincre, voyons comment la monnaie unique contrarie les bonnes vieilles habitudes françaises en matière de compétitivité.

Pour notre industrie manufacturière, le « Franc faible » c’était bien, c’était chouette, puisqu’il suffisait de surfer sur la dépréciation tendancielle du Franc pour améliorer la compétitivité coût.

Par exemple, entre 1975 et 2000, la diminution des coûts relatifs français de 20% (Graphique 1) avait été obtenue grâce à la dépréciation du Franc de 20% contre le dollar (Graphique 2).

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Graphique 1

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Graphique 2

L’avènement de l’Euro marque la fin de l’ère des dévaluations/dépréciations .

Privée de son adjuvant monétaire, l’industrie française est priée d’adapter ses salaires et sa productivité à la compétition internationale et de répliquer notamment à la concurrence allemande.

Justement, passons à l’Allemagne.

Contrairement à notre pays, l’Allemagne a toujours été exposée à l’appréciation de sa monnaie contre le dollar (Graphique 3).

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Graphique 3

Pour résister à la cherté de leur monnaie, les firmes allemandes ont développé deux stratégies complémentaires:

  • La recherche systématique d’une forte compétitivité hors coût (qualité, innovation), pour fidéliser le consommateur en dépit du prix élevé qui lui est proposé.
  • La stabilisation de la compétitivité coût, grâce à des efforts périodiques en matière de salaires et de productivité (années 80, fin des années 90) (Graphique 4).

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Graphique 4

Depuis que l’Euro existe et qu’il est globalement stable face au Dollar,  les entreprises allemandes retirent tous les avantages de leur stratégie habituelle (qualité forte, maîtrise des coûts) sans en subir la contrainte (appréciation de la monnaie). Il leur  est plus facile de résister à la concurrence des pays émergents et même d’en tirer partie puisqu’il est possible de vendre une production de haute qualité à un prix plus adapté à ces nouveaux clients (les prix à l’exportation n’augmente plus systématiquement comme à l’époque du Mark fort).

2 bémols, histoire de ne pas trop charger la barque de la monnaie unique:

Il est difficilement imaginable que les entreprises françaises n’aient pas anticipé les contraintes de la monnaie unique et d’un Euro fort. Dans ce contexte, ce serait l’entrée fracassante (et imprévue) de la Chine sur les marchés internationaux qui aurait destabilisé l’industrie française, et non pas l’Euro.

L’avenir n’est pas écrit: avec le ralentissement économiques qui frappe les pays émergents, la moindre incitation des entreprises allemandes à accroître systématiquement la qualité de leur production et les hausses de salaires Outre-Rhin,   il n’est pas interdit de penser que la pression concurrentielle allemande s’apaisera, redonnant ainsi quelques marges à l’industrie française.

 

 

 

22%

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22%, c’est le taux moyen de protection douanière qui prévalait en 1947, au moment des premières négociations commerciales entre pays industrialisés au sein du GATT.

Ce taux, reconstitué par Bown et Irwin,  est très en deçà des mythiques 40% sur lesquels on s’accordait jusqu’ici.

Le travail des deux économistes montre qu’au sortir de la seconde guerre mondiale,  les frontières commerciales étaient moins hermétiques qu’on ne l’imaginait et que le rythme de réduction des barrières tarifaires, entre 1947 et 2014,  fut plus régulier que le proclame la « légende » du GATT.

Jean Bodin et l’euro

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Depuis quelques années, le débat politique européen est le théâtre d’un brouhaha contestataire qui se revendique du « souverainisme ». La France n’y échappe pas,  au point que la Nation qui a investi tant de forces intellectuelles et morales dans le clivage « gauche-droite » voit fleurir des partis, des follicules, des blogs et même des intellectuels qui se réclament du « souverainisme ».

Parmi les voix qui comptent au sein de ce mouvement on trouve l’économiste Jacques Sapir, spécialiste des questions monétaires,  dont le blog (Russeurope) et les interventions audio-visuelles bénéficient d’une audience non négligeable.

On a le droit de critiquer le fonctionnement des institutions européennes, de contester les implications économiques et sociales des Traités et  même de réclamer une rupture, négociée ou non, avec l’Europe telle qu’elle se fait.

 Le problème du « souverainisme » n’est pas qu’il conteste les instances européennes mais qu’il fonctionne comme une idéologie  qui rabat tous les problèmes de notre pays sur l’abandon (supposé) de sa souveraineté.

En idéologue,  Jacques Sapir martèle qu’il n’y aurait ni chômage de masse, ni révoltes en banlieue, ni insécurité, ni GPA-PMA, ni islamisme radical,  si la Nation française retrouvait sa souveraineté face à l’Union Européenne. A l’occasion, il prophétise la « barbarie », la « guerre civile » et « la violence directe » si l’on ne suit pas ses préceptes.

Plus fondamentalement, chez Jacques Sapir, l’esprit de système se manifeste par sa prétention à dire le bon et le vrai en matière de philosophie politique en se plaçant sous l’autorité d’un théoricien  important, Jean Bodin (1529-1596).

Or, nous allons voir qu’entre les idées de Jean Bodin et les allégations de Jacques Sapir, il existe un fossé considérable.

Jacques Sapir, le souverainiste qui ne maîtrise pas le concept de souveraineté

Le Professeur Sapir aime rappeler qu’il s’est donné la peine de lire les six livres des Six Livres de la République de Jean Bodin, l’un des pionniers de la philosophie de la souveraineté.

D’après Jean Bodin, la souveraineté est la faculté éternelle de faire et de défaire la Loi sans rendre de comptes à personne. Par exemple, lorsque Mirabeau défendait le droit de veto absolu du Roi (« Voulez-vous l’anarchie ? Donnez à la France un Roi sans le droit de véto »), il niait la souveraineté de l’Assemblée nationale en ce sens qu’il ruinait son « pouvoir de faire », y compris des erreurs. La souveraineté est toujours plus ou moins « intense » selon qu’elle est concentrée dans les mains d’un Prince ou dispersée entre celles des Parlementaires ou des citoyens, mais la souveraineté disparaît toujours dès qu’il n’existe aucun moyen de se soustraire au droit de véto non suspensif d’une autorité extérieure.

Afin de bien comprendre, prenons un exemple contemporain : la vente des Mistrals à la Russie.

Cet évènement a donné à Jacques Sapir l’occasion de jouer son rôle de statue du grief en fustigeant le gouvernement français et le Président de la République.  Or le refus de vendre ces navires est un acte plus conforme à la souveraineté nationale que  l’omission par le Président Sarkozy d’introduire une clause de sauvegarde, pourtant usuelle dans ce genre de contrats,  qui aurait permis à notre pays de se dédire en cas de force majeure, en l’occurrence suite à l’annexion de la Crimée. Les Russes auraient aimé que la France la boucle, il en est allé autrement.

Le concept de souveraineté tel que défini par Jean Bodin est suffisamment subtil pour permettre à Jacques Sapir d’égarer  ses lecteurs (ou de s’égarer lui-même) en usant d’une définition « à la carte ».

Par exemple, lorsqu’il ferraille avec des « souverainistes de gauche » à la sauce Lordon ou Mélenchon, Sapir conteste leur droit à séparer la souveraineté nationale et la souveraineté populaire, au nom de la conception une et indivisible de la souveraineté que formule Jean Bodin

Mais lorsqu’il argumente contre les « européistes », Jacques Sapir est en contradiction avec Bodin, et pour tout dire, avec la logique la plus élémentaire.

En effet, comment peut-on prétendre d’un côté que le rétablissement de la souveraineté monétaire est une affaire « technique » (utilisation de l’article 16 de la Constitution, application de la Lex monetae qui permet à chaque Etat de choisir sa monnaie et de l’utiliser pour libeller sa dette publique) et d’un autre côté, se lamenter de la disparition ou de la quasi disparition de la souveraineté française ?

Pour le dire plus simplement, puisque la souveraineté est indivisible, soit elle est, soit elle n’est pas.

-Si elle est,  alors elle est entière et les freins ou transferts éventuels de compétences (comme la monnaie) ne sauraient être irréversibles a priori.  Par exemple, lorsque les grands ancêtres ont aboli la Royauté en France, ils ont intensifié une souveraineté nationale qui existait dès 1789, lorsque le Roi se vit attribuer un droit de véto non pas absolu mais suspensif. Quant à l’Europe,  le Traité de Lisbonne codifie dans son article 50 une procédure qui permet à un pays de sortir de l’Union européenne. Il proclame donc que l’Union Européenne est un regroupement de Nations souveraines.

-Si elle n’est pas, il n’est pas possible de la réanimer en trois de coups de cuillère à pot.

Jean Bodin, le théoricien de la souveraineté qui réclamait une union monétaire

Il est instructif de constater que lorsque Jacques Sapir glose sur le « cauchemar de l’Euro » et la nécessité de sa « dissolution rapide », ses références à Bodin sont plus rares.

C’est logique car les conceptions monétaires de l’auteur des Six Livres de la République ont plus de proximité avec celles de Wolfgang Schauble que des théories souverainistes.

Pour Jean Bodin, la compétence monétaire (battre monnaie et en fixer le cours) est un attribut secondaire de la souveraineté de l’Etat où priment les aspects politiques (défense, diplomatie, faire la loi…). Il souligne que la politique monétaire doit être préservée le plus possible des impromptus de l’arbitraire étatique. C’est pourquoi, nous trouvons chez Jean Bodin une réflexion sur la nécessité d’une coopération monétaire dans le cadre d’une monnaie commune dont la valeur en or serait stable.

Jean Bodin justifie sa position d’un point de vue économique et politique.

Il est un farouche adversaire des dévaluations monétaires auxquelles les monarques s’adonnent pour gruger leurs créanciers locaux et étrangers.

Voici comment le théoricien préféré du souverainiste Jacques Sapir pourfendait les méfaits de l’inflation:

« Car si la monnaie, qui doit régler le prix de toutes choses, est muable et incertaine, il n’y a personne qui puisse faire état au vrai de ce qu’il a : les contrats seront incertains, les charges, taxes, gages, pensions, rentes, intérêts et vacations incertaines ; les peines pécuniaires et amendes limitées par les coutumes et ordonnances seront aussi [p. 513] muables et incertaines ; bref, tout l’état de finances et de plusieurs affaires publiques et particulières seront en suspens, chose qui est encore plus à craindre, si les monnaies sont falsifiées par les Princes, qui sont garants et débiteurs de justice à leurs sujets. » La République. Livre 6. Chapitre 3.

A l’évidence, Draghi et Schauble auraient plus de plaisir à signer ce texte que Yanis Varoufakis.

Qui plus est, Jean Bodin insiste sur les conflits militaires ou les tensions diplomatiques qui naissent de la mauvaise gestion financière des Etats et des dévaluations. Il s’alarme du risque d’effondrement de la confiance du public dans le monarque qui, s’il a le droit de commander, a parallèlement le devoir d’aménager un environnement légal et monétaire propice à la bonne conduite des affaires.

En conséquence, Jean Bodin proposait que les Etats européens se dotent d’un système monétaire commun (frappe de monnaies au contenu en métal précieux identique) dans le cadre d’une convention internationale qui interdise les dévaluations, ou du moins les dissuade.

On le voit, l’utilisation de Jean Bodin par Jacques Sapir est fautive, voire absurde,  à bien des égards.

Le souverainisme est à la souveraineté ce que l’autoritarisme est à l’autorité, c’est-à-dire une idéologie, un système qui échoue à poser les bonnes questions et surtout à résister avec efficacité à l’idéologie néolibérale.

Plutôt que de se demander comment revenir à la monnaie nationale, il faudrait mieux identifier le problème européen : pourquoi l’Euro est-il devenu une monnaie étrangère dans certains pays? Comment y remédier ?

Jean Bodin a défini la République comme « un droit gouvernement de plusieurs ménages et de ce qui leur est commun, avec puissance souveraine ».

Un tel régime est impossible à l’échelle européenne mais Bodin était sensible à l’existence d’un bien commun aux Etats européens, notamment grâce à la circulation des hommes, des marchandises, des monnaies et à la lutte contre les dévaluations monétaires.

L’Union Européenne et la zone Euro ont montré qu’elles devenaient un simulacre d’administration d’un bien commun qui existe bel et bien mais n’est pas géré dans l’intérêt de tous. Plutôt que de revenir vers le passé, Jean Bodin nous inviterait à réfléchir à la manière droite de gérer cet espace,  dans le respect des souverainetés.

Pour aller plus loin

Florent Banfi, Sortir de l’Euro : aspects juridiques. Le Taurillon magazine eurocitoyen. 03/05/2014

Jerôme Blanc, Les monnaies de la république. Un retour sur les idées monétaires de Jean Bodin. Cahiers d’économie politique, L’Harmattan, 2005.

Jean Bodin, Les Six Livres de la République, 1576.

Jeanne Chanteur, La loi naturelle et la souveraineté chez Jean Bodin, Publications de l’Ecole française de Rome, Novembre 1987

Le capitalisme global, les migrations et Slavoj Zizek

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Le philosophe Slavoj Zizek a publié un article très intéressant dans la revue progressiste In These Times à propos de la question des migrants. Refusant de restreindre le débat à sa dimension morale, Zizek analyse la place des migrations dans le capitalisme global, le rôle de l’Occident dans l’exode de nombreuses populations du Sud et tente de définir les contours d’une politique d’accueil acceptable pour les populations hôtes.

L’idéologie souverainiste à la lumière du trilemme de Rodrik

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Des intellectuels de premier plan comme Michel Onfray (conteur d’anecdotes sur les philosophes de naguère) ou Jacques Sapir (féru d’économie, de droit et de missiles anti-aériens) conjuguent leurs efforts pour que les souverainistes issus de la gauche et de la droite s’agglomèrent afin de frapper tous ensemble  l’Euro et  la « bourgeoisie cosmopolite ».

Se peut-il que demain la notion de souveraineté fasse frontière entre les citoyens?

Comment ses partisans justifient-ils un tel bouleversement du jeu politique traditionnel?

Le storytelling souverainiste

Il est possible d’illustrer le storytelling souverainiste grâce au « trilemme » de Dani Rodrik.

Dans le triangle ci-dessus, trois objectifs désirables sont disposés à chaque angle: la souveraineté de l’Etat-Nation (faculté de n’être pas agi par une force extérieure), la démocratie (capacité du peuple à faire valoir ses intérêts) et la globalisation (intégration économique et financière des économies nationales).

Comme il n’est pas possible de réaliser les trois objectifs simultanément, chaque côté du triangle représente une configuration envisageable pour peu que l’on renonce  à l’un des trois objectifs précédemment cités: la « camisole de force dorée » (l’Etat est au service des marchés et renonce à poursuivre des objectifs démocratiques tels la lutte contre le chômage ou les inégalités), la démondialisation (l’Etat s’émancipe des influences globalisatrices pour répondre aux besoins populaires), la démocratie fédérale ou mondiale (l’Etat et le Peuple se projettent dans un espace politique plus vaste que la Nation).

Les souverainistes ont un peu la nostalgie de l’âge d’or qui aurait précédé la globalisation, lorsque l’Etat souverain modelait à sa guise les hommes et les représentations collectives et lorsque la démocratie allait à sauts et à gambades dans le petit parc que le Léviathan avait aménagé pour elle à l’abri des eaux froides de la concurrence mondiale.

Depuis qu’on a laissé le capital, les hommes et les marchandises s’affranchir de l’espace national, les souverainiste déplorent l’effacement des frontières entre le dehors et le dedans, mais aussi entre l’homme et la femme (l’horrible « gender » anglo-saxon), entre l’autochtone et l’étranger.

Prétextant qu’il n’est de souveraineté populaire que dans le cadre d’un Etat Nation protégé de la mondialisation,  les souverainistes recommandent de rebrousser chemin et de revenir à  l’époque des Trente Glorieuses, voire, pour les plus romantiques,  au premier Empire référendaire.

Souverainisme et idéologie de la puissance étatique

Le souverainisme repose sur un mythe, celui de l’Etat-Nation grâce auquel, par lequel et pour lequel fonctionnerait la démocratie et qui entretiendrait une relation orageuse avec la mondialisation. Or, de Marx à Elias en passant par Polanyi, on nous enseigne non seulement que ce sont les luttes sociales et les traditions démocratiques qui ont façonné les Etats, mais encore que ces derniers ont toujours eu pour fonction d’adapter les acteurs locaux aux exigences de la concurrence internationale. Demandons au paysan breton déplacé à Paris, au petit boutiquier où à l’ouvrier spécialisé des Trente Glorieuses s’ils n’ont pas senti la main visible de l’Etat gaulliste les diriger là où commandaient les exigences de la compétition mondiale…

La critique du schéma de Rodrik ouvre une perspective intéressante pour s’extraire des préjugés souverainistes.

Les trois scénarii proposés sont ils viables? La démocratie mondiale n’est-elle pas un songe? La « camisole de force dorée » n’implique-t-elle pas un coup d’Etat permanent et de renoncer au suffrage universel? Le retour à la souveraineté nationale intégrale, après 30 ans de globalisation, n’est-il pas qu’un mirage claustrophile?

Fort heureusement, l’histoire nous apprend que ni l’Etat ni mondialisation ne peuvent subsister sans légitimité populaire, qu’ils obtiennent notamment grâce à des dispositifs sociaux qui garantissent une forme de citoyenneté sociale. Par exemple, si la France de 2015 est deux fois plus ouverte aux échanges que celle de 1975, ce n’est pas seulement en raison des progrès de la téléphonie et du moteur à combustion mais aussi parce que le risque d’être pauvre est deux fois plus faible aujourd’hui qu’il y a quarante ans, ce qui permet de rendre acceptable les aléas inhérents à la concurrence mondiale.  Faut-il rappeler qu’à chaque étape de l’intégration dans l’économie mondiale, un pas de plus dans la redistribution des richesses a été franchi? La sortie du XIXième siècle protectionniste, avec ses fractures violentes (ville vs campagne, bourgeois vs prolétaire), l’éducation de masse de la population n’ont-t-elles pas été concomitantes de l’ouverture aux échanges et de la montée en puissance des dépenses sociales? N’est ce pas pour accompagner l’entrée en vigueur du marché commun que l’agence nationale pour l’emploi vit le jour?  Le revenu minimum n’a-t-il pas été instauré en pleine libéralisation des marchés de capitaux?

L’Etat providence est le quatrième larron négligé par Rodrik  qui permet de tenir ensemble, parfois avec beaucoup de difficultés, la souveraineté populaire, nationale et l’intégration mondiale.

La social-xénophobie, pente naturelle du souverainisme

Il est vrai que de nos jours la redistribution et les assurances sociales  peinent à s’extirper des frontières nationales, de sorte que l’Union Européenne n’a toujours pas de compétences en matière d’impôts ou de prestations sociales.

 Or, c’est une tâche qui finira par s’imposer.

Les plus libéraux n’y croient pas car pour eux le marché est à lui seul une norme de justice. Les ordo-libéraux n’y sont pas opposés, mais à condition que l’Etat social fonctionne selon les règles « efficaces » du marché.

Les souverainistes proposent quant à eux des réformes de l’Etat Providence qui visent à assurer sa survie budgétaire dans un cadre conservateur-xénophobe, c’est-à-dire en réservant les prestations sociales aux nationaux qui ne cherchent pas à vivre « aux crochets de la société ».  A ces heureux élus de la « priorité nationale » on offrira le spectacle des étrangers démunis de droits sociaux pour que tous les happy few aient sous les yeux ce qu’il en coûte d’abuser des bienfaits de l’Etat « social ».

C’est donc loin des idéologues de la fermeture et de leurs alter ego libéraux et globalistes qu’il  faut repenser l’Etat social au service d’une démocratie ouverte, c’est-à-dire imaginer des compromis sociaux nationaux et internationaux qui rendent possible la démocratie, légitiment la prétention de l’Etat à exercer son pouvoir sur les individus et redistribuent une part des bénéfices gigantesques de la mondialisation.

Yanis Varoufakis, européen fervent et marxiste intermittent

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Incontestablement, Yanis Varoufakis est l’économiste de Syriza le plus célèbre.

Yanis Varoufakis a quelque peu bouleversé l’image traditionnelle que l’on se fait d’un ministre des finances et son goût des médias lui a valu quelques déboires.

A qui avons-nous affaire? Espoir des amis de la démocratie européenne ou  star velléitaire?

Honni par les « huissiers de la Troïka » (c’est ainsi qu’il les nomme) et contesté par les souverainistes de gauche (Costas Lapavitsas refuse de le classer à gauche et Frédéric Lordon se dit consterné par son refus d’en finir avec l’Euro),  l’économiste aux chemises bigarrées ne peut qu’intéresser les esprits curieux.

Pour ne pas faciliter la tâche des étiqueteurs, Varoufakis se définit ironiquement comme un « marxiste intermittent » (an erratic marxist).

Afin d’y voir plus clair, je me suis appuyé sur un entretien récent,  publié dans la revue progressiste Ballast.

A long terme, Varoufakis se dit marxiste. 

Yanis Varoufakis n’avance pas dans ce monde mouvant sans une boussole  :  celle-ci se nomme matérialisme historique.

S’il admet que l’oeuvre de Marx « est un formidable guide pour comprendre, par exemple, comment l’innovation technologique entre toujours en conflit avec les relations sociales de production« , il s’oppose à la religion du progrès, à la croyance que l’humanité se dirige à coup sûr vers le mieux, ce qui a conduit beaucoup de marxistes à passer la démocratie par pertes et profits et à justifier les pires excès. A ce titre, l’analyse qu’il propose du néolibéralisme européen n’est pas dénuée d’intérêt.  Dans un registre proche de celui que Podemos développe dans la revue théorique La Circular, Varoufakis interprète le cours du libéralisme européen comme une régression « féodale« , une entreprise de domination et de prédation des Etats les plus puissants sur les plus faibles, en rupture avec le libéralisme anglo-saxon, plus pragmatique, dont il estime qu’il se serait parfaitement accommodé d’un défaut sur la dette grecque.

De Marx, Varoufakis retient également la dénonciation du caractère irrationnel du capitalisme. Il insiste en particulier sur l’incapacité du système à tirer du travail toutes les potentialités qu’il recèle, tant le capital est obsédé par la standardisation et le contrôle d’une ressource de plus en plus collective et immatérielle.

Ajoutons que posséder un bagage intellectuel (et politique) marxiste n’est pas étranger au caractère surréaliste de son affrontement avec les émissaires de la Troïka. En effet, ces derniers se plaignaient sans arrêt de « l’idéologisme grec ». Or, si vous êtes convaincu que les sbires de l’Eurogroupe sont eux-mêmes les jouets  du système irrationnel qu’ils pensent préserver, l’ironie de votre point de vue ne peut qu’irriter l’adversaire.

Enfin, Varoufakis reste fidèle à l’internationalisme marxiste, qui est la marque de fabrique de ce courant politique. Cela ne signifie pas qu’il nie les Nations, mais simplement qu’il ne les fétichise pas. Concrètement, il ne se voile pas la face sur les responsabilités écrasantes qui sont celles de l’oligarchie grecque dans la crise que traverse son pays et l’économiste à moto ne perd pas non plus une occasion de rechercher des alliés à l’étranger.

Plutôt l’Euro que le repli nationaliste

Il ne fait aucun doute que Yanis Varoufakis est un européen convaincu ainsi qu’un défenseur de la monnaie unique, ce qui peut surprendre quand on sait ce que l’Eurogroupe (le « bras armé » des pays membres de la zone Euro) a fait endurer au Ministre grec.

Le positionnement de l’économiste est assez subtil. En effet, s’il s’est opposé à l’instauration de la monnaie unique et ne vante jamais les mérites de l’Euro, Varoufakis s’oppose aux projets de démantèlement de l’Euro ainsi qu’au retour à la drachme pour deux raisons qui ne sont pas forcément cohérentes:

-Politiquement, la fin de l’Euro n’est pas souhaitable.  Varoufakis craint que la fin de l’Euro ne fasse le lit des nationalistes, dont il critique « la tendance à l’isolationnisme et à faire de la monnaie nationale un objectif au lieu d’un instrument« . Renvoyant dos à dos les « fétichiseurs du marché » et du retour providentiel à la drachme, Varoufakis juge souhaitable de transformer l’Europe et indispensable de ne pas aggraver la fragmentation du continent : « Il leur manque [à ses amis de l’Union populaire anti-Euro] ce qui est à mon sens crucial (…) ce besoin infiniment profond, ce sentiment, cette émotion, cette nécessité politique de se coaliser et de s’associer avec le reste de l’Europe« .

-Economiquement, la fin de l’Euro est impossible. Varoufakis considère en effet que l’Euro est irréversible. Cet argument a choqué certains (on pense notamment à Frédéric Lordon), qui le jugent profondément anti-démocratique puisqu’il fermerait la porte à toute volonté de transformation sociale des citoyens au nom d’une fatalité historique. Cette critique n’est pas infondée, mais lorsque Varoufakis explique « qu’une fois que vous avez créé une union monétaire, vous ne pouvez plus revenir en arrière en empruntant le même chemin à l’envers, car ce chemin n’existe plus« , il attire l’attention sur le fait que sortir de l’Euro n’est pas du tout l’équivalent de refuser d’y entrer et que rebrousser chemin impliquerait une fragmentation brutale aux conséquences imprévisibles. Ce n’est qu’à coup de protectionnisme et de dévaluations compétitives que l’on pourrait revenir sur plus de 20 ans d’intégration économique et financière. Varoufakis redoute un scénario catastrophe dont seuls les nationalistes sortiraient gagnants. A cet égard, force est de constater que la littérature souverainiste n’est guère rassurante. On pense par exemple aux opuscules de Jacques Sapir, dont le ton martial (« destruction » de l’Euro, « révolution »  et utilisation de l’ article 16 pendant 6 mois) est inversement proportionnel à la rigueur de la démonstration scientifique.

L’Europe que Varou veut

A court terme, Varoufakis est un keynésien et un habile tacticien dans le nécessaire combat contre la technocratie de l’Eurogroupe.

Ses ennemis ne sont pas l’Europe, mais la crise et l’opacité des modes de décisions européens.

De Keynes, Varoufakis retient l’idée qu’il faut sauver le système capitaliste contre lui-même. En l’occurrence, il n’a cessé d’imaginer et de proposer des solutions qu’il qualifie de « modestes », c’est-à-dire compatibles avec les traités européens, ou du moins qui ne s’y opposent pas explicitement.

C’est ainsi qu’il défend l’idée d’une européanisation partielle des dettes souveraines afin de couper l’herbe sous le pied des spéculateurs et des talibans de l’austérité budgétaire, ou bien qu’il a tenté de mettre en oeuvre dans son pays un système de paiement parallèle (et non pas de crédit) afin de continuer le bras de fer avec l’Allemagne et la BCE.

Cet épisode un peu rocambolesque mérite qu’on s’y arrête car il illustre la méthode et la pensée de Varoufakis.

On le sait, l’objectif des instances de la zone Euro était de piéger le gouvernement grec dans une alternative du type  « la bourse ou la vie« , en l’occurrence « l’accord (non viable) ou dehors« . Varoufakis explique qu’il aurait fallu continuer à jouer la stratégie du « je ne sors pas, poussez-moi dehors!« , c’est-à-dire ne pas croire à cette menace car nul traité ne permet de sortir un pays de la zone Euro, et instaurer un dispositif de monnaie parallèle pour échapper aux contraintes financières savamment orchestrées par la BCE.

Pour des raisons qui ne sont pas toutes indéfendables, Alexis Tsipras a jeté le gant, tombant dans le piège que voulait éviter son intrépide ministre.

Afin de déjouer les contre-mesures varoufakiennes, le Dr Schauble tenta d’orienter les Grecs hors de la zone Euro en jouant de la carotte (proposition d’un Grexit négocié) et du bâton (multiplication des conditions de dernières minutes humiliantes pour gouvernement grec). Dans sa capitulation, qui est indéniable, il faut reconnaître à Alexis Tsipras le courage et le bon sens d’avoir déjoué ce piège ultime.

Sur le long terme, Varoufakis ne cache pas ses idées fédéralistes. Contrairement à l’air du temps, il pense qu’une souveraineté démocratique peut être inventée à l’échelle du continent européen et  ne se résout pas à abandonner le rêve d’une citoyenneté européenne.

Cette profession de foi européenne, qui doit beaucoup à son histoire nationale, familiale et personnelle, n’empêche pas Varoufakis de rechercher des alliés sur toutes les rives de l’échiquier politique européen, à l’exception des « bigots » et des « xénophobes », mais sans exclure certains souverainistes anglais dont il apprécie le fier attachement à la souveraineté parlementaire, toutes choses qui ne manqueront pas de susciter l’ire des révolutionnaires pointilleux et des nationalistes.

La zone Euro a été relativement épargnée par la crise, mais l’austérité l’a prolongée

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Le Focus du 13 mars 2015 (Banque de France) apporte un éclairage intéressant sur la sensibilité des Etats-Unis et de la zone Euro à la crise.

Au plus fort de la récession, l’écart entre le PIB potentiel (l’offre maximum de biens et services compatible avec la stabilité des prix) et le PIB observé est deux fois plus important Outre-Atlantique (-6%) que sur le vieux continent (-3%).

Entre 2009 et 2011, la zone Euro se redresse et l’écart de croissance (« le gap ») est en passe de disparaître, alors que les Etats-Unis se situent toujours bien en dessous de leur potentiel.

Les choses changent à partie de 2011. La panique des Etats et des opinions publiques européennes face à la montée de l’endettement public, conjuguée à la propagande anti-dette des populistes droitiers, précipitent l’abandon prématuré des plans de relance. Le résultat est net: en 2013 et 2014, la zone Euro replonge comme en 2009, alors que les Etats-Unis marquent simplement un temps d’arrêt dans la reprise.

D’après cette étude, les deux blocs économiques devraient retrouver un niveau d’activité à peu près « normal » en 2019.

Il est intéressant d’observer que l’Euro n’a pas empêché les économies de la zone de croître au delà de leur PIB potentiel, au cours des périodes 1999-2002 et 2006-2008, alors que les Etats-Unis restaient affaiblis après la récession de 2001.

Yanis Varoufakis s’oppose fermement au nationalisme

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« Je tiens à différer de ceux qui ont imputé la crise de l’Europe « à l’Allemagne » et « aux Allemands ». Je me suis toujours opposé à cela pour deux raisons. Tout d’abord, « les Allemands » ça n’existe pas. Pas plus que « les » Grecs. Ou « les » Français. (…) En 1929, un accident à Wall Street a commencé le processus qui a démantelé la monnaie commune de l’époque – le Gold Standard. En 2008, un autre accident à Wall Street a commencé le processus de fragmentation de la zone euro. À ces deux occasions, les Français se retournèrent contre les Allemands, les Allemands contre les Français, avant que les Français ne se retournent contre les Français, les Grecs contre les Grecs et les Allemands contre les Allemands. À ces deux occasions, dans les années 1930 et maintenant, les seuls bénéficiaires ont été les bigots, les nationalistes, les xénophobes, les misanthropes. L’œuf du serpent n’a pas mis longtemps à éclore dans de telles circonstances.
(…)
Donc, jamais plus de stéréotypes sur les Grecs, les Allemands, les Français, tout le monde. Tendons la main à tous ceux qui veulent refaire de l’Europe un royaume démocratique de prospérité partagée. Chers amis, la diversité et la différence n’ont jamais été le problème de l’Europe. Notre continent a commencé à se réunir avec de nombreuses langues et des cultures différentes, mais il est en train de finir divisé par une monnaie commune. Pourquoi ? Parce que nous laissons nos dirigeants faire quelque chose qui ne peut pas être fait : dépolitiser l’argent, pour faire de Bruxelles, de l’Eurogroupe, de la BCE, des zones franches apolitiques. Quand la politique et l’argent sont dépolitisés ce qui se passe, c’est que la démocratie meurt. »

Extrait du discours prononcé le dimanche 23 août à Frangy-en-Bresse.

L’inquiétante laïcité de Jacques Sapir

colonies francaises 

 

L’économiste Jacques Sapir donne fréquemment son opinion dans les colonnes de son Blog (RussEurope) à propos de la conjoncture politique française.

Tout auréolé de quelques lueurs en philosophie politique, Monsieur Sapir a pris l’habitude de trancher les débats publics du haut de ses conceptions de la Souveraineté et de la Laïcité.

Sans prendre de gants, il s’emploie à tracer une ligne de démarcation infranchissable entre, d’un côté, les dévots du « démontage » de la zone Euro, de la « démondialisation » ou de « l’Ordre démocratique », et de l’autre côté, ceux qu’il nomme péremptoirement les « ennemis ».

Le 25 septembre 2014, à l’occasion de la mort tragique d’Hervé Gourdel, Monsieur Sapir a utilisé sa méthode pour infliger à nos compatriotes musulmans des propos plutôt embarrassants.

Comme tout dogmatique juché sur des principes mal digérés, Monsieur Sapir a pris trois risques : le risque intellectuel de la contradiction, le risque moral de la trahison et le risque politique de l’exclusion.

Contradiction

Très curieusement, Monsieur Sapir désigne l’ensemble de nos compatriotes de confession musulmane de deux façons incompatibles.

D’un côté, il nie qu’une telle communauté existe, à ses yeux comme à ceux de l’Etat, ce qui le pousse à écrire communauté entre guillemets et à entonner un vibrant « il n’y a QUE DES FRANÇAIS ! ».

Mais d ‘un autre côté, il s’adresse à une entité qu’il nomme les musulmans de France (cette fois sans guillemets), reprenant à son compte une terminologie extérieure au principe de laïcité, puisque la République française définit les individus par leur nationalité et non par  leur appartenance religieuse réelle ou supposée.

De façon étrange, Monsieur Sapir demande à tous, et donc également  aux « musulmans de France », de répondre à l’odieux assassinat de Monsieur Gourdel en manifestant  « en tant que Français ». Or, s’il est certain que les musulmans n’ont pas à se repentir de cette mort, ce que Sapir souligne avec justesse, il faut affirmer que nul principe laïque n’oblige un catholique ou musulman à manifester « en tant que Français », en délaissant ses convictions religieuses. De plus, tout un chacun peut prendre position en tant qu’humain, quelle que soit sa nationalité.

Monsieur Sapir fait ici un mésusage de la laïcité car il ne saurait exister de manifestation d’Etat et l’intrusion du public dans la sphère intime de la conscience privée n’est pas une méthode laïque.

Si Monsieur Sapir cherche à convaincre nos compatriotes atteints de xénophobie aigüe d’accepter que des musulmans protestent à leur côté, il peut s’appuyer tout simplement sur la sensibilité de la conscience humaine, dont l’élément religieux est une composante.

La méthode nationaliste de Monsieur Sapir montre ici le bout de son nez.  D’ailleurs, ce va et vient problématique entre une approche essentialiste des musulmans (« musulmans de France ») et une approche assimilationniste (« Tous Français ») a quelque chose de troublant.

Ce malaise fait écho à la définition confuse que l’auteur donne de notre laïcité, puisque Monsieur Sapir prétend que le principe de laïcité est « inscrit dans nos institutions mais plus encore dans notre culture ». J’avoue ma perplexité devant une telle dialectique. Il me semble plus fécond de considérer que la forme française de la laïcité est le résultat d’un compromis politique. Essentialiser le principe de laïcité dans une « culture » (quelle est cette culture ?) risque de justifier toutes les dérives qui visent à repousser sans cesse plus loin la reconnaissance pleine et entière de certaines populations issues de l’immigration. Monsieur Sapir se situe un peu dans cette dérive, lui qui voit des « musulmans de France » les jours pairs, et des « Français » les jours impairs.

Trahison

La laïcité vise à préserver la liberté de conscience. Or, Monsieur Sapir exprime une conception très particulière de la protection des cultes.

D’après lui, c’est aux croyants d’obtenir le respect des autres : « Toute religion, si elle ne veut pas être « stigmatisée » doit se conformer au principe de laïcité ».

Cette phrase, qui pourrait passer pour évidente, est en réalité lourde d’implications. Ces propos exercent une violence symbolique inouïe à l’encontre de nos compatriotes croyants, et en particulier ceux de confession ou de culture musulmane

En effet, on se demande quelle religion « voudrait » être stigmatisée et on s’étonne de l’emploi d’une tournure de phrase dont chacun ressent qu’elle sonne comme un reproche.

D’après Monsieur Sapir, le processus de stigmatisation se situerait à la rencontre de deux volontés, celle du stigmatiseur et celle du stigmatisé qui l’a bien cherché.

Ainsi donc, non content de jeter un voile pudique sur les stigmatisations réelles, Monsieur Sapir valide un « droit à la stigmatisation », affaiblissant par là même la capacité des victimes à se défendre, puisqu’elles devraient apporter la preuve qu’elles ne sont pas responsables de leur sort.

N’est-ce pas ce type de raisonnement qui a freiné la criminalisation du viol en France ?

Exclusion

Reprenons la phrase que nous évoquions plus haut : « Toute religion, si elle ne veut pas être « stigmatisée » doit se conformer au principe de laïcité ».

Mais comment une religion (suivez mon regard…) se met-elle en infraction?

Voici la réponse : on nous nous explique que «  Les religions ne doivent pas, quelles qu’elles soient, envahir l’espace public ».

« Envahir l’espace public »…Voilà une expression forte, qui ne donne pourtant lieu à aucune justification, comme s’il s’agissait d’un fait social significatif ou d’un délit juridiquement valide.

Pourquoi cette notion est-elle écrite sans guillemets, alors qu’on ne s’en prive pas pour évoquer la notion de stigmatisation ?

La laïcité consisterait-elle selon Monsieur Sapir à utiliser l’Etat pour qu’une partie de la population baisse la tête ? On peut craindre une telle interprétation. En effet, cette thématique de « l’invasion », qui vise en premier lieu l’Islam, est une ritournelle qui circule dans certains milieux laïcards xénophobes, ou tout simplement dans les milieux qui n’acceptent pas d’avoir à traiter d’égal à égal avec des descendants de communautés qui étaient autrefois réduites à une condition juridique subalterne.

Implications

Monsieur Sapir développe un activisme militant au service de la constitution d’un « front uni des populistes », dont il suggère que le « Front National-Philippot » ne pourra  être exclu.

A l’heure où une droite à la dérive prend des accents sociaux-nationaliste, tandis qu’une certaine gauche retrouve des accents sociaux-autoritaires, il est important de discerner le jeu de Monsieur Sapir, qui œuvre à l’union de ces deux tendances, car de ce bouillon de culture sortiront les « monstres » dont Antonio Gramsci nous avertit qu’ils surgissent en période de crise.

Pour ma part, je m’emploierai à dénoncer la mauvaise action de Monsieur Sapir, ne serait-ce que pour continuer de recevoir ce genre de réplique aussi divertissante que pathétique.

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François Morin, la finance globalisée et les tétradollars

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Que faire pour éviter la prochaine catastrophe financière? Tel est le titre de la remarquable conférence donnée par l’économiste toulousain François Morin en mars 2015.

On y trouvera les étapes de la constitution de la finance globalisée, à partir de la disparition du système de Bretton Woods ainsi qu’une description de l’incroyable l’étendue de la finance globalisée, qui nécessite de changer nos unités de compte habituelles et de raisonner en trétadollars (milliers de milliards de dollars). François Morin termine son propos par une réflexion sur les remèdes à apporter à la situation.

A mes yeux, les économistes qui abordent les questions financières avec sérieux, c’est-à-dire avec précision et sans le pathos des jobards complotistes, comptent parmi les meilleurs professionnels.

En écoutant François Morin, deux souvenirs reviennent à ma mémoire. Le premier est la prophétie que l’économiste Alfred Steinherr avait énoncée lors d’un cours consacré au marchés dérivés. C’était en 1993. Au terme de son allocution, il  regarda en l’air et nous prévint que la prochaine apocalypse financière trouverait son origine dans ces marchés hautement opaques et spéculatifs. Et c’est ce qui est arrivé lors de la vaporisation des créances subprimes insérées dans des titres financiers vendus dans le monde entier. C’est bien dans la finance globale que réside le moteur nucléaire du capitalisme et plus particulièrement dans la stratosphérique finance dérivée (marchés à terme, CDO, CDS) dont nous apprenons qu’elle est plus moins contrôlée par 14 banques.

Le second souvenir renvoie à la lecture des pages du Capital dans lesquelles  Marx décrit le rôle paradoxal de la finance, qui de près, semble carnassier et répugnant, puis, d’un peu plus loin, apparaît indispensable à l’essor mondial du capitalisme, et d’un peu plus loin encore, se dévoile sous son vrai jour, c’est-à-dire comme le simulacre d’une mise en commun des richesses que Karl appelait de ses vœux;

D’ailleurs, François Morin termine son exposé en souhaitant l’instauration d’une monnaie commune à l’échelle internationale, reprenant à son compte le projet avorté de Keynes en 1944.

L’Euro est-il la cause nécessaire et suffisante des déséquilibres commerciaux intra-européens?

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Il existe un lien évident entre la crise de l’Euro est les déséquilibres extérieurs qui se sont creusés entre les membres de l’union monétaire.

Pour la plupart des observateurs cette situation ne tombe pas du ciel mais résulte des contradictions internes de la monnaie unique.

Sur ce sujet, deux écoles de pensée s’expriment:

-Pour les uns, les pays européens ensoleillés ont profité de la monnaie unique et des bas taux d’intérêt auxquels elle donnait accès pour dépenser à tout va, tandis que l’Europe polaire produisaient vaillamment de vrais produits avec du vrai travail.

-Pour les autres, c’est l’Europe polaire qui a profité du désarmement douanier et monétaire des pays du Sud pour y déverser ses produits, tout en lui reprochant son manque de productivité et d’appétence pour le labeur bien fait.

Avec ces deux bouts d’idées, vous pouvez faire des kilomètres de littérature un peu ennuyeuse mais facile à comprendre par tous ceux qui espèrent que la crise grecque sera réglée à leur retour de plage.

J’ai  cherché assez longtemps des données qui permettraient d’envisager le problème différemment.

Les voici, tirées d’une étude mainstream, mais bon.

Nous y découvrons l’évolution des déficits commerciaux intra-européens selon que les pays appartiennent ou non à la zone Euro.

On observe que les déséquilibres commerciaux internes à la zone Euro (courbe bleue) ont retrouvé depuis quelques années une intensité aussi élevée que dans la décennie d’après-guerre, avec un pic qui correspond au lancement de la monnaie unique..

Or, une analyse plus soutenue montre deux faits intéressants:

-La hausse des déséquilibres commerciaux internes à l’Euro zone a démarré dans les années quatre-vingt, soit quinze ans après que les pays extérieurs à l’Euro aient pris le même chemin (courbe rouge)

-Depuis la fin des années 90, les déséquilibres commerciaux se creusent dans tout le continent européen et les pays extérieurs à l’Euro entretiennent des déséquilibres réciproques similaires à ceux de l’Union monétaire.

L’Euro est-il une condition nécessaire au creusement des déficits commerciaux?  un simple facilitateur?, ou bien avons nous sous les yeux le résultat d’un mouvement plus vaste, qui dépasse le cadre de l’Union monétaire, peut-être lié à la globalisation commerciale et financière?

De retour de plage, je n’ai pas la réponse.

John Milios, le marxiste pro européen de Syriza

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John Milios enseigne la politique économique et l’histoire de la pensée économique à l’Université nationale technique d’Athènes. Membre du comité central de Syriza, il fut le principal conseiller économique d’Alexis Tsipras jusqu’à ce que, au mois de mars dernier, un désaccord de fond le conduise à quitter ce poste. John Milios est marxiste, du moins c’est ainsi qu’il se présente. Pour des esprits français, habitués à badiner avec la chose politique, « l’idéologisme » des économistes de Syriza a quelque chose de heurtant. Mais il ne faut pas perdre de vue que la génération des dirigeants de Syriza  s’est éveillée à la politique sous la dictature des Colonels, tandis que nous votions sagement Pompidou et Giscard.

Dans un entretien récent, John Milios explique les raisons de sa rupture avec la ligne d’Alexis Tsipras. Amer, l’économiste juge que référendum grec au sujet de l’austérité fut une erreur doublée d’un lâche calcul. En effet, il a le sentiment que Tsipras cherchait à légitimer son revirement austéritaire sur la base d’une victoire étriquée du NON  annoncée par les sondages. Or, contre toute attente, le NON l’emporta brillamment, ce qui rendit le revirement de Syriza d’autant plus dévastateur pour le moral des forces de gauche.  Milios enrage que le Gouvernement grec n’ait pas voté immédiatement des lois anti-corruption et de justice fiscale, puis engagé un bras de fer déterminé avec la Troïka. Il déplore également l’absence de volonté politique pour promouvoir de nouveaux rapports sociaux de production (coopératives, monnaies parallèles).

On l’aura compris, Milios juge sévèrement son Gouvernement. Toutefois, il se tient à distance des partisans du Grexit et conserve une ligne internationaliste, fidèle en cela aux enseignements les plus élémentaires du marxisme.

Pour qui souhaite s’intéresser aux thèses de John Milios, je recommanderais deux papiers (en anglais):

-Un article écrit avec Dimitris P. Sotiropoulos : « Crisis of Greece or crisis of the euro ? A view from the european periphery, Journal of Balkan and Near Eastern Sudi (September 2010).

-Un article cosigné avec Ch Laskos et Euclides Tsakalotos, « Communist dilemmas on the Greek Euro Crisis: to Exit or not to Exit?

Ces deux papiers ont le mérite de développer une approche de la crise du capitalisme européen alternative à la  Doxa libérale et à sa pseudo critique souverainiste.

En général, les souverainistes reprennent à leur compte la fable monétariste qui nous raconte que les pays ensoleillés de l’Europe sont en déficit parce qu’ils manquent de compétitivité  (taux de change réel surévalué). Ces génies assortissent leur propos d’un schéma Centre-Périphérie de facture assez grossière, d’après lequel la méchante Allemagne exploiterait la Grèce, l’Espagne, l’Italie ou le Portugal, qui ne pourraient se développer qu’en quittant la zone Euro. On retrouve là l’abrutissant mode de pensée nationaliste qui consiste à projeter le schéma de la lutte des classes dans l’arène des relations inter-étatiques, tout en la niant à l’intérieur de chaque pays.

Il n’est pas difficile à John Milios d’écarter d’un revers de main cette sous littérature économico-politique.

Il lui suffit tout d’abord de rappeler que le système de l’Euro est contradictoire. Avant d’entrer en crise, il produisait  une croissance bien plus satisfaisante dans le sud de l’Europe que dans son centre: le PIB grec a augmenté de +124% en Grèce entre 1995 et 2008 contre 17,8% en Allemagne. L’explication du dynamisme au Sud est simple : intégrer ces pays à forte inflation et à forte perspectives de croissance dans un cadre monétaire unique a créé un appel d’air pour les capitaux du centre de l’Europe, ce qui a permis le développement rapide du crédit à l’investissement et à la consommation. Pour le dire clairement, les pays européens dominants intègrent dans l’Euro les pays moins avancés lorsque cela les arrange, puis les en expulsent lorsque les bulles spéculatives éclatent.

Ensuite, Milios nous invite à inverser la causalité traditionnelle : ce n’est pas l’inflation et les hausses de salaires qui ont amoindri la compétitivité de la Grèce ou de l’Espagne, mais le surplus de la balance des capitaux financiers qui a provoqué la hausse de la demande interne, puis celle des importations, des salaires et de l’inflation.

Enfin, l’auteur s’inspire du concept de « chaîne impérialiste globale » (Lénine) pour contester les fantasmagories nationalistes qui voient dans la lutte des Nations le moteur de l’Histoire et appellent les salariés de chaque pays à se soumettre aux intérêts de leur bourgeoisie respective.

En réalité, ce qui unit les bourgeoisies grecques, allemandes et italiennes est plus fort que ce qui les sépare. Leur intérêt collectif est de renoncer au protectionnisme et aux monnaies nationales non seulement pour éliminer les entreprises les moins rentables mais pour imposer également une discipline aux salariés de chaque pays, ces derniers recevant en compensation de l’austérité salariale un accès plus aisé au crédit. L’Euro n’est ni un projet allemand, ni le produit d’une petite caste maléfique et irrationnelle. C’est tout simplement la meilleure option pour les capitalistes européens.

Dans ce contexte, Milios estime que les salariés grecs doivent mener une lutte sur deux fronts :

-combattre les intérêts de leur propre bourgeoisie en instituant une véritable réforme fiscale et en promouvant de nouvelles méthodes de production (autogestion, coopératives)

-chercher des alliances en Europe auprès des salariés des pays du Centre

La sortie de l’Euro peut être une option de dernière instance, mais elle ne saurait être ni un préalable ni une solution magique. Milios redoute que le rejet par principe de l’Euro, accompagné de slogans simplistes assimilant l’Allemagne de Merkel à l’occupation nazie, ne fasse le jeu des nationalistes, dont les intérêts sont étrangers à ceux du salariat. Dans sa perspective authentiquement socialiste, Milios appelle à rejeter l’austérité et à engager immédiatement un processus de transformation sociale.

Lapavitsas, le radical du Grexit

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Il est des gens qui trépignent de briser l’Euro car ils conçoivent les relations internationales comme un jeu à somme nulle où le dindon de la farce est celui qui ne dévalue pas le premier. D’autres caressent l’espoir du « bon Euro »,  l’Euro d’un continent social et durable, l’Euro de l’emploi, de la justice et du bio. Enfin, il y a les croyants de l’austérité, ceux qui dépulpent le présent pour gagner la terre promise où coulent le miel concurrentiel et le lait de la compétitivité.

Peu d’individus ont l’audace de penser hors de ces trois modalités de la Doxa.

L’économiste grec Costas Lapavitsas, universitaire londonien d’obédience keynésiano-marxiste, est de ceux-là.

Connu dans les milieux intellectuels d’extrême gauche pour ses travaux consacrés à la monnaie et à la finance, Costas Lapavitsas n’a jamais caché son opposition radicale à l’Euro, qu’il décline avec talent dans de nombreux articles de presse, en particulier ceux que publie régulièrement le journal progressiste The Guardian.

Avec ses faux airs de De Niro, ce tonique parlementaire a lancé le 17 juillet dernier un appel vibrant pour que le Gouvernement grec respecte ses engagements électoraux et réplique au diktat « néocolonial » de l’Eurogroupe  par la répudiation de la dette grecque, la hausse des salaires, la nationalisation des banques et la sortie de la zone Euro.

Voici un abrégé de ses thèses principales, suivi de quelques liens pour aller plus loin.

  1. L’Euro est le maillon faible du capitalisme financiarisé

L’Europe monétaire et financière s’inscrit dans le contexte mondial et historique du capitalisme parvenu à son 4ième âge, celui de la financiarisation, après l’âge concurrentiel (milieu XIXième), l’âge impérialiste (fin XIXième-1945) et l’âge « keynésien ».

Le règne de la finance s’est imposé à partir des années 1970, dans un contexte de croissance lente, de désordres monétaires et d’internationalisation de la production.

En écho (critique) aux écrits de Rudolf Hilferding (1910), de Lénine (1916), ou ceux de Toni Négri sur l’Empire (2002),  Lapavitsas tire le portrait du Moloch capitaliste en quelques faits stylisés:

Explosion des profits financiers. Les profits des institutions bancaires et financières ne constituent pas un prélèvement parasitaire sur les profits industriels car ils trouvent leur origine dans les retombées asymétriques du progrès technique (baisse plus rapide des coûts de transaction financiers que des coûts de production de biens et services), la stratégie des grandes entreprises à la recherche de placements lucratifs pour leurs capitaux excédentaires, le recentrage des banques sur les ménages, ce qui permet « l’exploitation directe » de ces derniers via les crédits à la consommation ou aux études, et offre aux banques l’occasion de jouer le rôle de médiateurs dans l’achat d’actifs mobiliers destinés à financer la retraite de leurs clients.

Inversion des flux financiers mondiaux : l’expansion et l’instabilité des flux de capitaux a obligé les pays émergents à accumuler d’importantes réserves de change (épargne de précaution) réinvesties dans les pays les plus riches, notamment les Etats-Unis. Vladimir, Léon et Rosa n’en auraient pas cru leurs yeux : désormais, ce sont les pays pauvres qui financent les pays riches.

Institutionnalisation des politiques économiques « pro-capital », notamment par le biais de  banques centrales indépendantes qui s’abritent derrière la confiance que le public place en elles pour mener des politiques favorables aux grands milieux d’affaires.

Idéologie néolibérale, qui justifie l’utilisation de l’Etat pour protéger et étendre les marchés, par exemple en privatisant des services collectifs.

Et l’Euro dans tout ça ?

Tout d’abord, l’Euro n’est pas une chose mais un rapport social, et en l’occurrence, nous explique Lapavitsas, un outil au service des classes et des Etats dominants en Europe.

Pour l’auteur, l’Euro est une entreprise assez grandiose, un projet de monnaie mondiale qui a été voulu par les grandes banques et multinationales européennes afin de les aider dans la compétition internationale.

Comme toutes les monnaies, l’Euro condense les rapports sociaux et dans le cas présent, sa gouvernance témoigne d’un biais considérable en faveur des classes aisées. Toute la machinerie institutionnelle qui soutient l’Euro va dans le même sens : indépendance de la banque centrale, priorité à la lutte contre l’inflation sur le chômage, promotion de la concurrence libre et non faussée, Pacte de Stabilité et de croissance.

Pourquoi un tel système institutionnel ? La réponse est simple : à la différence du dollar, qui émane d’une Nation puissante, l’Euro a été créée par une coalition d’Etats petits et moyens. De ce fait, la monnaie unique a besoin de s’appuyer sur un système institutionnel fédéral non soumis au contrôle populaire, dont le pouvoir de contrainte est d’autant plus fort qu’il faut pallier la fragmentation politique de l’Eurozone.

Or, l’Euro est un désastre à la hauteur des espoirs qui l’ont fondé. Véritable maillon faible du capitalisme mondial, la zone euro affiche des taux de croissance du PIB et de la productivité du travail médiocres et semble affectée bien plus fortement par les conséquences de la crise des subprimes que les Etats-Unis eux-mêmes.

La raison profonde de la crise structurelle de l’euro réside dans la politique mercantiliste de l’Allemagne qui use de l’Euro comme d’un instrument pour dominer l’industrie européenne et notamment empêcher la France de dévaluer pour contrer sa politique salariale et fiscale agressive. Alors que les accords de Bretton Woods avaient conduit à la diffusion mondiale de l’inflation américaine, l’Euro provoque la généralisation de la déflation salariale et permet à l’Allemagne d’exporter son chômage.

  1. La Grèce est le maillon faible de l’Euro

Pour Lapavitsas, il ne fait aucun doute que la Grèce n’aurait jamais dû entrer dans l’UEM.

L’auteur a développé son argumentaire économique dans une étude publiée avec Heiner Flassbeck par l’Institut Rosa Luxemburg en 2013.

Résumons : l’Euro ne peut que détruire l’économie grecque car celle-ci est le reflet inversé de l’économie allemande, pour l’intérêt de laquelle l’Euro a été bâti.

D’une part, l’Euro amplifie la divergence structurelle gréco-allemande en termes de coûts : tandis que les coûts salariaux allemands stagnaient voire diminuaient, ils sur-augmentaient côté hellène en raison de l’afflux de capitaux provoqués par l’accession de ce pays à la monnaie unique et cela sans possibilité de réajustement des coûts relatifs au moyen d’une dévaluation.

D’autre part, lorsque l’ajustement des dépenses internes et des coûts s’est effectué, leurs effets ont été d’autant plus dramatiques que les faiblesses structurelles de la Grèce (bas taux d’exportation +large déficit extérieur) ne laissaient aucune voie de secours à ce pays : les politiques de rigueur aberrantes imposées l’UE ont piégé la Grèce dans la récession (« le permafrost », dit l’auteur) puisque nul débouché extérieur n’est venu compenser l’affaissement des débouchés internes, comme ce fut par exemple le cas en Irlande.

Pour l’auteur, l’incompatibilité entre ces deux économies se double d’une atteinte au « sentiment européen » puisque les salariés allemands, déjà essorés par leurs bas salaires, n’ont aucune envie d’aider au rétablissement des comptes de l’Etat grec, et il est de la plus haute importance pour l’Allemagne de rétablir le fonctionnement « normal » de l’UEM, soit en évacuant de force la Grèce, soit en la modelant à son image.

  1. L’européanisme est le maillon faible de la Gauche

Comment expliquer que des partis, des Gouvernements et tant d’électeurs de Gauche soutiennent l’Euro contre vents et marées?

Pourquoi Syriza n’a-t-il pas travaillé sur un « plan B » de sortie de l’UEM, ne serait-ce que pour mieux négocier avec les créanciers de la Grèce ?

Pour Lapavitsas, la réponse est idéologique : la Gauche est victime d’une maladie qui empire de jour en jour : l’européanisme, c’est-à-dire l’idéologie de l’Europe.

Il s’agit ni plus ni moins que d’un poison qui paralyse la Gauche en lui faisant croire qu’elle a intérêt à sauver l’union monétaire et qu’elle peut transformer le plomb en or (le mythe de l’autre Europe). L’européanisme rend la Gauche sourde aux revendications immédiates de l’électorat populaire et aliène les pays de la périphérie de l’Europe (dont la Grèce) à une « grande fiction » née dans les pays dominants et qui ne que leurs intérêts.

L’européanisme est une maladie tenace, car il s’agit de l’idéal de substitution auquel la Gauche s’accroche depuis qu’elle a tourné le dos au socialisme.

L’européanisme repose sur un internationalisme naïf, l’illusion que l’Euro et l’UE sont les prémisses d’une entité transcendant les différences politiques, sociales et culturelles, non seulement souhaitable pour tous mais aussi possible à mettre en œuvre. L’auteur rejette le mythe du « peuple européen » comme une fiction appauvrissante,  négatrice de la grande diversité culturelle européenne. Il y voit une chimère suffisamment inquiétante pour que prospèrent les partis d’extrême droite.

Que faire ?

Pour l’auteur, il est urgent de déconstruire l’Euro et de lui substituer un mécanisme de changes fixes et ajustables accompagné de contrôles des capitaux.

A brève échéance, il ne cache pas que le Grexit imposera une nouvelle récession à son pays, mais l’économie devrait rebondir au bout de trois à six mois et renouer avec un rythme rapide de croissance. Pour minimiser les coûts du Grexit, il préconise la nationalisation du secteur bancaire et une dévaluation modérée.

Lapavitsas insiste sur l’urgence d’une action pour sauver l’économie grecque et l’esprit de solidarité européen. Il exhorte la Gauche à regarder la vérité en face et à admettre qu’aucune politique alternative au néolibéralisme, y compris le keynésianisme modéré de Syriza ou de Podemos n’est compatible avec l’Euro.

A la différence de Karl Marx, qui rejetait le rêve hugolien des Etats-Unis d’Europe comme une diversion qui détournait les révolutionnaires de la prise du pouvoir dans chaque Etat nation, Lapavitsas flétrit l’Européanisme en tant qu’il ruine l’idée même de changement social et condamne tous les salariés européens, allemands ou non, à la stagnation.

To break austerity, Greece must break from Euro. The Guardian, 2 mars 2015.

A left strategy for europe reply to Michel Husson, International Viewpoint, 13 april 2011

Finance and globalisation. Toward a political economy approach.

Financial systems and capital markets. An alternative view. 1997

The systemic crisis of the Euro. Rosa Luxemburg Stiftung. 2013

 

L’économie selon Syriza

syriza

La Grèce est devenue le fort Alamo du keynésianisme contre les assauts du libéralisme made in zone Euro.

Dans cet affrontement, sont engagés plusieurs économistes membres ou compagnons de route de Syriza.

En dépit de son blouson et de son casque de moto, Yanis Varoufakis ne doit pas faire oublier les intéressantes contributions de Costas Lapavitsas, Georges Stathakis ou John Milios.

A l’occasion de quelques posts estivaux, on présentera les idées de ces économistes à propos du fonctionnement de l’Union monétaire, du capitalisme financier et des remèdes à la crise grecque.

A (très) bientôt.