La France est l’homme malade du capitalisme européen

 

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Pourquoi le Medef n’est-il jamais content?

Pourquoi le programme quinquennal d’Emmanuel Macron est-il une liste longue comme le bras de mesures destinées à favoriser les entreprises et les « premiers de cordée »?

La raison est simple: le capitalisme français est le moins rentable d’Europe.

5,4%: tel est le taux de profit actuel des entreprises du secteur non financier qui résident sur le sol français, contre 12,5% en Allemagne, 12,8% au Royaume-Uni, 8,8% en Suède ou encore 9,7% en Autriche.

Comment obtient-on ces chiffres?

Il suffit de collecter sur le site OECD.stat [1] les données qui permettent de calculer le taux de profit en appliquant le bon vieux ratio que propose Karl Marx dans le Capital [2]:

Taux de profit=Profit net/ Capital total avancé

Avec

  • Profit net = Excédent net d’exploitation =Excédent brut d’exploitation – consommation de capital fixe (amortissements)

  et

  • Capital total avancé =consommations intermédiaires + consommation en capital fixe+ salaires

Autre manière de formuler : capital total avancé= capital détruit intégralement ou partiellement pour produire une marchandise (« capital constant« [3]) + capital variable (valeur de la force ouvrière : les salaires)

Les résultats obtenus sont éloquents…

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Comment expliquer la contre performance des entreprises françaises?

Très probablement parce que la main d’oeuvre française est encore protégée par un droit social efficace, ce qui se traduit en langage marxiste par un taux d’exploitation de la main d’oeuvre assez faible.  Rappelons que le taux d’exploitation (ou « taux de plus-value ») désigne ce que chaque euro investi dans la masse  salariale rapporte en profit net, ce qui correspond au ratio profit net/ salaires [4].

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On voit bien que la France est nettement surpassée par ses partenaires européens, en particulier par l’Allemagne et les pays de l’Est.

Une dernière pour la route: en 1999, le taux d’exploitation des entreprises allemandes était de 34,8%, contre 26% en France. Entre 1999 et 2017, l’écart franco-allemand a été multiplié par trois (41,4 vs 18,2%) et le taux français a chuté de 30%

A la vue de ces données, on ne peut qu’anticiper la poursuite de la litanie des « réformes » néolibérales, qui visent à comprimer le coût du travail pour regagner des « marges de compétitivité », qu’il s’agisse de diminuer les « charges » sociales des entreprises, de relever la durée du travail (à salaire égal) ou de flexibiliser le droit du licenciement.

Bien sur, le rétablissement du taux de profit ne passe pas obligatoirement par un mauvais quart d’heure social, (quid de l’innovation, de l’amélioration du climat social dans les entreprises ou des économies d’énergie? ). Mais de tout cela, on n’entend guère parler…

150 ans après sa publication, le Capital n’a pas pris une ride.

 

Denis Gouaux

Notes

[1] Les données sont tirées du site http://stats.oecd.org/   onglet :  Annual national accounts , puis ligne 14A dans Detailed non financial sector accounts). Les données sont exprimées en monnaie courante, ce qui correspond aux exigences du taux de profit marxiste.

Voici ce que l’on obtient, dans le cas de la France.

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Application: Taux de profit 2016= (365008-228064)/(1533258+228064+749791)=0,054

[2] Une légende tenace, que l’on retrouve dans une multitude de manuels ou de travaux d’économistes marxistes, stipule  que Marx calculerait le taux de profit en rapportant le profit à la totalité du capital fixe investi dans l’entreprise. Or, Marx est très clair sur ce point: seul compte le capital matériel consommé, c’est à dire celui qui a été détruit ou transformé et , de ce fait, a transmis sa valeur aux marchandises qu’il permet de réaliser. Cela comprend l’usure du capital fixe (sur la période choisie pour estimer le taux de profit) ainsi que les consommations intermédiaires (matières premières détruites dans le procès de production ou intégrées dans le produit final).  On lit dans le chapitre 9 du Livre I : « Sous le nom de capital constant avancé pour la production de la valeur nous ne comprenons jamais que la valeur des moyens consommés dans le cours de la production« . Marx précise que si l’on voulait compter la valeur totale des équipements (machines, bâtiments…), il faudrait la compter doublement, « du côté de la valeur avancée et du côté du produit obtenu« .

[3] Marx explique la distinction capital variable/capital constant dans le du Livre I du Capital. Le capital variable (salaires) est variable car il ajoute de la valeur aux instruments de production qu’il utilise; le capital constant (consommations productives) est dit constant car il ne fait que transmettre sa valeur au produit final.

[4]  Petit rappel d’économie marxiste: le taux d’exploitation apparaît en décomposant l’expression du taux de profit

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Si les entreprises françaises ne parviennent pas à dégager beaucoup de profit c’est parce que le numérateur de l’expression développée du taux de profit (profit net/salaires), dit aussi « taux d’exploitation de la main d’oeuvre » est inférieur de moitié au taux européen (38%s

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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L’Euro améliore le niveau de vie des Français de 749 euros. So what?

 

Où en serions-nous si nous n’avions pas adhéré à la monnaie unique?

Trois économistes de l’Université néerlandaise de Tilburg viennent de publier un travail qui répond à cette question et contredit certaines idées reçues

Le tableau ci-dessous résume les principales conclusions des auteurs

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  • Si la France n’avait pas adhéré à l’Euro, ses habitants seraient un peu moins riches. Ils perdraient en moyenne de 749 euros, ce qui signifie que l’Euro améliore le pouvoir d’achat de 2,19%.
  • Sur la période 1997-2014, l’Allemagne est le pays qui bénéficie le moins de l’Euro (+470 euros), contrairement à l’Autriche, aux Pays-Bas ou à l’Irlande, qu’on peut qualifier de « grands gagnants » de la monnaie unique.
  • Les retombées de l’Euro sur l’Allemagne ont été bouleversées par la crise. Avant 2008, l’Euro aurait légèrement pesé sur le revenu des Allemands (-0,79%). Depuis 2008, il bénéficie largement à l’Allemagne.
  • Jusqu’à la crise, l’Euro aurait contribué à resserrer les écarts de niveaux vie entre les pays du « Nord » et ceux du « Sud », à l’exception de l’Italie, dont le niveau de vie progressait à peine (+0,33%).
  • Depuis la crise, l’Euro se traduit par un appauvrissement très significatif de la Grèce, du Portugal, de l’ Espagne et de l’Italie. Dans le cas italien, le phénomène est si prononcé que si ce pays avait conservé la Lire, il disposerait actuellement d’un revenu annuel moyen additionnel de 1170 euros, ce qui est assez significatif.

Avant de commenter ces résultats, un mot sur la méthodologie des auteurs.  Pour repérer l’influence du passage à la monnaie unique sur le revenu par habitant des pays membres, les auteurs comparent chacun des 11 pays « fondateurs » de l’Euro  à une sorte d’alter ego composite (constitué d’un panel de pays extérieurs à l’Euro) dont les ressorts de la croissance (37 indicateurs qui vont de la natalité, à l’investissement en passant par l’inflation) ont évolué dans la décennie précédant l’adhésion à l’Euro (1986-1997) à l’identique de ceux du pays membre.  Pour prendre un image sportive, c’est comme si l’on comparait la performance d’un coureur qui arbore un maillot Euro avec celle d’un coureur de qualité similaire,  qui arbore un autre maillot mais a bénéficié d’un entraînement (ou d’un dopage) identique. Si le coureur au maillot Euro franchit plus vite la ligne d’arrivée, on en déduit que son maillot a agi comme une potion magique.  On doit cette méthodologie à deux économistes espagnols qui ont estimé grâce à elle l’impact du conflit basque-espagnol  et de la réunification allemande.

Les conclusions de cette étude confirment les enseignements de la théorie des « zones monétaires optimales ». En effet, on constate très clairement que les bénéfices de la monnaie unique vont en priorité aux pays les plus ouverts aux échanges commerciaux (Pays-Bas, Irlande), ceux dont les prix sont largement déterminés par les marchés internationaux. Dans cette logique, les auteurs mettent en évidence deux variables propices à minimiser les coûts de la fixité du taux de change: la flexibilité de l’emploi et l’immigration. A ce titre, il est permis de penser que la moindre performance de l’Italie (avant 2008), relativement à la France, s’explique partiellement par le moindre recours de ce pays à la main d’oeuvre immigrée ainsi qu’à sa plus grande rigidité en termes de protection de l’emploi. Résultat: en situation de déficit de « compétitivité », on assiste à un douloureux ajustement interne, via la chute de la demande et des prix, parce que l’ajustement externe, via la dévaluation, est impossible.

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Mais le résultat le plus surprenant auquel parviennent les auteurs est l’appauvrissement des Allemands occasionné par l’Euro entre 1999 et 2008.

L’étude n’apporte pas d’explication à ce phénomène, et c’est bien dommage.

Sans doute touche-t-on là une des limites de l’article, à savoir son manque d’éclairage macroéconomique et politique. En effet, la monnaie unique ce n’est pas seulement un grain de sable en moins dans les rouages du commerce international sensé ouvrir les portes du paradis concurrentiel et de l’efficience. C’est également un volet conjoncturel (le Pacte de Stabilité) qui prive les économies d’un pilotage macroéconomique judicieux et c’est aussi une économie politique, des rapports de forces qui drainent les gains de l’intégration monétaire et financière vers certains secteurs de la société au détriment d’autres.

Dans le cas de l’Allemagne, chacun se souvient qu’au début des années 2000, ce pays faisait figure d’homme malade de l’Europe en raison du contre-coup de la réunification (chute des investissements, perte de compétitivité) mais aussi du plan d’austérité budgétaire imposé par les règles européennes. Par la suite, les réformes néolibérales (dites Hartz) ont plongé une partie du salariat allemand dans la précarité (sauf le salariat du secteur exportateur, largement protégé), ce qui pesé sur le revenu et la consommation. De ce point de vue, les débuts de l’Euro ont été une mauvaise nouvelle pour un grand nombre de ménages allemands, « sacrifiés » sur l’autel de la recomposition des marges industrielles, du moins jusqu’au moment où la reprise du commerce extérieur, via les commandes des pays émergents, permette de relever les prix à l’exportation et la rentabilité, et donc d’atténuer l’austérité salariale.

Quant à la France, le problème n’est pas qu’elle ait peu gagné à entrer dans l’Euro mais le fait que la monnaie unique lui ait été si peu bénéfique au cours de la crise.

Le tableau suivant indique la situation de la France si notre pays n’avait pas été membre de l’UEM en 2008.
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Sans l’Euro, la France serait sortie plus pauvre de la crise, mais de très peu (313 euros par habitant).

Cela pose deux problèmes. D’une part, on est en droit d’émettre l’hypothèse que l’Euro place notre pays dans une situation peu enviable, avec d’un côté, tous ses partenaires commerciaux d’Europe du Sud qui sont plongés dans la crise, et d’un autre côté, tous ses partenaires du « Nord » (sauf la Finlande) qui bénéficient plus fortement de l’Euro que nous. Cet environnement n’est pas porteur pour l’économie française et pénalise la reprise.

D’autre part, bien que l’Euro ne soit pas la catastrophe que l’on croit, la modicité des gains économiques qu’il procure ne permet pas de contrebalancer la défaillance des conditions subjectives du projet européen, à savoir, la disparition de perspectives sociales et le raidissement non démocratique des instances européennes. Dit autrement: on ne tombe pas amoureux de l’Europe pour 749 euros par an, surtout si c’est au prix d’une désolation économique chez la plupart de nos voisins.

Or, quand on prend la peine d’interroger les Européens, ils disent qu’ils sontfavorables, y compris en Allemagne, à des politiques coopératives destinées à relancer la croissance européenne.

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Il est vrai qu’impressionnés par la propagande néolibérale et nationaliste (qui a pour point commun l’incapacité de penser que l’Europe puisse être autre chose de plus qu’une simple association), les partis politiques européens ne relaient pas ces aspirations coopératives.

Et c’est ainsi qu’on gâche les dividendes de la monnaie unique… et qu’il faudra malheureusement en passer par une nouvelle crise (sans doute en Italie), pour conformer le pilotage économique de l’Euro à l’intérêt général européen.

L’investissement est la principale source de profit des entreprises françaises

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Bien des légendes urbaines circulent à propos de l’origine des profits du capitalisme français.  Pour certains, nous serions entrés dans une forme de capitalisme consumériste qui repose essentiellement sur la pulsion d’achat et la consommation ostentatoire des classes supérieures. Pour d’autres, plus romantiques, les profits découleraient du risque entrepreneurial dans le cadre d’une économie marchande. A ces derniers, s’opposent avec violence ceux qui définissent le profit comme le travail gratuit des salariés que leur extorquent les capitalistes. Les opinions de tout ce joli monde agrémentent le débat politique et les diners en ville, mais elles ne font que cela.

Abordons le sujet sous un angle un peu plus sérieux, c’est-à-dire macroéconomique et circuitiste.

J’emprunte la méthodologie qui va suivre à l’économiste néo-marxiste Michal Kalecki, figure importante du courant post-keynésien.

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L’adage Kaleckien (« Les travailleurs dépensent ce qu’ils gagnent et les capitalistes gagnent ce qu’ils dépensent ») est contre-intuitif mais sa logique repose sur l’idée, fort simple, que les dépenses des uns sont les revenus des autres.

Dès lors, le profit cumulé de toutes les entreprises s’explique de quatre façons:

  • La « surconsommation » des salariés: lorsque ceux ci dépensent sur le marché plus que les entreprises ne leur versent de salaires.
  • L’investissement privé: les entreprises du secteur producteur de bien en capital réalisent des profits lorsque les autres entreprises (auxquelles elles ne versent par définition de salaire) leur achètent des bien en capital.
  • L’investissement public: les dépenses en capital des administrations publiques constituent un profit pour les entreprises qui répondent à ces commandes
  • L’excédent commercial: exporter, c’est vendre un produit à un non résident qu’on ne salarie pas (profit pur), importer, c’est perdre du profit auprès des entreprises non résidentes. Et oui, l’enjeu du solde commercial n’est pas un enjeu symbolique, mais une féroce bagarre à propos du partage international du profit.

Au total, la classe capitaliste retire son profit non pas de l’exploitation de la force de travail sur le lieu de travail, mais des ventes qu’elle effectue sans avoir à verser de salaire en compensation (pour plus de détails, voir le post consacré à l’excellent ouvrage de Laurent Cordonnier, L’économie des Toambapiks) .

Voyons ce que cela donne pour la France en 2016.

  • 86% des profits résultent des investissements privés et publics.
  • 18% des profits proviennent de la consommation excédentaires des salariés.
  • 7,6% du profit national est capté par les entreprises non résidentes, qui nous vendent plus que nous leur achetons, d’où les divers plans de baisses de charges qui visent à compenser ce manque à gagner.

Le capitalisme français repose donc sur…l’accumulation du capital et non sur  la consommation tout azimut ou l’écrasement des salaires.

Il suit de ce résultat un conséquence importante: comme en période de crise les capitalistes avancent tout freins serrés et accumulent des liquidités plutôt que d’investir (ce qui est rationnel à l’échelle individuelle), il revient à l’Etat de les aider à mieux se coordonner et à investir plus et collectivement.

Hyperglobalisation et populisme

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L’économiste Dani Rodrik, de l’université américaine de Harvard, vient de publier un papier intitulé Populisme et économie de la mondialisation dans lequel il met en perspective le succès politique des courants populistes, aux Etats-Unis, en Turquie, en Europe ou en Amérique latine.

Le populisme est une idéologie qui cherche à rassembler l’ensemble du « peuple » contre les « élites » et qui s’incarne dans des partis ou des mouvements dirigés par un leader charismatique qui revendique le monopole de la représentation des « gens d’en bas » contre « ceux d’en haut ». Les populistes se divisent en deux familles: les populistes démocratiques (le « peuple » est une « construction sociale de tous les jours ») et les populistes réactionnaires ((le peuple est une éthnie).

Habitués, particulièrement en France, au bon vieux clivage Droite/Gauche, la violence inédite (et pas seulement verbale) des populistes nous surprend et nous inquiète. La remise en cause démagogique de la démocratie représentative, la légitimation des atteintes aux libertés individuelles, la désignation de l’adversaire politique comme un ennemi, tout ceci rappelle forcément le climat des années 30.

Dani Rodrik envisage le populisme comme une réaction face aux excès de la globalisation et en particulier ses effets redistributifs particulièrement violents.

De façon très éclairante, il rappelle l’exemple des populistes américains de la fin du XIXième siècle, qui regroupèrent par delà les clivages géographiques et politiques un grand nombre de paysans propriétaires des Etats du Sud et de l’Ouest, ainsi que des ouvriers des Etats du Nord contre les « élites » industrielles et financières qui tiraient bénéfice de la modernisation économique et de l’Etalon-Or. Après le premier conflit mondial, le populisme connut ses heures de gloires en Europe, mais cette fois-ci, au sein  des classes moyennes appauvries et hostiles aux milieux financiers accusées. Les mouvements fascistes surent capter cette énergie politique et la retourner contre le prolétariat. En Allemagne, où les droits sociaux conquis par la classe ouvrière étaient très étendus, le parti nazi, pourtant largement soutenu par la grande industrie protectionniste et quelques résidus historiques de l’aristocratie,  réussit le tour de force de faire passer le prolétariat social-démocrate pour une classe privilégiée par rapport à la petite bourgeoisie et complice des classes dominantes. Comme chacun le sait, la social-démocratie allemande disposait d’une milice armée très capable de rivaliser avec les meutes nazies, mais la peur d’enfreindre la légalité donna un avantage aux chemises brunes. Comme quoi, il faut (parfois) savoir combattre les populistes sur leur propre terrain.

L’auteur  rappelle que le populisme a tendance à se déployer dans les phases hautes de mondialisation économique et financière, dont il exprime avec fracas les contradictions …avec une probabilité non nulle de victoire politique, comme on l’a vu dans l’entre-deux-guerres.

Le regard que l’économiste porte sur le phénomène populiste s’appuie sur les enseignements de la science économique. Je ne citerai qu’un seul développement théorique. Il concerne les effets ambivalents du libre-échange. D’un côté, l’ouverture commerciale génère des gains économiques. D’un autre côté, elle fait des perdants et de gagnants. On enseigne  cela depuis plus d’un siècle, mais ce qu’on a tendance à oublier c’est que l’essentiel des gains du libre-échange apparaissent dans les premières phases de la libéralisation  des échanges, c’est-à-dire lorsqu’on permet à l’économie de respirer le grand air du marché mondial. Or, à mesure que l’ouverture s’approfondit, les pertes que subissent les groupes sociaux exposés à la concurrence augmentent tandis que les gains en efficacité pour toute l’économie s’épuisent,  de sorte qu’arrive un moment (et nous y sommes, dit l’auteur), où la libéralisation fait plus de dégâts sociaux que de bien à la société.

Ceci explique la contestation de plus en plus massive des accords commerciaux (ALENA, TAFTA..), toutefois, Dani Rodrik note que le populisme anti-commercial est l’apanage des Etats-Unis ou l’Amérique latine, tandis que les populistes européens (surtout ceux de droite) se spécialisent  dans la propagande anti-immigration. D’après l’auteur, ce biais xénophobe est logique. En effet, nous disposons en Europe d’Etats providence suffisamment étendus et solides pour compenser les retombées négatives du libre-échange. Dès lors, les populistes seraient moins enclins à descendre dans la rue ou à voter contre un accord commercial (ce que font tout de même les « populistes de gauche »), et plus enclins à accuser les « minorités » et les immigrés de vivre aux crochets de l’Etat providence. Ici, l’auteur touche juste, car il suffit de décrypter les explications du vote en faveur du Front National ou de Debout la France (et d’une bonne par du vote Les Républicains) pour constater que beaucoup de ces électeurs redoutent que l’immigration ne les prive d’une partie des aides sociales ou se traduisent par une hausse de la fiscalité. Il s’agit là d’un thème récurrent du Front national, entonné sur tous les tons par la dynastie le Pen.

L’auteur oppose le « populisme de gauche », qui privilégie la question économique et sociale, (Sanders, Melenchon, Podemos…) et le « populisme de droite », qui met l’accent sur le culturel, la défense du « peuple enraciné ».

Est-il légitime de parler de « populisme de gauche »?. Je n’en suis pas certain, même si ce concept fait de plus en plus d’adeptes (voir par exemple les écrits de Chantal Mouffe, ou ceux de l’inénarrable Jacques Sapir).

Il me semble périlleux d’entretenir une confusion entre gauche (radicale ou non) et populisme.

Je formule l’hypothèse qu’il existe trois clivages politiques bien distincts:

  • Le clivage gauche/droite. Il s’agit d’un clivage modéré qui oppose deux styles de vies et deux interprétations de la République . La gauche et la droite structurent la vie politique lorsque les classes moyennes sont clivées et que leurs deux composantes cherchent à s’allier avec des groupes sociaux qui se situent au dessus ou au dessous d’elles.  Comme l’enseigne Pierre Bourdieu, la gauche c’est (c’était…) l’alliance politique de l’ouvrier,  de l’instituteur et du cadre supérieur du public (laïques et progressistes) contre l’alliance du petit paysan et ouvrier du tertiaires avec la bourgeoisie et les cadres supérieurs du privé. Pour paraphraser Marx, on dira que la superstructure idéologique est le reflet de la « composition organique du capital » de chaque groupe social: à gauche ceux qui sont relativement plus riches (ou moins pauvres) en capital culturel, à droite, ceux qui sont plus riches (ou moins pauvres) en capital économique.  La gauche et la droite proposent deux interprétations différentes de la République. Pour la gauche, la République c’est la justice, le progrès. Dans le camp d’en face, la République est un gage d’unité nationale et un principe d’ordre social.  La discorde gauche/droite étant une donnée quasi anthropologique de la société française, il n’y a aucune raison de penser qu’elle ne revienne pas à l’ordre du jour.  Toutefois, à certaines époques, un autre clivage surgit et semble subvertir l’ancien.

 

  • Le clivage Elites/populistes. La fracture peuple/élites est radicale puisque transversale. Par delà la gauche et la droite, les élites se regroupent contre le reste de la population (et réciproquement). Ce clivage apparaît lorsque les classes moyennes, destabilisées socialement,  se coalisent pour cherchent l’appui des milieux populaires contre les élites et les fractions du peuple qu’elles jugent complices des élites (étrangers, artistes…). La grille de lecture populiste est très peu élaborée, tristement quantitative, mais elle est efficace. Pour simplifier, les populistes se réclament des « petits » (salariat peu ou pas qualifiés, petits paysans, petite et moyenne bourgeoisie) contre  les « gros » (salariés très qualifiés, haute bourgeoisie financière et industrielle) dont ils vilipendent les privilèges et diabolisent le comportement. Ce ressentiment de classe s’envenime en racisme  lorsque les populistes se présentent comme les représentants du « peuple enraciné » et « normal », par opposition aux « apatrides », aux « riches » et à leur « indécence commune ». Frustrés dans leurs ambitions, les populistes  ont tendance à opprimer à leur tour les groupes sociaux vis-à-vis desquels ils réactivent des mécanismes de domination archaïques. C’est ainsi que le verbiage populiste s’agrémente toujours d’une posture viriliste (c’est le côté le plus grotesque du populisme) ou anti-étrangère.  Même s’il est très légitime de s’inquiéter du populisme, il faut admettre qu’il ne tombe pas du ciel et qu’il ne résulte pas d’une folie collective. Le plus souvent, il apparaît lorsque la mobilité sociale régresse, lorsque les classes moyennes se délitent et ne parviennent plus à nouer des compromis avec les classes dominantes.  Mais le populisme est toujours un échec. A la fois révolutionnaire et conservateur, il résout ses contradictions grâce au césarisme (de Napoléon à Chavez),  au complotisme,  à la xénophobie, ou bien il s’achève dans la farce (Boulangisme, débat télévisé de Marine Le Pen face à Emmanuel Macron). Parfois, le populisme se nie lui même et hisse  au pouvoir (comble de l’aliénation) un démagogue ploutocrate (Trump, Berlusconi), dont il espère qu’il laissera quelques miettes au « peuple » ce qui, bien sur, n’arrive pas. Le populisme est donc transitoire. Il est souvent le prélude à des affrontements de classe moins confus et à la réactivation du clivage gauche/droite. A l’heure actuelle, la « recomposition politique » française est loin d’être achevée et il serait très hasardeux de célébrer la victoire définitive du « bloc bourgeois » macroniste (Stéfano Palombarini, Bruno Amable).  Emmanuel Macron bénéficie de moins en moins des illusions de modernisme et d’équité qu’il a répandues auprès de certains secteurs de la gauche, et son opposition souverainiste se divise sur l’attitude à adopter face à la nouvelle loi travail (le Front national est très lié aux milieux de la PME et de la petite boutique, fort enclins à saper le droit social).
  • Le clivage marxiste. Dani Rodrik ne l’aborde pas.  Or, les populistes tiennent absolument à se distinguer de la gauche radicale (voir ici l’exemple du leader de Podémos Inigo Errejon). Les marxistes, précisons le,  ne sont ni de gauche, ni populistes. Le groupe social qu’ils placent au coeur de leur combat n’est pas la « patrie » ou « les exclus », mais le prolétariat, dont ils construisent l’autonomie politique dans l’objectif de sa disparition, car ne l’oublions pas, les communistes cherchent à subvertir toutes les catégories traditionnelles, de « classe », comme celle de « race » ou de « genre ». Les prolétaires sont un peu la « part maudite » de la société capitaliste. De temps en temps,  elle se rappelle à son bon souvenir (1936, les « OS » en 1968, les grèves de sans-papiers et d’immigrés, catégories qui forment actuellement la moitié du prolétariat en Île de France). Or, pour des raisons objectives et subjectives, le prolétariat ne peut plus occuper dans les combats et l’imaginaire de la gauche radicale la place qui était la sienne jusqu’à la fin des années 60, et qui faisait, par exemple, que l’on menait le combat féministe sur un registre analogue à celui de la lutte des classes (« femmes=classe sexuelle », disait on dans les années 70). Non pas que les producteurs de valeurs aient disparu (il n’y en a jamais eu autant), mais la diversification du salariat et la tertiarisation du travail changent la nature de la conflictualité ainsi que son expression. Jadis, le salariat s’appuyait sur sa concentration numérique pour se confronter à la classe propriétaire. Aujourd’hui, les salariés sont dispersés et, dit-on, « impliqués » dans des tâches qui les amènent à s’auto-discipliner, parce qu’ils ont à rendre des comptes à d’autres salariés, au client, à l’usager ou à un donneur d’ordres. Le contrôle de la production de valeur  s’effectuant de manière moins directe que par le passé, il devient  difficile de faire vivre un sentiment de solidarité de classe, par delà les statuts, les entreprises, les qualifications. Toutefois, le délitement de l’Etat providence, qui avait permis de déprolétariser le salariat est une tendance sur laquelle la gauche radicale peut s’appuyer afin de faire entendre sa partition politique. A long terme, le mieux que puisse faire la gauche radicale est d’oeuvrer à  remettre à flot « la gauche » sur la base d’un nouveau compromis avec les classes supérieures les plus éclairées. En effet, les classes éduquées ne sont pas monolithiques (le mouvement socialiste a toujours recruté en leur sein et la « lutte des places » interne au tiers de la population titulaire d’un diplôme du supérieur est violente). De plus, il est facile de mettre en contradiction les élites éduquées en leur montrant en quoi le néolibéralisme est contradictoire avec certaines des causes auxquelles elles restent attachés (féminisme, anti racisme, écologie). A court terme, il est judicieux pour la gauche radicale  de coopérer avec les populistes progressistes, c’est-à-dire ceux qui sont peu sensibles aux accents chauvins, mercantilistes et autoritaires de l’idéologie national-souverainiste (« ordre à l’intérieur, arbitraire mercantile à l’extérieur »). C’est ce que font beaucoup de militants à l’intérieur de Podemos ou de la France Insoumise, deux formations qui, malgré leurs insuffisances, s’inscrivent dans un imaginaire progressiste et démocratique. Après tout, la mode irritante des nuées de drapeaux tricolores et des tribuns hologrammes n’aura qu’un temps et le moment de la véritable conflictualité politique reviendra bientôt.

DG

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La diversité crée 15% du PIB de la France

 

La « diversité », au sens strict, désigne les personnes d’origine étrangère qui résident sur le sol français, c’est-à-dire les immigrés et leurs descendants. Dans un sens plus étendu, la diversité rend compte du métissage de la population résidente, ce qui implique de comptabiliser les ménages dits « mixtes ».

Selon l’Insee, la diversité rassemble un peu plus de 4,5 millions de ménages qui se répartissent comme suit:

  • Ménages immigrés : 2,1 millions
  • Ménages descendants d’immigrés (1ère génération) : 1,25 millions
  • Ménages mixtes (dont un seul conjoint est immigré): 1,17  millions

Pour tenir compte de la profondeur temporelle de l’immigration en France, il convient de tenir compte des descendants d’immigrés de deuxième génération,  qui regroupaient (en 2011), 4,67 millions de personnes.

Je me propose d’estimer la contribution économique de ces personnes à la richesse produite chaque année dans le pays.

Le résultat obtenu est considérable.

La diversité est à l’origine de 15,4% du Produit intérieur brut de la France, soit 300,22 milliards d’euros, ce qui équivaut au PIB de l’Autriche

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La méthodologie qui permet d’aboutir à ce résultat est assez simple. Elle consiste à calculer les revenus que les ménages concernés ont crées.

Au point de départ, nous disposons du montant et de la composition du revenu disponible par catégorie de ménage (Immigrés et descendants d’immigrés en France-Edition 2012).

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Ce tableau est important car il contient des indications sur les revenus directement issus de la production effectuée par les ménages liés à l’immigration. Chacun de ces revenus figure au PIB. Il s’agit de salaires, de revenus du travail indépendant et de revenus du patrimoine (loyers, intérêts…).

Bien sur, il faut retraiter  les données du tableau ci-dessus:

  • Les immigrés reçoivent 5 milliards d’allocation chômage. On les retranchera donc de la colonne salaires et allocations chômage.
  • Les employeurs des immigrés versent 51 milliards au titre des cotisations sociales. Cette estimation découle du comportement moyen des entreprises en France, qui versent 57 centimes de cotisations pour chaque euro de salaire net.

En ce qui concerne la contribution économique des « petits-enfants » d’immigrés, j’ai choisi d’appliquer une règle simple, qui consiste à multiplier leur nombre par le PIB moyen par habitant de notre pays, considérant qu’ils ne se différencient pas du reste de la population au plan économique, du moins, tant qu’une étude ne le démontre pas.

Le chiffre auquel on parvient ici n’est qu’une estimation informelle et non exhaustive, qui ne tient pas compte, par exemple, des résultats économiques des sociétés dont le dirigeant est immigré ou bien encore des profits que les employeurs de salariés immigrés retirent de cette exploitation (a priori, plusieurs dizaines de milliards d’euros…).

Quoiqu’il en soit, si par la plus obscure des providences, un régime identitaire post démocratique venait à chasser toutes les personnes d’origine étrangère, parents, enfants (ainsi que conjoints autochtones), la France perdrait instantanément un sixième de sa richesse annuelle.

Au plan matériel, c’est beaucoup, mais en termes de déchéance morale collective, les dégâts seraient, eux, incalculables.

DG

 

 

Sortir de l’Euro: un pari risqué pour des gains modestes

 

La dernière livraison de l’External sector report* du Fonds monétaire international était  très attendue par tous ceux qui scrutent avec inquiétude les déséquilibres commerciaux qui marquent les relations internationales actuelles. C’est la raison pour laquelle la sortie de ce rapport le 27 juillet dernier a fait l’objet d’une publicité immédiate dans la presse.

Le FMI nous apprend qu’en raison de certaines caractéristiques structurelles (démographie, revenu/habitant, croissance économique, dépenses publiques…) l’excédent « normal » de la balance courante allemande devrait s’élever à 4,5% de son PIB et non pas 8,5%, comme on l’observe actuellement.

D’après le FMI,  la suprématie commerciale allemande correspondrait à un gain de compétitivité prix de l’ordre de 15% par rapport aux prix mondiaux et de respectivement 23% et 26% par rapport à la France et aux Etats-Unis. C’est tout à fait considérable, mais de là à en conclure que la France devrait sortir de l’Euro pour retrouver une parité monétaire plus conforme à ses intérêts, il y a plus qu’un pas et le FMI ne se risque pas à le franchir.

Essayons tout de même d’imaginer le gain maximum que notre pays retirerait d’un réajustement global des parités.

Le FMI juge que la balance courante de la France devrait être positive (+1,2 % du PIB) et que le déficit actuel équivaut à une carence de compétitivité prix de l’ordre de 11% vis-à-vis du reste du monde entier.  Théoriquement, le manque à gagner commercial s’élèverait à  60 milliards d’euros, soit 2,8% du PIB français, mais cela ne signifie pas qu’une dévaluation de 11%  suffirait à rétablir d’autant nos comptes extérieurs et notre PIB car il faut tenir compte des inconvénients macroéconomiques d’une dévaluation (hausse du coûts des importations, perte de pouvoir d’achat etc….).

Les conclusions d’une étude récente de l’OFCE ** amènent à penser que si la France souhaitait récupérer les 2,8% de PIB évoqués par le FMI elle devrait procéder à une dépréciation monétaire de 20% vis-à-vis de tous ses partenaires commerciaux (y compris ceux de la zone Euro).

Les retombées macroéconomiques d’une dépréciation de 20% sont les suivantes:

  • L’augmentation de l’emploi serait significative mais non durable: +110.000 postes la première année, + 420.000 postes, au total, dans les 3 premières années. Au delà de 3 ans, l’effet positif s’estomperait, les 2/3 des emplois disparaissant dans les 5 années ultérieures. Bien évidemment, dans l’hypothèse où la France se contenterait de déprécier sa monnaie de 10% (afin d’effacer la surévaluation mise à jour par le FMI), l’impact positif sur l’emploi serait divisé par deux.
  • Dans le même temps, on assisterait à un net regain d’inflation: +3,4% la première année, +7,6% sur trois ans.  Le rebond s’amplifierait avec le temps (16% au bout de 8 ans).

Autre mauvaise nouvelle pour les plus germanophobes des partisans de l’abolition de l’Euro: le FMI juge qu’ un réajustement monétaire n’éliminerait pas l’excédent commercial allemand (la moitié subsisterait).

De plus,  l’excédent français attendu serait assez modeste (+1,2% du PIB).

Enfin, aussi bien le travail du FMI que celui de l’OFCE reposent sur l’hypothèse que les monnaies s’ajustent paisiblement, c’est-à-dire sans tourmente financière (fuite des capitaux, hausse des taux d’intérêts…) et sans qu’aucun de nos partenaires ne riposte pour rétablir sa compétitivité. Tout ceci est loin d’être certain…

On le constate, le pari économique que représente la sortie de l’Euro apparaît fort  risqué puisqu’il ne règlerait pas les problèmes de l’économie française et ajouterait probablement de l’incertitude à notre environnement économique.

DG

Références

* 2017 External sector report , FMI. 27/07/2017

** Baisse de l’Euro et désinflation compétitive. Quel pays en profitera le plus? Bruno Ducoudré, Eric Heyer. Revue de l’OFCE. Analyses et prévisions 136 (2014)

Non, la dépense publique n’occupe pas une place excessive dans le PIB français

 

Chaque année, l’inénarrable association des Contribuables Associés agrémente l’actualité d’une ou deux statistiques anti-dépenses publiques dont elle a secret.

La dernière en date est très emblématique. En l’espèce, les Contribuables associés ont proclamé le 24 juillet « jour de libération du contribuable », sous prétexte que, du 01 janvier au 23 juillet, les Français travailleraient pour la « sphère publique », c’est-à-dire pour payer les prélèvements obligatoires qu’ils doivent aux administrations publiques.

Puisque cela fait 24 heures que les Contribuables associés se sentent plus libres, profitons nous aussi de ce moment pour nous libérer de la propagande des Contribuables associés en ouvrant le grand livre de la comptabilité nationale à la page Comptes de la Nation 2016. 

Les Contribuables associés fondent leur savant calcul sur un rapprochement entre le produit intérieur brut de notre pays (richesses nouvelles produites sur un an) et la somme des dépenses qu’effectuent l’Etat central, les collectivités locales et les administrations de sécurité sociale.

L’erreur des Contribuables associés provient de ce qu’ils assimilent tout décaissement public (un nouveau lycée, le salaire d’un prof de mathématiques, une pension de retraite ou une allocation chômage) à une opération qui ajoute quelque chose au Produit intérieur brut (PIB), ce qui leur permet de se rengorger quand ils découvrent que la somme des paiements publics représente » 57% du PIB.

Il s’agit là d’une grave erreur car  une pension retraite redistribue de la richesse entre les ménages mais n’en crée point de nouvelle, contrairement à  la construction d’un lycée ou au salaire du prof de mathématiques, qui entrent dans le PIB respectivement comme investissement et production de service collectif.

Puisque les Contribuables associés nous y incitent, examinons le poids de la sphère publique dans le PIB français et vérifions que la proportion de 57% est une fantaisie médiatique.

contribuables associés 2017

Voici les données de l’INSEE pour l’année 2016:

  • PIB = 2 228,9  milliards 

 

  • PIB de la sphère publique = 602,8 milliards

Soit

Services collectifs individualisables (école, aides au logements, hôpitaux publics…): 343, 6 milliards

+Services collectifs non individualisables (« consommation collective des administrations publiques ») : 183,1 milliards  

+Investissement public (ou « formation brute de capital fixe des administrations publiques ») : 76,1 milliards

L’Etat pèse donc 27% du PIB.

Est-ce excessif?  Absolument pas.

  • Chaque fois que les résidents réalisent 1 euro de PIB, ils versent 27  centimes à ceux qui sont engagés dans la production non marchande. Dès lors, si tous « les Français » du secteur privé  adhéraient aux Contribuables associés, ils ne seraient pas « libérés » le 24 juillet mais dès la mi avril, et encore, à condition de négliger le travail de tous ceux qui produisent, entretiennent ou transportent les fournitures de l’Etat et vis-à-vis desquels la dépense publique constitue un chiffre d’affaires.

 

  • Avec un poids de 602 milliards d’euros, les administrations publiques entretiennent une activité économique qui excède l’investissement privé (FBCF des entreprises et des ménages + variation de stocks) d’environ 190 milliards. Comme ce supplément correspond aux services publics régaliens (qui ne sont pas susceptibles de disparaître à terme), on peut dire que le reste des dépenses publiques permet de protéger le pays contre les conséquences d’une chute brutale de la confiance sur l’investissement des entreprises et des ménages.

 

  • La redistribution des revenus entre ménages, via la protection sociale et la fiscalité, n’est pas payée par « Les Français » puisqu’il s’agit de prélèvements qu’ils se reversent à eux mêmes. Bien sur, les critères d’attribution des prestations sociales  restent très certainement dans la gorge des Contribuables associés, mais il serait moins hypocrite de leur part d’en venir au fait et  d’exposer ce que les malades « coûtent » aux bien portants ou les chômeurs aux actifs occupés,  puis d’apporter la démonstration que la privatisation des assurances sociales serait plus efficace que la préservation de l’Etat social.

 

DG

Les trois souverainismes

trone de fer

L’élection présidentielle française a été marquée par l’approfondissement du clivage entre les partisans et les adversaires de la mondialisation. Ceci amène à s’interroger sur la cohésion des groupes qui se réclament du souverainisme. Comme on va le voir, le souverainisme est pluriel et se répartit en trois courants qui ne sont pas forcément compatibles.

Avant cela, arrêtons nous sur la notion de souveraineté. Dans son acception courante, la souveraineté renvoie à deux choses: autorité politique conférée au peuple et autonomie de l’entité fédérée (Alain Dieckhoff, La Nation dans tous ses Etats).  Le souverainisme est une idéologie qui absolutise son objet, soit du côté de la souveraineté populaire, en rejetant les corps intermédiaires et en valorisant le dialogue direct entre le peuple et un chef suprême, soit du côté de la souveraineté nationale, en confondant autonomie et indépendance nationale. Le souverainisme n’est rien d’autre que le nom moderne du nationalisme.

Voyons en les trois tendances.

  • Le souverainisme libérateur. Il s’agit du souverainisme « originel ». « Souverainisme » est un néologisme qui est apparu au Canada à la fin des années soixante, plus exactement au Québec, en substitution aux termes « séparatisme », « nationalisme » ou « indépendantisme », jugés trop clivants. Cette précaution langagière ne doit pas faire perdre de vue l’objectif du souverainisme qui est l’indépendance territoriale, politique et économique contre la sujétion, l’exploitation ou le coup de force international.  C’est pourquoi ce souverainisme  s’exprime à travers les mouvements de libération nationale (Irlande du Nord, Kurdistan, Palestine..) ou le contrôle de ressources indispensables à la puissance de l’Etat Nation (Nasser et le canal de Suez, Allende et cuivre chilien, Mohammad Mossadegh et le pétrole iranien…). Au regard du droit international, le souverainisme de libération est difficilement contestable.  C’est pourquoi les autres formes de souverainisme déploient beaucoup d’efforts pour persuader l’opinion publique qu’elles relèvent de cette catégorie. Il est intéressant d’observer que c’est en référence à l’Unidad Popular de Salvador Allende que des députés  grecs dissidents de Syriza fondèrent en 2015 le mouvement « Unité populaire » dans le but d’engager une sortie de la zone euro. On se souvient que pendant 17 mois la Banque Centrale Européenne avait limité les possibilités de refinancement des banques commerciales grecques, alors que l’incertitude quant au résultat des négociations entre le gouvernement grec et la Troïka poussait nombre de ménages à se précipiter pour retirer leur argent des banques. De facto, ce « coup de force »  privait la Grèce de sa monnaie puisqu’elle transformait l’Euro en monnaie étrangère. Dans ce contexte, le projet de revenir à la Drachme est devenu une alternative à l’austérité sans fin imposée par les créanciers de la Grèce. De la Grèce aux péripéties du CETA, la tendance autoritaire du néolibéralisme semble donner raison à l’historien Eric Hosbawn, qui écrivait en conclusion de l’Age des Extrêmes « De plus en plus cependant, les gouvernements contournent à la fois l’électorat et ses assemblées représentatives, ou tout au moins prennent leurs décisions avant de mettre au défi de revenir sur le fait accompli, comptant alors sur l’instabilité, les divisions ou l’inertie de l’opinion publique« .

 

  • Le souverainisme exclusif.   Les souverainistes exclusifs sont les amoureux jaloux de la souveraineté. Ils récusent tout transfert de compétence étatique au profit d’une instance supra nationale et tout exercice conjoint de la souveraineté. A leurs yeux, une coopération internationale durable est une forfaiture, voire même un attentat contre la nature. Du retrait des Etats-Unis de l’accord climat à la revendication d’une sortie dévaluation de l’euro en passant par la campagne récurrente du Front National pour le rapatriement des fonds que la France affecte à l’UE (1), les « exclusivistes » occupent le devant de la scène médiatique.  La plupart du temps, cette conception de la souveraineté et des relations internationales est opportuniste (Karl Polanyi parlait à ce propos de souveraineté anarchique) mais elle s’avère particulièrement dommageable lorsqu’elle retarde l’action concertée à l’encontre de certaines externalités.  Dans le domaine climatique, le plus grave n’est pas que beaucoup de souverainistes versent dans le climatoscepticisme mais qu’ils soient incapables de penser qu’une maîtrise réciproque des comportements polluants constitue une forme supérieure de maîtrise de son destin et donc de souveraineté. Pourtant, toutes les demandes souverainistes ne sont pas dénuées de légitimité. Il est parfois juste que des Nations défendent certains traits institutionnels ou culturels contre le risque d’uniformisation. On pense ici, par exemple, à l’attachement des Britanniques aux prérogatives de leur Parlement ou aux moyens particuliers que se donne la France pour lutter contre les sectes, ce qui témoigne d’une conception exigeante de la laïcité. La plupart du temps, les arguments souverainistes sont démagogiques et fort contestables mais le souverainisme exclusif trouve un terrain favorable dans les périodes de crise d’hégémonie, comme c’est actuellement  le cas avec le déclin relatif des Etats-Unis,  ou bien lorsque les velléités d’uniformisation institutionnelle relèvent du pur rapport de force et s’exercent au détriment des petits pays. Le traitement de la Grèce par l’Allemagne est de ce point de vue un cas d’école.

 

  • Le souverainisme autoritaire.  Le souverainisme autoritaire est une idéologie qui réduit la souveraineté à l’exercice de la violence et de la guerre et justifie l’instauration de régimes qui ne respectent pas l’Etat de droit (2).  Opposé au parlementarisme « bavard » et à tout ce qui, à ses yeux, contrarie la « verticalité » du pouvoir, le souverainisme autoritaire a trouvé une caution scientifique dans la pensée du juriste allemand Carl Schmitt. Elaborée sous la République de Weimar, avant de  s’épanouir dans les premières années du régime hitlérien, cette pensée  confond politique et pouvoir et exalte les périodes d’exception (guerre, subversion) qui renforcent l’homogénéité du peuple et permettent au « souverain » de désigner à discrétion « l’ennemi substantiel » à frapper (3). Le souverainisme autoritaire tend à naturaliser le pouvoir de commandement qui, dit-on,  prolongerait le comportement des animaux qui répondent à l’hostilité  de leur environnement en se regroupant autour d’un chef.  Le souverainisme autoritaire recrute dans les rangs de la droite alternative (pensons au décret « anti-musulman » de Donald Trump) mais aussi dans certains milieux d’extrême gauche « pro Poutine ». Certes, la radicalisation du néolibéralisme européen, qui s’embarrasse peu de la démocratie, n’est pas sans rapport avec l’audience du souverainisme illibéral. Mais ce souverainisme n’a ni pour méthode ni pour objectif la défense des personnes et de la démocratie. A quelques encablures du fascisme, dont il reprend  le culte du conflit, de l’héroïsme et du communautarisme national face à l’individualisme libéral, il s’agit d’un courant politique autoritaire dont il ne faut pas sous estimer la dangerosité.

DG

 

(1) Les milieux souverainistes en font des tonnes avec le solde net négatif des transferts entre la France et l’Union européenne. Ce réductionnisme comptable n’emporte pas l’adhésion car il confond  retombées économiques de l’UE  et ticket d’entrée »dans l’Union.
(2) Il ne faut pas confondre l’Etat de droit (normes qui limitent la puissance de l’Etat) et l’état de droit (état de société opposé à l’état de nature). 
(3) Yves Charles Zarka a montré dans l’article « Le Mythe contre la raison: Carl Schmitt ou la triple trahison de Hobbes » (in « Carl Schmitt ou le mythe du politique » PUF, 2009) que  la définition schmittienne de la souveraineté travestit la pensée de Bodin et de Hobbes dont il prétend s’inspirer On parviendrait  probablement aux mêmes conclusions en confrontant Schmitt à Rousseau.

 

 

Le graphique bidon de Marine Le Pen sur l’Euro

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Le charlatanisme frontiste a ceci d’amusant que plus il se donne des airs scientifiques, plus la propagande se voit…

Lors du « Grand Débat » qui a opposé cinq candidats à l’élection présidentielle, Marine Le Pen a  brandi un graphique amusant, censé démontrer que l’Euro a « saccagé » l’industrie française, au bénéfice de l’Allemagne.

Le graphique amusant retrace l’évolution de la production industrielle depuis 1974. Il est exprimé en base 100 2001, ce qui signifie qu’à cette date de référence, la production industrielle des quatre pays mentionnés (Allemagne, France, Espagne, Italie) a pour  valeur 100.

A la lecture du graphique amusant on ne peut que croire Marine Le Pen. Oui, vraiment, il saute aux yeux qu’entre le 31 décembre 2000 et le 1er janvier 2001 il s’est passé un truc qui a permis à l’Allemagne d’écraser l’industrie des autres pays, et ce truc, on nous le donne à voir en gros sur le graphique amusant, c’est l’Euro.

Or, le graphique amusant est  grossièrement trompeur, et c’est dans cet objectif qu’il a été réalisé.

Le charlatanisme de ce graphique repose sur trois trucages:

  • Premier trucage: on démarre les compteurs en 2001 alors que, vis-à-vis de l’Allemagne, la France ne dévalue plus depuis 1987 et que la période 2001-2016 est marquée par une crise d’ampleur mondiale et des erreurs de politique macroéconomique  en Europe à partir de 2011. De plus, on fait comme si le ralentissement économique général observable en 2001 était du seulement à l’Euro, alors que, dans la foulée de l’explosion de la bulle internet, c’est tout le monde industrialisé qui attrape un coup de froid.
  • Deuxième trucage : on passe sous silence l’inflexion du début des années 90, sans laquelle on ne comprend rien ni à la situation française (la production industrielle fait du quasi surplace depuis cette époque), ni à la situation de l’Allemagne, qui a du affronter les conséquences de la réunification.

1991

  • Troisième trucage, on restreint le panel à quatre pays de la zone Euro, sans prendre soin de l’étendre à des pays hors zone Euro.

Et maintenant, amusons nous à reconstituer des graphiques dignes de ce nom.

Voici le profil de la production manufacturière française et allemande depuis 1956 en prenant pour année de référence l’année 2009, de manière à repérer le comportement des deux économies depuis la crise.

19562015industrie

On observe que du traité de Rome à 2007, l’industrie française multiplie sa production par 4, soit au même rythme que l’industrie allemande.

C’est en 2008 que l’Allemagne connait un pic statistique qui la différencie de la France et prolonge une accélération qui débute en 2003.

Après 2009, la France peine à redémarrer, ce qui pose le problème du plan de relance français et de la coordination des politiques économiques à l’intérieur de la zone euro.

Grâce aux données de la Federal Reserve Bank of Saint Louis,  intégrons quatre pays que le FN ne cesse de citer en exemple parce qu’ils n’appartiennent pas à l’Eurozone: la Suède, le Japon, le Royaume-Uni et la Norvège.

graphiquelepen.PNG

Deux constats s’imposent :

  • Avant la crise (2001-2008): le rythme de croissance de la production industrielle Allemande est  remarquable, mais il n’est pas très éloigné de celui du Japon et de la Suède, qui pourtant ne disposent pas de l’Euro. Quant à la production industrielle française, elle évolue comme au Japon ou en Angleterre.
  • Après la crise: bien que disposant de leur monnaie nationale, l’Angleterre ne réussit pas mieux que la France, quant à la Norvège, elle se porte aussi mal que l’Espagne. Au Japon et en Suède, la production industrielle végète. Certes, l’Allemagne se remet mieux que les autres, mais elle peine à retrouver sa production initiale: il n’y a pas de franche reprise.

Les nationalistes du Front National peuvent s’amuser autant qu’ils le souhaitent à faire du Traité de Rome, du Marché Unique ou de l’introduction de l’euro des dates fatidiques de l’Histoire économique française, mais le graphique de Marine Le Pen ne démontre pas que les heures fastes de l’industrie allemande résultent des malheurs de l’industrie française.

Les fake news de Florian Philippot sur le « protectionnisme intelligent »

Au cours de l’émission On n’est pas couché du 18 mars, le numéro 2 du Front National a voulu argumenter en faveur de ce qu’il nomme  « le protectionnisme intelligent ».

Monsieur Philippot définit le « protectionnisme intelligent » comme une représaille ciblée à l’encontre des pays qui se ferment à nos exportations tout en profitant de l’ouverture de nos marchés.

Illustrant son propos par un exemple agricole, Monsieur Philippot a déclaré que la France bénéficiait d’une très faible protection  douanière (5%, a-t-il dit) comparativement à la Suisse ( 55% ),  ce qui justifie à ses yeux la sortie du Marché commun afin de répliquer à ce pays .

Porté par sa démagogie,  Monsieur Philippot se trompe deux fois: d’une part,  parce qu’il méconnait le taux moyen de protection des marchés agricoles suisses et français, d’autre part, parce qu’il ignore les tarifs douaniers que s’appliquent réciproquement la Suisse et l’Union européenne.

En effet,  le droit de douane agricole européen (qui s’applique donc aux importations françaises) n’est pas de 5% mais de 10,7% (OMC).

Monsieur Philippot aurait-il confondu avec le tarif total (5,1%), celui qui concerne toutes les importations?

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De plus, la Suisse taxe ses importations agricoles à 36,1%, et non pas 55%.

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 Qui plus est, la comparaison des droits douanes que s’appliquent réciproquement la France et la Suisse montre que les produits agricoles suisses entrent sur notre territoire  lestés d’une taxe de  17,1%, tandis que la Suisse taxe nos produits à hauteur à 38,9%.

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Certes, les Suisses sont plus protectionnistes, mais l’écart est 4,4 fois moins important que ne le prétend Monsieur Philippot.

Pour couronner le tout, l’examen des obstacles tarifaires auxquels les exportateurs suisses font face révèle que l’UE et le Japon se protègent  à l’identique des produits suisses, or le Front national considère le Japon comme un exemple de patriotisme économique.

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Arrêtons nous un instant sur le concept de « protectionnisme intelligent ».

Dans l’esprit nationaliste de Monsieur Philippot, le protectionnisme ne nait pas intelligent, mais il le devient dans le cadre de représailles réciproques.

On retrouve bien là les nationalistes et leur logique absurdement circulaire.

Avec eux, il en va de la politique commerciale comme de la guerre:  tout nationaliste justifie son nationalisme par le nationalisme du pays d’en face.

La relance budgétaire imaginaire de Marine Le Pen

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Le programme économique du FN fait l’objet d’une description détaillée dans un document qui porte le titre un peu pompeux d »économie générale du projet de Marine Le Pen 2017-2022« .

Ce document est mal écrit et mal motivé. Il comporte toutefois un tableau assez intéressant, bien que confus, et qui nous servira de boussole comptable.

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Le FN fait un pari budgétaire ambitieux : relancer la croissance en distribuant beaucoup de pouvoir d’achat dès 2018,   tout en maîtrisant les comptes publics d’ici la fin du mandat.

J’ai reconstitué le « plan de financement » du programme de Marine Le Pen dans le tableau ci-dessous. Côté gauche, figurent les mesures de relance, et côté droit, leur mode financement.

Il est possible de quantifier l’objectif de croissance du FN à partir du tableau cité plus haut.

Par comparaison avec la croissance potentielle de la France (de l’ordre de 1,5%), le FN semble attendre un gain d’environ 4 points de PIB sur cinq ans,  soit aux alentours de 80 milliards d’euros.

Cet objectif correspond au montant des mesures de relance (hors nationalisation des autoroutes: 15 milliards), ce qui signifie que les experts du FN appliquent un « coefficient multiplicateur de dépense » égal à 1: 1 euro de largesse fiscale en plus=1 euro de PIB supplémentaire (CQFD…).

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La relance à la sauce Le Pen repose sur trois piliers: plus de canons, faire payer  l’Allemagne et la fiesta fiscale

  • Plus de dépenses publiques: le fer de lance du programme est l’augmentation importante du budget de la défense, porté à 3% du PIB.
  • Plus de prestations sociales : 20 milliards, dont l’essentiel prendrait la forme d’une « prime de pouvoir d’achat » de 80 euros par mois sur les petits salaires et les petites retraites. Le FN espère la financer en appliquant une taxe de 3% sur toutes nos importations.
  • Moins d’impôts: 27,5 milliards de baisses d’impôts sur les ménages et les PME-TPE,  dont 82%  dès 2018

Le volet financement comprend trois rubriques:

  • Une dimension magique : près de 40 milliards de prélèvements sur l’étranger, qui comprennent la reprise sur notre contribution nette au budget européen, la taxe sur sur les importations, les « économies sur l’immigration » (fin des allocations familiales pour les étrangers…) et l’abracadabrantesque surtaxe de l’emploi étranger, qui créera plus de travail clandestin et poussera les employeurs à fermer des postes.
  • Des économies sur les « mauvaises dépenses »: 35 milliards. Les fonctionnaires de la fonction publique territoriale vont probablement déguster…
  • L’autofinancement : 19,5 milliards. Il s’agit là des retombées fiscales attendues de la relance budgétaire.

Qu’est-ce qui cloche dans ce merveilleux programme?

Pour résumer, Marine Le Pen s’imagine que la France vit dans une petite bulle de temps et qu’on peut l’extraire aisément de son environnement monétaire et commercial.

En effet, ce programme passe totalement sous silence les retombées de la sortie de l’UE ainsi que les effets de la monétisation du déficit public sur les taux d’intérêt, les sorties de capitaux, l’investissement. Dans le même temps, le FN inscrit  dans son budget les sommes qu’il espère récupérer sur  le financement du budget européen et la taxation des importations, ce qui implique de sortir de l’UE. Comprenne qui pourra… Il s’agit là d’un vrai problème qui peut signifier trois choses : soit le FN ne compte pas sortir de l’Euro (hypothèse plus que probable), soit il est incapable d’en évaluer les effets immédiats, ce qui est encore plus grave, soit il n’a pas tranché entre la ligne souverainiste sociale et la ligne ethnico-libérale, ce qui n’augure de rien de bon quant à ca capacité à conduire le pays.

L’autre difficulté logique réside dans le fait que les économies budgétaires que prévoit le FN  n’impactent pas  le  PIB, comme si réduire les dépenses publiques de 20 milliards en 2019 n’avait pas de conséquences sur la croissance, après une année 2018 dédiée aux largesses fiscales.

Au final, Marine le Pen propose une relance électoraliste (supérieure au déficit public actuel), n’anticipe pas l’incertitude dans laquelle nous placerait la sortie de l’Euro et se permet de luxe de financer la moitié de ses dépenses par  d’hypothétiques prélèvements sur l’étranger.

A vrai dire, nombre des mesures économiques frontistes (défiscalisation heures supplémentaires, hausse des allocations handicapés et du minimum vieillesse, baisse de l’impôt sur les sociétés, embauche de 15000 gendarmes et policiers, baisse de la taxe d’habitation, hausse du budget de la défense…) sont présentes également dans le programme d’Emmanuel Macron, au point qu’on se demande s’il n’est pas plus raisonnable de voter pour l’horrible « candidat de l’oligarchie financière », libéral et sans expérience politique mais plus au fait des contraintes externes que la fée tricolore de la souveraineté.

 

L’Euro est-il mort?

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Les éditions du Rocher publient un ouvrage collectif censé « apporter une contribution scientifique à la question: l’Euro est-il mort? ».

Organisé en deux chapitres (« L’euro est une catastrophe« , « Reconstruire après l’euro« ), le livre offre à douze adversaires de l’euro l’occasion d’explorer les raisons de son échec et de réfléchir aux voies d’un renouveau économique et politique post Euro.

Hormis quelques textes fantaisistes ou d’un intérêt relatif,  dont je dirai quelques mots au dessert, on remarque trois contributions plutôt intéressantes, que l’on doit aux  économistes Jean-Jacques Rosa, Alberto Bagnaï et Jean-Claude Werrebrouck.

Le libéralisme enchanté de Jean-Jacques Rosa

C’est à Jean-Jacques Rosa que revient le privilège d’inaugurer l’ouvrage, avec un texte clair et très bien écrit,  qui,  tel un filet d’eau pure, serpente dans la vallée parfaite de l’économie libérale.

A l’image des anciens Grecs qui tournaient leurs  yeux vers le monde supra-lunaire pour y observer les lois immuables qui gouvernent la course des planètes, on imagine que Monsieur Rosa s’est assis au pied de son arbre, a levé les yeux vers le ciel du marché des monnaies, a contemplé « le mécanisme d’ajustement mutuel des économies » par la variation spontanée des taux de change,  puis, tournant son regard vers le monde sub-lunaire des pratiques de l’Union économique et monétaire,  et constatant (avec horreur) l’existence de l’Euro, ce « prix unique et administré » des monnaies entre-elles,  Monsieur Rosa a poussé son petit cri: « C’est une politique anti-marchés.« 

Parce qu’il bloque le processus qui permettait autrefois de compenser les tendances inflationnistes par une dépréciation du Franc, l’économiste libéral redoute que  l’euro pousse notre pays à  se tourner vers un remède pire que le mal: le protectionnisme.

Tel est le credo de Monsieur Rosa, qui voit dans le démantèlement de la monnaie unique la promesse d’une retour à la vérité du marché des changes.

Est-ce parce que la religion du marché est très ancrée dans son esprit qu’il ne produit aucune donnée pour étayer sa thèse d’un euro trop cher pour l’économie française?

Or, trois données factuelles mettent dans l’inconfort les idées de notre auteur

  • Depuis 1993, l’indice des prix des biens et services exportables a baissé de 5% en France et augmenté de 15% en Allemagne (OFCE 2015).
  • 60% de l’écart de compétitivité de la France vis-à-vis de l’Allemagne résulte d’un manque de qualité (OFCE 2015) : si les entreprises exportatrices allemandes ont accru leurs prix et leurs marges, c’est en raison d’un gain de qualité.
  • Si Monsieur Rosa était plus libéral qu’obsédé par l’Euro, il aurait noté que le prix des biens et services non échangeables s’est envolé en France (dans la construction, la restauration, etc…), peut-être en raison d’un manque de concurrence, de règlementations trop fortes. Ce n’est pas le cas en Allemagne et ce problème interne ne saurait se régler par une dévaluation (Note d’Analyse, septembre 2014).

Alberto Bagnai et la dénonciation du capitalisme financier

Alberto Bagnaï est un économiste italien assez truculent qui mène dans son pays et en Europe une campagne résolue contre l’Euro.

Contrairement à Monsieur Rosa, qui assiste à la naissance du communisme dès qu’il pense à l’euro, Monsieur Bagnaï ne se fait aucune illusion sur les vertus du marché libre. Il est d’ailleurs le seul parmi les auteurs de l’ouvrage à employer le terme « capitalisme financier ».

Son texte est émaillé de propos à l’emporte pièce contre les Etats-Unis ou les élites italiennes que l’on peut sauter sans regrets.  En revanche, plus intéressantes sont ses réflexions sur la crise financière italienne, en particulier lorsqu’il s’insurge sur l’interdiction qui a été faite au gouvernement italien, en novembre 2015, d’affecter 4 milliards d’euros au sauvetage de 4 banques régionales.

Plus globalement, Alberto Bagnaï refuse d’expliquer le marasme du monde industrialisé par la concurrence commerciale des pays émergents ou le progrès technique. Selon lui, c’est l’ouverture sans contrôles des marchés financiers qui serait à l’origine du creusement des inégalités, de l’explosion des dettes privées et des bulles spéculatives. Il cite en particulier une étude de la Banque Mondiale qui tend à démontrer que « la part des salaires dans le revenu n’a pas diminué dans les pays de l’OCDE qui n’ont pas souffert de crises financières ».

Pessimiste, Bagnaï ne croit pas que nous sortirons du marasme (euro ou pas) si « on ne rétablit pas un consensus international sur la nécessité de réglementer les flux internationaux de capitaux ».

Signalons qu’il propose un second  texte (« L’Euro et le déclin de l’économie italienne« ), qui, s’il est un peu trop unilatéral, est plaisant lorsqu’il qualifie ironiquement l’euro de « plus grand succès de la science économique » parce que la situation actuelle a été annoncée, depuis fort longtemps, par d’éminents économistes (Friedman, Dornsbusch, Kaldor…).

Jean Claude Werrebrouk, le radical

Cet économiste propose une analyse assez radicale, enlevée et  cohérente.

Son constat d’ensemble est plutôt keynésien, puisqu’il dénonce une situation de sous -emploi provoqué par la généralisation des politiques de dévaluation interne (baisse des salaires, des dépenses publiques) dans les pays soumis aux crises des dettes souveraines ou craignant de l’être.

L’auteur n’espère pas que la dissolution de l’Euro procure des effets positifs immédiats. Bien au contraire, il énumère un certain nombre de risques (hausse du coût en monnaie nationale des dettes externes privées, guerre des monnaies, appauvrissement du revenu réel consécutif aux dévaluations). Mais tout cela n’effraie pas le vaillant souverainiste, à condition toutefois que le système financier du pays quittant l’Euro bénéficie d’une garantie publique (euphémisme qui désigne la prise de contrôle de la Banque centrale nationale par l’Etat)

L’auteur affirme que les tentatives de réformes institutionnelles qui sont menées pour sauver la monnaie unique  (espace « d’homogénéisation financière dépourvue de puissance souveraine » ) ne feront qu’accélérer son déclin. Il met notamment l’accent sur la nécessité pour la BCE d’exercer un contrôle encore plus serré sur les Banques centrales nationales ainsi que les banques commerciales (union bancaire, Money helicoptère), ce qui ne manquera pas, à ses yeux, de provoquer une réaction défensive des Nations concernées.

Deux critiques :

  • Jean-Claude Werrebrouk envisage l’utilisation de l’article 16 de la Constitution (les pleins pouvoirs) pour réquisitionner la Banque de France et mettre en oeuvre une sortie-dévaluation de la monnaie unique. Fort bien, mais quelle majorité soutiendrait ce projet? L’article 16 est-il prévu à cet effet? Quand sortirait-on de cette sorte d’état d’urgence économique?
  • L’auteur croit compter sur le conservatisme financier allemand le plus dur pour accélérer la fin de l’Euro (« on va pas payer pour les Grecs » etc…). Ces tensions existent bien, mais pourquoi ne pas critiquer la propagande qui émane de ces milieux réactionnaires? Par exemple, il aurait été intéressant de préciser qu’en cessant de prêter aux pays du Sud, les banques allemandes obligent la BCE à maintenir sous perfusion les banques de ces pays, ce qui revient à socialiser les pertes potentielles entre Banques Centrales…et, au final,  arrange bien l’Allemagne.

Les comiques de service : Olivier Berruyer, Charles Gave et Hervé Juvin

Et maintenant, ouvrons un espace au rire.

L’inénarrable Olivier Berruyer a commis un texte filandreux (« L’impact social de l’Euro ») dont la moitié est constituée de graphiques et de citations.  On s’ennuie ferme, sauf lorsque l’auteur propose un graphique sur l’évolution des différentes monnaies par rapport au mark allemand entre 1970 et 1998 afin que l’on s’émerveille de ce que, dans le monde d’avant, le Franc, la Drachme, la Pésete et la Lire dévaluaient souvent et fortement. Or, tout obnubilé qu’il est par sa croisade contre l’Euro, Berruyer ne se rend pas compte que les épisodes de dévaluation cessent à partir du début des années 80, soit bien avant la monnaie unique. S’il en avait cherché la raison, il aurait (peut-être) découvert une idée intéressante dans l’article de son compère Alberto Bagnaï, qui a remarqué ce fait et qui l’explique par la libéralisation des flux financiers internationaux.

Charles Gave est fondateur et président de Gavekal research et Gavekal securities. Il est l’auteur, aux éditions Bourin, de « l’Etat est mort, vive l’Etat! » Ce personnage a réussi à produire quatre pages qui se terminent par un appel à détruire l’Euro pour sauver les entrepreneurs français et permettre au pays de supporter le poids de son excès de fonctionnaires  (deux fois plus nombreux chez nous qu’en Allemagne, dit-il). Au terme de son parcours hallucinatoire, l’auteur cite le Général Gamelin.

L’ouvrage s’achève en fanfare avec le tonitruant Hervé Juvin, un essayiste qui se lance dans de furibardes attaques contre la « ploutocratie étrangère, nomade et rapace » et nous invite à reprendre notre souveraineté économique au moment où « les Etats réaffirment qu’à la fin, ce sont eux les patrons« . Cet homme est un régal.

Les rodomontades et approximations de Jacques Sapir 

Dans son premier article, Jacques Sapir s’élève contre les conséquences anti-démocratiques de l’euro et nous propose un néologisme : la « démocrannie ».

Une fois remis du choc esthétique qu’on éprouve à la découverte de ce concept, une question assaille l’esprit: de quoi s’agit-il?

Et bien, la « démocrannie », résultat d’un carambolage entre les mots démocratie et tyrannie, est censée décrire le comportement des  gouvernements européens qui, après être parvenus au pouvoir par des formes légales, exercent le pouvoir injustement par le truchement des politiques d’austérité et du démantèlement du droit social (« Loi Travail »).

Est-ce pour cela que Jacques Sapir est un démocrate?

Pas vraiment…En effet, l’économiste se réclame d’une forme de souveraineté particulièrement autoritaire inspirée par le juriste allemand Carl Schmitt. Si l’on néglige cette référence, on ne comprend pas pourquoi Jacques Sapir préconise que la sortie de l’Euro s’effectue via l’utilisation de l’article 16 pour une durée de six mois, ce qui est tout à fait dans l’esprit  de Carl Schmitt, qui définissait la souveraineté comme la capacité  de désigner l’ennemi (intérieur ou extérieur) et à rabattait la logique du politique sur celle de la guerre.  Du reste, c’est fort mal à propos que Jacques Sapir cite Catherine Colliot-Thélène et son concept de « démocratie sans démos » car la philosophe, inquiète des dérives autocratiques de l’UE,  n’appelle absolument pas à les combattre en sacralisant la souveraineté nationale  mais en « dénationalisant » la citoyenneté, ce qui est diamétralement opposé aux préjugés nationalistes de Jacques Sapir.

Dans son second (« De la sortie de l’euro à la reconstruction de l’économie française »), l’auteur développe une forme de nostalgie pour les Trente Glorieuses, et en particulier pour le circuit financier administré de l’époque (banques nationalisées, avances du Trésor à l’Etat, crédits bonifiés…) dont il lui semble qu’il est à l’origine de la croissance économique remarquable de ces trois décennies.

Jacques Sapir s’appuie avec raison sur le travail intéressant de Dani Rodrik qui a décrit les conditions préalables au succès économique des pays d’Asie du Sud-Est, connus pour leur haut niveau d’interventionnisme. Pourtant, comme l’auteur constate qu’une des conditions définies par Rodrik, à savoir des taux d’intérêt réels positifs, n’a pas été (selon Sapir) vérifiée en France, il en conclue avec désinvolture « qu’il est donc possible que cette condition ne soit pas nécessaire« .

Le lecteur rigoureux trouvera profit à lire cette étude de l’OFCE qui montre que les taux d’intérêt réels français ont été, en réalité,  légèrement positifs dans les années soixante, ce qui lui permettra de vérifier,  une nouvelle fois,  que les a priori de Jacques Sapir ne résistent jamais très longtemps à l’examen.

Au oui, j’oubliais deux articles de Maria Negreponti-Delivanis qui traitent du sort scandaleux infligé à la Grèce, sacrifiée pour des résultats que l’on cherche encore, sur l’autel de la monnaie unique.

Pas d’état de grâce économique pour le Brexit

 

Les statistiques de la comptabilité nationale britannique montrent que les 100 premiers jours qui ont suivi le vote en faveur du Brexit n’ont pas renforcé l’économie du Royaume-Uni.

La croissance du troisième trimestre 2016, qui  ressort à 0,5%,  est inférieure à celle du deuxième trimestre (0,7%) et repose essentiellement sur le dynamisme du secteur des services, avec une performance remarquable de l’audiovisuel et des entrées de cinéma (+16%), sans lesquelles la croissance globale n’aurait été que  de 0,4%.

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Ailleurs dans l’économie, tout recule, qu’il s’agisse de la production manufacturière (-1%), de l’agriculture (-0,7%) ou de la construction (-1,4%).

Quant au commerce extérieur, on ne peut pas vraiment dire qu’il bénéficie d’un rebond puisque de juillet à août, les volumes de biens importés ont augmenté de 7,2%, tandis que les exportations ne progressaient  que de 0,3%. On note que le déficit commercial du Royaume-Uni vis-à-vis de l’UE continue de se creuser, avec une diminution des exportations anglaises vers le continent de l’ordre de 0,6%.

Certes, il est encore bien trop tôt pour évaluer les effets de la dépréciation de la Livre (il faut pour cela attendre encore de six à douze mois), mais, à l’évidence,  après des mois de campagne électorale et une victoire franche, les partisans du Brexit ne bénéficient d’aucun « état de grâce » économique.

En 2015, la dépense publique pèse autant dans le PIB qu’en 1950

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Qui n’a jamais entendu dire, qu’en France,  l’économie était phagocytée par la dépense publique et que le phénomène allait en s’aggravant?

A force d’être répétée, cette idée est devenue un lieu commun. Or, rien n’est plus faux.

Pour évaluer la contribution des administrations publiques (Etat central, collectivités locales, sécurité sociale) à la richesse produite chaque année, il faut rapporter les deux dépenses productives des administrations publiques au PIB.

Ces dépenses sont:

(1) Les services collectifs que rendent les administrations publiques à la Nation et aux ménages (éducation nationale, hôpitaux publics, remboursement de soins…), regroupés sous le vocable « dépenses de consommation finale des administrations publiques ».

(2) L’investissement public

En aucun cas on ne doit tenir compte ici des dépenses de redistribution en espèces (prestations retraite, chômage etc…) qui redistribuent la richesse nationale entre les ménages sans rien ajouter au PIB.

Grâce aux données de l’Insee (exprimées dans le tableau ci-dessus en milliards d’euros 2010), il est possible de comparer le poids des APU sur la longue période.

Surprise: les administrations publiques ne produisent pas plus de richesses en 2015 qu’en 1950, soit un peu moins de 28% du PIB.

On en déduit que les dépenses publiques productives augmentent au même rythme que la richesse nationale et que le moteur de la dépense publique n’est point  l’emprise tentaculaire d’un Etat bureaucratique, mais simplement l’expansion économique de notre pays.

 

 

Le libéralisme, c’est la fête au village

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« Si les mécanismes de marché sont un dispositif assez adéquat pour prendre des décisions sociales sur des sujets sans grande importance, comme la bonne combinaison des couleurs de robes, la longueur des jupes ou les goûts des crèmes glacées, on ne peut et on ne doit pas s’en remettre à ces mécanismes pour des décisions fondamentales et lourdes de conséquences comme la répartition des revenus, le maintien de la stabilité économique, le développement des investissements, l’éducation et la formation des jeunes gens. »

« (…) la synthèse néoclassique insiste sur l’équilibre et les tendances « équilibrantes », tandis que la théorie de Keynes s’intéresse aux affaires faites par les banquiers et les hommes d’affaires de Wall Street. La synthèse néoclassique ignore la nature capitaliste de l’économie, une réalité que la théorie de Keynes ne perd pas de vue un seul instant. »

« L’apport walrassien à la synthèse néoclassique commence par une discussion consacrée à une économie de troc abstraite, du type de celle que l’on peut trouver dans une fête de village ».

Hyman P. Minsky. « Stabiliser une économie instable » (1986). Chapitre 5. Les petits matins/Institut Veblen (2015)

 

L’échec du protectionnisme en Russie

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Quinze ans après l’accession de Poutine au pouvoir,  la production russe ne satisfait que 67% des besoins intérieurs, soit 20 points de moins qu’en 1999 et 10 points de moins qu’avant la disparition de l’URSS.

Tel est l’enseignement des données macro-économiques (en dollars constants), qui  montre que le protectionnisme, la politique industrielle et la dévaluation du rouble n’ont pas permis au discours volontariste de reconquête du  marché intérieur  de devenir une réalité.

Petit rappel: la production intérieure désigne la part du PIB qui, parce qu’elle n’est pas exportée,  fait l’objet d’une utilisation locale; la demande intérieure est la somme de la production intérieure et des importations.

L’impossible programme économique du FN

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Le Front National est un parti populiste à tonalité sociale et  xénophobe dont les idées sont, plus ou moins, partagées par un gros tiers de l’électorat français. Comme il est fort probable que ce mouvement soit présent au second tour de la prochaine élection présidentielle, il est logique qu’il élabore un projet économique digne de ce nom.

A court terme, le FN se réclame d’un keynésianisme radical, à base de protectionnisme monétaire, commercial et migratoire ou de nationalisation du système bancaire.

Pour mieux faire accepter ce programme décoiffant,    le Front National l’habille de quelques avis d’experts, voire de Prix Nobel, rejette sur les « élites hors sol » et l’Union européenne l’accusation de dogmatisme et se fixe à long terme des objectifs  parfaitement compatibles avec la doxa économique, tels que le toilettage de la fiscalité du capital, l’élimination du déficit public structurel ou l’allongement de la durée du temps de travail.

Sur la forme, le programme économique du Front National est assez habile, mais  sur le fond, il se heurte à plusieurs impasses et contradictions.

La feuille de route du FN provoquera une rupture avec le reste du monde

Les deux mesures phares qu’annonce le Front National, à savoir la dévaluation du Franc et la taxation de toutes les importations, infligeraient aux acteurs économiques non résidents des pertes de l’ordre de 295 milliards d’euros .

En voici le détail:

235 milliards: auto-réduction par la France de la dette publique que détiennent les non résidents. A l’heure actuelle,   85% de la dette française qui sont détenus par les non résidents sont libellés en contrat de droit Français, de sorte qu’un retour à l’ancienne monnaie nationale impliquerait que les remboursements s’effectuent en Franc et non plus en Euro. Dès lors, si  le Franc ressuscité se dépréciait de 20% par rapport à l’Euro (scénario probable, nous dit le FN),  les investisseurs non résidents enregistreraient une perte d’un cinquième sur les 1178 milliards de créances qu’ils détiennent, soit 235 milliards.

20 milliards : taxes douanières  prélevées sur toutes nos importations. Le FN prévoit d’instaurer une « contribution sociale sur l’importation » de 3% qu’il souhaite affecter au financement d’un allègement de cotisations sociales destiné à relever les salaires nets les plus bas de 200 euros. Que dire de ce projet alambiqué? On félicitera le Front d’inventer un modèle de protection sociale inédit,  financé par les importations, mais il n’est pas certain que les Français pensent qu’il soit cohérent d’étendre l’assiette du financement de la sécurité sociale aux importations tout en cherchant à les réduire par le biais d’un « protectionnisme intelligent ». Et si cette usine à gaz venait à fonctionner,  le patronat ne manquerait pas d’arguer de ce financement tiers pour se montrer moins généreux dans les  négociations salariales.

40 milliards: revenus prélevés sur le reste du monde suite à la dévaluation du FrancCette estimation provient d’une étude de l’OFCE, qui évalue l’impact d’une amélioration de notre compétitivité-prix de 20% vis-à-vis de tous nos partenaires commerciaux. Les auteurs parient sur un gain pour la France, en 3 ans, de près de 2 points de PIB, soit environ 40 milliards.

Le mouvement frontiste passe sous silence les conséquences  externes de son programme économique et préfère insister sur ses retombées mirifiques pour notre pays. Or, il n’est pas du tout certain que la sortie de l’Euro et le protectionnisme monétaire soient la panacée.

La sortie-dévaluation de l’Euro n’aura vraisemblablement pas  les retombées positives que le Front National espère

En premier lieu, quitter l’Euro obligerait la France à combler par ses propres moyens une déperdition de capitaux  d’un minimum de 50 milliards, ce qui correspond à la position débitrice moyenne de notre pays vis-à-vis de l’Eurosystème depuis le début de la crise financière (balances targets 2).

En second lieu, l’étude de l’OFCE citée plus haut prédit que si la France gagnait 20% de compétitivité-prix par rapport à tous ses partenaires, il en résulterait 428 000 emplois supplémentaires. Ceci n’est pas négligeable, mais ces créations sont prévues sur  3 ans (elles chutent rapidement au delà) et on fait  l’hypothèse (peu réaliste) que nos voisins commerciaux ne déprécieront pas à leur tour leur monnaie.

En troisième lieu, la sortie de l’Euro pourrait avoir des retombées négatives sur l’endettement du secteur privé libellé en devises étrangères et ce n’est pas la « position 7 » du programme sur l’Euro qui nous rassure puisqu’elle stipule qu’une  « taxation exceptionnelle des actifs extérieurs libellés en euro détenus par les banques sera établie pour compenser les coûts pour l’Etat de sa dette résiduelle en euro ». 

Enfin, après 30 ans de désinflation, de mobilité internationale des capitaux et de monnaie forte, le capital s’est dirigé vers le secteur abrité de la concurrence étrangère, en particulier l’immobilier. De ce fait, il est à craindre qu’une rupture avec l’environnement financier international provoque un coup de massue sur la valorisation de l’immobilier, ce pilier du patrimoine des Français.

Les discriminations à l’encontre des étrangers sont incohérentes et contre-productives

Le  FN semble avoir renoncé à la stratégie d’exclusivité nationale prisée par Jean-Marie Le Pen. Il lui préfère désormais la « préférence nationale », c’est-à-dire l’obligation pour pôle emploi de proposer, à compétences égales, une offre d’emploi à un national plutôt qu’à un étranger.

Cependant, la proposition d’expulser tout étranger au chômage depuis plus de 3 mois, alors que la durée moyenne du chômage est actuellement de 14 mois, ressemble fort à une discrimination pure et simple qui nous renseigne sur le but réel du Front National: réduire les statistiques du chômage par simple expulsion des étrangers.

Quelles que soient les précautions langagières dont s’entoure le Front National, le traitement qu’il souhaite réserver aux salariés et aux chômeurs étrangers est parfaitement incohérent avec la perspective qu’il se donne de rétablir le plein emploi en sortant de l’Euro et en pratiquant un « protectionnisme intelligent ». En effet, puisque ce mouvement affirme détenir la clé de l’emploi pour tous, pourquoi en exclut-il  quelques centaines de milliers d’étrangers? Pour ne pas apparaître comme trop xénophobe, le Front brandit un argument budgétaire et prétend que le « coût de l’immigration » s’élèverait à 70 milliards d’euros.  Bien évidemment, aucune étude économique sérieuse ne valide cette estimation farfelue et inquiétante qui va jusqu’à comptabiliser la scolarisation des descendants d’immigrés comme une charge. L’argument frontiste tombe d’ailleurs de lui même puisque l’auteur de l’étude farfelue estime que la réduction du solde migratoire annuel à 10 000 personnes ne « rapporterait » pas plus de 100 millions d’euros

Reste l’idée selon laquelle les étrangers prendraient le travail des natifs.

Ce préjugé classique n’a jamais résisté à l’analyse. En effet, soit les actifs étrangers occupent des fonctions complémentaires des natifs (45% des ouvriers non qualifiés d’Ile de France sont des immigrés) et il n’est ni souhaitable,  ni possible, de les évincer de la production. Soit, il s’agit d’actifs qui concurrencent les natifs, et dans ce cas, les discriminations légales dont ils seraient victimes provoqueraient une dégradation de la condition salariale qui affecterait tout le monde, y compris les natifs.

Bien sûr, ces idées malthusiennes ne tombent pas du ciel.  Dans un contexte de stagnation du volume total d’heures de travail, il n’est pas absurde de réfléchir à une meilleure répartition du travail. Mais se focaliser sur les étrangers est sans objet  car il s’agit de personnes relativement surexposés au chômage (et ce d’autant plus qu’ils sont diplômés) qui subissent par ailleurs les formes d’emplois les plus précaires et  les temps partiels les plus contraints.  Si le FN veut absolument envisager une forme de « partage du travail », il gagnerait à se concentrer sur la contestation de la réforme des retraites, dont nous savons qu’elle a contribué fortement à la montée récente du chômage dans notre pays.

Tel qu’il est, le programme économique du Front National est parfaitement inapplicable et parce qu’il ne ferait qu’ajouter de la crise à la crise, son échec pousserait inévitablement le Front National à entrer dans une surenchère dont nous devinons aisément les développements mortifères.

A terme, pour tenir ses objectifs et compenser la réaction brutale de notre environnement à l’encontre de notre pays, le FN serait contraint de déployer un plan d’expulsion massive des personnes d’origine étrangère et d’éviction des femmes du marché du travail, ce qui est inconcevable dans une société démocratique.

Denis Gouaux

Nuit Debout, au delà de l’Etat et du Marché

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Structure conçue par les « Archi-debout » pour abriter une commission sur la place de la République

 

Après des semaines de pétition, de manifestations et de blocage de lycées, le soutien de l’opinion publique au mouvement social contre la « Loi Travail » progresse encore, au point que les 3/4 des Français se déclarent opposés à la dite réforme.

Alors que des violences policières sans précédent depuis les années 70 et 80 ont poussé des parents d’élèves à protester collectivement et obligé les étudiants du Havre à réclamer la protection des dockers en grève de leur ville, on voit circuler sur les réseaux sociaux des images accablantes qui déstabilisent certains syndicats de police au point qu’ils appellent  à manifester contre « la stigmatisation » des forces de l’ordre.

Dans cette ambiance de fin de règne, des milliers de personnes se pressent sur les places pour s’écouter et s’y faire entendre.

Nuit Debout traduit la volonté de se re-dignifier (« on vaut mieux que ça ») face à un pouvoir économico-politique qui n’a pas d’autre horizon que la gestion des individus et des populations, et ne se soucie guère des personnes.

 Les cités éphémères qui s’édifient ont des airs de démocraties antiques, avec l’attribution strictement égalitaire du temps de parole, la préservation jalouse de la liberté politique de chacun, l’aspiration à limiter les écarts de revenus de 1 à 4 (clin d’oeil à la République de Platon), la distribution de repas, le choix d’exclure certains (les racistes), mais aussi l’appel à toutes les bonnes volontés et à toutes les compétences pour fonder une cité idéale, et bien sur, la fête, avec ses danses et ses concerts en plein air.

Puisque le pouvoir auquel se heurtent ces militants du bien public n’est que le rouage local d’un système plus vaste,  Nuit Debout annonce des orages d’une plus grande ampleur, à l’échelle de tout le continent européen.

Comme leurs glorieux ancêtres de la Commune de Paris,  ces précurseurs de la laïcité, de l’Etat social et de bien d’autres choses encore,  la Nuit Debout est aux prises avec les deux formes de brutalité politique que charrie la mondialisation sans contrôle, à savoir l’autoritarisme financier et l’autoritarisme identitaire.

Souhaitons bon vent à ce vaisseau démocratique et bariolé, dont chaque passager aspire à faire partie de l’équipage et qui expérimente la vie au delà de l’Etat et du Marché.