Le capitalisme sans rival

« Le capitalisme sans rival » de Branko Milanovic est un livre qui a suscité beaucoup d’intérêt et de réactions. Connu pour ses travaux dans les domaines de l’économie internationale, de l’économie du développement et des inégalités, l’auteur offre à ses lecteurs une oeuvre relativement personnelle et un brin provocatrice.

L’auteur convoque avec brio les « incontournables » que sont Weber et Marx, Smith et Mandeville, Arrighi et Lénine, Schumpeter et Fukuyama afin de traiter de vastes questions d’économie politique telles que la place du communisme dans l’avènement du capitalisme planétaire ou bien l’articulation de la démocratie et du capitalisme.

Résolument critique envers l’Occidentalo-centrisme des grands récits libéraux ou marxistes, Branko Milanovic nous invite à penser le changement social à partir du point de vue chinois ou malaisien. Ce parti pris anti-impérialiste fort justifié conduit parfois l’auteur à quelques excès.

Le capitalisme et rien d’autre

Branko Milanovic affirme que la suprématie mondiale du capitalisme est un fait accompli et que la prophétie de Karl Marx et de Friedrich Engels est réalisée puisque le mode de production capitaliste et sa structure anthropologique s’imposent urbi et orbi.

Depuis la chute du communisme et le déclin des religions, plus rien ne s’opposerait à la triple marchandisation des moyens de production (travail, capital, nature), du politique (corruption) et de la vie privée (atomisation, externalisation du travail domestique, Airbnb). Plus un seul domaine de l’existence humaine ne serait épargné par l’impérialisme marchand. Comme Max Weber, l’auteur s’en désole, mais ne voit aucun moyen d’enrayer le processus.

Le constat général de l’auteur n’a en soi rien de nouveau.

Dans les années soixante et soixante-dix du siècle précédent des auteurs comme Guy Debord ou Cornelius Castoriadis dénonçaient l’impérialisme du Capital par delà les nuances Est-Ouest. L’apport de Branko Milanovic réside dans la forme d’admiration qu’il nourrit vis-à-vis des pays non Occidentaux dont la double révolution nationale et sociale des temps décoloniaux fut le levier de leur émancipation puis d’un « printemps » des forces productives à l’échelle de la planète. Même s’il s’en défend, il souffle sur l’ouvrage de Branko Milanovic un vent téléologique qu’on croyait disparu depuis Fukuyama ou Huntington…

Le communisme, outil inconscient du capitalisme

Pour que le capitalisme devienne hégémonique, l’économie socialiste et l’idéologie communiste devaient disparaître.

Toutefois, il faut penser cette substitution de manière dialectique. D’un côté, le communisme a détruit les obstacles au dévéloppement endogène que constituaient le colonialisme et l’impérialisme. D’un autre côté, l’essor des forces productives impliquait le dépassement du communisme.

Médiateur évanescent du capitalisme, le communisme réel a du s’imposer contre une certaine orthodoxie marxiste. L’auteur salue l’audace de Lénine et de Mao qui, selon lui, ont rompu avec la doxa socialiste qui ne concevait pas que la révolution socialiste puisse s’affirmer hors des pays européens les plus avancés. D’après les théoriciens de la IIième Internationale, le socialisme n’avait pas la moindre chance de succès dans les pays semi-féodaux où dominaient la paysannerie et la bourgeoisie commerciale. A ce titre, les révolutions anti-impérialistes du Sud sont des révolutions contre le marxisme occidental.

Bien que convaincant dans l’ensemble, le propos manque d’un peu de nuance.

En effet, il aurait été juste de rappeler que les communistes chinois ont trouvé une inspiration dans le chapitre final du Manifeste du parti communiste (1848) où nous lisons que la tâche des communistes en Pologne est de soutenir « le parti qui voit dans une révolution agraire la condition de la libération nationale, c’est-à-dire le parti qui déclencha en 1846 l’insurrection de Cracovie« . Un autre écrit de Marx, Le mouvement révolutionnaire, publié le 1er janvier 1849 dans la Neue Rheinische Zeitung pose le problème de la révolution socialiste en termes assez proches de la conception anti impérialiste qui était celle de Lénine et Mao : « L’Angleterre domine le marché mondial et la bourgeoisie domine l’Angleterre. La vieille Angleterre ne sera renversée que par une guerre mondiale qui seule peut offrir aux chartistes et au parti ouvrier organisé les conditions d’un soulèvement victorieux contre ses oppresseurs gigantesques (…) Elle sera menée au Canada comme en Italie, dans les Indes Orientales comme en Prusse, en Afrique comme sur le Danube ». Du reste, lors de la conférence internationale de Bakou en 1921 à laquelle l’auteur fait très justement allusion, Zinoviev se référa à ces écrits de Marx afin d’étayer le programme de la IIIième internationale.

Branko Milanovic a parfaitement raison de rappeler que les conditions historiques dans lesquelles se trouvaient les pays assujettis ne leur permettaient ni d’attendre les bras croisés la modernisation spontanée de leur pays ni d’imiter la tactique de la social-démocratie allemande. Mais la difficulté spécifique que le socialisme rencontrait en Russie ou en Chine (classe ouvrière minoritaire, retard technologique, Etat relativement faible) ne créait-elle pas les conditions d’une dégénérescence bureaucratique ultérieure de ces expériences révolutionnaires et n’est-ce pas en réaction contre ce risque que Mao déclencha la révolution culturelle qui provoqua un tel chaos que le parti communiste chinois fut obligé de procéder par la suite à des réformes économiques radicales? Les tâches spécifiques de la révolution socialiste dans les pays du Sud (accomplir la révolution bourgeoise à la place de la bourgeoisie nationale défaillante) ne débouchaient-elles pas forcément sur un mode de production amené à durer plutôt qu’à s’estomper au profit du communisme?

Les travaux de Lucien Bianco, en particulier l’ Essai de définition du maoïsme (1979) aurait apporté de l’eau au moulin ironique et paradoxal de l’auteur. Ajoutons au débat un papier de Daron Acemoglu (The future of chinese growth: institutional perspectives) qui prend en compte l’effet tabula rasa de la révolution culturelle sur la libéralisation économique décidée par Deng Xaioping.

Péremptoire, Branko Milanovic arrive à la conclusion que le communisme appartient désormais à l’Histoire. Cet enterrement de première classe du communisme, aux accents schumpeteriens (le communisme détruit le féodalisme puis crée la base productive du capitalisme ) fera grincer des dents.

Il est vrai qu’en définissant le capitalisme par le règne de la marchandise et de l’échange plutôt que celui de l’exploitation de la force de travail, l’auteur écarte l’hypothèse révolutionnaire chère à Marx (chapitre 5, 5.2.b), au risque de s’enfermer dans une forme de pessimisme.

Adam Smith à New York, Bernard Mandeville à Pékin

La thèse centrale de l’ouvrage est que les anciennes colonies ou régions dominées par l’Occident (Chine, Vietnam, Algérie, Laos, Malaisie, Singapour, Botswana etc. ) ont donné naissance à une capitalisme authentique, cohérent, décomplexé, dépourvu du voile de sentimentalité écolo-libéral-méritocratique dont le capitalisme occidental aime (encore) à s’entourer.

Le capitalisme sans rival fait de la Chine contemporaine l’archétype du capitalisme politique, variante du mode de production dominant caractérisée par un dynamisme économique sous direction étatique.

Plus précisément, le capitalisme politique se manifeste par un pouvoir dictatorial et technocratique qui, bien qu’il permette aux élites économiques et politiques de fusionner, maintient l’ascendant de l’Etat sur l’économie et offre à la population un haut niveau de croissance des revenus qui légitime le pouvoir en place.

Soucieuses de la grandeur nationale, de l’indépendance du pays et de l’unité d’action, les élites dirigeantes du capitalisme politique peuvent être qualifiées de nationalistes. A ce propos, on regrette que l’auteur n’évoque pas les réussites des nationalismes non communistes, tels que ceux de Turquie, de Corée du sud ou d’Inde, qui sont peut-être eux-mêmes les cousins éloignés du volontarisme économique de Bismarck ou de Napoléon III.

Mais prendre en exemple la Chine devient problématique lorsqu’il s’agit de défendre bec et ongles le récit que les autorités chinoises font de leurs réalisations.

C’est ainsi qu’on est surpris de lire que si la corruption est importante en Chine (et l’auteur le regrette), ce serait à cause de la globalisation et du capitalisme en général et que le seul moyen d’y porter remède serait de procéder à quelques purges exemplaires.

De la même manière, rationaliser l’autoritarisme du régime de Chine au prétexte que « l’homme n’est pas un animal politique » au sens d’Aristote plonge le lecteur dans la perplexité. En effet, si l’on peut comprendre qu’il soit difficile de rassembler formellement les citoyens chinois sur une agora pour qu’il délibère chaque jour, on ne voit pas pourquoi ceux ci refuseraient le droit d’être consultés pour arbitrer entre des options politiques différentes.

On retrouve une démarche identique dans le chapitre que l’auteur consacre à la question des migrations et dans lequel il préconise de concilier internationalisme et protection des citoyens nationaux en ouvrant les frontières aux migrants qui accepteraient de ne pas bénéficier des mêmes droits politiques et sociaux que les natifs. Branko Milanovic se défend de faire la promotion de la politique migratoire discriminatoire de certains Emirats du Golfe. Mais sa recommandation politique ressemble fort au régime chinois du hukou qui entretient un dualisme de l’emploi entre les travailleurs d’origine rurale et urbaine. Alors que la Chine semble se diriger vers une réforme de ce statut, on fera remarquer que le modèle républicain traditionnel français instauré à la fin du XIXième siècle offre une voie d’accès progressive à l’égalité des droits politiques et économiques, via la législation du droit du sol.

Clair, désenchanté et ironique, riche en graphiques et statistiques dont l’auteur a le secret, le livre contribue au débat sur le capitalisme et apporte des préconisations progressistes en matière de fiscalité, d’éducation ou d’encadrement du financement des campagnes électorales qui interdisent de classer l’auteur parmi les conservateurs non éclairés.

Denis Gouaux

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