Les luttes de classes en France: trois erreurs d’Emmanuel Todd

todd

Le regard d’Emmanuel Todd sur le macronisme et les Gilets jaunes était attendu. La déception que provoque la lecture de son dernier livre (« Les Lutte des classes en France au XXIième siècle ») n’en est que plus vive. Bâclé, contradictoire et erroné, le dernier opus du démographe témoigne d’une forme de renoncement intellectuel qui inquiète et interroge.

Non, les inégalités françaises ne sont pas un mythe

« Les luttes des classes en  France au 21 ième siècle » d’Emmanuel Todd s’inscrit dans la litanie des ouvrages déclinistes.

Si l’on en croit le bouillant démographe, c’est toute la France qui tombe, à l’exception d’« une caste de vrais riches ». L’auteur expédie cette thèse en quelques pages sans fournir de statistiques. Il se contente de descendre en flammes la mesure « officielle » du niveau de vie des ménages dont il nous affirme qu’elle est fausse parce qu’elle omettrait les dépenses non ajustables (loyers, assurances, forfaits téléphone…).

Or, l’INSEE ne cache rien. Elle publie l’évolution du « revenu arbitrable » des ménages qu’elle obtient en retranchant un grand nombre dépenses incompressibles, le plus souvent pré-engagées, telles que les abonnements de télécommunications, les loyers et charges, les frais d’assurance santé, les services financiers, le paiement de la cantine, les remboursements de prêts immobiliers et même les dépenses alimentaires.

Malheureusement pour Emmanuel Todd, se rapprocher du niveau de vie réel des ménages conduit à rejeter sa vision d’une France que les inégalités épargnent.

inegalite

On observe que les 10% les plus riches disposent, au minimum, d’un revenu arbitrable mensuel moyen de 1890 euros, contre 380 euros pour les 20% les moins aisés.

Le taux de pauvreté, en termes de revenu arbitrable, passe de 14% à 27%et la polarisation de ce revenu est si massive que le coefficient de Gini (indicateur usuel de concentration compris entre 0 et 1) atteint un niveau équivalent à la concentration des revenus au Mexique (0,448).

Voici donc un livre qui traite de la « lutte des classes en France » et qui démarre par une relativisation des inégalités. Le reste est à l’avenant.

Non, Emmanuel Macron n’est pas Louis Napoléon Bonaparte  mais François Guizot

La « médiocrité » du personnage Emmanuel Macron, la vacuité de son discours et la violence physique son entourage (Affaire Benalla) ont frappé Emmanuel Todd au point de faire un parallèle entre le Président de la République actuel et le portrait que Karl Marx dresse de Napoléon III dans « Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte».

L’argumentaire est saisissant mais tient mal la route.

En effet, le bonapartisme a une triple dimension, césariste, élitaire et démocratique.

Ce phénomène survient lorsque les classes dominantes s’en remettent à l’Etat et à son chef pour sauvegarder leur cohésion et maintenir leur hégémonie politique sur la société.

Macron César du peuple ?

Ce n’est évidemment pas le cas. Louis Napoléon Bonaparte se présentait comme le champion de la souveraineté populaire. Il voulait plaire au plus grand nombre et bénéficia d’un soutien réel et durable des masses. Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’Emmanuel Macron est étranger au césarisme et  sa relation plutôt difficile avec les chefs militaires en témoigne.

Tuteur d’une bourgeoisie fracturée ?

 Là aussi, la comparaison d’Emmanuel Todd ne tient pas puisque l’unification des classes bourgeoises précède le macronisme plus qu’elle ne le suit. En effet, le Président Jupitérien est le produit d’une « révolte fiscale » des plus aisés contre les timides réformes fiscales de François Hollande.

Restaurateur de la confiance entre les petits propriétaires et l’Etat ?

Todd aurait-il oublié que Badinguet faisait mine de contester les privilèges de l’aristocratie financière ?  Or, Macron est le porte-voix de cette classe.

 De plus, Louis Napoléon Bonaparte offrait un débouché politique et financier à la paysannerie rétive à la monarchie, à la « menace rouge » et au fisc, alors qu’Emmanuel Macron se sent peu redevable auprès des catégories qui l’ont appuyé, notamment les retraités. Le vote macroniste fut un vote contre, le vote bonapartiste fut un vote pour.

Etatiste autoritaire ?

Emmanuel Macron l’est assurément, mais en tant que libéral et pas en tant que bonapartiste.  Jupiter rappelle Giscard et encore plus Guizot, ce libéral technocrate et partisan de l’Etat fort, si méfiant envers le peuple.

Par ailleurs, il aurait été pertinent de définir le périmètre de l’Etat auquel fait référence Todd. Est-ce l’Etat français? ou bien est-ce l’Etat français internationalisé dans le « système européen », avec l’Euro pour monnaie?

Le livre manque d’une réflexion étayée sur la relation entre l’Etat et le monde des affaires. Dans de nombreux passages, Todd décrit l’Etat comme une force autonome qui grandit à mesure qui vampirise les Français. Il est vrai que l’image d’un Léviathan pathologique existe dans « La guerre civile en France » (1871) de Karl Marx.

Mais n’est-il pas anachronique de juger l’Etat néolibéral contemporain, qui donne aux fonctions économiques un rôle plus éminent qu’aux fonctions régaliennes traditionnelles,  à l’aune des dérives militaristes et policières de l’Etat du milieu du XIXième siècle?

Dans d’autres passages, Todd présente l’Etat comme un outil au service du monde des affaires, et particulièrement de la finance. Mais dans ce cas, et si l’on tient à s’inspirer des écrits de Marx, la référence historique pertinente n’est-elle pas plutôt la Monarchie de Juillet, période au cours de laquelle la haute finance « régnait sous le trône », comme s’en amusait Marx, et opprimait la bourgeoisie industrielle ?

A l’évidence, Todd manque d’un modèle réaliste de la relation Etat-monde des affaires. S’il raisonnait en termes d’hégémonie politique, à partir d’une approche relationnelle du pouvoir, il verrait que le soulèvement des Gilets Jaunes, dont beaucoup, au départ, étaient des artisans, des commerçants, des indépendants, des ouvriers et employés tertiaires, correspond à une rupture entre le grand/moyen capital et le petit capital, ce qui est exactement ce que Louis Napoléon Bonaparte avait cherché à éviter en 1851, en développant une propagande très active auprès des paysans.

En voyant les choses sous cet angle, Emmanuel Todd aurait étayé avec plus d’efficacité l’hypothèse qui est la sienne d’une révolte « libérale » contre le Leviathan. Mais pour que son modèle soit cohérent avec le fait qu’une révolte « très petite bourgeoise » (antifiscale)  débouche sur une mise en mouvement du prolétariat péri-urbain, il aurait fallu que Todd renonce à sa vision d’une « masse centrale » « atomisée » juxtaposée à des ouvriers et des employés non paralysés par le nationalisme et le vote Rassemblement national

Les femmes ne sont pas les médiatrices inconscientes du néolibéralisme

 Il s’agit de la partie la plus curieuse,  mais aussi la plus inquiétante du livre.

Emmanuel Todd part à la recherche des motifs de la « passivité » des Français face à l’Euro et à l’Union européenne. Il explique cette apathie par une « mentalité collective » atomisée, post nationale et individualiste dont le fer de lance serait le salariat tertiaire et diplômé, majoritairement féminin.

Notons que le tout premier graphique du livre relate l’évolution du taux d’activité des femmes par rapport à celui des hommes, comme s’il s’agissait là de la clé de compréhension du macronisme.

Plus précisément, c’est sur l’immaturité politique supposée du « récent » salariat féminin que l’auteur bâtit sa démonstration, comme si cette catégorie sociale jouait le même rôle que  la « paysannerie parcellaire » (née avec la Révolution) qui porta Louis Napoléon Bonaparte au pouvoir.

Certes, Todd ne milite pas pour un retour des femmes au foyer mais l’emploi du concept fumeux « d’homme diminué », la division de la société en classes sexuées (la  « masse centrale » de la société serait un « sac de fruits et de légumes très variés » dont « 53% des pièces sont d’ailleurs de sexe féminin »), l’affirmation qu’il existerait un « subconscient inégalitaire » porté par les femmes de 25-34 ans, toutes ces assertions psycho-sexistes sont hors-sujet.

On ne voit pas en quoi « l’irruption des femmes dans la vie active », véritable obsession de l’auteur, aurait préparé le terrain de l’asservissement, réel ou supposé de notre pays à l’Allemagne. A moins que le souverainisme ait un subconscient masculin, ce dont Todd se garde bien, sans doute par peur du ridicule, d’apporter la preuve.

Par ailleurs, le démographe se trompe. Car s’il est vrai que les femmes ont plus voté que les hommes  en faveur Macron, il s’agit surtout des femmes retraitées.

Quant à la tranche d’âge des 25-34 ans, celle que Todd compare à la paysannerie bonapartiste, elle a moins voté pour Macron que la moyenne nationale et s’est beaucoup abstenue.

Enfin, le rôle important des femmes dans la mobilisation des Gilets Jaunes semble échapper à l’auteur.

Pourquoi tant d’erreurs?

Le but politique de ce livre est de favoriser l’émergence d’un bloc qui réunirait des libéraux anti-bureaucratie et des républicanistes anti-Euros,  à l’image des expériences « souverainistes » anglo-saxonnes.

L’auteur va jusqu’à se réclamer de « la loi de l’offre et de la demande » contre le « système bureaucratique de l’Euro », oubliant que l’enjeu de la monnaie unique n’est pas la fixité des taux de change entre nations européennes mais la libre circulation des capitaux.

 Dès lors, pour soigner son aile libéral-souverainiste sans choquer son aile sociale, Todd a besoin de ne pas associer Macron au libéralisme et de dissocier ce courant politique de l’autoritarisme capitaliste.

C’est pour cette raison qu’Emmanuel Todd trouve judicieux de plaquer le « 18 brumaire » de Marx sur l’élection de Macron et non pas « Les luttes des classes en France », ce texte dans lequel Marx fustige la monarchie de juillet en des termes qui résonnent pourtant si bien aujourd’hui:

« La pénurie financière mit, dès le début, la monarchie de Juillet sous la dépendance de la haute bourgeoisie et cette dépendance devint la source inépuisable d’une gêne financière croissante. Impossible de subordonner la gestion de l’État à l’intérêt de la production nationale sans établir l’équilibre du budget, c’est-à-dire l’équilibre entre les dépenses et les recettes de l’État. Et comment établir cet équilibre sans réduire le train de l’État, c’est-à-dire sans léser des intérêts qui étaient autant de soutiens du système dominant, et sans réorganiser l’assiette des impôts, c’est-à-dire sans rejeter une notable partie du fardeau fiscal sur les épaules de la grande bourgeoisie elle-même? »

Paradoxalement, alors que Todd évoque l’ancrage géographique des Gilets jaunes en Aquitaine, Midi-Pyrénées et Champagne Ardennes, il passe très rapidement sur la tradition anti-monarchiste virulente qui est commune à ces régions. S’il avait exploré sérieusement cette piste, il aurait observé que la géographie de la mobilisation la plus durable des Gilets Jaunes est assez proche de celle du bonapartisme « populaire » de 1848-1851, ainsi que de celle du radical socialisme. Ce constat, qui met à mal le rapprochement que Todd effectue entre Napoléon III et Emmanuel Macron, aurait permis à l’auteur de gloser sur l’uniformisation du pays d’une façon autrement plus féconde et instructive que ses jérémiades sur la France vassale de l’Allemagne.

Ayant sabordé son propre modèle d’anthropologie familiale (opposition séculaire entre la France de famille souche et la France libérale-égalitaire) et ne parvenant pas à analyser les conflits de classes autrement que sous un angle psychologisant, Emmanuel Todd  termine son livre avec d’étonnants propos à relent traditionaliste dans lesquels il parle  de « la figure christique » des Gilets jaunes défilant dans « l’espace des cathédrales »…

Le pamphlet de trop?

Un commentaire sur « Les luttes de classes en France: trois erreurs d’Emmanuel Todd »

  1. je suis souvent prodigieusement agacé par les remarques de denis gouaux sur twitter. il tape sur tout le monde, et surtout sur tout ce qui est soupçonnable de souverainisme, si bien qu’on ne sait jamais où est le bien à part chez denis gouaux. mais je dois dire que je trouve cette critique fort juste.

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