La France est l’homme malade du capitalisme européen

 

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Pourquoi le Medef n’est-il jamais content?

Pourquoi le programme quinquennal d’Emmanuel Macron est-il une liste longue comme le bras de mesures destinées à favoriser les entreprises et les « premiers de cordée »?

La raison est simple: le capitalisme français est le moins rentable d’Europe.

5,4%: tel est le taux de profit actuel des entreprises du secteur non financier qui résident sur le sol français, contre 12,5% en Allemagne, 12,8% au Royaume-Uni, 8,8% en Suède ou encore 9,7% en Autriche.

Comment obtient-on ces chiffres?

Il suffit de collecter sur le site OECD.stat [1] les données qui permettent de calculer le taux de profit en appliquant le bon vieux ratio que propose Karl Marx dans le Capital [2]:

Taux de profit=Profit net/ Capital total avancé

Avec

  • Profit net = Excédent net d’exploitation =Excédent brut d’exploitation – consommation de capital fixe (amortissements)

  et

  • Capital total avancé =consommations intermédiaires + consommation en capital fixe+ salaires

Autre manière de formuler : capital total avancé= capital détruit intégralement ou partiellement pour produire une marchandise (« capital constant« [3]) + capital variable (valeur de la force ouvrière : les salaires)

Les résultats obtenus sont éloquents…

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Comment expliquer la contre performance des entreprises françaises?

Très probablement parce que la main d’oeuvre française est encore protégée par un droit social efficace, ce qui se traduit en langage marxiste par un taux d’exploitation de la main d’oeuvre assez faible.  Rappelons que le taux d’exploitation (ou « taux de plus-value ») désigne ce que chaque euro investi dans la masse  salariale rapporte en profit net, ce qui correspond au ratio profit net/ salaires [4].

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On voit bien que la France est nettement surpassée par ses partenaires européens, en particulier par l’Allemagne et les pays de l’Est.

Une dernière pour la route: en 1999, le taux d’exploitation des entreprises allemandes était de 34,8%, contre 26% en France. Entre 1999 et 2017, l’écart franco-allemand a été multiplié par trois (41,4 vs 18,2%) et le taux français a chuté de 30%

A la vue de ces données, on ne peut qu’anticiper la poursuite de la litanie des « réformes » néolibérales, qui visent à comprimer le coût du travail pour regagner des « marges de compétitivité », qu’il s’agisse de diminuer les « charges » sociales des entreprises, de relever la durée du travail (à salaire égal) ou de flexibiliser le droit du licenciement.

Bien sur, le rétablissement du taux de profit ne passe pas obligatoirement par un mauvais quart d’heure social, (quid de l’innovation, de l’amélioration du climat social dans les entreprises ou des économies d’énergie? ). Mais de tout cela, on n’entend guère parler…

150 ans après sa publication, le Capital n’a pas pris une ride.

 

Denis Gouaux

Notes

[1] Les données sont tirées du site http://stats.oecd.org/   onglet :  Annual national accounts , puis ligne 14A dans Detailed non financial sector accounts). Les données sont exprimées en monnaie courante, ce qui correspond aux exigences du taux de profit marxiste.

Voici ce que l’on obtient, dans le cas de la France.

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Application: Taux de profit 2016= (365008-228064)/(1533258+228064+749791)=0,054

[2] Une légende tenace, que l’on retrouve dans une multitude de manuels ou de travaux d’économistes marxistes, stipule  que Marx calculerait le taux de profit en rapportant le profit à la totalité du capital fixe investi dans l’entreprise. Or, Marx est très clair sur ce point: seul compte le capital matériel consommé, c’est à dire celui qui a été détruit ou transformé et , de ce fait, a transmis sa valeur aux marchandises qu’il permet de réaliser. Cela comprend l’usure du capital fixe (sur la période choisie pour estimer le taux de profit) ainsi que les consommations intermédiaires (matières premières détruites dans le procès de production ou intégrées dans le produit final).  On lit dans le chapitre 9 du Livre I : « Sous le nom de capital constant avancé pour la production de la valeur nous ne comprenons jamais que la valeur des moyens consommés dans le cours de la production« . Marx précise que si l’on voulait compter la valeur totale des équipements (machines, bâtiments…), il faudrait la compter doublement, « du côté de la valeur avancée et du côté du produit obtenu« .

[3] Marx explique la distinction capital variable/capital constant dans le du Livre I du Capital. Le capital variable (salaires) est variable car il ajoute de la valeur aux instruments de production qu’il utilise; le capital constant (consommations productives) est dit constant car il ne fait que transmettre sa valeur au produit final.

[4]  Petit rappel d’économie marxiste: le taux d’exploitation apparaît en décomposant l’expression du taux de profit

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Si les entreprises françaises ne parviennent pas à dégager beaucoup de profit c’est parce que le numérateur de l’expression développée du taux de profit (profit net/salaires), dit aussi « taux d’exploitation de la main d’oeuvre » est inférieur de moitié au taux européen (38%s

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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5 commentaires sur “La France est l’homme malade du capitalisme européen

  1. Bonjour,
    Les rachats d’actions par les entreprises n’influent-elles pas dans la diminution constatée ?
    D’autre part, pourquoi les dividendes des actions auraient elles tellement augmentées si les marges diminuent ? n’y a-t-il pas là un effet de transfert ?
    Merci

    1. Bonjour, dans un contexte de faible rendement réel du capital, les capitaux ont tendance
      -soit à chercher une rentabilité purement financière, par le jeu des cours en bourse (le rachat d’action permet de relever les cours),
      -soit à s’organiser pour se partager le profit entre un nombre plus réduit d’actionnaires (le rachat d’actions débouche sur cela).
      Il faudrait que je regarde précisément l’évolution de la répartition de la valeur ajoutée, mais l’une des cause essentielle de la montée des dividendes est la diminution des taux d’intérêt: ce que les entreprises ne versent plus à leurs banques, elles le versent à leurs actionnaires. Il y a là un transfert financier qui repose sur un transfert du mode de financement bancaire vers un financement de marché.
      De plus (mais j’en parlerai dans un billet du blog), il faut envisager le taux de profit dans le temps : il avait doublé entre 1980 et 1990, ce qui explique aussi l’envolée des cours boursiers.

  2. Curieusement, je me réjouirais plutôt de ce « manque de rentabilité » parce qu’il laisse entendre que les salariés « profitent » encore un peu d’une certaine protection sociale … A moins que je n’ai pas tout compris ?!

    1. Ils profitent également des 35 heures , du moins ceux qui ne sont pas obligés, en compensation, de redoubler de productivité. Si l’on veut conserver le modèle social tout en relevant la rentabilité, il faudra que le patronat et le gouvernement soient un peu plus imaginatifs (progrès technique)

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