Yanis Varoufakis, européen fervent et marxiste intermittent

marxvarou

Incontestablement, Yanis Varoufakis est l’économiste de Syriza le plus célèbre.

Yanis Varoufakis a quelque peu bouleversé l’image traditionnelle que l’on se fait d’un ministre des finances et son goût des médias lui a valu quelques déboires.

A qui avons-nous affaire? Espoir des amis de la démocratie européenne ou  star velléitaire?

Honni par les « huissiers de la Troïka » (c’est ainsi qu’il les nomme) et contesté par les souverainistes de gauche (Costas Lapavitsas refuse de le classer à gauche et Frédéric Lordon se dit consterné par son refus d’en finir avec l’Euro),  l’économiste aux chemises bigarrées ne peut qu’intéresser les esprits curieux.

Pour ne pas faciliter la tâche des étiqueteurs, Varoufakis se définit ironiquement comme un « marxiste intermittent » (an erratic marxist).

Afin d’y voir plus clair, je me suis appuyé sur un entretien récent,  publié dans la revue progressiste Ballast.

A long terme, Varoufakis se dit marxiste. 

Yanis Varoufakis n’avance pas dans ce monde mouvant sans une boussole  :  celle-ci se nomme matérialisme historique.

S’il admet que l’oeuvre de Marx « est un formidable guide pour comprendre, par exemple, comment l’innovation technologique entre toujours en conflit avec les relations sociales de production« , il s’oppose à la religion du progrès, à la croyance que l’humanité se dirige à coup sûr vers le mieux, ce qui a conduit beaucoup de marxistes à passer la démocratie par pertes et profits et à justifier les pires excès. A ce titre, l’analyse qu’il propose du néolibéralisme européen n’est pas dénuée d’intérêt.  Dans un registre proche de celui que Podemos développe dans la revue théorique La Circular, Varoufakis interprète le cours du libéralisme européen comme une régression « féodale« , une entreprise de domination et de prédation des Etats les plus puissants sur les plus faibles, en rupture avec le libéralisme anglo-saxon, plus pragmatique, dont il estime qu’il se serait parfaitement accommodé d’un défaut sur la dette grecque.

De Marx, Varoufakis retient également la dénonciation du caractère irrationnel du capitalisme. Il insiste en particulier sur l’incapacité du système à tirer du travail toutes les potentialités qu’il recèle, tant le capital est obsédé par la standardisation et le contrôle d’une ressource de plus en plus collective et immatérielle.

Ajoutons que posséder un bagage intellectuel (et politique) marxiste n’est pas étranger au caractère surréaliste de son affrontement avec les émissaires de la Troïka. En effet, ces derniers se plaignaient sans arrêt de « l’idéologisme grec ». Or, si vous êtes convaincu que les sbires de l’Eurogroupe sont eux-mêmes les jouets  du système irrationnel qu’ils pensent préserver, l’ironie de votre point de vue ne peut qu’irriter l’adversaire.

Enfin, Varoufakis reste fidèle à l’internationalisme marxiste, qui est la marque de fabrique de ce courant politique. Cela ne signifie pas qu’il nie les Nations, mais simplement qu’il ne les fétichise pas. Concrètement, il ne se voile pas la face sur les responsabilités écrasantes qui sont celles de l’oligarchie grecque dans la crise que traverse son pays et l’économiste à moto ne perd pas non plus une occasion de rechercher des alliés à l’étranger.

Plutôt l’Euro que le repli nationaliste

Il ne fait aucun doute que Yanis Varoufakis est un européen convaincu ainsi qu’un défenseur de la monnaie unique, ce qui peut surprendre quand on sait ce que l’Eurogroupe (le « bras armé » des pays membres de la zone Euro) a fait endurer au Ministre grec.

Le positionnement de l’économiste est assez subtil. En effet, s’il s’est opposé à l’instauration de la monnaie unique et ne vante jamais les mérites de l’Euro, Varoufakis s’oppose aux projets de démantèlement de l’Euro ainsi qu’au retour à la drachme pour deux raisons qui ne sont pas forcément cohérentes:

-Politiquement, la fin de l’Euro n’est pas souhaitable.  Varoufakis craint que la fin de l’Euro ne fasse le lit des nationalistes, dont il critique « la tendance à l’isolationnisme et à faire de la monnaie nationale un objectif au lieu d’un instrument« . Renvoyant dos à dos les « fétichiseurs du marché » et du retour providentiel à la drachme, Varoufakis juge souhaitable de transformer l’Europe et indispensable de ne pas aggraver la fragmentation du continent : « Il leur manque [à ses amis de l’Union populaire anti-Euro] ce qui est à mon sens crucial (…) ce besoin infiniment profond, ce sentiment, cette émotion, cette nécessité politique de se coaliser et de s’associer avec le reste de l’Europe« .

-Economiquement, la fin de l’Euro est impossible. Varoufakis considère en effet que l’Euro est irréversible. Cet argument a choqué certains (on pense notamment à Frédéric Lordon), qui le jugent profondément anti-démocratique puisqu’il fermerait la porte à toute volonté de transformation sociale des citoyens au nom d’une fatalité historique. Cette critique n’est pas infondée, mais lorsque Varoufakis explique « qu’une fois que vous avez créé une union monétaire, vous ne pouvez plus revenir en arrière en empruntant le même chemin à l’envers, car ce chemin n’existe plus« , il attire l’attention sur le fait que sortir de l’Euro n’est pas du tout l’équivalent de refuser d’y entrer et que rebrousser chemin impliquerait une fragmentation brutale aux conséquences imprévisibles. Ce n’est qu’à coup de protectionnisme et de dévaluations compétitives que l’on pourrait revenir sur plus de 20 ans d’intégration économique et financière. Varoufakis redoute un scénario catastrophe dont seuls les nationalistes sortiraient gagnants. A cet égard, force est de constater que la littérature souverainiste n’est guère rassurante. On pense par exemple aux opuscules de Jacques Sapir, dont le ton martial (« destruction » de l’Euro, « révolution »  et utilisation de l’ article 16 pendant 6 mois) est inversement proportionnel à la rigueur de la démonstration scientifique.

L’Europe que Varou veut

A court terme, Varoufakis est un keynésien et un habile tacticien dans le nécessaire combat contre la technocratie de l’Eurogroupe.

Ses ennemis ne sont pas l’Europe, mais la crise et l’opacité des modes de décisions européens.

De Keynes, Varoufakis retient l’idée qu’il faut sauver le système capitaliste contre lui-même. En l’occurrence, il n’a cessé d’imaginer et de proposer des solutions qu’il qualifie de « modestes », c’est-à-dire compatibles avec les traités européens, ou du moins qui ne s’y opposent pas explicitement.

C’est ainsi qu’il défend l’idée d’une européanisation partielle des dettes souveraines afin de couper l’herbe sous le pied des spéculateurs et des talibans de l’austérité budgétaire, ou bien qu’il a tenté de mettre en oeuvre dans son pays un système de paiement parallèle (et non pas de crédit) afin de continuer le bras de fer avec l’Allemagne et la BCE.

Cet épisode un peu rocambolesque mérite qu’on s’y arrête car il illustre la méthode et la pensée de Varoufakis.

On le sait, l’objectif des instances de la zone Euro était de piéger le gouvernement grec dans une alternative du type  « la bourse ou la vie« , en l’occurrence « l’accord (non viable) ou dehors« . Varoufakis explique qu’il aurait fallu continuer à jouer la stratégie du « je ne sors pas, poussez-moi dehors!« , c’est-à-dire ne pas croire à cette menace car nul traité ne permet de sortir un pays de la zone Euro, et instaurer un dispositif de monnaie parallèle pour échapper aux contraintes financières savamment orchestrées par la BCE.

Pour des raisons qui ne sont pas toutes indéfendables, Alexis Tsipras a jeté le gant, tombant dans le piège que voulait éviter son intrépide ministre.

Afin de déjouer les contre-mesures varoufakiennes, le Dr Schauble tenta d’orienter les Grecs hors de la zone Euro en jouant de la carotte (proposition d’un Grexit négocié) et du bâton (multiplication des conditions de dernières minutes humiliantes pour gouvernement grec). Dans sa capitulation, qui est indéniable, il faut reconnaître à Alexis Tsipras le courage et le bon sens d’avoir déjoué ce piège ultime.

Sur le long terme, Varoufakis ne cache pas ses idées fédéralistes. Contrairement à l’air du temps, il pense qu’une souveraineté démocratique peut être inventée à l’échelle du continent européen et  ne se résout pas à abandonner le rêve d’une citoyenneté européenne.

Cette profession de foi européenne, qui doit beaucoup à son histoire nationale, familiale et personnelle, n’empêche pas Varoufakis de rechercher des alliés sur toutes les rives de l’échiquier politique européen, à l’exception des « bigots » et des « xénophobes », mais sans exclure certains souverainistes anglais dont il apprécie le fier attachement à la souveraineté parlementaire, toutes choses qui ne manqueront pas de susciter l’ire des révolutionnaires pointilleux et des nationalistes.

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