Avec un ami comme Jacques Sapir, la Laïcité n’a pas besoin d’ennemis

L’économiste Jacques Sapir donne fréquemment son opinion dans les colonnes de son Blog (RussEurope) à propos de la conjoncture politique française. Tout auréolé de quelques lueurs en philosophie politique, Monsieur Sapir a pris l’habitude de trancher les débats publics du haut de ses conceptions personnelles sur la Souveraineté et la Laïcité.

Le 25 septembre 2014, profitant de la mort tragique d’Hervé Gourdel en Algérie, Monsieur Sapir s’est permis d’infliger ses vues à nos compatriotes musulmans.

Ce faisant, Monsieur Sapir a pris trois risques : le risque intellectuel de la contradiction, le risque moral de la trahison et le risque politique de l’exclusion.

Contradiction

Très exalté, Monsieur Sapir entonne un vibrant « il n’y a QUE DES FRANÇAIS ! » et demande aux « musulmans de France », de répliquer à l’odieux assassinat de Monsieur Gourdel en manifestant  « en tant que Français ».

Or, cette injonction, sans doute animée par de bonnes intentions, pose problème. En effet, la logique voudrait que l’on s’adresse à tous les citoyens français pour les inciter à  manifester comme tels. Découper la population en confessions religieuses pour demander ensuite, particulièrement à l’une d’entre elle, de manifester en faisant abstraction de son appartenance religieuse, est fort curieux.

L’injonction confuse de Monsieur Sapir sonne assez mal à nos oreilles laïques, car elle instaure un droit, pour tous les autres,  les « non musulmans », à être rassurés sur les intentions pacifiques des musulmans…

Pourquoi ne demande-t-il pas aux aux électeurs du Front National de manifester « en tant que Français » , alors que nombre d’observateurs ont constaté leur faible participation à la manifestation qui a suivi les attentats de Charlie Hebdo?

Ne serait-il pas plus légitime de demander  à tous de manifester tout simplement en tant qu’humains?  Cela permettrait aux musulmans qui ne sont pas Français de ne pas se sentir exclus par l’appel de Monsieur Sapir.

Mais ceci soulève une autre question: pourquoi, après tout les musulmans ne manifesteraient-ils pas aussi, voire en premier lieu, en tant que musulmans?

Ce malaise découle d’une confusion de l’auteur à propos de la notion de laïcité.

Un jour, Monsieur Sapir prétend qu’elle fait partie de « notre culture » (sans préciser immédiatement qu’il s’agit ici de culture politique), le jour suivant il nous explique que la laïcité est une condition de la souveraineté (ce qui signifie qu’il confond la laïcité et la distinction entre espace privé et espace public décrite par Julien Freund comme l’un des piliers de la souveraineté, aux côtés des distinctions ami/ennemi et gouvernants/gouvernés), un autre jour encore,  voici que la laïcité découlerait de la souveraineté, et pour terminer, la laïcité ne serait pas la séparation du profane et du religieux…alors que cette définition découle de l’étymologie de ce mot.

Le résultat de tous ce fatras intellectuel est qu’obsédé par l’exclusion du religieux de l’espace public, tout en demandant à des croyants de manifester (!), Monsieur Sapir finit par pondre une injonction aussi confuse et problématique.

Trahison

La laïcité, c’est aussi un idéal: la liberté de conscience des citoyens et la liberté de l’Etat de toute emprise idéologique (y compris l’idéologie ultra laïque).

Or, Monsieur Sapir exprime une conception assez particulière de la protection des cultes.

D’après lui, c’est aux croyants d’obtenir le respect des autres : « Toute religion, si elle ne veut pas être « stigmatisée » doit se conformer au principe de laïcité ».

Cette phrase, qui pourrait passer pour évidente, est en réalité lourde d’implications. Ces propos exercent une violence symbolique inouïe à l’encontre de nos compatriotes croyants, et en particulier ceux de confession ou de culture musulmane

En effet, on se demande quelle religion « voudrait » être stigmatisée et on s’étonne de l’emploi d’une tournure de phrase dont chacun ressent qu’elle sonne comme un reproche.

D’après Monsieur Sapir, le processus de stigmatisation se situerait à la rencontre de deux volontés, celle du stigmatiseur et celle du stigmatisé qui l’a bien cherché.

Ainsi donc, non content de jeter un voile pudique sur les stigmatisations réelles, Monsieur Sapir valide un « droit à la stigmatisation », affaiblissant par là même la capacité des victimes à se défendre, puisqu’elles devraient apporter la preuve qu’elles ne sont pas responsables de leur sort.

Exclusion

Reprenons la phrase que nous évoquions plus haut : « Toute religion, si elle ne veut pas être « stigmatisée » doit se conformer au principe de laïcité ».

Mais comment une religion (suivez mon regard…) se met-elle en infraction?

Voici la réponse : on nous nous explique que «  Les religions ne doivent pas, quelles qu’elles soient, envahir l’espace public ».

« Envahir l’espace public »…Voilà une expression forte, qui ne donne pourtant lieu à aucune justification, comme s’il s’agissait d’un fait social significatif ou d’un délit juridiquement valide.

Pourquoi cette notion est-elle écrite sans guillemets, alors qu’on ne s’en prive pas pour évoquer la notion de stigmatisation ?

La laïcité consisterait-elle selon Monsieur Sapir à utiliser l’Etat pour qu’une partie de la population baisse la tête ? On peut craindre une telle interprétation. En effet, cette thématique de « l’invasion », qui vise en premier lieu l’Islam, est une ritournelle qui circule dans certains milieux laïcards xénophobes, ou tout simplement dans les milieux qui n’acceptent pas d’avoir à traiter d’égal à égal avec des descendants de communautés qui étaient autrefois réduites à une condition juridique subalterne.

 

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4 commentaires sur “Avec un ami comme Jacques Sapir, la Laïcité n’a pas besoin d’ennemis

  1. Il est vrai que pas mal de personnes sont tentées par un rapprochement « républicain / souverainiste » (dont Sapir, ou Chevenement aussi par exemple, voir ses déclarations en juin sur le nécessaire rassemblement « de Mélenchon à Dupont-Aignan ») ; cela ne veut pas forcément dire qu’ils souhaitent que le FN soit l’axe central (ou même fasse partie) de cette alliance.

    Vous être manifestement contre cette idée, pouvez vous nous exposer quelle serait votre vision de la politique en France dans les années à venir ?

    1. Sans doute une victoire large de la droite avec une radicalisation du discours societal et de la politique libérale. Une gauche inerte et un bloc souverainiste qui stérilise toute alternative, comme le PCF autrefois. Bref, la France devenant un pays politiquement inutile. Aucun débat sérieux, aucun espace pour le progressisme, une société de hargne telle que prévue par Tocqueville. Ah oui, peut etre un homme providentiel, histoire que la farce soit totale.

  2. Merci, mais je me suis mal exprimé : je souhaite plutôt savoir quelle serait votre « plan » pour la France, votre vision au sens « projet ».

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