Quand la gauche se convertissait au néolibéralisme

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Le sel de la vie politique française réside moins dans l’art de la joute que dans celui du contre-emploi.

Au cours des Trente Glorieuses, ce sont des gouvernements de droite qui édifièrent et étendirent l’état providence, comme si les électeurs cherchaient à se garantir contre tout excès en la matière. Les gouvernements conservateurs ont mené fort bien ce travail tout en prenant soin de maintenir un strict contrôle des capitaux, à l’instar des sociaux démocrates nordiques ou allemands.

A partir des années quatre-vingts, après avoir trainé les pieds, la France se rallie à la ligne économique néolibérale. Toutefois, afin de limiter les dommages sociaux, le pays confie cette mission aux socialistes, qui s’y collent avec la foi du charbonnier, tout en préservant la dépense publique et la redistribution sociale, auxquelles les classes moyennes doivent leur existence.

Bien sur, quand on observe la politique au ras des paquerettes, ce genre de paradoxe est impossible à percevoir. C’est tout le mérite de Rawi Abdelal, dans article un peu ancien (2005), mais très alerte, d’ expliciter comment des socialistes français ont codifié la libéralisation financière, à l’échelle nationale, européenne et mondiale, après l’échec de leur programme économique initial.

Loin des approches complotistes et fascisantes, qui voient dans cette conversion la main de Washington et la preuve de l’éternelle fourberie des « sociaux-traîtres », l’auteur nous explique que les socialistes se rallièrent à la libéralisation des capitaux après avoir constaté que les classes dominantes s’exonéraient aisément du contrôle des changes, tandis que les classes moyennes (leur électorat de toujours) étaient les seules à en subir la rigueur. Il montre également que la libéralisation des marchés de capitaux, impulsée par Jacques Delors au plan européen, fut légitimée par le projet d’unification monétaire, objectif hautement politique s’il en est et ô combien dans la tradition rationaliste française (« un marché, une monnaie »).

J’ai découvert l’existence de ce papier par le truchement d’une navrante tribune de Jean-Pierre Chevènement, dans laquelle l’ancien ministre radote la trahison des socialistes en 1983 et se gargarise d’images d’Epinal à propos de la France et du parti socialiste, pays qu’il aime sans le comprendre et parti qu’il déteste sans savoir qu’il n’a jamais été l’émanation des classes populaires.

En réalité, Rawi Abdelal nous apprend que la doctrine anti-inflationniste était partagée par De Gaulle et que l’action d’éminents socialistes au sein des instances de l’Union européenne (Delors) , de l’OCDE (Chavranski) du FMI (Camdessus) ou de l’OMC (Lamy) correspond au génie français, qui préfère organiser, codifier la mondialisation financière plutôt que de la promouvoir dans le désordre, à l’anglo-saxonne.

Ce travail est intéressant pour comprendre à quel point notre pays s’illusionne lorsqu’il se voit tel le village gaulois qui résiste seul à l’Empire.

Quant à la gauche et à la droite, si elles correspondent bien à deux traditions distinctes et antagoniques, l’épreuve du pouvoir les contraint toujours à interpréter, chacune avec son style, une partition qui les dépasse.

11 réflexions au sujet de « Quand la gauche se convertissait au néolibéralisme »

  1. Passionnante analyse. L’article qui vous a inspiré ne semble par contre plus être disponible, pourriez-vous le remettre à disposition ?

    1. Vastes sujets. Le néolibéralisme remet en cause le principe d’une correction des effets négatifs du marché sur la conjoncture et les inégalités. Au mieux, l’etat doit préparer les individus à etre concurrentiels et garantir un environnement favorable pour les entreprises ( mondialisation, faible inflation, lutte contre les monopoles). Le vieux libéralisme hérité des Lumières était plus soucieux de justice. Quant au rapport à la France avec le libéralisme il faut tenir compte du role fondateur de l’etat dans la formation de la Nation, des rapports hierarchiques qui regnent dans les rapports sociaux. Nous attendons beaucoup de l’Etat à proportion de la sécurité qu’il procure. la sociologie vous aidera à comprendre : Tocqueville, en particulier; voir aussi Emmanuel Todd.

  2. Je vous remercie pour votre réponse, bien que mes questions étaient avant tout rhétoriques, surtout pour vos lecteurs.

    Votre réponse me donne plus l’impression d’une définition de la synthèse néoclassique, voire de l’ordo-libéralisme.

    Il me semble que le terme de « néolibéralisme » est utilisé sciemment avec une connotation péjorative, alors qu’on pourrait aisément le remplacer par école autrichienne ou école de Chicago.

    Il est étonnant de voir qu’aujourd’hui en France seul le libéralisme est affublé de tout un fatras de préfixes et de suffixes : néo, ultra, hyper, sauvage, débridé, etc.
    En effet on n’entend jamais parler d’ultrakeynésianisme, hyperkeynésianisme, de communisme sauvage…

    Peut-on dire que Say, Rueff, Friedman, Hayek étaient « néolibéraux », et que Bastiat était néolibéral avant l’heure ?

    Pourquoi personne ne se réclame du néolibéralisme ?
    De fait il n’y a pratiquement que les détracteurs du libéralisme qui utilisent ce terme.

    Tocqueville a en effet bien résumé l’état d’esprit contemporain des français, notamment dans « De la Démocratie en Amérique »

    Certaines analyses d’Emmanuel Todd sont pratiques pour comprendre les divergences culturelles entre différentes populations, notamment grâce à sa classification des systèmes familiaux.

    Cordialement.

    1. Ah, je pense que les libéraux ( et les anarchistes) sont de vrais marginaux en France. On parle de néokeynésiens et de postkeynésiens mais cela n’évoque ps grand chose pour les non connaisseurs. Le libéralisme suppose des liens interindividuels de confiance et des ressources communautaires qui existent peu en France. vous devez prendre ce pays en patience🙂

  3. A mon sens, favoriser le communautarisme comme recours et soutien, revient à constater la défaite de l’Etat central, au service d’une seule communauté, la Nation. Sans oublier la République, Une et Indivisible …

  4. 🙂 En effet, bien qu’on puisse peut le déplorer au vu de notre histoire.
    Pour moi néokeynésien = keynésien qui abandonne en partie ses vieilles lunes face au choc de la stagflation en 70 et qui absorbe le néo-classisme.

    J’aimerai encore vous remercier pour votre blog qui est très intéressant.

  5. De mon temps (hum, hum) les prof’ d’éco expliquaient que la droite prenait des mesures sociales pour que les classes moyennes ne soient pas tentées par le communisme. C’est vous dire si les temps changent.
    Maintenant que le mur est tombé, que Poutine ne fait plus rêver, « les sales libéraux, néo ou pas » se lâchent à fond, sans crainte d’un autre modèle social alternatif au point qu’ils nous répondent toujours qu’il « n’y a pas d’autre solution » quand certains s’interrogent sur la pertinence de certaines mesures.

    Quant aux socialistes, il parait qu’ils ne sont plus de gauche, alors …

    1. Ce fut aussi mon temps. Le communisme faisait suffisamment peur pour assagir la droite et encadrait suffisamment les gens pour que rien ne se passe. Le néoliberalisme européen se présente comme une troisieme voie entre le liberaslisme anglosaxon et les vilains rouges

  6. A mon sens, le néolibéralisme n’a rien d’une 3ème voie (terme déjà pris par le « modèle français » … du commissariat au plan) mais une maquillage assez grossier du féodalisme appliqué au capitalisme parce que, curieusement et à la différence du modèle anglo-saxon, quand un dirigeant européen est pris la main dans le pot de miel ou en train de confondre la caisse avec sa poche, il reste place au lieu de partir sans faire de vague, poursuites judiciaires à la clef …

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